Difference between revisions 3503973 and 3503983 on frwikisource<!--{{Titre|Maximes et Réflexions morales|[[Auteur :François de La Rochefoucauld|François de La Rochefoucauld]]|CLX64}}--> {{clr}} <div class="text"> <pages index="La Rochefoucauld - Maximes et Réflexions morales, Ménard, 1817.djvu" from=37 to=86 fromsection= tosection= header=1 /> {{t3|CCXXXVIII.}} Il n’est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire trop de bien. {{t3|CCXXXIX.}} Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands, parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans considérer qu’elle ne vient le plus souvent que de vanité, ou d’impuissance de garder le secret. {{t2|CCXL.}} On peut dire de l’agrément séparé de la beauté que c’est une symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l’air de la personne. {{t290 fromsection= tosection= header=1 /> {{t3|CCXLI.}} La coquetterie est le fond de l’humeur des femmes. Mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par la crainte ou par la raison. {{t23|CCXLII.}} On incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder. {{t23|CCXLIII.}} Il y a peu de choses impossibles d’elles-mêmes ; et l’application pour les faire réussir nous manque plus que les moyens. {{t23|CCXLIV.}} La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des choses. {{t23|CCXLV.}} C’est une grande habileté que de savoir cacher son habileté. {{t23|CCXLVI.}} Ce qui paraît générosité n’est souvent qu’une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts, pour aller à de plus grands. {{t23|CCXLVII.}} La fidélité qui paraît en la plupart des hommes n’est qu’une invention de l’amour-propre pour attirer la confiance. C’est un moyen de nous élever au-dessus des autres, et de nous rendre dépositaires des choses les plus importantes. {{t23|CCXLVIII.}} La magnanimité méprise tout pour avoir tout. {{t23|CCXLIX.}} Il n’y a pas moins d’éloquence dans le ton de la voix, dans les yeux et dans l’air de la personne, que dans le choix des paroles. {{t23|CCL.}} La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu’il faut, et à ne dire que ce qu’il faut. {{t23|CCLI.}} Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d’autres qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités. {{t23|CCLII.}} Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu’il est extraordinaire de voir changer les inclinations. {{t23|CCLIII.}} L’intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices. {{t23|CCLIV.}} L’humilité n’est souvent qu’une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les autres ; c’est un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever ; et bien qu’il se transforme en mille manières, il n’est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu’il se cache sous la figure de l’humilité. {{t23|CCLV.}} Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des mines qui leur sont propres. Et ce rapport bon ou mauvais, agréable ou désagréable, est ce qui fait que les personnes plaisent ou déplaisent. {{t23|CCLVI.}} Dans toutes les professions chacun affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu’il veut qu’on le croie. Ainsi on peut dire que le monde n’est composé que de mines. {{t23|CCLVII.}} La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit. {{t23|CCLVIII.}} Le bon goût vient plus du jugement que de l’esprit. {{t23|CCLIX.}} Le plaisir de l’amour est d’aimer ; et l’on est plus heureux par la passion que l’on a que par celle que l’on donne. {{t23|260.}} La civilité est un désir d’en recevoir, et d’être estimé poli. {{t23|261.}} L’éducation que l’on donne d’ordinaire aux jeunes gens est un second amour-propre qu’on leur inspire. {{t23|262.}} Il n’y a point de passion où l’amour de soi-même règne si puissamment que dans l’amour ; et on es toujours plus disposé à sacrifier le repos de ce qu’on aime qu’à perdre le sien. {{t23|263.}} Ce qu’on nomme libéralité n’est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. {{t23|264.}} La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d’autrui. C’est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber ; nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables occasions ; et ces services que nous leur rendons sont à proprement parler des biens que nous nous faisons à nous-mêmes par avance. {{t23|265.}} La petitesse de l’esprit fait l’opiniâtreté ; et nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons. {{t23|266.}} C’est se tromper que de croire qu’il n’y ait que les violentes passions, comme l’ambition et l’amour, qui puissent triompher des autres. La paresse, toute languissante qu’elle est, ne laisse pas d’en être souvent la maîtresse ; elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie ; elle y détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus. {{t23|267.}} La promptitude à croire le mal sans l’avoir assez examiné est un effet de l’orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables ; et on ne veut pas se donner la peine d’examiner les crimes. {{t23|268.}} Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts et nous voulons bien que notre réputation et notre gloire dépendent du jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur préoccupation, ou par leur peu de lumière ; et ce n’est que pour les faire prononcer en notre faveur que nous exposons en tant de manières notre repos et notre vie. {{t23|269.}} Il n’y a guère d’homme assez habile pour connaître tout le mal qu’il fait. {{t23|270.}} L’honneur acquis est caution de celui qu’on doit acquérir. {{t23|271.}} La jeunesse est une ivresse continuelle : c’est la fièvre de la raison. {{t23|272.}} Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes louanges, que le soin qu’ils prennent encore de se faire valoir par de petites choses. {{t23|273.}} Il y a des gens qu’on approuve dans le monde, qui n’ont pour tout mérite que les vices qui servent au commerce de la vie. {{t23|274.}} La grâce de la nouveauté est à l’amour ce que la fleur est sur les fruits ; elle y donne un lustre qui s’efface aisément, et qui ne revient jamais. {{t23|275.}} Le bon naturel, qui se vante d’être si sensible, est souvent étouffé par le moindre intérêt. {{t23|276.}} L’absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. {{t23|277.}} Les femmes croient souvent aimer encore qu’elles n’aiment pas. L’occupation d’une intrigue, l’émotion d’esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d’être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu’elles ont de la passion lorsqu’elles n’ont que de la coquetterie. {{t23|278.}} Ce qui fait que l’on est souvent mécontent de ceux qui négocient, est qu’ils abandonnent presque toujours l’intérêt de leurs amis pour l’intérêt du succès de la négociation, qui devient le leur par l’honneur d’avoir réussi à ce qu’ils avaient entrepris. {{t23|279.}} Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, c’est souvent moins par reconnaissance que par le désir de faire juger de notre mérite. {{t23|280.}} L’approbation que l’on donne à ceux qui entrent dans le monde vient souvent de l’envie secrète que l’on porte à ceux qui y sont établis. {{t23|281.}} L’orgueil qui nous inspire tant d’envie nous sert souvent aussi à la modérer. {{t23|282.}} Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité que ce serait mal juger que de ne s’y pas laisser tromper. {{t23|283.}} Il n’y a pas quelquefois moins d’habileté à savoir profiter d’un bon conseil qu’à se bien conseiller soi-même. {{t23|284.}} Il y a des méchants qui seraient moins dangereux s’ils n’avaient aucune bonté. {{t23|285.}} La magnanimité est assez définie par son nom ; néanmoins on pourrait dire que c’est le bon sens de l’orgueil, et la voie la plus noble pour recevoir des louanges. {{t23|286.}} Il est impossible d’aimer une seconde fois ce qu’on a véritablement cessé d’aimer. {{t23|287.}} Ce n’est pas tant la fertilité de l’esprit qui nous fait trouver plusieurs expédients sur une même affaire, que c’est le défaut de lumière qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à notre imagination, et qui nous empêche de discerner d’abord ce qui est le meilleur. {{t23|288.}} Il y a des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent en certains temps ; et la grande habileté consiste à connaître quand _il est dangereux d’en user. {{t23|289.}} La simplicité affectée est une imposture délicate. {{t23|290.}} Il y a plus de défauts dans l’humeur que dans l’esprit. {{t23|291.}} Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits. {{t23|292.}} On peut dire de l’humeur des hommes, comme de la plupart des bâtiments, qu’elle a diverses faces, les unes agréables, et les autres désagréables. {{t23|293.}} La modération ne peut avoir le mérite de combattre l’ambition et de la soumettre : elles ne se trouvent jamais ensemble. La modération est la langueur et la paresse de l’âme, comme l’ambition en est l’activité et l’ardeur. {{t23|294.}} Nous aimons toujours ceux qui nous admirent ; et nous n’aimons pas toujours ceux que nous admirons. {{t23|295.}} Il s’en faut bien que nous ne connaissions toutes nos volontés. {{t23|296.}} Il est difficile d’aimer ceux que nous n’estimons point ; mais il ne l’est pas moins d’aimer ceux que nous estimons beaucoup plus que nous. {{t23|297.}} Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté ; elles roulent ensemble et exercent successivement un empire secret en nous : de sorte qu’elles ont une part considérable à toutes nos actions, sans que nous le puissions connaître. {{t23|298.}} La reconnaissance de la plupart des hommes n’est qu’une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits. {{t23|299.}} Presque tout le monde prend plaisir à s’acquitter des petites obligations ; beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les médiocres ; mais il n’y a quasi personne qui n’ait de l’ingratitude pour les grandes. {{t23|300.}} Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses. {{t23|301.}} Assez de gens méprisent le bien, mais peu savent le donner. {{t23|302.}} Ce n’est d’ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons le hasard de ne pas croire aux apparences. {{t23|303.}} Quelque bien qu’on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau. {{t23|304.}} Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient, mais nous ne pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons. {{t23|305.}} L’intérêt que l’on accuse de tous nos crimes mérite souvent d’être loué de nos bonnes actions. {{t23|306.}} On ne trouve guère d’ingrats tant qu’on est en état de faire du bien. {{t23|307.}} Il est aussi honnête d’être glorieux avec soi-même qu’il est ridicule de l’être avec les autres. {{t23|308.}} On a fait une vertu de la modération pour borner l’ambition des grands hommes, et pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune, et de leur peu de mérite. {{t23|309.}} Il y a des gens destinés à être sots, qui ne font pas seulement des sottises par leur choix, mais que la fortune même contraint d’en faire. {{t23|310.}} Il arrive quelquefois des accidents dans la vie, d’où il faut être un peu fou pour se bien tirer. {{t23|311.}} S’il y a des hommes dont le ridicule n’ait jamais paru, c’est qu’on ne l’a pas bien cherché. {{t23|312.}} Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s’ennuient point d’être ensemble, c’est qu’ils parlent toujours d’eux-mêmes. {{t23|313.}} Pourquoi faut-il que nous ayons assez de mémoire pour retenir jusqu’aux moindres particularités de ce qui nous est arrivé, et que nous n’en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois nous les avons contées à une même personne ? {{t23|314.}} L’extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes nous doit faire craindre de n’en donner guère à ceux qui nous écoutent. {{t23|315.}} Ce qui nous empêche d’ordinaire de faire voir le fond de notre cœur à nos amis, n’est pas tant la défiance que nous avons d’eux, que celle que nous avons de nous-mêmes. {{t23|316.}} Les personnes faibles ne peuvent être sincères. {{t23|317.}} Ce n’est pas un grand malheur d’obliger des ingrats, mais c’en est un insupportable d’être obligé à un malhonnête homme. {{t23|318.}} On trouve des moyens pour guérir de la folie, mais on n’en trouve point pour redresser un esprit de travers. {{t23|319.}} On ne saurait conserver longtemps les sentiments qu’on doit avoir pour ses amis et pour ses bienfaiteurs, si on se laisse la liberté de parler souvent de leurs défauts. {{t23|320.}} Louer les princes des vertus qu’ils n’ont pas, c’est leur dire impunément des injures. {{t23|321.}} Nous sommes plus près d’aimer ceux qui nous haïssent que ceux qui nous aiment plus que nous ne voulons. {{t23|322.}} Il n’y a que ceux qui sont méprisables qui craignent d’être méprisés. {{t23|323.}} Notre sagesse n’est pas moins à la merci de la fortune que nos biens. {{t23|324.}} Il y a dans la jalousie plus d’amour-propre que d’amour. {{t23|325.}} Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison n’a pas la force de nous consoler. {{t23|326.}} Le ridicule déshonore plus que le déshonneur. {{t23|327.}} Nous n’avouons de petits défauts que pour persuader que nous n’en avons pas de grands. {{t23|328.}} L’envie est plus irréconciliable que la haine. {{t23|329.}} On croit quelquefois haïr la flatterie, mais on ne hait que la manière de flatter. {{t23|330.}} On pardonne tant que l’on aime. {{t23|331.}} Il est plus difficile d’être fidèle à sa maîtresse quand on est heureux que quand on en est maltraité. {{t23|332.}} Les femmes ne connaissent pas toute leur coquetterie. {{t23|333.}} Les femmes n’ont point de sévérité complète sans aversion. {{t23|334.}} Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur passion. {{t23|335.}} Dans l’amour la tromperie va presque toujours plus loin que la méfiance. {{t23|336.}} Il y a une certaine sorte d’amour dont l’excès empêche la jalousie. {{t23|337.}} Il est de certaines bonnes qualités comme des sens : ceux qui en sont entièrement privés ne les peuvent apercevoir ni les comprendre. {{t23|338.}} Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons. {{t23|339.}} Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu’à proportion de notre amour-propre. {{t23|340.}} L’esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison. {{t23|341.}} Les passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées au salut que la tiédeur des vieilles gens. {{t23|342.}} L’accent du pays où l’on est né demeure dans l’esprit et dans le cœur, comme dans le langage. {{t23|343.}} Pour être un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa fortune. {{t23|344.}} La plupart des hommes ont comme les plantes des propriétés cachées, que le hasard fait découvrir. {{t23|345.}} Les occasions nous font connaître aux autres, et encore plus à nous-mêmes. {{t23|346.}} Il ne peut y avoir de règle dans l’esprit ni dans le cœur des femmes, si le tempérament n’en est d’accord. {{t23|347.}} Nous ne trouvons guère de gens de bon sens, que ceux qui sont de notre avis. {{t23|348.}} Quand on aime, on doute souvent de ce qu’on croit le plus. {{t23|349.}} Le plus grand miracle de l’amour, c’est de guérir de la coquetterie. {{t23|350.}} Ce qui nous donne tant d’aigreur contre ceux qui nous font des finesses, c’est qu’ils croient être plus habiles que nous. {{t23|351.}} On a bien de la peine à rompre, quand on ne s’aime plus. {{t23|352.}} On s’ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n’est pas permis de s’ennuyer. {{t23|353.}} Un honnête homme peut être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot. {{t23|354.}} Il y a de certains défauts qui, bien mis en œuvre, brillent plus que la vertu même. {{t23|355.}} On perd quelquefois des personnes qu’on regrette plus qu’on n’en est affligé ; et d’autres dont on est affligé, et qu’on ne regrette guère. {{t23|356.}} Nous ne louons d’ordinaire de bon cœur que ceux qui nous admirent. {{t23|357.}} Les petits esprits sont trop blessés des petites choses ; les grands esprits les voient toutes, et n’en sont point blessés. {{t23|358.}} L’humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes : sans elle nous conservons tous nos défauts, et ils sont seulement couverts par l’orgueil qui les cache aux autres, et souvent à nous-mêmes. {{t23|359.}} Les infidélités devraient éteindre l’amour, et il ne faudrait point être jaloux quand on a sujet de l’être. Il n’y a que les personnes qui évitent de donner de la jalousie qui soient dignes qu’on en ait pour elles. {{t23|360.}} On se décrie beaucoup plus auprès de nous par les moindres infidélités qu’on nous fait, que par les plus grandes qu’on fait aux autres. {{t23|361.}} La jalousie naît toujours avec l’amour, mais elle ne meurt pas toujours avec lui. {{t23|362.}} La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs amants pour les avoir aimés, que pour paraître plus dignes d’être aimées. {{t23|363.}} Les violences qu’on nous fait nous font souvent moins de peine que celles que nous nous faisons à nous-mêmes. {{t23|364.}} On sait assez qu’il ne faut guère parler de sa femme ; mais on ne sait pas assez qu’on devrait encore moins parler de soi. {{t23|365.}} Il y a de bonnes qualités qui dégénèrent en défauts quand elles sont naturelles, et d’autres qui ne sont jamais parfaites quand elles sont acquises. Il faut, par exemple, que la raison nous fasse ménagers de notre bien et de notre confiance ; et il faut, au contraire, que la nature nous donne la bonté et la valeur. {{t23|366.}} Quelque défiance que nous ayons de la sincérité de ceux qui nous parlent, nous croyons toujours qu’ils nous disent plus vrai qu’aux autres. {{t23|367.}} Il y a peu d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. {{t23|368.}} La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce qu’on ne les cherche pas. {{t23|369.}} Les violences qu’on se fait pour s’empêcher d’aimer sont souvent plus cruelles que les rigueurs de ce qu’on aime. {{t23|370.}} Il n’y a guère de poltrons qui connaissent toujours toute leur peur. {{t23|371.}} C’est presque toujours la faute de celui qui aime de ne pas connaître quand on cesse de l’aimer. {{t23|372.}} La plupart des jeunes gens croient être naturels, lorsqu’ils ne sont que mal polis et grossiers. {{t23|373.}} Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mêmes après avoir trompé les autres. {{t23|374.}} Si on croit aimer sa maîtresse pour l’amour d’elle, on est bien trompé. {{t23|375.}} Les esprits médiocres condamnent d’ordinaire tout ce qui passe leur portée. {{t23|376.}} L’envie est détruite par la véritable amitié, et la coquetterie par le véritable amour. {{t23|377.}} Le plus grand défaut de la pénétration n’est pas de n’aller point jusqu’au but, c’est de le passer. {{t23|378.}} On donne des conseils mais on n’inspire point de conduite. {{t23|379.}} Quand notre mérite baisse, notre goût baisse aussi. {{t23|380.}} La fortune fait paraître nos vertus et nos vices, comme la lumière fait paraître les objets. {{t23|381.}} La violence qu’on se fait pour demeurer fidèle à ce qu’on aime ne vaut guère mieux qu’une infidélité. {{t23|382.}} Nos actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait rapporter à ce qu’il lui plaît. {{t23|383.}} L’envie de parler de nous, et de faire voir nos défauts du côté que nous voulons bien les montrer, fait une grande partie de notre sincérité. {{t23|384.}} On ne devrait s’étonner que de pouvoir encore s’étonner. {{t23|385.}} On est presque également difficile à contenter quand on a beaucoup d’amour et quand on n’en a plus guère. {{t23|386.}} Il n’y a point de gens qui aient plus souvent tort que ceux qui ne peuvent souffrir d’en avoir. {{t23|387.}} Un sot n’a pas assez d’étoffe pour être bon. {{t23|388.}} Si la vanité ne renverse pas entièrement les vertus, du moins elle les ébranle toutes. {{t23|389.}} Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, c’est qu’elle blesse la nôtre. {{t23|390.}} On renonce plus aisément à son intérêt qu’à son goût. {{t23|391.}} La fortune ne paraît jamais si aveugle qu’à ceux à qui elle ne fait pas de bien. {{t23|392.}} Il faut gouverner la fortune comme la santé : en jouir quand elle est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire jamais de grands remèdes sans un extrême besoin. {{t23|393.}} L’air bourgeois se perd quelquefois à l’armée ; mais il ne se perd jamais à la cour. {{t23|394.}} On peut être plus fin qu’un autre, mais non pas plus fin que tous les autres. {{t23|395.}} On est quelquefois moins malheureux d’être trompé de ce qu’on aime, que d’en être détrompé. {{t23|396.}} On garde longtemps son premier amant, quand on n’en prend point de second. {{t23|397.}} Nous n’avons pas le courage de dire en général que nous n’avons point de défauts, et que nos ennemis n’ont point de bonnes qualités ; mais en détail nous ne sommes pas trop éloignés de le croire. {{t23|398.}} De tous nos défauts, celui dont nous demeurons le plus aisément d’accord, c’est de la paresse ; nous nous persuadons qu’elle tient à toutes les vertus paisibles et que, sans détruire entièrement les autres, elle en suspend seulement les fonctions. {{t23|399.}} Il y a une élévation qui ne dépend point de la fortune : c’est un certain air qui nous distingue et qui semble nous destiner aux grandes choses ; c’est un prix que nous nous donnons imperceptiblement à nous-mêmes ; c’est par cette qualité que nous usurpons les déférences des autres hommes, et c’est elle d’ordinaire qui nous met plus au-dessus d’eux que la naissance, les dignités, et le mérite même. {{t23|400.}} Il y a du mérite sans élévation, mais il n’y a point d’élévation sans quelque mérite. {{t23|401.}} L’élévation est au mérite ce que la parure est aux belles personnes. {{t23|402.}} Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c’est de l’amour. {{t23|403.}} La fortune se sert quelquefois de nos défauts pour nous élever, et il y a des gens incommodes dont le mérite serait mal récompensé si on ne voulait acheter leur absence. {{t23|404.}} Il semble que la nature ait caché dans le fond de notre esprit des talents et une habileté que nous ne connaissons pas ; les passions seules ont le droit de les mettre au jour, et de nous donner quelquefois des vues plus certaines et plus achevées que l’art ne saurait faire. {{t23|405.}} Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie, et nous y manquons souvent d’expérience malgré le nombre des années. {{t23|406.}} Les coquettes se font honneur d’être jalouses de leurs amants, pour cacher qu’elles sont envieuses des autres femmes. {{t23|407.}} Il s’en faut bien que ceux qui s’attrapent à nos finesses ne nous paraissent aussi ridicules que nous nous le paraissons à nous-mêmes quand les finesses des autres nous ont attrapés. {{t23|408.}} Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont été aimables, c’est d’oublier qu’elles ne le sont plus. {{t23|409.}} Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde voyait tous les motifs qui les produisent. {{t23|410.}} Le plus grand effort de l’amitié n’est pas de montrer nos défauts à un ami ; c’est de lui faire voir les siens. {{t23|411.}} On n’a guère de défauts qui ne soient plus pardonnables que les moyens dont on se sert pour les cacher. {{t23|412.}} Quelque honte que nous ayons méritée, il est presque toujours en notre pouvoir de rétablir notre réputation. {{t23|413.}} On ne plaît pas longtemps quand on n’a que d’une sorte d’esprit. {{t23|414.}} Les fous et les sottes gens ne voient que par leur humeur. {{t23|415.}} L’esprit nous sert quelquefois à faire hardiment des sottises. {{t23|416.}} La vivacité qui augmente en vieillissant ne va pas loin de la folie. {{t23|417.}} En amour celui qui est guéri le premier est toujours le mieux guéri. {{t23|418.}} Les jeunes femmes qui ne veulent point paraître coquettes, et les hommes d’un âge avancé qui ne veulent pas être ridicules, ne doivent jamais parler de l’amour comme d’une chose où ils puissent avoir part. {{t23|419.}} Nous pouvons paraître grands dans un emploi au-dessous de notre mérite, mais nous paraissons souvent petits dans un emploi plus grand que nous. {{t23|420.}} Nous croyons souvent avoir de la constance dans les malheurs, lorsque nous n’avons que de l’abattement, et nous les souffrons sans oser les regarder comme les poltrons se laissent tuer de peur de se défendre. {{t23|421.}} La confiance fournit plus à la conversation que l’esprit. {{t23|422.}} Toutes les passions nous font faire des fautes, mais l’amour nous en fait faire de plus ridicules. {{t23|423.}} Peu de gens savent être vieux. {{t23|424.}} Nous nous faisons honneur des défauts opposés à ceux que nous avons : quand nous sommes faibles, nous nous vantons d’être opiniâtres. {{t23|425.}} La pénétration a un air de deviner qui flatte plus notre vanité que toutes les autres qualités de l’esprit. {{t23|426.}} La grâce de la nouveauté et la longue habitude, quelque opposées qu’elles soient, nous empêchent également de sentir les défauts de nos amis. {{t2|427.}} La plupart des amis dégoûtent de l’amitié, et la plupart des dévots dégoûtent de la dévotion. {{t2|428.}} Nous pardonnons aisément à nos amis les défauts qui ne nous regardent pas. {{t2|429.}} Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes indiscrétions que les petites infidélités. {{t2|430.}} Dans la vieillesse de l’amour comme dans celle de l’âge on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. {{t2|431.}} Rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître. {{t2|432.}} C’est en quelque sorte se donner part aux belles actions, que de les louer de bon cœur. {{t2|433.}} La plus véritable marque d’être né avec de grandes qualités, c’est d’être né sans envie. {{t2|434.}} Quand nos amis nous ont trompés, on ne doit que de l’indifférence aux marques de leur amitié, mais on doit toujours de la sensibilité à leurs malheurs. {{t2|435.}} La fortune et l’humeur gouvernent le monde. {{t2|436.}} Il est plus aisé de connaître l’homme en général que de connaître un homme en particulier. {{t2|437.}} On ne doit pas juger du mérite d’un homme par ses grandes qualités, mais par l’usage qu’il en sait faire. {{t2|438.}} Il y a une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas seulement des bienfaits que nous avons reçus, mais qui fait même que nos amis nous doivent en leur payant ce que nous leur devons. {{t2|439.}} Nous ne désirerions guère de choses avec ardeur, si nous connaissions parfaitement ce que nous désirons. {{t2|440.}} Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de l’amitié, c’est qu’elle est fade quand on a senti de l’amour. {{t2|441.}} Dans l’amitié comme dans l’amour on est souvent plus heureux par les choses qu’on ignore que par celles que l’on sait. {{t2|442.}} Nous essayons de nous faire honneur des défauts que nous ne voulons pas corriger. {{t2|443.}} Les passions les plus violentes nous laissent quelquefois du relâche, mais la vanité nous agite toujours. {{t2|444.}} Les vieux fous sont plus fous que les jeunes. {{t2|445.}} La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. {{t2|446.}} Ce qui rend les douleurs de la honte et de la jalousie si aiguës, c’est que la vanité ne peut servir à les supporter. {{t2|447.}} La bienséance est la moindre de toutes les lois, et la plus suivie. {{t2|448.}} Un esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de travers que de les conduire. {{t2|449.}} Lorsque la fortune nous surprend en nous donnant une grande place sans nous y avoir conduits par degrés, ou sans que nous nous y soyons élevés par nos espérances, il est presque impossible de s’y bien soutenir, et de paraître digne de l’occuper. {{t2|450.}} Notre orgueil s’augmente souvent de ce que nous retranchons de nos autres défauts. {{t2|451.}} Il n’y a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l’esprit. {{t2|452.}} Il n’y a point d’homme qui se croie en chacune de ses qualités au-dessous de l’homme du monde qu’il estime le plus. {{t2|453.}} Dans les grandes affaires on doit moins s’appliquer à faire naître des occasions qu’à profiter de celles qui se présentent. {{t2|454.}} Il n’y a guère d’occasion où l’on fît un méchant marché de renoncer au bien qu’on dit de nous, à condition de n’en dire point de mal. {{t2|455.}} Quelque disposition qu’ait le monde à mal juger, il fait encore plus souvent grâce au faux mérite qu’il ne fait injustice au véritable. {{t2|456.}} On est quelquefois un sot avec de l’esprit, mais on ne l’est jamais avec du jugement. {{t2|457.}} Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes, que d’essayer de paraître ce que nous ne sommes pas. {{t2|458.}} Nos ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements qu’ils font de nous que nous n’en approchons nous-mêmes. {{t2|459.}} Il y a plusieurs remèdes qui guérissent de l’amour, mais il n’y en a point d’infaillibles. {{t2|460.}} Il s’en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions nous font faire. {{t2|461.}} La vieillesse est un tyran qui défend sur peine de la vie tous les plaisirs de la jeunesse. {{t2|462.}} Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous croyons exempts, nous porte à mépriser les bonnes qualités que nous n’avons pas. {{t2|463.}} Il y a souvent plus d’orgueil que de bonté à plaindre les malheurs de nos ennemis ; c’est pour leur faire sentir que nous sommes au-dessus d’eux que nous leur donnons des marques de compassion. {{t2|464.}} Il y a un excès de biens et de maux qui passe notre sensibilité. {{t2|465.}} Il s’en faut bien que l’innocence ne trouve autant de protection que le crime. {{t2|466.}} De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux femmes, c’est l’amour. {{t2|467.}} La vanité nous fait faire plus de choses contre notre goût que la raison. {{t2|468.}} Il y a de méchantes qualités qui font de grands talents. {{t2|469.}} On ne souhaite jamais ardemment ce qu’on ne souhaite que par raison. {{t2|470.}} Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme en mal, et elles sont presque toutes à la merci des occasions. {{t2|471.}} Dans les premières passions les femmes aiment l’amant, et dans les autres elles aiment l’amour. {{t2|472.}} L’orgueil a ses bizarreries, comme les autres passions ; on a honte d’avouer que l’on ait de la jalousie, et on se fait honneur d’en avoir eu, et d’être capable d’en avoir. {{t2|473.}} Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié. {{t2|474.}} Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté. {{t2|475.}} L’envie d’être plaint, ou d’être admiré, fait souvent la plus grande partie de notre confiance. {{t2|476.}} Notre envie dure toujours plus longtemps que le bonheur de ceux que nous envions. {{t2|477.}} La même fermeté qui sert à résister à l’amour sert aussi à le rendre violent et durable, et les personnes faibles qui sont toujours agitées des passions n’en sont presque jamais véritablement remplies. {{t2|478.}} L’imagination ne saurait inventer tant de diverses contrariétés qu’il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne. {{t2|479.}} Il n’y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur ; celles qui paraissent douces n’ont d’ordinaire que de la faiblesse, qui se convertit aisément en aigreur. {{t2|480.}} La timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les personnes qu’on en veut corriger. {{t2|481.}} Rien n’est plus rare que la véritable bonté ; ceux mêmes qui croient en avoir n’ont d’ordinaire que de la complaisance ou de la faiblesse. {{t2|482.}} L’esprit s’attache par paresse et par constance à ce qui lui est facile ou agréable ; cette habitude met toujours des bornes à nos connaissances, et jamais personne ne s’est donné la peine d’étendre et de conduire son esprit aussi loin qu’il pourrait aller. {{t2|483.}} On est d’ordinaire plus médisant par vanité que par malice. {{t2|484.}} Quand on a le cœur encore agité par les restes d’une passion, on est plus près d’en prendre une nouvelle que quand on est entièrement guéri. {{t2|485.}} Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie heureux, et malheureux, d’en être guéris. {{t2|486.}} Il y a encore plus de gens sans intérêt que sans envie. {{t2|487.}} Nous avons plus de paresse dans l’esprit que dans le corps. {{t2|488.}} Le calme ou l’agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce qui nous arrive de plus considérable dans la vie, que d’un arrangement commode ou désagréable de petites choses qui arrivent tous les jours. {{t2|489.}} Quelque méchants que soient les hommes, ils n’oseraient paraître ennemis de la vertu, et lorsqu’ils la veulent persécuter, ils feignent de croire qu’elle est fausse ou ils lui supposent des crimes. {{t2|490.}} On passe souvent de l’amour à l’ambition, mais on ne revient guère de l’ambition à l’amour. {{t2|491.}} L’extrême avarice se méprend presque toujours ; il n’y a point de passion qui s’éloigne plus souvent de son but, ni sur qui le présent ait tant de pouvoir au préjudice de l’avenir. {{t2|492.}} L’avarice produit souvent des effets contraires ; il y a un nombre infini de gens qui sacrifient tout leur bien à des espérances douteuses et éloignées, d’autres méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents. {{t2|493.}} Il semble que les hommes ne se trouvent pas assez de défauts ; ils en augmentent encore le nombre par de certaines qualités singulières dont ils affectent de se parer, et ils les cultivent avec tant de soin qu’elles deviennent à la fin des défauts naturels, qu’il ne dépend plus d’eux de corriger. {{t2|494.}} Ce qui fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes qu’on ne pense, c’est qu’ils n’ont jamais tort quand on les entend parler de leur conduite : le même amour-propre qui les aveugle d’ordinaire les éclaire alors, et leur donne des vues si justes qu’il leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui peuvent être condamnées. {{t2|495.}} Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient honteux ou étourdis : un air capable et composé se tourne d’ordinaire en impertinence. {{t2|496.}} Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n’était que d’un côté. {{t2|497.}} Il ne sert de rien d’être jeune sans être belle, ni d’être belle sans être jeune. {{t2|498.}} Il y a des personnes si légères et si frivoles qu’elles sont aussi éloignées d’avoir de véritables défauts que des qualités solides. {{t2|499.}} On ne compte d’ordinaire la première galanterie des femmes que lorsqu’elles en ont une seconde. {{t2|500.}} Il y a des gens si remplis d’eux-mêmes que, lorsqu’ils sont amoureux, ils trouvent moyen d’être occupés de leur passion sans l’être de la personne qu’ils aiment. {{t2|501.}} L’amour, tout agréable qu’il est, plaît encore plus par les manières dont il se montre que par lui-même. {{t2|502.}} Peu d’esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que beaucoup d’esprit avec du travers. {{t2|503.}} La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait le moins de pitié aux personnes qui le causent. {{t2|504.}} Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J’entends parler de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l’espérance d’une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort constamment, et la mépriser. Le premier est assez ordinaire ; mais je crois que l’autre n’est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n’est point un mal ; et les hommes les plus faibles aussi bien que les héros ont donné mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je doute que personne de bon sens l’ait jamais cru ; et la peine que l’on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez voir que cette entreprise n’est pas aisée. On peut avoir divers sujets de dégoûts dans la vie, mais on n’a jamais raison de mépriser la mort ; ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas pour si peu de chose, et ils s’en étonnent et la rejettent comme les autres, lorsqu’elle vient à eux par une autre voie que celle qu’ils ont choisie. L’inégalité que l’on remarque dans le courage d’un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y paraît plus présente en un temps qu’en un autre. Ainsi il arrive qu’après avoir méprisé ce qu’ils ne connaissent pas, ils craignent enfin ce qu’ils connaissent. Il faut éviter de l’envisager avec toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu’elle soit le plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s’empêcher de la considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu’elle est, trouve que c’est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient qu’il fallait aller de bonne grâce où l’on ne saurait s’empêcher d’aller ; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n’y avait rien qu’ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du naufrage ce qui n’en peut être garanti. Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, l’espérance d’être regretté, le désir de laisser une belle réputation, l’assurance d’être affranchi des misères de la vie, et de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des remèdes qu’on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu’ils soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu’une simple haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent approcher d’un lieu d’où l’on tire. Quand on en est éloigné, on s’imagine qu’elle peut mettre à couvert ; mais quand on en est proche, on trouve que c’est un faible secours. C’est nous flatter, de croire que la mort nous paraisse de près ce que nous en avons jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse, soient d’une trempe assez forte pour ne point souffrir d’atteinte par la plus rude de toutes les épreuves. C’est aussi mal connaître les effets de l’amour-propre, que de penser qu’il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire, et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources, est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C’est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent, et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous découvrir ce qu’elle a d’affreux et de terrible. Tout ce qu’elle peut faire pour nous est de nous conseiller d’en détourner les yeux pour les arrêter sur d’autres objets. Caton et Brutus en choisirent d’illustres. Un laquais se contenta il y a quelque temps de danser sur l’échafaud où il allait être roué. Ainsi, bien que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets. De sorte qu’il est vrai que, quelque disproportion qu’il y ait entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d’un même visage ; mais ç’a toujours été avec cette différence que, dans le mépris que les grands hommes font paraître pour la mort, c’est l’amour de la gloire qui leur en ôte la vue, et dans les gens du commun ce n’est qu’un effet de leur peu de lumière qui les empêche de connaître la grandeur de leur mal et leur laisse la liberté de penser à autre chose. {{t3|Maximes supprimées.}} 1° Maximes retranchées après la première édition {{t2|1.}} L’amour-propre est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens ; il ne se repose jamais hors de soi, et ne s’arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n’est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d’affections et de haines ; il en forme de si monstrueuses que, lorsqu’il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu’il a de lui-même ; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet ; de là vient qu’il croit que ses sentiments sont morts lorsqu’ils ne sont qu’endormis, qu’il s’imagine n’avoir plus envie de courir dès qu’il se repose, et qu’il pense avoir perdu tous les goûts qu’il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, n’empêche pas qu’il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout ; de sorte qu’on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n’est si intime et si fort que ses attachements, qu’il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu’il n’a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs année ; d’où l’on pourrait conclure assez vraisemblablement que c’est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets ; que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les embellit ; que c’est après lui-même qu’il court, et qu’il suit son gré, lorsqu’il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires : il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs ; il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d’en avoir plusieurs ou de n’en avoir qu’une, parce qu’il se partage en plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui, et de son propre fonds ; il est inconstant d’inconstance, de légèreté, d’amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût ; il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu’il poursuit parce qu’il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles ; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie, et dans toutes les conditions ; il vit partout, et il vit de tout, il vit de rien ; il s’accommode des choses, et de leur privation ; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins ; et ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d’être, et pourvu qu’il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s’étonner s’il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s’il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu’il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre ; quand on pense qu’il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu’il est vaincu et qu’on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l’amour-propre, dont toute la vie n’est qu’une grande et longue agitation ; la mer en est une image sensible, et l’amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels mouvements. {{t2|2.}} Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de la chaleur, et de la froideur, du sang. {{t2|3.}} La modération dans la bonne fortune n’est que l’appréhension de la honte qui suit l’emportement, ou la peur de perdre ce que l’on a. {{t2|4.}} La modération est comme la sobriété : on voudrait bien manger davantage, mais on craint de se faire mal. {{t2|5.}} Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu’on trouve à redire en lui. {{t2|6.}} L’orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se découvre par la fierté ; de sorte qu’à proprement parler la fierté est l’éclat et la déclaration de l’orgueil. {{t2|7.}} La complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle qu’il faut pour le talent des grandes. {{t2|8.}} C’est une espèce de bonheur, de connaître jusques à quel point on doit être malheureux. {{t2|9.}} On n’est jamais si malheureux qu’on croit, ni si heureux qu’on avait espéré. {{t3|C.}} On se console souvent d’être malheureux par un certain plaisir qu’on trouve à le paraître. {{t3|C.}} Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre de ce que l’on fera. {{t3|CXX.}} Comment peut-on répondre de ce qu’on voudra à l’avenir, puisque l’on ne sait pas précisément ce que l’on veut dans le temps présent ? {{t3|CXXX.}} L’amour est à l’âme de celui qui aime ce que l’âme est au corps qu’elle anime. {{t3|CXC.}} La justice n’est qu’une vive appréhension qu’on ne nous ôte ce qui nous appartient ; de là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice ; cette crainte retient l’homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune, lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses continuelles sur les autres. {{t3|CL.}} La justice, dans les juges qui sont modérés, n’est que l’amour de leur élévation. {{t3|CLX.}} On blâme l’injustice, non pas par l’aversion que l’on a pour elle, mais pour le préjudice que l’on en reçoit. {{t3|CLXX.}} Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l’amitié que nous avons pour eux ; c’est un effet de l’amour-propre qui nous flatte de l’espérance d’être heureux à notre tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune. {{t3|CLXXX.}} Dans l’adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. {{t3|CXC.}} L’aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil : il sert à le nourrir et à l’augmenter, et nous ôte la connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et nous guérir de nos défauts. {{t3|CC.}} On n’a plus de raison, quand on n’espère plus d’en trouver aux autres. {{t2|21.}} Les philosophes, et Sénèque surtout, n’ont point ôté les crimes par leurs préceptes : ils n’ont fait que les employer au bâtiment de l’orgueil. {{t2|22.}} Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires. {{t3|CCXXX.}} La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse. {{t2|CCXL.}} La sobriété est l’amour de la santé, ou l’impuissance de manger beaucoup. {{t2|CCL.}} Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers. {{t2|26.}} On n’oublie jamais mieux les choses que quand on s’est lassé d’en parler. {{t2|27.}} La modestie, qui semble refuser les louanges, n’est en effet qu’un désir d’en avoir de plus délicates. {{t2|28.}} On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt. {{t2|29.}} L’amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit jamais celui qui nous flatte le plus. {{t2|30.}} On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien qu’il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l’ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à proprement parler la fureur de l’orgueil. {{t2|31.}} Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grands desseins. {{t2|32.}} La férocité naturelle fait moins de cruels que l’amour-propre. {{t2|33.}} On peut dire de toutes nos vertus ce qu’un poète italien a dit de l’honnêteté des femmes, que ce n’est souvent autre chose qu’un art de paraître honnête. {{t2|34.}} Ce que le monde nomme vertu n’est d’ordinaire qu’un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu’on veut. {{t2|35.}} Nous n’avouons jamais nos défauts que par vanité. {{t2|36.}} On ne trouve point dans l’homme le bien ni le mal dans l’excès. {{t2|37.}} Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n’en soupçonnent pas facilement les autres. {{t2|38.}} La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que l’honneur des morts. {{t2|39.}} Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde, on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée. {{t2|40.}} L’intrépidité doit soutenir le cœur dans les conjurations, au lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est nécessaire dans le périls de la guerre. {{t2|41.}} Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient tentés comme les poètes de l’appeler la fille du Ciel, puisqu’on ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est produite par infinité d’actions qui, au lieu de l’avoir pour but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et si général. {{t2|42.}} On ne peut répondre de son courage quand on n’a jamais été dans le péril. {{t2|43.}} L’imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu’elles sont naturelles. {{t2|44.}} Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue sur tout le monde, de la grande habileté. {{t2|45.}} Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient qu’ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants. {{t2|46.}} La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire infailliblement. {{t2|47.}} La confiance que l’on a en soi fait naître la plus grande partie de celle que l’on a aux autres. {{t2|48.}} Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits, aussi bien que les fortunes du monde. {{t2|49.}} La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la beauté ; une chose, de quelque nature qu’elle soit, ne saurait être belle, et parfaite, si elle n’est véritablement tout ce qu’elle doit être, et si elle n’a tout ce qu’elle doit avoir. {{t2|50.}} Il y a de belles choses qui ont plus d’éclat quand elles demeurent imparfaites que quand elles sont trop achevées. {{t2|51.}} La magnanimité est un noble effort de l’orgueil par lequel il rend l’homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses. {{t2|52.}} Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers s’attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien public. {{t2|53.}} Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés qu’ils disent que la mort n’est pas un mal, que le tourment qu’ils se donnent pour établir l’immortalité de leur nom par la perte de la vie. {{t2|54.}} De toutes les passions celle qui est la plus inconnue à nous-mêmes, c’est la paresse ; elle est la plus ardente et la plus maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages qu’elle cause soient très cachés ; si nous considérons attentivement son pouvoir, nous verrons qu’elle se rend en toutes rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs ; c’est la rémore qui a la force d’arrêter les plus grands vaisseaux, c’est une bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes ; le repos de la paresse est un charme secret de l’âme qui suspend soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres résolutions ; pour donner enfin la véritable idée de cette passion, il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l’âme, qui la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les biens. {{t2|55.}} Il est plus facile de prendre de l’amour quand on n’en a pas, que de s’en défaire quand on en a. {{t2|56.}} La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse que par passion ; de là vient que pour l’ordinaire les hommes entreprenants réussissent mieux que les autres, quoiqu’ils ne soient pas plus aimables. {{t2|57.}} N’aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé. {{t2|58.}} La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour savoir l’un et l’autre quand ils cesseront de s’aimer, est bien moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que pour être mieux assurés qu’on les aime lorsque l’on ne dit point le contraire. {{t2|59.}} La plus juste comparaison qu’on puisse faire de l’amour, c’est celle de la fièvre ; nous n’avons non plus de pouvoir sur l’un que sur l’autre, soit pour sa violence ou pour sa durée. {{t2|60.}} La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir soumettre à la bonne conduite d’autrui. 2° Maxime retranchée après la deuxième édition. {{t2|61.}} Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs. 3° Maximes retranchées après la quatrième édition. {{t2|62.}} Comme on n’est jamais en liberté d’aimer, ou de cesser d’aimer, l’amant ne peut se plaindre avec justice de l’inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant. {{t2|63.}} Quand nous sommes las d’aimer, nous sommes bien aises qu’on nous devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité. {{t2|64.}} Comment prétendons-nous qu’un autre garde notre secret si nous ne pouvons le garder nous-mêmes ? {{t2|65.}} Il n’y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux lorsqu’ils ont satisfait à leur paresse, afin de paraître diligents. {{t2|66.}} C’est une preuve de peu d’amitié de ne s’apercevoir pas du refroidissement de celle de nos amis. {{t2|67.}} Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie ; ils les font valoir ce qu’ils veulent, et l’on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix. {{t2|68.}} Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s’appelle faire des conquêtes. {{t2|69.}} On donne plus aisément des bornes à sa reconnaissance qu’à ses espérances et qu’à ses désirs. {{t2|70.}} Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et de la bonne opinion qu’ils avaient de nous. {{t2|71.}} On aime à deviner les autres ; mais l’on n’aime pas à être deviné. {{t2|72.}} C’est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime. {{t2|73.}} On craint toujours de voir ce qu’on aime, quand on vient de faire des coquetteries ailleurs. {{t2|74.}} On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les avouer. {{t3|Maximes posthumes.}} 1° Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt. {{t2|1.}} Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu de choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les plus misérables qu’il leur faut l’assemblage d’une infinité de biens pour les rendre heureux. {{t2|2.}} La finesse n’est qu’une pauvre habileté. {{t2|3.}} Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais usage que nous en faisons ; il dépend de nous de les acquérir et de nous en servir sans crime et, au lieu qu’elles nourrissent et accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus et les rendre même par là plus agréables et plus éclatantes. {{t2|4.}} La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis. {{t2|5.}} Chacun pense être plus fin que les autres. {{t2|6.}} On ne saurait compter toutes les espèces de vanité. {{t2|7.}} Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui prouvent la fausseté des vertus, c’est que nous croyons trop aisément qu’elles sont véritables en nous. {{t2|8.}} Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons toutes choses comme si nous étions immortels. {{t2|9.}} Dieu a mis des talents différents dans l’homme comme il a planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent de même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers ; de là vient que le poirier le meilleur du monde ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des talents les plus communs ; de là vient encore qu’il est aussi ridicule de vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi que de vouloir qu’un parterre produise des tulipes quoiqu’on n’y ait point semé les oignons. {{t3|C.}} Une preuve convaincante que l’homme n’a pas été créé comme il est, c’est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-même de l’extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses sentiments et de ses inclinations. {{t3|C.}} Il ne faut pas s’offenser que les autres nous cachent la vérité puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes. {{t3|CXX.}} Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu’on la doit mépriser. {{t3|CXXX.}} Il semble que c’est le diable qui a tout exprès placé la paresse sur la frontière de plusieurs vertus. {{t3|CXC.}} La fin du bien est un mal ; la fin du mal est un bien. {{t3|CL.}} On blâme aisément les défauts des autres, mais on s’en sert rarement à corriger les siens. {{t3|CLX.}} Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon leur grandeur, mais selon notre sensibilité. {{t3|CLXX.}} Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d’ordinaire pas assez ce qui en est l’origine. {{t3|CLXXX.}} Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu’on craint, parce qu’elle cause la fin de la vie ou la fin de l’amour ; c’est un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les soupçons. {{t3|CXC.}} Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance et la différence qu’il y a entre tous les hommes. {{t3|CC.}} Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le cœur de l’homme, c’est que l’on craint d’y être découvert. {{t2|21.}} L’homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites à satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur tyrannie ; il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu’il faut qu’il se fasse pour s’affranchir de leur joug ; il trouve du dégoût non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs remèdes, et ne peut s’accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de sa guérison. {{t2|22.}} Dieu a permis, pour punir l’homme du péché originel, qu’il se fît un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie. {{t3|CCXXX.}} L’espérance et la crainte sont inséparables, et il n’y a point de crainte sans espérance ni d’espérance sans crainte. {{t2|CCXL.}} Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes. {{t2|CCL.}} Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des défauts, c’est la facilité que l’on a de croire ce qu’on souhaite. {{t2|26.}} L’intérêt est l’âme de l’amour-propre, de sorte que, comme le corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même l’amour-propre séparé, s’il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne voit, n’entend, ne sent et ne se remue plus ; de là vient qu’un même homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient soudainement paralytique pour l’intérêt des autres ; de là vient le soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux à qui nous contons nos affaires ; de là vient leur prompte résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque chose qui les regarde ; de sorte que nous voyons dans nos conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme perd connaissance et revient à soi, selon que son propre intérêt s’approche de lui ou qu’il s’en retire. 2° Maximes fournies par des lettres. {{t2|27.}} On ne donne des louanges que pour en profiter. {{t2|28.}} Les passions ne sont que les divers goûts de l’amour propre. {{t2|29.}} L’extrême ennui sert à nous désennuyer. {{t2|30.}} On loue et on blâme la plupart des choses parce que c’est la mode de les louer ou de les blâmer. {{t2|31.}} Il n’est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu’on ne parle que de peur de se taire. 3° Maximes fournies par l’édition hollandaise de 1664. {{t2|32.}} Si on avait ôté à ce qu’on appelle force le désir de conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand’chose. {{t2|33.}} La familiarité est un relâchement presque de toutes les règles de la vie civile, que le libertinage a introduit dans la société pour nous faire parvenir à celle qu’on appelle commode. C’est un effet de l’amour-propre qui, voulant tout accommoder à notre faiblesse, nous soustrait à l’honnête sujétion que nous imposent les bonnes mœurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre commodes, le fait dégénérer en vices. Les femmes, ayant naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plutôt dans ce relâchement, et y perdent davantage : l’autorité du sexe ne se maintient pas, le respect qu’on lui doit diminue, et l’on peut dire que l’honnête y perd la plus grande partie de ses droits. {{t2|34.}} La raillerie est une gaieté agréable de l’esprit, qui enjoue la conversation, et qui lie la société si elle est obligeante, ou qui la trouble si elle ne l’est pas. Elle est plus pour celui qui la fait que pour celui qui la souffre. C’est toujours un combat de bel esprit, que produit la vanité ; d’où vient que ceux qui en manquent pour la soutenir, et ceux qu’un défaut reproché fait rougir, s’en offensent également, comme d’une défaite injurieuse qu’ils ne sauraient pardonner. C’est un poison qui tout pur éteint l’amitié et excite la haine, mais qui corrigé par l’agrément de l’esprit, et la flatterie de la louange, l’acquiert ou la conserve ; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les faibles. 4° Maximes fournies par le supplément de l’édition de 1693. {{t2|35.}} Force gens veulent être dévots, mais personne ne veut être humble. {{t2|36.}} Le travail du corps délivre des peines de l’esprit, et c’est ce qui rend les pauvres heureux. {{t2|37.}} Les véritables mortifications sont celles qui ne sont point connues ; la vanité rend les autres faciles. {{t2|38.}} L’humilité est l’autel sur lequel Dieu veut qu’on lui offre des sacrifices. {{t2|39.}} Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux ; rien ne peut rendre un fol content ; c’est pourquoi presque tous les hommes sont misérables. {{t2|40.}} Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire croire que nous le sommes. {{t2|41.}} Il est bien plus aisé d’éteindre un premier désir que de satisfaire tous ceux qui le suivent. {{t2|42.}} La sagesse est à l’âme ce que la santé est pour le corps. {{t2|43.}} Les grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps ni le repos d’esprit, on achète toujours trop cher tous les biens qu’ils peuvent faire. {{t2|44.}} Avant que de désirer fortement une chose, il faut examiner quel est le bonheur de celui qui la possède. {{t2|45.}} Un véritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de tous qu’on songe le moins à acquérir. {{t2|46.}} Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque leur enchantement est fini. {{t2|47.}} La prudence et l’amour ne sont pas faits l’un pour l’autre : à mesure que l’amour croît, la prudence diminue. {{t2|48.}} Il est quelquefois agréable à un mari d’avoir une femme jalouse : il entend toujours parler de ce qu’il aime. {{t2|49.}} Qu’une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l’amour et de la vertu ! {{t2|50.}} Le sage trouve mieux son compte à ne point s’engager qu’à vaincre. {{t2|51.}} Il est plus nécessaire d’étudier les hommes que les livres. {{t2|52.}} Le bonheur ou le malheur vont d’ordinaire à ceux qui ont le plus de l’un ou de l’autre. {{t2|53.}} On ne se blâme que pour être loué. {{t2|54.}} Il n’est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire qu’on est aimé. {{t2|55.}} Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux qui nous en font. {{t2|56.}} Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l’on a que de feindre ceux que l’on n’a pas. {{t2|57.}} Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n’ont jamais été rompues. {{t2|58.}} Un homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux que celui qui ne plaît à personne. 5° Maximes fournies par des témoignages de contemporains {{t2|59.}} L’enfer des femmes, c’est la vieillesse. {{t2|60.}} Les soumissions et les bassesses que les seigneurs de la Cour font auprès des ministres qui ne sont pas de leur rang sont des lâchetés de gens de cœur. {{t2|61.}} L’honnêteté [n’est] d’aucun état en particulier, mais de tous les états en général. {{t23|427.}} La plupart des amis dégoûtent de l’amitié, et la plupart des dévots dégoûtent de la dévotion. {{t3|428.}} Nous pardonnons aisément à nos amis les défauts qui ne nous regardent pas. {{t3|429.}} Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes indiscrétions que les petites infidélités. {{t3|430.}} Dans la vieillesse de l’amour comme dans celle de l’âge on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. {{t3|431.}} Rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître. {{t3|432.}} C’est en quelque sorte se donner part aux belles actions, que de les louer de bon cœur. {{t3|433.}} La plus véritable marque d’être né avec de grandes qualités, c’est d’être né sans envie. {{t3|434.}} Quand nos amis nous ont trompés, on ne doit que de l’indifférence aux marques de leur amitié, mais on doit toujours de la sensibilité à leurs malheurs. {{t3|435.}} La fortune et l’humeur gouvernent le monde. {{t3|436.}} Il est plus aisé de connaître l’homme en général que de connaître un homme en particulier. {{t3|437.}} On ne doit pas juger du mérite d’un homme par ses grandes qualités, mais par l’usage qu’il en sait faire. {{t3|438.}} Il y a une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas seulement des bienfaits que nous avons reçus, mais qui fait même que nos amis nous doivent en leur payant ce que nous leur devons. {{t3|439.}} Nous ne désirerions guère de choses avec ardeur, si nous connaissions parfaitement ce que nous désirons. {{t3|440.}} Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de l’amitié, c’est qu’elle est fade quand on a senti de l’amour. {{t3|441.}} Dans l’amitié comme dans l’amour on est souvent plus heureux par les choses qu’on ignore que par celles que l’on sait. {{t3|442.}} Nous essayons de nous faire honneur des défauts que nous ne voulons pas corriger. {{t3|443.}} Les passions les plus violentes nous laissent quelquefois du relâche, mais la vanité nous agite toujours. {{t3|444.}} Les vieux fous sont plus fous que les jeunes. {{t3|445.}} La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. {{t3|446.}} Ce qui rend les douleurs de la honte et de la jalousie si aiguës, c’est que la vanité ne peut servir à les supporter. {{t3|447.}} La bienséance est la moindre de toutes les lois, et la plus suivie. {{t3|448.}} Un esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de travers que de les conduire. {{t3|449.}} Lorsque la fortune nous surprend en nous donnant une grande place sans nous y avoir conduits par degrés, ou sans que nous nous y soyons élevés par nos espérances, il est presque impossible de s’y bien soutenir, et de paraître digne de l’occuper. {{t3|450.}} Notre orgueil s’augmente souvent de ce que nous retranchons de nos autres défauts. {{t3|451.}} Il n’y a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l’esprit. {{t3|452.}} Il n’y a point d’homme qui se croie en chacune de ses qualités au-dessous de l’homme du monde qu’il estime le plus. {{t3|453.}} Dans les grandes affaires on doit moins s’appliquer à faire naître des occasions qu’à profiter de celles qui se présentent. {{t3|454.}} Il n’y a guère d’occasion où l’on fît un méchant marché de renoncer au bien qu’on dit de nous, à condition de n’en dire point de mal. {{t3|455.}} Quelque disposition qu’ait le monde à mal juger, il fait encore plus souvent grâce au faux mérite qu’il ne fait injustice au véritable. {{t3|456.}} On est quelquefois un sot avec de l’esprit, mais on ne l’est jamais avec du jugement. {{t3|457.}} Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes, que d’essayer de paraître ce que nous ne sommes pas. {{t3|458.}} Nos ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements qu’ils font de nous que nous n’en approchons nous-mêmes. {{t3|459.}} Il y a plusieurs remèdes qui guérissent de l’amour, mais il n’y en a point d’infaillibles. {{t3|460.}} Il s’en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions nous font faire. {{t3|461.}} La vieillesse est un tyran qui défend sur peine de la vie tous les plaisirs de la jeunesse. {{t3|462.}} Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous croyons exempts, nous porte à mépriser les bonnes qualités que nous n’avons pas. {{t3|463.}} Il y a souvent plus d’orgueil que de bonté à plaindre les malheurs de nos ennemis ; c’est pour leur faire sentir que nous sommes au-dessus d’eux que nous leur donnons des marques de compassion. {{t3|464.}} Il y a un excès de biens et de maux qui passe notre sensibilité. {{t3|465.}} Il s’en faut bien que l’innocence ne trouve autant de protection que le crime. {{t3|466.}} De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux femmes, c’est l’amour. {{t3|467.}} La vanité nous fait faire plus de choses contre notre goût que la raison. {{t3|468.}} Il y a de méchantes qualités qui font de grands talents. {{t3|469.}} On ne souhaite jamais ardemment ce qu’on ne souhaite que par raison. {{t3|470.}} Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme en mal, et elles sont presque toutes à la merci des occasions. {{t3|471.}} Dans les premières passions les femmes aiment l’amant, et dans les autres elles aiment l’amour. {{t3|472.}} L’orgueil a ses bizarreries, comme les autres passions ; on a honte d’avouer que l’on ait de la jalousie, et on se fait honneur d’en avoir eu, et d’être capable d’en avoir. {{t3|473.}} Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié. {{t3|474.}} Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté. {{t3|475.}} L’envie d’être plaint, ou d’être admiré, fait souvent la plus grande partie de notre confiance. {{t3|476.}} Notre envie dure toujours plus longtemps que le bonheur de ceux que nous envions. {{t3|477.}} La même fermeté qui sert à résister à l’amour sert aussi à le rendre violent et durable, et les personnes faibles qui sont toujours agitées des passions n’en sont presque jamais véritablement remplies. {{t3|478.}} L’imagination ne saurait inventer tant de diverses contrariétés qu’il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne. {{t3|479.}} Il n’y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur ; celles qui paraissent douces n’ont d’ordinaire que de la faiblesse, qui se convertit aisément en aigreur. {{t3|480.}} La timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les personnes qu’on en veut corriger. {{t3|481.}} Rien n’est plus rare que la véritable bonté ; ceux mêmes qui croient en avoir n’ont d’ordinaire que de la complaisance ou de la faiblesse. {{t3|482.}} L’esprit s’attache par paresse et par constance à ce qui lui est facile ou agréable ; cette habitude met toujours des bornes à nos connaissances, et jamais personne ne s’est donné la peine d’étendre et de conduire son esprit aussi loin qu’il pourrait aller. {{t3|483.}} On est d’ordinaire plus médisant par vanité que par malice. {{t3|484.}} Quand on a le cœur encore agité par les restes d’une passion, on est plus près d’en prendre une nouvelle que quand on est entièrement guéri. {{t3|485.}} Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie heureux, et malheureux, d’en être guéris. {{t3|486.}} Il y a encore plus de gens sans intérêt que sans envie. {{t3|487.}} Nous avons plus de paresse dans l’esprit que dans le corps. {{t3|488.}} Le calme ou l’agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce qui nous arrive de plus considérable dans la vie, que d’un arrangement commode ou désagréable de petites choses qui arrivent tous les jours. {{t3|489.}} Quelque méchants que soient les hommes, ils n’oseraient paraître ennemis de la vertu, et lorsqu’ils la veulent persécuter, ils feignent de croire qu’elle est fausse ou ils lui supposent des crimes. {{t3|490.}} On passe souvent de l’amour à l’ambition, mais on ne revient guère de l’ambition à l’amour. {{t3|491.}} L’extrême avarice se méprend presque toujours ; il n’y a point de passion qui s’éloigne plus souvent de son but, ni sur qui le présent ait tant de pouvoir au préjudice de l’avenir. {{t3|492.}} L’avarice produit souvent des effets contraires ; il y a un nombre infini de gens qui sacrifient tout leur bien à des espérances douteuses et éloignées, d’autres méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents. {{t3|493.}} Il semble que les hommes ne se trouvent pas assez de défauts ; ils en augmentent encore le nombre par de certaines qualités singulières dont ils affectent de se parer, et ils les cultivent avec tant de soin qu’elles deviennent à la fin des défauts naturels, qu’il ne dépend plus d’eux de corriger. {{t3|494.}} Ce qui fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes qu’on ne pense, c’est qu’ils n’ont jamais tort quand on les entend parler de leur conduite : le même amour-propre qui les aveugle d’ordinaire les éclaire alors, et leur donne des vues si justes qu’il leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui peuvent être condamnées. {{t3|495.}} Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient honteux ou étourdis : un air capable et composé se tourne d’ordinaire en impertinence. {{t3|496.}} Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n’était que d’un côté. {{t3|497.}} Il ne sert de rien d’être jeune sans être belle, ni d’être belle sans être jeune. {{t3|498.}} Il y a des personnes si légères et si frivoles qu’elles sont aussi éloignées d’avoir de véritables défauts que des qualités solides. {{t3|499.}} On ne compte d’ordinaire la première galanterie des femmes que lorsqu’elles en ont une seconde. {{t3|500.}} Il y a des gens si remplis d’eux-mêmes que, lorsqu’ils sont amoureux, ils trouvent moyen d’être occupés de leur passion sans l’être de la personne qu’ils aiment. {{t3|501.}} L’amour, tout agréable qu’il est, plaît encore plus par les manières dont il se montre que par lui-même. {{t3|502.}} Peu d’esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que beaucoup d’esprit avec du travers. {{t3|503.}} La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait le moins de pitié aux personnes qui le causent. {{t3|504.}} Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J’entends parler de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l’espérance d’une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort constamment, et la mépriser. Le premier est assez ordinaire ; mais je crois que l’autre n’est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n’est point un mal ; et les hommes les plus faibles aussi bien que les héros ont donné mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je doute que personne de bon sens l’ait jamais cru ; et la peine que l’on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez voir que cette entreprise n’est pas aisée. On peut avoir divers sujets de dégoûts dans la vie, mais on n’a jamais raison de mépriser la mort ; ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas pour si peu de chose, et ils s’en étonnent et la rejettent comme les autres, lorsqu’elle vient à eux par une autre voie que celle qu’ils ont choisie. L’inégalité que l’on remarque dans le courage d’un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y paraît plus présente en un temps qu’en un autre. Ainsi il arrive qu’après avoir méprisé ce qu’ils ne connaissent pas, ils craignent enfin ce qu’ils connaissent. Il faut éviter de l’envisager avec toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu’elle soit le plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s’empêcher de la considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu’elle est, trouve que c’est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient qu’il fallait aller de bonne grâce où l’on ne saurait s’empêcher d’aller ; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n’y avait rien qu’ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du naufrage ce qui n’en peut être garanti. Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, l’espérance d’être regretté, le désir de laisser une belle réputation, l’assurance d’être affranchi des misères de la vie, et de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des remèdes qu’on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu’ils soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu’une simple haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent approcher d’un lieu d’où l’on tire. Quand on en est éloigné, on s’imagine qu’elle peut mettre à couvert ; mais quand on en est proche, on trouve que c’est un faible secours. C’est nous flatter, de croire que la mort nous paraisse de près ce que nous en avons jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse, soient d’une trempe assez forte pour ne point souffrir d’atteinte par la plus rude de toutes les épreuves. C’est aussi mal connaître les effets de l’amour-propre, que de penser qu’il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire, et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources, est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C’est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent, et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous découvrir ce qu’elle a d’affreux et de terrible. Tout ce qu’elle peut faire pour nous est de nous conseiller d’en détourner les yeux pour les arrêter sur d’autres objets. Caton et Brutus en choisirent d’illustres. Un laquais se contenta il y a quelque temps de danser sur l’échafaud où il allait être roué. Ainsi, bien que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets. De sorte qu’il est vrai que, quelque disproportion qu’il y ait entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d’un même visage ; mais ç’a toujours été avec cette différence que, dans le mépris que les grands hommes font paraître pour la mort, c’est l’amour de la gloire qui leur en ôte la vue, et dans les gens du commun ce n’est qu’un effet de leur peu de lumière qui les empêche de connaître la grandeur de leur mal et leur laisse la liberté de penser à autre chose. {{t3|Maximes supprimées.}} 1° Maximes retranchées après la première édition {{t3|1.}} L’amour-propre est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens ; il ne se repose jamais hors de soi, et ne s’arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n’est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d’affections et de haines ; il en forme de si monstrueuses que, lorsqu’il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu’il a de lui-même ; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet ; de là vient qu’il croit que ses sentiments sont morts lorsqu’ils ne sont qu’endormis, qu’il s’imagine n’avoir plus envie de courir dès qu’il se repose, et qu’il pense avoir perdu tous les goûts qu’il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, n’empêche pas qu’il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout ; de sorte qu’on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n’est si intime et si fort que ses attachements, qu’il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu’il n’a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs année ; d’où l’on pourrait conclure assez vraisemblablement que c’est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets ; que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les embellit ; que c’est après lui-même qu’il court, et qu’il suit son gré, lorsqu’il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires : il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs ; il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d’en avoir plusieurs ou de n’en avoir qu’une, parce qu’il se partage en plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui, et de son propre fonds ; il est inconstant d’inconstance, de légèreté, d’amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût ; il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu’il poursuit parce qu’il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles ; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie, et dans toutes les conditions ; il vit partout, et il vit de tout, il vit de rien ; il s’accommode des choses, et de leur privation ; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins ; et ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d’être, et pourvu qu’il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s’étonner s’il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s’il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu’il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre ; quand on pense qu’il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu’il est vaincu et qu’on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l’amour-propre, dont toute la vie n’est qu’une grande et longue agitation ; la mer en est une image sensible, et l’amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels mouvements. {{t3|2.}} Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de la chaleur, et de la froideur, du sang. {{t3|3.}} La modération dans la bonne fortune n’est que l’appréhension de la honte qui suit l’emportement, ou la peur de perdre ce que l’on a. {{t3|4.}} La modération est comme la sobriété : on voudrait bien manger davantage, mais on craint de se faire mal. {{t3|5.}} Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu’on trouve à redire en lui. {{t3|6.}} L’orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se découvre par la fierté ; de sorte qu’à proprement parler la fierté est l’éclat et la déclaration de l’orgueil. {{t3|7.}} La complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle qu’il faut pour le talent des grandes. {{t3|8.}} C’est une espèce de bonheur, de connaître jusques à quel point on doit être malheureux. {{t3|9.}} On n’est jamais si malheureux qu’on croit, ni si heureux qu’on avait espéré. {{t3|C.}} On se console souvent d’être malheureux par un certain plaisir qu’on trouve à le paraître. {{t3|C.}} Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre de ce que l’on fera. {{t3|CXX.}} Comment peut-on répondre de ce qu’on voudra à l’avenir, puisque l’on ne sait pas précisément ce que l’on veut dans le temps présent ? {{t3|CXXX.}} L’amour est à l’âme de celui qui aime ce que l’âme est au corps qu’elle anime. {{t3|CXC.}} La justice n’est qu’une vive appréhension qu’on ne nous ôte ce qui nous appartient ; de là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice ; cette crainte retient l’homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune, lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses continuelles sur les autres. {{t3|CL.}} La justice, dans les juges qui sont modérés, n’est que l’amour de leur élévation. {{t3|CLX.}} On blâme l’injustice, non pas par l’aversion que l’on a pour elle, mais pour le préjudice que l’on en reçoit. {{t3|CLXX.}} Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l’amitié que nous avons pour eux ; c’est un effet de l’amour-propre qui nous flatte de l’espérance d’être heureux à notre tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune. {{t3|CLXXX.}} Dans l’adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. {{t3|CXC.}} L’aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil : il sert à le nourrir et à l’augmenter, et nous ôte la connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et nous guérir de nos défauts. {{t3|CC.}} On n’a plus de raison, quand on n’espère plus d’en trouver aux autres. {{t3|21.}} Les philosophes, et Sénèque surtout, n’ont point ôté les crimes par leurs préceptes : ils n’ont fait que les employer au bâtiment de l’orgueil. {{t3|22.}} Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires. {{t3|CCXXX.}} La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse. {{t3|CCXL.}} La sobriété est l’amour de la santé, ou l’impuissance de manger beaucoup. {{t3|CCL.}} Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers. {{t3|26.}} On n’oublie jamais mieux les choses que quand on s’est lassé d’en parler. {{t3|27.}} La modestie, qui semble refuser les louanges, n’est en effet qu’un désir d’en avoir de plus délicates. {{t3|28.}} On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt. {{t3|29.}} L’amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit jamais celui qui nous flatte le plus. {{t3|30.}} On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien qu’il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l’ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à proprement parler la fureur de l’orgueil. {{t3|31.}} Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grands desseins. {{t3|32.}} La férocité naturelle fait moins de cruels que l’amour-propre. {{t3|33.}} On peut dire de toutes nos vertus ce qu’un poète italien a dit de l’honnêteté des femmes, que ce n’est souvent autre chose qu’un art de paraître honnête. {{t3|34.}} Ce que le monde nomme vertu n’est d’ordinaire qu’un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu’on veut. {{t3|35.}} Nous n’avouons jamais nos défauts que par vanité. {{t3|36.}} On ne trouve point dans l’homme le bien ni le mal dans l’excès. {{t3|37.}} Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n’en soupçonnent pas facilement les autres. {{t3|38.}} La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que l’honneur des morts. {{t3|39.}} Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde, on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée. {{t3|40.}} L’intrépidité doit soutenir le cœur dans les conjurations, au lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est nécessaire dans le périls de la guerre. {{t3|41.}} Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient tentés comme les poètes de l’appeler la fille du Ciel, puisqu’on ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est produite par infinité d’actions qui, au lieu de l’avoir pour but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et si général. {{t3|42.}} On ne peut répondre de son courage quand on n’a jamais été dans le péril. {{t3|43.}} L’imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu’elles sont naturelles. {{t3|44.}} Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue sur tout le monde, de la grande habileté. {{t3|45.}} Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient qu’ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants. {{t3|46.}} La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire infailliblement. {{t3|47.}} La confiance que l’on a en soi fait naître la plus grande partie de celle que l’on a aux autres. {{t3|48.}} Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits, aussi bien que les fortunes du monde. {{t3|49.}} La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la beauté ; une chose, de quelque nature qu’elle soit, ne saurait être belle, et parfaite, si elle n’est véritablement tout ce qu’elle doit être, et si elle n’a tout ce qu’elle doit avoir. {{t3|50.}} Il y a de belles choses qui ont plus d’éclat quand elles demeurent imparfaites que quand elles sont trop achevées. {{t3|51.}} La magnanimité est un noble effort de l’orgueil par lequel il rend l’homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses. {{t3|52.}} Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers s’attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien public. {{t3|53.}} Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés qu’ils disent que la mort n’est pas un mal, que le tourment qu’ils se donnent pour établir l’immortalité de leur nom par la perte de la vie. {{t3|54.}} De toutes les passions celle qui est la plus inconnue à nous-mêmes, c’est la paresse ; elle est la plus ardente et la plus maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages qu’elle cause soient très cachés ; si nous considérons attentivement son pouvoir, nous verrons qu’elle se rend en toutes rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs ; c’est la rémore qui a la force d’arrêter les plus grands vaisseaux, c’est une bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes ; le repos de la paresse est un charme secret de l’âme qui suspend soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres résolutions ; pour donner enfin la véritable idée de cette passion, il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l’âme, qui la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les biens. {{t3|55.}} Il est plus facile de prendre de l’amour quand on n’en a pas, que de s’en défaire quand on en a. {{t3|56.}} La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse que par passion ; de là vient que pour l’ordinaire les hommes entreprenants réussissent mieux que les autres, quoiqu’ils ne soient pas plus aimables. {{t3|57.}} N’aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé. {{t3|58.}} La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour savoir l’un et l’autre quand ils cesseront de s’aimer, est bien moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que pour être mieux assurés qu’on les aime lorsque l’on ne dit point le contraire. {{t3|59.}} La plus juste comparaison qu’on puisse faire de l’amour, c’est celle de la fièvre ; nous n’avons non plus de pouvoir sur l’un que sur l’autre, soit pour sa violence ou pour sa durée. {{t3|60.}} La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir soumettre à la bonne conduite d’autrui. 2° Maxime retranchée après la deuxième édition. {{t3|61.}} Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs. 3° Maximes retranchées après la quatrième édition. {{t3|62.}} Comme on n’est jamais en liberté d’aimer, ou de cesser d’aimer, l’amant ne peut se plaindre avec justice de l’inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant. {{t3|63.}} Quand nous sommes las d’aimer, nous sommes bien aises qu’on nous devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité. {{t3|64.}} Comment prétendons-nous qu’un autre garde notre secret si nous ne pouvons le garder nous-mêmes ? {{t3|65.}} Il n’y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux lorsqu’ils ont satisfait à leur paresse, afin de paraître diligents. {{t3|66.}} C’est une preuve de peu d’amitié de ne s’apercevoir pas du refroidissement de celle de nos amis. {{t3|67.}} Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie ; ils les font valoir ce qu’ils veulent, et l’on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix. {{t3|68.}} Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s’appelle faire des conquêtes. {{t3|69.}} On donne plus aisément des bornes à sa reconnaissance qu’à ses espérances et qu’à ses désirs. {{t3|70.}} Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et de la bonne opinion qu’ils avaient de nous. {{t3|71.}} On aime à deviner les autres ; mais l’on n’aime pas à être deviné. {{t3|72.}} C’est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime. {{t3|73.}} On craint toujours de voir ce qu’on aime, quand on vient de faire des coquetteries ailleurs. {{t3|74.}} On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les avouer. {{t3|Maximes posthumes.}} 1° Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt. {{t3|1.}} Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu de choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les plus misérables qu’il leur faut l’assemblage d’une infinité de biens pour les rendre heureux. {{t3|2.}} La finesse n’est qu’une pauvre habileté. {{t3|3.}} Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais usage que nous en faisons ; il dépend de nous de les acquérir et de nous en servir sans crime et, au lieu qu’elles nourrissent et accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus et les rendre même par là plus agréables et plus éclatantes. {{t3|4.}} La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis. {{t3|5.}} Chacun pense être plus fin que les autres. {{t3|6.}} On ne saurait compter toutes les espèces de vanité. {{t3|7.}} Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui prouvent la fausseté des vertus, c’est que nous croyons trop aisément qu’elles sont véritables en nous. {{t3|8.}} Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons toutes choses comme si nous étions immortels. {{t3|9.}} Dieu a mis des talents différents dans l’homme comme il a planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent de même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers ; de là vient que le poirier le meilleur du monde ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des talents les plus communs ; de là vient encore qu’il est aussi ridicule de vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi que de vouloir qu’un parterre produise des tulipes quoiqu’on n’y ait point semé les oignons. {{t3|C.}} Une preuve convaincante que l’homme n’a pas été créé comme il est, c’est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-même de l’extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses sentiments et de ses inclinations. {{t3|C.}} Il ne faut pas s’offenser que les autres nous cachent la vérité puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes. {{t3|CXX.}} Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu’on la doit mépriser. {{t3|CXXX.}} Il semble que c’est le diable qui a tout exprès placé la paresse sur la frontière de plusieurs vertus. {{t3|CXC.}} La fin du bien est un mal ; la fin du mal est un bien. {{t3|CL.}} On blâme aisément les défauts des autres, mais on s’en sert rarement à corriger les siens. {{t3|CLX.}} Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon leur grandeur, mais selon notre sensibilité. {{t3|CLXX.}} Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d’ordinaire pas assez ce qui en est l’origine. {{t3|CLXXX.}} Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu’on craint, parce qu’elle cause la fin de la vie ou la fin de l’amour ; c’est un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les soupçons. {{t3|CXC.}} Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance et la différence qu’il y a entre tous les hommes. {{t3|CC.}} Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le cœur de l’homme, c’est que l’on craint d’y être découvert. {{t3|21.}} L’homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites à satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur tyrannie ; il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu’il faut qu’il se fasse pour s’affranchir de leur joug ; il trouve du dégoût non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs remèdes, et ne peut s’accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de sa guérison. {{t3|22.}} Dieu a permis, pour punir l’homme du péché originel, qu’il se fît un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie. {{t3|CCXXX.}} L’espérance et la crainte sont inséparables, et il n’y a point de crainte sans espérance ni d’espérance sans crainte. {{t3|CCXL.}} Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes. {{t3|CCL.}} Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des défauts, c’est la facilité que l’on a de croire ce qu’on souhaite. {{t3|26.}} L’intérêt est l’âme de l’amour-propre, de sorte que, comme le corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même l’amour-propre séparé, s’il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne voit, n’entend, ne sent et ne se remue plus ; de là vient qu’un même homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient soudainement paralytique pour l’intérêt des autres ; de là vient le soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux à qui nous contons nos affaires ; de là vient leur prompte résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque chose qui les regarde ; de sorte que nous voyons dans nos conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme perd connaissance et revient à soi, selon que son propre intérêt s’approche de lui ou qu’il s’en retire. 2° Maximes fournies par des lettres. {{t3|27.}} On ne donne des louanges que pour en profiter. {{t3|28.}} Les passions ne sont que les divers goûts de l’amour propre. {{t3|29.}} L’extrême ennui sert à nous désennuyer. {{t3|30.}} On loue et on blâme la plupart des choses parce que c’est la mode de les louer ou de les blâmer. {{t3|31.}} Il n’est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu’on ne parle que de peur de se taire. 3° Maximes fournies par l’édition hollandaise de 1664. {{t3|32.}} Si on avait ôté à ce qu’on appelle force le désir de conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand’chose. {{t3|33.}} La familiarité est un relâchement presque de toutes les règles de la vie civile, que le libertinage a introduit dans la société pour nous faire parvenir à celle qu’on appelle commode. C’est un effet de l’amour-propre qui, voulant tout accommoder à notre faiblesse, nous soustrait à l’honnête sujétion que nous imposent les bonnes mœurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre commodes, le fait dégénérer en vices. Les femmes, ayant naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plutôt dans ce relâchement, et y perdent davantage : l’autorité du sexe ne se maintient pas, le respect qu’on lui doit diminue, et l’on peut dire que l’honnête y perd la plus grande partie de ses droits. {{t3|34.}} La raillerie est une gaieté agréable de l’esprit, qui enjoue la conversation, et qui lie la société si elle est obligeante, ou qui la trouble si elle ne l’est pas. Elle est plus pour celui qui la fait que pour celui qui la souffre. C’est toujours un combat de bel esprit, que produit la vanité ; d’où vient que ceux qui en manquent pour la soutenir, et ceux qu’un défaut reproché fait rougir, s’en offensent également, comme d’une défaite injurieuse qu’ils ne sauraient pardonner. C’est un poison qui tout pur éteint l’amitié et excite la haine, mais qui corrigé par l’agrément de l’esprit, et la flatterie de la louange, l’acquiert ou la conserve ; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les faibles. 4° Maximes fournies par le supplément de l’édition de 1693. {{t3|35.}} Force gens veulent être dévots, mais personne ne veut être humble. {{t3|36.}} Le travail du corps délivre des peines de l’esprit, et c’est ce qui rend les pauvres heureux. {{t3|37.}} Les véritables mortifications sont celles qui ne sont point connues ; la vanité rend les autres faciles. {{t3|38.}} L’humilité est l’autel sur lequel Dieu veut qu’on lui offre des sacrifices. {{t3|39.}} Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux ; rien ne peut rendre un fol content ; c’est pourquoi presque tous les hommes sont misérables. {{t3|40.}} Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire croire que nous le sommes. {{t3|41.}} Il est bien plus aisé d’éteindre un premier désir que de satisfaire tous ceux qui le suivent. {{t3|42.}} La sagesse est à l’âme ce que la santé est pour le corps. {{t3|43.}} Les grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps ni le repos d’esprit, on achète toujours trop cher tous les biens qu’ils peuvent faire. {{t3|44.}} Avant que de désirer fortement une chose, il faut examiner quel est le bonheur de celui qui la possède. {{t3|45.}} Un véritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de tous qu’on songe le moins à acquérir. {{t3|46.}} Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque leur enchantement est fini. {{t3|47.}} La prudence et l’amour ne sont pas faits l’un pour l’autre : à mesure que l’amour croît, la prudence diminue. {{t3|48.}} Il est quelquefois agréable à un mari d’avoir une femme jalouse : il entend toujours parler de ce qu’il aime. {{t3|49.}} Qu’une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l’amour et de la vertu ! {{t3|50.}} Le sage trouve mieux son compte à ne point s’engager qu’à vaincre. {{t3|51.}} Il est plus nécessaire d’étudier les hommes que les livres. {{t3|52.}} Le bonheur ou le malheur vont d’ordinaire à ceux qui ont le plus de l’un ou de l’autre. {{t3|53.}} On ne se blâme que pour être loué. {{t3|54.}} Il n’est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire qu’on est aimé. {{t3|55.}} Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux qui nous en font. {{t3|56.}} Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l’on a que de feindre ceux que l’on n’a pas. {{t3|57.}} Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n’ont jamais été rompues. {{t3|58.}} Un homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux que celui qui ne plaît à personne. 5° Maximes fournies par des témoignages de contemporains {{t3|59.}} L’enfer des femmes, c’est la vieillesse. {{t3|60.}} Les soumissions et les bassesses que les seigneurs de la Cour font auprès des ministres qui ne sont pas de leur rang sont des lâchetés de gens de cœur. {{t3|61.}} L’honnêteté [n’est] d’aucun état en particulier, mais de tous les états en général. {{t3|Réflexions Diverses.}} I. Du vrai Le vrai, dans quelque sujet qu’il se trouve, ne peut être effacé par aucune comparaison d’un autre vrai, et quelque différence qui puisse être entre deux sujets, ce qui est vrai dans l’un n’efface point ce qui est vrai dans l’autre : ils peuvent avoir plus ou moins d’étendue et être plus ou moins éclatants, mais ils sont toujours égaux par leur vérité, qui n’est pas plus vérité dans le plus grand que dans le plus petit. L’art de la guerre est plus étendu, plus noble e(contracted; show full)soutenue par les exemples du prince qui règne, se trouve néanmoins aujourd’hui le théâtre où l’on voit paraître tout ce que l’histoire et la fable nous ont dit des crimes de l’antiquité Les vices sont de tous les temps, les hommes sont nés avec de l’intérêt, de la cruauté et de la débauche ; mais si des personnes que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on présentement des prostitutions d’Héliogabale, de la foi des Grecs et des poisons et des parricides de Médée ? {{t 2|Appendice aux événements de ce siècle.}} 1. Portrait de Mme de Montespan Diane de Rochechouart est fille du duc de Mortemart et femme du marquis de Montespan. Sa beauté est surprenante ; son esprit et sa conversation ont encore plus de charme que sa beauté. Elle fit dessein de plaire au Roi et de l’ôter à La Vallière dont il était amoureux. Il négligea longtemps cette conquête, et il en fit même des railleries. Deux ou trois années se passèrent sans qu’elle fît d’autres progrès que d’être dame du palais attachée particulièrement à la Reine, et dans une étroite familiarité avec le Roi et La Vallière. Elle ne se rebuta pas néanmoins, et se confiant à sa beauté, à son esprit, et aux offices de Mme de Montausier, dame d’honneur de la Reine, elle suivit son projet sans douter de l’événement. Elle ne s’y est pas trompée : ses charmes et le temps détachèrent le Roi de La Vallière, et elle se vit maîtresse déclarée. Le marquis de Montespan sentit son malheur avec toute la violence d’un homme jaloux. Il s’emporta contre sa femme ; il reprocha publiquement à Mme de Montausier qu’elle l’avait entraînée dans la honte où elle était plongée. Sa douleur et son désespoir firent tant d’éclat qu’il fut contraint de sortir du royaume pour conserver sa liberté. Mme de Montespan eut alors toute la facilité qu’elle désirait, et son crédit n’eut plus de bornes. Elle eut un logement particulier dans toutes les maisons du Roi ; les conseils secrets se tenaient chez elle. La Reine céda à sa faveur comme tout le reste de la cour, et non seulement il ne lui fut plus permis d’ignorer un amour si public, mais elle fut obligée d’en voir toutes les suites sans oser se plaindre, et elle dut à Mme de Montespan les marques d’amitié et de douceur qu’elle recevait du Roi. Mme de Montespan voulut encore que La Vallière fût témoin de son triomphe, qu’elle fût présente et auprès d’elle à tous les divertissements publics et particuliers ; elle la fit entrer dans le secret de la naissance de ses enfants dans les temps où elle cachait son état à ses propres domestiques. Elle se lassa enfin de la présence de La Vallière malgré ses soumissions et ses souffrances, et cette fille simple et crédule fut réduite à prendre l’habit de carmélite, moins par dévotion que par faiblesse, et on peut dire qu’elle ne quitta le monde que pour faire sa cour. 2. Portrait du cardinal de Retz Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, et plus d’ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l’humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l’être ; la vanité, et ceux qui l’ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses presque toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres de l’État sans avoir un dessein formé de s’en prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n’a pensé qu’à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su profiter néanmoins avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert la prison avec fermeté, et n’a dû sa liberté qu’à sa hardiesse. La paresse l’a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l’obscurité d’une vie errante et cachée. Il a conservé l’archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre il s’en est démis sans connaître ce qu’il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l’oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une présence d’esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre qu’il semble qu’il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation c’est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l’amitié, quelque soin qu’il ait pris de paraître occupé de l’une ou de l’autre ; il est incapable d’envie ni d’avarice, soit par vertu ou par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu’un particulier ne devait espérer de leur pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s’acquitter. Il n’a point de goût ni de délicatesse ; il s’amuse à tout et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu’il n’a qu’une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu’il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c’est un sacrifice qu’il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour, où il ne peut s’attacher, et il s’éloigne du monde, qui s’éloigne de lui. 3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu Monsieur de Luçon, qui depuis a été cardinal de Richelieu, s’étant attaché entièrement aux intérêts du maréchal d’Ancre, lui conseilla de faire la guerre ; mais après lui avoir donné cette pensée et que la proposition en fut faite au Conseil, Monsieur de Luçon témoigna de la désapprouver et s’y opposa pour ce que M. de Nevers, qui croyait que la paix fût avantageuse pour ses desseins, lui avait fait offrir le prieuré de La Charité par le P. Joseph, pourvu qu’il la fît résoudre au Conseil. Ce changement d’opinion de Monsieur de Luçon surprit le maréchal d’Ancre, et l’obligea de lui dire avec quelque aigreur qu’il s’étonnait de le voir passer si promptement d’un sentiment à un autre tout contraire ; à quoi Monsieur de Luçon répondit ces propres paroles, que les nouvelles rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais jugeant bien par là qu’il avait déplu au maréchal, il résolut de chercher les moyens de le perdre ; et un jour que Déageant l’était allé trouver pour lui faire signer quelques expéditions, il lui dit qu’il avait une affaire importante à communiquer à M. de Luynes, et qu’il souhaitait de l’entretenir. Le lendemain, M. de Luynes et lui se virent, où Monsieur de Luçon lui dit que le maréchal d’Ancre était résolu de le perdre, et que le seul moyen de se garantir d’être opprimé par un si puissant ennemi était de le prévenir. Ce discours surprit beaucoup M. de Luynes, qui avait déjà pris cette résolution, ne sachant si ce conseil, qui lui était donné par une créature du maréchal, n’était point un piège pour le surprendre et pour lui faire découvrir ses sentiments. Néanmoins Monsieur de Luçon lui fit paraître tant de zèle pour le service du Roi et un si grand attachement à la ruine du maréchal, qu’il disait être le plus grand ennemi de l’État, que M. de Luynes, persuadé de sa sincérité, fut sur le point de lui découvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu’il avait fait de tuer le maréchal ; mais s’étant retenu alors de lui en parler, il dit à Déageant la conversation qu’ils avaient eue ensemble et l’envie qu’il avait de lui faire part de son secret ; ce que Déageant désapprouva entièrement, et lui fit voir que ce serait donner un moyen infaillible à Monsieur de Luçon de se réconcilier à ses dépens avec le maréchal, et de se joindre plus étroitement que jamais avec lui, en lui découvrant une affaire de cette conséquence : de sorte que la chose s’exécuta, et le maréchal d’Ancre fut tué sans que Monsieur de Luçon en eût connaissance. Mais les conseils qu’il avait donnés à M. de Luynes, et l’animosité qu’il lui avait témoigné d’avoir contre le maréchal le conservèrent, et firent que le Roi lui commanda de continuer d’assister au Conseil, et d’exercer sa charge de secrétaire d’État comme il avait accoutumé : si bien qu’il demeura encore quelque temps à la cour, sans que la chute du maréchal qui l’avait avancé nuisît à sa fortune. Mais, comme il n’avait pas pris les mêmes précautions envers les vieux ministres qu’il avait fait auprès de M. de Luynes, M. de Villeroy et M. le président Jeannin, qui virent par quel biais il entrait dans les affaires, firent connaître à M. de Luynes qu’il ne devait pas attendre plus de fidélité de lui qu’il en avait témoigné pour le maréchal d’Ancre, et qu’il était nécessaire de l’éloigner comme une personne dangereuse et qui voulait s’établir par quelques voies que ce pût être : ce qui fit résoudre M. de Luynes à lui commander de se retirer à Avignon. Cependant la Reine mère du Roi alla à Blois, et Monsieur de Luçon, qui ne pouvait souffrir de se voir privé de toutes ses espérances, essaya de renouer avec M. de Luynes et lui fit offrir que, s’il lui permettait de retourner auprès de la Reine, qu’il se servirait du pouvoir qu’il avait sur son esprit pour lui faire chasser tous ceux qui lui étaient désagréables et pour lui faire faire toutes les choses que M. de Luynes lui prescrirait. Cette proposition fut reçue, et Monsieur de Luçon, retournant, produisit l’affaire du Pont-de-Cé, en suite de quoi il fut fait cardinal, et commença d’établir les fondements de la grandeur où il est parvenu. 4. Le comte d’Harcourt Le soin que la fortune a pris d’élever et d’abattre le mérite des hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du droit qu’elle s’est donné de mettre le prix à leurs qualités, comme les souverains mettent le prix à la monnaie, pour faire voir que sa marque leur donne le cours qu’il lui plaît. Si elle s’est servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de M. de Turenne pour les faire admirer, il paraît qu’elle a respecté leur vertu et que, tout injuste qu’elle est, elle n’a pu se dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu’elle veut montrer toute l’étendue de son pouvoir lorsqu’elle choisit des sujets médiocres pour les égaler aux plus grands hommes. Ceux qui ont connu le comte d’Harcourt conviendront de ce que je dis, et ils le regarderont comme un chef-d’œuvre de la fortune, qui a voulu que la postérité le jugeât digne d’être comparé dans la gloire des armes aux plus célèbres capitaines. Ils lui verront exécuter heureusement les plus difficiles et les plus glorieuses entreprises. Les succès des îles Sainte-Marguerite, de Casal, le combat de la Route, le siège de Turin, les batailles gagnées en Catalogne, une si longue suite de victoires étonneront les siècles à venir. La gloire du comte d’Harcourt sera en balance avec celle de Monsieur le Prince et de M. de Turenne, malgré les distances que la nature a mises entre eux ; elle aura un même rang dans l’histoire, et on n’osera refuser à son mérite ce que l’on sait présentement qui n’est dû qu’à sa seule fortune. {{t2|Portrait de La Rochefoucauld par lui-même.}} Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun mais assez uni, le front élevé et d’une raisonnable grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché à dire de quelle sorte j’ai le nez fait, car il n’est ni camus ni aquilin, ni gros ni pointu, au moins à ce que je crois. Tout ce que je sais, c’est qu’il est plutôt grand que petit, et qu’il descend un peu trop en bas. J’ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d’ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J’ai les dents blanches, et passablement bien rangées. On m’a dit autrefois que j’avais un peu trop de menton : je viens de me tâter et de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu’en juger. Pour le tour du visage, je l’ai ou carré ou en ovale ; lequel des deux, il me serait fort difficile de le dire. J’ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête. J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine ; cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l’on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n’est pas fort éloigné de ce qui en est. J’en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connaître, et je ne manque ni d’assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j’ai de défauts. Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine m’a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J’aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n’en avais point d’autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m’en vient tant d’ailleurs, et ce qui m’en vient me remplir de telle sorte l’imagination, et m’occupe si fort l’esprit, que la plupart du temps ou je rêve sans dire mot ou je n’ai presque point d’attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C’est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m’en corriger ; mais comme un certain air sombre que j’ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous défaire d’un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu’après m’être corrigé au dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J’ai de l’esprit et je ne fais point difficulté de le dire ; car à quoi bon façonner là-dessus ? Tant biaiser et tant apporter d’adoucissement pour dire les avantages que l’on a, c’est, ce me semble, cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d’une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l’on n’en dit. Pour moi, je suis content qu’on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que je le suis. J’ai donc de l’esprit, encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte ; car, encore que je possède assez bien ma langue, que j’aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j’ai pourtant une si forte application à mon chagrin que souvent j’exprime assez mal ce que je veux dire. La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J’aime qu’elle soit sérieuse et que la morale en fasse la plus grande partie ; cependant je sais la goûter aussi quand elle est enjouée, et si je n’y dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n’est pas du moins que je ne connaisse bien ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J’écris bien en prose, je fais bien en vers, et si j’étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu’avec peu de travail je pourrais m’acquérir assez de réputation. J’aime la lecture en général ; celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l’esprit et fortifier l’âme est celle que j’aime le plus. Surtout, j’ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d’esprit ; car de cette sorte on réfléchit à tous moments sur ce qu’on lit, et des réflexions que l’on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde, et la plus utile. Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l’on me montre ; mais j’en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu’il y a encore de mal en moi, c’est que j’ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse, et une critique trop sévère. Je ne hais pas à entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute : mais je soutiens d’ordinaire mon opinion avec trop de chaleur et lorsqu’on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour celui de la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable. J’ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d’être tout à fait honnête homme que mes amis ne me sauraient faire un plus grand plaisir que de m’avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connaissent un peu particulièrement et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la soumission d’esprit que l’on saurait désirer. J’ai toutes les passions assez douces et assez réglées : on ne m’a presque jamais vu en colère et je n’ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger, si l’on m’avait offensé, et qu’il y allât de mon honneur à me ressentir de l’injure qu’on m’aurait faite. Au contraire je suis assuré que le devoir ferait si bien en moi l’office de la haine que je poursuivrais ma vengeance avec encore plus de vigueur qu’un autre. L’ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses, et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l’y être point du tout. Cependant il n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne affligée, et je crois effectivement que l’on doit tout faire, jusques à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal, car les misérables sont si sots que cela leur fait le plus grand bien du monde ; mais je tiens aussi qu’il faut se contenter d’en témoigner, et se garder soigneusement d’en avoir. C’est une passion qui n’est bonne à rien au-dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affaiblir le cœur et qu’on doit laisser au peuple qui, n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. J’aime mes amis, et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs ; j’ai de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs et j’en excuse facilement toutes choses ; seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n’ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J’ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j’ai moins de difficulté que personne à taire ce qu’on m’a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole ; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j’ai promis et je m’en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J’ai une civilité fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l’esprit bien fait, j’aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble outre cela qu’elles s’expliquent avec plus de netteté et qu’elles donnent un tour plus agréable aux choses qu’elles disent. Pour galant, je l’ai été un peu autrefois ; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J’ai renoncé aux fleurettes et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes gens qui s’occupent à en débiter. J’approuve extrêmement les belles passions : elles marquent la grandeur de l’âme, et quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien d’ailleurs avec la plus austère vertu que je crois qu’on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu’il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte ; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j’ai me passe jamais de l’esprit au cœur. {{t2|Documents relatifs à la genèse des maximes.}} Avis au lecteur Voici un portrait du cœur de l’homme que je donne au public, sous le nom de Réflexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne plaire pas à tout le monde, parce qu’on trouvera peut-être qu’il ressemble trop, et qu’il ne flatte pas assez. Il y a apparence que l’intention du peintre n’a jamais été de faire paraître cet ouvrage, et qu’il serait encore renfermé dans son cabinet si une méchante copie qui en a couru, et qui a passé même depuis quelque temps en Hollande, n’avait obligé un de ses amis de m’en donner une autre, qu’il dit être tout à fait conforme à l’original ; mais toute correcte qu’elle est, possible n’évitera-t-elle pas la censure de certaines personnes qui ne peuvent souffrir que l’on se mêle de pénétrer dans le fond de leur cœur, et qui croient être en droit d’empêcher que les autres les connaissent, parce qu’elles ne veulent pas se connaître elles-mêmes. Il est vrai que, comme ces Maximes sont remplies de ces sortes de vérités dont l’orgueil humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu’il ne se soulève contre elles, et qu’elles ne s’attirent des censeurs. Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que l’on m’a donné, qui a été faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le temps que chacun se mêlait d’en dire son avis. Elle m’a semblé assez propre pour répondre aux principales difficultés que l’on peut opposer aux Réflexions, et pour expliquer les sentiments de leur auteur. Elle suffit pour faire voir que ce qu’elles contiennent n’est autre chose que l’abrégé d’une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l’Église, et que celui qui les a écrites a eu beaucoup de raison de croire qu’il ne pouvait s’égarer en suivant de si bons guides, et qu’il lui était permis de parler de l’homme comme les Pères en ont parlé. Mais si le respect qui leur est dû n’est pas capable de retenir le chagrin des critiques, s’ils ne font point de scrupule de condamner l’opinion de ces grands hommes en condamnant ce livre, je prie le lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entraîner son esprit au premier mouvement de son cœur, et de donner ordre, s’il est possible, que l’amour-propre ne se mêle point dans le jugement qu’il en fera ; car il le consulte, il ne faut pas s’attendre qu’il puisse être favorable à ces Maximes : comme elles traitent l’amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de prévenir l’esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette prévention ne les justifie, et se persuader qu’il n’y a rien de plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur et la subtilité que l’on témoignera pour les combattre. En effet il sera difficile de faire croire à tout homme de bon sens que l’on les condamne par d’autre motif que par celui de l’intérêt caché, de l’orgueil et de l’amour-propre. En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d’abord dans l’esprit qu’il n’y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu’il en est seul excepté, bien qu’elles paraissent générales ; après cela, je lui réponds qu’il sera le premier à y souscrire, et qu’il croira qu’elles font encore grâce au cœur humain. Voilà ce que j’avais à dire sur cet écrit en général. Pour ce qui est de la méthode que l’on y eût pu observer, je crois qu’il eût été à désirer que chaque maxime eût eu un titre du sujet qu’elle traite, et qu’elles eussent été mises dans un plus grand ordre ; mais je ne l’ai pu faire sans renverser entièrement celui de la copie qu’on m’a donnée ; et comme il y a plusieurs maximes sur une même matière, ceux à qui j’en ai demandé avis ont jugé qu’il était plus expédient de faire une table à laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d’une même chose. {{t23|Appendice aux événements de ce siècle.}} 1. Portrait de Mme de Montespan Diane de Rochechouart est fille du duc de Mortemart et femme du marquis de Montespan. Sa beauté est surprenante ; son esprit et sa conversation ont encore plus de charme que sa beauté. Elle fit dessein de plaire au Roi et de l’ôter à La Vallière dont il était amoureux. Il négligea longtemps cette conquête, et il en fit même des railleries. Deux ou trois années se passèrent sans qu’elle fît d’autres progrès que d’être dame du palais attachée particulièrement à la Reine, et dans une étroite familiarité avec le Roi et La Vallière. Elle ne se rebuta pas néanmoins, et se confiant à sa beauté, à son esprit, et aux offices de Mme de Montausier, dame d’honneur de la Reine, elle suivit son projet sans douter de l’événement. Elle ne s’y est pas trompée : ses charmes et le temps détachèrent le Roi de La Vallière, et elle se vit maîtresse déclarée. Le marquis de Montespan sentit son malheur avec toute la violence d’un homme jaloux. Il s’emporta contre sa femme ; il reprocha publiquement à Mme de Montausier qu’elle l’avait entraînée dans la honte où elle était plongée. Sa douleur et son désespoir firent tant d’éclat qu’il fut contraint de sortir du royaume pour conserver sa liberté. Mme de Montespan eut alors toute la facilité qu’elle désirait, et son crédit n’eut plus de bornes. Elle eut un logement particulier dans toutes les maisons du Roi ; les conseils secrets se tenaient chez elle. La Reine céda à sa faveur comme tout le reste de la cour, et non seulement il ne lui fut plus permis d’ignorer un amour si public, mais elle fut obligée d’en voir toutes les suites sans oser se plaindre, et elle dut à Mme de Montespan les marques d’amitié et de douceur qu’elle recevait du Roi. Mme de Montespan voulut encore que La Vallière fût témoin de son triomphe, qu’elle fût présente et auprès d’elle à tous les divertissements publics et particuliers ; elle la fit entrer dans le secret de la naissance de ses enfants dans les temps où elle cachait son état à ses propres domestiques. Elle se lassa enfin de la présence de La Vallière malgré ses soumissions et ses souffrances, et cette fille simple et crédule fut réduite à prendre l’habit de carmélite, moins par dévotion que par faiblesse, et on peut dire qu’elle ne quitta le monde que pour faire sa cour. 2. Portrait du cardinal de Retz Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, et plus d’ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l’humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l’être ; la vanité, et ceux qui l’ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses presque toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres de l’État sans avoir un dessein formé de s’en prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n’a pensé qu’à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su profiter néanmoins avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert la prison avec fermeté, et n’a dû sa liberté qu’à sa hardiesse. La paresse l’a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l’obscurité d’une vie errante et cachée. Il a conservé l’archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre il s’en est démis sans connaître ce qu’il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l’oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une présence d’esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre qu’il semble qu’il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation c’est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l’amitié, quelque soin qu’il ait pris de paraître occupé de l’une ou de l’autre ; il est incapable d’envie ni d’avarice, soit par vertu ou par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu’un particulier ne devait espérer de leur pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s’acquitter. Il n’a point de goût ni de délicatesse ; il s’amuse à tout et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu’il n’a qu’une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu’il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c’est un sacrifice qu’il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour, où il ne peut s’attacher, et il s’éloigne du monde, qui s’éloigne de lui. 3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu Monsieur de Luçon, qui depuis a été cardinal de Richelieu, s’étant attaché entièrement aux intérêts du maréchal d’Ancre, lui conseilla de faire la guerre ; mais après lui avoir donné cette pensée et que la proposition en fut faite au Conseil, Monsieur de Luçon témoigna de la désapprouver et s’y opposa pour ce que M. de Nevers, qui croyait que la paix fût avantageuse pour ses desseins, lui avait fait offrir le prieuré de La Charité par le P. Joseph, pourvu qu’il la fît résoudre au Conseil. Ce changement d’opinion de Monsieur de Luçon surprit le maréchal d’Ancre, et l’obligea de lui dire avec quelque aigreur qu’il s’étonnait de le voir passer si promptement d’un sentiment à un autre tout contraire ; à quoi Monsieur de Luçon répondit ces propres paroles, que les nouvelles rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais jugeant bien par là qu’il avait déplu au maréchal, il résolut de chercher les moyens de le perdre ; et un jour que Déageant l’était allé trouver pour lui faire signer quelques expéditions, il lui dit qu’il avait une affaire importante à communiquer à M. de Luynes, et qu’il souhaitait de l’entretenir. Le lendemain, M. de Luynes et lui se virent, où Monsieur de Luçon lui dit que le maréchal d’Ancre était résolu de le perdre, et que le seul moyen de se garantir d’être opprimé par un si puissant ennemi était de le prévenir. Ce discours surprit beaucoup M. de Luynes, qui avait déjà pris cette résolution, ne sachant si ce conseil, qui lui était donné par une créature du maréchal, n’était point un piège pour le surprendre et pour lui faire découvrir ses sentiments. Néanmoins Monsieur de Luçon lui fit paraître tant de zèle pour le service du Roi et un si grand attachement à la ruine du maréchal, qu’il disait être le plus grand ennemi de l’État, que M. de Luynes, persuadé de sa sincérité, fut sur le point de lui découvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu’il avait fait de tuer le maréchal ; mais s’étant retenu alors de lui en parler, il dit à Déageant la conversation qu’ils avaient eue ensemble et l’envie qu’il avait de lui faire part de son secret ; ce que Déageant désapprouva entièrement, et lui fit voir que ce serait donner un moyen infaillible à Monsieur de Luçon de se réconcilier à ses dépens avec le maréchal, et de se joindre plus étroitement que jamais avec lui, en lui découvrant une affaire de cette conséquence : de sorte que la chose s’exécuta, et le maréchal d’Ancre fut tué sans que Monsieur de Luçon en eût connaissance. Mais les conseils qu’il avait donnés à M. de Luynes, et l’animosité qu’il lui avait témoigné d’avoir contre le maréchal le conservèrent, et firent que le Roi lui commanda de continuer d’assister au Conseil, et d’exercer sa charge de secrétaire d’État comme il avait accoutumé : si bien qu’il demeura encore quelque temps à la cour, sans que la chute du maréchal qui l’avait avancé nuisît à sa fortune. Mais, comme il n’avait pas pris les mêmes précautions envers les vieux ministres qu’il avait fait auprès de M. de Luynes, M. de Villeroy et M. le président Jeannin, qui virent par quel biais il entrait dans les affaires, firent connaître à M. de Luynes qu’il ne devait pas attendre plus de fidélité de lui qu’il en avait témoigné pour le maréchal d’Ancre, et qu’il était nécessaire de l’éloigner comme une personne dangereuse et qui voulait s’établir par quelques voies que ce pût être : ce qui fit résoudre M. de Luynes à lui commander de se retirer à Avignon. Cependant la Reine mère du Roi alla à Blois, et Monsieur de Luçon, qui ne pouvait souffrir de se voir privé de toutes ses espérances, essaya de renouer avec M. de Luynes et lui fit offrir que, s’il lui permettait de retourner auprès de la Reine, qu’il se servirait du pouvoir qu’il avait sur son esprit pour lui faire chasser tous ceux qui lui étaient désagréables et pour lui faire faire toutes les choses que M. de Luynes lui prescrirait. Cette proposition fut reçue, et Monsieur de Luçon, retournant, produisit l’affaire du Pont-de-Cé, en suite de quoi il fut fait cardinal, et commença d’établir les fondements de la grandeur où il est parvenu. 4. Le comte d’Harcourt Le soin que la fortune a pris d’élever et d’abattre le mérite des hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du droit qu’elle s’est donné de mettre le prix à leurs qualités, comme les souverains mettent le prix à la monnaie, pour faire voir que sa marque leur donne le cours qu’il lui plaît. Si elle s’est servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de M. de Turenne pour les faire admirer, il paraît qu’elle a respecté leur vertu et que, tout injuste qu’elle est, elle n’a pu se dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu’elle veut montrer toute l’étendue de son pouvoir lorsqu’elle choisit des sujets médiocres pour les égaler aux plus grands hommes. Ceux qui ont connu le comte d’Harcourt conviendront de ce que je dis, et ils le regarderont comme un chef-d’œuvre de la fortune, qui a voulu que la postérité le jugeât digne d’être comparé dans la gloire des armes aux plus célèbres capitaines. Ils lui verront exécuter heureusement les plus difficiles et les plus glorieuses entreprises. Les succès des îles Sainte-Marguerite, de Casal, le combat de la Route, le siège de Turin, les batailles gagnées en Catalogne, une si longue suite de victoires étonneront les siècles à venir. La gloire du comte d’Harcourt sera en balance avec celle de Monsieur le Prince et de M. de Turenne, malgré les distances que la nature a mises entre eux ; elle aura un même rang dans l’histoire, et on n’osera refuser à son mérite ce que l’on sait présentement qui n’est dû qu’à sa seule fortune. {{t3|Portrait de La Rochefoucauld par lui-même.}} Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun mais assez uni, le front élevé et d’une raisonnable grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché à dire de quelle sorte j’ai le nez fait, car il n’est ni camus ni aquilin, ni gros ni pointu, au moins à ce que je crois. Tout ce que je sais, c’est qu’il est plutôt grand que petit, et qu’il descend un peu trop en bas. J’ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d’ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J’ai les dents blanches, et passablement bien rangées. On m’a dit autrefois que j’avais un peu trop de menton : je viens de me tâter et de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu’en juger. Pour le tour du visage, je l’ai ou carré ou en ovale ; lequel des deux, il me serait fort difficile de le dire. J’ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête. J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine ; cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l’on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n’est pas fort éloigné de ce qui en est. J’en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connaître, et je ne manque ni d’assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j’ai de défauts. Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine m’a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J’aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n’en avais point d’autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m’en vient tant d’ailleurs, et ce qui m’en vient me remplir de telle sorte l’imagination, et m’occupe si fort l’esprit, que la plupart du temps ou je rêve sans dire mot ou je n’ai presque point d’attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C’est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m’en corriger ; mais comme un certain air sombre que j’ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous défaire d’un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu’après m’être corrigé au dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J’ai de l’esprit et je ne fais point difficulté de le dire ; car à quoi bon façonner là-dessus ? Tant biaiser et tant apporter d’adoucissement pour dire les avantages que l’on a, c’est, ce me semble, cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d’une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l’on n’en dit. Pour moi, je suis content qu’on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que je le suis. J’ai donc de l’esprit, encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte ; car, encore que je possède assez bien ma langue, que j’aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j’ai pourtant une si forte application à mon chagrin que souvent j’exprime assez mal ce que je veux dire. La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J’aime qu’elle soit sérieuse et que la morale en fasse la plus grande partie ; cependant je sais la goûter aussi quand elle est enjouée, et si je n’y dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n’est pas du moins que je ne connaisse bien ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J’écris bien en prose, je fais bien en vers, et si j’étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu’avec peu de travail je pourrais m’acquérir assez de réputation. J’aime la lecture en général ; celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l’esprit et fortifier l’âme est celle que j’aime le plus. Surtout, j’ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d’esprit ; car de cette sorte on réfléchit à tous moments sur ce qu’on lit, et des réflexions que l’on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde, et la plus utile. Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l’on me montre ; mais j’en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu’il y a encore de mal en moi, c’est que j’ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse, et une critique trop sévère. Je ne hais pas à entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute : mais je soutiens d’ordinaire mon opinion avec trop de chaleur et lorsqu’on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour celui de la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable. J’ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d’être tout à fait honnête homme que mes amis ne me sauraient faire un plus grand plaisir que de m’avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connaissent un peu particulièrement et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la soumission d’esprit que l’on saurait désirer. J’ai toutes les passions assez douces et assez réglées : on ne m’a presque jamais vu en colère et je n’ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger, si l’on m’avait offensé, et qu’il y allât de mon honneur à me ressentir de l’injure qu’on m’aurait faite. Au contraire je suis assuré que le devoir ferait si bien en moi l’office de la haine que je poursuivrais ma vengeance avec encore plus de vigueur qu’un autre. L’ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses, et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l’y être point du tout. Cependant il n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne affligée, et je crois effectivement que l’on doit tout faire, jusques à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal, car les misérables sont si sots que cela leur fait le plus grand bien du monde ; mais je tiens aussi qu’il faut se contenter d’en témoigner, et se garder soigneusement d’en avoir. C’est une passion qui n’est bonne à rien au-dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affaiblir le cœur et qu’on doit laisser au peuple qui, n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. J’aime mes amis, et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs ; j’ai de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs et j’en excuse facilement toutes choses ; seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n’ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J’ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j’ai moins de difficulté que personne à taire ce qu’on m’a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole ; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j’ai promis et je m’en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J’ai une civilité fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l’esprit bien fait, j’aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble outre cela qu’elles s’expliquent avec plus de netteté et qu’elles donnent un tour plus agréable aux choses qu’elles disent. Pour galant, je l’ai été un peu autrefois ; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J’ai renoncé aux fleurettes et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes gens qui s’occupent à en débiter. J’approuve extrêmement les belles passions : elles marquent la grandeur de l’âme, et quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien d’ailleurs avec la plus austère vertu que je crois qu’on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu’il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte ; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j’ai me passe jamais de l’esprit au cœur. {{t3|Documents relatifs à la genèse des maximes.}} Avis au lecteur Voici un portrait du cœur de l’homme que je donne au public, sous le nom de Réflexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne plaire pas à tout le monde, parce qu’on trouvera peut-être qu’il ressemble trop, et qu’il ne flatte pas assez. Il y a apparence que l’intention du peintre n’a jamais été de faire paraître cet ouvrage, et qu’il serait encore renfermé dans son cabinet si une méchante copie qui en a couru, et qui a passé même depuis quelque temps en Hollande, n’avait obligé un de ses amis de m’en donner une autre, qu’il dit être tout à fait conforme à l’original ; mais toute correcte qu’elle est, possible n’évitera-t-elle pas la censure de certaines personnes qui ne peuvent souffrir que l’on se mêle de pénétrer dans le fond de leur cœur, et qui croient être en droit d’empêcher que les autres les connaissent, parce qu’elles ne veulent pas se connaître elles-mêmes. Il est vrai que, comme ces Maximes sont remplies de ces sortes de vérités dont l’orgueil humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu’il ne se soulève contre elles, et qu’elles ne s’attirent des censeurs. Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que l’on m’a donné, qui a été faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le temps que chacun se mêlait d’en dire son avis. Elle m’a semblé assez propre pour répondre aux principales difficultés que l’on peut opposer aux Réflexions, et pour expliquer les sentiments de leur auteur. Elle suffit pour faire voir que ce qu’elles contiennent n’est autre chose que l’abrégé d’une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l’Église, et que celui qui les a écrites a eu beaucoup de raison de croire qu’il ne pouvait s’égarer en suivant de si bons guides, et qu’il lui était permis de parler de l’homme comme les Pères en ont parlé. Mais si le respect qui leur est dû n’est pas capable de retenir le chagrin des critiques, s’ils ne font point de scrupule de condamner l’opinion de ces grands hommes en condamnant ce livre, je prie le lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entraîner son esprit au premier mouvement de son cœur, et de donner ordre, s’il est possible, que l’amour-propre ne se mêle point dans le jugement qu’il en fera ; car il le consulte, il ne faut pas s’attendre qu’il puisse être favorable à ces Maximes : comme elles traitent l’amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de prévenir l’esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette prévention ne les justifie, et se persuader qu’il n’y a rien de plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur et la subtilité que l’on témoignera pour les combattre. En effet il sera difficile de faire croire à tout homme de bon sens que l’on les condamne par d’autre motif que par celui de l’intérêt caché, de l’orgueil et de l’amour-propre. En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d’abord dans l’esprit qu’il n’y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu’il en est seul excepté, bien qu’elles paraissent générales ; après cela, je lui réponds qu’il sera le premier à y souscrire, et qu’il croira qu’elles font encore grâce au cœur humain. Voilà ce que j’avais à dire sur cet écrit en général. Pour ce qui est de la méthode que l’on y eût pu observer, je crois qu’il eût été à désirer que chaque maxime eût eu un titre du sujet qu’elle traite, et qu’elles eussent été mises dans un plus grand ordre ; mais je ne l’ai pu faire sans renverser entièrement celui de la copie qu’on m’a donnée ; et comme il y a plusieurs maximes sur une même matière, ceux à qui j’en ai demandé avis ont jugé qu’il était plus expédient de faire une table à laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d’une même chose. {{t3|Discours sur les réflexions ou sentences et maximes morales.}} Monsieur, Je ne saurais vous dire au vrai si les Réflexions morales sont de M.***, quoiqu’elles soient écrites d’une manière qui semble approcher de la sienne ; mais en ces occasions-là je me défie presque toujours de l’opinion publique, et c’est assez qu’elle lui en ait fait un présent pour me donner une juste raison de n’en rien croire. Voilà de bonne foi tout ce que je vous puis répondre sur la première chose que vous me demandez. Et pour (contracted; show full) En ne voulant vous faire qu’une lettre, je me suis engagé insensiblement à vous écrire un grand discours ; appelez-le comme vous voudrez, ou discours ou lettre, il ne m’importe, pourvu que vous en soyez content, et que vous me fassiez l’honneur de me croire, MONSIEUR, Votre, etc. All content in the above text box is licensed under the Creative Commons Attribution-ShareAlike license Version 4 and was originally sourced from https://fr.wikisource.org/w/index.php?diff=prev&oldid=3503983.
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