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Chriſante & Feraulas avoient un deſſein ſi juſte, que la Fortune toute ennemie qu’elle eſt de la Vertu ; & toute irritpe qu’elle eſtoit, contre l’illuſtre Artamene ; le favoriſa au lieu de s’y oppoſer : & le hazard voulut que ces deux fidelles Serviteurs, ayant intention d’aſſembler les plus chers Amis de leur Maiſtre, à la reſerve des Medes ; trouverent tout à la fois chez Hidaſpe, le Roy d’Hircanie ; le Prince des Caduſiens, & Thraſibule, qu’Artamene leur avoit envoyé recommander, depuis qu’il eſtoit arreſté. Aduſius & Artabaſe s’y rencontrerent auſſi :
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tous ces autres Princes s’y trouverent, excepté le Roy de Phrigie, qui eſtoit aupres de Ciaxare, pour taſcher de le fléchir. Et comme Artamene eſtoit le ſujet de tous leurs diſcours, en l’eſtat qu’eſtoient les choſes ; ils ne les virent pas pluſtost qu’ils leur en parlerent ; & leur apprirent que Ciaxare eſtoit touſjours irrité. En ſuitte, le Roy d’Hircanie s’adreſſant à Chriſante, le pria de luy dire, ſi luy qui avoit une ſi grande part à l’amitié, & à la confidence d’Artamene ; & qui avoit touſjours eſté aupres de luy depuis ſi long temps (à ce qu’il avoit entendu dire, depuis qu’il eſtoit arrivé à la Cour de Ciaxare, lors qu’il n’eſtoit que Roy de Capadoce) n’avoit rien sçeu qui peuſt les inſtruire de ſa naiſſance ; afin de voir ſi par ce coſté là, ils ne pourroient point trouver les moyens d’intereſſer à ſa conſervation, le Prince dont il ſeroit nay ſubjet : ou de ſe ſervir du moins de ce pretexte, pour tenir Ciaxare en ſuspens, en attendant que ſa colere fuſt paſſée. En effet, adjouſta Hidaſpe, le moyen que l’Armée de Ciaxare eſtant compoſée de tant de Nations differentes, il ne ſoit pas de quelqu’une de celles-là ? & ſi cela eſt, il eſt bon de le sçavoir : puis que ce ſeroit encore un puiſſant motif pour luy concilier les cœurs de ceux qui auroient la gloire d’eſtre nais ſous meſmes loix, & ſous meſme Prince. Que ſi auſſi il eſt nay dans le Party de nos Ennemis ; peut-eſtre que Ciaxare sçachant qu’il a entre ſes mains un homme de cette importance, ſera bien aiſe de le conſerver, pour en tirer quelque advantage contre eux. Hidaſpe ayant ceſſé de parler, tous les autres approuverent ce qu’il avoit dit : & Thraſibule adjouſta, que peut-eſtre meſme tireroient ils de cette connoiſſance, celle des raiſons de l’intelligence d’Artamene, avec le Roy d’Aſſirie, &
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celle de l’obſtination qu’il avoit, à ne vouloir point les deſcouvrir à Ciaxare ; qui eſtoient deux choſes qui ne les embarraſſoient pas peu.

Seigneurs, reſpondit Chriſante, je tiens à bon preſage, que vous ayez prevenu l’intention de Feraulas & la mienne : puis que nous n’eſtions venus chez Hidaſpe, qu’à deſſein de l’obliger d’aſſembler chez luy, tous ceux que la Fortune y a fait trouver fortuitement. La ſuitte de noſtre diſcours vous fera voir pourquoy nous avons choiſi la maiſon d’Hidaſpe : & pourquoy nous n’avons pas jugé à propos, que tant d’illuſtres Medes qui ſont amis d’Artamene s’y rencontraſſent. En un mot, Seigneurs, nous ſommes icy pour vous apprendre, qui eſt veritablement Artamene. Chriſante n’eut pas pluſtost prononcé cette derniere parole, que tous ces Princes l’interrompirent, par des teſmoignages de joye & d’impatience : & par des ſouhaits qu’ils firent qu’il peuſt eſtre de leur Nation. Non, diſoit le Roy d’Hircanie, je n’auray point cét avantage ; je ne ſuis point aſſez heureux pour cela : le Prince des Caduſiens diſoit auſſi la meſme choſe : & tous enſemble n’oſant l’eſperer, quoy qu’ils le deſirassent avec ardeur, advoüoient tacitement, que perſonne n’eſtoit digne d’eſtre nay ſon Souverain : & qu’il l’eſtoit de l’eſtre de toute la Terre. Mais enfin un moment apres, Hidaſpe le plus impatient de tous, ayant fait aſſoir tous ces Princes ; & ordonné que l’on ne laiſſast entrer perſonne, qui peuſt interrompre cette narration ; preſſa Chriſante de parler. Quelqu’un demanda alors s’il ne faloit point attendre le Roy de Phrigie ? Mais tout les autres qui bruſloient depuis ſi long temps, du deſir de sçavoir les commencemens d’une vie
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dont ils avoient veû les glorieuſes ſuittes ; ne peurent ſouffrir cette remiſe : & prierent tout de nouveau Chriſante de ne les faire plus languir. Alors ce ſage Perſan, apres avoir eſté quelques momens ſans dire mot, pour rappeller en ſa memoire, l’idée de tant de grandes actions, qu’il avoit veû faire à ſon cher Maiſtre ; ſuivant qu’ils en eſtoient convenus Feraulas & luy, commença ſon recit de cette ſorte.
{{Centré|HISTOIRE D’ARTAMENE.}}

J’ay de ſi merveilleuſes choſes à vous apprendre, que ce n’eſt pas ſans ſujet que je croy qu’il eſt à propos de vous preparer en quelque façon, à n’en eſtre pas ſurpris : Car enfin, Seigneur (dit il s’adreſſant au Roy d’Hircanie) la naiſſance & la vie d’Artamene, ont des circonſtances ſi extraordinaires ; ſi glorieuſes pour luy ; & ſi ſurprenantes pour ceux qui ne les sçavent pas ; que pour trouver de la creance parmy ceux qui m’eſcoutent ; je ne penſe pas qu’il ſoit inutile de leur proteſter, que la verité toute pure leur parlera par ma bouche : & que ſi dans la narration que je vay faire, je ne la dis pas touſjours exactement ; c’eſt que la modeſtie d’Artamene m’a accouſtumé à cacher une partie de ſa gloire, & à n’exagerer jamais les grandes choſes qu’il a faites. Cependant, Seigneur, cét Artamene,
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dont le Nom s’eſt rendu ſi fameux & ſi illuſtre, par ſa valeur & par ſa vertu, en porte un autre, qui n’eſt pas moins conſiderable par le Grand Prince qui le luy a donné avec la vie. Car, Seigneur, quand je vous diray qu’Artamene a eſté promis par les Dieux ; apprehendé des Rois de la Terre, avant ſa naiſſance ; & qu’Artamene enfin, n’eſt autre que CYRUS, fils de Cambiſe Roy de Perſe ; je ne vous diray rien qui ne ſoit veritable, & que je ne prouve facilement. A ces mots, Hidaſpe & tous ceux qui eſtoient preſens, firent un grand cry ; & interrompirent Chriſante : quoy, s’écrierent-ils tous d’une voix, Artamene eſt Cyrus ? Artamene eſt Fils du Roy de Perſe ? Artamene, reprit Chriſante, eſt certainement ce que je dis : & eſt par conſequent, d’une des plus illuſtres Races du monde ; puis qu’elle compte entre ſes premiers Devanciers, le vaillant Perſée ; celuy, dis-je, qui ſe vantoit d’eſtre Fils de Jupiter. Mais, luy reſpondit Hidaſpe, ne m’avez vous pas confirmé vous meſme, dans l’opinion que tout le monde a eu de ſon naufrage ? Et ne m’avez vous pas dit vous meſme, quand je vous ay reconnu icy, que vous aviez changé de Maiſtre apres ſa perte, & que celuy que vous ſerviez preſentement s’appelle Artamene ? Je l’ay fait ſans doute, reprit Chriſante : mais je l’ay fait par le commandement de Cyrus ; qui voulant encore eſtre Artamene, m’obligera à ne luy changer point de Nom qu’il ne me l’ait permis ; à continuer de l’appeller ainſi dans la plus part de ce recit, pour vous en faciliter d’autant plus l’intelligence ; & vous sçaurez enfin, par la ſuitte de mon diſcours, quelles ont eſté les raiſons qui l’ont obligé de ſe cacher. Il faut tomber d’accord, dit lors Hidaſpe, que vous aviez ſujet de preparer
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ceux qui vous eſcoutent, à eſtre ſurpris : & il faut advoüer, adjouſta Artabaſe, que nous avions bien perdu la raiſon, de ne ſubçonner rien de la verité, vous voyant vous & Feraulas, ſi attachez à Artamene. Quoy qu’il en ſoit (dit le Roy d’Hircanie, parlant à Hidaſpe, à Aduſius, & à Artabaſe) je n’ay point de peine à me perſuader qu’Artamene eſt Cyrus : & j’en avois bien davantage à m’imaginer, qu’un homme ſi extraordinaire fuſt d’une naiſſance commune. Pour moy, adjouſta Thraſibule, je ne le creus pas meſme le premier jour que je le connus : & je luy vis faire des choſes, qui ne me permirent pas de douter de ſa condition. Perſode Prince des Caduſiens, s’adreſſant à Hidaſpe, à Artabaſe, à Aduſius, à Chriſante, & à Feraulas ; je vous eſtime ſi heureux, leur dit il, de vous devoir touver Subjets d’un tel Prince ; qu’il s’en faut peu que je ne die, que cette glorieuſe ſervitude, eſt preferable à la Souveraine Domination : & qu’il vaudroit mieux luy obeïr, que de commander à cent millle autres. Hidaſpe qui bruſloit d’impatience, de sçavoir preciſément les particularitez de toute une vie, dont il sçavoit les premieres advantures ; voulut obliger Chriſante à commencer ſon recit, par le départ de Cyrus, de la Cour du Roy ſon Pere : mais comme Thraſibule n’en avoit rien sçeu ; & que ces autres Princes n’avoient apris tout ce qui s’eſtoit autrefois paſſé à la Cour d’Aſtiage que par la Renommée, qui change touſjours un peu les choſes en les publiant ; ils furent tous bien aiſes que Chriſante les repaſſast en general : afin de leur en rafraiſchir la memoire, & d’en inſtruire Thraſibule, qui les ignoroit abſolument.

Chriſante donc apres avoir eſté quelque temps ſans parler, comme pour chercher
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à reprendre le fil de ſon diſcours ; ſe tournant vers le Roy d’Hircanie ; Seigneur, luy dit il, je ne m’arreſteray point à vous particulariſer de nouveau, la glorieuſe naiſſance d’Artamene : puis qu’il ſuffit de dire ſon veritable Nom ; & d’adjouſter qu’il eſt de l’illuſtre Race des Perfides ; pour faire advoüer, qu’il n’y en a point de plus noble ſur la Terre. Il a meſme cét avantage, d’eſtre nay parmi des Peuples (s’il eſt permis à un Perſan de parler de cette ſorte, ) où toutes les Vertus s’apprennent, pour ainſi dire, en naiſſant : & chez qui les vices ſont en ſi grande horreur, qu’ils n’oſeroient meſme y paroiſtre, que ſous les apparences de ces Vertus. Artamene (car nous l’appellerons encore long temps ainſi) a de plus la gloire d’eſtre Fils d’un Prince, & d’une Princeſſe, de qui les loüanges ſont en la bouche de toutes les Nations : & le bonheur de n’avoir par conſequent pû recevoir de ſes parens, que des inclinations tres nobles, tres hautes, & tres heroïques. Mais comme il ſemble que l’Hiſtoire des Rois de Medie, n’eſt pas moins neceſſaire que celle des Rois de Perſe, pour eſclaircir ce que j’ay à dire ; & qu’il faille reprendre les choſes d’un peu plus loing ; pour vous faire perfaitement entendre toutes celles que j’ay à vous raconter ; il faut que je vous faſſe ſouvenir, comment les anciens Rois des Aſſiriens s’eſtoient rendus Maiſtres de la haute Aſie : & comment le ſage & l’illuſtre Dejoce fils de Phraorte, fit ſouslever ſes Compatriotes contre leurs Tyrans : & remit la Souveraineté des Medes entre les mains d’un Mede, puis que ce fut entre les ſiennes. Vous sçavez, Seigneur, que ce grand & excellent homme eſtoit deſcendu en droite ligne des anciens Rois de
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Medie : que ce fut luy qui fit de ſi belles Loix ; qui baſtit la ſuperbe Ville d’Ecbatane ; & qui remit enfin ſous ſon obeïſſance, tous les Eſtats de ſes Devanciers ; qui comprennent, comme vous ne l’ignorez pas, les Bruſſes ; les Paretacenes ; les Struchates ; les Ariſantins ; & les Budiens. Apres Dejoce, qui regna cinquante trois ans, Phraorte ſon fils poſſeda ſa Couronne, & fut auſſi paiſible dans ſon Royaume, que ſi les Rois d’Aſſirie ne l’euſſent jamais uſurpé. Mais non content de ſe revoir ſur le Throſne de ſes Peres, il fut faire la guerre aux Perſans : qui apres une paix de plus d’un Siecle, dont ils avoient joüy, ſe trouverent ſurpris par des gens aguerris, & deſja accouſtumez à vaincre. Si bien que pour empeſcher la deſolation entiere de leur Païs, ils firent alliance avec eux : & convindrent que la Couvronne de Perſe & celle de Medie, n’auroient plus d’intereſts ſe parez : & que toutes les fois que Phraorte auroit beſoin de leur aſſistance, ils ſeroient obligez de la luy donner. Voila Seigneur, quelle fut la premiere liaiſon des Medes avec les Perſans. Je ne m’arreſte point à vous dire, comment Phraorte qui eſtoit ambitieux, ayant voulu declarer la guerre au Roy d’Aſſirie, qui le laiſſoit paiſible dans ſes Eſtats ; perit en cette entrepriſe, en aſſiegeant la Ville de Ninos ; apres avoir regné vint & deux ans : ny comment apres ſa mort, Ciaxare ſon Fils, & premier de ce Nom parmy les Rois des Medes parvint à la Couronne : ny comment ce Prince fut tantoſt mal-traité de la Fortune, & tantoſt favoriſé. Car vous n’ignorez pas, que donnant une Bataille contre les Lydiens qu’il eſtoit preſt de gagner ; il s’eſpandit tout d’un coup, ſur toutes les deux Armées, des tenebres ſi eſpaisses, qu’il luy
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fut impoſſible de continuer de combattre, & d’achever de gagner la Victoire. Vous sçavez auſſi, comment en aſſiegeant la Ville de Ninos, dont je vous ay deſja parlé, pour vanger la mort de Phraorte ſon pere, qui comme je l’ay dit, avoit eſté tué devant cette Ville : & qu’eſtant tout preſt de la prendre ; Madias Roy des Scithes, parut avec une Armée de plus de cent mille hommes, à la portée d’une fléche de ſon Camp. Enfin, Seigneur, vous sçavez que ce Prince combatit le Roy des Medes, qui perdit la Bataille avec l’Empire : mais vous sçavez auſſi, qu’il remonta ſur le Throſne ; que cette invaſion des Scithes ne dura que vingt-huit ans : & que n’ayant pas changé de ſentimens en changeant de fortune, il recommença la guerre contre les Rois d’Aſſirie ; & qu’il prit enfin cette Ville de Ninos. Or, Seigneur, ce premier Ciaxare, fut pere d’Aſtiage, qu’il laiſſa paiſible poſſesseur de ſes Eſtats : Mais comme ce Prince eſtoit nay dans un temps de troubles & de diviſions ; je penſe que les troubles & les agitations de l’eſprit du pere, pendant de ſi grandes revolutions ; paſſerent dans l’ame du fils : & y laiſſerent certaines impreſſions melancoliques & défiantes, qui ont fait paſſer toute la vie de ce Prince, avec beaucoup d’inquietude ; & qui ont peut-eſtre cauſé en partie, toutes les traverſes de celle d’Artamene. Il fut marié aſſez jeune ; & d’une façon ſans doute aſſez extraordinaire, pour m’en devoir ſouvenir icy. Cette Bataille que le Roy ſon pere n’avoit pû gagner contre Aliatte Roy de Lydie, à cauſe de cette obſcurité qui s’eſtoit eſpanduë ſur toutes les deux Armées, fut cauſe des Nopces dont je vous parle : car apres un accident ſi eſtrange, le Roy des Medes conſulta les Mages, & Aliatte envoya au Temple de
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Diane à Epheſe, qui commençoit d’eſtre en grande reputation, pour les Oracles qui s’y rendoient. Ces Princes sçeurent par l’advis des Mages, & par l’Oracle de Diane ; que les Dieux avoient donné une marque trop viſible qu’ils ne trouvoient pas bon qu’ils ſe fiſſent la guerre, pour la continuer davantage : & qu’ainſi il faloit qu’ils ſe reſolussent à faire la paix. Le Roy de Cilicie s’eſtant entremis de la choſe, fit que le Roy de Lydie qui avoit une fille, Sœur de Creſus, la fit eſpouser à Aſtiage fils de ſon Ennemy. Ainſi vous pouvez connoiſtre par là, que ces Nopces furent faites ſi toſt apres la guerre de Lydie ; que ce n’eſt pas ſans raiſon, que je dis que ce Prince nay dans le tumulte, en reçeut quelques diſpositions au trouble & à la confuſion. Pour ſon Regne, Seigneur, comme il n’y a pas long temps qu’il eſt achevé, il ſeroit ſuperflu de vous le raconter exactement : il ſuffira donc que je vous die, que ce Prince qui sçavoit que pas un de ſes Predeceſſeurs, depuis l’illuſtre Dejoce, n’avoit poſſedé la Couronne de Medie en paix ; ſe tenoit touſjours preparé à la guerre ; & craignoit touſjours quelque revolte. Vous n’ignorez pas non plus qu’il eut de la Reine ſa femme, Fille d’Alliate, & Sœur de Creſus, Ciaxare qui regne preſentement, & qui retient l’invincible Artamene priſonnier. Vous sçavez auſſi qu’il eut encore une fille appellée Mandane, d’une eminente beauté, & d’une grande vertu : à quelque temps de là, il perdit la Reine ſa femme, qu’il avoit ſi cherement aimée, qu’il ne voulut jamais ſe remarier. Depuis cette perte, il ne ſongea plus qu’à faire bien eſlever le jeune Ciaxare, & la jeune Mandane ; & à taſcher de ſe maintenir en paix, ſans rien entreprendre contre ſes voiſins.
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Mais s’il eut le bonheur de n’avoir pas de guerre fort conſiderable ; il eut auſſi le malheur de ſe voir preſque touſjours à la veille d’en avoir : tantoſt contre ſes anciens Ennemis les Rois d’Aſſirie ; tantoſt contre ſes Alliez ; tantoſt contre ſes propres Subjets.

Neantmoins au milieu de tant d’inquietudes, que ces remuëmens continuels luy donnoient ; ſa Cour ne laiſſoit pas d’eſtre la plus ſuperbe de toute l’Aſie. Car comme vous sçavez que la Nation des Medes aime les plaiſirs & la magnificence ; & qu’Aſtiage en ſon particulier, eſtoit fort ſensible à tous les divertiſſemens, malgré ſes chagrins & ſes inquietudes ; Ecbatane ne laiſſoit pas d’eſtre le ſejour du monde le plus agreable. Ce Prince avoit obſervé cette couſtume, depuis la Naiſſance de Ciaxare ſon Fils, de ne manquer pas toutes les années, d’en faire celebrer le jour, par des reſjoüiſſances publiques : & de le conduire luy meſme au Temple, pour y remercier les Dieux de le luy avoir donné ; & pour les prier encore, de le luy vouloir conſerver. Le jeune Ciaxare pouvoit avoir ſeize ans, & la Princeſſe ſa Sœur quatorze, lors qu’une de ces Feſtes arrivant, il y advint une choſe, qui troubla eſtrangement la ceremonie : car comme Aſtiage partit un matin de ſon Palais pour aller au Temple, y mener le Prince ſon fils ; tout d’un coup la clarté du jour commença de diminuer : & le Soleil s’éclipſant, il y eut une ſi grande obſcurité ſur toute la Terre, qu’à peine ſe pouvoit-on reconnoiſtre : & ce peu de lumiere qui reſtoit, avoit je ne sçay quoy de ſi lugubre ; que l’aveuglement abſolu, euſt en quelque choſe de moins effroyable. Cét accident ſurprit infiniment Aſtiage : tout le peuple meſme ne prit pas cela pour un bon augure ;
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encore que tous ceux qui virent cette Eclipſe, en euſſent veû d’autres ; celle là ne laiſſoit pas de leur donner une frayeur que les autres ne leur avoient pas donnée. Outre que celle-cy eſtoit plus grande, que toutes celles qu’ils pouvoient avoir veuës ; la rencontre du jour leur ſembloit une choſe ſi remarquable ; qu’ils ne pouvoient s’imaginer, que le cas fortuit l’euſt cauſée : & ils croyoient aſſeurément, que les Dieux vouloient advertir le Roy, & tous les Medes, de quelque evenement conſiderable. Chacun ſe ſouvenoit de ces effroyables tenebres, dont le premier Ciaxare pere d’Aſtiage, avoit eſté ſi troublé : & perſonne ne doutoit, que puis que celles là avoient eſté cauſées pour advertir le Roy des Medes & celuy de Lydie, de faire la paix ; celles cy ne vouluſſent auſſi ſignifier quelque choſe de grande importance. Enfin tout le monde en parloit ſelon ſon caprice : & chacun ſe meſloit d’expliquer cét accident, ſelon ſon humeur, & ſelon ſa paſſion. Les uns diſoient, qu’il pourroit bien preſager la mort du Roy : les autres craignoient ſeulement, la chutte de ſon Empire : quelques uns la perte du Prince ſon Fils : & tous enſemble n’en auguroient que des evenemens funeſtes. Mais ſi l’obſcurité & l’épaiſſeur des tenebres les avoit ſurpris ; ce qui ſuivit cette Eclipſe ne les eſtonna gueres moins : car apres qu’elle eut duré quatre heures toutes entieres ; le Soleil contre ſa couſtume, ſe deſcouvrit en un moment : & parut ſi clair ; & ſi brillant ; & d’une lumiere ſi inacceſſible, qu’il penſa aveugler tous ceux qui eurent la hardieſſe de le vouloir regarder. Sa chaleur ne fut pas moins extréme que ſa clarté : & l’on ſentit tout d’un coup une ardeur ſi grande ; que le Peuple creut que toute la Terre s’alloit embrazer.
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Cependant Aſtiage qui de ſon naturel eſtoit fort inquiet, & fort apprehenſif ; & qui de plus eſtoit fort ſcrupuleux, & fort perſuadé de l’opinion que les Mages connoiſſoient preſque tout ce qui devoit advenir ; les aſſembla tous, & les conjura de bien conſiderer cét accident. Vous sçavez ſans doute que ces hommes menent une vie, qui leur donne plus de loiſir qu’aux autres, de connoiſtre les choſes celeſtes : car outre leur auſterité ; leur retraite, & leur ſolitude ; ils ont une connoiſſance ſi particuliere des Aſtres, que par eux ſeulement ils penetrent bien loing dans celle de l’advenir : joint que les Dieux les inſpirent encore par des voyes ſecrettes & particulieres, que le vulgaire ne connoiſt pas. Leurs reſponses ſont preſque auſſi aſſeurées, que celles des Oracles : & quand elles rencontrent heureuſement ; elles ont cét advantage, qu’elles ſont beaucoup plus claires. Quoy qu’il en ſoit Aſtiage ayant fait aſſembler tous les Mages, comme je l’ay deſja dit ; & eux ayant prié les Dieux, & conſulté les Aſtres ; dirent à ce Prince, apres l’avoir preparé à recevoir ce qu’ils avoient à luy dire, ſans ſe laiſſer emporter à nulle violence ; que ſelon toutes leurs s ſelon tout ce que leur sçavoir, & les dons qu’ils avoient reçeus du Ciel leur pouvoient aprendre ; il faloit de neceſſité que cette grande Eclipſe, qui ne venoit point dans le temps, ny dans les revolutions eſtablies par la Nature ; ſignifiast ou ſa mort ; ou celle du Prince ſon fils ; ou la perte de ſon authorité Souveraine. Que pour les deux premiers, ils luy reſpondoient que cela ne pouvoit eſtre : parce qu’ayant fait autrefois par ſon commandement, des obſervations Aſtronomiques ſur la durée de leur vie ; & dreſſé la figure de leur nativité, avec
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tout le ſoing que demande un Horoſcope ; ils avoient touſjours trouvé, qu’elle ſeroit aſſez longue : & qu’ainſi il faloit de neceſſité conclurre, que ce mauvais preſage regardoit ſon authorité toute ſeule. Que venant à conſiderer, que la paix eſtoit preſentement chez tous ſes voiſins comme chez luy ; ils ne voioyent point de cauſe bien apparente, de cette revolution univerſelle, dont toute l’Aſie, & particulierement la Medie eſtoit menacée ; que cependant il eſtoit certain qu’elle arriveroit d’où qu’elle vinſt ; ſi l’on ne profitoit des advertiſſemens que le Ciel en avoit donné, comme Ciaxare ſon pere en avoit profité autrefois. Aſtiage ſurpris & eſpouvanté de ce diſcours, les preſſa de nouveau fort inſtamment, de luy dire tout ce qu’ils penſoient : & comme il eut remarqué, qu’infailliblement ils cragnoient encore quelque choſe qu’ils ne luy diſoient pas ; il leur commanda ſi abſolument de parler avec ſincerité ; qu’enfin ils luy dirent, que ſelon leur advis, il eſtoit à craindre, que cette clarté extraordinaire, qui avoit ſuivy l’obſcurité ; & que ce Soleil qui s’eſtoit découvert en un inſtant ; ne vouluſſent ſignifier que le Prince ſon fils conſeillé par quelques eſprits ambitieux, ne ſongeast un jour à s’emparer de ſa Couronne : que cette lumiere eclipſée ne fuſt un preſage que ſa puiſſance la ſeroit bien toſt : & que cette nouvelle clarté, ne marquaſt bien viſiblement, l’eſclat qui ſuit un nouveau Prince. Que la choſe n’eſtoit pas pourtant ſans remede : que les Dieux n’advertiſſoient pas les hommes inutilement ; & que comme le Roy ſon pere les avoit appaiſez en faiſant la paix ; il faloit qu’il ſongeast à ſe les rendre propices, par des Sacrifices & par des Vœux, auſſi bien que par ſes Vertus. Que ſur tout il
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faloit avoir grand ſoing de tenir aupres du jeune Prince, des gens ſages & raiſonnables, qui puſſent luy donner de bons conſeils : & détruire dans ſon eſprit, les mauvais que d’autres gens mal intentionnez luy pourroient ſuggerer. Le Roy n’eut pas ſi toſt entendu ce que les Mages luy dirent, qu’il en fut pleinement perſuadé : car outre qu’il avoit quelque diſposition naturelle, à croire les choſes fâcheuſes ; il eſt certain qu’il y avoit quelque apparence en celle là. Car enfin Ciaxare paroiſſoit eſtre fort ambitieux : & toutes ſes inclinations penchoient à la Grandeur, & à la Domination. Il y avoit meſme diverſes perſonnes apres de luy, qui fomentoient cette inclination naturelle : ſi bien qu’Aſtiage n’eut pas pluſtost tourné ſon eſprit de ce coſté la ; qu’il penſa voir ſon Fils dans ſon Trône, luy arracher le Sceptre, & luy vouloir donner des fers. Voſtre Majeſté peut juger, quel trouble un pareil accident mit dans l’ame d’un Prince, qui preferoit ce Throſne à la vie : & qui malgré la jalouſie qu’il avoit de ſon authorité, ne laiſſoit pas d’avoir de la tendreſſe pour ſon fils. Cependant il deffendit aux Mages de publier ce qu’ils luy avoient dit, de peur d’avancer luy meſme ſa ruine : & de peur que ſon Fils venant à sçavoir la choſe, ne creuſt qu’il n’y avoit point de crime à oſter la Couronne à ſon Pere, puis qu’il ſembloit preſque que les Dieux l’euſſent abſolument reſolu. Il leur commanda donc de dire au Prince ſon fils & au peuple, que cette Eclipſe n’avoit rien d’extraordinaire : que la rencontre du jour où elle avoit paru, n’eſtoit qu’un ſimple cas fortuit, dont il ne faloit pas tirer de mauvaiſes conſequences : & que pourtant ils ne laiſſassent pas de prier les Dieux, de vouloir conſerver ſa bonne fortune.
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Les Mages obeïrent à ſes commandemens : mais en luy obeïſſant, il ne reçeut pas de leur ſilence, tout l’effet qu’il en attendoit : car le peuple crût au contraire, que puis que l’on ne vouloit pas luy apprendre de quel mal il eſtoit menacé ; il faloit neceſſairement qu’il fuſt fort à craindre : le jeune Prince meſme s’imagina, que peut-eſtre les Mages avoient trouvé que ſa vie eſtoit menacée : ainſi toute la Cour & tout le peuple eſtoit en confuſion & en deſordre. Le Roy faiſoit pourtant tout ce qui luy eſtoit poſſible, pour teſmoigner qu’il n’avoit rien de fâcheux en l’eſprit : mais au milieu des Feſtes de reſjoüiſſance qu’il faiſoit faire exprés pour déguiſer, ſon chagrin, l’on ne laiſſoit pas de remarquer en luy, une inquietude ſi extraordinaire, qu’il eſtoit aiſé de juger que ſon ame n’eſtoit pas en repos.

En effet l’on peut dire que ſon cœur eſtoit agité par deux paſſions, qui ne ſe trouvent enſemble, ſans exciter de grands troubles : & la tendreſſe paternelle ayant à combattre la jalouſie de la Souveraine authorité : il eſt facile de juger, qu’Aſtiage n’eſtoit pas d’accord avec luy meſme. Il aimoit la Couronne, comme il aimoit ſon Fils : & peut-eſtre meſme penchoit il un peu plus d’un coſté que d’autre : en effet ſa procedure le fit aſſez remarquer peu de temps apres. Car venant à chercher les moyens d’empeſcher le jeune Ciaxare de ſonger à la revolte ; il crût qu’il n’en avoit point de meilleure voye, que celle de l’eſloigner de la Cour, où les Grands de l’eſtat demeurent : qui le regardant comme devant eſtre un jour leur Roy, avoient des déferences pour luy ; qui l’entretenoient dans une diſposition fort propre à recevoir agreablement de mauvais conſeils. Neantmoins ce n’eſtoit pas ſans beaucoup d’inquietudes, & ſans
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beaucoup d’irreſolutions, qu’il ſe determinoit à cét eſloignement : car il y avoit des momens, où au contraire il craignoit que ce ne fuſt donner à Ciaxare les moyens de luy nuire pluſtost. Car, diſoit il en luy meſme, tant qu’il eſt aux lieux où je ſuis, je n’ay preſque pas beſoin d’Eſpions pour obſerver ce qu’il fait ; & ; je ſuis moy meſme le teſmoin de ſes actions. Mais quand il fera dans une Province eſloignée, en qui me pourray-je confier de ſa conduitte ? & ne dois-je pas croire que les perſonnes mal intentionées, luy diront en ce lieu là, ce qu’elles ne feroient peut-eſtre que penſer en celuy cy ? Enfin, Seigneur, apres avoir bien examiné la choſe ; & l’avoir bien regardée de tous les biais, il crût avoir trouvé un expedient plus ſeur de l’éloigner, que tous ceux qu’il avoit imaginez auparavant. Car venant à penſer que le Roy de Capadoce, ſon Voiſin & ſon Allié, n’avoit laiſſé en mourant qu’une fille ſous la conduite de la Reine ſa Mere ; il creut que s’il la pouvoit faire eſpouser à Ciaxare, ce ſeroit une excellente voye de l’eſloigner, ſans luy donner ſujet de pleinte, & ſans qu’il paruſt que ce fuſt avec un deſſein caché. Que de plus, il eſtoit à croire, qu’en mettant une Couronne ſur la teſte de ſon fils, elle ſuffiroit à ſatisfaire ſon ambition : & qu’elle pourroit l’empeſcher de commettre un crime, en ſongeant à arracher celle de ſon pere. Enfin il vit tant d’avantage en ce deſſein, qu’il ne penſa plus qu’à l’achever. Je ne m’arreſteray point, Seigneur, à vous dire tout ce qu’il fit pour y parvenir, & tous les obſtacles qu’il y rencontra : car je preſupose que vous n’ignorez pas, qu’il y a une loy en Capadoce, qui veut que les Rois ne marient jamais leurs filles, à des Princes Eſtrangers,
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de peur d’expoſer leur eſtat, à paſſer ſous la domination de quelqu’un qui ne fuſt pas du païs. Neantmoins, Aſtiage dont je vous parle, agit avec tant d’adreſſe & tant de bonheur, qu’il vint à bout de ſon entrepriſe. Il ſe trouva meſme par hazard, que Ciaxare eſtoit nay en Capadoce : parce que la Reine ſa Mere, revenant de viſiter un fameux Temple qui eſtoit en ce païs là, avoit eſté ſurprise de mal, vers la fin de ſa groſſesse, & contrainte d’accoucher en un lieu, qui eſtoit effectivement dans les limites de la Capadoce. Il maria donc Ciaxare à cette jeune Reine : de qui la beauté & la vertu eſtoient encore d’un prix plus conſiderable que ſa Couronne. Mais à peine l’eut il eſpousée, que la Reine, mere de ſa femme, mourut : & le Peuple s’imagina, que cette mort eſtoit une punition des Dieux, pour n’avoir pas aſſez rigoureuſement obſervée la loy fondamentale de l’Eſtat. Cependant Aſtiage apprenant que Ciaxare ſon fils ſe tenoit tres content de ſa condition : & que la Couronne de Capadoce, & la vertu de la Princeſſe ſa femme, ſuffiroient pour le rendre heureux, il ſe l’eſtima luy meſme : & la joye & les plaiſirs reprenant leur place dans Ecbatane ; l’on peut dire que la jeune Mandane ſa fille ne devoit rien apprehender davantage, que de partir d’une Cour, dans laquelle tout le monde l’adoroit : car depuis l’abſence du Prince ſon frere, ce n’eſtoit plus que par elle, que l’on obtenoit quelque choſe du Roy ſon Pere.

Mais au milieu de ce calme, & de cette felicité univerſelle, il advint qu’Aſtiage fit un ſonge eſtrange & bizarre, dont l’on a parlé par toute la Terre ; & comme il conſultoit touſjours les Mages, ſur tous les accidens de ſa vie ; ils trouverent que leurs premieres Predictions, pouvoient les avoir
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trompez : & qu’infailliblement la Princeſſe ſa fille devoit avoir un fils, qui ſe rendroit Maiſtre de toute l’Aſie : & par conſequent un Fils, qui le renverſeroit du Thrône ; qui occuperoit la place de Ciaxare, & qui cauſeroit enfin, une revolution generale. D’abord, Aſtiage contre ſa couſtume, eut peine à ſe laiſſer perſuader, une choſe ſi peu vray-ſemblable : & reſista long temps aux Mages, dont les ſecondes Predictions luy eſtoient en quelque façon ſuspectes de menſonge, par la fauſſeté des premieres, que celles-cy deſtruisoient. Mais ces faſcheuses & extravagantes viſions, l’ayant perſecuté pluſieurs nuits de ſuitte, il commença d’apprehender tout de bon. Neantmoins une ſemblable choſe (quoy que d’aſſez grande conſideration chez les Medes & parmy les Mages, qui croyent que les ſonges ſont les voyes les plus ordinaires, par leſquelles les Dieux ſe communiquent aux hommes) n’auroit pourtant peut-eſtre pas obligé Aſtiage à craindre ſi fort les malheurs dont il eſtoit menacé ; s’il n’en fuſt arrivé d’autres, qui redoublerent ſa crainte ; & qui ſemblerent meſme l’authoriſer. La Princeſſe Mandane qui ne sçavoit rien de ce qui ſe paſſoit, eſtant un ſoir dans ſon Cabinet, qui eſtoit eſclairé de pluſieurs lampes de Criſtal ; on luy vint dire que le Roy ſon Pere la venoit voir : comme en effet, Aſtiage avoit reſolu de s’entretenir avec elle : pour taſcher de trouver quelque ſoulagement à ſes inquietudes, dans la moderation de cette Princeſſe : qui certainement eſt la plus vertueuſe perſonne qui ſera jamais. Mais à peine eſtoit il entré dans ce Cabinet, que toutes ces lampes s’eſteignirent d’elles meſmes : à la reſerve d’une qui eſtoit droit ſur la teſte de Mandane : & qui ſembla
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redoubler ſa lumiere, de toute celle que les autres avoient perdue. Aſtiage plus troublé de ce dernier Prodige, qu’il ne l’avoit eſté de ſes ſonges ; conſulta de nouveau les Mages : qui luy dirent que ſans doute cela eſtoit une marque aſſeurée, que toute domination ceſſeroit ; & ſeroit confonduë dans celle qu’un fils de Mandane devoit avoir ; ſelon les ſonges qu’ils luy avoient expliquez auparavant. Le jour d’apres, la Princeſſe eſtant allée au Temple, les fondemens s’en eſbranlerent ; tous les ornemens en tomberent à terre ; excepté une image d’un jeune Enfant, qui demeura debout, avec un Arc à la main : ce qui fit encore dire aux Mages, que cét Enfant qui devoit naiſtre, ſeroit l’amour de toutes les Nations : & ſeroit Maiſtre abſolu de la plus noble partie du Monde. Apres ces accidens, & ces prodiges redoublez, Aſtiage abandonna entierement ſon cœur à la crainte : & la Princeſſe qui peu de jours auparavant, faiſoit toutes ſes delices ; fut la cauſe de tous ſes chagrins, & de toutes ſes inquietudes. Il eſt vray qu’il ne les ſouffrit pas ſeul ; & qu’elle les partagea avec luy, quoy que ce fuſt d’une maniere differente : car ayant sçeu enfin l’explication que les Mages avoient donnée à Ciaxare, ſur tout ce qui eſtoit arrivé ; cette ſage Princeſſe fut trouver le Roy ſon pere, pour le ſuplier tres humblement, de ſe mettre l’eſprit en repos. Que pour le pouvoir faire, il n’avoit qu’à s’aſſeurer, que s’il le jugeoit à propos, elle ne ſongeroit jamais à ſe marier : & qu’ainſi, toutes les menaces qu’on luy faiſoit ſe trouveroient vaines. Que ſi ſa vie luy donnoit de l’inquietude, & qu’il ne vouluſt pas ſe fier en ſes paroles ; elle venoit luy dire, qu’elle eſtoit reſoluë à la mort : qu’elle s’eſtimeroit heureuſe
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d’eſtre la Victime qui appaiſeroit les Dieux irritez, & qui remettroit la tranquilité dans ſon ame : & qu’apres tout, luy devant la vie, elle ſe croyoit obligée de la luy rendre. Aſtiage entendant parler la Princeſſe ſa fille de cette ſorte, au lieu d’en eſtre touché, crût qu’il y avoit de diſſimulation en ſa procedure, & que la frayeur la faiſoit parler ſi hardiment : de plus, comme il sçavoit qu’il y avoit un homme de qualité, nommé Artambare, qui eſtoit fort amoureux de la Princeſſe, & qui avoit meſme eſperé l’obtenir de luy ; il crût que cét homme, qui effectivement eſtoit fort ambitieux, devoit eſtre pere de celuy qu’il apprehendoit ſi fort. De ſorte que ſans reſpondre rien à tout ce que la Princeſſe ſa fille luy avoit dit d’obligeant ; il ſe contenta de luy dire, qu’il luy deffendoit de ſortir de ſon Apartement : & qu’il ne vouloit autre choſe d’elle, ſi non qu’elle ſe preparaſt à obeïr ſans reſerve, à tout ce qu’il ordonneroit.

Cette ſage Princeſſe ſe retira, apres avoir promis cette obeïſſance aveugle : & Aſtiage demeura dans ſa chambre, avec une inquietude inſupportable. Il ne pouvoit pas ſe reſoudre de penſer à la mort de ſa fille : & il ne pouvoit non plus s’aſſurer en la promeſſe qu’elle luy faiſoit de ne ſe marier jamais. Car, diſoit il, quand meſme elle n’en auroit nulle intention preſentement ; qui sçait ſi Artambare qui en eſt amoureux, ne gagnera point enfin ſon eſprit ; ou bien ſi ſans ſon conſentement, il ne l’enlevera pas ? elle eſt jeune & belle ; & ſoit par les deſſeins qu’elle peut prendre ; ou par ceux que l’on peut avoir pour elle ; il y a beaucoup de danger à ſe confier en ſes paroles : Si je l’enferme dans une Tour, ceux qui en ſont amoureux, la delivreront, ou par
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force, ou par adreſſe : ſi je la laiſſe libre, on la perſuadera contre ma volonté : enfin, diſoit il, je ne sçay que faire, ny que reſoudre. Mais apres tout, il crût, (puis qu’il n’eſtoit pas capable du violent deſſein de la perdre ; ) que le mieux qu’il pouvoit faire, eſtoit de la marier : mais de la marier de façon, que ſelon toutes les apparences, il ne deuſt pas craindre les choſes dont il eſtoit menacé. Apres avoir bien reſvé ſur cette pretenduë alliance, il s’aviſa que Cambiſe qui depuis peu eſtoit parvenu à la Couronne de Perſe, par la mort du Roy ſon pere, pouvoit eſtre aſſez propre pour le r’aſſurer, & pour le guarir de ſes craintes : Car, diſoit il en luy meſme, je sçay que les Perſans naturellement ne ſont point ambitieux : qui’ils ſont fort equitables ; qu’ils ſont ſatisfaits des Terres qu’ils poſſedent ; qu’ils ne ſongent point à reculer les bornes de leur Eſtat ; & que pourveu qu’on les laiſſe joüir en paix de ce qui leur appartient ; ils n’ont jamais nulle intention de perdre un repos aſſuré, pour des conqueſtes incertaines. De plus, adjouſtoit il, je sçay que Cambiſe en ſon particulier, ſurpasse autant en moderation tous les autres Perſans, que les Perſans en general, ſurpassent en cette vertu, tous les autres Peuples de la Terre : il ſe laiſſe gouverner par les Loix, & ne gouverne que par elles : de ſorte qu’il ſemble par toutes ſes façons d’agir avec ſes Subjets, qu’il eſt moins leur Roy, que leur Pere. Joint que la Royauté de Perſe n’eſt pas ſi abſoluë, que le Gouvernement n’y retienne quelque ombre de Republique ; ainſi moins facilement pluſieurs s’engagent à la guerre qu’un ſeul : & l’ambition qui peut tout dans l’ame d’un Prince, ne peut preſque rien ſur tout un Senat. Enfin, Seigneur, pour n’allonger pas mon recit, par des choſes
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qui n’y ſont pas abſolument neceſſaires, en ayant tant d’autres importantes à vous dire ; Vous sçaurez ſeulement que le Roy des Medes reſolut ce mariage en luy meſme, & le fit propoſer adroitement à Cambiſe, qui y conſentant avec joye, envoya des Ambaſſadeurs à Ecbatane, pour y demander la Princeſſe. Aſtiage qui s’eſtoit procuré cette demande, n’eut garde de les refuſer : de ſorte qu’il envoya auſſi toſt ſa Fille en Perſe ; qui luy obeït avec ſa vertu ordinaire : & qui s’eſtima peu de temps apres la plus heureuſe Princeſſe du monde, par la connoiſſance qu’elle eut des excellentes qualitez que poſſedoit le Roy ſon Mary : & par les teſmoignages qu’elle reçeut, de l’amour qu’il avoit pour elle. Enfin ſelon les apparences, Aſtiage ſembloit eſtre en ſeureté ; Ciaxare ſon fils eſtoit en eſtat d’attendre en repos ſa Couronne ; & la Princeſſe ſa fille, eſtoit en un païs de paix, d’où ſelon les regles de la Prudence humaine, il ne faloit pas craindre la guerre.

Cependant le calme ne fut pas long dans l’ame d’Aſtiage : & à peine Mandane fut elle mariée, que ſe repentant de ce qu’il avoit fait ; il ne fut rien qu’il ne fiſt, pour taſcher de la faire revenir en ſon pouvoir. Ce qui entretenoit ſes frayeurs, & ce qui les redoubloit ſouvent ; c’eſtoit que tous les Sacrifices qu’il offroit aux Dieux, ſembloient n’eſtre pas bien reçeus : & que tous les Mages qui depuis les ſonges qu’il avoit faits, ne s’occupoient continuellement, qu’à la contemplation des Aſtres, & qu’à l’obſervation des choſes Celeſtes ; diſoient touſjours tout d’une voix, que le grand changement dont la Medie eſtoit menacée, arriveroit bien toſt : que de jour en jour ils voyoient plus clair dans ces malignes conſtellations, une revolution
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generale : & qu’enfin il faloit pluſtost deſormais ſonger à s’y preparer, qu’a l’empeſcher. Les choſes eſtant en cét eſtat, Aſtiage envoya prier Cambiſe, de ſouffrir que Mandane fiſt un voyage aupres de luy : cette Princeſſe quoy que bien informée de l’humeur de Roy ſon Pere, n’en dit rien au Roy ſon Mary : & le ſupplia de luy permettre de donner cette ſatisfaction, à celuy qui luy avoit donné la vie. Car encore qu’elle sçeuſt bien les imaginations de ſon Pere ; elle eſpera l’en pouvoir guerir enfin : & au pis aller, quoy qu’elle aimaſt infiniment Cambiſe, elle ſe reſoluoit pluſtost à s’en priver, qu’à eſtre cauſe d’une guerre entre ſon Pere & ſon Mary, comme elle euſt eſté par ce refus. Ce Prince qui aymoit cherement la Reine ſa femme, eut cette complaiſance pour elle : & la renvoya en Medie, avec un equipage proportionné à ſa condition ; & à la Cour où elle avoit eſté nourrie, pluſtost qu’à la moderation de celle où elle demeuroit alors. Le Roy ſon Mary la conduiſit juſques ſur la Frontiere : & là ils ſe dirent un adieu le plus touchant & le plus tendre, qu’il eſt poſſible d’imaginer. Car comme Mandane craignoit que le Roy ſon Pere ne la vouluſt retenir, pour ſe mettre l’eſprit en repos, & pour ſe delivrer de ſes terreurs ; elle avoit une ſecrette cauſe de douleur dans l’ame, que Cambiſe ne partageoit pas avec elle, parce qu’il ne la sçavoit point. Mais enfin ils ſe ſeparerent ; Cambiſe s’en retournant à Perſepolis ; & Mandane fort melancolique, s’en allant à Ecbatane. Elle y fut reçeuë avec une joye inconcevable : & Aſtiage ne s’eſtoit jamais veû ſi en repos, ny ſi aſſuré qu’il ſe le croyoit. Car auparavant que la Princeſſe fuſt mariée, il apprehendoit que quelqu’un (comme je l’ay dit) ne luy perſuadast de ſe marier,
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ou ne l’en levaſt : au lieu que la voyant mariée, & eſloignée du Roy ſon mary ; il ne croyoit pas que rien peuſt troubler ſon repos. Il prevoyoit bien toutefois, que lors qu’il auroit retenu la Princeſſe ſa Fille un temps conſiderable aupres de luy, & qu’elle voudroit s’en retourner, il ſeroit obligé, peut-eſtre, d’avoir la guerre contre la Perſe, pour l’outrage fait à ſon Roy : mais il n’eſtoit rien qu’il n’apprehendaſt moins, que de voir Mandane en eſtat de pouvoir avoir un Fils. Ce ne furent donc que Feſtes & que reſjoüiſſances à ſon arrivée dans la Cour : & veû le bon accueil qu’Aſtiage luy avoit fait ; elle creu avoir lieu d’eſperer, que ce qu’elle avoit apprehendé n’arriveroit pas. Mais au milieu de tant de divertiſſemens, ſa ſanté commença de s’altérer : & ſon viſage donna des marques viſibles, des incommoditez qu’elle ſentoit. D’abord elle s’imagina que la fatigue du voyage ; le changement d’air, quoy qu’elle fuſt en celuy où elle eſtoit née ; & le déplaiſir qu’elle ſentoit de l’abſence de ſon Mary, pouvoient luy cauſer cette indiſposition : mais peu de jours apres, elle connut avec certitude, qu’elle eſtoit partie groſſe de Perſe : ce qui la troubla d’une telle façon, qu’elle en fut effectivement malade. Car elle s’imagina, qu’infailliblement le Roy ſon Pere ne luy permettroit pas de s’en aller en cét eſtat : & que ſi elle accouchoit d’un Fils à Ecbatane, le moindre mal qui luy puſt arriver, ſeroit qu’en entrant dans le Berçeau, il entreroit dans les fers, & ſeroit mis en lieu, où elle n’en pourroit pas diſposer. Elle apprehendoit meſme quelquefois, que le Roy ſon Mary ne l’accuſast, de luy avoir caché l’humeur de ſon Pere : enfin tant de choſes l’inquietoient, qu’elle avoit beſoin de toute ſa conſtance, pour ne montrer qu’une partie de ſes chagrins.
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Cependant elle ſe reſolut de cacher ſa groſſesse auſſi long temps qu’elle le pourroit : elle ne ſortit donc plus de ſa Chambre : & meſme pour l’ordinaire, elle gardoit touſjours le lict. A quelque temps de là, ſe pleignant touſjours davantage, elle fit ſemblant de croire, que l’air d’Ecbatane ne luy eſtoit point bon : ſuppliant le Roy ſon Pere, de ſouffrir qu’elle s’en retournaſt en Perſe, ou du moins qu’il luy permiſt de s’en aller à une tres belle Maiſon, qui eſtoit environ à deux cens ſtades de cette Ville : eſperant qu’il luy ſeroit plus aiſé en ce lieu là, de cacher ce qu’elle vouloit tenir ſecret. Mais le malheur voulut qu’un des Medecins qui la viſitoient, s’aperçeut de la verité de la choſe, malgré les ſoins qu’elle avoit eus de la déguiſer : car elle s’eſtoit pleinte de pluſieurs incommoditez qu’elle n’avoit pas, afin de les tromper, & de leur oſter la connoiſſance de ſon veritable mal. Ce Medecin, croyant donner une agreable nouvelle à Aſtiage, luy apprit qu’elle eſtoit groſſe : ſi bien que la Reine venant à demander ſon congé, ne fut pas en eſtat de l’obtenir. Au contraire, le Roy luy dit que ſi elle eſtoit en Perſe, il faudroit qu’elle revinſt en Medie, pour y recouvrer la ſanté : puis que c’eſtoit ſon Païs natal, & que l’air y eſtoit beaucoup plus ſain qu’à Perſepolis : & qu’enfin il ne faloit pas ſeulement ſonger à partir. Que pour aller à la Campagne, il y conſentiroit volontiers, s’il eſtoit perſuadé que cela luy peuſt ſervir : Mais qu’Ecbatane ayant d’auſſi beaux jardins qu’elle en avoit ; il croyoit que le chagrin qui paroiſſoit meſlé dans ſes maux, ſe vaincroit pluſtost à la Cour, que non pas dans la ſolitude, qui ſeroit plus propre à l’entretenir qu’à le chaſſer.

A quelques jours delà on luy oſta toutes
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les Femmes qu’elle avoit aupres d’elle ; on luy en donna d’autres ; & le temps de ſon accouchement eſtant arrivé, vous sçavez Seigneur, juſques où cette crainte ambitieuſe, qui poſſedoit Aſtiage le porta : & quelle inhumanité la frayeur qu’il avoit de perdre l’Empire, luy inſpira en cette rencontre. Cét accident, Seigneur, a eſté ſi extraordinaire, que toute la Terre l’a sçeu : ainſi je vous feray ſeulement ſouvenir en peu de paroles, comme Mandane eſtant accouchée d’un Fils, l’ambitieux Aſtiage le fit prendre par Harpage ſon confident, avec commandement de l’expoſer ſur quelque Montagne deſerte, ou dans quelque affreuſe foreſt : Ce Prince tout inhumain qu’il eſtoit, n’ayant pû ſe reſoudre à la faire tuer : ou plus toſt les Dieux l’ayant aveuglé, pour l’empeſcher de commettre un crime. Mais Harpage eſtant encore moins cruel que luy, ne pût ſe reſoudre d’executer luy meſme cét ordre, quoy qu’il l’euſt promis : & n’eſtant pas auſſi aſſez hardy pour ſauver cét Enfant ; il le remit entre les mains d’un Berger appellé Mitradate, qui demeuroit au pied des Montagnes, & qu’il envoya querir pour cela, à une Maiſon de la compagne qui eſtoit à luy, afin qu’il fiſt ce qu’il ne pouvoit ſe reſoudre de faire. Voſtre Majeſté aura sçeu ſans doute que ce Berger emportant cét Enfant chez luy, qui eſtoit le plus beau que l’on euſt jamais veû ; trouva que pendant le temps qu’il avoit eſté à la Ville, ſa Femme eſtoit accouchée d’un Enfant mort : & que luy ayant monſtré celuy qu’il tenoit, qui commença de ſousrire, dés qu’elle le prit entre ſes bras ; elle ne donna point de repos à ſon Mary, qu’il ne luy euſt advoüé, l’ordre qu’il avoit eu de l’expoſer. Cette Femme genereuſe & pitoyable, comme vous sçavez, n’y voulut jamais conſentir : mais
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pour ſe mettre en ſeureté, elle abandonna le corps mort de ſon Fils, pour ſauver celuy de ce bel Enfant vivant. Ce n’eſt pas que cette pauvre Mere, qui ſe nommoit Spaco, n’euſt quelque peine à ſe reſoudre, de mettre le corps de ſon Fils en eſtat d’eſtre devoré par les beſtes ſauvages ; enfin cette tendreſſe maternelle ceda à une tendreſſe plus legitime : & ne pouvant reſſusciter ſon Enfant, elle voulut du moins conſerver celuy de quelque Perſonne de haute condition, à ce qu’elle en pouvoit juger, par les langes de drap d’or, dans leſquels cét Enfant eſtoit enveloppé. Tant y a, Seigneur, que Mitradate & ſa Femme, demeurant au pied de ces Montagnes deſertes, tirant vers le Septentrion d’Ecbatane etb le Pont Euxin ; il leur fut aiſé de mettre cét Enfant mort en lieu, où il peuſt eſtre déchiré : car comme partie de la Medie qui regarde les Aſpires, eſt extrémement montagneuſe, & couverte d’eſpaisses foreſts, qui ſont toutes remplies de Beſtes ſauvages, juſques à cette grande Plaine qui la borne de ce coſté là. Vous sçavez auſſi, comment Mitradate ayant expoſé ſon Fils mort dans le Berçeau magnifique, dans lequel on luy avoit baillé le Fils de Mandane ; fit voir cét Enfant déchiré, à ceux qu’Harpage y envoya ; qui prenant ces pitoyables reſtes de la fureur des Tigres & des Pantheres, les reporterent à leur Maiſtre, qui en ayant adverty Aſtiage, reçeut ordre de les faire mettre dans le Tombeau des Rois de Medie. Ainſi l’on voyoit le Fils d’un Berger, dans un Sepulchre Royal ; & le Fils d’un Roy dans la Cabanne d’un Berger. Vous n’ignorez pas non plus, qu’Aſtiage fit publier dans ſa cour, que le Fils de Mandane eſtoit
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mort de maladie ; qu’il fit dire la meſme choſe à cette Princeſſe, & qu’il envoya conſoler Cambiſe de cette perte : Mais vous ne sçavez peut-eſtre pas, que Mandane ne ſoubçonnat que trop la verité de la choſe ; eut pourtant la fermeté de n’en teſmoigner jamais rien : & de ſe contenter de faire voir une melancolie eſtrange dans ſes yeux, ſans en vouloir découvrir la cauſe. Elle ne voulut pas meſme mander rien de ſes ſoubçons au Roy ſon Mary : & pour cacher mieux ſa douleur, elle demanda une ſeconde fois la permiſſion d’aller aux champs, qu’on luy accorda alors ſans repugnance : & meſme à quelque temps de là, Aſtiage luy fit dire, que ſi elle vouloit retourner en Perſe, il luy en donnoit la liberté. Car comme il s’eſtoit imaginé que ce premier Fils de Mandane eſtoit celuy qu’il devoit apprehender ; il fut bien aiſe de s’oſter la veuë d’une Princeſſe, qui par ſa reſpectueuse douleur, luy faiſoit mille reproches ſecrets de ſa cruauté. Elle partit donc pour s’en retourner aupres de Cambiſe, auquel elle ne dit jamais rien des ſoubçons qu’elle avoit dans l’eſprit : n’attribuant le changement qu’il vit en ſon viſage, qu’à ſon abſence, & à la mort de ſon Fils.

Mais, Seigneur, je ne ſonge pas que contre mon intention, je m’eſtens plus que je ne devrois : il faut donc reparer le paſſé, par ce qui me reſte à vous dire : & ne vous exagerer point, la merveilleuſe enfance de mon Maiſtre ; qui dans la Cabane d’un Berger, ne laiſſa pas de trouver les honneurs de la Royauté. Vous sçaurez donc ſeulement en peu de paroles, que ce jeune Prince, qui ſans ſe connoiſtre agiſſoit en Roy ; ſe fit declarer pour tel à l’âge de dix ans, par tous les autres Enfans des hameaux voiſins, qui ſe joüoient aveques luy. Qu’en ſuitte
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il s’en fit craindre, aimer, & obeïr, comme s’il euſt eſté leur Maiſtre : & qu’ayant puny un de ces Enfans, qu’il appelloit ſes ſubjets, pour une faute qu’il avoit commiſe ; le Pere de cét enfant qui ſe trouva eſtre un Officier de la Maiſon du Roy, ayant sçeu la choſe ; & ayant admiré ce jeune Berger, qui faiſoit ſi bien le Prince : avoit redit a Aſtiage ce qu’il avoit veû, comme une choſe extraordinaire : luy vantant infiniment, la beauté, & la hardieſſe de cét Enfant, qu’il luy dépeignoit miraculeuſes. Que le Roy l’ayant fait venir, pour rendre raiſon de la punition qu’il avoit faite ; il luy avoit reſpondu ſi admirablement, qu’il en avoit eſté ſurpris : voyant qu’il ne parloit pas moins en Roy avec un Roy, qu’avec les enfans qui l’avoient eſleu. Qu’apres, Aſtiage avoit eſté fort eſtonné de voir, que ce Fils de Berger reſſembloit ſi fort à Mandane ſa Fille, que rien n’a jamais eſté plus ſemblable : & que de plus, il ſentoit des mouvemens en ſon cœur, qui l’advertiſſoient de ce qu’il eſtoit. Enfin, Seigneur, vous sçavez qu’Aſtiage fit venir le Berger dans ſon Cabinet : & que luy ayant demandé, où il avoit pris cét Enfant ? d’un ton qui l’eſpouvanta, & qui luy fit croire que le Roy sçavoit la choſe ; Mitradate demeura interdit : & qu’ayant eſté menacé par Aſtiage, il l’advoüa, telle qu’elle s’eſtoit paſſée. Qu’en ſuitte le Roy qui malgré ſes frayeurs, ſe ſentoit forcé d’aimer cét aymable Enfant, ayant aſſemblé tous les Mages ; ils trouverent, ſoit que ce fuſt leur veritable ſentiment ; ſoit que la pitié les obligeaſt à le déguiſer ; que cette Royauté dont il avoit joüy ſur tous ſes compagnons, eſtoit aſſurément une marque infaillible, que les Dieux avoient exaucé ſes prieres : que toute la domination de ce jeune
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Prince ſur les Medes, ſeroit bornée à celle qu’il avoit euë ſur ces ſujets volontaires : & qu’ainſi il n’avoit plus rien à craindre de ce coſté là. Que les cas fortuit ayant fait, que les Bergers, Peres de ces Enfans, fuſſent preſque de toutes les Provinces de l’Aſie ; les Aſtres n’euſſent pû marquer plus preciſément les conqueſtes innocentes, d’un Vainqueur ſi noble & ſi jeune. Que les Dieux ſe plaiſoient quelqueſfois, à menacer les grands Princes, de peur qu’il n’oubliaſſent le reſpect qu’ils leur devoient : & qu’enfin s’il ſuivoit leur advis, il renvoyeroit ce jeune Prince au Roy de Perſe ſon Pere. Aſtiage qui avoit effectivement conçeu quelque amitié pour cét Enfant, fut bien aiſe qu’on le conſeillast de cette ſorte : & comme il déferoit beaucoup aux Mages ; & que ſon ame eſtoit un peu foible ; il crût tout de bon que cette Royauté imaginaire, eſtoit la veritable explication de ſon mauvais ſonge : comme en effet, l’eſtat où nous voyons le malheureux Artamene aujourd’huy, nous fait bien voir, qu’Aſtiage n’avoit pas raiſon de craindre Cyrus. Cependant, en laiſſant vivre ce jeune Prince, qu’il nomma ainſi, il ne pardonna pas à Harpage : car il le bannit de ſa Cour : & cét homme qui n’avoit pû ſe determiner à eſtre abſolument pitoyable, ou abſolument cruel ; ſe vit ſans ſuport & ſans refuge, contraint d’endurer la rigueur d’un long exil. Cependant (comme vous ne l’ignorez pas) Aſtiage renvoya Cyrus à Cambiſe : luy eſcrivant, que pour éviter certaines conſtellations malignes, qui menaçoient cét Enfant ; il avoit eſté contraint de luy cauſer durant quelque temps, le deſplaisir de le croire mort : mais que cette douleur ſeroit changée en une joye qui le recompenſeroit au couble, par la ſatisfaction qu’il auroit, de ſe
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voir un fils, ſi bien fait & ſi aimable. Tanty a, Seigneur, que Cambiſe le reçeut avec un plaiſir inconcevable : & que Mandane toute ſage & toute genereuſe, en fit un remerciment auſſi tendre à Aſtiage, que ſi jamais elle n’euſt reçeu aucun ſujet de plainte de luy : quoy qu’elle euſt sçeu la verité de la choſe, par Harpage qui l’en advertit : croyant du moins par là, s’aſſurer de ſa protection. Comme en effet, Mandane luy sçeut bon gré, de ne l’avoir pas laiſſée dans l’opinion qu’Aſtiage fuſt auſſi innocent qu’il teſmoignoit l’eſtre : parce que la connoiſſance du paſſé, la feroit precautionner pour l’advenir. Cependant voicy le jeune Cyrus dans Perſepolis : pour lequel l’on fit des Sacrifices publics & particuliers dans toute la Perſe : & pour lequel tout ce qui ſe trouva de grands hommes en tout le Royaume, fut employé à ſon education. Ciaxare ayant sçeu la choſe telle qu’elle eſtoit, envoya ſe reſjoüir avec Cambiſe & avec la Reine ſa Sœur, de la joye qu’il avoient reçeuë, & eſcrivit meſme à la Reine, d’une maniere aſſez galante, qu’il ſouhaittoit, que la jeune Mandane ſa Fille, peuſt un jour ſe rendre digne d’eſtre Maiſtresse de Cyrus : de qui on luy avoit parlé ſi advantageuſement : car le Roy de Capadoce avoit eu cette jeune Princeſſe, trois ans apres la naiſſance de Cyrus, & luy avoit fait donner le Nom de ſa Sœur.

Maintenant, Seigneur, de vous dire de quelle façon le jeune Cyrus fut eſlevé, ce ſeroit abuſer de voſtre patience : & les grandes choſes qu’il a faites depuis montrent aſſez qu’il faut qu’il ait appris de bonne heure à pratiquer la Vertu. Je vous diray donc ſeulement, que le Roy & la Reine n’eurent plus d’autres penſées, que celles de taſcher de cultiver avec
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tous les ſoins imaginables, un auſſi beau naturel, que celuy de Cyrus leur paroiſſoit eſtre. Car en tout ce qu’il faiſoit ; & en tout ce qu’il diſoit ; il y avoit quelque choſe de ſi grand ; de ſi agreable ; & de ſi plein d’eſprit ; qu’il eſtoit impoſſible de le voir ſans l’aimer. Il eſtoit admirablement beau : & quoy que l’on viſt encore en quelques unes de ſes actions, cette naïveté charmante, & inſeparable de l’enfance ; il y avoit pourtant touſjours en luy, je ne sçay quoy qui faiſoit voir, que ſon eſprit eſtoit plus avancé que ſon corps. Vous avez peut eſtre sçeu, qu’il y a dans Perſepolis une grande Place, que l’on appelle la place de la Liberté : qu’à une de ſes faces, eſt le Palais de nos Rois : & que les trois autres ne ſont habitées que par les plus grands Seigneurs, & par les plus ſages d’entre les Perſans : car la Sageſſe chez noſtre Nation, a des privileges qui ne ſont pas moins conſiderables que ceux de la Nobleſſe du Sang : quoy que la Nobleſſe du Sang le ſoit infiniment parmy nous. Ce fut donc dans cette fameuſe Place, où ne demeurent que des Perſonnes veritablement libres, & par leur naiſſance, & par leur vertu ; que le jeune Cyrus commença de faire connoiſtre ce que l’on devoit attendre de luy : car comme parmy nous l’on eſleve les Enfans des particuliers, avec autant de ſoin que s’ils devoient tous eſtre Roſi ; eſtant perſuadez que toutes les Vertus ſont neceſſaires à tous les hommes ; Cyrus paſſant de la Cabane d’un Berger, à la plus celebre, & à la plus rigoureuſe Academie qui ſoit au monde ; ce ne fut pas ſans eſtonnement que l’on vit que la nature luy avoit enſeigné, tout ce que la Prudence cultivée peut apprendre. Il avoit aupres de luy des Vieillards conſommez en la pratique de la Vertu : des jeunes gens fort
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adroits à tous les exercices du corps : & des Enfans admirablement bien nais & bien faits pour le divertir. Mais le ſoin le plus grand qu’eurent le Roy & la Reine, ce fut d’empeſcher que nulles perſonnes vicieuſes n’approchaſſent jamais de luy, de peur qu’elles ne corrompiſſent ſes belles inclinations : sçachant bien que c’eſt empoiſonner une ſource publique, que de corrompre l’ame d’un Prince qui doit regner. Si bien que de la façon qu’il vivoit, il apprenoit touſjours quelque choſe de bon, de tous ceux qui l’environnoient. La moderation ; la liberalité ; la juſtice ; & toutes les autres vertus, eſtoient deſja ſi eminemment en luy ; qu’il en avoit aquis une reputation ſi grande parmy les Perſans, qu’ils parloient de Cyrus comme d’un Enfant envoyé du Ciel pour les inſtruire, pluſtost que pour eſtre inſtruit par eux. Mais, Seigneur, je ne ſonge pas que je ſors des bornes que je m’eſtois moy meſme preſcrites : & que ſans y penſer, je laſſe voſtre patience : & plus encore celle des Perſans qui m’eſcoutent : ne leur diſant que ce qu’ils sçavent auſſi bien que moy. Mon Maiſtre veſcut donc de cette ſorte, juſques à ſa ſeiziesme année : que la Fortune commença de luy donner un moyen de faire paroiſtre par des effets, auſſi bien que par des paroles, la generoſité de ſon ame, par une avanture qui luy arriva : & de mettre en pratique cette equité, & cette grandeur de courage, qui paroiſſoit en tous ces diſcours.

Il vous ſouvient ſans doute, Seigneur, qu’Harpage avoit eſté banny par le Roy des Medes, pour n’avoir pas eſté aſſez exact à obeïr au commandement qu’il luy avoit fait, de faire mourir le jeune Cyrus : Or Seigneur, ce Banni avoit eſté aſſez puiſſant en Medie : s’eſtant veû par la faveur du Roy, Gouverneur d’une de ſes
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meilleures Provinces. Cét homme donc, apres avoir taſché vainement de faire ſa paix avec Aſtiage ; ennuyé qu’il eſtoit de s’en aller de Cour en Cour, demander retraite & protection, à tous les Princes ennemis du Roy ſon Maiſtre ; s’en alla ſix ans apres ſon exil en Perſe : où s’eſtant tenu caché quelque temps, il prit l’occaſion d’une grande Chaſſe que faiſoit Cyrus, pour l’aborder plus facilement. Il s’eſtoit habillé à la Perſienne ; ſi bien que s’eſtant meſlé parmy ce grand nombre de Chaſſeurs qui accompagnoient le Prince ; il ne fut point reconnu pour Eſtranger ; sçachant meſme aſſez bien la langue du Païs, pour s’en ſervir en cas de neceſſité. Cyrus des ce temps là eſtoit ſi grand, ſi adroit, & ſi vigoureux, qu’il n’y avoit point d’homme qui paruſt plus infatigable que luy, ny plus hardy ; ſoit qu’il faluſt pourſuivre les beſtes, ou les attaquer dans leur fort. Il sçavoit tirer de l’arc ; lancer le javelot, ou ſe ſervir d’une eſpée admirablement : & comme il y avoit des prix deſtinez pour toutes ces choſes ; il les emportoit tous, ſans y manquer jamais, & paroiſſoit touſjours vainqueur dans toutes ces Feſtes publiques, que l’on faiſoit pour cela. Mais pour revenir à Harpage, il ſuivit donc Cyrus à cette grande Chaſſe, dont je vous ay deſja parlé, & l’obſervant ſoigneusement, il prit garde que ce jeune Prince s’eſtant emporté, ſe mit à pourſuivre un Sanglier, dans le plus eſpais de la foreſt ; il fit alors des efforts incroyables pour le ſuivre, & pour ne le perdre pas de veuë : comme firent tous les Perſans qui l’avoient ſuivy, dont pas un ne le pût atteindre. Cependant malgré la viteſſe de la beſte, Cyrus l’approcha ; banda ſon Arc ; tira, & luy fit heureuſement paſſer la fléche au travers
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du cœur. Cette victoire dont Harpage avoit eſté le ſeul teſmoin ; & qu’il n’avoit meſme veuë que d’une diſtance aſſez eſloignée ; fit que ce jeune Prince ſe repoſa, en attendant qu’il vinſt quelques uns des ſiens : il s’aſſit donc aupres du Sanglier qu’il avoit tué, ſur le bord d’un petit ruiſſeau, qui traverſoit la foreſt en cét endroit. Et comme dans ces ſortes de Chaſſes, ceux de noſtre Nation portent d’ordinaire un Arc, un Carquois, une Eſpée, & deux javelots ; ce beau Chaſſeur mit toutes ſes Armes aupres de luy, & s’appuya ſur ſon Bouclier (car nous le portons auſſi bien à la Chaſſe qu’à la guerre) pour joüir en repos de ſa victoire. Comme il eſtoit en cét eſtat, Harpage enfin s’approcha de luy : & Cyrus le prenant pour un Perſan, commença de luy crier ; en ſouriant, & en luy montrant ſa priſe ; J’ay vaincu, j’ay vaincu : Mais Harpage ayant mis un genoüil à terre, luy dit qu’il ne tiendroit qu’à luy qu’il ne remportaſt une victoire plus glorieuſe. Le jeune Prince croyant que cét homme avoit deſcouvert la bauge de quelque Sanglier plus grand, & plus redoutable que celuy qu’il avoit tué, ſe releva, & luy demanda promptement, où il faloit aller pour remporter cette victoire ? à la teſte d’une Armée de trente mille hommes, luy reſpondit Harpage, que je viens vous offrir, pour vous rendre Maiſtre d’un grand Royaume ſi vous le voulez. A ce diſcours, Cyrus tout eſtonné, regarda Harpage, avec plus d’attention qu’auparavant : & luy ſemblant l’avoir veû autrefois ; qui eſtes vous, luy dit il, qui venez m’offrir une choſe ſi glorieuſe ? & dont je n’oſe croire eſtre digne, par une valeur que je n’ay encore eſprouvée, que contre des Ours, des Sangliers, des Lyons, & des Tygres. Je ſuis, Seigneur, luy reſpondit il, un
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homme que les Dieux vous envoyent, pour vous donner un illuſtre moyen d’acquerir une gloire immortelle. Si cela eſt, repartit Cyrus, vous n’avez qu’à me montrer le chemin qu’il faut ſuivre pour l’aquerir : car quelque difficile qu’il puiſſe eſtre, vous m’y verrez aller avec precipitation & avec joye. Je vous l’ay deſja dit, reſpondit Harpage, il ne faut que vous rendre à la teſte d’une Armée de trente mille hommes, qui ne ſont que vous attendre, pour ſe mettre en campagne & pour vaincre. Ce n’eſt point, repliqua Cyrus, à celuy qui ne sçait pas encore obeïr, à commander : & ce ſera bien aſſez, que je ſois le compagnon de ceux que vous dittes qui me veulent pour leur General. Mais de grace, pourſuivit il, genereux Eſtranger que je penſe avoir veû, & que je ne me remets pourtant pas parfaitement ; aprenez moy qui ſont ceux qui me veulent faire cét honneur : & ne me cachez pas plus long temps, quels ſont ces Amis qu’il faut proteger, & ces Ennemis qu’il faut vaincre. Seigneur, luy reſpondit Harpage, je ne vous demande rien d’injuſte, en vous demandant voſtre aſſistance ; contre un Roy qui a violé toutes ſortes de droits, en la perſonne d’un jeune Prince, qui eſt l’admiration de tous ceux qui le connoiſſent. Qui a, dis-je, meſprisé tous les ſentimens de la Nature & de la Raiſon : & qui contre toute ſorte de droits, par une jalouſie d’ambition mal fondée, luy a voulu faire perdre la vie. C’eſt pour les intereſts de cét illuſtre Prince que je vous ſolicite : c’eſt contre cét injuſte Roy que je vous anime : & c’eſt pour voſtre propre gloire, que je vous conjure de m’accorder ce que je vous demande. Ce que vous me demandez, reſpondit Cyrus, eſt
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trop equitable, & m’eſt trop advantageux pour le refuſer : Mais pour ne retarder pas le ſervice que vous attendez de moy, & que j’ay grande impatience de rendre à ceux qui me ſont l’honneur de le deſirer ; achevez de me dire quel eſt ce Roy inhumain, & quel eſt ce Prince injuſtement oppreſſé : car je m’eſtonne fort, de n’avoir point entendu parler de la violence de l’un, & de l’infortune de l’autre, moy que l’on inſtruit ſi ſoigneusement de tous les grands evenemens.

Seigneur, luy dit alors Harpage, vous eſtes ce Prince qu’il faut vanger : Moy ! adjouſta Cyrus ; & par qui, genereux Eſtranger, puis-je eſtre oppreſſé ? Moy, dis-je, qui vis dans une profonde paix ; qui à peine ay commencé de vivre ; qui n’eus jamais d’ennemis en toute ma vie ; & qui ne ſuis ennemy que de ces beſtes ſauvages, dit il en montrant ce Sanglier, qui habitent dans nos foreſts. Seigneur (repliqua Harpage, qui voyoit venir pluſieurs Chaſſeurs de divers endroits du Bois) s’il vous plaiſt de vous enfoncer un peu plus avant dans la foreſt, & de m’y donner un moment d’audience ; vous verrez que vous avez des ennemis plus redoutables que vous ne croyez : & que ſi vous ne leur faites une guerre ouverte, ils vous en feront peut-eſtre une ſecrette, qui pourra vous eſtre funeſte. Cyrus luy accordant ce qu’il luy demandoit, s’enfonça vingt ou trente pas plus avant dans le Bois ; & faiſant ſigne de la main à ceux qui venoient, qu’il ne vouloit point eſtre ſuivy ; il s’apuya enfin contre un Arbre ; & regardant Harpage attentivement ; eſt il poſſible, luy dit il, qu’il puiſſe y avoir de la verité en vos paroles ; & que vous sçachiez mieux ma vie que moy meſme ? Mais apres m’avoir apris le nom du Prince opreſſé, aprenez moy celuy de cét
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Ennemy que j’ignore. Seigneur, luy reſpondit Harpage, le Roy des Medes eſt ce redoutable Ennemy qui vous a penſé perdre, & qui vous perdra ſi vous ne le perdez luy meſme. Quoy ! (interrompit Cyrus, encore plus eſtonné qu’auparavant) Aſtiage eſt mon Ennemy ! & je dois eſtre le ſien ! ha non, non, pourſuivit il, cela ne peut jamais eſtre : & ſi ce Prince a des Ennemis, je vous prie de me les apprendre, afin que j’aille les combattre, & les vaincre s’il m’eſt poſſible : Mais de luy faire la guerre & de l’attaquer, c’eſt ce que je ne dois, ce que je ne veux, & ce que je ne sçaurois faire. Aſtiage eſt Pere de la Reine de qui j’ay l’honneur d’eſtre Fils ; je le dois preſque autant reſpecter que le Roy qui m’a fait naiſtre ; & je ne me ſouviens point d’avoir reçeu de luy, que des careſſes, & des teſmoignages d’affection fort tendres. Il a eu ſoin de ma vie en naiſſant, il a fait courir le bruit de ma mort, afin de me faire vivre ; il m’a tiré de la Cabane d’un Berger, pour me remettre en un lieu plus proportionné à ma naiſſance ; & il n’a rien fait enfin, qui ne demande de moy, du reſpect & de la tendreſſe. Cyrus ayant achevé de parler, Harpage le ſuplia de le laiſſer parler à ſon tour : & alors il commença de luy raconter, tout ce que ce jeune Prince n’avoit point sçeu : car la Reine ſa Mere depuis ſon retour, n’avoit eu garde de luy en rien dire. Il ſe mit donc à luy exagerer la cruauté du Roy des Medes : il ſe fit reconnoiſtre à luy, pour l’avoir veû à Ecbatane, durant quelques jours qu’ils y avoient eſté en meſme temps ; & il luy dit, qu’il n’avoit garde d’eſtre mal informé de ce qu’il diſoit ; puis que ç’avoit eſté luy, qui avoit reçeu l’injuſte commandement de le perdre. Il n’eut pourtant pas la hardieſſe de dire à Cyrus qu’il l’avoit baillé
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à Mitradate pour l’expoſer : au contraire, de la façon dont il fit ſon recit, il ſembloit qu’il euſt deſſein de le ſauver. En ſuitte, il luy apprit quelles intelligences il avoit dans la Province des Paretacenes ; & luy fit voir effectivement, que s’il vouloit eſtre le Chef des Troupes qu’il pouvoit mettre en campagne ; & authoriſer de ſon nom & de ſa preſence, le Party qu’il avoit formé ; il pouvoit facilement envahir toute la Medie.

Cependant Cyrus l’ayant paiſiblement eſcouté, fut quelque temps ſans parler : puis reprenant la parole, avec un viſage un peu plus triſte qu’auparavant, je ne sçay Harpage, luy dit il, ſi je dois me pleindre de vous, ou vous remercier : mais je sçay bien que vous m’avez cauſé une ſensible douleur : en m’apprenant que je ſuis la cauſe innocente, de l’injuſtice d’un Prince, en la gloire duquel je me dois intereſſer. La voſtre, luy reſpondit Harpage, vous doit encore eſtre plus conſiderable ; & c’eſt pour cela, repliqua Cyrus, qu’il ne m’eſt pas permis de ſonger à la vangeance. Cruel Ami, s’ecria t’il, quelle propoſition me venez vous faire ? Vous me venez offrir une Armée, dont je n’oſerois me ſervir : vous me faites connoiſtre un Ennemi que je dois reſpecter, au lieu de le combattre : & vous me propoſez tant de choſes injuſtes & agreables tout enſemble ; que j’admire comment il eſt poſſible que mon cœur n’en ſoit pas eſbranlé. Cependant Harpage, malgré cette boüillante ardeur que j’ay, d’acquerir un jour ce glorieux bruit, qui fait conqueſter des Couronnes, ou qui du moins les fait meriter ; je ne balance point ſur la reſolution que je dois prendre : & quoy que je fois en un âge, où l’on ne doit au plus donner que des marques de valeur ;
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il faut neantmoins, que j’en donne une de moderation. Ha ! Harpage, s’eſcria t’il encore une fois, que n’avez vous dit ? & pour quoy ne m’avez vous pluſtost proporé de legitimes ennemis ? Seigneur (luy reſpondit Harpage aſſez froidement) je penſois que les violences du Roy des Medes contre vous, fuſſent des cauſes aſſez juſtes, pour vous diſpenser du reſpect que les droits du ſang vous obligent d’avoir pour luy : mais puis que je me ſuis trompé, il faut Seigneur, que je me taiſe : & que je ne ſois pas plus ſensible que vous, aux injuſtices qu’on vous a faites. Il faut donc, pourſuivit il, ſatisfaire pleinement cette moderation, qui vous fait oublier vos propres injures : & que paſſant tout le reſte de ma vie exilé de mon païs, j’aye peut-eſtre encore le deſplaisir d’apprendre pendant mon banniſſement, que Cyrus, fils du ſage Cambiſe, & de la vertueuſe Mandane ; que Cyrus, dis-je, de qui l’on attend tant de grandes choſes ; aura ſuccombé ſous l’injuſtice du Roy des Medes : qui ſans doute ne manquera pas d’attaquer de nouveau ſon illuſtre vie, ou par le fer, ou par le poiſon. Cyrus, dis-je, qui pourroit s’il le vouloit, ſe vanger pleinement, ſe mettre à couvert de l’orage ; conſerver aux Perſans leur ancienne liberté ; ſe rendre Maiſtre d’un grand Royaume ; & peut-eſtre de toute l’Aſie. Luy, dis-je encore une fois, que les Dieux ſemblent appeller à la Souveraine puiſſance par tant de prodiges : qui devroient luy avoir apris, qu’ils veulent que je luy propoſe : & que quand il entreprendra la guerre ; quand il renverſera toute la Medie ; quand il conqueſtera toute la Terre ; & qu’enfin il montera au Throſne d’Aſtiage ; il ne fera que ce que les Dieux veulent qu’il face. S’ils le veulent, reſpondit bruſquement Cyrus, il sçavent
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bien par où ils m’y doivent conduire ſans que je m’en meſle : du moins ſuis-je bien reſolu de n’y monter jamais par l’injuſtice. L’on ne gagne pas des Royaumes ſans combattre, reſpondit Harpage, & la Gloire eſt une cruelle Maiſtresse, qui ne ſe laiſſe pas poſſeder, ſans que l’on ait expoſé ſa vie à de grands perils. J’expoſeray la mienne, repliqua Cyrus, en ne voulant pas perdre celuy qui me la veut oſter : mais pour me la voir encore expoſer plus noblement, donnez vous patience, Harpage : car ſi je ne me trompe, je quitteray bien toſt la guerre innocente que je fais dans ces Bois, pour une autre plus penible & plus glorieuſe. Cependant pour vous montrer que je veux eſtre equitable envers vous, comme je ſuis indulgent envers Aſtiage ; sçachez que tout autre que vous qui m’euſt fait une ſemblable propoſition, ne me l’euſt pas faite ſans eſtre puny : mais pour vous, Harpage, qui n’avez pas voulu m’oſter la vie, je ne veux point eſcouter une vertu ſi ſevere : tant s’en faut, je veux vous proteger ; je veux vous preſenter au Roy mon pere, & à la Reine ma mere ; & je veux que cette Cour vous ſoit un Azyle inviolable : à condition toutefois, que vous ne me propoſerez plus rien qui choque ſi fort mon devoir. Je veux meſme croire, que l’excés de voſtre zele, vous a porté à me faire ces propoſitions injuſtes : & je veux me perſuader, que ſi je dois reſpecter mon Ennemy, je dois auſſi aimer celuy qui m’a garenty de ſa violence. Mais Harpage (luy dit il avec un viſage un peu plus tranquille) il eſt bon que je ne vous eſcoute pas plus long temps : car de quelque generoſité que je me pique, ce n’eſt pas ſans peine que je rejette un diſcours, qui me parle de Guerres ; de Combats ; de Victoires, & de Triomphes.
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A ces mots, ce miraculeux Enfant commença de retourner vers ſes gens : & Harpage ravy & confus de l’eſprit & de la vertu de ce jeune Prince, accepta l’offre qu’il luy avoit faite : & le ſuplia ſeulement, de sçavoir la volonté de la Reine ſa mere, auparavant qu’il paruſt à la Cour ; ce que Cyrus luy promit. Ainſi Harpage s’eſtant ſeparé de luy, ſe meſla dans la preſſé : & Cyrus s’en retourna, ſans ſonger plus à continuer ſa Chaſſe, quoy qu’il en euſt eu deſſein.

J’avois alors l’honneur d’eſtre aupres de luy, & d’eſtre deſtiné par le Roy & par la Reine, à avoir un ſoin particulier de ſa conduitte : & Feraulas que vous voyez icy, n’eſtant âgé que de deux ans plus que Cyrus, ſervoit ſeulement à ſes plaiſirs ; comme eſtant tres propre à le divertir ; & comme l’ayant touché d’une inclination fort eſtroite. Feraulas donc, qui ne l’abandonnoit preſque jamais, s’aperçeut le premier, que Cyrus avoit quelque choſe en l’eſprit : ſi bien que s’aprochant de moy, qui n’avois pas pris garde, Seigneur, me dit il, le Prince me ſemble bien reſveur & bien melancolique ; d’où peut venir ce changement ? Je ne sçay, luy dis-je, & je ne voy pas qu’il ait eu nulle avanture faſcheuse en cette Chaſſe. Peut-eſtre, me dit il, qu’un homme que j’ay veû qui luy a parlé aſſez long temps en particulier, luy aura apris quelque choſe qui le faſche. Comme nous en eſtions là, Cyrus s’eſtant aproché de moy ; Chriſante, me dit il, j’ay quelque affaire à vous communiquer. Tous les ſiens qui l’entendirent s’eſloignerent auſſi toſt de nous ; & le Prince commença de me parler bas. Mais, Seigneur, pour ne vous arreſter pas plus long temps ſur cét endroit de ma narration, le Prince me dit tout ce qu’Harpage luy avoit dit, & tout ce qu’il luy avoit reſpondu : & il me le dit avec
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tant d’eſprit, tant de ſagesse, & tant de generoſité, que j’en fus ſurpris, & que je le regarday comme un prodige. Quand il m’exageroit la joye qu’il avoit euë, lors qu’Harpage luy avoit offert une Armée de trente mille hommes à commander, l’on euſt preſque dit qu’il n’eſtoit pas bien aiſe de l’avoir refuſé : Mais quand il venoit en ſuitte à repreſenter la douleur qu’il avoit ſentie, en aprenant qu’il ne luy eſtoit pas permis d’accepter ce qu’on luy offroit ; il donnoit auſſi de la pitié, en donnant de l’admiration : & je ne penſe pas que depuis qu’il y a des Hommes, & des Hommes illuſtres, il y en ait jamais eu un de cét âge-là, qui en une rencontre auſſi delicate, ait agy avec tant de prudence, ny tant de generoſité. Il ſe repentit meſme d’avoir promis à Harpage de le proteger, & de le preſenter à la Reine ſa mere : car, diſoit il, ſi elle ne sçait pas la cruauté d’Aſtiage elle s’en affligera : & je ſerois bien marry de luy cauſer cette douleur. Enfin Chriſante, me dit il, c’eſt à vous à me dire ſi j’ay bien fait ; & à me conſeiller ce que je dois faire. Car, adjouſta t’il, je me fierois peut-eſtre bien à mon courage, s’il s’agiſſoit de combattre quelque redoutable Ennemy : mais il n’eſt pas juſte que je me fie en ma prudence, en un âge où l’experience ne luy a encore rien apris. Comme il eut ceſſé de parler, je le loüay autant qu’il meritoit de l’eſtre : & je luy dis que tout ce qu’il avoit dit eſtoit bien dit : mais que pour ce qui eſtoit de faire un ſecret à la Reine, de ce qu’Harpage luy avoit apris, je ne le jugeois pas à propos. Chargez vous donc de cette Commiſſion, me reſpondit il, car pour moy, je vous advoüe, que je ne puis me reſoudre de luy dire une choſe ſi faſcheuse à sçavoir pour elle. Je luy accorday ce qu’il me demandoit : &
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comme nous fuſmes retournez à Perſepolis, il s’en alla droit à l’Apartement du Roy, pour me donner le temps d’àller à celuy de la Reine. Je fus donc aprendre à cette ſage Princeſſe, la rencontre du Prince ſon fils, dont elle reçeut beaucoup de déplaiſir & beaucoup de ſatisfaction : car elle euſt bien voulu que ce jeune Prince euſt touſjours ignoré la cruauté d’Aſtiage : mais voyant auſſi comme il en avoit uſé ; elle ſe conſoloit de ce qui eſtoit advenu, & s’abandonnoit à la joye : voyant qu’elle avoit un fils ſi bien nay & ſi admirable. Cependant apres avoir bien examiné l’eſtat des choſes ; elle trouva qu’il faloit obliger Cyrus à ne dire rien de ce qu’il sçavoit au Roy ſon Pere, puis que ce ſeroit l’affliger inutilement, pour une choſe paſſée. Que pour Harpage, il eſtoit ſans doute juſte de le proteger : & que de plus, il eſtoit neceſſaire de taſcher de le retenir en Perſe, par l’eſperance qu’il luy faloit donner, de faire ſa paix avec Aſtiage. Car, diſoit cette vertueuſe Princeſſe, encore que le Roy mon Pere ſoit injuſte, je ſuis pourtant toujours ſa fille : c’eſt pourquoy je dois ſonger à ſon repos, autant que je le pourray. Et c’eſt pour cela, pourſuivoit elle, qu’il ne faut pas renvoyer Harpage meſcontent : car s’il eſt vray qu’il ait trente mille hommes en ſa diſposition ; il pourroit allumer la guerre civile en Medie, & deſoler mon Païs. Il vaut donc mieux luy donner un Azyle en cette Cour, que de le renvoyer dans une autre : dont le Prince profiteroit peut-eſtre de nos malheurs, & des intelligences de cét homme violent & irrité, aux deſpens de ma Patrie. Helas ! diſoit elle encore, qui vit jamais une advanture pareille à la mienne ? Harpage comme voulant faire la guerre au Roy mon Pere, doit eſtre
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mon ennemi : mais comme n’ayant pas tué mon fils, lors qu’on le luy commanda ; il merite que je le protege. Le Roy des Medes comme m’ayant donné la vie, me demande de la tendreſſe & de l’amitié : & comme l’ayant voulu oſter à mon fils, il faut que j’aye, ſi je l’oſe dire, de l’horreur & de la haine pour luy. Et comment Chriſante, me diſoit elle, accorderons nous toutes ces choſes ? comment ſatisferons nous, la Nature & la Raiſon ! Mais enfin apres avoir bien exageré cette affaire, & bien examiné ce qu’elle feroit : nous reſolûmes qu’elle obligeroit le Roy ſon mary à proteger Harpage, comme un de ſes anciens ſerviteurs à elle, que le Roy ſon Pere avoit exilé pour quelque autre ſujet qu’il faudroit inventer. Que l’on taſcheroit d’arreſter Harpage en Perſe, le plus long temps que l’on pourroit, de peur qu’il n’allaſt faire la guerre au Roy des Medes : Mais qu’on l’obligeroit à demeurer à la campagne, & à ne paroiſtre point à la Cour ; de peur qu’Aſtiage ne s’en offençaſt, s’il sçavoit qu’on donnaſt retraite à ceux qu’il chaſſe. Et que de mon coſté, j’apporterois un ſoin particulier à empeſcher que cét homme n’aprochaſt le jeune Cyrus, & ne luy fiſt enfin changer de penſée. La choſe s’executa comme elle avoit eſté reſoluë : & apres que le Reine eut extraordinairement carreſſé le Prince ſon fils, & qu’elle l’eut infiniment loüé, de l’action qu’il avoit faite ; elle reçeut Harpage fort civilement ; le preſenta en particulier au Roy ſon Mary ; l’envoya en ſuitte à une des plus belles Maiſons du Roy ; y donna ordre à ſa ſubsistance ; & l’entretint touſjours d’eſpoir, durant tout le temps qu’il y fut.

Cependant comme Aſtiage ne s’eſtoit jamais entierement affermy, en l’opinion qu’il avoit euë, que
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les menaces des Dieux ne ſeroient point ſuivies de mauvais effets ; il avoit touſjours des Eſpions à Perſepolis, qui l’advertirent de l’arrivée, & du ſejour d’Harpage en Perſe, ſans que nous ayons pû sçavoir, par où ils l’avoient pû découvrir. Le Roy des Medes sçeut bien toſt qu’il avoit eſté reçeu favorablement ; & que meſme il avoit parlé au Prince dans la Foreſt ; car depuis, quelques Perſans le reconnurent, & le publierent. Il sçeut de plus, que toute la Province des Paretacenes, dont Harpage avoit eu le Gouvernement, luy eſtoit fort affectionnée : qu’elle ſe ſousleveroit facilement, s’il en avoit l’intention : & que meſme depuis peu, il s’y eſtoit fait quelques aſſemblées ſecrettes, dont il ignoroit la cauſe. Si bien que par toutes ces nouvelles, qui luy venoient de divers lieux tout à la fois ; & par ſon temperament craintif, il retomba dans ſes premieres frayeurs, & dans ſes premieres inquietudes. Il r’aſſembla donc les Mages ; ils conſulterent de nouveau, & les Aſtres, & les Dieux ; ils firent des prieres & des Sacrifices ; & apres toutes ces choſes, ils dirent à Aſtiage, qu’ils ne pouvoient ſans manquer à la fidelité qu’ils luy devoient, luy celer que tout ce qu’ils avoient veû & obſervé dans les Eſtoiles ou dans les Victimes, ne leur parloir que de revolution & de changement : & que ſans doute l’on en verroit bien toſt des marques. Il n’en faloit pas davantage, pour exciter le trouble en l’ame d’un Prince, qui eſtoit touſjours diſposé à le recevoir : & qui d’ailleurs voyoit, ce luy ſembloit, deſja quelque apparence, à ce que les Mages luy diſoient. Ciaxare qui n’eſtoit que Roy de Capadoce en ce temps là, n’avoit qu’une fille : de ſorte que ce Prince defiant voyoit bien que ſi le jeune Cyrus avoit de mauvais deſſeins, il les pouvoit
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executer plus facilement que s’il euſt eu un fils : eſtant certain que les Peuples aiment ordinairement mieux avoir un Roy qu’une Reine. De plus, Harpage eſtant refugié en Perſe, & ayant autant d’intelligences dans ſes Eſtats qu’il y en avoit, il eſtoit à croire que les choſes n’en demeureroient pas là. Tant y a Seigneur, qu’Aſtiage craignant tout ; & prevoyant non ſeulement ce qui vray-ſemblablement pouvoit arriver, mais apprehendant encore les choſes impoſſibles ; il ſe retrouva plus malheureux, qu’il n’avoit jamais eſté. La Reine de Perſe fut bien toſt informée des inquietudes du Roy ſon Pere : car comme il avoit des Eſpions à Perſepolis, elle avoit des amis à Ecbatane, qui l’en advertirent à l’heure meſme ; & qui en luy rendant cét office, luy cauſerent beaucoup de douleur. Elle me fit la grace de me deſcouvrir la crainte qu’elle avoit, qu’Aſtiage ne ſe laiſſast perſuader par ſa paſſion, de ſuivre quelque conſeil violent : & de chercher les voyes de ſe deffaire du jeune Cyrus : car enfin l’exemple du paſſé luy faiſant aprehender l’advenir, rendoit ſa crainte bien fondée. Je la r’aſſeurois neantmoins, autant qu’il m’eſtoit poſſible : mais comme elle a beaucoup d’eſprit, il n’eſtoit pas aiſé de s’oppoſer abſolument à ſon opinion : eſtant certain qu’il y avoit ſujet d’aprehender qu’Aſtiage ne ſe portaſt aux dernieres extremitez, par quelque voye cachée, que nous ne pouvions pas prevoir preciſément. Cependant la Reine m’ordonna de prendre garde de plus prés au Prince ſon Fils ; & de l’empeſcher d’aller à la Chaſſe autant que je le pourrois : ſans pourtant luy apprendre la cauſe de ce changement : eſtant à croire, que ſi Aſtiage faiſoit quelque entrepriſe contre ſa
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vie, ce ſeroit pluſtost en une ſemblable occaſion qu’en toute autre.

Je luy promis donc de ſuivre ſes ordres, que je n’eus pas grand peine à exécuter : car depuis quelque temps, Cyrus eſtoit devenu melancolique : & ce qui le divertiſſoit autrefois, ne faiſoit plus que l’ennuyer. Neantmoins comme il eſt naturellement fort complaiſant, je ne m’aperçeus de ce que je dis, que lors que par les ordres de la Reine, je commençay de l’obſerver plus exactement. Car comme il voulut un jour aller à la Chaſſe, pluſtost par couſtume & par bien-ſeance, que par aucun plaiſir qu’il y priſt ; je luy dis que j’avois un conſeil à luy donner en cette rencontre, que je le ſuppliois de recevoir favorablement. Et comme il m’eut aſſeuré, qu’il ſuivroit touſjours mes advis ſans repugnance ; je luy dis que la Chaſſe qui dans ſa premiere jeuneſſe, avoit eſté ſon occupation ; ne devoit plus eſtre que ſon divertiſſement : & qu’ainſi il y falloit aller un peu moins ſouvent, qu’il n’avoit accouſtumé. Vous avez raiſon Chriſante, me dit il en m’interrompant, il y a deſja long temps que je prie Feraulas, de m’aider à trouver les moyens de m’occuper plus noblement Seigneur, luy dis-je, Feraulas eſt ſans doute digne de l’honneur que vous luy faites de l’aimer, & de luy demander des conſeils ; mais en cette rencontre, je penſe qu’il n’a pas eu grand peine à trouver les voyes de vous faire employer en autre choſe, les heures que vous aviez accouſtumé de donner à la Chaſſe. Chriſante, me dit il, cela n’eſt pas ſi aiſé que vous penſez. Comme nous eſtions là, le Roy envoya querir Cyrus, & cette partie de Chaſſe fut rompuë, comme noſtre converſation. Quelques jours apres le Roy partit pour un voyage d’un mois, qu’il eſtoit
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obligé de faire ; & laiſſa la Reine & le Prince à Perſepolis, avec ordre d’y attendre ſon retour. Auſſi toſt qu’il fut party, Cyrus n’allant plus du tout à la Chaſſe, & paroiſſant touſjours plus triſte ; je me mis à preſſe Feraulas de m’aprendre la cauſe de cette melancoile : mais d’abord il ne voulut rien dire, de ce que le Prince luy avoir dit. Toutefois je le preſſay tant, qu’à la fin il me confeſſa, que Cyrus s’ennuyoit de l’oyſiveté de ſa vie, & qu’il s’en eſtoit pleint à luy. Depuis cela, le Prince devint d’une humeur ſi ſombre, qu’il n’eſtoit pas connoiſſable ; cét air galant & enjoüé, qui le faiſoit adorer des Dames, l’avoit abſolument abandonné ; la Chaſſe n’avoit plus de par en ſon eſprit ; l’eſtude luy donnoit du chagrin ; il ne s’occupoit plus, ny à lancer un javelot, ny à tirer de l’Arc, comme il avoit accouſtumé ; & la ſolitude eſtoit la ſeule choſe qu’il ſembloit aimer. La Reine eſtant en une peine extréme de ce changement, luy en parla diverſes fois : mais il luy reſpondit touſjours, que quelques legeres incommoditez, faiſoient cét effet en luy ; & qu’il l’a ſuplioit de ne s’en inquieter pas davantage. Harpage cependant, ſoulageoit touſjours les ennuis qu’il avoit dans ſon Deſert, par l’eſpoir qu’il conſervoit en ſon Cœur, que Cyrus s’avançant en âge, pourroit peut-eſtre devenir plus ſensible à l’ambition qu’à la juſtice ; & luy donner les moyens d’achever ce qu’il avoit projetté. Les choſes eſtoient en ces termes, lors que voyant un jour le Prince encore plus chagrin qu’à l’accouſtumée, & remarquant qu’il n’y avoit point d’occupations, ny de divertiſſemens qu’il n’euſt refuſez ; Seigneur, luy dis-je, juſques à maintenant, vous m’avez touſjours fait l’honneur de me croire, quand j’ay pris la liberté de vous advertir
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de quelque choſe, que vous ne pouviez pas sçavoir, dans un âge ſi peu avancé que le voſtre : mais aujourd’huy que je vous voy mener une vie ſi differente & ſi eſloignée de celle que vous meniez autrefois ; je ne puis que je ne vous en demande la cauſe. Ne m’avez vous pas dit aſſez ſouvent, me reſpondit il, que les occupations des Enfans, ne devoient plus eſtre celles des hommes ? Je vous l’ay dit Seigneur, luy dis-je : mais il y a bien de la difference, entre ne faire plus ce que font les Enfans, & ne faire rien du tout. Il eſt vray Chriſante, me reſpondit le Prince, que ſi je ne faiſois touſjours, que ce que je fais preſentement, je ſerois indigne de vivre : mais le malheur de ma condition, veut que j’aye beſion de cét intervale, pour chercher les voyes de changer de vie. Quoy Seigneur, luy dis-je, vous parlez du malheur de voſtre condition, comme ſi vous n’eſtiez pas nay Fils d’un Grand Roy, & d’une Grande peine, que la Fortune favoriſe de telle ſorte, qu’ils ſont adorez de tous leurs Subjets, & reſpectez de tous leurs Voiſins. Vous, dis-je, qui pouvez prevoir ſans crime, que vous ſerez un jour poſſesseur d’un grand Royaume, où la Paix eſt ſi ſolidement eſtablie, que rien ne l’en sçauroit bannir. Vous, dis-je, enfin, que les Dieux ont fait naiſtre, avec tant de rares qualitez ; Vous de qui l’eſprit eſt grand ; de qui l’ame eſt genereuſe ; de qui les inclinations ſont nobles ; de qui la ſanté & la vigeur ſont incomparables ; & de qui l’adreſſe du corps, ſecondant les genereux mouvemens du cœur, peut vous faire executer facilement, les actions les plus Heroïques. Quand je ſerois tout ce que vous venez de dire, me reſpondit bruſquement Cyrus,
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à quoy me ſerviroit cette diſposition à faire de grandes choſes ? Et s’il eſt vray que les Dieux ayent mis en moy, quelqu’une des qualitez neceſſaires, pour les actions peu communes ; ne ſuis-je pas le plus malheureux des hommes, de ſembler eſtre deſtiné, à paſſer toute ma vie dans une oyſiveté honteuſe ; qui, ſi j’y demeurois touſjours, feroit douter au Siecle qui ſuivra le noſtre, ſi Cyrus auroit eſté ? Non non, Chriſante, je ne ſuis pas ſi heureux que vous penſez ; particulierement depuis le jour qu’Harpage me parla dans la Foreſt, j’ay ſouffert des choſes qui vous ſeroient pitié ſi vous les sçaviez ; & que je vous diray, ſi vous me promettez de m’eſtre fidelle & de me ſervir. Seigneur, luy dis-je, je ne puis jamais manquer de fidelité, non pas meſme à mes ennemis : mais je ne puis non plus vous promettre de vous ſervir que dans les choſes juſtes. Je n’en veux pas davantage, me dit il, & alors me regardant d’une façon toute propre à gagner le cœur des plus Barbares ; Mon cher Chriſante, pourſuivit il, ſi vous sçaviez le martyre ſecret que j’ay ſouffert depuis long temps, je vous donnerois de la compaſſion. Car enfin, Harpage m’a propoſé d’aller à la guerre, & je l’ay refuſé. Vous en repentez vous, Seigneur ? luy dis-je en l’interrompant : Non, me dit il, mais cela n’empeſche pas, que ce ne me ſoit une avanture bien faſcheuse, de voir qu’apres tout, il y a un Homme au monde, qui m’a voulu porter à une choſe difficile, ſans que je l’aye acceptée. Et à n’en mentir pas, ſi j’avois ſuivy mon inclination, je n’aurois pas eſté huit jours apres cette faſcheuse avanture, ſans aller chercher la guerre, en quelque endroit de l’Univers ; pour luy faire voir, que ſi je ne voulus pas faire celle qu’il me propoſoit, ce fut parce que je la trouvay injuſte, &
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non pas parce qu’elle me parut dangereuſe. Car qui sçait, me dit il, ſi Harpage dans le fond de ſon cœur, ne me ſoubçonne pas pluſtost de foibleſſe, qu’il ne me louë de moderation ? Je ſuis dans un âge, où cette vertu peut eſtre raiſonnablement ſuspecte ; & je ne ſeray jamais en repos, que je ne l’aye juſtifiée, par une autre dont à mon advis, la pratique eſt un peu plus perilleuſe. Tant y a, me dit il, Chriſante, je ſuis las de mon oyſiveté ; & je ne puis comprendre, pourquoy vous m’avez eſlevé comme vous avez fait, pour ne vouloir exiger de moy que ce que je fais. L’on m’a dit dés que j’ay ouvert les yeux, qu’il faloit eſtre infatigable ; que la molleſſe eſtoit un deffaut ; l’on m’a appris en ſuitte, que la valeur eſtoit une qualité eſſentiellement neceſſaire à un Prince : après l’on m’a enſeigné comment il faloit combattre : & comment il faloit ſe ſervir d’un Arc, d’un Javelot, d’un Bouclier, & d’une Eſpée : Mais à quoy bon toutes ces choſes, ſi je les laiſſe inutiles ? à quoy bon eſtre infatigable, ſi je paſſe toute ma vie, dans la tranquilité de la Cour ? à quoy bon eſtre nay avec quelque valeur, ſi je ſuis dans une paix continuelle ? à quoy bon avoir de l’adreſſe, ſi je n’ay à combatre que des Beſtes, qui ne sçavent que ce que la Nature leur a enſeigne ? Enfin Chriſante, (pour ne vous déguiſer pas mes ſentimens) en me diſant tout ce que l’on m’a dit, & en m’aprenant tout ce que l’on m’a apris ; il me ſemble que l’on m’a aſſez authoriſé pour achever de faire ce que j’ay reſolu, auſſi toſt que j’en auray trouvé les moyens. Et que voulez vous faire ? luy dis-je ; Je veux, me reſpondit il, quitter la Cour ; m’en aller paſſer en Aſſirie ; & de là en Phrigie ; où l’on m’a dit qu’il y a guerre :
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Et puis que vous voulez que je vous parle avec ſincerité ; je veux m’inſtruire par les voyages ; je veux m’eſprouver dans les occaſions ; je veux me connoiſtre moy meſme ; & s’il eſt poſſible, je veux me faire connoiſtre à toute la Terre. Ce deſſein eſt grand, luy reſpondis-je, & ne peut partir que d’une Ame toute noble : Mais, Seigneur, il ne faut pas l’executer legerement. Je ne sçay pas ſi je le pourray executer, me reſpondit il, car la Fortune a ſa part à toutes choſes : mais je sçay bien que je feray tout ce qui ſera en mon pouvoir pour cela. Hé ! de grace, adjouſta ce Prince, n’entreprenez pas de m’en deſtourner : car tout ce que vous pourriez me dire, ſeroit abſolument inutile. Je sçay le reſpect que je dois au Roy & à la Reine ; & je sçay de plus, que j’ay une tendreſſe inconcevable pour l’un & pour l’autre ; mais apres tout, la gloire m’arrache d’aupres d’eux ; & ſoit que vous y conſentiez, ou que vous n’y conſentiez pas ; croyez mon cher Chriſante, que je trouveray les voyes de faire ce que je veux, ou que la mort ſera le ſeul obſtacle qui m’en pourra empeſcher. Cyrus prononça toutes ces paroles, avec une action ſi animée ; & avec tant de marques d’une veritable ardeur heroïque ; que je fus quelque temps à le conſiderer, ſans pouvoir luy reſpondre. Ses yeux eſtoient plus brillans qu’à l’accouſtumée ; ſon teint en eſtoit plus vermeil ; & il m’aparut quelque choſe de ſi grand & de ſi divin en toute ſa Perſonne, & quelque choſe de ſi ferme en tous ſes diſcours ; que je n’oſay le contredire ouvertement. Je l’advouë, j’eus du reſpect pour cette Vertu naiſſante ; & je ne pûs me reſoudre, de combattre ce que j’admirois. Enfin je luy demanday huit jours, pour ſonger à ce que j’avois à faire, ne voulant
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rien faire en tumulte, dan une choſe ſi importante : j’eus bien de la peine à les obtenir ; car il avoit reſolu de partir, durant le voyage que Cambiſe eſtoit allé faire, pour viſiter la Frontiere qui regarde la Medie, où les Peuples s’eſtoient pleints de la violence de leur Gouverneur.

Or, Seigneur, je me trouvay eſtrangement embarraſſé en cette rencontre ; je voyois par les advis que la Reine recevoit tous les jours d’Ecbatane, que les frayeurs d’Aſtiage augmentoient, au lieu de diminüer ; & qu’ainſi il eſtoit preſque indubitable que ce Pince violent, deffiant, & ſcrupuleux, ſe porteroit à faire perir Cyrus, ou à declarer la guerre à la Perſe ; & que le quel que ce fuſt des deux, c’eſtoit une choſe qu’il ſeroit bon d’éviter s’il eſtoit poſſible. Pendant cela, je propoſay avec adreſſe à la Reine, que je voyois touſjours plus inquietée, des advis qu’elle recevoit ; de perſuader au Roy ſon Mary, d’envoyer le Prince ſon Fils voyager inconnu, afin de s’inſtruire dans les Païs Eſtrangers ; & de laiſſer paſſer en meſme temps, une conſtellation ſi maligne. Mais elle me reſpondit, que Cambiſe eſtant perſuadé que les mœurs des Perſans eſtoient generalement parlant, plus vertueuſes que celles des autres Peuples, il n’y conſentiroit jamais ; à moins que de luy dire la preſſante raiſon qu’il y devoit obliger. Mais que pour celle là, elle advoüoit que dans le reſpect qu’elle avoit pour le Roy ſon Pere, elle ne pouvoit ſe reſoudre à la luy apprendre. Je vis bien neantmoins à travers beaucoup d’autres choſes qu’elle m’oppoſa qu’elle euſt bien voulu que le Prince ſon Fils euſt eſté eſloigné d’elle, le jugeant ſi expoſé ; mais la tendreſſe maternelle, jointe à ce qu’elle ne vouloit pas aprendre au Roy ſon Mary, la cruauté du Roy ſon
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Pere ; faiſoit qu’elle ne conſentoit pas abſolument au départ de Cyrus. Car elle voyoit bien, que ſelon les apparences, cela devoit produire un bon effet : ſupposé que l’on déguiſast ſi bien Cyrus, & que l’on cachaſt ſi bien ſa route, qu’il ne peuſt pas eſtre ſuivy, par les Eſpions qu’Aſtiage avoit dans Perſepolis, & que l’on ne connoiſſoit pas. Elle voyoit de plus, que comme le Roy des Medes eſtoit fort vieux, & fort changeant en ſes opinions ; il eſtoit à croire que pendant le voyage de ce jeune prince, il pourroit arriver qu’il mourroit, ou qu’il ſe gueriroit de ſes aprehenſions ; aprenant que celuy qu’il redoutoit ſi fort, bien loing de ſe mettre à la teſte d’une Armée pour luy faire la guerre, s’en ſeroit allé voyager, ſans ſuitte & ſans train, proportionné à ſa condition. Mais quoy que la Reine connuſt toutes ces choſes, & les advoüaſt ; la veuë de ſon Fils luy eſtoit ſi chere, qu’elle ne pouvoit prendre cette fâcheuſe reſolution, quelque neceſſaire qu’elle la viſt eſtre. Voyant donc dans ſon eſprit tous ces ſentimens ; & connoiſſant en effet, que le deſſein que Cyrus avoit formé, par le ſeul deſir de la gloire ; eſtoit le ſeul que l’on pouvoit prendre par prudence, pour ſa conſervation, & pour maintenir la paix entre deux grands Royaumes ; je me reſolus ſans rien deſcouvrir au Prince, des motifs qui me portoient à conſentir à ce qu’il vouloit, de favoriſer ſa fuite, & d’eſtre moy meſme le compagnon de ſa fortune, & le teſmoin de cette vertu, dont j’attendois de ſi grandes choſes. Et certes ce ne fut pas ſans raiſon : que je luy cachay les ſujets de crainte que nous avions pour ſa vie, s’il demeuroit plus long temps en Perſe ; puis qu’il eſt certain, que s’il euſt sçeu la verité, il euſt bien toſt changé de reſolution ; &
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n’euſt jamais conſenty à quitter le Nom de Cyrus, pour prendre celuy d’Artamene, comme je le luy conſeillay. De vous dire, Seigneur, quelle fut la joye de ce jeune Prince, lors que l’eſtant allé trouver dans ſa Chambre, je luy apris que je m’eſtois laiſſé vaincre, & perſuader ce qu’il vouloit, pourveu qu’il me promiſt que durant le voyage qu’il alloit entreprendre, il defereroit touſjours quelque choſe à mes prieres, je n’aurois jamais fait ; eſtant certain que je n’ay veû de ma vie tant de marques de ſatisfaction en perſonne, qu’il en parut en ſes yeux. Ha ! Chriſante, s’écria t’il en m’embraſſant, apres ce que vous faites aujourd’huy pour moy, ne craignez pas que je vous refuſe jamais rien : allons ſeulement, allons ; & du reſte ne vous en mettez pas en peine ; car tant que vous ne me deffendrez pas les choſes juſtes & glorieuſes, je ne vous deſobeïray jamais. Enfin, Seigneur, pour n’abuſer pas de voſtre patience, nous reſolusmes Cyrus & moy, que le ſeul Feraulas, auquel il n’avoit pas caché ſon deſſein, & deux hommes pour le ſervir, ſeroit tout ce que nous menerions. Pour ce qui eſtoit de noſtre ſubsistance, nous priſmes tout ce que le Prince avoit de Pierreries, qui n’eſtoient pas en petit nombre : car encore que noſtre Nation face profeſſion ouverte, de meſpriser les choſes ſuperfluës, & trop magnifiques ; la Reine qui ſuivant la couſtume de ſon Païs, en avoit aporté une quantité prodigieuſe ; en avoit donné la meilleure partie à Cyrus ; dont il ne ſe ſervoit toutefois, que pour les Feſtes publiques, & dans les grandes ceremonies ; afin de ſe partager ; entre la magnificence Medoiſe, & la moderation Perſienne, de peur d’irriter l’une ou l’autre de ces deux Nations.

Nous priſmes donc toutes ces Pierreries ; & le
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Prince ayant feint de vouloir aller la Chaſſe, avec peu de monde ; nous fiſmes durer cette Chaſſe juſques à la nuit ; & nous eſtant eſcartez dans la Foreſt ; & retrouvez à un rendez-vous, que nous nous eſtions donné ; nous nous miſmes en chemin ; & commençaſmes un voyage, dont les admirables fuites m’eſpouventent, toutes les fois qu’elles me repaſſent dans la memoire. Mais auparavant que de partir, le Prince eſcrivit au Roy ſon Pere, pour luy demander pardon, de ſortir de ſes Eſtats ſans ſon congé : il eſcrivit auſſi à la Reine ſur le meſme ſujet ; & donna meſme ordre, ſans m’en rien dire, que l’on portaſt un Billet à Harpage ; dans lequel il luy diſoit, qu’il verroit bien toſt par quels ſentimens il avoit agi, lors qu’il avoit refuſé ſes offres. Pour moy, je ne creus pas qu’il fuſt à propos que j’eſcrivisse à la Reine, de peur que ce que j’eſcrirois ne fuſt veû du Roy ; qui auroit pû comprendre par là, ce que la Reine ne vouloit pas qu’il sçeuſt. Enfin, Seigneur, Cyrus ceſſa d’eſtre Cyrus ; & ce ne ſera plus que ſous le Nom d’Artamene, que vous apprendrez les merveilleuſes choſes qu’il a faites. Apres avoir campé dans les Foreſts durant trois jours, où nous changeaſmes d’habillemens, & marché durant trois nuits ; nous arrivaſmes bien toſt à la Suſiane, que nous traverſasmes ; ce chemin nous ſemblant plus ſeur que nul autre, pour entrer dans l’Aſſirie ; de qui, comme vous sçavez, Babilone eſt la Capitale ; Ville qui eſtoit alors en la plus grande ſplendeur, où jamais Ville ait eſté. Mais, Seigneur, ce n’eſt pas icy où j’en dois parler ; & comme tous ceux qui m’eſcoutent, à la reſerve de Thraſibule, ont aidé à la deſtruire, ils n’ignorent pas ce qu’elle eſtoit. Je vous diray donc ſeulement,
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qu’encore qu’Artamene n’euſt pas fait deſſein de prendre le party des Aſſiriens contre les Phrigiens ; à cauſe que ces premiers eſtoient les anciens Ennemis d’Aſtiage ; je ne laiſſay pas de le porter à voir cette Cour là ; qui eſtoit la plus grande & la plus pompeuſe qui fuſt en toute l’Aſie.

Comme nous aprochaſmes de Babilone, Artamene reçeut un deſplaisir bien ſensible : car comme nous marchions le long de l’Euphrate, & que je luy faiſois admirer la merveilleuſe ſcituation de cette ſuperbe Ville ; que l’on a baſtie entre deux des plus beaux Fleuves du monde ; le Tigre n’eſtant gueres moins fameux que l’Euphrate ; il paſſa deux hommes aupres de nous, qui dirent que la Reine avoit eu tout à la fois, une grande joye, & une grande douleur. Or, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que Cambiſe avoit voulu que le Prince ſon Fils sçeuſt les langues des Nations les plus celebres qui ſoient au monde : luy ſemblant, diſoit il, eſtrange, qu’un Prince n’entende pas le langage de ceux dont il doit un jour recevoir des Ambaſſadeurs. Ainſi comme la Nation des Aſſiriens, eſtoit la plus fameuſe de toutes, le Prince sçavoit leur langue, & je la sçavois auſſi. Entendant donc ce que ces deux hommes dirent ; il leur demanda fort civilement en la meſme langue, quelle eſtoit cette joye & cette douleur, que leur Reine avoit reçeuë ? l’un d’entr’eux luy reſpondit, que quant à la joye, c’eſtoit que depuis huit jours, la guerre que l’on croyoit aller eſtre tres forte, entre le Roy d’Aſſirie, & le Roy de Phrigie, s’eſtoit heureuſement terminée par une Paix avantageuſe, qui avoit eſté publiée, depuis deux jours ſeulement. Mais que le lendemain, la joye de cette Grande Reine, qui gouvernoit ſeule ce grand Royaume,
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depuis la mort du Roy ſon Mary, comme eſtant effectivement à elle, quoy qu’elle euſt fait Couronner le Prince ſon Fils ; avoit reçeu un deſplaisir tres ſensible : que ce qui l’avoit cauſé, eſtoit que n’ayant que ce Fils unique, auquel elle vouloit faire eſpouser la Fille d’un Prince appellé Gadatte, dés que la Paix avoit eſté concluë ; & laquelle il ne pouvoit aimer ; il s’eſtoit dérobé de la Cour, ſans que l’on euſt pû sçavoir ce qu’il eſtoit devenu. Apres que cét homme eut ſatisfait à la demande que le Prince luy avoit faite, & que je l’en eus remercié ; il pourſuivit ſon chemin & nous le noſtre. Mais venant à regarder Artamene, je le trouvay tout changé & tout melancolique ; Et quoy, Seigneur, luy dis-je en ſouriant, prenez vous un ſi grand intereſt aux choſes qui regardent la Reine Nitocris, que vous deviez partager ſon affliction ? Chriſante, me dit il, quoy que je sçache bien que cette Princeſſe eſt la gloire de ſon Sexe ; & que le bruit de ſon Nom & de ſa Vertu, m’ait donné beaucoup d’eſtime pour elle ; ce n’eſt pas toutefois, ce qui m’afflige le plus. Mais n’admirez vous point, pourſuivit il, la bizarrerie de ma fortune ? je viens pour faire la guerre, & c’eſt ſans doute moy qui fais la Paix. Je cherche un Païs de trouble & de diviſion, & j’arrive en un Païs de tranquilité & de repos. Je me prepare à entendre le bruit des Trompettes, & je n’entendray que les cris d’allegreſſe que ce Peuple fait ſans doute pour ſon bonheur. Que ſi pour me conſoler de voir l’effet d’un deſſein ſi noble differé, je veux au moins sçavoir, de quelle façon le plus puiſſant Prince d’Aſie, regne dans la plus ſuperbe Bille du Monde ; il ſe trouve que ce Prince n’y eſt plus ; & que cette Cour eſt en larmes & en deüil.
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Mais Feraulas, diſoit il en ſe tournant de ſon coſté, cette derniere choſe ne m’inquiete gueres ; & ſi l’autre ne me tourmentoit pas davantage, j’en ſerois bien toſt conſolé. Feraulas auſſi bien que moy, le conſoloit de cette petite diſgrace, que nous ne croiyons pas auſſi grande qu’il la croyoit. Cependant nous arrivaſmes dans Babilone, que nous viſitasmes avec grand ſoing : le Prince en obſerva toutes les Fortifications : & j’eſtois eſtonné de voir, avec quel jugement il parloit des choſes qu’il ne pouvoit pas meſmes avoir apriſes. Cette humeur guerriere qui le poſſedoit, faiſoit qu’il s’areſtoit bien plus à tout ce qui avoit quelque raport avec elle, que non pas aux autres choſes : il conſideroit bien plus attentivement, les prodigieuſes Murailles de cette grande Ville ; les foſſez pleins d’eau qui l’environnent ; les cent Portes d’Airain qui la ferment ; L’Euphrate qui la diviſe & qui la rend plus forte ; que non pas la magnificence du Palais des Rois ; celle de ces merveilleux jardins, que l’on a dit qui eſtoient en l’air, parce qu’ils ſont ſur les Maiſons & ſur les Murailles ; ny que celle du Temple de Jupiter Belus, qui eſt pourtant, comme vous le sçavez, une des plus rares choſes du Monde. Toutes les fois que nous nous promenions, ou que nous faiſions voyage, toutes ſes penſées n’alloient qu’à la guerre : Si je voulois prendre cette Ville, nous diſoit-il, je l’attaquerois par un tel coſté : une autrefois voyant une Plaine ; où il y avoit quelque petite eminence, il me demandoit s’il ne faudroit pas s’en rendre Maiſtre ſi l’on avoit à donner Bataille en cét endroit ? & l’on euſt dit dés ce temps là, veû la façon dont il regarda Babilone, qu’il avoit deſja deſſein de la prendre ; & qu’il sçavoit deſja
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quelque choſe, de ce qui eſt arrivé depuis. Mais comme il y avoit beaucoup à voir dans une ſi belle Ville, nous y fuſmes prés d’un mois ; pendant lequel il vit pluſieurs fois la Reine, qui certainement eſtoit une des plus Grandes Princeſſes du Monde. Elle faiſoit alors achever ce magnfiique Pont, & ce grand Ouvrage, par lequel elle changea le cours de l’Euphrate, qui depuis a donné tant de peine à Artamene : & comme malgré le deſplaisir qu’elle avoit de l’abſence du Prince ſon Fils, elle n’abandonnoit point ſon deſſein ; Nous la voyons tous les matins & tous les ſoirs, ſuivie de toute ſa Cour, aller elle meſme voir travailler & haſter un labeur, qui rendra ſans doute ſon Nom illuſtre, à toute la Poſterité. Nous viſmes ſouvent aupres d’elle Mazare Prince des Saces ; qui depuis ſe trouva eſtrangement meſlé dans les avantures de mon Maiſtre ; qui luy cauſa mille deſplaisirs, & qui luy penſa meſme couſter la vie. Artamene conſiderant un jour Nitocris, me dit en ſe tournant vers moy ; cette Princeſſe par les ſoins qu’elle prend, me donne de la confuſion : car apres tout, adjouſta t’il, c’eſt pour ſa gloire qu’elle travaille ; & je n’ay encore rien fait pour la mienne. Ne vous en inquietez pas, Seigneur, luy dis-je, puis qu’enfin vous avez encore ſi peu veſcu, que vous n’avez pas grand ſujet de pleindre le temps que vous avez laiſſé perdre ; & vous avez encore tant à vivre, que vous n’avez pas raiſon non plus, d’aprehender de n’avoir pas loiſir de faire parler de vous.

Neantmoins il falut contenter ſon impatience, & partir de Bablione ; principalement depuis qu’il eut sçeu qu’il y avoit apparence de guerre, entre les Grecs Aſiatiques, comme auſſi entre le Roy de Lydie, & celuy de
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Phrigie ; qu’on diſoit n’avoir fait la Paix avec les Aſſiriens, que pour n’avoir pas tout à la fois, tant d’ennemis ſur les bras. Mais comme je n’eſtois pas ſi haſté que luy, de l’expoſer aux perils ; je taſchay de le faire reſoudre, en attendant que ces guerres dont on parloit, fuſſent ouvertement declarées ; de voir tous ces divers Païs ſans prendre party. Ce ne fut pas ſans peine qu’il conſentit : mais le faiſant ſouvenir qu’il m’avoit promis quelque deference à mes prieres durant noſtre voyage ; il s’y reſolut ; avec beaucoup de repugnance. Nous viſmes donc ces petits Eſtats, qui ſont gouvernez par de ſi Grands hommes ; & Artamene tout imparient qu’il eſtoit, de ſe voir les Armes à la main ; ne fut pas marry de s’eſtre laiſſé perſuader. En effet il faut advoüer, que la Nation Greque a quelque choſe au deſſus de beaucoup d’autres : & que ſi elle eſtoit auſſi unie qu’elle eſt diviſée ; que ceux qui habitent leur ancien Païs, ſe fuſſent joints à ceux qui ſont en Aſie ; ils pourroient peut-eſtre bien apprendre à obeïr, à ceux qu’ils appellent Barbares. Tant y a, Seigneur, qu’apres avoir veû pluſieurs choſes, qui ſeroient trop longues à dire ; nous fuſmes à la Ville de Milet, que nous trouvaſmes toute partialiſée : les uns regrettant leur Prince que les autres avoient banny ; & les autres apprehendant qu’il ne recouvraſt ſon Eſtat, de peur d’eſtre traitez comme des rebelles. Nous viſmes en ſuitte la Ville de Mius, & celle de Prienne, qui ſont toutes deux dans la Carie : Nous fuſmes apres à Claſomene, à Phocée, & à Epheſe ; ou la beauté du Temple de Diane, penſa preſque perſuader à Artamene, que noſtre Nation avoit tort de n’en baſtir jamais ; & de n’offrir ſes Sacrifices que ſur le haut des Montagnes ; ne jugeant pas que les Ouvrages
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des hommes, puiſſent eſtre dignes d’eſtre la Maiſon des Dieux. Et certes il faut advoüer que ce Temple eſt une choſe ſi magnifique, qu’elle merite bien la reputation qu’elle a d’eſtre une des Merveilles du Monde. Nous sçeuſmes en ce lieu là, que le dernier Roy de Lydie, nommé Aliatte, & Pere de Creſus, qui regne aujourd’huy, y avoit eu beaucoup de devotion : & qu’il y avoit en effet envoyé des Offrandes ſi riches, que le Temple de Delphes n’en avoit pas qui le fuſſent davantage, quoy qu’il ſoit un des plus celebres de toute la Terre ; & qu’il ſoit meſme plus ancien que celuy d’Epheſe. Mais nous apriſmes auſſi, que les Habitans de cette fameuſe Ville, n’eſtoient pas ſi ſatisfaits de Creſus, qu’ils l’avoient eſté de ſon Pere : le bruit courant qu’il avoit deſſein de leur declarer la guerre ; ce qui fut cauſe qu’Artamene pour s’en eſclaircir y tarda quelques jours, pendant leſquels nous admiraſmes cette multitude d’eſtrangers, qui venoient en foule conſulter l’Oracle. Je voulus obliger Artamene de s’informer quel devoit eſtre le ſuccés de ſon voyage ; & quelle devoit eſtre ſa fortune, mais il ne le voulut pas : & me dit que pour luy, il croyoit que c’eſtoit teſmoigner plus de reſpect pour les Dieux, de ne vouloir pas sçavoir leurs ſecrets ; que de vouloir par une impatience inutile, penetrer ſi avant dans l’advenir. Cependant il eſt certain, que ce qui l’en empeſcha principalement, ce fut la crainte qu’il eut de ne trouver pas dans la reſponce de la Deeſſe, ce qu’il deſiroit ſi ardemment ; c’eſt à dire des occaſions de guerre & de gloire. Mais la ſuitte des choſes a bien monſtré, que ſa crainte eſtoit mal fondée : & que les Dieux qui voyoient dans ſes deſtins, ne luy pouvoient
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promettre que des Victoires & der Triomphes. Pendant que nous fuſmes à Epheſe, nous converſasmes avec beaucoup de Grecs, qui vinrent en ce lieu là, ou par curioſité, ou par devotion ; & entre les autres, Periandre Roy de Corinthe y vint inconnu, & logea en meſme lieu que nous ; ce qui lia une amitié aſſez eſtroite entre luy & moy, s’il m’eſt permis de parler ainſi d’un Souverain. Ce Sage Prince qui paſſe pour un des excellens Hommes de toute la Grece, eut tant d’inclination pour Artamene, qu’il me fit promettre, que nous paſſerions à Corinthe, ſi l’ordre de nos affaires, & la route que nous devions prendre nous le permettoit. Apres avoir donc viſité toute la Carie ; & une partie de la Lydie, comme je l’ay deſja dit, nous fuſmes en la haute & baſſe Phrigie. Nous viſmes en la premiere, la grande Ville d’Apamée ; & en l’autre le mont Ida, le Port de Tenedos, le Fleuve de Xanthe, & les déplorables ruines de Troye. Ce fut là qu’Artamene s’arreſta avec beaucoup de plaiſir ; & que ſe voyant aux meſmes lieux où le Vaillant Hector, & le redoutable Achille avoient combattu, il ne s’en pouvoit tirer ; & il paſſa des journées entieres, à regarder le Tombeau de ce dernier demi-Dieu. Mais comme depuis que nous eſtions entrez dans l’Jonie, nous avions toujours eu un homme de l’Iſle de Samos, qui ayant fort voyagé, & eſtant fort sçavant aux choſes de l’Antiquité, nous guidoit, & nous monſtroit tout ce qu’il y avoit de rare ; ce fut là qu’il penſa venir à bout de ſa patience, en luy faiſant cent queſtions & cent demandes, ſur le Siege d’Ilium. Il y reſte encore quelques ruines, de deux grands Chaſteaux de Marbre, que les flames eſpargnerent, & que le Temps a juſques
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icy reſpectez ; ce Prince les viſita, avec un plaiſir extréme : & parcourut tous les rivages, des fameux Fleuves de Scamandre, & de Simoïs. Enfin cette Terre qui a autrefois eſté arroſée de tant d’illuſtre ſang, luy ſembloit une Terre conſacrée aux Dieux ; tant il avoit de veneration pour elle. Cependant cét excellent Grec, que nous avions avec nous, luy ayant dit que Periandre, que nous avions veû dans Epheſe, n’eſtoit pas ſeul Sage en Grece ; & qu’enfin cette Nation commençoit de n’eſtre pas moins remplie d’excellens Hommes, qu’elle l’eſtoit du temps d’Agamemnon, d’Ulyſſe, & de Neſtor ; commença auſſi de mettre en ſon cœur, une forte envie d’y aller. Si bien que ne voyant pas que la guerre de Lydie, ny celle de Phrigie, s’avançaſſent fort ; je luy perſuaday de paſſer en Grece, ce que nous fiſmes : & pour commencer par ce qu’elle avoit de plus grand, nous fuſmes droit à Athenes, dont il admira la beauté, auſſi bien que celle du fameux Port de Pirée : comme l’ordre merveilleux, que les Loix d’un homme reputé ſouverainement ſage y entretenoit. Nous sçeûmes que cét excellent Homme apellé Solon s’eſtoit banny volontairement de ſon Païs pour dix ans, afin de ne changer plus rien à ſes Loix : ayant obligé ſes Citoyens par ferment, de les obſerver juſques à ſon retour. Artamene connut Piſistrate en ce lieu là, qui à ce que l’on diſoit, aſpiroit à la tyrannie. Mais durant que nous eſtions dans Athenes, il courut bruit que Solon s’eſtoit arreſté à l’Iſle de Chypre : ſi bien que j’advouë que je contribuay beaucoup, au deſſein qu’Artamene prit, d’aller en ce lieu là : tant pour voir la plus belle Iſle de la Mer Egée, & le celebre Temple de Venus ; que pour connoiſtre le plus fameux ſage
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de Grece. Nous euſmes pourtant le malheur de ne l’y trouver plus ; bien eſt-il vray qu’Artamene eut du moins l’avantage, d’y faire amitié particuliere, avec un Prince nommé Philoxipe, de grand eſprit, & de grande vertu. Mais comme je ne veux pas m’eſtendre, ſur toutes les rencontres de noſtre voyage, & que je ne le vous raconte qu’afin que vous vous eſtonniez moins, des grandes choſes que mon Maiſtre a faites, dans une ſi grande jeuneſſe ; je reſerveray pour quelques autres occaſions, pluſieurs petites avantures qu’il eut, aux divers lieux où nous paſſasmes. Ainſi ſans vous particulariſer ce grand nombre d’Iſles que nous viſmes dans la Mer Egée, je vous diray ſeulement qu’apres noſtre retour à Athenes, où mon Maiſtre avoit promis à Piſistrate de retourner ; nous fuſmes à Lacedemone, de qui le gouvernement ne luy pleut pas ; cette grande Ame ne pouvant s’imaginer, que deux Rois peuſſent compatir enſemble ; elle qui auroit trouvé toute la Terre trop petite, pour aſſouvir pleinement ſon ambition. Nous fuſmes en ſuitte à Delphes, à Argos, à Micenes, & à Corinthe, où le ſage Periandre nous reçeut magnifiquement. Car cét excellent Homme eſt perſuadé, que le droit d’Hoſpitalité, doit eſtre un des plus inviolables : & qu’ainſi l’on ne peut faire trop d’honneur aux Eſtrangers. Auſſi voulut il que la Princeſſe Cleobuline ſa Fille, de qui la beauté, la ſagesse, & le sçavoir, l’ont renduë celebre par toute la Grece, ne refuſast pas ſa converſation à Artamene : qui eſtoit devenu sçavant en la langue Grecque, qu’il pouvoit eſtre pris, pour originaire de ce Païs là. Periandre luy fit meſme entendre pour le regaller, ce fameux Muſicien nommé Arion, que de l’Iſtme de Corinthe, à porté ſa reputation
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par toute la Terre ; tant pour l’excellence de ſon Art, que pour le Dauphin qui le ſauva, comme vous l’avez sçeu ſans doute.

Je ne m’amuſe pas, Seigneur, à vous dire que nous viſmes mille belles choſes pendant ce voyage, que mon Maiſtre remarqua, avec beaucoup de jugement ; & qu’il profita de tout ce qu’il y avoit de bon, dans les mœurs ou dans les couſtumes, de tous ces Peuples differens que nous viſitames : eſtant aiſé de connoiſtre, par le grand nombre des vertus qu’il poſſede, que c’eſt une acquiſition qu’il a faite en plus d’un lieu. Mais je vous diray enfin, que Corinthe ayant un Port où l’on aborde de toutes parts ; nous sçeûmes que la guerre de Lydie & de l’Jonie eſtoit declarée : & qu’apres que cét orage avoit ſi long temps grondé, il eſtoit fondu ſur ces deux Provinces. Si bien qu’Artamene impatient qu’il eſtoit, de ſe voir des ennemis à combattre ; ſe reſolut de s’en aller jetter dans Epheſe, pour la deffendre contre Creſus qui l’attaquoit : voulant du moins, dit il à Periandre en prenant congé de luy, recompenſer en quelque ſorte les Grecs Aſiatiques, de la civilité qu’il avoit rencontrée, parmy les veritables Grecs. Ainſi Periandre nous ayant fait trouver un Vaiſſeau bien equipé, nous nous miſmes à la voille, avec un vent tres favorable. Artamene croyant avoir bien toſt une occaſion de mettre en pratique, cette valeur prodigieuſe, que la Nature luy à donné, & que le deſir de la gloire, a porté à un ſi haut point ; eſtoit dans une joye qui n’eſt pas imaginable : Mais la Fortune qui eſtoit laſſe de le faire attendre ſi long temps, les occaſions de ſe ſignaler ; luy en donna une qu’il n’attendoit pas ; & qui penſa luy eſtre bien funeſte.
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Car tout d’un coup, un de nos Mariniers cria, qu’il voyoit quatre voilles à la Mer qui venoient ſur nous : & que ſi l’on n’y prenoit garde, ces quatre Vaiſſeaux auroient bien toſt joint le noſtre. A cét advis, le Pilote obſerva ce qu’on luy monſtroit : & plus eſtonné que le premier, il cria que ſans doute c’eſtoit le vaillant Corſaire qui nous venoit inveſtir. Pardonnez moy genereux Thraſibule, dit alors Chriſante en interrompant ſon recit, ſi je ſuis contraint pour ſuivre ma narration exactement, de vous donner un Nom que vous avez rendu ſi redoutable, ſur toutes les Mers où nous avons paſſé. Non non, luy dit Thraſibule, je ne trouveray point mauvais, que vous me donniez un Nom, que ma mauvaiſe fortune m’a fait porter : & que peut-eſtre mon bonheur à rendu aſſez conſiderable, ſur la Mer Egée, ſur l’Heleſpont, & ſur le Pont Euxin ; pour en avoir oſté toute l’infamie qui ſuit la qualité de Pyrate. Continuez donc voſtre recit ; & ne cachez pas la moindre circonſtance, d’une des plus grandes actions de la vie d’Artamene : quoy que je sçache qu’il en a fait d’admirables. Chriſante voyant que Thraſibule avoit ceſſé de parler ; & que tous ces Princes renouvelloient leur attention, par ce qu’ils venoient d’entendre reprit ainſi la parole. Ce Pilote donc, ayant aſſeuré que c’eſtoit le vaillant Corſaire, qui nous venoit inveſtir ; ſans attendre d’autre commandement, voulut changer ſa route, & taſcher d’éviter la rencontre d’un Ennemy accouſtumé à vaincre : & de qui les forces eſtoient tant au deſſus des noſtres. Mais Artamene ne s’en fut pas ſi toſt aperçeu, qu’entrant en une
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colere eſtrange, il prit ſon Eſpée d’une main, & luy arracha le Timon de l’autre. Non non, luy dit il, tu ne ſeras pas le Maiſtre du vaiſſeau : & ſi tu ne veux me conduire droit aux Ennemis, je vay te jetter dans la Mer, ou te paſſer mon Eſpée au travers du corps. Cét homme ſurpris auſſi bien que moy, d’un diſcours ſi violent, ſe jetta à ſes pieds ; & luy dit qu’il ne penſoit pas qu’il vouluſt aller vers des Ennemis, qu’il n’eſtoit pas permis d’eſperer de vaincre. Fais ſeulement ce que je veux, luy reſpondit Artamene, & laiſſe le ſoing du reſte, à la conduite des Dieux & mon courage. Entendant parler le Prince de cette ſorte ; & ayant apris des Mariniers, combien le fameux Corſaire eſtoit redoutable ; Seigneur, luy dis-je, que voulez vous faire ? Je veux vaincre ou mourir, me reſpondit il, & ne refuſer pas la premiere occaſion, que la Fortune m’ait offerte. Mais Seigneur, luy repliquay-je, le moyen de vaincre, en combattant ſans eſperance ? Je vous l’ay deſja dit, adjouſta le Prince, ſi nous ne pouvons vaincre nous mourrons : & je l’aime beaucoup mieux, que de ne combattre pas, & de fuir laſchement à la premier occaſion où s’eſt trouvé Artamene. Seigneur, luy repliquay-je, ſe retirer devant un Ennemy trop ſort, n’eſt pas une ſuite honteuſe, mais une prudente retraite ; & il ne faut pas confondre la temerité & la valeur. Je ne sçay pas encore trop bien, me dit le Prince aſſez bruſquement, faire toutes ces diſtinctions : c’eſt pourquoy de peur de me tromper, en une choſe où il va de mon honneur ; je veux prendre le chemin le plus aſſeuré, qui eſt celuy de combattre. Et c’eſt pour cela, dit il en ſe tournant vers les Soldats & vers les Mariniers, que je
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veux que chacun ſe prepare à faire ſon devoir & à m’imiter. Pendant cette conteſtation, les quatre Vaiſſeaux qui nous donnoient la chaſſe, & qui eſtoient beaucoup meilleurs voilliers que le noſtre, eſtoient deſja ſi proches, que je jugeay qu’il n’y avoit plus rien à faire, qu’à penſer à ſe deffendre : n’eſtant pas croyable que celuy qui n’avoit pas voulu ſe retirer, vouluſt ſe rendre ſans combattre. Je commençay donc d’aider au Prince à donner les ordres : & apres qu’il eut commandé à tous les ſiens de ne tirer point, qu’ils ne fuſſent un peu plus prés que la portée de la fléche ; & à ſon Pilote de le porter touſjours ſur l’Admiral des Ennemis, Feraulas & moy nous nous rengeaſmes aupres de luy. Je ſuis obligé de rendre ce teſmoignage à ſa Vertu, que jamais peut-eſtre il ne s’eſt veû dans un ſi grand peril, plus de ſermeté qu’il en parut en l’ame de ce jeune Prince. Il fit mettre un Arc & un Carquois aupres de luy, outre celuy qu’il avoit à la main & ſur l’eſpaule ; quantité de fleches, avec pluſieurs javelots : Mais il ne s’aviſoit pas, de demander un Bouclier, tant il ſongeoit peu à éviter le peril ; ſi je ne luy en euſſe fait donner un, pour s’en ſervir lors qu’on aborderoit les Ennemis.

Cependant le fameux Corſaire qui ne doutoit point du tout, qu’il ne nous priſt ſans combattre, veû l’inégalite de nos forces ; commença de nous faire ſigne d’ameiner ; mais Artamene, qui par ſa hardieſſe avoit enfin inſpiré de la valeur à tous ces Soldats, & à tous ces Mariniers, ayant commandé au Pilote de le mener droit aux Ennemis, & de taſcher de gagner le vent ; il fut ſi promptement & ſi adroitement obeï, qu’en fort peu de temps nous fuſmes à la portée de la fléche les uns
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des autres, & meſme encore un peu plus prés. Si bien qu’au lieu d’ameiner les voiles, comme le fameux Corſaire l’avoit creû ; nous le couvriſmes d’une greſle des traits, qui tua pluſieurs de ſes Soldats, que nous viſmes tomber ſur le Tillac. Un procedé ſi hardi, luy perſuada qu’il y avoit ſans doute quelque homme de grand cœur dans noſtre Vaiſſeau : ou que peut-eſtre meſme pouvoit il y avoir quelques uns de ſes Ennemis, qui pluſtost que de ſe rendre à luy, vouloient combattre en deſesperez. Irrité donc qu’il fut de noſtre temerité, il commença d’agir en homme qui sçavoit faire la guerre : car il commanda à tous ſes Vaiſſeaux de nous enfermer entr’eux, afin de nous eſtonner & de nous prendre, ſans eſtre obligé d’aborder. Mais quoy qu’il peuſt faire, il fut plus de deux heures ſans en pouvoir venir à bout : & ſi le Prince euſt pû ſe reſoudre, de ſe contenter d’avoir eu la gloire de combattre avec des forces tant inégales, & de ſe retirer ſans vouloir vaincre abſolument ; il ne ſe fuſt pas trouvé dans le peril, où je le vis bien toſt apres. Car enfin ces quatre Vaiſſeaux, malgré tout l’Art de noſtre Pilote, nous mirent au milieu d’eux ; & commencerent de tirer ſur nous, avec tant de violence ; que nous combattions à l’ombre, par la multitude des traits qui couvroient noſtre Vaiſſeau, & qui tomboient de toutes parts ſur nos teſtes. Artamene voyant les choſes en cét eſtat, commanda alors d’aller droit à, l’Amiral, & de s’attacher à luy : on luy obeït, nous l’abordons ; nous l’acrochons ; & nous commençons un combat, qui n’eut jamais de ſemblable. Artamene fautant au meſme inſtant, dans le Vaiſſeau du fameux Corſaire, le fameux Corſaire
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fit la meſme choſe dans celuy d’Artamene : ſi bien qu’il y eut intervale d’un moment, où les deux Chefs ſe trouverent ſeuls parmy leurs Ennemis. Mais la choſe ne fut pas long temps en ces termes ; & il arriva en cette occaſion, ce qui n’arrivera peut-eſtre jamais. Car comme nous ne ſongions qu’à ſuivre Artamene ; tout ſe lança avec luy ; tout ſe preſſa pour le ſuivre ; & tout paſſa dans le Vaiſſeau du Corſaire ; excepté quelques uns qui tomberent dans la Mer, ou qui furent tuez, par ceux qui d’abord les repouſſerent. D’autre part, les Soldats du Corſaire ayant fait meſme choſe que nous ; & ayant ſuivy leur Capitaine, avec meſme impetuoſité, que nous avions ſuivy le noſtre : dans ce deſordre & dans cette confuſion, il ſe trouva qu’Artamene fut Maiſtre du Vaiſſeau du fameux Corſaire ; & que le fameux Corſaire auſſi, fut Maiſtre du Vaiſſeau d’Artamene. D’abord ils eurent tous deux de la joye : mais venant à conſiderer, qu’ils n’avoient fait que changer de Navire ; & que comme Artamene par des menaces, faiſoit obeïr les Mariniers de l’illuſtre Pyrate ; l’illuſtre Pyrate auſſi, faiſoit ſuivre ſes ordres à ceux d’Artamene ; ils recommencerent le combat : & chacun voulant rentrer dans ſon Vaiſſeau, combatit avec une ardeur qui n’eſt pas imaginable. Cependant ce bizarre evenement, differa noſtre perte de quelques momens : car les trois autres Vaiſſeaux du Corſaire, qui ne diſcernoient pas ſi parfaitement les choſes, tant parce qu’ils eſtoient plus eſloignez, qu’à cauſe de la quantité de leurs propres traits ; ne ſongeoient point attaquer le Vaiſſeau de leur Amiral, dont nous eſtions les Maiſtres : ſi bien que durant quelque temps, ce genereux Corſaire ſe vit attaqué, &
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par nous, & par les ſiens tout à la fois. Bien eſt il vray qu’il n’eſtoit pas luy meſme trop en eſtat d’y prendre garde, & d’y donner ordre : car mon Maiſtre l’ayant connu pour le Chef des Ennemis, l’attaqua avec tant de vigueur, & tant de reſolution ; qu’il ne s’eſt jamais veû une pareille choſe : & tous nos Mariniers, qui eſtoient les ſeuls ſpectateurs de ce combat, nous ont aſſeuré, que plus de vingt fois Artamene rentra dans ſon Vaiſſeau ; & que plus de vingt fois auſſi, le fameux Pyrate revint dans le ſien ; ſans que ny l’un ny l’autre paruſt avoir nul avantage. Tous à leur exemple, ou lançoient un javelot, ou tiroient des fléches, ou ſe ſervoient d’une Eſpée : pour Artamene, l’on peut dire qu’il employa toutes ſortes d’armes en cette journée : car tant que nous fuſmes un peu eſloignez, il tira de l’Arc ; eſtant un peu plus prés, il lança pluſieurs javelots, avec une force incroyable ; & quand nous fuſmes accorchez, il ne ſe ſervit plus que de ſon Eſpée. Mais a dire la verité, il s’en ſervit d’une maniere ſi prodigieuſe, que je n’oſerois preſque croire ce que je luy vis faire en cette occaſion. Cependant les trois Vaiſſeaux du Pyrate, s’eſtant apreçeus de leur erreur, ne tirerent plus contre leur Maiſtre ; & nous viſmes en un moment ſur nous, toutes les forces de nos Ennemis. Ce fut alors qu’Artamene voyant qu’il faloit perir ; & nous voyant touſjours aupres de luy Feraulas & moy ; Feraulas, dis-je, de la valeur duquel je n’oſerois parler en ſa preſence ; nous dit en ſe tournant vers nous, toujours plus fier ; nous ne vaincrons pas mes Amis : mais ſi vous me ſecondez, la victoire couſtera bien cher à ces Pyrates. Apres cela, que ne fit il point ! & que pourrois-je dire qui ne fuſt au deſſous de la verité ?
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il voyoit noſtre Vaiſſeau inveſty de tous les coſtez ; il voyoit au Chef des Corſaires, une valeur peu commune, s’il m’eſt permis de le dire devant luy ; il voyoit que ce qui luy reſtoit de gens, eſtoient preſque tous bleſſez ; & qu’il l’eſtoit luy meſme à l’eſpaule gauche, d’un coup de fléche qui l’avoit atteint ; & malgré tout ce que je dis, il donnoit encore ſes ordres ; il eſtoit tantoſt à la Proüe, tantoſt à la Poupe ; il pouſſoit un Pyrate dans la Mer ; il en tuoit un autre d’un coup d’Eſpée ; & bref il agiſſoit de façon, qu’il eſtoit aiſé de connoiſtre, qu’il eſtoit incapable de ſe rendre. Cependant Feraulas & moy euſmes le malheur d’eſtre bleſſez de telle forte, que nous en demeuraſmes hors de combat : Feraulas ayant deux coups de javelot dans une cuiſſe, & moy deux grands coups d’Eſpée au bras droit. Neantmoins quoy qu’Artamene viſt qu’il eſtoit perdu ; que je luy criaſſe qu’il pouvoit ſe rendre ſans honte ; que le fameux Corſaire, tout bleſſé qu’il eſtoit de ſa main, le vouluſt ſauver ; que le Tillac fuſt tout couvert de ſang, de bleſſez, & de morts à l’entour de luy, ce cœur inflexible & opiniaſtre dans ſa generoſité, n’eſcouta rien de tout ce qu’on luy dit, & combatit touſjours avec plus d’ardeur. Mais enfin eſtant venu aux priſes avec un vaillant Grec, qui s’eſtoit ſignalé en ce combat, ils tomberent tous deux dans la Mer ſans que d’abord l’on y priſt garde. Un moment apres, l’abſence d’Artamene ayant fait quitter les armes au petit nombre des ſiens qui ne les avoient pas abandonnées, tant qu’ils l’avoient veû combattre ; le fameux Corſaire n’ayant plus d’Ennemis qui luy reſistassent, vit à trente pas de ſon Vaiſſeau, l’invincible Artamene qui nageant d’une main, & tenant ſon Eſpée
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de l’autre, combatoit encore contre ce genereux Grec, qu’il avoit entraiſné dans la Mer, lors qu’il y eſtoit tombé ; & qui eſtant en meſme poſture que luy, faiſoit voir une choſe, qui n’avoit jamais eſté veuë. Artamene s’élançoit touſjours vers ſon Ennemy, avec un courage incroyable ; Mais comme ce Grec eſtoit plus avancé en âge que luy, beaucoup plus fort, & moins bleſſé, il reſistoit mieux à la violence des vagues, qui tantoſt les ſeparant ; tantoſt les rejoignant ; & tantoſt ſemblant les engloutir, & terminer leurs differents, en triomphant de tous les deux ; faiſoient voir un ſpectacle au milieu des flots, qui n’avoit jamais eu de pareil ſur la terre. Mais un moment apres, on les voyoit revenir ſur l’eau, & ſe chercher des yeux, pour recommencer un combat ſi extraordinaire. Je vous laiſſe à penſer, Seigneur, quel effet fit cette veüe dans mon cœur : car comme je n’eſtois bleſſé qu’au bras, quoy que je fuſſe ſi foible que je ne pouvois me remüer, à cauſe du ſang que j’avois perdu, & que je perdois encore ; je ne laiſſois pas d’avoir l’uſage de la veuë & de la raiſon.

Imaginez vous donc ce que je devins, lors que je vis cét excellent Prince en cét eſtat : je ne sçay pas quel eſtoit mon deſſein ; mais je sçay bien que je taſchay de me trainer, & que j’eſtois preſt de me jetter dans la Mer pour aller à luy, ſi je l’euſſe pû, lors que le fameux Corſaire, qui avoit eſté charmé de la valeur d’Artamene, le voyant en ce peril, commanda à cinq ou ſix des ſiens, de ſe jetter dans ſon Eſquif, & d’aller ſauver mon cher Maiſtre. Ces hommes donc obeïſſant au commandement qu’ils avoient reçeu, furent droit à Artamene ; & commandant à ce vaillant Grec, de la part de leur Amiral, de n’attaquer plus ce genereux Eſtranger ; il ſe
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jetta dans leur bateau ; & changea le deſſein de tuer Artamene, en celuy de le ſauver. Mais je ne sçay ſi tous enſemble, ils en euſſent pû venir au bout, ſans un accident qui luy arriva : ce fut qu’Artamene qui eſtoit las de combattre & de nager ; qui de plus avoit eſté bleſſé au bras droit par la pinte d’une eſcueil, à une des fois qu’il avoit plongé ; voulant faire un effort pour nager plus viſte, & ſe reculer de ceux qui venoient à luy ; laiſſa tomber ſon Eſpée dans la mer ; que l’impetuoſité des vagues, déroba bien toſt à ſa veuë. Il voulut plonger pour la reprendre ; mais ces cinq ou ſix Mariniers le prirent luy meſme malgré qu’il en euſt ; le tirerent dans leur Eſquif ; le menerent à leur bord ; & le preſenterent au fameux Pyrate, qui le reçeut avec une geroſité ſans exemple. Dés qu’il le vit dans ſon Vaiſſeau, où il eſtoit repaſſé, apres s’eſtre rendu Maiſtre du noſtre : Ay-je combattu avec ſi peu de cœur, luy dit il, que vous me jugiez indigne d’eſtre voſtre Vainqueur, & voſtre Liberateur tout enſemble ? Vous avez combatu, luy reſpondit Artamene, avec tant de courage, que la crainte de ne pouvoir jamais vous eſgaler m’a deſespere : joint que j’ay quelque repugnance, à recevoir la vie d’un homme, auquel j’ay voulu donner la mort. L’inégalité du nombre, luy reſpondit doucement l’illuſtre Corſaire, juſtifie aſſez voſtre valeur, & excuſe aſſez voſtre deffaite : Si je triomphois deux fois ainſi, je ne triompherois plus de ma vie : & je trouve, adjouſta t’il, que la victoire que j’ay r’emportée, m’eſt ſi peu avantageuſe, & vous eſt ſi honorable, que s’il y avoit un Prix pour le
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Vainqueur, je vous le cederois ; & n’aurois pas la hardieſſe de l’accepter. Cela dit, il commanda que l’on euſt autant de ſoing d’Artamene que de luy : Et apres s’eſtre informé quel eſtoit ce Vaiſſeau, & avoir apris que nous eſtions des Eſtrangers, que la ſeule curioſité avoit conduit en Grece ; il nous traita encore avec plus de douceur. Je ne vous diray point, Seigneur, toute la bonté que l’illuſtre Corſaire eut pour Artamene & pour nous ; parce qu’il eſt trop de la connoiſſance du genereux Thraſibule que quand Artamene euſt eſté ſon Frere, il n’en euſt pas eu un ſoing plus particulier. Comme les bleſſures de mon Maiſtre n’eſtoient pas dangereuſes, non plus que celles du fameux Pyrate, ils furent bien toſt gueris : mais Feraulas & moy, ne le fuſmes pas ſi promptement. Cependant quoy qu’Artamene ne peuſt preſque ſe conſoler, de n’avoir pas eſté Vainqueur, au premier combat qu’il euſt jamais fait, quelque gloire qu’il y euſt aquiſe ; comme la vertu a des charmes tres puiſſans, il ſe lia inſensiblement, une amitié ſi eſtroitte, entre luy & le fameux Corſaire ; que jamais Vainqueur & Vaincu, n’avoient agy comme ils agirent. Cette amitié fut cauſe que l’illuſtre Pyrate ne ſe haſta pas d’offrir la liberté à mon Maiſtre ; & que mon Maiſtre auſſi ne ſe haſta pas de la luy demander. Si bien que comme les affaires du premier, l’appelloient au Pont Euxin, nous priſmes cette route avec luy, ſans sçavoir preſque où nous allions ; & ſans prevoir qu’il nous y arriveroit des choſes, d’où dépendoit toute la gloire, tout le bonheur, & toute l’infortune d’Artamene. En y allant, nous abordaſmes à Leſbos, où le fameux Pyrate avoit affaire ; & mon Maiſtre &
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moy fuſmes voir une Fille illuſtre, appellée Sapho, que toute la Grece admire : & qui eſt ſans doute admirable, & par ſa beauté ; & par les Vers qu’elle compoſe. Mais, Seigneur, pour venir promptement au point le plus important de mon recit ; je vous diray en peu de mots, qu’eſtant arrivez au Pont Euxin, nous n’avions pas marché trois jours & trois nuits, que le fameux Corſaire accouſtumé à attaquer les autres, fut attaqué par ſix Vaiſſeaux. Ce combat ayant eſté tres long & tres opiniaſtre, Artamene qui voulut combattre, y fit des actions ſi admirables, que la modeſtie de l’illuſtre Pyrate, luy fit dire apres le combat, qu’il luy devoit la victoire. Et en effet, il ſe ſentit ſi eſtroitement obligé à mon Maiſtre ; que de trois Vaiſſeaux qu’il avoit pris, il voulut luy en donner deux. Mais Artamene n’en voulut prendre qu’un ; avec lequel il eut deſſein de s’en aller regagner l’Heleſpont, & la Mer Egée, pour ſe rendre à Epheſe, ſuivant ſon intention ; & de là renvoyer à Periandre le Vaiſſeau qu’il acceptoit, en eſchange du ſien, qui avoit eſté coulé à fonds dans le dernier combat. Il ſe ſepara donc du genereux Pyrate, ſans eſtre connu de luy, & ſans le connoiſtre : car comme ils avoient tous deux reſolu de ne ſe deſcouvrir pas, ils n’oſoient ſe demander l’un à l’autre, ce qu’ils ne ſe vouloient pas dire. Ainſi leur amitié, quoy que grande, fit qu’ils ne ſe preſſerent que mediocrement, ſur une choſe qui leur tenoit pourtant fort au cœur : & la retenuë de mon Maiſtre fut telle en cette rencontre ; qu’il combatit, ſans demander ſeulement pourquoy il avoit combatu ; ny qui il avoit combatu ; parce qu’il remarqua, que le genereux Pyrate, en vouloit faire un myſtere. Artamene reprenant donc Feraulas & moy, &
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les deux hommes de ſa ſuite, nous commmençaſmes de retourner d’où nous venions, avec un vent aſſez favorable : mais à peine avions nous marché un demy jour, qu’une terrible tempeſte ſe leva : mais ſi violente, & ſi extraordinare, que le Pilote luy meſme en fut eſpouventé. L’air ſe troubla tout d’un coup ; la Mer ſe groſſit ; & roulant des Montages d’eſcume les unes ſur les autres ; elle mugiſſoit effroyablement ; & agitoit ſi fort le Vaiſſeau, que les plus fermes Mariniers, ne pouvoient ſe tenir debout. Le feu des eſclairs, le bruit du tonnerre, & l’obſcurité de la nuit, ſe joignant à toutes ces choſes, nous firent voir lors meſme que nous ne voyons plus rien, que ceux qui ſont veritablement genereux, n’aprehendent jamais la mort, ſous quelque forme qu’elle leur apparoiſſe : car mon Maiſtre fut auſſi peu eſmeu de cette tempeſte, que s’il ſe fuſt promené ſur un Fleuve le plus tranquille du monde. Il donnoit ſes ordres ſans confuſion : & quoy qu’il n’euſt pas eſté marry d’eſchaper de ce peril qui paroiſſoit ſi grand, & preſque ſi inevitable ; la crainte ne luy fit pourtant jamais changer de viſage. Nous fuſmes trois jours & trois nuits de cette ſorte, nous eſloignant touſjours de noſtre routte ; & nous engageant tellement dans le Pont Euxin, qu’en fin le quatrieſme jour au Soleil Levant, la tempeſte nous jetta au Port de Sinope, où nous ſommes : qui comme vous sçavez eſt en Capadoce, & vers les Frontieres de Galatie.

Je vous fais ſouvenir, Seigneur, de cette particularité, afin que vous admiriez davantage, la bizarrerie de la Fortune : qui voulant ſauver Artamene de la rigueur des flots irritez, le jetta au milieu des Païs de ſes Ennemis. Car enfin Ciaxare eſtoit Fils d’Aſtiage : & c’eſtoit veritablement pluſtost
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luy qui devoit craindre les menaces des Dieux, que non pas le Roy ſon Pere ; qui par ſon extréme vieilleſſe, n’avoit plus gueres de part au Thrône qu’il occupoit. Neantmoins comme nous sçeûmes que la Cour n’eſtoit pas alors à Sinope, & qu’elle eſtoit à une autre Ville qui s’appelle Pterie, je fus en quelque repos. Joint que je ne voyois pas qu’il fuſt poſſible qu’Artamene peuſt facilement eſtre connu pour ce qu’il eſtoit : toutefois je fis tout ce que je pus, pour l’empeſcher de deſcendre de ſon Vaiſſeau, mais il n’y eut pas moyen : & voyant d’où nous eſtions, ce beau Temple de Mars, qui comme vous sçavez eſt hors de la Ville ; il voulut y aller le lendemain de fort bon matin, pendant que l’on radouberoit ſon Vaiſſeau, que la tempeſte avoit fort gaſté. Feraulas & moy y fuſmes donc avec luy : & comme les choſes indifferentes, ſont ordinairement l’objet de la converſation, de ceux qui n’ont rien à faire dans un Païs, que d’en voir les raretez ; le Prince commença de me demander, pourquoy en tant de lieux que nous avions viſitez, il avoit remarqué moins de Temples de Mars, que de nulle autre Divinité ? & comme s’il euſt eſté jaloux des honneurs qu’on leur redoit ; il repaſſa dans ſa memoire, tous les Temples qu’il avoit veus dediez à Venus ; & trouva qu’il y en avoit beaucoup davantage, pour cette Deeſſe des Amours, que pour le Dieu de la Guerre. Et quoy, Seigneur, luy dis-je en ſous-riant, eſtes vous ennemy de cette Divinité, qui reçoit des Vœux de toute la Terre ? & qui ſous des Noms differens, reçoit des Sacrifices de toutes les Nations, & meſme de tous les hommes ? Je n’en ſuis pas ennemy, me reſpondit il, mais j’en ſuis jaloux : & je voudrois bien que Mars euſt autant
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d’Autels qu’elle en a. Peut-eſtre, luy dis-je, ne ſerez vous pas touſjours de cette humeur : je ne sçay, me reſpondit il ; mais dans celle où je ſuis preſentement, je prefere la guerre à l’amour. Vous avez raiſon, Seigneur, luy dis-je ; & la paſſion de l’une, eſt bien plus heroïque que celle de l’autre : Mais quelque ardeur que vous ayez pour la gloire, peut-eſtre luy ferez vous quelque jour infidelité. Je ne le penſe pas, me dit il, & je ſeray fort trompé, ſi jamais une pareille choſe m’arrive. En diſant cela, nous entraſmes dans ce Temple, que nous viſmes magnifiquement orné : il y avoit alors encore peu de monde ; ſi bien que nous euſmes plus de liberté, d’en conſiderer toutes les beautez. Il ſe trouva en ce meſme lieu, un Eſtranger de fort bonne mine & fort bien fait, à peu prés de meſme âge que mon Maiſtre : n’ayant pas, à ce que l’on pouvoit juger en le voyant, plus d’un an ou deux plus que luy. Ce jeune Chevalier, ſuivant la couſtume de ceux qui ne ſont pas du Païs où ils ſe rencontrent, vint ſe meſler parmy nous, & fit converſation avec Artamene. Ils ſe regarderent tous deux avec attention, & avec eſtonnement : & comme cét Eſtranger avoit entendu que nous parlions la langue du Païs, qui reſſemble fort à celle des Medes, auſſi bien qu’à celle des Aſſiriens, par le voiſinage de tous ces Royaumes qui ſe touchent ; il la parla auſſi comme nous ; & teſmoigna avoir autant d’eſprit que de bonne mine.

Cependant nous viſmes venir beaucoup de monde dans ce Temple : & à quelque temps de là, nous commençaſmes de voir paſſer devant nous, tous les apreſts d’un ſuperbe Sacrifice. Nous viſmes donc arriver cent Taureaux blancs, couronnez de fleurs, conduits chacun par deux hommes, nombre
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ordinaire aux Hecatombes : Nous viſmes paſſer quantité de riches Vaſes d’or, pour recevoir le ſang des Victimes, & pour faire les libations : Nous viſmes auſſi porter les Foyers Sacrez pour bruſler l’Encens, & les riches Couteaux qui devoient ſervir à eſgorger ces Victimes, Tous les Sacrificateurs marchoient deux à deux, en leurs habits de ceremonie : & toutes choſes enfin eſtoient preſtes pour le Sacrifice : n’y manquant plus rien, que la Perſonne qui le devoit offrir. Je regardois toutes ces choſes avec autant de plaiſir qu’Artamene, lors que tout d’un coup, l’on entendit dire à pluſieurs perſonnes, Voicy le Roy, voicy le Roy : & à ces mots, tout le Peuple ſe preſſa des deux coſtez du Temple, pour laiſſer paſſer le Prince. Je vous advouë, Seigneur, que cette advanture me ſurprit un peu ; & que je fus bien faſché, de voir Artamene ſi prés de Ciaxare ; qui eſtoit venu de Pterie à Sinope ce jour là, pour faire ce Sacrifice. Cependant Artamene encore plus curieux qu’il n’avoit eſté, s’avança malgré moy au premier rang, & ſe mit droit au paſſage du Prince. Un moment apres, les gardes ſe ſaisirent des Portes ; ſe mirent en haye au milieu du Temple ; & toute cette foule de Courtiſans, qui marchent ordinairement devant les Rois, s’avança juſques à l’Autel. Artamene qui ne s’eſtoit preparé qu’à voir le Roy de Capadoce ſeulement, le vit alors entrer, appuyé ſur le bras d’Aribée, qui eſtoit en faveur aupres de luy en ce temps là : Mais ô Dieux ! il le vit, accompagné de la Princeſſe Mandane ſa fille ; qui certainement eſtoit la plus belle Perſonne qui ſera jamais. Je ne la vy pas pluſtost paroiſtre, que je vy Artamene preſſer ceux qui le touchoient, & quitter le jeune Eſtranger
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que nous avions rencontré, pour voir mieux & plus long temps cette Princeſſe ; qui comme je l’ay deſja dit, meritoit bien d’exciter en ſon cœur la curioſité qu’elle y fit naiſtre. Vous vous ſouvenez ſans doute, Seigneur, qu’en un endroit de mon recit, je vous ay dit que cette Princeſſe eſtoit née trois ans apres Artamene : ainſi la premiere fois qu’il la vit elle commençoit d’entrer dans ſa ſeiziesme année. Elle eſtoit ce jour là habillée aſſez magnifiquement : & quoy qu’il ne paruſt nulle affectation en ſa propreté, elle eſtoit neantmoins tres propre. Le voile de Gaze d’argent qu’elle avoit ſur ſa teſte, n’empeſchoit pas que l’on ne viſt mille anneaux d’or, que faiſoient ſes beaux cheveux, qui ſans doute eſtoient du plus beau blond qui ſera jamais : ayant tout ce qu’il faut pour donner de l’eſclat, ſans oſter rien de la vivacité, qui eſt une des parties neceſſaires à la Beauté parfaite. Cette Princeſſe eſtoit d’une taille tres noble, tres advantageuſe, & tres elegante : & elle marchoit avec une majeſté ſi modeſte, qu’elle entrainoit apres elle, les cœurs de tous ceux qui la voyoient. Sa gorge eſtoit blanche, pleine, & bien taillée : elle avoit les yeux bleux, mais ſi doux, ſi brillans, & ſi remplis de pudeur & de charmes ; qu’il eſtoit impoſſible de les voir ſans reſpect & ſans admiration. Elle avoit la bouche ſi incarnatte ; les dents ſi blanches, ſi égales, & ſi bien rangées ; le teint ſi éclatant, ſi luſtré, ſi uni, & ſi vermeil ; que la fraicheur & la beauté des plus rares fleurs du Printemps ne sçauroit donner qu’une idée imparfaite de ce que je vy, & de ce que cette Princeſſe poſſedoit. Elle avoit les plus belles mains & les plus beaux bras, qu’il eſtoit poſſible de voir : car comme elle avoit relevé ſon
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voile par deux fois en entrant au Temple, je remarquay cette derniere beauté, comme j’avois deſja remarqué toutes les autres. Mais enfin Seigneur, de toutes ces beautez, & de tous ces charmes, que je ne vous ay décris ſi au long, que pour vous rendre Artamene plus excuſable ; il reſultoit un agréement en toutes les actions de cette illuſtre Princeſſe, ſi merveilleux & ſi peu commun ; que ſoit qu’elle marchaſt ou qu’elle s’arreſtast ; qu’elle parlaſt ou qu’elle ſe teuſt ; qu’elle ſous-riſt ou qu’elle reſvast ; elle eſtoit toujours charmante & touſjours admirable. Ce fut donc par une ſi belle apparition, qu’Artamene fut ſurpris, lors que n’attendant que Ciaxare, il vit arriver Mandane telle que je l’ay dépeinte, & plus belle encore mille fois : auſſi en fut il tellement charmé, que partant de ſa place, il la ſuivit juſques au pied de l’Autel, où elle ſe fut mettre à genoux. Feraulas & moy voyant qu’il ſe meſloit parmy ceux qui la ſuivoient, fiſmes auſſi la meſme choſe : & nous remarquaſmes qu’il s’eſtoit placé de façon, qu’il pouvoit voir la Princeſſe & en eſtre vû. Pour moy je ne vy de ma vie une pareille choſe : car imaginez vous, Seigneur, que depuis que la Princeſſe de Capadoce fut entrée dans ce Temple, Artamene ne vit plus rien, de tout ce qui s’y paſſa. Il ne sçeut ſi c’eſtoit un Sacrifice, ou une Aſſemblée pour donner des Prix à des Jeux publics ; & il ne vit rien autre choſe que Mandane. Il la regarda touſjours ; & en la regardant, il changea diverſes fois de couleur. Il nous a dit depuis, qu’il ſe trouva ſi extraordinairement ſurpris de cette veuë ; & ſi fortement attaché par un ſi bel Objet ; qu’il luy fut abſolument impoſſible, d’en pouvoir detourner les yeux.
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Il nous aſſura qu’il avoit fait tout ce qu’il avoit pû pour cela ; mais qu’il n’avoit jamais eſté en ſon pouvoir d’en deſtourner ny ſes regards, ny ſes penſée.

Cependant le Sacrifice commença : & le premier des Mages s’eſtant proſterné au pied de l’Autel, prononça ces paroles à haute voix ; le Roy, la Princeſſe, & tout le monde eſtant à genoux, avec un profond ſilence. Apres les douceurs de la paix, acceptez, ô puiſſant Dieu de la guerre, ces pures & innocentes Victimes, que nous vous allons offrir : au lieu de celles que le jeune Cyrus, la terreur de toute l’Aſie, devoit vous immoler : ſi la bonté du Ciel n’euſt affermy tous les Troſnes des Rois de la Terre par ſa mort. Recevez au nom du Roy ; de la Princeſſe ſa fille ; de toute la Capadoce ; & de toute la Medie, les remerciemens de cette bienheureuſe mort. De cette mort, dis-je, qui a remis la tranquilité dans toute l’Aſie : & ſans laquelle toute la Terre, auroit eſté en trouble & en diviſion.Je vous laiſſe à juger, Seigneur, quelle ſurprise fut la mienne, & quelle fut celle de mon Maiſtre : car encore qu’il n’euſt rien veû que Mandane, & qu’il ne ſongeast qu’a elle ; lors qu’il s’entendit nommer, il en fut eſtrangement eſtonné : & je remarquay ſur ſon viſage, une partie de ce qu’il euſt pû voir ſur le mien s’il y euſt pris garde, auſſi bien que je l’obſervois. Je changeay alors de place ; & m’avançant vers luy ; Seigneur, luy dis-je tout bas, nous ne ferons pas mal de ſortir d’icy : & nous ferons encore mieux, me reſpondit il en rougiſſant,
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d’y demeurer. Voyant le Prince en cette reſolution, je n’oſay pas le preſſer davantage, de peur de faire prendre garde à nous : je demeuray donc aupres d’Artamene, qui malgré un evenement ſi ſurprenant, regarda Mandane avec tant d’attention ; qu’il ne vit ny la mort des Victimes, ny la fumée des Parfums : & il ne s’aperçeut de la fin de cette Ceremonie, que lors que le Roy & la Princeſſe ſa fille s’en allerent. Il les ſuivit juſques hors du Temple : & je penſe qu’il les auroit ſuivis juſques à un Chaſteau qui n’eſt qu’à Six Stades de Sinope, où ils s’en alloient diſner, ſi je ne l’en euſſe empeſché. Seigneur, luy dis-je en luy montrant noſtre chemin, c’eſt par là qu’il faut aller à Sinope : Artamene ſans me reſpondre, fit ce que je luy diſois : Mais ce ne fut pas ſans regarder le Chariot de la Princeſſe, le plus long temps qu’il luy fut poſſible : & ſans tourner meſme encore plus d’une fois, la teſte de ce coſté là, quoy qu’il ne la peuſt plus voir. Enfin nous arrivaſmes à la Maiſon où nous nous eſtions logez, pendant que l’on travailloit à remettre noſte Vaiſſeau en eſtat de faire voile : mais nous y arrivaſmes avec un changement bien conſiderable : car Artamene en partant pour aller au Temple, avoit commandé que l’on ſe haſtast ; & à ſon retour il dit que l’on ſe haſtoit trop ; & que ce n’eſtoit pas le moyen de pouvoir bien faire les choſes. Il parla peu durant le diſner, & mangea encore moins : pour moy, quoy que je l’euſſe veû ſi attentif, à regarder la Princeſſe de Capadoce ; je ne l’avois au plus ſoubçonné que d’une aſſez forte diſposition à l’aymer, ſi la Fortune l’euſt attaché aupres d’elle : mais je n’avois pas creû qu’en ſi peu de temps une paſſion
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violente euſt pû naiſtre. Cependant, auſſi toſt apres le repas, Feraulas que nous avions perdu dans la preſſe, lors que le Roy eſtoit arrivé, eſtant revenu, & ayant appris plus particulierement, la cauſe du Sacrifice ; nous tirant à part Artamene & moy, Seigneur, luy dit il, il faut ſonger à partir d’icy, & à en partir promptement : & d’où peut venir cette precipitation qu’il faut avoir pour cela ? luy reſpondit le Prince en ſoupirant : c’eſt parce, luy repliqua Feraulas, que vous eſtes en un païs où voſtre mort paſſe pour un ſi grand bien, que la croyant veritable, l’on en fait des Sacrifices aux Dieux, pour les en remercier. Je l’ay deſja sçeu, repliqua le Prince ſans s’émouvoir ; & puis que l’on me croit mort, l’on ne me cherchera pas vivant. Mais Feraulas, luy dis-je, sçavez vous quelque choſe de plus, que ce que nous avons entendu de la bouche du Mage, qui a parlé dans le Temple ? J’ay sçeu, me reſpondit-il, par un des Sacrificateurs, à qui je m’en ſuis informé, qu’Aſtiage ayant eſté aſſuré par diverſes perſonnes, que le jeune Cyrus avoit fait naufrage ; depuis ce temps là, c’eſt à dire depuis trois ans qu’il y a que nous ſommes partis, & qu’il croit que le Prince eſt mort, a fait faire en pareil jour qu’il croit que Cyrus a pery, des Sacrifices dans tous les Temples de Medie & de Capadoce, pour rendre graces aux Dieux, d’avoir fait ceſſer la cauſe apparente, du renverſement de ſon Empire, dont les Aſtres l’avoient menacé. C’eſt donc à vous, me dit il, à ſonger à la ſeureté du Prince : & à conſiderer quel traitement il recevroit, s’il eſtoit reconnu d’un Roy & d’une Princeſſe, qui ſe reſjoüiſſent de ſa mort ; & qui en remercient les Dieux. Pendant le diſcours de Feraulas,
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Artamene avoit eſté fort penſif : mais voyant que je me preparois à luy parler, il me prevint, & me dit avec un viſage aſſez inquiet ; ne craignez pas, Chriſante, que je ſois reconnu : & croyez que ſi quelque choſe le pouvoit faire, ce ſeroit la precipitation que nous aporterions à partir, qui pourroit nous rendre ſuspects : c’eſt pourquoy ne nous haſtons pas tant, & ne faiſons rien tumultuairement.

En diſant cela il nous quitta, ſans me donner le temps de luy reſpondre ; & fut ſe promener au bord de la Mer, ſuivy de deux Eſclaves que le fameux Corſaire luy avoit donnez. Mais helas ! que cette promenade où nous le ſuivismes bien touſt apres, fut peu agreable pour luy ! & de quelles eſtranges inquietudes ne ſe vit il pas accable ! Car enfin Seigneur, il aimoit : & il aimoit ſi eſperdûment, que jamais perſonne n’a aime avec plus de violence. Neantmoins comme cette paſſion, en avoit trouvé une autre en poſſession du cœur d’Artamene, il ſe fit un grand combat en ſon ame : & ce qu’il nous avoit dit contre l’amour en allant au Temple ; eſtoit cauſe qu’il n’oſoit nous deſcouvrir ſa foibleſſe. Il y avoit meſme des momens, où ne sçachant pas trop bien ſi ce qu’il ſentoit en luy, eſtoit amour, il ſe le demandoit en ſecret : quel eſt ce tourment que je ſens, diſoit il, & d’où me peut venir l’inquietude où je me trouve ? Quoy ! pour avoir veû la plus belle perſonne du monde, faut il que j’en ſois le plus malheureux ? les beaux Objets, adjouſtoit il, n’ont accouſtumé d’inſpirer que de la joye : d’où peut donc venir que le plus bel Objet qui ſera jamais, ne me donne que de la douleur ? Je ne sçay, pourſuivoit il, ſi ce que je ſoubçonne eſtre amour, ne ſeroit point quelque choſe
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de pire : car enfin que veux-je, & que puis-je vouloir ? Mais helas ! adjouſtoit il, c’eſt parce que je ne sçay ce que je veux, ny ce que je puis vouloir ; que je ſuis inquiet, & que je ſuis malheureux. Je sçay bien toutefois, que ſi je ſuy mon inclination, j’aimeray la belle Mandane, toute mon ennemie qu’elle eſt. mais que dis-je j’aimeray ? Ha ! non, non, j’explique mal mes penſées : & ma langue a trahi les ſentimens de mon cœur. Diſons donc que je sçay bien que j’aime Mandane ; que je la veux touſjours aimer ; & que je ne ſeray jamais heureux, que je ne puiſſe eſperer d’en eſtre aimé. Mais helas ! infortuné que je ſuis, pourſuivoit il, ne viens-je pas d’apprendre, qu’elle fait des Sacrifices pour remercier les Dieux de ma mort ? & ne viens-je pas de sçavoir, que Cyrus ne luy peut jamais plaire que dans le Tombeau, où elle le croit enſevely ? Apres cela, il eſtoit quelque temps un peu plus en repos : s’imaginant que cette conſideration ſeroit aſſez forte, pour le guerir de cette paſſion naiſſante. Mais tout d’un coup, l’eſperance qui ſeule fait vivre l’amour ; & qui s’attache meſme aux choſes les plus impoſſibles, pour entretenir dans une Ame ce feu conſumant qui la devore, & qui ne peut ſubsister ſans elle ; luy perſuada qu’Artamene n’eſtoit plus Cyrus : & qu’il ne devoit preſque plus prendre de part, à ce que l’on ſeroit contre luy, tant qu’il ne ſeroit fait que contre le fils du Roy de Perſe : & qu’ainſi encore que Cyrus fuſt haï, Artamene ne laiſſeroit pas d’eſtre aimé, s’il en cherchoit les moyens, & qu’il taſchast de s’en rendre digne par ſes ſervices. Mais au milieu de ce raiſonement flateur, cét ardent deſir d’aquerir de la gloire, qui juſques là avoit eſté Maiſtre de ſon cœur, commença de diſputer
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la victoire à la Princeſſe de Capadoce : & d’abord qu’il retourna les yeux vers cette éclatante Rivale de Mandane, il la vit briller de tant d’appas, qu’il penſa ne les tourner plus vers la Princeſſe. Quoy, diſoit il, je pourrois abandonner une Maiſtresse, qui ne manque jamais de recompenſer ceux qui la ſuivent ! & de qui la ſervitude eſt ſi glorieuſe, qu’elle ne donne pas moins que des Couronnes, & une immortelle renommée, à ceux qui luy ſont fidelles. Qu’eſt devenu, diſoit il, ce puiſſant deſir d’eſtre connu de toute la Terre ? moy qui me veux cacher ſous le faux Nom d’Artamene, & qui me veux enſevelir tout vivant, pour ſatisfaire mes Ennemis ? N’ay je quitté la Perſe, que pour devenir Amant de la Princeſſe de Capadoce ? & n’ay-je ceſſé d’eſtre Cyrus, que pour eſtre l’Eſclave d’une perſonne, qui fait des Sacrifices de rejoüiſſance pour ma mort ; & qui me repouſſeroit peut-eſtre de ſa propre main dans le Tombeau, ſi elle m’en voyoit ſortir ? Non non, diſoit il, ne ſoyons pas aſſez foibles pour nous rendre ſi facilement : & ne ſoyons pas aſſez laſches, pour nous enchainer nous meſme. Souviens toy Artamene, adjouſtoit il, combien de fois l’on t’a dit en Perſe, que l’amour eſtoit une dangereuſe paſſion : diſpute luy donc, l’entrée de ton cœur, & ne ſouffre pas qu’elle en triomphe. Mais helas ! adjouſtoit il tout d’un coup, que dis-je ? & que fais-je ? je parle de liberté, & je ſuis chargé de fers : je parle de regner, & je ſuis Eſclave : je parle d’ambition, & je n’en ay plus d’autre que celle de pouvoir eſtre aimé de Mandane : je parle de gloire, & je ne la veux plus chercher qu’aux pieds de ma Princeſſe : Enfin, je ſens bien que je ne ſuis plus à moy meſme ; &
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que c’eſt en vain que ma Raiſon ſe veut oppoſer à mon amour. Mes yeux m’ont trahi ; mon cœur m’a abandonné ; ma volonté a ſuivi Mandane ; tous mes deſirs me portent vers cette adorable Perſonne ; toutes mes penſées ſont pour elle ; je n’aime preſque plus la vie, que par la ſeule eſperance de l’employer à la ſervir ; & je ſens meſme que ma Raiſon, toute revoltée qu’elle paroiſt eſtre contre mon cœur, commence de me parler pour ma Princeſſe. Elle me dit ſecretement, que cette belle paſſion eſt la plus noble Cauſe de toutes les actions heroïques : qu’elle a trouvé place dans le cœur de tous les Herois : que l’illuſtre Perſée, le premier Roy de ma Race, s’en laiſſa vaincre tout vaillant qu’il eſtoit, d’abord qu’il eut veû ſon Andromede : que les Dieux meſmes s’y trouvent ſensibles : qu’elle n’eſt laſche que dans le cœur des laſches : & qu’elle eſt heroïque dans l’ame de ceux qui ſont veritablement genereux. Enfin elle me dit que Mandane eſtant la plus belle choſe du monde, je ſuis excuſable d’en eſtre amoureux : & n’oſant pas m’avouër que j’en dois eſtre loüé ; elle m’aſſure du moins, que je n’en ſuis pas fort blaſmable. Suivons donc, ſuivons cette amour, qui nous emporte malgré nous, & ne reſistons pas davantage à une Ennemie que nous ne pourrions jamais vaincre : & que nous ſerions meſme bien marris d’avoir ſurmontée.

Apres une agitation d’eſprit ſi violente, le Prince commençant de revenir ſur ſes pas ; & nous ayant joints Feraulas & moy, je le trouvay ſi changé, que j’en demeuray ſurpris : il paroiſſoit dans ſes yeux beaucoup de triſtesse : & je ne sçay quelle inquietude en toutes ſes actions, qui commença de m’en donner à moy meſme.
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Seigneur, (luy dis-je en le ſeparant un peu, des autres qui nous ſuivoient) j’ay peine à comprendre, d’où peut venir la melancolie, qui paroiſt ſur voſtre viſage : car encore que les Sacrifices de remerciment que l’on fait icy pour voſtre mort, ne ſoient pas une choſe agreable ; neantmoins je ne juge pas qu’une Ame comme la voſtre, ſoit capable de s’en laiſſer ébranler. Vous, dis-je, qui avez deſja mépriſé la mort plus d’une fois, ſous la plus effroyable forme, où l’on la puiſſe rencontrer. Vous avez raiſon Chriſante, me dit il, de croire que cette rejoüiſſance publique de ma perte, ne fait pas ma douleur particuliere : car enfin je ſuis aſſuré, que toutes les fois que Cyrus voudra reſſusciter, cette fauſſe joye de ſes ennemis ſera bien toſt changée en une veritable affliction. Mais Chriſante, j’aurois bien d’autres choſes à vous dire, ſi j’en avois la hardieſſe ; mais je vous advouë que voſtre ſagesse me fait peur. Seigneur, luy dis-je, il faut eſtre ſi ſage en l’âge où vous eſtes, pour apprehender la ſagesse d’autruy, comme vous dites que vous faites ; que cela ſeul me perſuade, que je n’ay rien à craindre de vous : & que cette ſagesse dont vous parlez, n’aura rien à faire qu’à vous loüer, quand meſme vous m’aurez apris vos ſecrettes penſées. Je ne sçay pourtant, me dit il, ſi vous pourrez sçavoir que… A ces mots il fut impoſſible à Artamene d’achever ce qu’il vouloit dire : & cherchant à s’expliquer ſans le pouvoir faire ; & changeant de couleur, & me regardant, avec un ſous-ris accompagné d’un ſouspir ; devinez, me dit il, mon cher Chriſante, ce que je n’oſerois vous apprendre : & ce que vous blaſmerez ſans doute, dés que vous l’aurez apris. Lors que j’entendis parler Artamene
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de cette ſorte, l’attention que je luy avois veuë au Temple, à regarder la Princeſſe, & tout ce qu’il avoit fait depuis ; furent cauſe que je me perſuaday, qu’il en eſtoit amoureux. Si bien que me ſouvenant de ce qu’il m’avoit dit, auparavant que d’entrer dans ce Temple, où il avoit veû Mandane ; n’eſt-ce point, luy dit-je, Seigneur, que Venus a voulu ſe vanger de vous, & que Mars n’a pû vous deffendre contre Venus ? Je luy dis cela en riant ; ne voulant pas preſupposer que cette paſſion peuſt eſtre autre choſe, qu’une ſimple galanterie : & une legere diſposition, à pouvoir aimer cette Princeſſe. Mais helas ! Artamene qui demandoit de moy des ſentimens plus tendres & plus pitoyables ; en m’advoüant ſa deffaite, me reſpondit d’une maniere, qui me fit bien voir qu’il ne faloit pas de mediocres remedes pour le guerir, d’un mal auſſi grand que le ſien. Je n’oubliay donc rien pour cela : & apres qu’il m’eut advoüé ce mal, je luy repreſentay tout ce que je pus, pour le détourner de cette penſée. Je luy fis voir le peu de raiſon qu’il y avoit, d’aimer ſi eſperdûment, ce qu’il avoit ſi peu veû : & le peu d’apparence qu’il y avoit auſſi, qu’il peuſt eſperer d’en eſtre jamais aimé. Car luy diſois-je, Seigneur, ſi vous paroiſſez comme Cyrus, bien loing de pouvoir plaire à la Princeſſe, vous luy donnerez de l’averſion : & Aſtiage tout au moins, vous chargera de chaines & de fers. Si vous n’eſtes auſſi qu’Artamene, que pouvez vous eſperer de Mandane ? & que peut pretendre un ſimple Chevalier, de la fille d’un grand Roy ? & d’une Princeſſe qui eſt regardée, comme devant ſucceder à la Couronne de Medie ; à celle de Capadoce & de Galatie ; & meſme à celle de Perſe ? Car comme l’on vous croit mort, Aſtiage &
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Ciaxare ſe preparent ſans doute deſja à l’uſurper, ſi Cambiſe meurt le premier : quoy qu’ils sçachent bien l’un & l’autre, que la Royauté parmy les Perſans eſt elective : encore qu’elle ſoit depuis long temps par ſuccession, dans l’illuſtre Maiſon des Perſides. Revenez donc Seigneur, revenez à la raiſon : & ne vous perdez pas legerement. Les Dieux, adjouſtay-je, n’ont pas predit de vous de ſi grandes choſes, pour ne vous amuſer qu’à faire l’amour. Que voulez vous que j’y face ? me reſpondit le Prince en m’embraſſant ; je ne me ſuis pas rendu ſans combattre : & je me ſuis dit à moy meſme, tout ce que vous venez de me dire. Si bien Chriſante, que tout ce que je puis eſt de vous promettre, de faire encore de nouveaux efforts pour me guerir : Mais pour cela, il me faut du temps : c’eſt pourquoy ne preſſez pas tant noſtre départ : & donnez moy quelques jours à me reſoudre. Seigneur, luy repliquay-je, l’amour eſt une eſpece de maladie, de qui le venin eſt contagieux : & d’une nature ſi maligne & ſi ſubtile, que l’on ne sçauroit fuir avec trop de diligence, les jeux où l’on s’en peut trouver atteint. Ceux qui ſont empoiſonnez, me repliqua le Prince, emportent le poiſon avec eux en changeant de place : c’eſt pourquoy ne me preſſez pas davantage de partir, je vous en conjure : ſi vous ne voulez rendre mon mal, encore plus grand qu’il n’eſt. Mais ſi vous eſtes reconnu, luy dis-je, voſtre perte eſt indubitable : elle la ſeroit encore plus ſi je partois, me reſpondit-il ; c’eſt pourquoy donnons quelque choſe à la Fortune, & ne parlons point encore de partir.

Le Prince me dit cela d’une maniere, qui me fit connoiſtre qu’il faloit avoir quelque indulgence pour luy : joint qu’auſſi bien noſtre Vaiſſeau
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n’eſtoit pas en eſtat de nous permettre de faire voile ſi toſt. Le lendemain Artamene retourna au Temple de Mars ; & faignant de vouloir s’informer des particularitez du Païs il parla à un des Sacrificateurs : Mais en effet, ce fut pour avoir ſujet de luy parler de la Princeſſe. Ce Mage, qui ſe trouva eſtre un homme d’eſprit, apres avoir reſpondu à cent queſtions indifferentes, que luy fit Artamene ; ne venant pas de luy meſme où il deſiroit qu’il vinſt ; ce Prince ne sçachant par où commencer à luy parler de Mandane, luy demanda ſi Ciaxare n’avoit jamais eu d’autres Enfans, que la Princeſſe ſa Fille ? Non, luy dit ce Sacrificateur ; & ce qu’il y a en cela de fort extraordinaire, c’eſt que tous les Peuples qui ont accouſtumé de deſirer plus toſt un Roy qu’une Reine ; ont ceſſé d’avoir cette fantaiſie, depuis que la Princeſſe Mandane a eſté en âge de raiſon. Car, adjouſta t’il, ſa vertu a paru avec tant d’éclat, aux yeux de ces Peuples ; que quand la choſe ſeroit à leur choix, ils ne voudroient pas changer cette Reine pour un Roy. Artamene ravi d’entendre parler ce Mage de cette ſorte, luy dit que ſi la beauté de l’ame de cette Princeſſe, reſpondoit à celle du corps, il faloit ſans doute qu’elle fuſt admirable en toutes choſes. Plus encore mille fois, luy reſpondit le Sacrificateur, que vous ne pouvez vous l’imaginer : car enfin elle poſſede la beauté ſans affectation & ſans vanité : elle eſt prés du Thrône ſans orgueil : elle voit les malheurs d’autruy avec compaſſion : elle les ſoulage avec vonté : & ceux qui l’approchent plus ſouvent que je ne fais, diſent qu’elle à des charmes inevitables dans ſa converſation. Pour moy qui ne puis & qui ne dois parler, que des ſentimens
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de pieté, qu’elle teſmoigne avoir envers les Dieux, je puis aſſurer, qu’il n’y a pas au monde une Perſonne plus vertueuſe qu’elle, ny plus eſclairée en toutes les choſes qui peuvent eſtre compriſes par l’eſprit humain. En un mot, adjouſta ce Mage, elle eſt la gloire de ſon Sexe, & preſque la honte du noſtre : tant il eſt vray qu’elle eſt au deſſus de tout ce qu’il y a de Grand ſur la Terre. Je vous laiſſe à juger. Seigneur, ſi l’amoureux Artamene avoit une joye bien ſensible, d’aprendre qu’il ne s’eſtoit pas trompé ; & ſi ſa paſſion n’en augmenta pas encore : il me regarda pluſieurs fois pendant le diſcours de ce Sacrificateur : comme pour ſe reſjouïr avec moy, de trouver une ſi puiſſante excuſe à ſa foibleſſe. Mais comme il ne ſe laſſoit pas d’une converſation qui luy eſtoit ſi agreable ; pour la faire durer plus long temps, il demanda encore à ce Mage, ſi elle venoit ſouvent à leur Temple ? Quand elle eſt à Sinope, luy reſpondit il, elle y vient preſque tous les jours : mais du moins ne pouvons nous pas manquer de la voir tous les ans à pareil jour que celuy d’hier : car elle y vient touſjours avec le Roy, pour y remercier les Dieux, de la mort d’un jeune Prince qui euſt uſurpé toute l’Aſie s’il euſt veſcu. Elle haït donc bien ſa memoire ; (interrompit Artamene en changeant de couleur) & elle eſt bien aiſe de la mort de celuy, qui l’auroit, dit on, empeſchée d’eſtre Reine de tant de Royaumes. Je n’ay pas remarqué ce ſentiment là dans ſon eſprit, reprit le Sacrificateur ; & je la croy trop ſage pour porter ſa haine au delà du Tombeau : ny meſme pour haïr un homme qu’elle n’a pas connu, & que l’on diſoit eſtre fort accompli. Elle eſt trop sçavante, adjouſta t’il, dans les choſes de la Religion,
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pour ignorer qu’il faut recevoir avec un reſpect égal, tous les biens & tous les maux que le Ciel nous envoye : comme elle sçait que les Conquerans & les Uſurpateurs, n’agiſſent que par les ordres des Dieux, qui veulent en ces occaſions, chaſtier ceux qu’ils renverſent du Thrône ; je m’imagine que ſi elle a de la joye, c’eſt de connoiſtre par la mort de ce jeune Prince, dont les Aſtres & les Victimes nous menaçoient ; que les Dieux ſont apaiſez. Mais cette joye, eſt une joye tranquile ; qui n’eſtant accompagnée ny de haine, ny de colere, laiſſe l’ame en ſon aſſiette naturelle, & toutes ſes paſſions en repos. Remercier les Dieux de la mort d’un homme, à le conſiderer ſimplement comme homme ; ſeroit une impieté & un ſacrilege, pluſtost qu’un acte de devotion ; dont le Roy, la Princeſſe, ny les Mages, ne ſeroient jamais capables : Mais les remercier de la mort des Tyrans, & des Uſurpateurs, comme d’une choſe qui euſt renverſé des Thrônes, & deſolé des Empires ; c’eſt faire une action de Juſtice & de Pieté tout enſemble, qui ne choque ny l’humanité ny l’equité. Artamene eſcoutoit tout ce que luy diſoit cét Homme, avec des ſentimens ſi differens, & ſi contraires, qu’il men faiſoit compaſſion : car tantoſt il avoit de la joye ; & tantoſt de la douleur : tantoſt de l’eſperance, & tantoſt du deſespoir. Mais apres tout, il eſtimoit ſon bonheur fort grand, d’avoir apris que Mandane avoit autant d’eſprit & de vertu que de beauté. Cependant, comme ce Sacrificateur avoit trouvé quelque choſe en la perſonne d’Artamene, qui luy plaiſoit infiniment ; aimable Eſtranger, luy dit il, ſi vous aimez à voir les belles Ceremonies, revenez à ce Temple dans trois jours : car celle que l’on y fera, ſera beaucoup plus magnifique &
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plus ſuperbe, que n’a eſté celle que vous y avez veuë. Artamene l’ayant prié de luy dire ce que ce ſeroit ; ce Sacrificateur luy aprit, qu’un Prince voiſin de la Capadoce, qui eſtoit Roy de Pont & de Bithinie, & duquel il luy dit beaucoup de bien ; eſtant devenu fort amoureux de la Princeſſe Mandane, avoit envoyé des Ambaſſadeurs à Ciaxare, pour la demander en mariage. Artamene tout troublé de ce diſcours, ne luy donna pas le loiſir de l’achever : & luy demanda en l’interrompant ; ſi cette Ceremonie ſeroit pour les Nopces de cette Princeſſe ? Non, luy reſpondit le Mage : car nous avons gardé une couſtume des Aſſiriens, qui ont eſté nos anciens Maiſtres ; qui veut que le lors qu’il n’y à qu’une Princeſſe à ſucceder à la Couronne, elle ne puiſſe eſpouser de Prince Eſtranger. C’eſt pourquoy Ciaxare a refuſé le Roy de Pont : qui ne s’eſtant pas contenté de cette reſponce ; & ne pouvant ſe guerir, de la paſſion qu’il a pour cette Princeſſe ; a fait alliance avec le Roy de Phrygie, & a declaré la guerre à celuy de Capadoce. Si bien que les Troupes eſtant preſtes à marcher dans peu de jours, le Roy & la Princeſſe viendront icy, dans le temps que je vous marque, pour demander aux Dieux, & principalement a celuy auquel ce Temple eſt conſacré, luy qui preſide dans les combats ; l’heureux ſuccés d’une guerre ſi importante, puis qu’elle regarde les Loix fondamentales de l’Eſtat. Artamene ſurpris d’aprendre tant de choſes differentes tout à la fois ; & qui luy donnoient auſſi de fort differents ſentimens n’eut plus la force de faire de nouvelles queſtions à ce Sacrificateur : de ſorte qu’apres l’avoir remercié en peu de paroles, il s’en ſepara civilement.
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Et comme il s’eſtoit enfin reſolu, de ne cacher plus ſes ſentimens, ny à Feraulas, ny à moy, parce qu’il ne pouvoit recevoir aſſistance que de nous ; auſſi toſt que nous fuſmes en liberté, fut il jamais, nous dit il, rien de comparable à la bizarrerie de mon deſtin ? Et ne diroit on pas, que les Dieux ont reſolu, de me faire eſprouver en un ſeul jour, toutes les paſſions les plus violentes ? A peine ay-je de l’amour, que j’ay deſja de la jalouſie : je n’apprens pas pluſtost, que Mandane a autant d’eſprit que de beauté, que j’apprens que cét Eſprit, & cette beauté, luy ont acquis le cœur d’un Prince ; & d’un excellent Prince, que la ſeule couſtume de Capadoce a fait refuſer. Mais qui sçait ſi cette Princeſſe ne deſaprouve point cette couſtume dans ſon cœur ? & ſi je n’aime point une Perſonne, de qui l’ame eſt preoccupée ? Mais helas, diſoit-il, cette couſtume qui me met un peu de ſeureté du Roy de Pont, me deſespere pour moy meſme ! Car s’il eſt Eſtranger, je le ſuis auſſi : & par cette raiſon, & par beaucoup d’autres, je n’y dois jamais rien pretendre. Seigneur, luy dis-je, ſi toutes les difficultez que vous pouvez imaginer, vous peuvent faire changer de deſſein, figurez les vous encore plus grandes mille fois que vous ne faites ; j’y conſens de fort bon cœur : mais ſi cela n’eſt pas, ne vous inquietez point ſans ſujet : & ne vous formez pas vous meſme des Monſtres pour les combattre, & peut-eſtre pour en eſtre vaincu. Non Chriſante, me reſpondit il, n’eſperez jamais de me voir changer de reſolution : principalement aujourd’huy, que je puis ſatisfaire tout enſemble, le deſir que j’ay pour la Gloire, & la paſſion que j’ay pour Mandane. Car enfin, puis que je trouve la guerre en Capadoce je n’ay que faire de l’aller chercher
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dans Epheſe. Mais Seigneur, luy dis-je, s’il arrivoit que vous fuſſiez connu, en quel peril ne vous expoſeriez vous pas ? Ce n’eſt point par la conſideration du peril, reprit Artamene, que l’on me peut faire changer de reſolution : au contraire, toutes les entrepriſes dangereuſes, ſont celles que je dois chercher avec le plus de ſoin. Cependant pour vous mettre en repos, me dit il, sçachez que je ſuis reſolu de faire de ſi belles choſes en cette guerre ſous le Nom d’Artamene, qu’apres cela, Cyrus pourra meſme ſortir du Tombeau, ſans devoir craindre d’y rentrer. Mais Seigneur, luy dis-je, puis que le Roy voſtre Pere, & la Reine voſtre Mere vous croyent mort, n’y aura-t’il point quelque inhumanité, de les laiſſer dans une creance, qui ſans doute les afflige infiniment ? Et quoy Chriſante, me dit alors le Prince, ne croyez vous pas auſſi bien que moy, que ce bruit de ma mort, n’aura eſté qu’une adreſſe de la Reine ma Mere ? qui pour empeſcher qu’Aſtiage ne me fiſt chercher par toute la Terre, aura enfin apris ſa cruauté à Cambiſe ; de ſon conſentement aura fait ſemer cette fauſſe nouvelle ; & l’aura peut-eſtre elle meſme fait donner à Aſtiage, comme ſi elle eſtoit veritable. Ainſi la raiſon dont vous me voulez combattre, eſt trop foible pour me vaincre, & pour me faire changer de reſolution. Il eſt certain que je trouvois quelque apparence à ce que le Prince diſoit : ne pouvant m’imaginer, par quelle autre voye ce bruit de naufrage auroit pû eſtre ſi univerſel. Neantmoins je ne laiſſay pas tout de nouveau, de luy vouloir perſuader, de ſe deffaire de ſa paſſion : de vouloir s’eſloigner d’une Cour, ſi dangereuſe pour luy : & de vouloir donner au Roy ſon Pere, & à la Reine ſa Mere, quelque certitude de ſa vie.
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Mais pour le premier, c’eſtoit luy demander une choſe impoſſible : pour le ſecond comme nul danger ne pouvoit ébranler ſon ame, c’eſtoit ſans doute une mauvaiſe raiſon à luy dire, que celle dont je ne me ſervois, que parce que je n’en avois pas de meilleure : Et pour le dernier, sçachez, me dit il, Chriſante, que Cyrus n’apprendra jamais au Roy de Perſe, en quelle Terre il habite ; qu’Artamene ne ſe ſoit rendu ſi fameux, qu’il ſoit connu de toute l’Aſie. Ouy, me dit il, Chriſante, je veux qu’Aſtiage eſtime Artamene ; que Ciaxare le favoriſe ; que le Roy de Pont le craigne ; & que Mandane l’aime : autrement il s’enſevelira dans le Tombeau de Cyrus : & mourra effectivement pluſtost, que de ne faire pas tout ce qui ſera en ſon pouvoir, pour ſatisfaire pleinement, la paſſion qu’il a pour la Gloire, & l’amour qu’il a auſſi, pour la Princeſſe de Capadoce. Seigneur, luy dis-je, vous m’avez demandé du temps pour vous reſoudre ; & je vous en demande à mon tour : ne m’eſtant poſſible de ceder ſi promptement à voſtre paſſion : & d’entrer dans les ſentimens d’une perſonne, de qui la raiſon eſtant preoccupée, doit me les rendre ſuspects. Nous nous ſeparasmes de cette ſorte : & le Prince eſtant bien aiſe de demeurer ſeul avec Feraulas, qui comme plus jeune que moy, n’eſtoit pas ſi contraire au deſſein d’Artamene ; je me retiray, pour aller ſonger à loiſir, à ce que je devois faire, en une rencontre ſi faſcheuse. Pour Artamene, il ne faut pas demander de quoy il s’entretint avec Feraulas : Mandane eſtoit la ſeule choſe, dont il luy pouvoit parler : il luy demanda s’il n’advoüoit pas, que c’eſtoit la plus belle Perſonne du monde ? & comme il luy reſpondit, que toute la Perſe n’avoit rien qui luy fuſt
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comparable : Ce n’eſt pas encore aſſez, luy repliqua le Prince, mais dites que toute la Grece (elle qui ſe vante d’eſtre la premiere partie du Monde, pour la beauté des Femmes qui l’habitent) n’a rien qui ne ſoit mille degrez au deſſous de celle que j’adore. Dittes que cette fameuſe Image de Venus, que nous avons veuë en Chypre, & des charmes de laquelle, l’on dit que perſonne n’a jamais approché ; eſt abſolument ſans graces, ſi on la compare à la Princeſſe de Capadoce : tant il eſt vray qu’elle eſt au deſſus de tout ce qu’il y a de beau en l’Univers. Je vous exagere, Seigneur, peut-eſtre un peu plus que je ne devrois, tous ces petits effets de la paſſion d’Artamene : mais comme je fus contraint de luy ceder ; il me ſemble que c’eſt me juſtifier en quelque façon, que de vous faire voir, que je ſouffris un mal, que je ne pouvois guerir : & que j’enduray ce que je ne pouvois empeſcher.

Cependant, le jour de ce Sacrifice dont l’on avoit parlé à Artamene eſtant venu, il ne manqua pas de s’y trouver : & d’eſtre meſme plus diligent que tous les Mages ; eſtant arrivé au Temple, que les portes n’en eſtoient pas encore ouvertes. Mais quoy que nous y allaſſions ſi matin, nous trouvaſmes pourtant que ce jeune Eſtranger que nous y avions rencontré la premiere fois, nous avoit deſja devancez, & attendoit que l’on les ouvriſt. Mon Maiſtre ſans en sçavoir la raiſon, eut quelque ſecret deſpit, de le trouver en ce lieu là ; & de voir qu’il avoit eſté plus diligent que luy. Ne pouvant toutefois s’empeſcher avec bien-ſeance de luy parler, il le fit du moins d’une maniere, qui deſcouvrit une partie de ſon chagrin, & qui me ſurprit beaucoup : car il ne fut jamais un eſprit plus doux, ny plus civil que le ſien. Auſſi
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ne fut ce pas tant par ces paroles, que par le ton de ſa voix, que je remarquay que la rencontre de ce jeune Eſtranger ne luy plaiſoit pas. Il faut ſans doute, luy dit il en l’abordant, que vous ſoyez bien devot ou bien curieux, puis que vous eſtes ſi diligent, à venir voir une Ceremonie, où à mon advis vous n’avez pas grand intereſt : & qui n’aura pas la grace de la nouveauté pour vous, puis que vous en avez deſja veû une autre. Comme vous n’avez eſté gueres plus pareſſeux que moy, reſpondit ce jeune Eſtranger, je pourrois vous dire ce que vous me dites : mais j’aime mieux vous advoüer, que je vy de ſi belles choſes dans ce Temple, le premier jour que nous nous y rencontraſmes, que je n’ay pû m’empeſcher d’y revenir. Je voudrois bien sçavoir (luy repliqua Artamene, avec aſſez de precipitation) ce que vous trouvaſtes le plus beau en cette Ceremonie : fut-ce les ornemens du Temple, l’abondance des Victimes ; la richeſſe des Vazes ſacrez ; tout ce que firent les Mages ; l’affluence du Peuple ; la Majeſté du Prince ; la magnificence de ſa Cour ; ou la beauté de la Princeſſe ? Ce furent toutes ces choſes enſemble, reſpondit cét agreable Inconnu ; & ſi je ne me trompe, adjouſta t’il en rougiſſant, vous vous connoiſſez aſſez bien en belles Ceremonies, pour deviner facilement ce qu’un homme qui s’y connoiſt auſſi un peu, doit avoir trouvé le plus beau, en celle dont vous parlez. Comme nous ne ſommes ſans doute pas de meſme Païs, repliqua mon Maiſtre, nos inclinations peuvent eſtre differentes : ainſi ce qui ſeroit beau pour moy, ne le ſeroit pas pour vous. Les Perſans ne veulent point de Temples ; les Scithes ne baſtissent point de Maiſons ; les Grecs s’immortaliſent
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par des Statuës ; les Aſſiriens & les Medes ont des Palais magnifiques ; ainſi chacun ſe formant une raiſon à ſa fantaiſie, ne trouve rien de beau, que ce qui ſe conforme à ſon humeur, & ſe raporte à l’uſage de ſa Patrie. Il eſt certaines Beautez univerſelles, repliqua l’Eſtranger, qui ſont au gouſt de toutes les Nations : Le Soleil plaiſt à tout le monde : les Diamans brillent à tous les yeux : & il eſt des choſes enfin qui ſont ſi parfaites, qu’elles plairoient à tous les Peuples de la Terre. Ce diſcours qui pouvoit eſtre fort indifferent, ne plaiſoit pourtant point à Artamene : & je penſe que s’il ne fuſt venu un des Sacrificateurs ouvrir la porte du Temple, cette converſation euſt pû ne finir pas auſſi civilement qu’elle avoit commencé : tant il eſt vray qu’Artamene avoit une ſecrette & puiſſant averſion pour cét Eſtranger, quoy qu’il euſt peu d’égaux en bonne mine.

Auſſi la porte du Temple ne fut-elle pas plus toſt ouverte, qu’il s’en ſepara : & ſe meſlant parmy d’autres gens qui eſtoient venus depuis nous, il évita ſa converſation & ſa rencontre. Il eſt certain que ce Sacrifice parut beaucoup plus magnifique que l’autre : car comme les Peuples s’empreſſent bien davantage, pour demander aux Dieux qu’ils puiſſent éviter les malheurs à venir, que pour les remercier, de les avoir garantis de ceux dont ils avoient eſté menacez ; il y eut incomparablement plus de monde qu’au premier ; il y eut plus de ceremonies ; les Victimes y parurent plus ornées ; & toutes choſes enfin y furent plus agreables à voir. La Princeſſe meſme, ſembla encore plus belle à l’amoureux Artamene, qu’elle n’avoit fait la premiere fois qu’il l’avoit veuë : & comme l’Amour eſt ingenieux dans ſes caprices ; il fit remarquer à mon Maiſtre,
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que Mandane prioit les Dieux avec plus de ferveur, & plus d’attention, qu’elle n’avoit fait l’autrefois ; ce qui d’abord luy donna beaucoup de joye ; luy ſemblant qu’il y avoit quelque choſe d’avantageux pour luy, qu’elle priaſt plus ardemment les Dieux, pour le bon ſuccés de la guerre, que pour leur rendre grace de ſa mort. Mais un moment, apres il paſſa de la joye à l’inquietude : car qui sçait, diſoit il, ſi de l’heure que je parle, elle ne prie point pour mon Rival ? & ſi les vœux ſecrets qu’elle fait en ſon cœur, ne contrediſent point ceux que l’on fait en public ? peut-eſtre qu’elle prie également, pour le Roy de Capadoce, & pour celuy de Pont : & que l’heureux ſuccés de la guerre qu’elle demande, eſt l’heureux ſuccés de l’affection qu’elle à pour ce Prince. Mais que fais-je, inſensé que je ſuis ? reprenoit il, j’offenſe une Princeſſe de qui la vertu eſt ſans tache : & de qui l’ame ſans doute, n’eſt preoccupée d’aucune paſſion. Je le voy dans ſes yeux ; je le juge par toutes ſes actions ; & peut-eſtre que je ne trouveray ſon cœur que trop inſensible, & que trop incapable d’amour. Enfin Seigneur, (pour n’abuſer pas de voſtre patience) cette ſeconde veuë acheva, ce que la premiere avoit commencé : il arriva meſme une choſe, qui contribua encore beaucoup, à augmenter la paſſion d’Artamene : qui fut que le Sacrifice eſtant achevé, la Princeſſe ne ſortit pas ſi toſt du Temple, comme l’autrefois. Au contraire, elle y demeura apres le Roy : & la plus grande partie du Peuple, sçachant la couſtume qu’elle avoit, d’y eſtre touſjours aſſez long temps apres la Ceremonie, lors qu’elle devoit tarder à Sinope ; ſe retira inſensiblement, & la laiſſa dans la liberté d’achever ſes devotions.
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Pour Artamene, il n’en alla pas ainſi, car il ne ſortit du Temple qu’avec elle : non plus que cét autre jeune Eſtranger, dont j’ay déja parlé plus d’une fois ; que j’obſervay n’eſtre pas plus diligent à ſortir que nous, & que je vis touſjours devant Mandane. Comme ce Sacrificateur, auquel mon Maiſtre avoit parlé il y avoit trois jours, l’eut reconnu parmy la preſſe ; il s’aprocha de luy ; & le voulant favoriſer, comme un Eſtranger curieux ; & comme un homme dont la mine & la converſation luy avoient plû, & luy eſtoient demeurées dans la memoire ; Si vous voulez, luy dit il tout bas, vous donner un peu de patience, vous pourrez entendre parler la Princeſſe quand elle ſortira, car j’ay quelque choſe à luy dire. Artamene ravy de cette heureuſe rencontre, remercia ce Mage tres civilement de ce bon office : & ſe prepara à recevoir un plaiſir, qu’il n’avoit pas attendu ſi toſt. Icy encore noſtre jeune Inconnu, profitant de l’advis qu’il entendit donner à mon Maiſtre, commença de s’aprocher du Sacrificateur, avec un empreſſement eſtrange. La Princeſſe s’eſtant donc levée pour s’en aller ; comme elle fut aſſez prés de la porte du Temple, ce Sacrificateur s’approcha d’elle, ſuivy de mon Maiſtre, comme mon Maiſtre de noſtre Eſtranger ; & la ſupplia de vouloir employer ſon credit, pour obtenir du Roy ſon pere, que dans la guerre que l’on alloit entreprendre, l’on apportaſt un ſoin particulier, à la conſervation des Temples. Car Madame, luy dit il, les Dieux ſont les Dieux de tous les Hommes : la Capadoce à des Autels, auſſi bien que le Pont en a : & comme la Victoire peut changer de Party, il ne faut pas enſeigner aux Ennemis, à commettre des Sacrileges : ny s’attirer ſur les bras des Dieux irritez, penſant n’avoir
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à combattre que des hommes. La Princeſſe qui trouva cette priere juſte ; remercia le Sacrificateur de la luy avoir faite : & l’aſſura qu’elle auroit un ſoin particulier, d’empeſcher que ce deſordre n’arrivaſt, comme il eſtoit autrefois arrivé, durant les guerres des Scithes en Medie & en Aſſirie : & qu’elle en parleroit au Roy, de la façon qu’elle devoit. Mais ſage Thiamis, (luy dit elle, car il ſe nommoit ainſi) pour mieux conſerver vos Temples, demandez la paix aux Dieux, & ne vous en laſſez jamais : car enfin, tant que la guerre durera, je n’auray pas l’eſprit en repos : & de l’humeur dont je ſuis, j’avouë que j’aimerois mieux la paix que la Victoire. Demandez donc au Ciel, luy dit elle, qu’il change le cœur du Roy de Pont : & qu’il porte touſjours celuy du Roy mon Pere, à preferer le bien general de ſes Subjets, à ſa gloire particuliere. A ces mots, la Princeſſe ſe retira : & laiſſa Artamene auſſi charmé de ſa ſagesse que de ſa beauté. Car encore qu’elle euſt dit peu de choſe, il n’avoit pas laiſſé de trouver dans le ſon de ſa voix ; dans la pureté de ſon expreſſion ; & dans le ſens de ſes paroles ; dequoy ſe perſuader, qu’elle avoit beaucoup d’agrément en la converſation ; beaucoup d’eſprit ; beaucoup de bonté ; & beaucoup de vertu. Enfin, Seigneur, Artamene ne fut plus en eſtat d’eſtre guery : & quoy que je puſſe faire, il ne voulut plus m’eſcouter.

Cependant, lors que nous fuſmes retournez à la ville, venant à examiner la choſe de plus prés, je trouvay qu’elle n’eſtoit pas auſſi dangereuſe, qu’elle me l’avoit paru d’abord : car qui sçait, diſois-je, ſi ce n’eſt point par cette innocente voye, que les Dieux malgré toute la prudence d’Aſtiage, & toutes ſes craintes, veulent conduire
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Artamene au Thrône des Medes, & le rendre Maiſtre de toute l’Aſie ? eſt il à croire, que ces Souveraines Puiſſances, qui ne ſont jamais rien ſans raiſon, ayent fait predire par les Mages, tant de grandes choſes de Cyrus inutilement ? l’auront il expoſé au danger d’eſtre devoré par les Lions & par les Tigres ; l’auront il ſauvé miraculeuſement ; l’auront il rendu ſi accomply ; luy auront il donné de ſi grandes inclinations ; l’auront il fait errer parmy tant de Peuples ſans s’y arreſter ; l’auront il ſauvé du dangereux combat qu’il fit contre le fameux Corſaire ; l’auront il conduit malgré luy chez ſes Ennemis ; l’auront il amené à Sinope par une tempeſte ; l’auront il fait aſſister à un Sacrifice, fait pour ſa mort ; l’auront il fait devenir amoureux, de la Princeſſe qui l’offroit ; auront ils, dis-je, fait toutes ces choſes pour le perdre ? Non, non, cela n’eſt pas poſſible : & ſi les Dieux ne le deſtinoient point à une meilleure fortune, ils l’auroient laiſſé déchirer par les beſtes ſauvages, ou il auroit pery ſur la mer ; il euſt eſté tué dans les dangereux combats ; qu’il a faits, ou ce Port nous euſt eſté un eſcueil. De plus, diſois-je, il n’eſt preſque pas poſſible, qu’Artamene ſoit reconnu pour eſtre Cyrus : car enfin les Capadociens ne vont guere en Perſe : la ſeule fois que Ciaxare y envoya, ſon Ambaſſadeur eſtoit de Medie ; & j’ay sçeu qu’il n’eſt plus en cette Cour, & qu’il s’en eſt retourné à Ecbatane. Joint que de tous les lieux où il pourroit eſtre reconnu, celuy cy apparamment ſeroit le moins dangereux que l’on peuſt choiſir : eſtant certain que quand par une joye que je ne puis iamginer. Aſtiage viendroit à sçavoir qu’Artamene ſeroit Cyrus, il n’eſt pas croyable qu’il peuſt mal-traiter un Prince, qu’il trouveroit les armes
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à la main, pour les intereſts de Ciaxare qui eſt ſon fils : ny que Ciaxare ſon fils qui regne ſeul en Capadoce, vouluſt ſe des-honorer, pour les frayeurs de ſon Pere, qu’il n’a pas ſi grandes que luy. Au lieu qu’en toute autre Cour Aſtiages s’imaginant qu’Artamene y caballeroit pour luy ſusciter des Ennemis, n’oublieroit rien pour le perdre, s’il venoit à sçavoir qu’il y fuſt. Ainſi tant qu’Aſtiage ſera vivant, Cyrus ne sçauroit eſtre plus ſeurement, que dans l’Armée du Roy de Capadoce : le temps meſme que nous avons employé à nos voyages, n’a pas ſi peu changé ce jeune Prince qui croiſt ; qu’il ſoit fort aiſe à reconnoiſtre, par ceux qui l’ont pû voir en Medie durant ſa premiere enfance, ny meſme depuis en Perſe, dans un âge un peu plus avancé. Il eſt vray que Feraulas & moy, qui avons tenu un rang aſſez conſiderable à Perſepolis, pouvons eſtre plus facilement reconnus : Mais ne pouvons nous pas dire, que depuis le naufrage de Cyrus, nous avons changé de Maiſtre ? & ne faut-il pas donner quelque choſe à la Fortune ? Et puis apres tout, qui sçait ſi l’amour n’eſt point neceſſaire à la gloire d’Artamene ? l’ambition toute ſeule dans un jeune cœur, n’a pas toujours aſſez de force, pour le retenir long temps, dans un violent deſir d’entaſſer victoire ſur victoire : & comme cét âge a un grand panchant aux plaiſirs, l’amour eſt un moyen plus aiſe & plus agreable, pour faire trouver de la facilité aux choſes les plus penibles. De plus, comme Artamene eſt fort bien fait & fort aimable, qui sçait s’il ne ſera point aimé comme il aime ? & ſi comme il eſt haï ſans eſtre connu, l’on ne l’aimera point lors que l’on le connoiſtra ? Ce fut Seigneur, par ces raiſonnemens, que je me reſolus enfin, à ſatisfaire
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mon Maiſtre : neantmoins, ne voulant pas me fier en ma propre raiſon, en une choſe de cette importance ; je fis offrir le lendemain un Sacrifice aux Dieux, pour les prier de m’inſpirer ce que je devois faire, dans une conjoncture ſi delicate. Mais il me ſembla, que depuis que je l’eus offert, je me ſentis ſi puiſſamment confirmé, en la reſolution de laiſſer agir Artamene, ſelon les mouvemens de ſon amour ; que je crus en effet, que ce ſeroit m’oppoſer aux ordres du Ciel, que d’apporter un plus long obſtacle à ſon intention. Et de cette ſorte, la prudence humaine, qui eſt une aveugle, pour les choſes de l’avenir, me fit conſentir à un deſſein, qui enfin à jetté mon cher Maiſtre dans le peril où il eſt. Je ne voulus pas toutefois ceder ſi toſt en apparence : & je reſistay encore un peu, à l’amoureux Artamene : mais apres avoir conſenty qu’il taſchast de ſe ſignaler à la guerre que l’on alloit entreprendre ; il ne falut plus ſonger qu’à le mettre en equipage d’y paroiſtre en homme de quelque condition. Nous avions encore aſſez de Pierreries pour cela, & meſme plus qu’il n’en faloit : de ſorte que la choſe eſtant abſolument reſoluë, il eſcrivit une lettre tres civile à Periandre ; & commanda au Capitaine de ſon Vaiſſeau, de reprendre la route de Corinthe : & de l’offrir de ſa part à ce fameux Grec, au lieu du ſien qui avoit eſté coulé à fonds au dernier combat. Or comme le Roy & la Princeſſe eſtoient demeurez icy, Artamene les vit encore pluſieurs fois l’un & l’autre : Mais quoy qu’il euſt pû trouver les moyens de les ſalüer, il ne le voulut jamais : eſtant reſolu de ſe faire connoiſtre, d’une façon plus glorieuſe pour luy.

Cependant, ce n’eſtoient que preparatifs de guerre : & les nouvelles venoient
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tous les jours, que le Roy de Pont & le Roy de Phrigie, s’avanuoient à grandes journées vers la Galatie. Ciaxare voulant donc les prevenir, marcha en diligence, vers le rendez-vous general, qu’il avoit donné à ſes Troupes : afin de taſcher s’il eſtoit poſſible, de porter la guerre chez ſon Ennemy, & d’entrer dans la Bithinie. Mais comme la Princeſſe ſa fille eſtoit la cauſe de cette guerre, & qu’il eut peur que durant ſon abſence, l’on n’entrepriſt quelque choſe contre ſa perſonne, il voulut qu’elle le ſuivist, juſques à une ville appellée Ancire ; qui n’eſt pas fort eſloignée du lieu par où il avoit reſolu d’entrer en Païs ennemy. Pendant cela, Artamene n’eſtoit occupé, qu’à donner ordre aux choſes qui luy eſtoient neceſſaires : c’eſt à dire, à des Armes, à des Chevaux, & à des Tentes. Il rencontra diverſes fois ce jeune Eſtranger, qu’il avoit veû au Temple de Mars : & le meſme homme qui vendit des Armes à Artamene, en vendit auſſi à Philidaſpe ; car c’eſtoit le Nom que cét Inconnu portoit. Si bien que s’eſtant rencontrez en ce lieu-là, ils sçeurent l’un de l’autre, qu’un meſme deſir de Gloire, les faiſoit reſoudre de ſe trouver à cette guerre, & en teſmoignerent l’un & l’autre aſſez peu de ſatisfaction. Mais, Seigneur, pour ne m’arreſter pas ſi long temps, ſur des choſes qui ne ſont pas abſolument neceſſaires à mon recit ; Nous fuſmes au rendez vous ; le Roy y fit la reveuë de ſes Troupes ; & nous marchaſmes droit à l’Ennemy. Ce ne fut pourtant pas ſans douleur, qu’Artamene vit partir la Princeſſe Mandane pour aller à Ancire, où deux mille hommes luy firent eſcorte, & furent laiſſez pour ſa Garde. Mais enfin, comme c’eſtoit ſon deſtin de ſouffrir tout ce que l’Amour
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peut faire endurer de rigoureux, auparavant qu’il euſt ſeulement dit qu’il aimoit ; il falut ſe reſoudre à cette abſence, & s’en conſoler par l’eſpoir de la victoire & du retour. Mon Maiſtre ſe rangea donc dans l’Eſcadron des Volontaires : tant pour camper, & pour combatre, plus prés de la perſonne du Roy ; que parce que dans ces Troupes qui n’obeïſſent qu’au General meſme, & qui n’ont point de Capitaine particulier ; il eſt plus aiſé de cacher qui l’on eſt : & plus aiſé encore à ceux qui ſe veulent ſignaler, par des actions extraordinaires, d’en pouvoir trouver l’occaſion. L’Armée de Ciaxare eſtoit compoſée de quarante mille hommes, & celle des Ennemis de cinquante mille : je ne m’amuſeray point, Seigneur, à vous dire le nombre des gens de trait ; ny de ceux qui lançoient le javelot ; des gens de pied, ou des gens de cheval ; puis que cela ne ſerviroit de rien à mon diſcours : & qu’ayant encore tant de Combats, & tant de Batailles à vous raconter ; il n’eſt pas juſte que je m’eſtende beaucoup à celle-cy : car enfin, ce n’eſt pas l’Hiſtoire de Capadoce que je compoſe ; c’eſt celle d’Artamene que je vous raconte. Je vous diray donc ſeulement, que les deux Armées eſtant en preſence, je ne vy jamais Artamene ſi content : il eſtoit armé ce jour là, d’une façon aſſez remarquable : ſes Armes eſtoient brunies, & toutes couvertes de flames d’or. Son pennache ondoyant, & tombant juſques ſur la croupe de ſon cheval, eſtoit d’une couleur de feu, tres vive : & ce cheval ſuivant l’uſage du Païs, eſtoit tout bardé de mailles d’acier, moitié brunies & moitié dorées. Artamene voulut porter deux javelines à la main gauche, avec ſon bouclier au meſme bras : une autre javeline
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à la main droite, & une eſpée courte & large à ſon coſté, pour s’en ſervir plus commodément, lors qu’il ſeroit meſlé parmy les Ennemis. Jamais je ne le vy ſi fier ny ſi beau : & quoy que la Perſe ait peu de bons hommes de cheval, il fit pourtant aller le ſien avec tant de juſtesse, & d’un ſi bel air ; que ſon adreſſe le fit remarquer à tout le monde, auſſi bien que ſa bonne mine.

Les Armées eſtant donc en eſtat de venir aux mains, & la charge ayant ſonné de part & d’autre ; Artamene qui s’eſtoit mis au premier rang, ne vit pas pluſtost branler les premiers Eſcadrons ; qu’il partit à l’inſtant comme un foudre ; devança tous les noſtres de plus de cent pas ; & fut fondre ſur les Ennemis, avec une hardieſſe qui les mit en deſordre ; qui rompit leurs rangs ; & qui porta d’abord la mort & la terreur, bien avant dans leur Armée. Et certes je me ſuis ſouvent eſtonné comment il ne ſuccomba point, en cette premiere Bataille : eſtant certain, qu’il eſſuya toutes les fleches, que les Ennemis tirerent. Apres que ce funeſte nuage qui obſcurcit l’air à l’approche des deux Armées, fut diſſipé, & qu’elles vindrent à ſe meſler ; Artamene y fit des choſes, qui ſurpassent tout ce que l’on s’en peut imaginer : ces trois javelines porterent la mort à trois des plus braves : & lors qu’il vint à tirer l’eſpée, malheur à quiconque ſe trouva devant ſes pas : & malheur encore plus grand, à quiconque eut la temerité de l’attendre. Il chercha le Roy de Pont autant qu’il pût, pour s’attacher à un combat particulier avec luy, mais il ne le pût trouver ; le hazard voulant que lors qu’il eſtoit d’un coſté, le Roy de Pont eſtoit de l’autre. Et quoy que ſa valeur éclairciſt tous les rangs ; qu’il rompiſt tous les Eſcadrons qu’il rencontroit ; & que rien ne peuſt reſister à ſon
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courage ; il n’en eſtoit pourtant pas ſatisfait : & il luy ſembloit, qu’à moins que de tüer ou de faire priſonnier le Roy de Pont, c’eſtoit ne s’eſtre pas ſignalé. Ce qui l’excita encore davantage à bien faire, ce fut que malgré le deſordre & la confuſion d’une Bataille, il reconnut Philidaſpe : & remarqua que c’eſtoit ſans doute, un des plus vaillants hommes du monde. Cette valeur extraordinaire luy donnant de l’eſtime & de l’eſtonnement, luy donna auſſi de l’emulation : & il commença de faire un nouvel effort de combattre, afin de taſcher de faire encore plus, qu’il ne voyoit faire à un autre. Philidaſpe de ſon coſté avoit remarqué la meſme choſe en mon Maiſtre, & avoit eu les meſmes ſentimens : ſi bien que ſe regardant tous deux avec une eſpece d’envie, qui n’avoit pourtant rien de laſche ny de bas ; ils taſchoient de ſe ſurmonter l’un l’autre en valeur : & ils commencerent dés ce jour là d’eſtre Rivaux d’ambition, & d’aſpirer à meſme Gloire. Artamene fut pourtant plus heureux que Philidaſpe : & la Fortune luy preſenta une occaſion plus important qu’à luy de ſe ſignaler. Ce fut que le Roy de Pont, qui ne pouvoit terminer plus heureſement cette guerre, qu’en prenant le Roy de Capadoce priſonnier ; puis qu’alors pour ſa rançon il pourroit obtenir ſa fille : avoit laiſſé un gros de reſerve, de dix mille hommes, les meilleurs de toutes ſes Troupes ; qui avoient eu commandement de ne combattre point, que par un ſignal qu’on leur devoit faire, ils n’euſſent apris preciſément l’endroit où ſeroit Ciaxare : afin d’y donner tout d’un coup, & de taſcher de le prendre. Cet ordre ayant eſté donné, fut executé exactement : & le Roy de Pont & celuy
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de Phrigie voyant que la Victoire balançoit ; & ayant demeſlé l’endroit où Ciaxare eſtoit en perſonne ; ils firent faire le ſignal : & ces dix mille hommes tous frais, venant attaquer des gens qui eſtoient deſja las de combattre ; mirent une eſtrange confuſion dans noſtre Armée, Artamene eut le bonheur de ſe trouver aſſez prés du Roy, lors qu’il fut envelopé, & attaqué ſi rudement : & certes il eſt à croire, que s’il ne s’y fuſt pas rencontré, ce Prince ne ſeroit pas aujourd’huy en eſtat de le tenir priſonneir : eſtant aiſé de juger, qu’il auroit ſuccombé en cette occaſion. Artamene voyant donc ce nouvel orage, qui venoit fondre ſur la teſte du Roy, prit la hardieſſe de s’aprocher de luy pour luy dire, Seigneur, quoy que je ne ſois qu’un malheureux Eſtranger, ſi tous vos Subjets ſont aujourd’huy pour voſtre conſervation, ce que je ſuis reſolu de faire, vous vaincrez ; & vos Ennemis ſeront deffaits. Alors ſans attendre la reſponsé du Roy, à moy vaillants hommes, (dit il à ceux qui l’environnoient, & que la peur commençoit d’ébranler) à moy ; ſi vous me ſuivez, nous ſauverons voſtre Prince, & n’acquerrons pas peu de gloire. A ces mots, la honte leur fit faire ferme : & l’aſſeurance qu’ils virent dans les yeux de mon Maiſtre, en remit enfin en leur cœur. Il ſe mit donc à leur teſte ; & commença de charger les Ennemis, avec une ardeur inconcevable. Et comme ils avoient ordre d’eſpargner Ciaxare autant qu’ils pourroient ; & de taſcher ſeulement de le prendre priſonnier ; cela fut cauſe que n’oſant pas combattre en tumulte, ny de toute leur force, de peur de s’y tromper ; Artamene en tua un ſi grand nombre, quoy qu’ils ſe deffendiſſent contre luy autant qu’ils pouvoient ; que je m’eſtonne qu’il ne ſe trouva
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las de vaincre. Mais pendant qu’il ſe laiſſoit emporter à cette noble ardeur, il entendit pluſieurs voix, qui crierent en confuſion & en trouble, le Roy eſt pris, & un moment apres, le Roy eſt mort. A ces mots ſi funeſtes pour luy, il ſe tourna, & vit un gros de Cavalerie, qui ſembloit vouloir garder le Roy, qu’ils avoient pris, ſoit qu’il fuſt vivant ou mort. Il s’avança donc droit vers eux ; & animant de nouveau les Capadociens qui le ſuivoient ; & nous appellant par nos noms Feraulas & moy qu’il aperçeut ; allons, nous dit il, allons delivrer le Roy : & ne ſoyons pas moins vaillans à le ſecourir, que les Ennemis l’ont eſté à le prendre. Nous fuſmes donc attaquer ce gros de Cavalerie, au milieu duquel nous voyons encore quelque confuſion & quelque combat. Artamene comme le plus vaillant, le plus adroit, le plus intereſſé, & le plus hereux ; fendit le premier la preſſe ; & rompit les rangs des Ennemis, donnant la mort à tout ce qui s’oppoſa à ſon paſſage. Eſtant arrivé au milieu de cét Eſcadron, il vit Ciaxare, accompagné de quinze ou vingt ſeulement, qui ayant encore les armes à la main, ne ſe vouloit pas rendre à ceux qui l’avoient envelopé, & qui le preſſoient de le faire. Mais comme les Ennemis virent, que le ſecours qu’Artamene luy donnoit, l’alloit ſauver ; un d’entr’eux qui creut qu’il ſeroit encore plus avantageux au Roy de Pont, que Ciaxare mouruſt, que de le laiſſer échaper, quelque deffenſe qu’on luy en euſt faite, leva le bras, & voulut luy décharger un grand coup d’eſpée ſur la teſte qu’il avoit nuë : parce que dans le combat, le courroyes de ſon Caſque s’eſtoient défaites, & le luy avoient fait perdre. Si bien que ce coup l’euſt infailliblement
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tué, ſi Artamene ne l’euſt paré avec ſon eſpée : & ſans perdre temps ne l’euſt enfoncée juſqu’aux gardes, dans le corps de ce temeraire, qui tomba mort à ſes pieds. Le Roy qui vit cette action, l’appella ſon Liberateur : Mais mon Maiſtre voyant qu’un pareil malheur pouvoit encore arriver ; ſans ceſſer de combattre, & ſans perdre moment de temps, s’oſta ſon habillement de teſte, & le mit ſur celle du Roy : ſe ſervant de ſon Bouclier, pour ſe garantir des coups qu’on luy vouloit porter. Cette action qui fut veuë des Amis & des Ennemis, fit des Effetr differents : le Roy en fut ſurpris ; & voulut s’oſter le Caſque qu’Artamene luy avoit donné, pour le luy rendre. Mais les Ennemis voyant mieux qu’ils ne faiſoient auparavant, l’admirable beauté d’Artamene, & cette fierté guerrerie, qui luy donnoit ſi bonne mine dans les Combats ; ils creurent que c’eſtoit quelque Divinité, qui venoit ſauver leur Ennemy : & contre laquelle, il n’y avoit pas moyen de reſister. Leurs efforts commençant donc de s’alentir peu à peu, ils laſcherent le pied ; & tout d’un coup prenant l’eſpouvante & la ſuite, Artamene les pourſuivant, & eux ſe renverſant ſur l’aiſle gauche de leur Armée, qu’ils mirent toute en deſordre ; il les euſt abſolument deffaits, ſi la nuit ne fuſt ſurvenuë : & n’euſt obligé tous les deux Partis à ſe retirer ſous leurs Enſeignes. Philidaſpe quoy qu’il ne fuſt pas preſent à tout ce qui s’eſtoit paſſé, n’avoit pas laiſſé de contribuer quelque choſe, à l’heureux ſuccés de cette grande action : car de l’adveu meſme des Capadociens, ce fut luy qui empeſcha noſtre Aiſle droite de plier : & qui combatit la gauche des Ennemis, pendant que nous eſtions occupez à delivrer le Roy : ſi bien que ſi
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cela n’euſt pas eſté, nous euſſions eu toute l’Armée des Rois Alliez ſur les bras, & n’euſſions peut-eſtre pas pû faire ce que nous fiſmes. Ainſi l’on peut dire, qu’Artamene & Philidaſpe : ſauverent la Capadoce en cette journée. Mais comme l’action de mon Maiſtre avoit eu le Roy pour teſmoin ; & qu’effectivement il luy avoit ſauvé la Couronne & la vie ; elle fit auſſi un effet different dans ſon eſprit.

Cependant la nuit ayant fait retirer chacun dans ſon Camp, ſans que la Victoire ſe fuſt abſolument declarée, pour l’un ny pour l’autre Party, Artamene fut à ſa Tente, ſe faire penſer de deux bleſſures aſſez legeres, qu’il avoit reçeuës au bras gauche, & qui ne l’obligerent pas meſme à garder le lit. Le Roy ſe trouva auſſi eſtre un peu bleſſé à la main : Mais nous sçeuſmes par un de nos gens qui avoit eſté pris priſonnier, & qui ſe ſauva d’entre les Ennemis, que le Roy de Pont l’avoit eſté encore plus conſiderablement d’un coup de Traict : ce qui fut cauſe que de part & d’autre, l’on ne ſongea pas ſi toſt à combattre. A peine le Roy fut il entré dans ſa Tente, qu’il ordonna que l’on cherchaſt par tout ſon Liberateur, & qu’on le luy amenaſt : toutefois comme perſonne ne sçavoit le nom d’Artamene, ce ne fut que le lendemain au matin, que l’on pût ſatisfaire l’extréme deſir qu’avoit Ciaxare, de remercier celuy auquel il devoit la vie. Mon Maiſtre ayant enfin eſté trouvé, & ayant reçeu l’ordre du Roy, ſe rendit aupres de luy : Mais avec autant de modeſtie, & autant de reſpect, que s’il ne luy euſt rendu aucun ſervice. Dés qu’il commença de paroiſtre, tout le monde ſe preſſa, & pour le voir, & pour le laiſſer paſſer : Philidaſpe meſme en y allant, luy fit un compliment fort civil, ſur le bonheur qu’il avoit
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eu le jour auparavant ; & tout le monde enfin, ravi de ſa valeur & de ſa bonne mine, eut de l’eſtime pour luy, & de la curioſité pour ſa naiſſance. Le Roy ne le vit pas pluſtost, qu’il fit trois pas pour l’embraſſer : apres ces premieres carreſſes, & ces premieres civilitez, il le loüa ſi hautement, que la modeſtie d’Artamene ne le pût ſouffrir. Seigneur, luy dit il, j’ay fait ſi peut de choſe pour voſtre Majeſté, que ſi je n’eſperois me rendre à l’advenir plus digne de l’honneur qu’elle me fait aujourd’huy que je ne le ſuis, j’en aurois beaucoup de confuſion : Mais peut-eſtre que ſi elle me permet de continuer de combattre ſous ſes Enſeignes ; les zele que j’ay pour ſon ſervice, & l’exemple de tant de braves gens qui ſont dans ſon Armée ; me donnant un nouveau deſir de gloire, me donnera auſſi la force d’en aquerir : & la hardieſſe que je n’ay pas, d’oſer peut-eſtre recevoir ſans rougir, les loüanges d’un Prince tel que Ciaxare. Voſtre modeſtie, luy reſpondit le Roy, m’eſtonne encore plus que voſtre valeur : eſtant bien plus extraordinaire de trouver cette ſage vertu, en un homme de voſtre âge, que non pas d’y rencontrer l’autre : qui eſtant plus tumultueuſe, n’eſt pas incompatible avec la jeuneſſe. Seigneur, luy repliqua Artamene, vôtre Majeſté me pardonnera, ſi je luy dis qu’elle change le nom des choſes : puis qu’elle appelle modeſtie en moy, ce qui n’eſt qu’un ſimple effet de ma raiſon & de mon equité. Car enfin apres avoir veû tous ceux qui m’eſcoutent, faire de ſi grandes actions ; & entre les autres, dit il en montrant Philidaſpe, ce brave Eſtranger, en faire de ſi heroïques ; il faudroit eſtre bien hardy & bien injuſte, pour oſer prendre de la vanité de ce que j’ay fait : & pour ne recevoir pas pluſtost
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les loüanges de voſtre Majeſté, comme un moyen fort propre à m’exciter à bien faire, que comme une legitime recompenſe, du petit ſervice que je luy ay rendu en cette journée. Je voy bien, luy reſpondit Ciaxare, que vous eſtes difficile à vaincre en toutes choſes : c’eſt pourquoy j’ay quelque crainte de vous demander, quelle Terre vous a veû naiſtre, de peur que vous ne le veüilliez pas dire. Seigneur (luy repartit Artamene, ſuivant ce que nous avons reſolu en partant de Sinope, & que j’avois oublié à vous apprendre) je ſuis d’un Païs où il ſemble que l’on ſoit obligé d’eſtre ſage & vaillant dés le Berçeau : & c’eſt ce qui fait ſans doute que j’ay quelque peine à me reſoudre de vous le nommer, auparavant que je me ſois rendu digne d’eſtre advoüé par ma Patrie : & que je me ſois mis en eſtat par mes actions, de ne luy faire point de honte. Ne laiſſez pas de ſatisfaire ma curioſité (luy repliqua Ciaxare en ſous-riant) car quand vous ſeriez Grec ou Perſan, qui ſont à mon advis les deux Nations de toute la Terre, auſquelles peut mieux convenir, l’idée que vous nous avez donné de voſtre Païs ; & quand vous ſeriez Fils du plus Grand, & du plus ſage Roy du Monde ; il luy ſeroit advantageux, de vous advoüer pour tel. Artamene ayant ſeulement reſpondu à ce diſcours, par une profonde reverence ; puis que vous me l’ordonnez, luy dit il, je vous advoüeray, Seigneur, que ma naiſſance eſt aſſez illuſtre : & que je ſuis de plus, d’une des plus conſiderables Parties de toute la Terre. De vous dire maintenant, Seigneur, ny le nom de mes Parens ; ny preciſément le lieu qui m’a vû naiſtre ; c’eſt ce que je ne puis, ny ne dois pas faire :
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m’eſtant reſolu en partant de mon Païs, de voyager inconnu, pour des raiſons qui ſans doute ne donneroient pas grande ſatisfaction à voſtre Majeſté quand elle les sçauroit ; c’eſt pourquoy je la ſuplie tres humblement, de ne me commander pas, de luy en dire davantage : & de ſe contenter de sçavoir, lors qu’elle aura quelque choſe à m’ordonner, que je m’appelle Artamene. Il eſt juſte (luy reſpondit Ciaxare en l’embraſſant) de n’exiger de vous, que ce que vous nous voulez accorder : & je vous dois bien aſſez, pour ne vous contraindre pas en une choſe, où vous ſeul avez intereſt : & où je n’en ay ſans doute point d’autre, que celuy de vous obliger ſi je le pouvois. Voila Seigneur, tout le déguiſement dont ſe ſervit Artamene : qui fut de ne nommer rien ; & de donner une idée de ſon Païs, qui convient aux Grecs & aux Perſans, pour laiſſer la choſe en doute : cette Ame Grande & Noble ayant une Vertu ſcrupuleuse & delicate, qui ne peut ſe reſoudre à dire un menſonge, quelque innocent qu’il puiſſe eſtre. Apres cela, Ciaxare pria mon Maiſtre, avec toute la civilité imaginable ; de vouloir prendre la place d’un Chef, qui eſtoit mort à la Bataille, & qui commandoit mille Chevaux. D’abord Artamene s’en excuſa : mais enfin craignant de déplaire à Ciaxare, il accepta cét employ. Il remercia donc le Roy de fort bonne grace : & l’aſſura qu’il n’acceptoit cette Charge, qu’afin de le pouvoir ſervir plus utilement. Et comme il y en avoit encore une autre vacante, par la mort de celuy qui la poſſedoit ; Ciaxare la donna à Philidaſpe, qu’il connoiſſoit un peu de plus long temps que mon Maiſtre : parce qu’Aribée qui eſtoit alors, en faveur (comme je l’ay ce me ſemble deſja dit) le luy avoit preſenté, auparavant
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que de partir de Sinope. Le Roy n’eut pas pluſtost fait cette derniere liberalité, qu’Artamene fut s’en reſjoüir avec Philidaſpe ; qui reçeut ſon compliment, avec beaucoup de civilité ; qui dans le fonds de ſon ame, avoit encore pourtant quelque eſpece de jalouſie, de toutes les carreſſes que Ciaxare avoit faites à Artamene. Cependant mon Maiſtre eſtant regardé comme le Liberateur du Roy ; c’euſt eſté ſe rendre criminel, que de ne le carreſſer pas : ſi bien que tant par cette raiſon, que parce qu’en effet il à ce don particulier, d’attirer les cœurs de tous ceux qui le voyent ; il fut viſité, loüé, & carreſſé de toute l’Armée. Mais entre les autres, ceux qu’il devoit commander, en eurent une joye inconcevable : & vindrent luy rendre leurs premiers devoirs, avec des marques d’une ſatisfaction, que je ne sçaurois exprimer. Philidaſpe & luy ſe viſiterent auſſi : & nous sçeuſmes qu’il ſe diſoit eſtre de la Bactriane, & de fort bonne condition.

Comme la Bataille avoit eſté tres ſanglante, de tous les deux coſtez, les choſes ne furent pas ſi toſt en eſtat de pouvoir ſonger à combattre de nouveau ; c’eſt pourquoy le Roy voulant advertir la Princeſſe ſa Fille de tout ce qui s’eſtoit paſſé ; & voulant favoriſer mon Maiſtre, en l’en faiſant connoiſtre & carreſſer ; luy commanda d’aller juſques à Ancire, porter une Lettre à Mandane : afin de la pouvoir aſſurer mieux que tout autre, & de ſa vie, & du gain de la Bataille. Auſſi bien, luy dit le Roy en ſous-riant, un homme qui porte encore le bras en écharpe, peut avec bienſeance quitter l’Arméee pour quatre jours, ſans craindre d’eſtre pris pour Deſerteur ; & ne refuſer pas cette Commiſſion, à la priere de ſes Amis. Je vous laiſſe à juger, Seigneur,
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quelle fut la joye, & l’émotion d’Artamene : & ſi quelque paſſion qu’il euſt pour la guerre, l’amour ne l’emporta pas ſur ſon eſprit. Il changea pourtant de couleur, à cette propoſition : & n’oſant l’accepter ſans reſistance ; Seigneur, luy dit il, les bleſſures qui me ſont porter une écharpe ſont ſi petites, qu’elles ne m’empeſcheroient pas de combattre vos Ennemis, ſi l’occaſion s’en offroit : c’eſt pourquoy je ne sçay ſi dans la crainte que j’ay, qu’il ne s’en preſente quelqu’une ; je dois accepter l’honneur que voſtre Majeſté me veut faire. Non, non, (luy dit Ciaxare, en luy donnant ſa lettre pour la Princeſſe) ne craignez pas que nous combations ſans vous : Vous m’avez trop perſuadé, que vous nous eſtes neceſſaire à remporter la victoire ſur nos Ennemis, pour ne vous attendre pas. Il eſt juſte, pourſuivit-il, qu’une Princeſſe qui doit porter la Couronne de Capadoce, auſſi toſt qu’elle aura l’âge ordonné par nos Loix ; sçache le ſervice que vous luy avez rendu : & qu’elle l’aprenne meſme de voſtre bouche : afin que vous puiſſiez apprendre de la ſienne, la reconnoiſſance que vous en devez eſperer. Comme Artamene ſe preparoit n reſpondre, Philidaſpe qui pour des raiſons que vous sçaurez apres, n’eſtoit nullement bien aiſe que mon Maiſtre acceptaſt cette Commiſſion, prit la parole ; & l’adreſſant au Roy, d’une maniere fort reſpectueuse & aſſez adroite ; Seigneur, dit il en ſous-riant, ſi voſtre Majeſté a deſſein que la Princeſſe ſoit bien informée des belles actions que ce genereux Eſtranger a faites ; il me ſemble qu’eſtant auſſi modeſte qu’il eſt, ce n’eſt pas une bonne voye à ſuivre : & qu’il eſt à craindre que ce ne ſoit luy donner un moyen, de dérober beaucoup à ſa propre
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Gloire. C’eſt pourquoy ſi voſtre Majeſté me le permet, j’iray faire ſon Panegyrique à la Princeſſe : Moy, dis-je, qui ay eſté le teſmoin de ſa valeur, & un des plus grands Admirateurs de ſon courage. Artamene entendant ainſi parler Philidaſpe, eut peur qu’on ne luy accordaſt ce qu’il demandoit : c’eſt pourquoy ſans donner loiſir au Roy de reſpondre, Seigneur, luy dit il, comme les actions de ce genereux Eſtranger, ſont bien plus illuſtres que les miennes ; il eſt bien plus juſte qu’elles ne ſoient pas ignorées de la Princeſſe ; & c’eſt pour cela, que ne m’oppoſant plus au deſſein de voſtre Majeſté, j’accepte la Commiſſion qu’elle m’a fait l’honneur de me donner : eſtant plus equitable qu’au lieu qu’il face mon Panegyryque, je m’en aille faire ſon Eloge. Seigneur (repliqua Philidaſpe en changeant de couleur) il y va de la gloire d’Artamene de le refuſer : il y va de celle de Philidaſpe, reſpondit mon Maiſtre, de ne l’eſcouter pas. Le Roy prenant plaiſir à cette agreable conteſtation, dont nous avons depuis sçeu la cauſe, & que nous ignorions alors ; voulut pourtant la terminer : & pour les mettre d’accord, je veux, dit il à Artamene, profiter des advis de Philidaſpe : & me precautionner contre voſtre modeſtie. Je veux donc qu’Arbace le Lieutenant de mes Gardes vous accompagne : afin qu’il die, ce que vous ne direz pas. Le Roy s’eſtant fait donner d’autres Tablettes, changea ſa Lettre, & la donna à Artamene, qui la reçeut avec autant de joye, que Philidaſpe en eut de dépit. Mon Maiſtre donc ravy de cette heureuſe rencontre, prit la Lettre du Roy, que ce Prince luy bailla ouverte : & ſi je ne me trompe, elle eſtoit à peu prés conçeuë en ces termes.
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CIAXARE ROY DE CAPADOCE ET DE GALATIE, 

A LA PRINCESSE MANDANE SA FILLE

''Celuy qui vous rendra ma Lettre m’ayant ſauvé la vie, j’ay creû ne pouvoir vous apprendre plus agreablement le peril dont je ſuis échapé, que par la meſme Perſonne qui me l’a fait éviter. Et j’ay penſé ne pouvoir employer un moyen plus puiſſant, pour l’arreſter aupres de nous, que les prieres que je sçay que vous luy en ferez. Toutefois, comme je connois ſa modeſtie, j’envoye Arbace avec luy, pour vous dire, ce que peut-eſtre il ne vous dira pas : m’imaginant aſſez aiſément, qu’il vous entretiendra plus, de la valeur d’autruy que de la ſienne. Mais enfin il m’a ſauvé la vie : & il auroit vaincu tous mes Ennemis, ſi la nuit ne les euſt dérobez à ſa pourſuite. Priez les Dieux, que tous mes Capitaines luy reſſemblent : & ne pouvant en faire mon Sujet, taſchez du moins d’en faire mon Amy.''

CIAXARE.
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Je vous laiſſe à juger, Seigneur, quelle fut la joye d’Artamene : Feraulas l’accompagna à ce petit voyage auſſi bien qu’Arbace, & fut le teſmoin de tout ce qui s’y paſſa, comme du tranſport de mon Maiſtre. Helas (diſoit-il en luy meſme, en liſant la fin de la Lettre du Roy) que cette priere eſt inutile ! & qu’il ſeroit difficile à un Amant de Mandane, de n’eſtre pas Amy de Ciaxare ! Ouy, ouy, pourſuivoit-il, je ſuis Amy du Roy de Capadoce ; & meſme du Roy des Medes ; & Amy juſques à tel point, que j’en ſuis ennemy de Cyrus. Qu’il demeure donc dans le Tombeau, ce malheureux Cyrus, qui eſt l’objet de la crainte, & de la haine de ces Princes : & pourveu qu’Artamene puiſſe conſerver ſa bonne fortune ; puiſſe t’il demeurer dans l’obſcurité du Sepulchre, & n’en reſſortir jamais. O Artamene ! heureux Artamene, adjouſtoit-il, tu vas revoir ta Princeſſe ; tu luy vas parler ; tu vas en eſtre loüé ; tu vas en eſtre connu ; & peut-eſtre, diſoit-il, peut-eſtre que ta bonne fortune fera, que tu n’en ſeras pas haï. Mais helas, pourſuivoit-il, ce ne ſeroit pas encore aſſez ! & pour eſtre entierement heureux, il faudroit pouvoir eſperer d’en eſtre aimé. Tant y a Seigneur, que tout ce que l’amour peut inſpirer de tendre & de delicat, dans un eſprit paſſionné, ſe trouva dans celuy d’Artamene en cette rencontre. Tantoſt il s’abandonnoit abſolument à la joye : & tantoſt cette joye eſtoit moderée par la crainte : car qui sçait, diſoit-il, ſi malgré ce que le Roy dit à la Princeſſe, je n’attireray point ſon averſion ? il eſt des ſentimens ſecrets qui nous portent à aimer ou à haïr, dont l’on ne peut dire de raiſon, & auſquels l’on ne sçauroit reſister : ainſi quand il ſeroit vray que je ne ſerois pas le plus haïſſable des hommes ; & que j’
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aurois rendu un ſervice aſſez important au Roy ; s’il arrive que j’aye le malheur de trouver quelque anthipathie dans ſon ame ; toutes mes actions, tous mes ſoings, tous mes ſervices, toutes les vertus du monde ſi je les poſſedois ; & toutes les Couronnes de la Terre, ſi je les avois conquiſes ; ne m’obtiendroient pas ſon affection. Je pourrois meſme poſſeder ſon eſtime, que je ne ſerois pas content : & l’amour, cette paſſion capricieuſe, qui ne ſe ſatisfait que par elle meſme, me rendroit touſjours le plus malheureux des hommes, ſi je ne pouvois trouver en ma Princeſſe, qu’une ſimple eſtime ſans cette affection. Les violents tranſports de ſon eſprit, ne l’empeſchoient pourtant pas d’avoir ſoing de cent petites choſes, dont il n’avoit guere accouſtumé de ſe ſoucier. Auſſi toſt qu’il fut arrivé à Ancire. Il voulut luy meſme choiſir un habillement parmy les ſiens : & demanda cent fois à Feraulas lequel il devoit prendre, & lequel luy eſtoit le plus advantageux. Mais enfin s’eſtant fait habiller, & ayant pris une Eſcharpe d’une tiſſu d’or tres beau & tres magnifique, pour ſoustenir, le bras où il eſtoit bleſſé ; il ſe laiſſa conduire par Arbace, au lieu où eſtoit la Princeſſe. Artamene, Seigneur, nous a advoüé depuis, que le jour du Combat du fameux Corſaire ; ny celuy de la Bataille ; il n’avoit point eu tant d’émotion, qu’il en ſentit en celuy-là : & ce grand cœur qui ne s’ébranloit jamais, dans les perils les plus effroyables ; ſe trouva ſaisi de tant de crainte, que ſi la joye ne l’euſt un peu moderée, il n’euſt ſans doute jamais pû ſe reſoudre, des expoſer à pouvoir eſtre haï.

Mais enfin il fut chez la Princeſſe, qu’Arbace avoit eſté voir auparavant, pendant que mon Maiſtre
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s’habilloit : afin de le prevenir ſans luy en rien dire, en inſtruisant Mandane, de la maniere dont elle le devoit recevoir. Il la trouva dans un Apartement magnifiquement meublé : & accompagnée d’un grand nombre de Dames, tant de celles de la Cour, qui l’avoient ſuivie en ce voyage, que de celles de la Ville d’Ancire, & de toute la Province, qui ne la quittoient que le moins qu’il leur eſtoit poſſible. Elle eſtoit ce jour là habillée avec aſſez de negligence : Mais elle eſtoit toutefois ſi belle, & ſi propre ; que de tant de Perſonnes belles, & richement parées qui l’environnoient ; Artamene m’a dit depuis, qu’il n’en diſcerna aucune : tant ce puiſſant Objet attacha fortement, & ſes yeux & ſon eſprit. La Princeſſe ne vit pas pluſtost mon Maiſtre qu’elle ſe leva, & ſe prepara à le recevoir, avec beaucoup de joye & beaucoup de bonté : ayant deſja sçeu par Arbace, le ſervice qu’il avoit rendu au Roy ſon Pere. Artamene luy fit alors deux profonds reverences ; & s’approchant apres d’elle, avec tout le reſpect qui eſtoit deû à une Perſonne de ſa condition ; il luy baiſa la robe, & luy preſenta la Lettre du Roy, qu’elle leût à l’inſtant meſme : & comme elle eut achevé de la voir, il voulut commencer la converſation par un compliment, apres luy avoir dit ce qui l’amenoit : mais la Princeſſe le prevenant d’une façon fort obligeante ; quelle Divinité, luy dit elle, genereux Eſtranger, vous a conduit parmy nous, pour ſauver toute la Capadoce en ſauvant le Roy ; & pour luy rendre un ſervice, que tous ſes Subjets ne luy auroient pas rendu ? Madame, luy reſpondit Artamene, vous avez raiſon de croire, que quelque Divinité m’a conduit icy : & il faut meſme que ce ſoit une de ces Divinitez
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bien-faiſantes, que ne font que du bien aux hommes, puis qu’elle m’y a fait recevoir l’honneur d’eſtre connu de vous : & le bonheur d’eſtre choiſi de la Fortune, pour rendre un petit ſervice au Roy, qu’il pouvoit ſans doute recevoir mieux de tout autre. La modeſtie (luy dit la Princeſſe en ſous-riant, & ſe tournant vers les Dames qui eſtoient les plus proches d’elle) eſt une Vertu qui apartient ſi eſſentiellement à noſtre Sexe, que je ne sçay ſi je dois ſouffrir que ce genereux Eſtranger l’uſurpe ſur nous avec tant d’injuſtice, & que ne ſe contenant pas de poſſeder la valeur eminemment, où nous ne devons rien pretendre ; il veüille encore eſtre auſſi modeſte, quand on luy parle de la beauté des actions qu’il a faites ; que les femmes raiſonnables le ſont, quand on les loüe de leur beauté. Pour moy (adjouſta t’elle, en regardant Artamene) je vous avouë que je trouve un peu d’injuſtice en voſtre procedé : & je ne penſe pas que je la doive ſouffrir : ny m’empeſcher de vous loüer infiniment, quoy que vous ne le puiſſiez endurer. Les Perſonnes comme vous (luy repartit Artamene, avec un profond reſpect) doivent recevoir des loüanges de toute la Terre, & n’en donner pas legerement : c’eſt une choſe, Madame, dont il n’eſt pas agreable de ſe repentir : c’eſt pourquoy-je vous ſuplie de ne vous expoſer pas à ce peril. Attendez, Madame, que j’aye l’honneur d’eſtre un peu mieux connu de vous : j’ay deſja sçeu par Arbace, luy reſpondit elle en ſous-riant, que l’on vous croit eſtre d’une Nation, quoy que vous na l’avoüyez pas, qui parmy les grandes qualitez que l’on attribuë à ceux qui en ſont, eſt un peu ſoubçonnée d’artifice : Mais ce que vous avez fait, merite bien que je vous
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excepte de la regle generale : que je ne vous ſoubçonne pas de cét excés de raiſon, qui fait de generer la prudence en fineſſe : & qu’au contraire, je ſois perſuadée que vous eſtes effectivement, tel que vous paroiſſez eſtre. Je vous ſuis bien obligé, Madame, reſpondit Artamene, de vous voir faire une ſi glorieuſe exception en ma faveur : je puis auſſi vous aſſurer qu’en cette rencontre, vous ne vous abuſez pas : & que l’artifice dont la foy Greque eſt ſuspecte, n’eſt pas un deffaut que l’on me puiſſe reprocher. Mais, Madame, ſoit que je fois Grec, comme vous ſemblez le croire, ſoit que je fois d’une autre Nation que l’on croye plus ingenuë, n’avoir point une mauvaiſe qualité, n’eſt pas avoir une grande vertu : & j’ay toujours raiſon de dire, que ſi vous avez bonne opinion de moy, j’ay ſujet de craindre que le temps ne vous faſſe changer d’avis. Le temps, repliqua-t’elle, ne sçauroit touſjours faire, que ce que vous avez fait, ne ſoit digne de loüange : ainſi en attendant que le temps que vous dittes m’ait deſabusée, de la bonne opinion que je veux & dois avoir, de celuy qui a ſauvé la vie au Roy mon Pere ; laiſſez moy dans une erreur, qui ne vous eſt pas deſavantageuse. Je ſouhaite, Madame, luy reſpondit Artamene, que vous ne la perdiez jamais : & que la plus illuſtre Princeſſe qui ſoit au monde, me faſſe toujours l’honneur de croire, que je ne ſuis pas abſolument indigne de ſon eſtime. Apres cela, la Princeſſe s’informa particulierement de tout ce qui s’eſtoit paſſé à la Bataille : & Artamene le luy raconta avec beaucoup d’exactitude, excepte ce qui le regardoit, qu’il paſſoit touſjours legerement, & en peu de mots ; ce qui donnoit de
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l’admiration à Mandane, qui en avoit eſté bien mieux informée par Arbace. Artamene n’oublia pas de luy parler dignement de la valeur de Philidaſpe, que la Princeſſe ſe reſſouvint d’avoir veû à Sinope quelques jours auparavant que d’en partir : & enfin il ſortit ſi heureuſement de cette premiere converſation, qu’il en fut hautement loüé de toutes les Dames qui l’entendirent. Ce n’eſt pas qu’il euſt la liberté entiere de ſon eſprit : car outre qu’il eſtoit fortement attaché par les yeux à la veuë de la Princeſſe ; ſon cœur eſtoit ſi agité, qu’il n’avoit pas la moitié des charmes qu’il avoit accouſtmé d’avoir. Mais la bonne mine d’Artamene, ſa civilité, ſa modeſtie, & ſa bonne grace ; jointe à ce qu’il diſoit, qui eſtoit touſjours ; reſpectueusement dit, & judicieuſement penſé ; firent que le deſordre de ſon ame ne fut point aperçeu : & qu’il ſe tira de cét entretien, avec une approbation generale.

Arbace le fit loger en un Pavillon du Chaſteau qui gardoit ſur le jardin : & eut de luy tout le ſoin qu’il devoit avoir d’un homme qui avoit ſauvé la vie au Roy ſon Maiſtre : & qu’on luy avoit recommandé, d’une façon toute particuliere. Mais Artamene ne fut pas pluſtost au ſuperbe Apartement qu’on luy avoit deſtiné, qu’il luy prit envie de s’aller promener ; & qu’il deſcendit dans le jardin qu’il avoit veû par les feneſtres de ſa chambre ; tant ſon inquietude amoureuſe luy donnoit peu de repos. Ce n’eſt pas que ſon ame ne s’abandonnaſt alors à la joye : & que la veuë, & les civilitez de cette Princeſſe ne l’intretinſſent agreablement : mais c’eſt qu’en effet l’Amour eſt de telle nature, qu’il ne peut jamais cauſer de plaiſirs tranquiles : & ſoit qu’il donne de la joye ou de la
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douleur, il ne donne preſque jamais rien qu’en tumulte, & avec agitation & deſordre. Artamene donc tout heureux qu’il eſtoit, ne laiſſoit pas d’eſtre inquieté : il eſtoit pourtant bien aiſe d’avoir entretenu la Princeſſe, & d’avoir encore trouvé en ſa veuë & en ſa converſation de nouveaux charmes pour le captiver. Du moins, diſoit il, Raiſon tu ne t’opoſeras plus à mon amour : & bien loin de t’employer à la deſtruire, tu m’ayderas à chercher les voyes de la ſatisfaire. Il y avoit auſſi des momens, où luy ſembloit qu’il n’avoit pas dit tout ce qu’il euſt pû dire : & tout ce qu’il euſt dit en une converſation où il n’euſt pas eſté ſi preoccupé : Mais apres tout, l’image de Mandane, fut ce qui remplit toute ſon ame. Il luy ſembloit la revoir à chaque pas qu’il faiſoit : & apres ſe l’eſtre figurée avec tous ſes charmes ; & s’eſtre dit plus de cent fois à luy meſme, que s’eſtoit la plus belle choſe du monde & la plus aimable ; apres avoir admiré cette façon d’agir qu’elle avoit, où ſans perdre rien de ſa modeſtie naturelle, elle avoit pourtant quelque choſe de galant & d’aiſé dans l’eſprit, qui rendoit ſon entretien incomparable ; apres, dis-je, avoir bien paſſé & repaſſé toutes ces choſes en ſon imagination ; ô Dieux ! diſoit il, ſi eſtant ſi aimable, il arrivoit que je ne puſſe en eſtre aimé, que deviendroit le malheureux Artamene ? Mais (reprennoit il tout d’un coup)puis qu’elle paroiſt ſensible à la gloire & aux bien-faits, continuons d’agir, comme nous avons commencé : & faiſons de ſi grandes choſes ; que quand meſme ſon inclination nous reſisteroit, l’eſtime nous introduiſist malgré elle dans ſon cœur. Car enfin, quoy que l’on puiſſe dire, & quoy que j’aye dit moy meſme,
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l’on peut eſtimer un peu, ce que l’on n’aimera point du tout ; mais je ne penſe pas ne l’on puiſſe eſtimer beaucoup, ce que l’on n’aimera pas un peu. Eſperons donc, eſperons : & rendons nous dignes d’eſtre pleints, ſi nous ne le ſommes pas d’eſtre pleints, ſi nous ne le ſommes pas en d’eſtre pleints, ſi nous ne le ſommes pas d’eſtre aimez. Comme il raiſonnoit de cette ſorte, ſur l’eſtat de ſa fortune, Feraulas l’advertit qu’il voyoit paroiſtre la Princeſſe au bout d’une Allée ; qui ſuivant ſa couſtume, venoit ſe promener dans le jardin, ſur le point que le Soleils s’abaiſſoit. Artamene voyant qu’elle venoit vers luy, euſt ſans doute paſſé par reſpect dans une autre Allée qui touchoit celle où elle ſe promenoit, ſi elle ne luy euſt fait ſigne de s’approcher. Mais Seigneur, pour n’abuſer pas de voſtre patience, je vous diray qu’en cette ſeconde converſation, & en cette promenade ; Artamene deſcouvrit tant de nouvelles beautez, & tant de ſaggesse en l’eſprit de Mandane ; que ſi juſques là il avoit eu de l’amour, depuis il eut de l’adoration. La Princeſſe auſſi connoiſſant mieux par cét entretien, moins general & un peu plus long, le merveilleux eſprit de mon Maiſtre, conçeut une grande eſtime de luy : & le traita encore plus civilement, que la premiere fois qu’il l’avoit veuë. Pour s’aquitter du commandement du Roy, elle entreprit de luy perſuader, de s’attacher à ſon ſervice : Mais helas, que cette priere eſtoit inutile ! qu’il eut peu de peine à luy en accorder l’effet ! & qu’il eut de joye, de ſe voir prier de faire une choſe, où il eſtoit reſolu, & qui eſtoit ſi favorable à ſa paſſion ! Comme il eut remené la Princeſſe à ſon Apartement, ſuivie de ſa Dame d’honneur, de ſa Gouvernante, & de toutes ſes filles ; elle donna
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ordre qu’on le ſervist au ſien, avec toute la magnificence poſſible : comme en effet, la choſe fut ponctuellement executée ſelon ſes intentions. Cependant Artamene qui ne parla preſque point tant qu’il fut à table, lors que ceux qui le ſervoient ſe furent retirez à ſon Antichambre, eſtant demeuré ſeul avec Feraulas, ſe mit à luy demander ſon advis de la Princeſſe : comme ſi de ſon approbation euſt dépendu toute ſa felicité. Et malgré luy, & contre ſon deſſein, & preſque ſans qu’il s’en priſt garde, il employa la moitié de la nuit, à s’entretenir avec Feraulas : qui ſans doute ne pouvoit pas combattre ſa paſſion, du coſté de la Princeſſe ; eſtant certain que c’eſtoit la plus aimable Perſonne qui ſera jamais. Mais enfin il falut ſe coucher : toutefois ce ne fut pas pour dormir : car venant à penſer que la bien-ſeance vouloit qu’il demandaſt ſon congé dés le lendemain, & qu’il s’en retournaſt au Camp ; l’inquietude qu’il en eut, ne luy permit pas aſſez de repos, pour s’abandonner au ſommeil.

Il ſe leva donc le matin, ſans avoir pû fermer les yeux : & auſſi toſt que la Princeſſe fut en eſtat d’eſtre veuë, il fut la ſupplier de luy permettre de s’en retourner aupres du Roy, où ſon devoir & l’eſtat où il avoit laiſſé les choſes l’appelloient. Mais elle luy dit, qu’elle vouloit qu’il fuſt teſmoin d’un Sacrifice qu’elle alloit offrir aux Dieux, pour les remercier d’avoir preſervé le Roy par ſon moyen ; afin qu’il le peuſt aſſurer, de la part qu’elle prenoit en ſa conſervation : & du ſoing qu’elle avoit de la demander au Ciel. Enfin, luy dit-elle, je vous en prie, n’oſant pas dire que je vous le commande. Vous le pourriez pourtant, Madame, par plus d’une raiſon, luy reſpondit
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Artamene ; & une Princeſſe comme vous, en à plus de cent, qui la doivent faire obeïr de toute la Terre. Artamene demeura donc encore ce jour là tout entier à Ancire : il fut au Temple avec la Princeſſe, qu’il eut l’honneur d’y accompagner, où tout le Peuple le combla de benedictions : Car en un moment par le moyen d’Arbace, & des Domeſtiques de la Princeſſe, il fut connu pour eſtre le Liberateur du Roy. Le lendemain au matin eſtant venu pluſtost qu’il n’euſt ſouhaitté, il falut partir, & prendre congé de la Princeſſe : ce qu’il fit ſans doute avec autant de douleur que d’amour, quoy qu’il n’oſast teſmoigner ny l’une ny l’autre que par ſon ſilence, & par un profond reſpect. Elle luy donna une Lettre pour le Roy, qui ſe trouva eſtre telle que je m’en vay vous la dire. Car Ciaxare la montra à tant de monde, afin d’obliger mon Maiſtre, qu’il y eut peu de gens de quelque conſideration dans l’Armée, qui par leurs propres yeux, ou par le raport d’autruy, ne sçeuſſent ce qu’elle contenoit.
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LA PRINCESSE MANDANE

AU ROY DE CAPADOCE ET DE GALATIE SON PERE.

SEIGNEUR, 

Ce n’eſtoit pas ſans raiſon, que voſtre Majeſté avoit de la défiance, de la modeſtie d’Artamene : puis que ce n’a eſté que par le Lieutenant de vos Gardes, que j’ay apris ce qu’il a fait pour voſtre conſervation : ou pour mieux dire, pour celle de toute la Capadoce, de toute la Galatie, de toute la Medie, & pour celle de Mandane, que voſtre perte auroit fait mourir de douleur. Il m’a bien dit le grand danger où voſtre Majeſté s’eſt expoſée : Mais il ne m’auroit jamais apris, que ſa valeur vous en avoit garanty : & je l’aurais touſjours ignoré, ſi je ne l’euſſe sçeu par une autre voye. Je l’ay touvé ſi perſuadé de voſtre vertu, & ſi attaché à voſtre ſervice ; que mes ſoings ont eſté abſolument inutiles, pour vous l’aquerir davantage. Mais, Seigneur, faites s’il vous plaiſt que mes prieres ne le ſoient pas aupr
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es de vous, lors que je vous ſupplieray, comme je fais, de n’expoſer plus une vie ſi precieuſe à de ſi grands hazards. Voſtre Majeſté sçait, comme je luy ay deſja dit, que le ſalut de ſes Eſtats y eſt attaché : & que peut-eſtre Artamene ne ſeroit pas toujours aſſez heureux, pour la pouvoir ſecourir. Laiſſez donc ſeulement, Seigneur, à ce genereux Eſtranger, le ſoing de vaincre vos Ennemü : & ne l’occupez plus à deffendre la vie d’un Prince, à laquelle eſt inſeparablement attachée celle de MANDANE.

Artamene ayant rendu cette Lettre au Roy, en fut admirablement bien reçeu : mais Philidaſpe, qui l’entendit lire, ne fut pas celuy de toute l’aſſemblée, qui teſmoigna y prendre le plus de plaiſir : & l’on vit un chagrin ſur ſon viſage, qui marquoit viſiblement, le trouble & l’émotion de ſon cœur.

A quelques jours de là, les bleſſures de mon Maiſtre eſtant entierement gueries, & voulant commencer de mettre en exercice le Corps qu’on luy avoit donné à commander ; comme les deux Armées eſtoient retranchées l’une devant l’autre, il fit pluſieurs Parties, où il eut touſjours de l’avantage : & il enleva meſme un Quartier au Roy de Phrigie. Philidaſpe ſur auſſi aſſez heureux, en de pareilles rencontres : Cependant, quoy que cette guerre fuſt effectivement faite par le Roy de Pont, à cauſe qu’on luy avoit refuſé la Princeſſe de Capadoce ; neantmoins comme cette cauſe n’euſt pas eſté aſſez plauſible aux yeux des Peuples, veû qu’il n’eſt rien qui doive eſtre ſi libre que les Mariages ; ny rien de plus juſte, que l’authorité des
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Peres ſur leurs Enfans ; ny rien de plus fort, que les Loix fondamentales de L’eſtat, qui deffendoient cette Alliance ; le pretexte avoit eſté de deux Villes qui bornoient de deux coſtez une grand Plaine, qui joint la Galatie à la Bithinie en cét endroit : tous ces deux Princes croyant que toutes les deux leur appartenoient, quoy qu’ils ne fuſſent chacun en poſſession que de celle qui eſtoit la plus proche de leurs Provinces. C’eſtoit donc apparemment pour ces deux Villes, que la guerre ſe faiſoit : dont l’une ſe nomme Ceraſie, qui eſtoit alors en la puiſſance du Roy de Pont : & l’autre Aniſe, qui eſtoit ſous le pouvoir de Ciaxare. Mais comme le Roy de Pont avoit eſté aſſez bleſſé ; & que ſes Medecins & ſes Chirurgiens l’avoient aſſuré qu’il ne ſeroit pas ſi toſt guery ; il fuyoit le combat autant qu’il pouvoit : neantmoins l’on ne laiſſa pas de combattre à diverſes fois pendant ſa maladie : & meſme, excepté lors qu’Artamene ou Philidaſpe furent à la guerre, la Victoire ſembla touſjours balancer entre les deux Partis. Cependant le Roy de Phrigie ayant eſté adverty ſecrettement que le Roy de Lydie ſe vouloit encore declarer contre luy, & entrer dans ſes Eſtats, le fit sçavoir au Roy de Pont, qui ſe trouva fort embarraſſé : sçachant bien que ſi le Roy de Phrigie l’abandonnoit, il ne ſeroit pas aſſez puiſſant, pour reſister à Ciaxare, qui luy jetteroit ſur les bras, non ſeulement toute la Capadoce, & toute la Galatie : mais encore toutes les forces des Medes & des Perſans.

Apres que ces Princes eurent bien cherch à imaginer ce qu’ils avoient à faire, dans une conjoncture ſi faſcheuse ; le Roy de Phrigie dit, que comme l’advis qu’il avoit reçeu, eſtoit apparemment ignoré de Ciaxare, puis que
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le Roy de Lydie n’avoit encore fait aucun acte d’hoſtilité contre luy ; & qu’il avoit eu cét adus, par une intelligence ſecrette, qu’il avoit dans le Conſeil de ce Prince ? il faloit avant qu’il en appriſt des nouvelles, luy envoyer offrir de terminer leurs differens, par un Combat de deux cens hommes contre deux cens ; afin d’eſpargner de tous les deux Partis le ſang de leurs Sujets ; & de terminer plus promptement cette guerre. Car enfin, luy dit le Roy de Phrigie, ſi celle de Lydie ne m’occupe pas trop long temps, nous ne manquerons pas apres de pretextes pour rompre la paix que nous aurons faite, avec le Roy de Capadoce. Le Roy de Pont qui ne voyoit point d’apparence de pouvoir ſortir avec honneur de cette guerre, ſi ce Prince ſon Allié l’abandonnoit ; quelque deſir qu’il euſt de ſe vanger ; quelque brave qu’il fuſt ; & quelque paſſion qu’il euſt pour la Princeſſe de Capadoce, fut contraint d’aprouver cét advis, & de le ſuivre. Il envoya donc propoſer la choſe à Ciaxare, qui tint Conſeil de guerre pour cela : les opinions furent differentes : les uns vouloient que l’on acceptaſt cette propoſition ; les autres qu’on la refuſast. Aribée qui trouvoit quelque avantage pour luy, à faire durer la guerre, s’y oppoſoit ouvertement : Mais le Roy qui par l’extréme vieilleſſe d’Aſtiage Roy des Medes, prevoyoit que ſa mort arriveroit bien toſt ; auroit eſté bien aiſe de ne ſe trouver pas engagé en cette guerre, en un temps où il luy faudroit peut-eſtre quitter dans peu de jours la Capadoce, pour s’en aller en Medie. De ſorte qu’ayant bien examiné toutes choſes, & connu qu’apres tout, les Ennemis eſtoient un peu plus forts en nombre que les Capadociens ; Ciaxare accepta le party
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qu’on luy preſentoit ; & l’execution de la choſe, fut remiſe à huit jours de là. Les conditions de ſe Traité furent, 

''Que ces deux Princes retireroient leurs Armées, au de là de chacune de ces Villes, qui eſtoient le ſujet de la guerre. Que le Combat ſe ferait dans cette grande Plaine, où les Armées eſtoient preſentement retranchées ; & aux extremitez de laquelle, ſont les deux Villes, qui eſtoient en conteſtation.''

''Que chaque Prince choiſiroit à ſa volonté, ceux qui devroient combattre pour ſes intereſts ; ſans conſiderer le rang ny la qualité : & que la ſeule valeur ſuffiroit, pour eſtre reçeu en ce Combat.''

''Que partant en meſme temps des deux Villes, les Combattans de part & d’autre ſe trouveroient au milieu de la Plaine où ſe feroit leur Combat.''

''Que ceux qui combatroient ſeroient à pied, & n’auroient pour armes que deux javelots avec leur eſpées : & qu’ils ne porteroient ny arcs ny fléches.''

''Que les deux Rois ennemis, attendroient l’evenement du Combat ; chacun à la teſte de leur Armée ; prés de la Ville où elle camperoit : ſans s’en informer par nulle autre voye, que par le retour des Vainqueurs ; & par l’advis que le Victorieux en envoyeroit donner à l’autre : n’eſtant pas permis aux Vaincus de revenir, ny meſme de demander la vie à leur ennemis, ny à pas un des deux Paris d’envoyer aucun pendant l’action aux nouvelles pour éviter ſuperoberie.''
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''Que la fin du Combat eſtant sçeve les deux Rois ſuivis chacun de deux mille hommes de guerre ſe rendroient au Champ de bataille, tant pour s’y embraſſer, que pour verifier le raport des Victorieux.''

''Que l’on ſe donneroit des Oſtages de part & d’autre, Que ces Oſtages qui ſeroient dans les deux Camps, viſiteroient les deux cens hommes qui ſeroient choiſis pour combattre ; afin qu’ils n’euſſent point d’autres armes, que celles qui eſtoient permiſes ſelon leurs conditions : & qu’ils en envoyeroient aſſurer chacun leur Prince.''

''Qu’apres le Combat, le Party vaincu abandonneroit la Ville, & retiroit ſon Armée dans ſon Païs, le Vainqueur entrant en poſſesion de cette Ville, pour laquelle cette guerre avoit eſté commencée.''

''Que les corps des deux cens morts du Party vaincu, ne recevroient nulle ignominie : & que leurs funerailles ſeroient faites avec honneur, ſur le propre Champ de bataille, avec celles des morts du Party victorieux. Et qu’apres cela, la paix ſeroit ferme & ſtable entre ces deux Princes ; le commerce reſtably entre leurs Subjets ; le Roy de Phrigie compris dans cette Paix, comme Allié du Roy de Pont.''

Tous ces articles eſtant accordez & ſignez de part & d’autre, on les publia dans les deux Camps : & les deux Armées commencerent de marcher vers ces deux Villes, où elles ſe devoient rendre. La Princeſſe ayant sçeu la choſe, voulut eſtre aupres
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du Roy ſon Pere : ſi bien qu’en ayant eu la permiſſion, elle arriva dans Aniſe, le jour auparavant que l’on deuſt choiſir ceux qui devoient combatre.

Je vous laiſſe à juger Seigneur, avec qu’elle ardeur tous ceux qui avoient du courage, & qui eſtoient piquez d’un puiſſant deſir de gloire, ſolicitoient en cette occaſion : & je vous laiſſe à juger encore, ſi Artamene & Philidaſpe entre les autres, eſtoient des plus empreſſez. Ce dernier eſperoit en la faveur d’Aribée qui le protegeoit : & mon Maiſtre dans l’extréme envie qu’il avoit d’eſtre du nombre des Combatans, n’oſoit s’aſſurer à rien. Car encore qu’il euſt rendu un grand ſervice au Roy, & que ſa valeur euſt deſja eſté aſſez connuë : neantmoins parce qu’il eſtoit Eſtranger, il craignoit plus qu’il n’eſperoit ; & jugeoit bien que ce luy eſtoit un grand obſtacle. Je voyoit cependant, que s’il n’eſtoit pas de ce Combat, toutes ſes eſperances s’en alloient bien reculées. Car, diſoit il, que pourray-je faire, pour acquerir l’eſtime de la Princeſſe, dans une Cour tranquile, & où je ne pourray jamais trouver d’occaſions de la ſervir ? Du moins ſi je pouvois aider à emporter cette victoire, j’aurois toujours quelque leger ſujet d’eſperer. Mais helas ! je ne ſuis pas aſſez heureux pour cela ; & je crains bien meſme, que Philidaſpe ne me ſoit preferé, quoy qu’il ſoit Eſtranger auſſi bien que moy. Car Seigneur, c’eſtoit une choſe inconcevable de voir combien ces deux jeunes & braves Guerriers, ſe regardoient touſjours en tous leurs deſſeins, ſinon avec envie, du moins avec une emulation extréme. Ainſi la Princeſſe ne fut pas pluſtost arrivée, qu’Artamene ſe determinant tout d’un coup, fut la trouver ſans m’en rien dire : & comme il y avoit alors
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peu de monde aupres d’elle, Madame, luy dit il, je viens vous demander une grace, quoy que je n’en ſois pas digne : Vous eſtes digne de tout (luy reſpondit la Princeſſe fort obligeamment) & ſoyez aſſuré que ſi ce que vous voulez n’eſt ny injuſte ny impoſſible, vous l’obtiendrez infailliblement : & comme vous eſtes trop genereux & trop ſage, pour vouloir des choſes de cette nature ; vous ne devez point mettre en doute, l’effet de voſtre demande. Artamene ayant fait une profonde reverence, reprit la parole de cette ſorte. Je sçay bien, Madame, que ce que je ſouhaite eſt en voſtre pouvoir, puis qu’il eſt en celuy du Roy : n’ignorant nullement, qu’il n’eſt rien qu’il vous puiſſe refuſer. Mais je vous advoüe, que je n’oſerois pas m’aſſurer, qu’il y ait autant de juſtice en ma demande, que de poſſibilité : & quoy que je face ce que je dois, en vous ſupliant de me faire obtenir ce que je ſouhaite ; je ne sçay ſi vous ferez ce que vous devez en me l’accordant. Cependant, Madame, je vous le demande, avec toute l’affection imaginable : & s’il eſt vray que le bonheur que j’ay eu, de rendre quelque petit ſervice au Roy vous ait obligée ; faites m’en obtenir, s’il vous plaiſt, la plus grande, & la plus glorieuſe recompenſe, que j’en puiſſe jamais recevoir. Faites donc Madame, que le Roy me face l’honneur de me nommer, pour eſtre un des deux cens qui doivent combattre. Ce que vous me demandez (reprit la Princeſſe toute ſurprise, de la generoſité d’Artamene) n’eſt ſans doute pas impoſſible ; & eſt meſme tres advantageux au Roy mon Pere : mais je vous advoüe, que je ne le trouve guere juſte. Car apres luy avoir ſauvé la vie comme vous avez fait ; c’eſt vous en recompenſer d’une
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façon bien eſtrange, que d’expoſer de nouveau la voſtre, à un combat qui ne peut manquer d’eſtre tres ſanglant, & tres dangereux, veû les conditions du Traité. Vous eſtes trop bonne, luy reſpondit Artamene, de craindre ma perte : Mais Madame, ne vous en inquietez pas : la bonté que vous avez pour moy, me met à couvert de tous les perils : n’eſtant pas croyable que les Dieux veüillent perdre, ce que vous voulez ſauver. Ainſi Madame, pourſuivit-il en ſous-riant, pouvant me faire combatre ſans danger, faites moy la grace de m’en faire obtenir la permiſſion. Car Madame (adjouſta-t’il, en prenant un viſage plus ſerieux) ſi je ne l’obtiens pas, il faudra neceſſairement, que je m’eſloigne d’un lieu où je ne pourrois vivre ſans honte : & où l’on ne m’auroit pas jugé digne de faire, ce que deux cens autres auroient fait. S’il n’y avoit, luy dit il encore, qu’un ſeul homme qui deuſt combattre, peut-eſtre n’auroi-je pas la hardieſſe d’oſer vous dire, eſtant Eſtranger, que je ſouhaiterois ardemment pouvoir eſtre ce bien-heureux, qui ſeroit choiſi pour deffendre vos intereſts : Mais puis qu’il y en doit avoir deux cens appellez à cette gloire ; je penſe Madame, que ſans une trop grande preſomption, je puis vous demander ce bon office. Je voudrois bien au moins (luy reſpondit la Princeſſe fort obligeamment) que vous euſſiez choiſi une autre perſonne pour vous le rendre : mais enfin puis que vous le voulez, je vous promets de l’obtenir du Roy. Comme Artamene vouloit luy reſpondre, & ſe jetter à ſes pieds pour la remercier ; Ciaxare entra dans ſa Chambre : & la Princeſſe ne le vit pas pluſtost, que s’avançant vers luy, Seigneur, luy dit-elle, Artamene qui eſt inſatiable de gloire, n’eſtant pas
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content du ſervice qu’il vous a rendu, veut encore que ce ſoit de ſa main, que vous receviez la Victoire : & il vous ſupplie, de luy permettre de combattre vos Ennemis, en l’occaſion qui s’en preſente. Ciaxare ravi de cette propoſition, embraſſa Artamene, pour le remercier du zele qui’l teſmoignoit avoir pour ſon ſervice : Mais il fut toute-fois quelque temps, ſans pouvoir ſe reſoudre de luy accorder ce qu’il demandoit. Et comme la Princeſſe durant ce temps-là ne parloit point, Artamene ſe tournant vers elle, Madame, luy dit il, eſt-ce-là ce que vous m’aviez fait l’honneur de me promettre ? Non, luy reſpondit Mandane, mais je vous advoüe que je ne vous puis tenir ma parole : & que la guerre eſt une choſe qui choque ſi fort mon humeur, que je ne puis obtenir de moy, d’y contribuer rien, que des vœux tres paſſionnez pour la faire ceſſer. Ha Madame, reprit Artamene, voſtre bonté m’oblige, & m’outrage tout enſemble ! & alors il preſſa tant Ciaxare, qu’il ſe rendit enfin, apres avoir long temps reſisté. Ce n’eſt pas qu’il ne fuſt bien aiſe, qu’un homme auſſi vaillant qu’Artamene fuſt de ce combat : mais c’eſt qu’effectivement il l’aimoit ; & qu’il craignoit de le perdre en cette occaſion. De vous dire quelle fut la joye d’Artamene ; quels furent les remercimens qu’il fit au Roy ; & les agreables reproches qu’il fit à la Princeſſe, de l’avoir ſi mal ſervi, ce ſeroit perdre un temps qui m’eſt cher, veû ce qui me reſte encore à vous aprendre : je vous diray donc ſeulement au lieu de cela, que Philidaſpe qui ſouhaittoit eſtre de ce Combat auſſi bien que mon Maiſtre, n’eut pas le meſme deſtin : car quoy qu’Aribée peuſt dire, Ciaxare ne le voulut pas. Il en fit des excuſes à Philidaſpe
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de fort bonne grace : & luy dit qu’Artamene ayant parlé le premier ; & qu’ayant deſja accordé la choſe à un Eſtranger, il n’oſoit l’accorder encore à un ſecond : de peur de faire trop murmurer les Capadociens : qui diroient que ce ſeroit leur faire tort. Cette avanture donna une grande douleur à Philidaſpe : & s’il n’euſt eſté attaché aupres du Roy, par une raiſon tres puiſſante ; il auroit quitté ſon ſervice. Ce qui l’affligeoit le plus, c’eſtoit de voir qu’Artamene luy eſtoit preferé, quoy qu’il fuſt Eſtranger comme luy : & bien que Ciaxare luy diſt, comme je l’ay remarqué, que s’il euſt parle le premier, il n’euſt pas eſté refuſé ; cela ne le conſoloit gueres. Artamene au contraire, ſentit redoubler ſa joye, par la douleur de Philidaſpe : & ce grand cœur, tout genereux qu’il eſtoit, ne pût s’empeſcher d’eſtre bien aiſe de ſon déplaiſir ; tant il y avoit deſja d’emulation entre ces deux grands Courages. Ne ſuis-je pas bien heureux (me dit Artamene, lors que je l’eus rencontré) de voir qu’enfin je ne puis manquer, ou de vaincre pour ma Princeſſe, ou de mourir pour elle ? Si j’échape de ce danger, je ſuis aſſuré de ne la revoir que pour luy annoncer la victoire, & mon triomphe ; & ſi je meurs, je ſuis encore aſſuré d’en eſtre pleint. Ha Chriſante quelle Gloire ! ha Seigneur ! luy reſpondis-je, qu’avez vous fait ? Ce que j’ay deû, mon cher Amy, me repartit il, & ce que vous auriez fait ſi vous euſſiez eſté en ma place. Mais luy dis-je, Seigneur, avez vous oublié qu’Artamene n’eſt pas un ſimple Chevalier tel qu’il paroiſt, & qu’il eſt fils du Roy de Perſe ? Non, mon Gouverneur, adjouſta t’il ; & c’eſt parce que je me ſouviens que ſa naiſſance n’eſt pas commune, que je veux qu’il taſche de faire des actions
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extraordinaires. Mais Seigneur, luy dis-je, pourquoy du moins n’avez vous obtenu pour Feraulas & pour moy, ce que vous avez obtenu pour vous ? eſt-ce que vous doutez de noſtre courage ? Ha Chriſante ! me dit-il en m’embraſſant, je douterois pluſtost du mien, mais la choſe n’eſtoit pas poſſible : & ſi je l’euſſe demandée pour vous, je me fuſſe expoſé peut-eſtre à ne l’avoir pas pour moy meſme. Cependant malgré toutes ſes raiſons, comme je n’eſtois pas poſſedé de paſſions ſi violentes que luy, je ne pouvois me conſoler, de le voir engagé dans un ſemblable combat, mais la choſe eſtoit ſans remedes : & il s’eſtoit caché de moy, lors qu’il avoit eſté chez Mandane, pour la prier de le ſervir en cette rencontre.

Le choix des deux cens Combatans eſtant donc fait ; le jour du combat eſtant arrivé ; les Oſtages eſtant donnez de part & d’autre ; la viſite des armes eſtant faite par eux, ſuivant les conditions du Traité ; & l’advis en ayant eſté envoyé au Roy de Pont, qui envoya le meſme à Ciaxare, de la part de ceux qui eſtoient à luy, & qui avoient auſſi viſité ſes gens ; la Troupe choiſie paſſa devant le Roy ; qui avoit fait faire dés la pointe du jour un Sacrifice, pour demander la Victoire aux Dieux. Artamene avoit eſperé, que la Princeſſe ſeroit aupres de Ciaxare lors qu’ils partiroient, & qu’il auroit le plaiſir de la voir encore en partant : mais elle ne pût s’y reſoudre ; & elle aima mieux demeurer au Temple : ſi bien qu’il fut privé de cette conſolation. Pour moy, Seigneur, qui le vis partir, je ne pûs m’empeſcher d’en avoir les larmes aux yeux : car enfin dans les autres occaſions, Feraulas & moy taſchions au moins de luy rendre touſjours quelque ſervice : mais en celle-cy, nous ne pouvions pas ſeulement eſtre les teſmoins de ſa
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valeur. Il s’apperçeut de noſtre triſtesse ; & nous regardant d’un viſage auſſi gay, que le noſtre eſtoit melancolique : Je vaincray (nous dit il en ſous-riant ; ) & vous ne ſerez pas bons Devins, Artamene vous en aſſure. Comme il diſoit cela, nous arrivaſmes à la porte le la Ville, où le Roy les attendoit : Seigneur (luy dit mon genereux Maiſtre, qui marchoit à la teſte de cette Troupe) je vay taſcher de me rendre digne de l’honneur que voſtre Majeſté m’a fait à l’exemple de ces vaillans hommes : & je vay, reſpondit le Roy, preparer des Couronnes pour vous & pour eux ; ne doutant point de l’heureux ſuccés de nos armes, puis qu’Artamene combat. Ta Gloire eſt grande Artamene, s’eſcria le deſesperé Philidaſpe : mais tu ne la poſſederois pas ſeul, ſi j’euſſe eu ta bonne fortune, auſſi bien que j’ay ta valeur. Nous euſſions eſté trop forts avec toy (luy reſpondit mon Maiſtre en paſſant) & nous taſcherons de vaincre ſans toy. A ces mots ces deux Heros devouëz à la Grandeur & au repos de la Capadoce, ſortirent de la Ville, & les portes furent refermées. Nous ne laiſſasmes pourtant pas, Seigneur, d’eſtre aſſez bien informez du détail de cette grande action : C’eſt pourquoy je vous reciteray ce que nous en avons sçeu : me reſervant à la ſuitte de mon diſcours, à vous dire par quelle voye nous l’avons apris. Comme ces deux Troupes furent donc dans la plaine, elles firent alte quelque temps : & chaque Party envoya quatre des ſiens, pour voir une ſeconde fois eux meſmes, ſi le nombre eſtoit égal, & ſi les armes eſtoient ſemblables. Tout s’eſtant trouvé comme il devoit eſtre de part & d’autre, & chac ? s’en eſtant retourné à ſon rang, apres avoir
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partagé le Soleil, & choiſi un endroit également avantageux ; ils commencerent d’avancer teſte baiſſée, ſans bruit, ſans cris, & avec un ſilence qui donnoit de la terreur. Comme ils furent aſſez proches, pour ſe ſervir de leurs javelots, ils les lancerent avec tant de violence, que de tous les deux partis ces armes volantes firent un aſſez grand effet : Mais beaucoup plus grand ſur les Capadociens que ſur les autres. En ſuite ayant mis l’eſpée à la main, & s’eſtans couverts de leurs Boucliers ; ils commencerent de ſe meſler : & Artamene, à ce que nous avons sçeu, immola la premiere victime de ce Sacrifice ſanglant. Car ayant devancé tous ſes Compagnons de quelques pas, il tua d’un grand coup d’eſpée le premier qui luy reſista. Sa valeur ne fut pourtant pas aſſez heureuſement ſecondée, au commencement de ce Combat : eſtant certain, qu’à parler en general, le party du Roy de Pont eut de l’avantage ſur celuy du Roy de Capadoce. Ce n’eſt pas que l’autre ne fiſt bien ſon devoir, ny qu’il reculaſt ; Mais c’eſt enfin que ceux de Pont eſtoient plus heureux : & que les bleſſures qu’ils faiſoient à leurs Ennemis eſtoient plus mortelles. Artamene voyant donc que malgré tous ſes efforts, le nombre des Capadociens diminuoit plus que celuy des autres ; eſtoit en un deſespoir eſtrange : & faiſoit des choſes qui ne ſe peuvent non plus imaginer que dire. L’on euſt dit qu’il eſtoit ſeul chargé de l’evenement de ce combat : car il ne ſe contentoit pas d’attaquer & de ſe deffendre : il deffendoit encore tous ceux de ſon Party : & paroit autant qu’il le pouvoit, tous les coups qu’il voyoit porter à ceux qui eſtoient proches de luy. Enfin il fit tant de merveilles, & tant d’actions heroïques ; qu’un
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homme d’entre les Ennemis nommé Artane, commença de croire, que quelque advantage qu’euſt ſon Party, il ſeroit fort difficile qu’il emportaſt la Victoire : & ce fut pourquoy il ſe reſolut de fourber, & de joüer d’adreſſe, dont il avoit plus que de courage, pour taſcher de ſauver ſa vie. Car (dit il en luy meſme, à ce que l’on à sçeu depuis) ſi nos gens ſont les plus forts, je me remeſleray parmy eux ſur la fin du combat, ſans qu’aucun s’en aperçoive : & s’ils ſuccombent tous, je ſauveray au moins ma vie en me tenant caché : & en ſeray quitte pour me bannir apres de mon païs, & pour aller vivre inconnu, en quelqu’autre part de la Terre. Comme il ſe fut reſolu à cette laſcheté, dans le deſordre & dans l’embarras de ce combat, laſchant le pied inſensiblement, & ſe démeſlant d’entre les ſiens, il ſe retira enfin derriere eux : qui eſtant occupez à combattre, ne ſongerent pas à luy. Pour les Capadociens, comme ils eſtoient deſja moins en nombre que leurs ennemis, ils ne s’aperçeurent pas du deſſein de ce laſche : qui à ſix pas de là, ſe laiſſa tomber comme s’il euſt eſté bleſſé : & ſe trainant tout doucement derriere une petite eminence, qui s’élevoit à un endroit de la plaine, qui n’eſtoit pas fort eſloigné ; il demeura là paiſible ſpectateur du combat. Cependant les choſes en vindrent aux termes, qu’Artamene ſe vit luy quinzieſme contre quarante : je vous laiſſe à juger, Seigneur, ſi le Party du Roy de Pont ne croyoit pas avoir vaincu : & ſi les Capadociens n’avoient pas ſujet de croire qu’ils eſtoient vaincus. Mais comme en ce combat il n’eſtoit permis ny de demander la vie, ny de la donner, & qu’il y faloit neceſſairement vaincre ou mourir : les plus deſesperez devinrent les plus vaillans : &
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Artamene leur redonna tant de courage, & par ſa voix, & par ſon exemple ; qu’ils reprirent une nouvelle ardeur. Pour luy, l’on euſt dit qu’il eſtoit aſſuré d’eſtre invulnerable, veû la façon dont il s’expoſoit. Mais en s’expoſant auſſi comme il faiſoit à tous les momens ; l’on peut dire qu’il ſembloit y avoir une fatalité attachée à tous les coups qu’il portoit. Il n’en donnoit pas un qu’il ne fiſt rougir ſon eſpée, du ſang de ſes Ennemis : il ſe faiſoit jour par tout : il eſcartoit tous ceux qui le vouloient envelopper : il ſuivoit ceux qui le fuyoient : il tüoit ceux qui l’attendoient : & Artamene enfin, fit de ſi grandes choſes ; qu’apres s’eſtre veû luy quinzieſme contre quarante, comme je l’ay dit, il ſe revit luy dixieſme contre dix. Cette égalité luy ayant redonné un nouveau cœur, Allons, dit il aux ſiens, mes chers Amis, allons achever de vaincre. Et en effet, veû le changement qui eſtoit arrivé, il leur pouvoit parler de cette ſorte : Mais il ne sçavoit pas que des neuf Compagnons qui luy reſtoient, il y en avoit trois qui eſtant bleſſez en divers lieux, s’affoiblirent tout d’un coup, & tomberent un moment apres ; ſi bien qu’il demeura luy ſeptiesme contre dix. Il avoit eſté ſi heureux, qu’il n’avoit encore reçeu qu’un leger coup d’eſpée au coſté, au deffaut de ſa Cuirace : qui n’ayant qu’effleuré la peau, ne l’incommodoit point du tout. Ce cœur de Lion ſans s’eſtonner de ce nouveau malheur, ne laiſſa donc pas de continuer de combattre avec meſme vigueur, que s’il euſt encore eſté au commencement du combat. D’abord il tua deux de ces dix Ennemis qui reſtoient : Mais le troiſiesme qu’il attaqua, luy ayant un peu plus reſisté que les autres ; comme il eut achevé de vaincre, & qu’il ſe
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voulut tourner vers les ſiens, pour s’en reſjoüir avec eux ; il vit qu’il n’y en avoit plus qu’un debout, que trois Ennemis qui reſtoient, alloient infailliblement tüer. Il y courut en diligence pour le ſecourir, mais il y arriva trop tard : cét homme eſtant tombé mort, comme il eſtoit preſt de le deffendre. Ce fut en cét endroit, Seigneur, où l’illuſtre Artamene eut beſoin de tout ſon courage : car enfin apres trois heures de combat ; & d’un combat encore plus violent & plus opiniaſtré qu’une Bataille ; il ſe vit ſeul de ſon Party contre trois.

Neantmoins ne perdant ny le cœur ny le jugement, il ſe recula dé quelques pas, pour n’eſtre point enveloppé : & comme il a une agilité merveilleuſe quand il s’en veut ſervir ; ces trois hommes ſe virent fort embarraſſez. De quelque coſté qu’ils l’attaquaſſent, ils trouvoient par tout la pointe de ſon eſpée. Quand ils le preſſoient, ils ne le pouvoient atteindre, & ſon corps diſparoissoit à leurs yeux : quand ils ne le preſſoient pas, il les preſſoit : & quoy que tous leurs coups ne fuſſent pas portez en vain, & qu’ils viſſent couler ſon ſang de pluſieurs endroits ; ſa vigueur ne diminuoit point du tout. Enfin s’eſtant reſolus de le vaincre ou de mourir ; & s’eſtant encouragez l’un l’autre, avec quelque confuſion, de voir un homme ſeul, leur reſister ſi long temps ; ils furent à luy teſte baiſſée. Mais Artamene ayant eu l’adreſſe d’en ſeparer un de quelques pas d’avec ſes Compagnons ; il ſe couvrit ſi bien de ſon Bouclier, du coſté qu’eſtoient les deux autres, qu’il ne pût en eſtre bleſſé. Et s’élançant avec une force eſtrange ſur ce troiſiesme, il luy paſſa ſon eſpée au travers du corps, & le fit tomber mort ſes pieds. Cette chutte fit laſcher le pied aux
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deux autres ; & redonna une nouvelle vigueur à Artamene : ſi bien que changeant alors la façon de combattre qu’il avoit eſté contraint de prendre, quand il eſtoit ſeul contre trois ; il commença de preſſer & de charger les deux qui reſtoient, avec tant de precipitation ; que l’un ayant penſé tomber, à cauſe d’un Bouclier qu’il avoit rencontré ſous ſes pieds ; Artamene prenant ce temps, déchargea un ſi grand coup ſur la teſte de l’autre, qu’il le renverſa mort à l’inſtant. C’eſt maintenant (s’eſcria alors Artamene en hauſſant l’eſpée, & ſe tournant vers celuy qui reſtoit encore) que la veritable valeur decidera noſtre combat, ſans que la Fortune s’en meſle : & ſans que perſonne partage la gloire du Vainqueur. En diſant cela, il marcha comme un Lion, contre ce dernier Adverſaire, qui le reçeut avec une fermeté, qui n’eſtoit pas d’une Ame commune. Voila donc enfin Artamene en eſtat de n’avoir plus qu’un Ennemy à combattre : Mais certes c’eſtoit un Ennemy qui n’eſtoit pas des moins redoutables : & l’on euſt dit que la Fortune l’avoit choiſi exprés, pour faire qu’Artamene achetaſt cette Victoire bien cher. Ces deux vaillans Guerriers ſe voyant ſeuls à ſoustenir toute la gloire de leur Party, furent un temps à ſe regarder, comme pour reprendre haleine : & ſe voyant tous couverts de ſang, & au milieu d’un Champ tout couvert de morts, il eſt à croire que la Victoire ne leur aparut pas avec tous ſes charmes : & que ſi chacun d’eux dans ſon cœur eut de l’eſperance, il eut auſſi de la crainte de ne la remporter pas. cependant le combat ſe recommença, entre ces deux vaillans hommes : Mais avec tant d’ardeur etb tant de courage, qu’il ne s’eſt jamais rien veû de ſemblable. Celuy qui combattoit contre Artamene, eſtoit un
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homme de qualité, auſſi bien que ce laſche Artane, qui eſtoit touſjours caché : & qui ayant touſjours veû mon Maiſtre, pour ainſi dire, foudroyer les ſiens, n’avoit jamais oſé ſe lever. Icy, Seigneur, admirez la conduitte des Dieux, lors qu’ils ont reſolu de conſerver quelqu’un : & tombez d’accord avec moy, que leurs ſecrets ſont impenetrables. Car enfin les choſes eſtant en cét eſtat, n’eſt il pas vray qu’il n’y a perſonne qui ne croye, que cét Artane qui s’eſtoit caché, voyant mon Maiſtre bleſſé en tant de lieux, ne deuſt ſe lever, pour aider à celuy de ſon Party qui combattoit encore ; à vaincre un homme, de qui le ſang couloit de divers endroits ? Cependant il n’en alla pas ainſi ; quoy que ç’euſt eſté la premiere intention de ce laſche, comme je penſe l’avoir dit. Car outre qu’Artane n’eſtoit pas vaillant ; & qu’il s’eſtoit veû contraint d’eſtre de ce combat malgré luy, comme nous l’avons sçeu depuis ; outre, dis-je, qu’il avoit veû qu’Artamene s’eſtant trouvé ſeul contre trois, n’avoit pas laiſſé de vaincre ; il ſe trouva encore, que celuy qui combatoit le dernier contre mon Maiſtre, eſtoit ſon Rival : ſi bien que ſe voyant en cette occaſion, entre les ſentimens de la Patrie, & les ſentimens de vangeance, de jalouſie, & d’amour ; il ne balança point du tout ; & ſe reſolut de laiſſer finir ce combat ſans s’en meſler. Car (diſoit-il en luy meſme, comme on l’a sçeu depuis de ſa propre bouche) ce combat ne finira pas, ſans qu’il en meure au moins un des deux, veû la maniere dont ils agiſſent : & celuy qui mourra, ne mourra pas ſans faire de nouvelles bleſſures à ſon ennemy : ainſi donc ſi l’ennemy de mon Païs ſuccombe, je trouveray touſjours mon rival en eſtat d’eſtre vaincu plus facilement : & ſi
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mon Rival meurt, plus facilement encore vaincray-je l’ennemy de ma Patrie, ; qui en perdant tant de ſang, aura perdu toutes ſes forces, & qui en faiſant reſpandre tout celuy de ſon ennemy, aura reſpandu preſque tout le ſien : de forte que de quelque coſté que la Fortune ſe tourne, ils combatront, ils mourront ; & je vivraz, & triomphery ſans peine. Artane demeura donc en cét eſtat, faiſant des vœux également pour la mort ſes deux ennemis. Et veritablement il s’en falut peu, que ſes injuſtes vœux ne fuſſent exaucez : Artamene & Pharnace (car nous avons sçeu que ce vaillant homme s’apelloit ainſi) s’eſtant regardez un moment, comme je l’ay deſja dit, pour reprendre un peu d’haleine, recommencerent un combat, où tout ce que l’amour de la gloire peut inſpirer de grand & de noble, ſe fit voir en cette occaſion. Et comme Artamene craignoit que le ſang qu’il perdoit ne trahiſt enfin ſon courage, & ne l’affoibliſt malgré luy ; il preſſa ſon ennemy avec une ardeur, qui n’eſt pas imaginable. Si bien que Pharnace, qui voyoit qu’il n’y avoit à choiſir que la mort ou la victoire : & qui en ſe voyant ſeul de ſon Party, avoit eu cette conſolation de croire qu’Artane ſon Rival & ſon ennemy eſtoit mort, puis qu’il ne combattoit plus ; il eſt, dis-je, à croire, que dans l’eſperance où il eſtoit, de n’eſtre plus traverſé dans ſon amour, il avoit encore un plus grand deſir de vaincre. Du moins fit il des choſes ſi merveilleuſes ; que j’ay entendu dire à mon Maiſtre, que quand on ne luy en euſt rien apris, il n’euſt pas laiſſé de connoiſtre, que l’amour ſoustenoit ſon courage ; & l’enflamoit d’une ardeur ſi heroïque. Ils ſe battirent donc encore fort long temps : Pharnace bleſſa Artamene
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en quatre endroits : & Artamene bleſſa Pharnace en plus de ſix. Leurs forces commencerent alors de diminuer, & leurs corps de s’apeſantir peu à peu : ſi bien que pour finir leur combat pluſtost, ils ſe tinrent touſjours prés l’un de l’autre : & ne s’eſloignerent plus de la pointe de leurs eſpées, ny ne ſe ſervirent plus de leurs Boucliers, qu’ils ne pouvoient ſoustenir qu’à peine. En cét eſtat ſe frappant continuellement il arriva qu’ils ſe porterent en meſme temps : mais avec cette difference ; qu’Artamene paſſa ſon eſpée au travers du cœur de Pharnace ; & le fit tomber mort à ſes pieds ; & que Pharnace paſſa la ſienne au travers d’une cuiſſe d’Artamene, où il la laiſſa. Si bien que mon Maiſtre ayant encore ſon eſpée à la main ; & ayant retiré courageuſement celle de ſon Ennemy de ſa bleſſure ; tenant ces deux eſpées entre ſes mains ; j’ay vaincu, s’écria-t’il ; & un moment apres, cette derniere bleſſure luy ayant fait perdre beaucoup plus de ſang, il tomba, & fut quelque temps en foibleſſe.

Mais admirez, Seigneur, encore cette advanture : Si Artamene ne fuſt pas tombé, il eſtoit mort ; car Artane l’auroit achevé. Et en effet, nous avons sçeu par luy meſme, comme vous l’aprendrez en ſuitte ; qu’auſſi toſt qu’il vit ſon Rival mort, il ſe leva ; & ſe prepara à venir attaquer mon Maiſtre, qu’il voyoit chanceler à tous les pas. Mais comme un moment apres il le vit tomber, & ne remüer plus du tout ; il ne s’amuſa point à aller voir s’il avoit pouſſé le dernier ſoupir ; & il s’en alla en diligence vers ceux de ſon Party, pour profiter laſchement du labeur des autres ; & pour annoncer la victoire au Roy de Pont. Et certes cét homme (ſi toutefois il eſt digne de ce Nom) avoit bien plus de joye,
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que le veritable Vainqueur : car il ſe croyoit preſt de remporter une grande gloire, qu’il avoit euë à fort bon marché. Il avoit veû mourir ſon Rival ; il croyoit que cette Victoire luy feroit obtenir ſa Maiſtresse, qui eſtoit Sœur du Roy de Pont ; & rien enfin ne pouvoit troubler ſa felicité, que le remors de ſa malice, & de ſa laſcheté ſans exemple. Je sçay bien, Seigneur, que je ne vous ay pas raconté cette grande action, avec aſſez de particularitez : Mais comme nous ne l’avons sçeuë que par Artane, lors qu’il fut vaincu, & depuis encore priſonnier de guerre parmy nous ; & par mon Maiſtre, de qui la modeſtie ne luy permet guere d’exagérer les choſes qui luy ſont avantageuſes ; je n’en ay pas pû dire davantage. Cependant Artamene ayant eſté quelque temps en foibleſſe ; il arriva que le ſang s’eſtant arreſté par l’évanoüiſſement, luy redonna de la force. Si bien qu’eſtant revenu à ſoy, il ſe releva ſur un genoüil, ſon eſpée à la main, comme pour voir s’il n’y avoit plus perſonne en eſtat de luy diſputer la Victoire. Mais regardant de tous les coſtez, il ne vit plus à l’entour de luy, que des Javelots rompus ; des tronçons d’Eſpées ; des Boucliers ſanglants ; & des hommes, qui tous morts qu’ils eſtoient, avoient encore de la fureur ſur le viſage. Il voyoit d’un coſté un Capadocien ; de l’autre un de ſes Ennemis ; & par tout de l’horreur & du ſang en abondance. Il effaya diverſes fois de ſe lever pour marcher, mais il luy fut impoſſible : principalement à cauſe de ſa derniere bleſſure, qui faiſoit qu’il ne pouvoit abſolument ſe ſoustenir. Cependant il sçavoit que c’eſtoit aux Vainqueurs à aller porter la nouvelle de la Victoire, puis que leur combat n’avoit point eu de teſmoins : & comme le fort des
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Armes avoit voulu qu’il fuſt demeuré ſeul en vie, il eſtoit en une peine qui n’eſt pas imaginable. Helas ! diſoit-il, que me ſervira d’avoir vaincu, ſi je meurs ſans qu’on sçache que j’ay eſté victorieux ? Ciaxare ſe repentira de l’honneur qu’il m’a fait ; & Mandane, l’illuſtre Mandane, croira peut-eſtre que je ſeray mort dés le commencement du combat ; ſans rien faire de conſiderable pour elle : qu’enfin j’ay mal occupé la place que j’ay tenuë ; & que peut-eſtre Philidaſpe l’auroit mieux remplie que moy. Cependant ô Dieux ! ô juſtes Dieux ! vous sçavez ce que me couſte la Victoire ; & ce que j’ay fait pour ma Princeſſe. En diſant cela il regardoit touſjours de tous coſtez ; mais il ne voyoit perſonne : car comme la Plaine baiſſe un peu du coſté qu’Artane s’en alloit, il ne le pouvoit plus voir. Artamene en cette extremité ne sçachant que faire ; & craignant effectivement de mourir, ſans que l’on sçeuſt qu’il avoit vaincu ; commença de ſe trainer lentement ; & d’amaſſer autant qu’il pût, de Javelots, d’Eſpées, de Caſques & de Boucliers : & ayant entaſſé toutes ces Armes les unes ſur les autres, comme pour en eſlever un Trophée ; il prit un grand Bouclier d’argent, qui avoit eſté au vaillant Pharnace ; & trempant ſon doict dans ſon propre ſang, qui recommençoit de, couler abondamment, par l’agitation qu’il s’eſtoit donnée ; il eſcrivit en Lettres vermeiles, au milieu de ce Bouclier, A JUPITER GARDE DES TROPHEES. & le plaça ſur le haut de ce ſuperbe amas d’Armes, qu’il avoit entaſſées aupres
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de luy. En ſuitte dequoy, foible & las qu’il eſtoit, de ce glorieux travail, il ſe coucha à demy, le bras gauche appuyé ſur ſon Bouclier ; & tenant touſjours ſon eſpée de la main droite : comme pour deffendre le Trophée qu’il avoit eſlevé, & le Monument de ſa Victoire. En cét eſtat là, un peu plus en repos qu’auparavant, il m’a dit depuis, qu’il donna toutes ſes penſées à ſa Princeſſe : & que dans l’eſperance qu’il eut, qu’elle n’ignoreroit peut-eſtre pas l’avantage qu’il avoit remporté, la mort luy parut douce & agreable. Il euſt pourtant bien voulu la voir encore une fois apres avoir vaincu : s’imaginant que s’il euſt pû avoir ce bonheur, il n’auroit plus rien eu à deſirer.

Cependant Artane qui eſtoit allé annoncer ſon faux Triomphe, mit la joye dans le cœur de tous ceux de ſon Party : & principalement dans celuy du Roy de Pont : qui quoy qu’il n’aimaſt pas trop Artane, ne laiſſa pas d’eſtre bien aiſe de recevoir une ſi agreable nouvelle par luy. Les Oſtages qui ſuivant l’accord eſtoient avec le Roy de Pont, en furent ſensiblement affligez : & furent advertir leur Maiſtre de ce qui eſtoit arrivé, afin que les autres oſtages fuſſent rendus, & que ces deux Princes chacun de leur coſté, ſe rendiſſent au champ de Bataille avec deux mille hommes ſeulement, comme ils en eſtoient convenus. Ciaxare & la Princeſſe Mandane, eſtoient en une inquietude eſtrange : car ne voyant revenir perſonne de leur Party, il y avoit grande apparence, que les choſes n’alloient pas bien. Mais enfin ayant eſté tirez de ce doute par le retour de ces Oſtages ; ce qui n’eſtoit qu’une ſimple inquietude, devint à l’inſtant une douleur effective. Neantmoins pour
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demeurer dans les termes de leurs conditions, Ciaxare marcha vers le lieu du Combat, avec le nombre de gens dont ils eſtoient tombez d’accord, comme fit auſſi le Roy de Pont. Mais pour la Princeſſe, elle demeura dans la Ville, extrémement affligée. Nous sçeumes meſmes alors, que malgré l’intereſt qu’elle avoit en cette guerre ; une des premieres choſes qu’elle dit, en apprenant cette funeſte nouvelle, fut de s’écrier en parlant au Roy, & preſque les larmes aux yeux ; helas Seigneur ! le pauvre Artamene ne ſervira plus voſtre Majeſté : & je l’ay mal recompenſé, du bon office qu’il me rendit, lors qu’il vous ſauva la vie. Pour Feraulas & pour moy, je vous laiſſe à penſer, Seigneur, quelle fut noſtre douleur, & quel fut noſtre deſespoir : Mais encore que nous ne doutaſſions point, que noſtre cher Maiſtre, n’euſt peri, nous ne laiſſasmes pas d’accompagner le Roy ; pour rendre du moins les derniers devoirs au corps d’un ſi grand & ſi genereux Prince. Nous fuſmes donc avec Ciaxare, qui arriva en meſme temps que le Roy de Pont ; ſur le champ de Bataille : Mais les deux Partis furent bien eſtonnez, lors que s’en approchant ; ils virent Artamene qui ayant repris de nouvelles forces, à la veuë du Roy qu’il ſervoit ; s’eſtoit relevé ſur un genoüil l’eſpée à la main, aupres du Trophée qu’il avoit dreſſé, ſemblant ſe vouloir mettre en eſtat de le deffendre, ſi quelqu’un euſt voulu l’abatre. Mais entre tous ceux qui eurent de l’eſtonnement, Artane qui eſtoit mené Victorieux par ceux de ſon Party, parut le plus eſtonné. Principalement quand il entendit qu’Artamene faiſant un effort pour hauſſer la voix, en ſe tournant vers Ciaxare, luy dit ; Seigneur, vous avez
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vaincu : & les Dieux ſe ſont ſervis de ma main, pour vous donner la Victoire. Le Roy de Pont entendant parler Artamene de cette ſorte, luy dit que c’eſtoit luy qui l’avoit remportée : puis qu’enfin il s’eſtoit trouvé un des ſiens en eſtat de la luy annoncer ; n’eſtant pas meſme bleſſé. Il faut ſans doute, interrompit Artamene, que celuy que vous dites ſoit un laſche, qui ait eſvité la mort par la fuitte : & qui bien loing d’avoir triomphé, n’ait pas ſeulement combattu. Car s’il eſtoit vainqueur, que ne m’a-t’il achevé ; & que ne m’a-t’il empeſcfié d’eſlever ce Trophée ? Je t’ay laiſſé entre les morts (luy reſpondit alors l’inſolent Artane) & il y avoit long temps que tu eſtois hors de combat quand je ſuis party. Ha laſche impoſteur ! luy cria Artamene, ſi je n’avois pas eu de plus redoutables ennemis que toy à combattre, la victoire que j’ay remportée, ne m’auroit pas couſté ſi cher. Ce vaillant Guerrier que tu vois mort à mes peids, dit il en monſtrant Pharnace, eſt le dernier que j’ay veû debout : & le ſeul qui m’a penſé vaincre. Mais pour toy qui parois ſans bleſſure, dans un champ tout couvert de morts ; oſes tu bien te vanter, d’avoir triomphé à ſi bon marché ? L’eſtat où tu és, luy reſpondit l’inſolent Artane, n’eſt guerer celuy d’un Victorieux : à ces mots Artamene tranſporté de fureur, ramaſſant toutes ſes forces, acheva de ſe lever : & regardant Artane avec une fierté qui faiſoit peur, & qui avoit pourtant quelque choſe de divin ; viens, luy dit il, viens ſeulement, toy qui te vantes de n’eſtre point bleſſé : car tout foible que je ſuis, tout couvert de playes ; & tout trempé de mon ſang, & de celuy de nos Ennemis ; je ne laiſſeray pas de te ſoustenir, que tu és un impoſteur : & qu’il eſt impoſſible que tu ayes combatu.
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En diſant cela, il ſe mit en poſture de l’attendre : lors que le Roy de Phrigie, qui eſtoit venu avec le Roy de Pont, ravy de la generoſité d’Artamene ; luy cria qu’il n’eſtoit pas juſte qu’un homme qui paroiſſoit ſi vaillant, entrepriſt un nouveau combat en l’eſtat qu’il eſtoit. Mon Maiſtre l’interrompant ; Seigneur, luy dit-il, je n’ay peut eſtre pas aſſez de force pour vivre long temps ; mais j’en ay encore trop, pour vaincre un ennemy ſi foible. Artane eſtoit ſi confondu, qu’il eſtoit aiſé pas de ſincerité en ſes paroles : Cependant Ciaxare ayant mis pied à terre, auſſi bien que les deux autres Rois, fut embraſſer Artamene, & commanda qu’on luy aidaſt à ſe ſoutenir : de ſorte que Feraulas & moy nous approchaſmes pour l’appuyer malgré qu’il en euſt. Ciaxare dit alors, que quand bien Artamene ſeroit en eſtat de combattre, il ne trouvoit pas qu’il le deuſt ſouffrir : n’eſtant pas juſte que le Victorieux hazardaſt une ſeconde fois ſa Victoire. A cét inſtant il ſe fit une conteſtation, qui penſa porter les choſes aux dernieres extremitez : & ſans doute ſi le Roy de Pont n’euſt pas encore eu le bras en écharpe, pour la bleſſure qu’il avoit reçeuë, dans la derniere Bataille, ce deſordre euſt eſté plus avant qu’il ne fut. Mais le Roy de Phrigie comme le moins intereſſé, appaiſa ce deux Princes en quelque ſorte : & dit à ces Rois ennemis, qu’il faloit du temps pour bien examiner cette affaire ; qu’il faloit dire ſes raiſons de part & d’autre ; & ne faire rien inconſiderément. Les deux Rois ayant conſenty à ce que l’autre voulut, ils ſe retirerent : mais Artamene demanda auparavant fort inſtamment, que ſon Trophée ne fuſt point abatu : & qu’il fuſt permis à Ciaxare d’
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y laiſſer des Gardees, ce qui luy fut accordé. Pendant toutes ces conteſtation, comme j’avois bien preveû, que quoy qu’il en arrivaſt, il faudroit touſjours faire remporter Artamene ; j’avois envoyé à la Ville, pour avoir une Lictiere. La Princeſſe l’ayant sçeu, envoya la ſienne : dont mon Maiſtre, comme voſtre Majeſté peut juger, ne luy fut pas mediocrement obligé. Tous ces Princes eſtant donc partis, apres avoir donné l’ordre neceſſaire pour faire enterrer les morts ſur le champ de Bataille, tant d’un coſté que de l’autre, avec de belles pompes funebres : nous voulûmes Feraulas & moy, mener Artamene à une Maiſon de la Ville, où nous avions logé durant quelques jours : mais Ciaxare ne le voulut pas, & le fit conduire dans le Chaſteau.

Tous les Medecins, & tous les Chirurgiens du Roy, furent au meſme inſtant dans ſa Chambre : & apres avoir viſité huit grandes bleſſures qu’il avoit, & y avoir mis le premier appareil ; ils raporterent au Roy, qu’il n’y en avoit aucune qui fuſt abſolument mortelle ; quoy qu’il y en euſt deux aſſez dangereuſes : Et qu’ainſi il faloit eſperer de leurs ſoings, du regime du malade, & de la force de la Nature, un heureux ſuccés à ſon mal. La Princeſſe envoya auſſi pluſieurs fois dés ce premier ſoir là, s’informer de l’eſtat où eſtoit Artamene : ce qu’ayant entendu à la derniere, quoy que celuy qu’elle envoyoit parlaſt fort bas, les Medecins ayant deffendu qu’on ne luy fiſt aucun bruit ; il l’appella, & voulut recevoir luy meſme, le compliment de la Princeſſe. Apres qu’il l’eut reçeu, il tourna foiblement la teſte du coſté de celuy qui luy avoit parlé ; & hauſſant un coing d’un Pavillon de drap d’or qui couvroit ſon lict. Vous direz, luy dit il, à la Princeſſe, que je
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luy demande pardon, d’avoir ſi mal combatu ſes ennemis : & d’avoir remporté une Victoire, qui peut encore eſtre miſe en doute. Si je meurs j’eſpere qu’elle me le pardonnera : & ſi j’eſchape, j’eſpere auſſi de reparer cette faute, par quelque action plus heureuſe. Rendez-luy graces tres-humbles pour moy, de l’honneur de ſon ſouvenir : & l’aſſeurez que ſa bonté n’a pas obligé une ame ingrate. Cependant, la fiévre luy prit ſi violente, que je creus qu’il eſtoit perdu : je ne vous sçaurois exprimer, quels furent les ſoings que Ciaxare & la Princeſſe ſa fille eurent de luy ; ſi je ne vous dis que Ciaxare fit pour Artamene, tout ce qu’il euſt pû faire, ſi Mandane euſt eſté malade : & que Mandane auſſi, ne fut guere moins ſoigneuse, que ſi Ciaxare euſt eſté bleſſé. Apres que le peril où nous avions veû Artamene, fut un peu diminué ; je ne pouvois pas m’empeſcher, de penſer aſſez ſouvent à la bizarrerie de ſon deſtin : qui faiſoit que ce meſme Prince, qui offroit des Sacrifices pour remercier les Dieux de ſa mort ; eſtoit occupé avec tant d’empreſſement, à luy conſerver la vie. Nous euſmes enfin la ſatisfaction de voir, que tant de ſoins ne furent pas inutiles : & le vingtieſme jour, les Medecins reſpondirent de ſon falut : & promirent meſme une gueriſon aſſez prompte à ſes bleſſures. Auſſi toſt qu’il fut permis de le voir, toute la Cour & toute l’Armée le viſita : Aribée tout Favory qu’il eſtoit, y fut pluſieurs fois : Philidaſpe malgré cette ambitieuſe jalouſie, que la valeur d’Artamene luy donnoit, ne manqua pas de luy rendre cette civilité : & le Roy qui le voyoit preſque tous les jours, y mena la Princeſſe ſa fille par deux fois. Cela fit un effet merveilleux en Artamene : eſtant
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certain qu’en fort peu de jours, il parut un amendement extraordinaire en ſes bleſſures ; tant l’eſprit a de pouvoit ſur le corps. Je ne m’arreſte point à vous dire, quels furent leurs entretiens, en ces deux viſites de la Princeſſe : eſtant bien aiſé de s’imaginer, que le mal & la valeur d’Artamene, furent tout le ſujet de la converſation. Mais ; Seigneur, pour reprendre les choſes de la guerre, au point où je les ay laiſſées ; je vous diray que tant que le mal d’Artamene dura, ce ne furent qu’ambaſſadeurs de part & d’autre : pour convenir d’Arbitres, & pour chercher les voyes de terminer ce different. Le Roy de Pont le faiſoit durer autant qu’il pouvoit : eſperant que pendant ce temps là le Roy de Phrigie pourroit eſtre eſclaircy des deſſeins des Lydiens : & que ſelon cela, il pourroit conclure la paix, ou recommencer la guerre. Mais les choſes furent touſjours ſi douteuſes, durant toute cette negociation ; qu’il ſembla que les Dieux euſſent permis que cela arrivaſt ainſi ; afin de donner ſeulement le loiſir à Artamene de recouvrer la force & la ſanté, pour acquerir une nouvelle gloire. Deux mois apres ſes bleſſures, il quitta la Chambre, pour aller remercier le Roy & la Princeſſe, de la bonté qu’ils avoient euë pour luy : & en ſuitte, il rendit ſes civilitez à toute la Cour, & fut meſme chez Philidaſpe.

Ce fut en ce temps ll, Seigneur, qu’enfin les Rois ennemis eſtant convenus de luges, pour entendre les raiſons de tous les deux Partis ; l’on dreſſa une Tente magnifique, dans la meſme Plaine où s’eſtoit fait le combat, & tout devant le Trophée qu’Artamene avoit dreſſé. Quatre des plus grands Seigneurs de Capadoce & deGalatie, et. autant de Pont & de Bythinie, furent les Arbitres de ce fameux different : apres avoir
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fait le ferment neceſſaire, pour oſter toute crainte de preoccupation à leurs Maiſtres. Les deux coins de cette Tente eſtant retrouſſez par de gros Cordons à houpes d’or, laiſſoient voir trois ſuperbes Thrônes, également eſlevez ; & plus bas un long Siege couvert de Pourpre, pour placer ces juges de Camp. Toutes choſes eſtant donc preparées, les Rois de Pont & de Phrigie conduiſirent Artane pour ſoustenir ſa pretenduë Victoire : Mais encore qu’il euſt plus d’eſprit que de valeur, il fut pourtant avec beaucoup de repugnance à ce combat, quoy qu’il ne deuſt pas eſtre ſanglant. Artamene de ſon coſté, fut conduit par Ciaxare : quatre mille hommes des deux Partis, ſe rangerent à droit & à gauche : & ces Rois ayant pris leurs places ſelon leur rang, les Arbitres s’aſſirent à leurs pieds, Artamene & Artane demeurant debout. Il ſe fit alors un fort grand ſilence : Mais Seigneur, je ne m’arreſteray pas à vous redire mot à mot, les Harangues de ces deux nouveaux Orateurs ; car il me ſeroit peut-eſtre impoſſible : je vous diray donc ſeulement, que celuy qui parla le premier fut Artane : & qu’encore qu’il euſt beaucoup d’adreſſe, ſon diſcours ne fit aucune impreſſion. Mais au contraire celuy d’Artamene, eſtant appuyé ſur la verité, eſtant prononcé par un homme de qui la bonne mine gagnoit d’abord le cœur des Auditeurs, & de qui le courage rendoit l’eloquence plus heroïque & plus forte ; toucha meſme juſques au Roy de Pont, qui n’admira pas moins l’eſprit d’Artamene que ſa valeur. A ces mots, le Roy d’Hircanie prenant la parole ; ne penſez pas, dit il, ſage Chriſante, nous priver abſolument, du plaiſir de sçavoir du moins le ſens,
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de ce qui fut dit en un Playdoyé ſi remarquable ; dont la cauſe eſtoit ſi extraordinaire ; dont les Juges eſtoient ſubjets de ceux qui devoient eſtre jugez ; & qui par conſequent donne tant de curioſité à ceux qui l’ignorent.

Puis que vous voulez, Seigneur, reprit Chriſante, je vous en rapporteray tout ce que ma memoire en aura pû conſerver. Je vous ay, ce me ſemble, deſja dit pourſuivit il, que le premier qui parla fut Artane : qui apres avoir fait une profonde reverence aux Rois & aux Juges, commença ſon diſcours, à peu prés de cette ſorte.

HARANGUE D’ARTANE.

Comme il ne s’agit fus de nu gloire particuliere en cette occaſion, je ne m’arreſteray point à exagérer a mes luges, tout ce que je fis au combat où je me trouvay ; & ce ſera bien aſſez ſi je leur montre ſeulement, que c’eſt mon Party qui a, vaincu, & qui doit joüir du fruit de la Victoire. Je penſe, ſi je ne me trompe, que l’on ne peut pas mettre en doute, que ſi j’ay vaincu : c’eſt pourquoy le plus important pour la juſtice de ma Cauſe ; eſt de faire voir par des conjectures tres preſſantes, puis que tous les teſmoins
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de mes actions ſont morts ; que ſi j’ay paru ſans bleſſures à la fin du combat ; c’a eſté par une grace toute particuliere que les Dieux m’ont faite, & non pas par ma laſcheté. Imaginez, vous, ô mes Juges, quelle apparence il y a, qu’un combat de cette nature, ſe faiſant dans vue Plaine toute deſcouverte, je puſſe avoir ozé entreprendre, de fuir & de me cacher. N’y euſt il pas eu, plus de peril à cette fuitte qu’à combattre ; puis que ſi elle euſt eſté apperçeuë des Ennemis, j’aurois infailliblement eſté pourſuivy ? & que ſi elle l’euſt eſté des Amis, j’eſtois expoſé à leur vangeance ; & à toutes les punitions d’un laſche Deſerteur, qui trahit ſon Roy & ſa Patrie ? Ainſi j’euſſe attiré contre moy, les Amis ou les Ennemis, ou peut eſtre tous les deux enſemble : & je me fuſſe jetté dans un danger bien plus grand, que ſi je fuſſe demeure parmy ceux qui combatoient. Au reſte, Seigneur, vous ſcavez que l on n’a forcé perſonne de ſe trouver en ce combat : de ſorte qu’il eſt ce me ſemble à croire, que ſi je ne me fuſſe pas ſenti le cœur de m’expoſer à une ſemblable occaſion, je ne m’y ſerois pas engagé. Tout le Pont, & toute la Bithinie n’ont pas combatu en cette journée : & tous les braves gens de l’un & de l’autre Royaume, n’ont pas eſté employez en cette action : Si bien qu’il m’euſt eſté aiſé de faire ſans honte, ce que cent mille autres ont fait. J’eûſſe pû comme eux teſmoigner de deſirer le combat, & pourtant ne combatre point : Enfin comme la peur eſt ingenieuſe, elle auroit en aſſez d’adreſſe, pour me
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fournir les moyens de ne me trouver pas en une ſemblable rencontre. Je penſe donc qu’il ſuffira de dire, à toute perſonne raiſonnable & deſinteressée ; que je me ſuis trouvé au Champ de Bataille, pour prouver que j’ay combatu : & que puis que j’ay combatu, j’ay gagné la victoire : eſtant hors de doute qu’elle appartient à celuy qui demeure les armes à la main, & en eſtat d’oſter la vie à ſon ennemi. Or, Seigneurs, aucun n’ignore qu’Artamene n’ait eſté plus malheureux que moy : & les Rois qui m’eſcoutent ; sçavent bien qu’ils ne voulurent pas qu’il combatiſt en l’eſtat qu’il eſtoit : c’eſt à dire tout couvert de ſang & bleſſures : & ſi foible, que l’on peut aſſurer, que ſon courage ſoutenoit pluſtost ſon eſpée que ſon bras. Je sçay bien que cette grande inegalite qui parut entre nous, a quelque choſe d’extraordinaire : & qu’il y a lieu de s’eſtonner, de voir que de quatre cens qui ont combatu, il n’en ſoit demeuré que deux vivans : dont l’un ait eſté veû bleſſé en tant de lieux ; & l’autre auſſi ſain, que s’il n’euſt pas ſeulement veû les Ennemis. Mais outre, comme je l’ay deſja dit, que les Dieux ſont des miracles quand il leur plaiſt ; depuis quand eſt-ce, que les bleſſures ſont des marques infaillibles de la Victoire ? Et ſi cela eſt, pourquoy nos Maiſtres nous apprennent-ils avec tant de ſoin, à eſviter les coups qu’on nous porte ? il faut ſi la choſe eſt ainſi, ne porter plus de Boucliers ; aller à la guerre ſans armes deffenſives ; & n’attaquer meſme nos Ennemis, que pour les obliger à nous couvrir de playes & de ſang.
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Enfin, Seigneurs, les bleſſures ſont auſſi ſouvent des marques de la foibleſſe de ceux qui les reçoivent, que de leur grand cœur : & ſi pour ſe vanter d’eſtre victorieux, il faloit eſtre neceſſairement le plus bleſſé ; les foibles, les mal-adroits, & malheureux, auroient bien de l’avantage ſur les forts, ſur les adroits, & ſur les heureux. Dans un combat particulier une petite égratigneure, eſt comptée pour un deſavantage : & l’on veut en celuy-cy, que de grandes bleſſures ſoient des preuves ſuffisantes de la victoire de celuy qui les a reçeuës. Je sçay bien que c’eſt vue marque indubitable, qu’il s’eſt trouvé dans le peril : Mais ç’en eſt une auſſi certaine, que ſa valeur ne le luy a pas fait eſviter. Que l’on ne me die donc plus, que ſes playes parlent pour luy, puis qu’au contraire, ſi l’on entend bien leur langage, elles ne parlent que de ſa deffaite & de mon Triomphe. Car pour ce Trophée quil a eſlevé pendant mon abſence, il ne luy eſtoit pas difficile de le faire puis qu’il eſtoit ſeul : & c’eſt un mauvais artifice, que la honte d’avoir eſté vaincu, & le deſir de la vie luy ont inſpiré. Mais apres tout, Seigneurs, ſupposons que je n’aye pas combatu ; que j’aye fui ; & que je me ſois caché, dés le commencement du combat ; où eſt ce grand advantage qu’il en pretend ? Il eſt vray que j’en meriterois punition, mais il n’eſt pas vray qu’il en meritaſt beaucoup de loüange : puis qu’enfin, il y auroit eu inegalité dans le combat : y ayant deux cens hommes d’un coſté, & un homme moins de l’autre. Ainſi veû l’eſtat où l’on l’a trouvé, il eſt aiſé de connaiſtre, qu’un
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homme de plus dans mon Party, aurois facilement achevé de le vaincre & de le tuer. Qu’il die luy meſme s’il m’a veû fuir ; s’il m’a veû cacher ; & ſi cela eſt, je douteray peut-eſtre de ma victoire : & je croiray autant à ſes yeux qu’à ma propre valeur. Mais ſi mon ennemy ne dit autre choſe, contre moy, ſinon qu’il ne m’a point vû combattre, & que je ne ſuis pas bleſſé ; je demande que l’on n’eſcoute point ſes mauvaiſes raiſons, & que l’on, reçoive les miennes qui ſont bonnes. Car enfin ſi j’ay combatu, j’ay vaincu ; & il paroiſt aſſez que j’ay combatu, puis que je me ſuis trouvé au lieu du combat, & m’y ſuis trouvé volontairement. De plus, quand je ne l’aurois pas fait, il ne devroit pas pour cela eſtre declaré Vainqueur : puis que ce ne ſeroit pas avoir vaincu legitimement, que d’avoir combatu avec inegalité. Ainſi, Seigneurs, ne deliberez pas plus long temps, ſur ce que vous avez à prononcer : je ne m’oppoſe point à la gloire d’Artamene : concedons luy qu’il a bien fait ſon devoir ; que ſes bleſſures ſont pluſtost des marques de ſon grand cœur, que de ſa faibleſſe : & diſons ſeulement, que perſonne ne depoſant contre moy, non pas meſme mou Ennemy, qui ne peut rien dire à mon prejudice, ſinon qu’il ne m’a point veû combattre ; luy qui peut-eſtre dés le commencement du combat, n’eſtoit plus en eſtat de rien voir ; je merite que l’on m’adjuge la Victoire. Car s’il ne m’a point veû, il eſt à croire, comme je le dis, que c’eſt que la perte du ſang, luy avoit oſté l’uſage de la veuë : Mais pour moy à qui
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la bonté des Dieux & ma valeur, ont laiſſé la veuë, le ſang, & la force ; je l’ay veû combattre ; je l’ay veû bleſſé ; & vous l’avez veû preſque mort, aupres de ce Trophée imaginaire. Apres cela, Seigneurs, je n’ay plus rien à dire ; ne voulant pas differer plus long temps l’heure de mon Triomphe, & la gloire de mon Party.

Artane ayant ceſſé de parler, il s’eſleva dans toute l’aſſemblée un bruit confus ſans acclamations : par lequel il eſtoit aiſé de comprendre, que le monde n’eſtoit guere perſuadé de ſon diſcours. Artamene m’a dit depuis, qu’il n’eut jamais tant de peine en ſa vie, qu’il en eut à le ſouffrir. Neantmoins il ſe reſolut d’y reſpondre ſans s’emporter : & la foibleſſe de cét homme faiſant ſucceder la pitié à la colere ; qu’il ne luy dit point d’injures, que celles qui eſtoient abſolument neceſſaires, pour la deffenſe de ſa valeur, & pour l’advantage de ſa Cauſe.

Apres donc que ce murmure qui s’eſtoit eſlevé dans cette illuſtre Compagnie, fut entierement appaiſé ; & qu’Artamene eut fait une reverence de fort bonne grace aux Rois & à ſes Juges ; tout le monde ſe preſſa pour eſcouter : & par une attention extraordinaire, il ſe fit un ſi grand ſilence, qu’il ſe vit obligé de l’interrompre, en commençant ſon diſcours par ces meſmes paroles, ſi ma memoire ne me trompe.

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HARANGUE D’ARTAMENE.

La Victoire eſt un ſi grand bien, & la laſcheté un ſi grand mal, que je ne m’eſtonne pas qu’il ſe trouve un homme, qui veüille remporter les honneurs de la premiere ſans l’avoir gagnée ; & des-advoüer l’autre, quoy qu’effectivement elle ſoit en luy. Le deſir de la gloire naiſt avec nous : & la crainte de l’infamie n’abandonne pas meſme les plus laſches & les plus criminels. Je ne ſuis donc point eſtonné de voir qu’Artane veüille triompher ſans avoir combatu : mais je ſuis fort ſurpris de voir qu’ayant plus d’eſprit que de cœur, il n’ait pas rendu ſon me ſonge plus vray-ſemblable par ſon diſcours : qu’il n’ait un peu plus particulariſé la grandes choſes qu’il doit avoir faites, pour pouvoir ſortir d’un pareil combat ſans bleſſure. Il devoit du moins nous dire, quel eſt le Dieu qui l’a conſervé : car pour moy, je sçay bien que la valeur d’un homme ne pourroit pas faire voir une choſe ſi prodigieuſe. Il devoit en ſuitte nous apprendre, par quelle autre Divinité, il s’eſt rendu inviſible à mes yeux : lors qu’apres eſtre demeuré ſeul contre trois, je n’ay veû perſonne à l’entour de moy que ceux que je dis : eux que
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le Sort à fait ſuccomber en cette occaſion, pluſtost que ma force ny que mon adreſſe. Je sçay bien qu’Artane n’eſtoit pas un de ces trois : je sçay bien encore que le vaillant Pharnace eſt demeuré de bout le dernier, qu’il m’a opinaſtrément diſputé la Victoire ; & que s’il euſt eſté ſecondé par un homme qui n’euſt pas eſté bleſſé comme Artane, il luy euſt eſté aiſé de me vaincre : puis que tout affoibly qu’il eſtoit, il s’en eſt ſi peu falu qu’il n’ait vaincu. Je ſcay bien que les bleſſures ne ſont pas des marques infaillibles de l’advantage d’un combat : mais je sçay bien mieux encore, que ce n’eſt pas prouver d’avoir combatu, que de ſe vanter de n’eſtre pas bleſſé. Il faut du moins eſtre couvert du ſang de ſes Ennemis, ſi l’on ne l’eſt pas du ſien : Mais pour Artane, il ſort de ce combat comme il ſortiroit d’un ſimple combat de galanterie, où les Victoires ſanglantes auroient eſté deffendues. J’advouë que je ne puis rien dire de particulier contre luy : je ne ſcay ny comment il a fuï ; ny comment il s’eſt caché ; ny comment il a diſparu : je sçay ſeulement que je ne l’ay point veû combattre : & cela ſuffit pour luy pouvoir ſoustenir, qu’il ne peut avoir vaincu. Il eſt ſans doute des crimes d’une autre nature : & dont l’en ne peut convaincre ceux qui en ſont accuſez, qu’en leur ſoutenant qu’on leur a veû attendre un homme pour l’aſſassiner ; qu’on le leur a veû tuer au coing d’un Bois ; qu’on leur a veû hauſſer le bras, & enfoncer leur eſpée dans je cœur de leur Ennemi. Enfin il faut avoir veû bien des choſes ; & ceux qui n’ont rien veû de tout cela, juſtifient les accuſez, bien plus toſt qu’ils ne les convainquent.
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Mais en l’occaſion qui preſente, il en va tout autrement : car diſant que je n’ay point veû Artane, je dis tout ce que l’on peut dire centre luy : & je l’accuſe d’un crime, dont il ne peut ſe juſtifier, qu’en faiſant advoüer à Artamene, qu’il l’a veû ; qu’il l’a combatu ; & qu’il la vaincu ; ce qui à mon advis, ne luy ſera pas fort facile. Au reſte comme il ſe fie pas trop aux Exploits qu’il a faits, pour remporter cette fameuſe Victoire ; il oſe encore dire, que quand il auroit fui, je n’aurois pas vaincu, puis que j’aurois combatu, avec inegalité : Mais Seigneurs, où trouve-t’il des Loix, qui authoriſent ſon diſcours ? quand l’on commence un combat, comme celuy dont il eſt queſtion, il faut ſans doute que le nombre des Combatans ſoit eſgal, & que les Armes ſoient ſemblables : Mais dés que ce combat eſt commencé ; chacun peut profiter de tous les avantages que la Fortune luy preſente, ou que ſes Ennemis luy laiſſent prendre. Qu’importe donc ſi un Soldat eſt hors de combat, par ſa mort, ou par ſa laſchete ; s’il ſuit, il eſt auſſi bien vaincu, que s’il eſtoit mort ou priſonnier : & celuy qui ne s’oppoſe à la victoire de ſes ennemis qu’en fuyant ; qui ne ſauve ſa vie qu’en ne l’expoſant pas ; eſt indigne pretendre aucune part, à la gloire du Triomphe. Si celle d’une ſemblable action, conſistoit à ſauver ſa vie ; j’advouë qu’Artane ayant ſi bien conſervé la ſienne, auroit quelque ſujet de dire, qu’il auroit mieux agi que moy, qui n’ay pas ſi bien meſnagé la mienne : Mais la Victoire conſistant icy, en la mort de ſes Ennemis ; il n’aura pas ſans doute l’audace de dire qu’il l’a remportée :
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puis que tous ceux qui m’eſcoutent sçavent, que l’on m’a trouvé les armes à la main ; & qu’il n’a pas tenu à moy, que je n’aye deffendu mon droit contre luy. Or Seigneurs, pour vous faire voir, que bien qu’Artane ait parû invulnerable dans un Combat, où tous ceux qui l’ont fait ont perdu la vie, je ne crains ny ſa valeur ny ſon adreſſe : je vous demande pour grace, de me permettre de le combattre en Champ clos ; & en preſence des Rois qui m’eſcoutent. Car ſi l’on m’accorde ce que je demande ; ce qu’il n’a pas demandé ; & ce que l’on ne peut equitablement me refuſer ; je ſuis aſſeuré qu’il ne diſparoistra plus à mes yeux, & que je vous en rendray bon compte. Je sçay bien que c’eſt en quelque façon faire tort à l’equité de ma cauſe ; & à l’illuſtre Roy de qui j’ay l’honneur de ſoutenir les intereſts, que de remettre la choſe en doute : Mais apres tout, puis qu’elle doit eſtre jugée par vous, je ne penſe pas que vous en puiſiez, eſtre auſſi bien inſtruits, par les paroles d’Artane, que par ſes actions, & par les miennes. Joint qu’à dire les choſes comme elles ſont, j’aurois quelque peine à me reſoudre de conſerver par mon eloquence, ce que ſans vanité j’ay acquis par ma valeur : & l’eſclat de cette Victoire eſt trop grand, pour qu’il n’en couſte pas une goutte de ſang au vaillant Artane. Il faut Seigneurs, il faut qu’à la veuë de tous ceux qui m’eſcoutent, je luy faſſe advouër la verité de la choſe, où qu’il m’arrache la vie : puis que deux cens hommes ne l’ont peû bleſſer, il n’en doit pas craindre un tout ſeul : & un encore dont les forces ſont diminuées de beaucoup, par ces grandes bleſſures
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qu’il luy a tant reprochées. Je l’aſſure toutefois, qu’il ne me vaincra pas ſans gloire : & que je feray tout ce qui me ſera poſſible, pour luy en faire trouver en ma deffaite. Tant y a Seigneurs, que s’il à combatu comme il le dit, il ne doit pas craindre de combattre encore : & s’il n’a pas combatu, comme je le ſoustiens ; je veux bien me retracter de ce que j’ay avancé : & tomber d’accord, que je ne dois point triompher que je ne l’aye vaincu. Je ne vous demande donc plus, ô mes Juges, le gain de ma Cauſe ; mais ſeulement la permiſſion de combattre. Auſſi bien ne pourriez vous juger vos Maiſtres qu’en tremblant : quoy que vous puſſiez dire & faire, il y auroit touſjours quelqu’un qui ſe plaindroit : au lieu que lors que par la propre bouche d’Artane je vous feray entendre la verité, vous pourrez prononcer hardiment, ſans craindre de faire une injuſtice, & ſans que perſonne vous en accuſe. Ne me refuſez donc pas je vous en conjure ; puis que je ne vous demande rien que d’equitable. Au reſte, qu’Artane ne s’amuſe pas à s’oppoſer à ce que je veux, par l’eſperance de s’épargner un combat : puis que quand on me l’auroit refuſé, & que l’on m’auroit meſme fait juſtice ; il ne luy ſeroit pas aiſé de l’éviter. Il vaut donc mieux qu’il s’y reſolue de bonne grace : & qu’il teſmoigne du moins en cette rencontre, que s’il a eu de la laſcheté, en l’occaſion qui s’eſt preſentée ; c’eſt qu’il a creû qu’il valoit mieux dérober la Victoire, que la hazarder. Mais aujourd’huy qu’elle luy eſt diſputée, & qu’il s’agit de ſon honneur en particulier ; il faut que ce brave ſe reſolue à ce que je
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vous demande, & à, ce que je vous ſuplie de luy ordonner. Je luy donne le choix des armes : & luy promets de plus, de n’abuſer pas de ma Victoire je la remporte : pourveu qu’il ſoit plus ingenu ſous mes pieds, qu’il ne le paroiſt devant des Thrônes ſi venerables ; & devant un Tribunal, qu’il ne pas redouter. C’eſt à vous, Seigneurs, à prononcer l’arreſt favorable que j’attens de voſtre equité : & à ne me refuſer pas la ſeule voye qui vous peut montrer la venité telle qu’elle eſt, & telle que je l’ay raportée.

Artamene n’eut pas ſi toſt achevé de parler, qu’il ſe fit un bruit extrémement grand, dans toute cette aſſemblée : mais avec cette difference, entre le premier qui s’eſtoit eſlevé à la fin du diſcours d’Artane & ce dernier ; qu’en celuy-là, l’on n’avoit entendu que des murmures & des doutes : & qu’en celuy cy l’on n’entendit que des exclamations & des loüanges, qui ſembloient demander aux Dieux, aux Rois, & aux Juges, la Victoire pour Artamene. Ceux meſme du Party ennemy ne pouvoient s’empeſcher de le loüer ; tant il eſt vray que la Vertu a de charmes, & que la verité eſt puiſſante. Artane voulut reſpondre quelque choſe, pour s’oppoſer à ce combat : mais on luy impoſa ſilence par des cris & par des injures, ſans que perſonne vouluſt ſeulement l’eſcouter.

Toutefois les Rois n’eſtoient pas bien aiſes de la propoſition qu’Artamene avoit faite : Ciaxare eſtant faſché d’expoſer de nouveau la vie d’un homme ſi illuſtre : & le Roy de Pont n’eſtant nullement ſatisfait, que ſa Cauſe fuſt entre les mains d’Artane,
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dont il n’avoit pas fort bonne opinion. Cependant les Juges s’eſtant levez, & s’eſtant aſſemblez pour examiner tout bas la choſe entre eux ; Philidaſpe qui avoit eſté preſent à tout ce qui venoit d’eſtre fait ; & qui eſtoit au deſespoir, de voir tous les jours acquerir une nouvelle gloire à Artamene ; s’approcha de Ciaxare, & le ſuplia de conſiderer, le peu de temps qu’il y avoit, qu’Artamene avoit quitté le lict & la Chambre. Qu’ainſi s’il luy vouloit faire l’honneur de ſouffrir que ce fuſt luy qui combatiſt Artane, en cas que les Juges permiſſent ce ſecond combat ; il luy en ſeroit eternellement obligé. Philidaſpe ne put parler ſi bas, qu’Artamene qui l’obſervoit touſjours ſans sçavoir preciſément pourquoy, n’en entendiſt quelque choſe : ſi bien qu’ayant peur qu’il n’obtinſt ce qu’il demandoit, il s’approcha du Roy de Capadoce à ſon tour, avec beaucoup de reſpect ; & luy adreſſant la parole, Seigneur, luy dit il, n’eſcoutez pas la priere de Philidaſpe, puis qu’elle eſt également injurieuſe, & à ſa valeur, & à la mienne. Comment l’entendez vous ? reprit le jeune Inconnu ; l’entens, luy repliqua Artamene ; qu’un homme comme Philidaſpe, ne doit pas demander à combattre un laſche, ſans y eſtre forcé comme moy : & que c’eſt auſſi me faire un outrage, que de croire que j’aye beſoin de toutes mes forces, pour vaincre un pareil Ennemy. Quand Artane ſeroit Artamene, repliqua bruſquement Philidaſpe, je demanderois ce que je demande ; & quand Artane ſeroit Philidaſpe, repliqua mon Maiſtre, je ne cederois pas ma place à un autre. Ciaxare voyant que cette conteſtation pouvoit aller trop avant, les embraſſa ; & loüant leur zele & leur courage, les fit embraſſer eux meſmes à l’inſtant. Ce Prince dit à Philidaſpe, qu’il n’eſtoit
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pas Juge en ſa propre Cauſe ; à Artamene qu’il devoit sçavoir bon gré à Philidaſpe de ce qu’il avoit voulu faire ; & les conjura tous deux, d’attendre en repos, j’arreſt que l’on alloit prononcer. Cependant les Juges furent long temps à deliberer, ſur ce qu’il avoient à reſoudre : car encore qu’l n’y en euſt pas un qui ne connuſt diſtinctement, qu’il y avoit de la fourbe du coſté d’Artane ; toutefois comme il ſe deffendoit opiniaſtrément, & que la choſe n’avoit point eu de teſmoins, ils ſe trouvoient fort embarraſſez. Ceux du coſté de Ciaxare, ne pouvoient pas condamner leur Prince, eux qui connoiſſant Artamene, ne doutoient point du tout qu’il n’euſt vaincu : & les autres quoy que perſuadez de la meſme choſe, n’oſoient pourtant condamner le Roy de Pont, parce que ce qu’ils croyoient, n’eſtoit fondé que ſur des conjectures. Ainſi apres avoir bien examiné cette affaire, ils permirent le combat à Artamene : & ordonnerent que celuy qui feroit advoüer à ſon ennemy, qu’il auroit eſté vaincu, ſeroit eſtimé le Victorieux : & que s’il arrivoit qu’il en mouruſt un ſans pouvoir parler, l’on expliqueroit la choſe, à l’avantage de celuy qui l’auroit tué. Que ce Duel ſe feroit en Champ clos, comme Artamene l’avoit deſiré ; & en la preſence des Rois ennemis. Cét Arreſt eſtant prononcé, Artamene en teſmoigna une extréme joye : & en remercia ſes Juges, d’une façon qui ſembloit luy preſager la Victoire. Il n’en fut pas ainſi d’Artane, qui s’en plaignit, & aux Juges, & au Roy ſon Maiſtre : car nous avons sçeu depuis, que comme ce Prince eſt tres brave, il le mal-traitta aſſez : & luy dit meſme aſſez rudement, que s’il avoit effectivement vaincu, il vaincroit encore : mais que s’il eſtoit un laſche,
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comme il commençoit de le ſoubçonner ; il ſeroit bien aiſe de le voir puny par la main d’Artamene : adjouſtant à ce diſcours, qu’il ſe conſoleroit de la perte de Ceraſie, par la joye quil auroit de la ſienne. En effet, nous sçeuſmes que ce Prince le fit obſerver avec tant de ſoing, qu’il fut impoſſible à ce laſche, d’éviter ce combat par ſa fuite ; comme il euſt fait infailliblement, s’il en euſt pû trouver les moyens. Pour Ciaxare, il ne fut faſché de la choſe, que parce qu’enfin c’eſtoit touſjours en quelque façon expoſer la vie d’un homme ſi illuſtre, que de l’engager dans un nouveau peril : n’y ayant point de ſi foible ennemy, qui ne puiſſe quelquefois par un malheur, bleſſer dangereuſement le plus vaillant homme du monde.

Cependant le temps du combat ayant eſté remis à quatre jours de là, chacun ſe retira dans ſa Ville, aupres de laquelle, comme je l’ay dit, les Rois avoient fait camper leurs Armées. Ciaxare ne fut pas pluſtost arrive dans Aniſe, qu’il fut à l’Apartement de la Princeſſe, accompagné d’Aribée, d’Artamene, de Philidaſpe, & de beaucoup d’autres : comme il luy aprit ce qui avoit eſté reſolu, quoy Seigneur, luy dit elle, eſt-il juſte de vaincre deux fois un meſme Ennemy ? & n’acheterez vous point trop cher la conqueſte de Ceraſie, ſi elle couſte encore quelques gouttes de ſang à Artamene ? Pour moy je vous advouë ma foibleſſe (pourſuivit elle en portant la main ſur ſes yeux, pour cacher la rougeur qui luy eſtoit montée au viſage) je ne puis entendre parler de combats, ſans émotion & ſans repugnance : principalement lors qu’il s’agit d’expoſer la vie d’un homme qui a défendu la voſtre. Je ſuis trop glorieux, Madame, interrompit Artamene, que vous me faciez l’honneur
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de prendre quelque ſoin d’une choſe, qui ne peut jamais eſtre plus avantageuſement expoſée, que pour le ſervice du Roy : Mais Madame, ne craignez rien pour moy en ce combat : & pleignez moy pluſtost, d’avoir un ſi foible ennemy. Il n’a pas tenu à Philidaſpe, dit alors Aribée à la Princeſſe, qu’Artamene ne ſe ſoit pas expoſé à ce danger ; puis qu’il a fait tout ce qu’il a pû pour l’en exempter, & pour pouvoir combattre au lieu de luy. Il eſt vray Madame, pourſuivit Philidaſpe, que j’avois eu la hardieſſe d’en ſupplier le Roy ; mais il ne m’en a pas jugé digne. Ce n’eſt pas par cette raiſon, reſpondit Ciaxare ; mais c’eſt parce qu’il n’euſt pas eſté juſte. Et c’eſt auſſi, adjouſta mon Maiſtre, parce qu’Artamene ne l’euſt pû ſouffrir : & qu’il n’a guere accouſtumé de ceder ſa place à un autre. Le Roy qui eut peur que ces deux braves Eſtrangers ne s’aigriſſent tout de nouveau, changea de diſcours : & apres avoir encore eſté quelque temps chez la Princeſſe il la quitta ; & emmena avec luy, tous ceux qui l’avoient ſuivy chez Mandane. Cependant comme l’Amour n’abandonnoit point Artamene ; qu’il ne voyoit jamais la Princeſſe, qu’il n’en remarquaſt toutes les actions, avec une exactitude eſtrange ; & qu’il ne s’en entretinſt avec Feraulas ou avec moy ; il nous demanda quand il fut retiré dans ſa Chambre, ce que nous penſions de cette rougeur, qui avoit paru ſur le viſage de Mandane, lors qu’elle avoit parlé de luy, & de l’averſion qu’elle avoit pour les combats ? Eſt-ce, nous diſoit-il, un ſimple effet de cette humeur douce & tranquile, qui luy fait avoir de la repugnance pour la guerre & pour le ſang ? ou ne ſeroit-ce point que le ſervice que j’ay rendu au Roy ſon Pere, euſt inſensiblement engagé ſon eſprit,
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dans quelque legere diſposition à ne me haïr pas ? Mais helas (pourſuivoit-il un moment apres, & ſans nous donner le loiſir de luy reſpondre) n’eſt-ce point auſſi que ces paroles obligeantes, qu’elle a prononcées en ma faveur, luy ont donné de la honte & du repentir, lors qu’elle s’en eſt apperçeuë ? n’eſt-ce point, dis-je une marque infaillible, que ſon cœur a deſadvoüé ſa bouche ? & ne sçaurois-je deviner preciſément la veritable cauſe de cette aimable rougeur, qui me l’a fait paroiſtre ſi belle, & qui luy a adjouſté de nouveaux charmes ? Ne me flatez point mon cher Feraulas, luy diſoit-il ; qu’en penſez vous, qu’en dois-je croire ? Seigneur, luy dit il, je ne voy rien en cette rougeur, qui ne vous ſoit advantageux : car quand ce ne ſeroit qu’un ſimple effet de pitié, ce ſeroit touſjours avoir ſujet d’eſperer, que plus facilement vous pourrez toucher ſon cœur, lors qu’elle sçaura les maux, que vous aurez ſouffers pour elle. Ha Feraulas, s’écria-t’il, qui ſera-ce qui les y fera sçavoir ? Cyrus n’oſant pas ſortir du Tombeau, ne les y aprendra jamais : & Artamene quine paroiſt eſtre qu’un ſimple Chevalier, en pourroit-il concevoir la temeraire penſée, ſans folie, & ſans extravagance ? Enfin Seigneur, à vous parler ſincerement, Artamene ſongeoit bien plus à la Princeſſe qu’à Artane : Ce n’eſt pas qu’il n’euſt tous les ſoings qu’il faloit avoit pour le combat qu’il devoit faire : mais c’eſt qu’en effet en penſant à toute autre choſe, il penſoit encore à Mandane : & l’Amour qui fait bien d’autres miracles, luy avoit donné ce privilege, de pouvoir parler de guerre ; d’affaires ; de nouvelles ; de complimens ; & de toutes ſortes de choſes ; ſans abandonner jamais entierement le cher ſouvenir de ſa Princeſſe.
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Cependant, le jour du combat eſtant arrivé, il fut prendre congé d’elle, avec une joye ſur le viſage, qui devoit l’aſſurer de ſon Triomphe. Je viens, Madame, luy dit il, vous demander des armes pour combattre Artane : je voudrois bien (luy reſpondit elle fort obligeamment, mais avec un peu plus de melancolie qu’il n’en avoit) avoir trouvé les moyens de vous rendre abſolument invincible : Vous le pouvez aiſément Madame, adjouſta t’il, me faiſant ſeulement l’honneur de recevoir favorablement les ſervices que je veux rendre au Roy & à vous : & me faiſant ſimplement la grace, de me deſirer la Victoire. Car ſi j’obtiens cette faveur, quand Artane ſeroit le plus vaillant homme du monde, ce que je ſuis bien aſſeuré qu’il n’eſt pas ; je le vaincrois infailliblement. S’il ne faut que de ſa reconnoiſſance pour vos ſervices, repliqua la Princeſſe, & pour des vœux vous faire triompher ; allez Artamene, allez ; & ne craignez pas d’eſtre vaincu. Apres cela, la Princeſſe comme ſi elle n’euſt pû ſouffrir davantage cette converſation, le congedia d’une maniere fort civile & fort obligeante : & Artamene s’en alla retrouver le Roy, qui eſtoit preſt à partir.

Ciaxare ne fut ſuivy que de deux mille hommes non plus que l’autre fois : & les Rois de Pont & de Phrigie ſe rendirent auſſi avec pareil nombre de gens, dans cette meſme Plaine, & au meſme lieu, où les Juges avoient prononcé leur Arreſt ; c’eſt à dire à la veüe du Trophée d’Artamene. L’on y avoit dreſſé des Barrieres, qui formoient un quarré plus long que large, de grandeur aſſez raiſonnable, pour y pouvoir faire un combat : Artane qui ſe trouvoit aſſez embarraſſé de ſon eſpée, ne voulut point avoir d’autres armes offenſives : &
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s’imagina, que moins ſon ennemy en auroit, moins il ſeroit expoſé. Ils n’avoient donc chacun, que l’Eſpée & le Bouclier : aux deux bouts du Champ, il y avoit deux Eſchaffaux dreſſez pour les Rois ennemis : & à un des coſtez, il y en avoit un autre, où eſtoient les Juges. Les quatre mille hommes de guerre, eſtoient placez, partie derriere les Eſchaffaux des Rois, & partie à l’autre face du Champ de Bataille, ſans ſe meſler toutefois les uns parmy les autres, chacun demeurant ſous ſes Enſeignes : mais ſi bien rangez, que preſque tout le monde pouvoit voir. Aux deux bouts des Lices il y avoit deux entrées : & ce fut par ces deux endroits oppoſez, qu’Artamene & Artane entrerent en meſme temps : & commencerent de faire prevoir l’evenement du combat, par leur differente contenance. Artane avoit voulu ſe battre à cheval : ſe confiant plus en la vigueur & en l’adreſſe de celuy qu’il devoit monter, qu’en ſa force & en ſon courage. Mais il ne sçavoit pas, que plus un Cheval eſt vigoureux, moins il rend de ſervice à celuy qui perdant le jugement par la crainte, ne le sçait plus conduire comme il faut, ny luy faire les chaſtimens à propos. Artane parut donc avec des armes tres magnifiques : & ſur un cheval blanc, ſi beau, ſi bien fait, ſi noble, & ſi plein de fierté ; que d’abord il attira les yeux de tout le monde. Il avoit l’action vive & ſuperbe : & frapant du pied, ſeçoüant ſon crin, blanchiſſant ſon mors d’eſcume, & haniſſant avec violence en entrant dans la Carriere ; il ſembloit avoir impatience de porter ſon Maiſtre vers ſon ennemy. Mais Seigneur, ſi le cheval d’Artane attira l’admiration de tout le monde ; la mauvaiſe poſture de celuy qui le montoit, donna de l’averſion & de la pitié. Le moindre mouvement
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du cheval l’eſbranloit ; & l’on voyoit qu’il ne ſongeoit qu’à l’empeſcher d’avancer vers ſon ennemy : comme s’il euſt eu peur d’eſtre trop toſt attaqué. Pour Artamene, il n’en alla pas ainſi : car encore qu’il fuſt monté ſur un cheval noir extrémement beau, ce fut directement à ſa perſonne, que furent toutes les aclamations : bien que ce jour là il n’euſt voulu prendre que des armes toutes ſimples, comme ayant quelque honte de combattre un ſi foible adverſaire. Son corps eſtoit bien planté ; ſa contenance eſtoit aſſurée ; il portoit ſes jambes ſi admirablement ; & paroiſſoit ſi bien eſtre Maiſtre abſolu du cheval qu’il montoit, qu’il eſtoit aiſé de voir, qu’il s’en sçauroit bien ſervir. Comme en effet, les ceremonies ordinaires en pareilles occaſions ne furent pas pluſtost achevées ; & le ſignal fut a peine donné par les Trompettes ; que partant de la main, & pouſſant ſon cheval à toute bride ; il fut contre Artane en hauſſant le bras, avec une impetuoſité eſtrange ; ſans ſonger preſque à ſe ſervir de ſon Bouclier tant il craignoit peu ce foible ennemy. Pour Artane qui ne sçavoit ce qu’il faiſoit, il arriva que laſchant trop la bride à ſon cheval, & puis voulant le retenir tout d’un coup il fit qu’il ſe jetta à coſté par un grand bond : & que ſecoüant la teſte fierement, & ſe cabrant à demy ; il emporta en ſuitte ſon Maiſtre à l’autre bout du champ, ſans qu’Artamene le peuſt joindre. Ce Prince marry de l’avoir manqué, achevant preſtement ſa paſſade, & faiſant prendre la demy volte au ſien, fondit ſur Artane, qui à peine s’eſtoit raffermy dans la ſelle. Il le pouſſa alors, & luy déchargea un grand coup d’eſpée, qui gliſſant ſur ſon Caſque, luy tomba ſur l’eſpaule droite, & en fit jalir le ſang, juſques ſur ſa
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Cotte d’armes. Artamene redoubla encore. Artane para le mieux qu’il pût : & ſans oſer attaquer un ſi redoutable ennemy, il ſe contenta de ſe tenir ſur la deffenſive : eſperant touſjours que le cheval d’Artamene ſe laſſeroit pluſtost que le ſien : ou qu’il luy arriveroit quelqu’autre accident qui le ſauveroit. Cependant Artamene n’eſtoit pas ſans quelque inquietude : car il voyoit bien qu’il luy eſtoit for aiſé de tuer Artane, s’il vouloit employer toute ſa force : mais ſon eſprit ne ſe contentoit pas de cette eſpece de victoire : & il vouloit avoit la ſatisfaction, d’oüir de la bouche de ſon ennemy, l’adveu de la verité. il le combatit donc, & l’eſpargna tout à la fois : Mais malgré cét advantage qu’Artamene donnoit à Artane ; ce miſerable n’eut jamais la force de s’en prevaloir. Il fut bleſſé en quatre endroits, ſans qu’il portaſt jamais un ſeul coup d’eſpée à mon Maiſtre : & comme ſi ſon cheval euſt eſté las de porter ce honteux fardeau, l’on voyoit qu’il avoit deſſein de s’en décharger. Comme en effet, mon Maiſtre ayant quelque confuſion, de voir ce laſche ſi long temps devant luy ; & voulant le traiter avec mépris, luy déchargea un ſi grand coup de plat d’eſpée, qu’il l’eſtourdit, & le fit tomber ſur le col de ſon cheval : qui prenant ſon temps, ſe déroba de deſſous luy, & le renverſa demy mort ſur la pouſſiere. Son Caſque en tombant s’oſta de ſa teſte ; ſon eſpée luy échapa de la main ; & il ne luy demeura que ſon Bouclier, dont ſe ſervoit bien mieux que de tout le reſte de ſes armes. Auſſi toſt Artamene deſcendit de cheval : & courant à luy l’eſpée haute, advoüeras tu, luy dit il, indigne ennemy que tu és, ce que tu sçais de ma premiere Victoire ? J’advoüeray tout (luy reſpondit ce miſerable, en ſe couvrant de ſon Bouchlier) pourveu
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que vous me promettiez la vie. Il y auroit trop peu d’honneur à te l’oſter (luy reſpondit mon Maiſtre, en luy mettant le pied ſur la gorge) pour ne te l’accorder pas : Mais ſonge à ne mentir pas devant nos juges : car enfin rien ne te sçauroit dérober à ma vangeance, ſi tu ne dis la verité toute pure. Les Juges eſtant alors deſcendus de leur Eſchaffaut, furent dans la Lice trouver Artamene : qui les voyant aprocher, Venez, leur dit il, venez aprendre la verité, de la bouche meſme de mon ennemy. Parle donc, luy dit il, ſi tu veux vivre : & ne differe pas davantage ma juſtification Alors le malheureux Artane, preſſé de quelque remords, & beaucoup plus de la crainte de mourri ; raconta en peu de paroles, la verité de la choſe : diſant ſeulement pour ſon excuſe, qu’ayant bien connu, veû la maniere dont on combatoit, que la Victoire ſeroit ſi opinaſtrément diſputée, qu’aparemment tout y periroit ; il avoit voulu taſcher d’avoir par la ruſe, ce qu’il ne pouvoit avoir par la force. Mais enfin il advoüa qu’Artamene eſtoit demeuré luy quinzieſme contre quarante : qu’en ſuitte il avoit combattu dix contre dix : qu’apres il s’eſtoit veû luy ſeptiesme contre ces dix : encore luy ſeul contre trois : de nouveau luy ſeul contre deux : & puis luy ſeul contre Pharnace. Bref il dit tout ce qu’il sçavoit : & la peur de la mort fut plus forte en luy, que celle de l’infamie. Il eſt vray qu’apres s’eſtre ſi mal battu, il ne devoit plus craindre de ſe deſhonorer, l’eſtant preſque deſja, autant qu’on le pouvoit eſtre.

Les Juges ayant entendu tout ce qu’Artane avoit à dire, prierent mon Maiſtre de ſe contenter de ce qu’il avoit advoüé, & de le vouloir laiſſer relever & vivre : qu’il ſe releve & qu’il vive (reſpondit
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Artamene, en remettant ſon eſpée au fourreau : ) Mais qu’il taſche de vivre en homme d’honneur : & de ne faire plus d’actions ſi laſches. Les Juges alors, n’eurent plus de conteſtation : & tous tomberent d’accord, que mon Maiſtre avoit eſté, & eſtoit Victorieux : declarant que Ceraſie appartenoit au roy de Capadoce : & ordonnant que le Trophée d’Artamene demeureroit : & ſeroit dreſſé à loiſir avec plus d’art, ce qui fut executé. Le Roy de Pont reçeut cette nouvelle en Prince qui avoit du cœur & de la ſagesse : & il teſmoigna plus de reſſentiment de la mauvaiſe action d’Artane, que de la perte de Ceraſie. Pour Ciaxare, il reçeut Artamene avec des careſſes extraordinaires : ce qui ne fut ſans doute guere agreable, ny à Ariblée, ny à Philidaſpe, qui eſtoient preſens à cette action. Pour Artance, comme il eſtoit de grande condition, malgré la colere du Roy de Pont, quelques uns de ſes parens ne laiſſerent pas de l’oſter de là, & d’en avoir ſoing : Mais le Roy de Pont leur dit, que s’il gueriſſoit de ſes bleſſures, il ne le vouloit plus voir. Lors que les Juges eurent les uns & les autres adverty leurs Maiſtres, de ce qu’ils avoient reſolu, les deux Rois ennemis, & le Roy de Phrigie, ſe virent & s’embraſſerent pour la ſeconde fois. Celuy de Pont dit à Ciaxare, qu’il s’en retourneroit dans ſon Armée : & que le lendemain il décamperoit de devant Ceraſie & s’en reculeroit d’une journée, afin de l’en laiſſer prendre poſſession. Il dit en ſuitte au Roy de Capadoce, qu’il l’eſtimoit bien plus heureux, d’avoir aquis l’amitié d’Artamene, que d’avoir recouvré une Ville : & que pour luy, il donneroit touſjours volontiers la moitié de ſes Eſtats, pour aquerir un ſimple
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Soldat, auſſi vaillant que mon Maiſtre. Artamene ſe trouva aupres de Ciaxare, lors qu’il reçeut ce compliment, où il reſpondit avec beaucoup de civilité : quoy que tout ce qui venoit de la part d’un Amant de Mandane, ne luy fuſt guere agreable. Cependant les Rois ſe ſeparerent, & Ciaxare s’en retourna dans Aniſe : tout le Peuple ſortit de la Ville pour le recevoir : toute l’Armée parut en bataille : la Princeſſe meſme qui avoit eſté advertie de ce qui s’eſtoit paſſé, par un homme que le Roy luy avoit envoyé en diligence, & qui en avoient averty le Camp & le Peuple, vint au devant du Roy juſques à la porte du Chaſteau : où Ciaxare luy preſenta Artamene, qu’elle reçeut de fort bonne grace, & avec beaucoup de joye. Mais comme elle voulut luy teſmoigner la ſatisfaction qu’elle avoit, de le voir ſorty d’une occaſion dangereuſe ; ne la nommez pas ainſi Madame, luy dit il en rougiſſant, & ne me faites pas ce tort, de croire que j’aye eſté fort expoſé en ce combat. L’honneur que vous m’aviez fait, de m’aſſurer de faire des vœux pour ma victoire, a eſté plus loing que je ne voulois : puis qu’enfin ces vœux & ces prieres, m’ont fait vaincre ſans peril. J’e ne sçay pas, luy reſpondit la Princeſſe, ſi vous avez vaincu ſans peril : mais je sçay bien que vous n’avez pas viancu ſans gloire. Ils dirent encore beaucoup d’autres choſes, qui ſeroient trop longues à raconter : & Ciaxare pour reconnoiſtre en quelque façon les ſervices d’Artamene, luy donna non ſeulement le Gouvernement de Ceraſie qu’il avoit conquiſe ; & de la quelle il croyoit entrer en poſſession un jour apres : mais encore celuy d’Aniſe, & de tout le païs qui l’environne, qui vaquoit par la mort e ſon Gouverneur : eſtant bien juſte, dit le Roy,
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qu’Artamene joüiſſe de ce qu’il a ganné, & de ce qu’il m’a empeſche de perdre. Aribée n’oſa pas s’oppoſer directement à ce bien-fait de Ciaxare, car les ſervices d’Artamene eſtoient trop conſiderables pour cela. Il avoit fait des merveilles à la Bataille ; il avoit ſauvé la vie du Roy ; il avoit remporté pluſieurs advantages ſur ſes ennemis ; il avoit vaincu par un prodige, dans le combat des deux cens hommes, qui devoient terminer la guerre ; & il venoit d’achever de conclurre la Paix, par une Victoire particuliere. Mais encore qu’Aribée ne s’oppoſast pas abſolument à cette reconnoiſſance ; comme la nouvelle faveur de mon Maiſtre faiſoit quelque ombre à la ſienne ; & que de plus il eſtoit faſché, de le voir devancer Philidaſpe ; il dit toutefois tout bas au Roy, comme nous l’avons sçeu depuis, qu’il y avoit quelque danger, de confier deux Places frontieres à un Inconnu : & qu’il vaudroit mieux luy donner de plus grandes recompenſes, pourveu que ce fuſt au milieu de L’eſtat : Mais quoy qu’il peuſt dire, & quoy qu’il peuſt faire, il ne pût rien changer au deſſein du Roy. Ce Prince voulut auſſi, que ſuivant ce qu’avoient prononcé les Juges, il demeuraſt un Monument eternel, de la Victoire d’Artamene, au meſme lieu où il avoit eſlevé ſon Trophée : & le propre jour de ſon Triomphe, il commanda que l’on fiſt venir des Sculpteurs & des Architectes, pour placer ce Trouphée, dont Artamene avoit amaſſé les armes de ſa propre main ; ſur un magnifique piedeſtal de Marbre, où toutes ſes grandes actions ſeroient repreſentées en bas relief ; avec une inſcription, tres glorieuſe pour luy : ce que fut executé quelque temps apres, malgré la continuation de la guerre.

Car Seigneur, vous sçaurez que le Roy de pont ſuivant ſa
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parole, ſe retira effectivement de devant Ceraſie : mais vous sçaurez auſſi que les habitans de cette Ville, aimoient ſi paſſionément ce Prince, ſous la domination duquel, ils vivoient depuis long temps ; & avoient eſté ſi mal traitez par les derniers Rois de Capadoce, ſous leſquels ils avoient autrefois eſté ; que le Roy de Pont ne pût jamais leur perſuader ; d’ouvrir leurs portes à ſon Ennemy. Il creut toutefois, que lors qu’ils le verroient party, ils changeroient de reſolution : ſi bien qu’il n’en envoya rien dire à Ciaxare, pour ne l’irriter pas contre eux : & ſe contenta de ſe retirer, comme il y eſtoit obligé : y laiſſant un Capitaine, & cinq cens Soldats, avec ordre de remettre la Place, à ceux que le Roy de Capadoce envoyeroit pour la recevoir. D’autre par, Ciaxare voulant favoriſer Artamene en toutes choſes, luy dit fort obligeamment, que c’eſtoit à luy à s’en aller prendre poſſession de ſa Conqueſte : & pour cét effet, le jour qu’il devoit entrer dans Ceraſie eſtant arrivé, le Roy l’envoya vers cette Ville, à la teſte de ſix mille hommes. Mais Artamene fut bien eſtonnée de voir que les Portes en eſtoient fermées. & que toute les Murailles eſtoient bordées de Soldats, avec des Arcs & des Fleches pour ſe deffendre, ſi on les vouloit attaquer. Artamene qui s’eſtoit attendu à une Entrée, fut un peu ſurpris, de vois, qu’il luy faloit pluſtost ſonger à un affaut : neantmoins il voulut auparavant sçavoir, ce que cela vouloit dire. Il fit donc faire alte à ſes Trouper, à la portée de la fleche : & envoya ſommer les Habitans de Ceraſie de luy ouvrir leurs Portes, ſuivant les conditions faites avec le Roy de Pont. Mais comme ils avoient bien preveû que la choſe iroit ainſi, lors qu’ils
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s’eſtoint reſolus à ne changer point de Maiſtre ; auſſi toſt qu’ils avoient eu pris les armes, & defarmé ces cinq cens Soldats, que le Roy de Pont y avoit laiſſez, ils avoient dreſſé un Manifeſte, qu’ils jetterent alors du haut des Murailles, au Heraut qui leur parloit : & luy dirent en le luy jettant, que Ciaxare verroit leurs raiſons par cét Eſcrit, & peut-eſtre les approuveroit. Que cependant il ſe retiraſt s’il ne vouloit qu’on le fiſt retirer bien viſte ; eſtant reſolus de ſe deffendre eux meſmes, puis que le Roy de Pont les avoit abandonnez. Artamene ayant reçeu ce Manifeſte, en demeura eſtonné : non ſeulement parce qu’il eſtoit admirablement bien fait ; mais encore parce qu’il faiſoit voir, qu’il n’y eut jamais de ſubjets ſi fideles à leur Prince. Je ne me sçaurois plus ſouvenir, de ce que preciſément il contenoit ; je n’ay pas oublié toutefois, qu’il finiſſoit à peu prés par ces paroles. Si nous eſtions perſuadez que nous fuſſions vos legitimes Subjets, nous ſerions contre le Roy de Pont, ce que nous faiſons contre vous : mais comme au contraire, nous croyons eſtre les ſiens, nous mourrons mille fois pluſtost, que de recevoir un autre Maiſtre. Nous sçavons bien qu’il nous abandonné : mais nous sçavons auſſi, qu’il nous abandonne à regret. Ainſi nous ſommes reſolus de nous garder pour luy malgré luy : & de luy eſtre rebelles en cette rencontre, pluſtost que de changer de domination. Si nous pouvons vous reſister, nous ſerons heureux : & ſi nous periſſons en vous reſistant, la mort nous delivrera de toute ſervitude. Quoy qu’il en ſoit, nous ne voulons point changer de Roy : & ſi vous eſtes
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genereux & bien conſeillé, (comme nous le voulons croire) vous nous recompenſerez de noſtre fidelité, au lieu de nous en vouloir punir : & vous ſerez bien aiſe, que nous ayons donné un ſi illuſtre Exemple à vos Subjets, afin de leur apprendre d’eſtre auſſi fideles que nous, quand l’occaſion s’en preſentera.

Artamene trouvant quelque choſe de fort heroïque, dans le ſentiment de ces Peuples, n’eut garde de ſonger à les attaquer, ſans un nouvel ordre. Il m’envoya donc le prendre de Ciaxare, & luy porter le Manifeſte, que ſon Heraut avoit reçeu : ſe contentant de demeurer à la teſte de ſes Troupes, & à la veuë de Ceraſie. Le Roy fut ſans doute fort ſurpris de cét evenement : & comme Aribée avoit un eſprit artificieux, il ne creut point du tout que cette advanture ſi extraordinaire, n’euſt autre fondement, que l’affection de ces Peuples pour leur Prince : Et il s’imagina que le Prince faiſoit pluſtost ainſi agir ces Peuples ; de ſorte que comme ſon interreſt ſe trouvoit, à faire durer la guerre ; il aigrit l’eſprit du Roy, autant qu’il luy fut poſſible. Cependant nous avons bien sçeu depuis, que cela n’eſtoit pas : & que la paſſion que les Habitans de Ceraſie avoient pour leur Roy & l’averſion qu’ils avoient pour les Capadociens ; Ciaxare dépeſcha vers le Roy de Pont ; pour ſe plaindre à luy du procedé de ces Habitans, & pour luy reprocher l’infraction de leur Traitté, & le manquement de ſa parole : & pour ne perdre point de temps, il fit avancer toute ſon Armée pour inveſtir la Ville : de peur qu’il n’y entraſt
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des vivres, ou des gens de guerre. Le Roy donna alors ſa Lieutenance general à Artamene : ce qui penſa faire mourir Philidaſpe de douleur & de deſpit : ſe voyant ſous-mis à l’homme du monde qui faiſoit le plus d’obſtacle à ſa gloire, & par conſequent à ſes deſſeins. La Princeſſe s’affligea de cét accident ; Philidaſpe s’en affligea auſſi bien qu’elle ; Ciaxare en fut en inquietude ; le Roy de Pont en eut de la joye & de la douleur ; le Roy de Phrigie en fut faſché ; Aribée en fut fort aiſe ; & Artamene n’en eſtant ny bien aiſe, ny bien faſché, demeura aſſez indifferent, entre ces deux ſentimens : parce qu’il n’y voyoit pas ſon amour intereſſée ; elle qui eſtoit la ſeule choſe, qui pouvoit luy donner de la couleur & de la joye. Le Roy de Pont reſpondit à ceux que Ciaxare envoya vers luy, qu’il eſtoit bien faſché que les habitans de Ceraſie n’euſſent pas obeï : que pour luy, il y avoit fait tout ce qu’il avoit peû, & que meſme il n’y pouvoit pas faire autre choſe, que de leur commander encore une fois d’ouvrir leurs Portes. Mais apres cela, dit il à ces Envoyez, je penſe pas eſtre obligé de les aller aſſieger, & de les aller combattre : eux, dis-je, qui ne ſe portent à cette deſobeïſſance, que par un excés d’amour. Ce ſera bien aſſez, que je n’aille pas les ſecourir : apres tout, ils ne ſont plus mes ſubjets, ils ſont ceux de Ciaxare : c’eſt donc à luy à y donner ordre. Je me ſens pourtant obligé de le prier, de ne les traiter pas à la rigueur : & de ſe ſouvenir que s’ils peuvent ſe reſoudre un jour à luy obeïr ; ils luy ſeront plus fidelles que le reſte de ſes Subjets. Ce Prince congediant ainſi les Ambaſſadeurs de Ciaxare, envoya avec eux un de ſes Herauts, que le Roy de Capadoce fit conduire au pied des Murailles de Ceraſie,
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pour ſommer les habitans de rendre la Place : mais il n’en voulurent rien faire : & dirent à ce Heraut qu’il diſt à leur Maiſtre, que quoy qu’ils ſe viſſent cruellement abandonnez par luy, ils prefereroient touſjours la mort, à la domination du Roy de Galatie. Ciaxare voyant leur fermeté, quoy qu’il l’eſtimast dans ſon cœur, ne laiſſa pas de ſonger à les attaquer : & pour cét effet, il fit tenir Conſeil de guerre : où il fut reſolu d’emporter cette Ville de force. Il commença donc ſon campement ; il ordonna ſes quartiers & ſes attaques ; il fit travailler à ſa circonvalation ; il fit ouvrir la tranchée ; & preparer ſes Beliers & ſes autres Machines. Pendant cela, Philidaſpe qu’en ce temps là nous ne croyons capable que d’une ambition demeſurée, n’eſtoit pas ſans inquietude & ſans chagrin : & la choſe paroiſſoit ſi viſiblement dans ſes yeux, que tout le monde y prenoit garde. Il penſoit que s’il ne ſe ſignaloit point en ce Siege, il demeureroit infiniment au deſſous d’Artamene ; veû les grandes actions qu’il avoit faites ; & qu’ainſi ce ſeroit ruiner les grands deſſeins qu’il avoit. Mais auſſi il conſideroit en ſuitte qu’il ne pouvoit faire de belles choſes en cette occaſion, où mon Maiſtre eſtoit deſtiné au Gouvernement de cette ville, que ce ne fuſt à l’advantage d’Artamene, qu’il eſtimoit infiniment ; mais qu’il ne pouvoit pourtant aimer. Le Roy de Pont ſon coſté, n’eſtoit pas auſſi ſans inquietude : car enfin l’affection de ces Peuples luy donnoit de la tendreſſe pour eux : & de plus, il aimoit touſjours Mandane.

Ainſi il eſt certain que ſi ce n’euſt eſté la guerre de Lydie que le Roy de Phrigie craignoit, il n’euſt pas eſté marry de recommencer celle qui venoit de finir.
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Mais Seigneur, il ne tarda guere ſans avoir ce qu’il ſouhaittoit ſi fort : car le Roy de Phrigie fut adverty en ce meſme temps, que celuy de Lydie n’eſtoit plus en eſtat de luy faire la guerre, une partie de ſes ſubjets s’eſtant revoltez. Cette nouvelle mit d’autres ſentimens dans l’eſprit du Roy de Pont : Mais pendant qu’il deliberoit ſur ce qu’il avoit à faire, Ciaxare fit attaquer Ceraſie. Artamene y fit des choſes admirables : & Philidaſpe y en fit auſſi, qui ne furent guere moins merveilleuſes. Je ne m’arreſteray point Seigneur, è vous décrire ce Siege exactement, ayant encore trop de choſes plus importantes à vous dire : je vous diray donc en peu de mots, que les habitans de Ceraſie ſe deffendirent en deſesperez, & donnerent une ample matiere la valeur d’Artamene, & à celle de Philidaſpe. Cependant, j’ay entendu dire pluſieurs fois, long temps depuis à mon Maiſtre, qu’il n’avoit jamais combatu avec plus de repugnance qu’en cette occaſion : car voyant le grand cœur de ces gens là, & leur incomparable fidelité ; ce n’eſtoit pas ſans douleur, qu’il eſtoit contraint d’employer contre eux, les deniers efforts de ſon courage. Ils ſoustinrent quatre affauts, avec une vigueur ſans exemple : ils virent leurs Portes rompuës, une partie de leurs Murailles renverſées par les Beliers ſans ſe vouloir rendre : & s’eſtant retranchez vers le plus haut de la ville, ils donnerent encore beaucoup de peine. Philidaſpe ſans doute ne ſervit pas peu en ce Siege : & Artamene & luy conçeurent une ſi haute eſtime l’un de l’autre en cette rencontre, que l’on peut dire que jamais la valeur ne donna tant d’admiration & ſi peu d’amitié. Mais enfin, apres que ces infortunez Habitans de Ceraſie eurent long temps reſisté, ils
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furent forcez : Neantmoins auparavant que de les attaquer pour la derniere fois, Artamene ſupplia le Roy de luy permettre de les envoyer encore ſommer de ſe rendre ; avec aſſurance d’un pardon general s’ils ne reſistoient plus ; ce que Ciaxare luy accorda. En ce meſme inſtant, il luy vint un Ambaſſadeur du Roy de Pont, pour le prier de nouveau de vouloir pardonner aux Habitans de cette Ville, quand il les auroit vaincus, & de n’enſanglanter pas ſa victoire : il luy repartit, qu’il ne tiendroit qu’aux Rebelles, s’il ne leur pardonnoit pas. mais cette derniere ſommation ne ſervit de rien : & ces deſesperez reſpondirent, qu’en l’eſtat qu’eſtoient les choſes, ils ne ſongeoient plus qu’à mourir glorieuſement : que puis que leur Prince les avoit abandonnez comme il avoit fait, ils ne vouloient plus avoir de Maiſtre : & que par conſequent, ils ne pouvoient plus vouloir que la mort, n’ayant point d’autre voye de recouvrer la liberté. Ciaxare voyant donc leur obſtination, non ſeulement les fit attaquer, & les fit prendre ; mais encore malgré toutes les prieres d’Artamene, il les fit paſſer au fil de l’eſpée. Ce qui avoit tant irrité le Roy, c’eſtoit tant qu’effectivement il avoit perdu plus de ſix mille hommes en ce Siege. Au reſte jamais Philidaſpe ne combatit mieux, qu’en cette derniere attaque : car comme il voyoit que c’eſtoit achever de perdre cette miſerable Ville ; cette ambitieuſe jalouſie qui le poſſedoit, trouvoit quelque douceur, à voir qu’Artamene ne ſeroit Gouverneur que d’une Ville deſtruite. Mon Maiſtre ſauva pourtant de ces malheureux, autant qu’il luy fut poſſible ; & vers la fin du combat, il força le Roy de luy permettre de donner la vie au peu qui reſtoit, qui fut contraint de la recevoir.
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Cette funeſte Victoire fut remportée aſſez heureuſement, & pour Artamene, & pour Philidaſpe : n’ayant chacun reçeu qu’une bleſſure aſſez legere.

Cependant le Roy de Pont, que l’amour & le deſpit ne laiſſoient pas en repos, & qui ne cherchoit qu’un pretexte, pour recommencer la guerre ; envoya ſe pleindre à Ciaxare, de la cruauté qu’il avoit euë. Mais ce Prince reſpondit, que ceux qu’il avoit punis eſtoient ſes Subjets ; & ſes Subjets rebelles plus d’une fois : & qu’ainſi il n’avoit à en rendre compte à perſonne. Le Roy de Pont fort ſatisfait de cette reſponse un peu aigre, parce qu’elle luy fourniſſoit un leger ſujet de pleinte ; renvoya vers Ciaxare : & luy manda qu’il ne vouloit point d’alliance avec un Prince, qui traittoit ſi mal ſes propres Subjets : & qu’ainſi, il luy declaroit qu’il eſtoit touſjours ſon ennemy. Qu’au reſte Ciaxare sçavoit bien qu’il avoit un moyen infailible de faire la paix quand il luy plairoit, & de luy faire tomber les armes des mains ; c’eſt pourquoy il le ſupplioit de ne ſe pleindre pas de ſon procedé. Vous entendez bien Seigneur, que ce moyen dont le Roy de Pont vouloit parler, eſtoit le mariage de la Princeſſe Madane & de luy : Mais Ciaxare reçeut ce diſcours fort aigrement : & reſpondit avec autant de fierté, que l’autre avoit d’injuſtice. Revola donc les choſes plus broüillées qu’auparavant : Ciaxare de qui l’Armée eſtoit exrémement affoiblie, ſe retira vers Aniſe, où auſſi bien quelque legere émotion le rapelloit ; apres avoit fait mettre le feu dans Ceraſie : tant pour empeſcher le Roy de Pont de s’en emparer, que pour n’eſtre pas obligé d’y laiſſer garniſon, & pour en faire auſſi un Monument redoutable de ſa vangeance. Mais Artamene qui creut que cette retraite pouvoit
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faire croire au Roy de Pont qu’on le craignoit, ſupplia Ciaxare de luy permettre de demeurer à quelques ſtades au delà de Ceraſie, avec dix mille hommes de pied, & quatre mille chevaux ſeulement, pour obſerver la contenance de l’Ennemy, & pour luy faire voir qu’on ne le redoutoit pas : pendant que de ſon coſté, il groſſiroit ſon Armée de toutes les Garniſons des Places les plus proches ; feroit faire de nouvelles levées ; & apaiſeroit par ſa preſence, & par celle des Troupes qu’il emmeneroit, le tumulte arrivé dans Aniſe, qui n’eſtoit pas fort conſiderable. Le Roy aprouvant la propoſition d’Artamene, conſentit à ce qu’il voulut ; & commanda les Troupes, qui devoient demeurer ſous la conduitte de mon Maiſtre. Mais admirez Seigneur, les bizarres effets que produiſent les paſſions violentes, dans une ame ambitieuſe qui en eſt poſſedée : Philidaſpe qui eſtoit deſesperé, de ſe voir dans la cruelle neceſſité d’obeïr à Artamene, comme Lieutenant General ; & qui par plus d’une raiſon, devoit eſtre bien aiſe de ſuivre le Roy dans Aniſe, où il s’en retournoit ; ne laiſſa pas malgré tous les ſentimens ſecrets qui luy donnoient de la repugnance à obeïr à mon Maiſtre ; & qui l’appelloient aupres de Ciaxare ; de ſoliciter puiſſamment le Roy, pour eſtre de ceux qui devoient demeurer aupres d’Artamene. Et en effet, il agit ſi fortement pour cela, qu’il obtint ce qu’il de mandoit. Ce n’eſt pas que ce qu’il demandoit, n’euſt des choſes tres faſcheuses pour luy : mais c’eſt qu’enfin rien ne luy eſtoit plus inſupportable, que de voir qu’Artamene peuſt aquerir de la Gloire, ſans que du moins il la partageaſt avec luy : & qu’il eſtoit abſolument reſolu d’eſtre ſon Rival en ambition.
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Le Roy de Pont ayant donc sçeu, que l’armée de ſes Ennemis eſtoit partagée, s’avança vers Artamene avec toute la ſienne, qui eſtoit encore de vingt-cinq mille hommes ; reſolu de profiter de cette occaſion : & de pouſſer au moins les Troupes de mon Maiſtre juſques à Aniſe. L’inegalité du nombre ne pouvant obliger Artamene à ſe retirer ; je pris la liberté de luy dire, qu’il hazardoit trop en cette rencontre. Je hazarderois bien davantage, me reſpondit il, ſi je fuyois le combat : puis qu’enfin je pourrois peut-eſtre perdre l’eſtime de ma Princeſſe. Non, non Chriſante, me dit il, dans le deſſein que j’ay d’en eſtre aimé, il faut faire des choſes toutes extraordinaires : gagner des Batailles avec des forces égales, c’eſt ce que la Fortune fait voir tous les jours, avec une mediocre valeur. Mais les gagner, lors que ſelon toutes les apparences on les doit perdre ; c’eſt de ces choſes là, dont il faut qu’Artamene face : s’il veut eſperer de ſe mettre aſſez bien dans l’eſprit de Mandane, pour luy faire ſouffrir Artamene comme Artamene ; ou pour l’obliger à ne haïr pas Cyrus. Enfin Seigneur, il aſſembla le Conſeil de Guerre : Mais comme Philidaſpe eſtoit de ſon advis, luy qui n’avoit garde de refuſer le combat, & de paroiſtre moins hardy qu’Artamene ; tous les autres Chefs eurent beau faire & beau dire : il falut en cette occaſion, que la Prudence cedaſt à la Valeur. Artamene toutefois ne laiſſa pas de ſonger à ſe meſnager autant qu’il pût : il ſe ſaisit touſjours de tous les Poſtes advantageux : & n’oublia rien, de tout ce que le plus grand Capitaine du monde euſt pû faire. Le Roy de Phrigie & le Roy de Pont, eſſayerent diverſes fois, d’enlever quelque Quartier à Artamene ; mais par tout ils furent battus : & de que coſté
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qu’ils l’attaquaſſent, ils trouvoient toujours mon Maiſtre en teſte ; ils ſe voyoient toujours repouſſez ; & le voyoient touſjours invincible. Ces deux Rois conçeurent une eſtime ſi particuliere pour luy (comme nous l’avons sçeu depuis) qu’ils craignoient bien plus Ciaxare à cauſe d’Artamene, qu’à cauſe de ſa puiſſance : ſoit qu’ils le conſiderassent comme Fils du Roy des Medes, ou comme Roy de Capadoce & de Galatie. Mais Seigneur, pour ne vous arreſter pas ſi long temps ; l’on peut dire qu’Artamene donna & gagna trois petites Batailles en peu de jours : à la premiere, il s’attacha à un combat particulier avec le Roy de Pont, qu’il bleſſa legerement, & eut tout l’advantage de cette Journée : à la ſeconde, les choſes furent un peu plus douteuſes : & Philidaſpe y fit des merveilles, & penſa prendre le Roy de Phrigie priſonnier. Mais à la troiſiesme, il arriva une choſe à Artamene, qui luy ſauva la vie quelque temps apres, comme vous l’apprendrez par la ſuitte de mon diſcours : & qui merite que vous la sçachiez. Je vous diray donc Seigneur, que comme Artamene avoit accouſtumé à tous les Combats où il ſe trouvoit, de chercher autant qu’il luy eſtoit poſſible, les Chefs du Party contraire ; il fit tout ce qu’il pût pour combattre le Roy de Pont, & comme Roy ennemy, & comme Amant de Mandane. Ainſi le cherchant par tout, il vit à ſa droite un Cavalier qui ſe deffendoit contre quinze ou vingt des ſiens, avec une valeur extréme. Il s’avance ; il s’en approche ; & reconnoiſt que c’eſt le Roy de Pont, qu’ils vont infailliblement accabler par le nombre. Il va droit à eux ; & ſe faiſant aiſément connoiſtre à la voix, Mes Compagnons, leur dit il, arreſtez vous ; les Rois ne doivent pas eſtre
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vaincus de cette ſorte. Il faut les combattre plus noblement : & ne les vaincre pas par la multitude. En diſant cela, il eſcarte tous ces Cavaliers ; leur fait ceſſer le combat ; & adreſſant la parole au Roy de Pont, vaillant Prince (luy dit il en s’arreſtant un moment) il ne tiendra qu’à vous que vous ne vous vangiez du ſang que je vous ay fait verſer : & que nous n’achevions preſentement, ce que nous avions commencé il y a peu de jours. Genereux ennemy (luy repliqua le Roy de Pont, en ſe reculant, & levant ſon eſpée) il ne ſeroit pas juſte de combattre mon Liberateur : & je ne veux point vous mettre en eſtat de m’oſter ce que vous venez de me donner : ny me mettre en eſtat moy meſme de me deſhonorer, en tuant celuy qui m’a ſauvé la vie. Mais comme il vit qu’Artamene n’eſtoit pas content de ce diſcours, & que peut-eſtre le forceroit il à combattre ; il le quitta, & ſe meſla avec precipitation dans la multitude : où Artamene le ſuivit, ſans le pouvoir rejoindre de tout ce jour là.

Cette action donna de l’admiration à mon Maiſtre, & de la douleur tout enſemble : car enfin apres les belles choſes qu’il avoit veu faire au Roy de Pont, il connoiſſoit parfaitement, que la ſeule generoſité le faiſoit agir ainſi. Helas ! (me dit il le ſoir, lors qu’il fut retiré à ſa Tente) que j’ay un dangereux rival, & que je ſerois malheureux, ſi Mandane le connoiſſoit auſſi bien que moy ! Mais Dieux, pourſuivoit-il, que ce Prince sçait peu quel eſt celuy qu’il n’a point voulu combattre, & quel eſt celuy qui luy a ſauvé la vie ! Il ne sçait pas, adjouſtoit-il encore, que je ne le ſauvois que pour le perdre : car il ne me regarde que comme un Ennemy genereux, & ne me ſoubçonne point du tout d’eſtre ſon Rival.
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Mais Chriſante, me diſoit-il, comment eſt-il poſſible, que la Princeſſe l’ait connu, & l’ait haï ? & que ne dois-je point craindre, moy qui ne ſuis qu’Artamene, & qui ſuis bien plus haïſſable pour elle, comme fils du Roy de Perſe, que comme un ſimple Eſtranger ? Apres cela, par un ſecret ſentiment de jalouſie, il m’ordonna de m’informer avec ſoin & avec adreſſe, de la naiſſance de l’amour du Roy de Pont ; ce que je fis, & ce que je sçeû facilement : n’y ayant perſonne en Capadoce qui l’ignoraſt. Je sçeû donc que le feu Roy de Pont ayant en guerre contre celuy de Capadoce, & en ſuitte eſtans venus à quelque traité de Paix ; ils s’eſtoient donnez des Oſtages de part & d’autre : & que le Roy de Pont avoit envoyé un de ſes Enfans qui eſtoit celuy-cy, mais qui n’eſtoit pas alors l’aiſné. Qu’en ſix mois qu’il avoit eſté à la Cour de Ciaxare, ſon amour avoit pris naiſſance, qu’il n’avoit pourtant oſé teſmoigner ouvertement : parce que ce n’eſtoit pas luy qui devoit eſtre Roy, apres la mort de ſon Pere. Qu’en ſuitte ce Pere & ce Frere eſtant morts, & eſtant parvenu à la Couronne, il avoit envoyé demander la Princeſſe en mariage, que l’on luy avoit refuſée pour diverſes raiſons, comme je vous l’ay deſja dit. Artamene aprenant cela, en fut eſtrangement inquiet : & toute la vertu de Mandane, ſa modeſtie, & ſa ſeverité, eurent bien de la peine à luy perſuader, qu’en ſix mois ce Prince n’euſt gagné nulle place en ſon affection ; genereux, bien fait, Amant, & honneſte homme comme il eſt. Neantmoins, quand il venoit à penſer, que perſonne n’en diſoit rien ; que la Princeſſe ſe reſjoüiſſoit effectivement, des Victoires qu’il remportoit ſur ce Prince, cette crainte ſe diſſipoit, & donnoit
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quelque treſve à ſes inquietudes ; mais ſon ame n’en eſtoit pourtant pas plus en repos. Car, diſoit-il, ſi ce Prince qui eſt beau, de bonne mine, extrémement vaillant, & plein d’eſprit, comme on me l’aſſure ; n’a pû rien gagner ſur ſon cœur, que puis-je pretendre, moy qui ſuis Prince ſans oſer le dire, & qui me dis ſimplement, un malheureux Eſtranger, ſans biens & ſans patrie ? Tant y a Seigneur, que quelques jours apres ce troiſiesme Combat, où Artamene avoit eu de l’advantage, & où Philidaſpe s’eſtoit ſignalé ; il crût qu’il pouvoit aller un peu refraichir ſes Troupes, puis que le Roy de Pont en faiſoit autant que luy.

En ce meſme temps, Ciaxare reçeut celles qu’il avoit donné ordre qu’on luy amenaſt de toutes ſes Places ; acheva de faire ſes recruës ; & ſon armée ſe retrouva alors, de plus de cinquante mille hommes. Celle du Roy de Pont fut auſſi fortifiée d’un puiſſant ſecours : & ces deux Rois ennemis, ſe retrouverent également forts, & également en eſtat de ſe diſputer la Victoire. artamene fut reçeu du Roy & de la Princeſſe, avec des Eloges merveilleux : & Philidaſpe en fut auſſi aſſez carreſſé, quoy que beaucoup moins qu’Artamene, ce qui le mettoit dans un chagrin inconcevable. Durant quelques jours qu’ils furent à Aniſe, ils virent fort ſouvent la Princeſſe, & preſque touſjours enſemble, ce qui ne plaiſoit guere à Artamene. Que Philidaſpe eſt cruel (me diſoit quelquefois mon Maiſtre) de me dérober la moitié des regards de l’adorable Mandane, & toute la douceur de ſa converſation ! Car enfin quoy que tout le monde ne le croye capable que d’une ambition genereuſe ; il eſt auſſi aſſidu aupres d’elle, que s’il en eſtoit amoureux. Que ne s’attache-t’il à Ciaxare, pour obtenir
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cette fortune qu’il cherche ? & que ne me laiſſe-t’il ma Princeſſe ? Helas ! ne s’imagnie-t’il point, pourſuivoit-il, que c’eſt par cette voye que je veux eſtre ſon Rival en ambition, & me maintenir bien dans l’eſprit du Roy ? Ha ! s’il eſt ainſi, Philidaſpe, que tu és abuſé ! Poſſede, poſſede en repos toutes les grandes Charges de Capadoce ; ſois plus en faveur, que perſonne n’y fut jamais ; & laiſſe moy ſeulement aupres de Mandane. Prens un autre chemin pour arriver où ton ambition te porte : & ne viens pas troubler le plaiſir que je prens à l’entretenir en liberté, & à la voir ſeule. Ce n’eſt pas, nous diſoit-il, que je ne sçache bien, que je n’oſerois luy parler de ma paſſion : car outre que ſa vertu m’impoſe ſilence ; que le reſpect m’en empeſche ; que ſa modeſtie & ſa ſeverité me le deffendent ; je n’ay pas encore fait d’aſſez grandes choſes, pour m’expoſer à un ſi grand peril. Mais enfin, je ne laiſſe pas de ſouhaiter ardemment, de l’entretenir ſans teſmoins : car, mes chers Amis, ſi du moins ce bonheur m’arrivoit, perſonne ne partageroit ſes regards & ſa civilité : j’occuperois ſeul ſes yeux & ſon eſprit : & ſans luy rien dire de ma paſſion, je ne laiſſerois pas de m’eſtimer fort heureux. Que sçay-je meſme, pourſuivoit-il, ſi cette Princeſſe ſi pleine d’eſprit & de lumiere, me voyant ſeul aupres d’elle, ne devineroit point peut-eſtre plus aiſément, une partie de ce que je veux qu’elle sçache, que lors que ſa courtoiſie fait qu’elle partage ſon eſprit, entre Philidaſpe & moy ? Mais que dis-je ! reprenoit-il ; non, non, il n’eſt pas temps Artamene, de deſcouvrir noſtre paſſion : cachons la ſi bien au contraire, que perſonne ne la puiſſe connoiſtre. Artamene n’eſt pas encore en l’eſtat où je le veux,
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pour avoir un party aſſez fort dans le cœur de Mandane, pour le deffendre de ſa colere. Il faut auparavant l’obliger par de grands ſervices ; gagner ſon eſtime par des actions heroïques ; forcer ſon inclination, par une complaiſance continuelle ; divertir ſon eſprit par toutes les voyes poſſibles ; & meriter ſon amitié, par la plus reſpectueuse paſſion qui ſera jamais ; & apres cela, nous pourrons peut-eſtre luy parler d’amour. Mais helas ! adjouſtoit-il, ſi Philidaſpe l’obſede touſjours, comment en pourray-je trouver les moyens ? En ſuite, il y avoit des moments, où il craignoit que Philidaſpe n’euſt de l’amour auſſi bien que de l’ambition : & cette amour enfin, luy inſpiroit tant de penſées differentes ; que l’on peut dire, que perſonne n’a jamais guere plus ſouffert.

Cependant toutes les recruës eſtant arrivées comme je l’ay dit, le Roy avant que marcher vers ſon Ennemy, qui s’eſtoit remis en campagne, pour venir luy preſenter la Bataille ; fit faire une reveuë generale à ſon Armée ; & la fit toute paſſer devant les Murailles d’Aniſe, ſur leſquelles eſtoit la Princeſſe, pour regarder cette ceremonie guerriere. Artamene avoit ce jour là des Armes toutes ſimples : quoy qu’il en euſt d’admirablement belles qu’il avoit fait faire, & que perſonne n’avoit encore jamais veües. Mais il ne voulut pas les porter à un jour de Montre, qu’il ne les euſt portées auparavant à un jour de Combat : nous reſpondant en riant, à Feraulas & à moy qui l’en preſſions ; que des Armes n’eſtoient point belles à ſeparer, ſi elles n’eſtoient émaillées du ſang des Ennemis. Mais quoy qu’il ſe fuſt confié ce jour là à ſa ſeule bonne mine ; il ne laiſſa pas toutefois de paroiſtre plus que tout le reſte de l’Armée, & que Philidaſpe meſme :
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quoy que Philidaſpe ſoit extrémement bien fait, & qu’il fuſt ce jour là fort ſuperbement armé. La Princeſſe eſtant donc ſur le haut de ces Murailles, accompagnée de toutes les Dames de la Cour, & de toutes celles d’Aniſe, regardoit filer toutes les Troupes : qui apres avoir paſſé devant le Roy, s’alloient mettre en bataille aſſez prés de là, ſous les ordres d’Artamene qui marchoit à leur teſte : & qui les donnoit de ſi bonne grace, qu’il attiroit les yeux de tout le monde avec plaiſir. L’on euſt dit que tout ce grand Corps eſtoit attaché à luy, par une chaine inviſible : Puis qu’au moindre ſigne de la main, ou de la voix ; il ſe failoit mouvoir comme il luy plaiſoit : tantoſt à droit, tantoſt à gauche : tantoſt en avant, tantoſt en arriere : tantoſt en doublant les rangs, tantoſt en élargiſſant les files : enfin jamais Sergeant de Bataille n’a mieux entendu ſon meſtier, qu’Artamene l’entendit. Comme il eſtoit occupé à ce noble exercice, la Princeſſe vit venir d’aſſez loin dans la Plaine, un Heraut du Roy de Pont, qui fut aiſement remarqué pour tel, par les marques qu’il portoit, qui le faiſoient diſtinguer d’un ſimple Cavalier : & comme il fut arrivé aux premiers rangs, l’on le conduiſit au Roy, auquel il demanda la permiſſion de dire quelque choſe à Artamene, de la part du Roy de Pont. Ciaxare au meſme inſtant, l’ayant fait approcher, ce Heraut luy adreſſant la parole, Seigneur, luy dit il, le Roy mon Maiſtre qui vous eſtime ; qui vous a de l’obligation ; & qui ne veut point devoir la victoire s’il la remporte, à la laſcheté des ſiens ; m’envoye vous advertir, qu’il a sçeu qu’il y a quarante Chevaliers dans ſon Camp (qu’il ne connoiſt pas ; car s’il les connoiſſoit il les feroit tous punir) qui ont conſpiré contre voſtre vie : &
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qui ont juré ſolemnellement de ſe trouver à la premiere Bataille qui ſe donnera ; de ne s’y ſeparer point ; de ne chercher qu’Artamene ; de ne combattre qu’Artamene ; & de tuër Artamene ; ou d’y perir tous eux meſmes. Ce ſont Seigneur, les meſmes paroles que le Roy mon Maiſtre a veües, dans un Bille qui s’eſt trouvé dans ſon Camp : ſans qu’il ait pû sçavoir à qui il s’adreſſe, ny qui ſont ceux qui l’on eſcrit. Or Seigneur, le Roy de Pont & le Roy de Phrigie, qui m’envoyent vers vous : n’oſant pas vous prier, ny pour voſtre gloire, ny pour la leur, de ne combattre pas ce jour là : sçachant bien que voſtre grand courage ne le pourroit ſouffrir : vous conjurent au moins, de ne prendre que des Armes toutes ſimples en cette journée comme je vous en voy ; afin que les laſches qui ont fait cette conſpiration contre vous ; ne vous reconnoiſſant pas, ne puiſſent pas venir à bout de leur infame entrepriſe. Le Heraut ayant ceſſé de parler, fit une profonde reverence : & Artamene apres en avoit auſſi fait une au Roy, & luy avoir demandé la permiſſion de reſpondre ; tout deſesperé qu’il eſtoit, d’avoir cette nouvelle obligation à ſon Rival, ne laiſſa pas de le faire tres civilement. Je ſuis trop obligé au Roy ton Maiſtre, dit il au Heraut, du ſoin qu’il prend de la conſervation du ma vie : Mais pour luy teſmoigner, que je ne ſuis pas indigne de l’honneur qu’il me fait, il faut avec la permiſſion du Roy, dit il en ſe tournant vers Ciaxare, que je tarde un moment à te donner ma reſponse. Alors il s’aprocha de l’oreille de Feraulas, qui eſtoit aſſez prés de luy ; & luy commanda quelque choſe tout bas, que perſonne n’entendit. Mais nous en fuſmes bien toſt éclaircis : car Feraulas ayant obeï promptement, & la Tente de noſtre Maiſtre
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n’eſtant pas fort eſloignée ; nous le viſmes revenir un moment apres, ſuivy d’un Soldat que portoit comme en Trophée, ces magnifiques Armes qu’Artamene avoit fait faire. Cette veüe ſurprit tout le monde ; & donna meſme de la curioſité à la Princeſſe : Car Feraulas remarqua, qu’elle le ſuivit des yeux ; & qu’elle ſembloit s’eſtonner de ce qu’elle voyoit porter ces Armes. Certes Seigneur, Artamene n’en pouvoit pas choiſir de plus magnifiques, ny de plus remarquables : Elles eſtoient d’or cizelé, & émaillées en divers endroits, de couleurs ſi vives, que l’Arc en Ciel n’en a pas de plus éclatantes. Tous les cloux en eſtoient marquez par des Rubis & par des Eſmeraudes entre-meſlées : Son Bouclier au milieu un grand Soleil, repreſenté avec des Diamans, qui eſbloüiſſoit tous ceux qui le regardoient : & ſur ſon Caſque tres riche, eſtoit une Aigle d’or maſſif, avec les aiſles déployées ; qui penchant la teſte, tenoit avec ſes ſerres & avec le bec, le haut de ce Caſque, & ſembloit regarder fixement, du coſté que devoit eſtre le Bouclier, où brilloit ce Soleil de Diamans ; comme voulant dire, que ce Soleil qui repreſentoit la Princeſſe, ſelon l’intention d’Artamene, meriotoit mieux ſes regards, que celuy qui éclaire tout le Monde. De la queuë de ce ſuperbe Oyſeau ſortoit un grand panache ondoyant, de vingt couleurs differentes, & admirablement aſſorties : la garde de l’Eſpée, le fourreau, le Baudrier, la Cotte d’Armes, & tout le reſte, reſpondoit à cette magnificence : & comme mon Maiſtre les a encore, vous pourrez voir Seigneur, ſi vous voulez, que ſoit pour la richeſſe de la matiere ; pour l’excellence de l’ouvrage ; ou pour la diverſité des couleurs ; il n’en
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fut jamais, comme je l’ay dit, de plus riches ny de plus faciles à remarquer. D’abord qu’on les vit paroiſtre, chacun en parla tout bas, & eut envie de sçavoir, ce qu’Artamene en vouloit faire : le Roy regarda mon Maiſtre, & alloit s’informer de ce que cela vouloit dire ? lors qu’Artamene, apres avoir fait une profonde reverence, & luy avoir demandé congé de parler à ce Heraut ; Tu diras, luy dit il, au Roy ton Maiſtre, que puis que mes Armes ſe ſont trouvées aſſez bonnes pour pouvoir reſister aux ſiennes, qui ſont tres-redoutables ; j’eſpere qu’elles ſeront encore aſſez fortes, pour ne devoir pas craindre celles de ces Cavaliers qui ont ſi mauvaiſe opinion de leur valeur, qu’ils croyent avoir beſoin d’eſtre quarante pour en vaincre un ſeul. Publie donc dans tout le Camp du Roy de Pont, que je porteray le jour de la Bataille, les meſmes Armes que tu vois : & aſſure de ma part ton Maiſtre, ſi le Roy me le permet, que pour reconnoiſtre en quelque façon ſa generoſité, perſonne ne l’attaquera jamais en ma preſence que ſeul à ſeul : & que du moins ſa valeur ne ſuccombera point ſous le nombre, aux lieux où je me trouveray. Ce Heraut ſurpris & charmé du grand cœur d’Artamene, voulut luy repartir quelque choſe ; mais il l’en empeſcha : Non non, luy dit il, mon Amy, ne t’oppoſe pas à mon deſſein : & ſois aſſuré, que ſi le Roy ton Maiſtre me connoiſſoit bien il ne deſaprouveroit pas ce que je fais.

Ciaxare entendant ce que diſoit Artamene, s’y voulut oppoſer : luy repreſentant qu’il n’eſtoit pas juſte, de hazarder ſi legerement une vie, qui luy eſtoit ſi conſiderable. Ma gloire Seigneur, luy repliqua-t’il, vous doit encore eſtre plus precieuſe : c’eſt pourquoy je ſuplie
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tres-humblement voſtre Majeſt, de ne me forcer pas à luy deſobeïr. Ciaxare repartit encore, mais ce fut inutilement : & il falut congedier le Heraut, ſans qu’Artamene luy vouluſt faire d’autre reſponse. Apres qu’il fut party, & que l’on eut reporté ſes Armes à ſa Tente, il parut auſſi peu eſmeu, que ſi on ne luy euſt pas donné un advis ſi important pour ſa vie. Il n’en eſtoit pas de meſme de Ciaxare, qui en parut fort inquieté : & qui ſe roſoluoit preſque de ne marcher pas ſi toſt vers l’Ennemy, tant la conſervation d’Artamene luy eſtoit chere. Cependant, la Princeſſe qui avoit veû arriver ce Heraut aupres du Roy ; & qui en ſuite avoit reconnu Feraulas, qui faiſoit porter ces Armes magnifiques ; avoit eu une fort curioſité de sçavoir, ce que tout cela vouloit dire : de ſorte qu’elle avoit envoyé un des ſiens pour s’en informer, que nous rencontraſmes comme nous allions remener ce Heraut, hors de l’enceinte du Camp : apres l’avoir fait paſſer ſuivant l’ordre d’Artamene, à travers toute l’Armée : mon Maiſtre eſtant bien aiſe qu’il peuſt redire au Roy de Pont, combien elle eſtoit belle & forte. Nous luy donnaſmes alors en luy diſant adieu, par les meſmes ordres d’Artamene, un Diamant d’un prix fort conſiderable : Cet Officier de la Princeſſe nous ayant donc demandé ce qu’il vouloit sçavoir, nous le luy appriſmes : Feraulas & moy luy recitant en peu de paroles, la generoſité de noſtre Maiſtre. Il eſtoit ſi aimé de tout le monde, que cét homme n’en teſmoigna pas avoir une petite inquietude, pour le grand peril où il le voyoit expoſé : ny une mediocre joye non plus, de voir qu’il faiſoit ſervir toutes choſes à ſa gloire, juſques aux mauvais deſſeins de ſes
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Ennemis. Il fut donc apprendre à Mandane, ce que le Heraut du Roy de Pont eſtoit venu faire ; & ce qu’Artamene avoit fait : nous avons sçeu apres par une Fille que la Princeſſe aimoit beaucoup, & avec laquelle Feraulas à eu depuis une amitié aſſez particuliere ; qu’elle changea de couleur à ce diſcours ; qu’elle en parut inquietée ; & qu’elle loüa veritablement : mais ce fut d’une maniere, où il parut de l’envie & de la jalouſie : j’entens toutefois de cette envie & de cette jalouſie ambitieuſe, qui eſt inſeparable de ceux qui aſpirent à la Fortune, & à la haute reputation : car pour celle que l’amour peut inſpirer, comme Artamene n’eut que de legers ſoubçons, que Philidaſpe fuſt amoureux de la Princeſſe ; je penſe que Philidaſpe non plus, n’en ſoubçonna guere Artamene. Cependant ils agiſſoient tous deux, comme s’ils euſſent sçeu l’un & l’autre, qu’ils l’aimoient également ; & qu’ils eſtoient poſſedez d’une meſme paſſion : la Princeſſe de ſon coſté, ne les croyoit amoureux que de la gloire : & ne penſoit avoir nulle part, en leur haine ny en leur amitié. Ciaxare les aimoit ſans doute beaucoup tous deux, parce qu’en effet ils le meritoient : mais avec cette difference, qu’il ſe ſentoit forcé par une puiſſante inclination, à preferer Artamene à Philidaſpe : quand meſme il ne luy euſt pas eu plus d’obligation qu’à l’autre. Bien eſt-il vray que Philidaſpe auſſi eſtoit appuyé d’Aribée : lequel voulant s’oppoſer à la faveur naiſſante d’Artamene, croyoit ne le pouvoir mieux faire, que par ce jeune Eſtranger, qui auſſi bien que mon Maiſtre avoit la grace de la nouveauté,
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qui eſt un charme particulier preſque pour tout le monde : afin que s’eſtant un obſtacle l’un à l’autre, il peuſt par l’un & par l’autre, conſerver ſa puiſſance & ſon credit. Cependant, mon Maiſtre qui n’a jamais laiſſé échaper une occaſion d’inquietude dans ſon amour, en eut beaucoup lors qu’il aprit que la Princeſſe apres l’avoir loüe, avoit auſſi parlé aſſez advantageuſement, de la generoſité du Roy de Pont. Que je ſuis malheureux ! (nous dit il le ſoir quand il ſe fut retiré) & que ne dois-je point craindre de ma fortune, puis qu’elle employe des artifices tout particuliers pour me tourmenter ! Trop genereux Ennemy, s’eſcria-t’il, que ne laiſſois tu conjurer contre ma vie, ſans me la vouloir conſerver, d’une façon ſi cruelle ? Que ne cherchois tu d’autres voyes, pour aquerir l’eſtime du monde, ſans vouloir que je ſervisse moy meſme à te la faire meriter ? Mais auſſi, adjouſtoit il, je ſuis coupable, de ne faire pas sçavoir au Roy de Pont, quels ſont mes veritables ſentimens : c’eſt abuſer de ſa generoſité, que de luy cacher un Rival, contre lequel il conjureroit peut-eſtre luy meſme, s’il le connoiſſoit tel qu’il eſt. Mais helas ! oſeray-je deſcouvrir mon amour à mon Rival, moy qui n’oſerois en parler ma Princeſſe ? Mais auſſi endureray-je touſjours, que le Roy de Pont m’accable d’obligation, & me force malgré moy à luy rendre generoſité pour generoſité ; & à luy conſerver une vie, que je voudrois luy oſter ; & que je luy oſteray infailliblement, dés que j’en trouveray une occaſion honorable, s’il ne change de paſſion ? Helas malheureux Prince, reprenoit il, que je
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te pleins ! tu as ſans doute quelque eſtime pour Artamene ; tu voudrois qu’il fuſt attaché à ton ſervice ; & qu’il fuſt nay ton Subjet, ou qu’il devinſt ton Vaſſal : Mais Dieux ! quand il ſeroit ton Vaſſal, ton Subjet, & meſme ſon Frere, il ſeroit touſjours ton Rival, & tu ne devrois point ſouhaiter ſa vie. Cependant tu me la conſerves ; & quoy que je puiſſe faire, ſi ce que tu m’as mandé eſt veritable, je te la devray ſans doute, ſi j’échape de ce peril : puis que ſi je ne m’y eſtois pas preparé, il ſeroit comme impoſſible que je n’y ſuccombasse. Ha Mandane ! s’eſcrioit-il tout d’un coup, incomparable Mandane, ne donne pas toute ton eſtime à mon Rival : attens la fin de cette Bataille, afin de la diſpenser equitablement : & donne toy le loiſir, de comparer ſes actions avec les miennes. Toutefois, adjouſtoit il, il y a une notable difference entre luy & moy : car enfin, Mandane sçait que le Roy de Pont eſt amoureux d’elle : & elle ignore abſolument ma paſſion, Peut-eſtre, luy dis-je, Seigneur, que cette connoiſſance qu’elle a de ſes ſentimens, luy eſt plus nuiſible qu’advantageuſe : Non non, Chriſante, me dit il, quelque ſevere que ſoit ma Princeſſe ; quelque rigoureuſe vertu qui ſoit en elle ; il eſt impoſſible qu’elle prive l’Amour du privilege qu’il a, de donner un nouveau prix aux belles actions, que font ceux qui le reconnoiſſent. Ouy Chriſante, quand la perſonne aimée ne devroit jamais aimer, il eſt certain que lors qu’elle eſt perſuadée, que tout ce que l’on fait de beau & d’heroïque eſt fait pour elle ; ſi elle n’en conçoit pas de amour, elle a du moins de l’eſtime, & quelquefois de la pitié. Ainſi Chriſante, peut-eſtre que de l’heure que je parle, Mandane eſtime &
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pleint mon Rival : j’ay peut-eſtre quelque part à cette eſtime ; mais je n’en ay point à cette pitié : & je ſuis bien aſſuré, que dans les recompenſes qu’elle me deſtine, elle n’y met ny ſon cœur, ny ſon affection. Elle me trait peut-eſtre, dis-je, de mercenaire & d’intereſſé, qui cherche ſa fortune par ſa valeur, & qui ſonge plus à la recompenſe qu’à la gloire : Mais pour le Roy de Pont, il n’en va pas de cette ſorte : toutes ſes actions luy parlent d’amour : la guerre meſme qu’il fait au Roy ſon Pere, luy en fait connoiſtre la violence : la generoſité qu’il teſmoigne, luy perſuade qu’il eſt digne d’eſtre aimé d’elle : & toutes choſes enfin, ſont pour luy, & contre moy. Je n’aurois jamais fait, Seigneur, ſi je voulois vous redire tout ce qu’Artamene dit :

Cependant comme il faloit partir le lendemain, & marcher vers l’Ennemy ; apres avoir donné l’ordre neceſſaire pour ſon départ ; & commandé pluſieurs fois, que l’on s’empeſchast bien d’oublier ces Armes magnifiques qu’il vouloit porter le jour de la Bataille ; il fut le matin accompagner le Roy chez la Princeſſe, à laquelle il alloit dire adieu. Ciaxare le loüa extrémement en ce lieu là : Mais apres l’avoir beaucoup loüé, il le blaſma beaucoup auſſi, de l’opinaſtreté qu’il avoit, à vouloir abſolument porter des Armes ſi remarquables. Du moins (luy dit le Roy fort obligeamment) ſuis-je bien reſolu, de vous rendre ce que vous m’avez preſté : & de deffendre voſtre vie, comme vous avez deffendu la mienne : Car enfin, je ne veux point que vous m’abandonniez le jour du combat. Seigneur (luy reſpondit Artamene, en ſe jettant à ſes pieds) je ſuis trop obligé à Voſtre Majeſté de la bonté qu’elle a
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pour moy : mais je la ſupplie de me pardonner, ſi je luy deſobeïs en cette occaſion. Eſtant bien reſolu, de m’eſloigner d’elle le plus qu’il me ſera poſſible en cette Journée : n’eſtant pas juſte que je l’expoſe à la fureur de quarante hommes tout à la fois : qui pourroient peut-eſtre me bleſſer plus dangereuſement en ſa perſonne qu’en la mienne. Combatez donc, luy repliqua le Roy, avec des armes toutes ſimples : car encore que vous l’ayez mandé autrement, vous l’avez mandé ſans que j’y aye conſenty : & je dois eſtre le Maiſtre dans mes Eſtats & dans mon Armée. Il eſt vray, Seigneur, reprit Artamene ; mais la generoſité doit eſtre la Maiſtresse de toutes vos actions : & par conſequent elle ne me commandera pas de faire une choſe qui me deſhonoreroit. Le Roy voyant qu’Artamene ne ſe vouloit pas rendre ; je vous le laiſſe ma Fille, dit il à la Princeſſe : combattez-le, & ſurmontez-le, ſi vous pouvez, & ſi vous voulez m’obliger. En diſant cela le Roy embraſſa la Princeſſe & ſortit de ſa Chambre, juſques à la porte de laquelle elle fut l’accompagner. Artamene fut donc obligé de tarder un peu apres luy : & comme la Princeſſe revenuë d’accompagner le Roy ſon Pere, qu’elle n’avoit pas pû quitter ſans larmes ; Artamene qui luy avoit donné la main, voulut prendre congé d’elle : mais le retenant de fort bonne grace, Artamene, luy dit-elle, craint-il ſi fort d’eſtre vaincu par mes prieres, qu’il veüille partir avec tant de precipitation ? Vous eſtes redoutable en toutes façons Madame, luy reſpondit mon Maiſtre ; & je dois me défier de ma propre generoſité contre vous. Je n’ay pas deſſein, repliqua-t’elle, de vous perſuader de n’eſtre plus genereux :
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mais je voudrois bien s’il eſtoit poſſible, vous obliger à n’expoſer pas ſans ſujet, une vie auſſi glorieuſe que la voſtre, & qui a eſté ſi utile au Roy mon Pere. Vous sçavez, adjouſta-t’elle, que la raiſon doit donner des bornes à toutes choſes ; & que la valeur a les ſiennes, au delà deſquelles l’on peut eſtre ſoubçonné de temerité, plus toſt que loüé de veritable courage. Je penſe, Madame, interrompit Artamene, qu’il vaut encore mieux à un homme de mon âge, aller un peu au delà des bornes que l’exacte ſagesse luy preſcrit, que de demeurer au deça : & que l’excéz en cette rencontre, vaut toujours mieux que le deffaut. Vous avez raiſon, repliqua la Princeſſe, mais je voudrois qu’Artamene ne fuſt ny trop prudent, ny trop hardy : il n’eſt pas poſſible, Madame, interrompit il de nouveau, que je puiſſe regler mes ſentimens, à cette juſte mediocrité, que vous deſirez de moy : Et dans le choix de ces deux extremitez, je vous ſupplie tres-humblement, de me permettre d’aller touſjours pluſtost vers celle qui du moins peut faire trouver la Gloire en ſon chemin : que non pas vers l’autre, qui ne la peut jamais faire rencontrer. Il y en a pourtant quelquefois beaucoup, interrompit la Princeſſe, à ſe ſurmonter ſoy meſme : ouy Madame, reſpondit Artamene, pourveû que cette Victoire ne nous rende pas indignes de vaincre les autres. Mais enfin, adjouſta Mandane, je ne vous demande pas, que vous ne combatiez point : & je voudrois ſeulement, que vous vouluſſiez ne porter pas ces Armes ſi remarquables, à la premiere Bataille. Vous pouvez Madame, repliqua mon Maiſtre, commander les choſes du monde les plus difficiles à Artamene, ſans craindre d’eſtre deſobeïe : mais pour celle-là, il ne sçauroit ſuivre
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vos volontez. Le déguiſement, pourſuivit il en rougiſſant, eſt pardonnable en amour, & ne l’eſt pas à la guerre : Enfin Madame, adjouſta t’il en ſous-riant, bien loing de me vouloir cacher à mes Ennemis, & de me rendre moins remarquable ; ſi j’avois toutes les qualitez neceſſaires, pour meriter une faveur de la plus excellent Princeſſe du Monde ; je prendrois ſans doute la liberté de demander à l’illuſtre Mandane, cette belle & magnifique Eſcharpe, qu’elle porte preſentement. & ſi je l’avois obtenuë, ce ſeroit un moyen infaillible, de me faire remporter la victoire ſans peril : & de me rendre invincible, en me rendant plus remarquable. Artamene, repliqua la Princeſſe en rougiſſant à Son tour, a toutes les qualitez neceſſaires, pour meriter que la plus Grande Princeſſe du monde, prenne ſoing de ſa conſervation : & ſi j’eſtois perſuadée, que cette Eſcharpe dont il parle, le peuſt rendre invulnerable, il l’obtiendroit infailliblement : Mais bien loin de croire ce qu’il dit, je penſe que ce ſeroit ayder moy meſme à ſa perte : & conduire les traits de ſes Ennemis contre ſon cœur, ce que je n’ay garde de faire. C’eſt eſtre bien ingenieuſe, reſpondit Artamene, que d’obliger en refuſant : Mais Madame (pourſuivit il d’un viſage plus ſerieux) je ne vous ay rien demandé : car enfin pour oſer vous faire une ſemblable priere, il faudroit eſtre ce que l’on ne me voit pas : & ce que je deviendray peut-eſtre, ſi la Fortune ne m’abandonne, & ſi mon courage ne me trahit. Je ſuis bien aiſe, reprit la Princeſſe, que vous meſme tombiez d’accord, que vous ne m’avez pas miſe en eſtant de vous refuſer quelque choſe : Mais enfin Artamene, pourſuivit elle, que voulez vous faire ? vaincre vos Ennemis, Madame, reſpondit
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il, & faire que vous sçachiez que je les auray vaincus : ce qui n’arriveroit pas ſi je me cachois, ainſi que vous le deſirez.

Comme ils en eſtoient là, ils virent entrer Philidaſpe, qui venoit auſſi prendre congé de la Princeſſe : ils changerent tous trois de couleur en cét inſtant : Philidaſpe rougit de colere, de trouver mon Maiſtre en ce lieu là : Artamene de deſpit d’eſtre interrompu par Philidaſpe : & la Princeſſe d’une confuſion, dont elle meſme n’euſt pû dire la cauſe. Comme il y avoit deſja aſſez long temps, que le Roy eſtoit ſorty de la chambre de Mandane ; Artamene jugeoit bien qu’il euſt eſté à propos, qu’il euſt laiſſé Philidaſpe aupres d’elle, & qu’il fuſt allé le retrouver, mais il luy fut impoſſible : & il y demeura autant que luy. Auſſi toſt donc que Philidaſpe fut entré, la converſation changea : & quoy qu’il n’y euſt nulle intelligence, entre Artamene & Mandane ; que cette Princeſſe meſme, ne sçeuſt pas que mon Maiſtre eſtoit amoureux d’elle ; & que cette flame ſi belle, & ſi pure, qui s’eſt depuis allumée dans ſon cœur, y fuſt encore ſi foible ; ſi petite : & ſi peu de conſiderable, qu’elle meſme ne s’en apercevoit pas ; neantmoins il ſembla à Feraulas & à moy, qui eſtions preſens à cette converſation, que l’arrivée de Philidaſpe, avoit un peu fâché, & interdit la Princeſſe. Il ne fut pourtant pas pluſtost aupres d’elle, qu’elle luy parla avec beaucoup de civilité : mais il faut advoüer, que quelque douceur qu’euſt l’incomparable Mandane dans l’eſprit ; elle ſe conſervoit toutefois, quelque choſe de ſi Majeſtueux ; de ſi modeſte ; & de ſi Grand ſur le viſage ; que mon Maiſtre m’a dit ſouvent, que lors qu’il eſtoit aupres d’elle, il n’oſoit quaſi penſer à ſa paſſion,
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bien loing de l’entretenir ; & s’il euſt pû s’en ſeparer il l’euſt preſque ſouhaité ; tant il eſt vray, qu’elle ſe faiſoit autant craindre, comme elle ſe faiſoit aimer. Philidaſpe & Artamene demeurerent donc encore quelque temps avec elle, ſans oſer ſe teſmoigner ouvertement, cette ſecrette averſion qu’ils avoient tous deux l’un pour l’autre : & comme ils luy eſtoient tous deux eſgalement inconnus, elle les traita à peu prés, avec une eſgalle civilité. Neantmoins comme Artamene avoit commandé Philidaſpe, à la derniere occaſion ; & que peut-eſtre auſſi l’inclination de la Princeſſe l’y porta ; elle fit un peu plus d’honneur à Artamene qu’à Philidaſpe. Comme ils furent preſts à partir, allez, leur dit elle, genereux Eſtrangers ; & meſnagez ſi bien voſtre vie le jour de la Bataille, que ce ſoit de voſtre bouche à tous deux, que j’apprenne les particularitez de la victoire. Mais ſur toutes choſes, dit elle, en ſe tournant vers mon Maiſtre, je vous recommande le Roy. C’eſt à moy, Madame, repliqua Philidaſpe, à qui apartient cét honneur : car pour Artamene, devant avoir quarante Chevaliers à combattre, il ne faut pas luy en demander davantage. Nous verrons, Madame, à la fin de la Bataille, reſpondit froidement Artamene, qui ſe ſera le mieux aquité de ſon devoir : car ſi je ne me trompe, c’eſt de cette eſpece de choſe, dont il eſt permis de juger par l’evenement. Je jugeray touſjours, reprit la Princeſſe, que vous ferez l’un & l’autre tout ce que des gens de grand cœur doivent faire : & je m’en vay demander aux Dieux, qu’ils vous facent vaincre & triompher. En diſant cela, elle les quitta tous deux, & s’en alla effectivement au Temple.

Un moment apres, il vint un Lieutenant des Gardes,
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dire à Artamene & à Philidaſpe, que le Roy les demandoit, & qu’il s’en alloit partir : & certes il fut peut-eſtre à propos, que cét ordre arrivaſt ainſi : car ſi la converſation euſt continué entr’eux, en l’abſence de la Princeſſe ; je croy qu’ils ſe ſeroient querellez, tant ils avoient de diſposition à n’eſtre pas bien enſemble. Cette precipitation avec laquelle il faloit aller, fit que chacun ne ſongea qu’à obeïr : & ne s’amuſa point à parler, en un temps où il faloit ſonger à agir. Ils furent donc trouver le Roy : & toute l’Armée qui avoit deſja commencé de marcher, s’avança droit vers l’Ennemy, qui n’eſtoit qu’à deux petites journées de là. Je ne doute pas que vous ne ſoyez ſurpris, d’entendre parler de tant de Batailles, comme Artamene en donna & en gagna en cette guerre : mais Seigneur, vous n’ignorez pas, que comme il n’y a pas un fort grand nombre de Places fortes, ny en Bythinie, ny en Galatie, ny en Capadoce ; la Victoire eſt ſans doute à celuy qui ſe peut rendre Maiſtre de la Campagne : ce qui ne ſe peut faire, qu’en donnant & en gagnant des Batailles. Le premier jour de cette marche, Artamene fut aſſez reſveur : & comme je sçavois bien que ce n’eſtoit pas l’inquietude du peril qui l’attendoit, qui luy cauſoit cette reſverie ; je luy en demanday la cauſe : & je sçeu que cette capricieuſe paſſion, qui ſe fait une affaire d’importance, d’une fort petite choſe ; avoit occupé tout ce jour là l’eſprit de mon Maiſtre, à determiner, ſi le refus que la Princeſſe luy avoit fait de cette Eſcharpe qu’il luy avoit demandée, avoit eſté veritablement cauſé, par le ſentiment qu’elle avoit teſmoignée avoir : ou par quelque autre qui ne luy fuſt pas ſi advantageux. Eſt-ce, me diſoit il, qu’en effet elle ait eu ſoing de ma vie ; &
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qu’elle ait crû que cette Eſcharpe qui eſt ſi magnifique & ſi belle, me feroit encore plus aiſément remarquer par mes Ennemis ? ou n’eſt ce point qu’elle ne m’en ait pas jugé digne ; & que ſon eſprit adroit, ait voulu prendre un pretexte ſi obligeant pour me refuſer, ſans me donner ſujet de pleinte ? Enfin eſt-ce pour Artamene ou contre Artamene qu’elle a agi ? me dois-je loüer d’elle, ou m’en dois-je plaindre ? faut il que je m’aflige, ou que je me reſjoüiſſe ? & ne sçaurois-je connoiſtre les veritables ſentimens de ma Princeſſe, afin de regler les miens ? Mais helas ! pourſuivoit il, quels qu’ils puiſſent eſtre ils ſeront touſjours raiſonnables ; & je n’auray pas ſujet de la blaſmer. Si elle m’a refuſé, parce qu’elle a eu peur que cette Eſcharpe ne fuſt fatale à ma vie, c’eſt une bonté inconcevable : & ſi elle m’a refuſé, comme ne me croyant pas de condition à obtenir une pareille faveur, elle ne fait point de tort à Cyrus, & n’offence guere Artamene. Mais Dieux, adjouſtoit il ; ſi apres les ſervices qu’Artamene a rendus, l’on refuſe une Eſcharpe à Artamene, parce qu’il n’eſt qu’Artamene ; comment peut il eſperer, qu’on luy accorde jamais, la permiſſion de dire qu’il aime, & comment peut il eſperer d’eſtre aimé ? Non non, diſoit il, ne nous attachons point à ce cruel ſentiment : interpretons le refus de la Princeſſe de l’autre maniere, qui nous eſt plus advantageuſe : & croyons puis qu’elle nous l’a dit, & qu’elle nous l’a dit ſi obligeamment ; que c’eſt pour nous, qu’elle a agy contre nous. N’expliquons point ſes paroles ; n’ayons pas l’audace de vouloir penetrer le ſecret de ſon cœur ; & laiſſons nous tromper agreablement, pluſtost que d’aller chercher une verité ſi faſcheuse à sçavoir. Apres cela,
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Artamene examina encore, juſques aux moindres regards de la Princeſſe, tant que Philidaſpe avoit eſté aupres d’elle : & quoy qu’il luy euſt ſemblé qu’en effet il avoit eſté beaucoup mieux reçeu que luy ; neantmoins il euſt voulu qu’il n’y fuſt point venu du tout : & peu s’en faloit qu’il ne ſouhaitast que la Princeſſe l’euſt querellé ſans ſujet. Il ſe reprenoit pourtant luy meſme, de tant de bizarres penſées, que ſa paſſion luy donnoit : elle qui toute violente qu’elle ſe faiſoit paroiſtre, luy permettoit pourtant touſjours, d’entre-voir un peu la raiſon, lors meſme qu’il ne la ſuivoit pas. Mais enfin Seigneur, le lendemain nous marchaſmes ; le jour d’apres nous fuſmes à veuë de l’Avantgarde de l’Ennemy ; & à deux jours de là, nous fuſmes en eſtat de donner la Bataille, que les deux Partis deſiroient également. Le Roy voulut encore empeſcher Artamene, de prendre ces Armes ſi remarquables, mais il n’en pût venir à bout : & je ne vy de ma vie mon Maiſtre avec plus de joye ſur le viſage que ce matin là. Pour moy, quelque valeur que je connuſſe eſtre en luy, je tremblay de frayeur, à la ſeule penſée du peril où je le voyois expoſé : Feraulas & moy ſans luy en parler, reſolusmes de le ſuivre par tout, autant que le deſordre d’une Bataille le pourroit permettre : & de taſcher de conſerver ſa vie, aux deſpens meſme de la noſtre. Ciaxare fit tout ce qu’il pût pour l’arreſter aupres de luy : & voyant qu’il ne vouloit pas, il luy bailla l’aiſle droite de ſon Armée à commander, & la gauche à Aribée, aupres duquel ſe rangeoit touſjours Philidaſpe.

Enfin Seigneur, ſans vous particulariſer l’ordre de cette Bataille, il ſuffit que je vous die qu’elle ſe donna : & qu’Artamene y fit des choſes ſi prodigieuſes,
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que moy qui en ay eſté le teſmoin, ay peine à comprendre comment il les pût executer. Il avoit donc ſuivant ſon intention, & ce qu’il avoit promis au Heraut du Roy de Pont, ces magnifiques Armes, que je vous ay repreſentées : ſi bien qu’il ne fut pas difficile aux quarante Chevaliers de la conjuration de le connoiſtre ; de l’attaquer ; & de le combatre, quand ils le jugerent le plus à propos. Ils avoient reſolu entr’eux, comme nous l’avons sçeu depuis ; de ne l’attaquer jamais ſeul à ſeul ; & de taſcher touſjours de le ſurprendre, lors qu’il ſeroit occupé contre quelques autres de leur Party : Mais comme Artamene eſtoit preparé, il ne leur fut pas poſſible d’executer leur deſſein. D’abord que les Armées furent à la portée de la fleche, & que de part & d’autre l’on eut obſcurcy l’air, par une greſle de traits ; Feraulas & moy qui n’avions des yeux que pour Artamene, remarquaſmes qu’il en eſtoit plus accablé, que tous ceux qui l’environnoient ; que ſon Bouclier, quoy qu’il fuſt couvert d’une lame d’or, en eſtoit tout heriſſé ; & qu’ainſi il y avoit grande apparence, que pluſieurs perſonnes concertées, n’avoient viſé qu’à luy ſeul. Mais Artamene ſans s’eſtonner du prejugé qu’il devoit avoir, du peril où il alloit eſtre expoſé ; ſecoüant fortement ſon bras gauche, pour le décharger de la peſanteur des fleches qui l’incommodoient ; & ſe tournant vers ceux qui eſtoient à l’entour de luy ; allons, leur dit il, mes Compagnons, vaincre ceux qui nous combatent ſi bien de loin : & qui peut-eſtre ne ſeront pas ſi vaillans l’eſpée à la main qu’à tirer de l’arc. En diſant cela, il s’avança le premier ; tout le ſuivit, & tout ſe meſla : mais avec tant de courage, tant d’ardeur, & tant de precipitation ; que l’aiſle gauche
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des Ennemis en fut eſbranlée, & penſa plier entierement. Un moment apres pourtant, elle ſe r’affermit & ſe r’aſſura, & le combat fut eſtrangement opiniaſtré. Cependant les quarante Chevaliers qui devoient tuer Artamene, n’oublierent pas ce qu’ils avoient promis, à celuy qui les faiſoit agir : & il fut aiſé de les diſtinguer des autres ennemis, qui n’avoient pas un deſſein particulier contre ſa vie. Car pour ceux-cy, ils fuyoient tous ceux des noſtres qui les attaquoient, & ne cherchoient que mon Maiſtre : Si bien qu’il eſtoit impoſſible, qu’il peuſt jamais joüir de certains momens de relaſche, que l’on a quelquefois dans les plus ſanglantes Batailles. Par tout où il alloit il eſtoit touſjours en eſtat d’eſtre enveloppé : s’il en attaquoit un, il eſtoit auſſi toſt attaqué par trois ou quatre : s’il en tuoit un, il en reparoiſſoit deux : plus il ſe deffendoit, plus il eſtoit accablé : plus il en faiſoit trébucher, & plus ceux qui reſtoient debout, redoubloient leurs efforts pour achever leur deſſein. Feraulas & moy, faiſions ce que nous pouvions pour luy aider à combattre ces cruels Ennemis, qui le pourſuivoient ſi opiniaſtrément : toutefois ſi ſa propre valeur ne l’euſt mieux garanty que la noſtre, tous nos efforts euſſent ſans doute eſté vains. Mais Seigneur, il fit des choſes ſi ſuprenantes ; que l’on n’oſe preſque les raconter, tant elles ſont incroyables. Comme le Chef de la Conjuration eſtoit auſſi fin, & auſſi méchant qu’il eſtoit laſche ; il avoit commandé à quelques uns de ces Chevaliers, de ne ſonger qu’à tuer le cheval d’Artamene : afin qu’eſtant renverſé par terre, il fuſt plus aiſé à leurs compagnons de le tuer. En effet, cét accident luy arriva par deux fois. A la
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premiere, j’eus le bon-heur de me trouver aſſez prés de luy, pour luy bailler le mien malgré qu’il en euſt : & je penſe qu’il ne l’auroit pas accepté, ſi le hazard ne m’en euſt fait trouver un autre au meſme inſtant, d’un homme de noſtre Party, qui fut tué proche de moy. Mais pour la ſeconde, je vy ſeulement le cheval que j’avois donné à mon Maiſtre tomber mort, & Artamene ſe dégager de deſſous luy, & combatre ceux qui l’attaquoient, ſans que je puſſe joindre ; parce que ceux qui l’avoient environné m’en empeſchoient. Mais quoy que ſelon les apparences il d’euſt ſuccomber en cette occaſion, le Ciel voulut encore le conſerver : & fit qu’il fut ſi heureux, qu’il tua un de ces Chevaliers, dont le cheval eſtoit admirablement bon : ſi bien qu’Artamene ſans perdre temps, & malgré la reſistance de ceux qui vouloient s’y oppoſer, ſe jetta deſſus ; & coupa la main d’un autre, qui voulut luy ſaisir la bride, achevant de mettre en déroute tout ce qui luy voulut reſister. Enfin, Seigneur, Artamene de ma connoiſſance, en tua ou bleſſa plus de trente, & fit pluſieurs priſonniers, tant des Conjurez que des autres. Cependant l’Aiſle droite des Ennemis avoit encore plus reſisté que la gauche : & quelque valeur qu’euſſent Aribée & Philidaſpe, la victoire leur avoit couſté un peu plus cher, & plus de temps qu’à Artamene, quoy qu’ils n’euſſent pas d’ennemis particuliers à combattre : Neantmoins ils l’avoient enfin remportée. Ciaxare de ſon coſté, qui eſtoit au Corps de la Bataille, s’eſtoit meſlé avec les Ennemis ; & les avoit mis en deſordre, de ſorte que la victoire s’eſtoit entierement declarée pour luy. Tout eſtoit donc dans une confuſion extréme : les
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Vainqueurs pourſuivoient les vaincus opiniaſtrément : les uns ſe rendoient & jettoient leurs armes : les autres preferoient la mort à la captivité ; & toutes choſes enfin, eſtoient dans un bouleverſement eſtrange : & tout cela, par la valeur d’Artamene, qui eſtoit ſans doute la plus ſorte cauſe de la victoire. Car j’avois oublié de vous dire, qu’au commencement de la Bataille, Aribée & Philidaſpe avoient eſté contraints par le rude choc des Ennemis de plier un peu : ſi bien qu’Artamene en ayant eſté adverty, & ſe ſentant aſſez fort pour vaincre ceux qu’il avoit en teſte avec moins de Troupes ; avoit détaché deux mille hommes, & les avoit envoyez à Aribée & à Philidaſpe pour les ſoustenir, ce qui les avoit empeſchez d’eſtre vaincus ; & ce qui par conſequent, avoit fait remporter la victoire entiere.

Dans ce grand deſordre, Artamene qui n’eſtoit bleſſé qu’en deux endroits, & meſme aſſez legerement ; chargeoit les Ennemis & les pourſuivoit, par tout où il leur voyoit rendre encore quelque combat : car pour ceux qui n’eſtoient plus en eſtat de reſister, il ne fut jamais un vainqueur ſi doux ny ſi clement qu’Artamene. Comme il eſtoit donc engagé en cette pourſuite, il reconnut le Roy de Pont, que Philidaſpe preſſoit eſtrangement : & qui eſtant ſuivy de douze ou quinze, l’auroit infailliblement tué ; ſi mon Maiſtre, ſuivy de Feraulas, de moy, & de deux autres encore, n’y fuſt heureuſement arrivé. D’abord qu’il approcha, hauſſant la voix autant qu’il pût ; & eſcartant ceux qui ſecondoient Philidaſpe en ſon deſſein ; genereux Prince, dit il au Roy de Pont, comme vous n’eſtes pas ſi heureux que moy, quoy que vous ſoyez plus vaillant ; vous n’eſchapperez
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pas peut-eſtre ſi facilement de ceux qui vous attaquent, que j’ay eſchapé de ceux qui m’ont attaqué : c’eſt pourquoy ne vous obſtinez pas à combattre contre des gens auſquels je ne puis pas commander abſolument, pour vous tenir ma parole, puis que le Roy que je ſers, eſt en perſonne dans ſon Armée. Mais rendez vous ; ou combatez moy en particulier, je vous donne le choix des deux. A ces mots, qui ravirent d’admiration le Roy de Pont ; & qui ſurprirent fort Philidaſpe ; le premier voulut repartir, lors que cent chevaux des ſiens qui le cherchoient, s’eſtant r’alliez, & l’ayant reconnu, vinrent pour charger ceux qui l’avoient enveloppé : Mais luy qui vit qu’il ne pouvoit combattre Philidaſpe, qui luy avoit penſé oſter la vie, ſans combattre auſſi Artamene, qui la luy avoit conſervée ; ne ſongea qu’à ſe retirer, avec aſſez de diligence. Un evenement ſi peu attendu, ſurprit autant Philidaſpe, que vous pouvez vous l’imaginer : neantmoins un moment apres, eſtant revenu de ſon eſtonnement, ſans ſonger à ſuivre le Roy de Pont ; & ſe tournant bruſquement vers Artamene, Vous voulez donc, luy dit il, qu’il n’y ait que vous qui triomphe ? & non content de vos propres victoires, vous voulez encore dérober celles des autres. Artamene le regardant aſſez fierement, c’eſt à ceux, luy reſpondit il, qui ſe ſervent de la valeur d’autruy, pour vaincre un Prince abandonné des ſiens, qu’il faudroit reprocher de vouloir dérober la Victoire : & non pas à Artamene, qui n’employe que ſon propre bras pour la remporter : & qui laiſſant tout le butin aux Soldats, les apelle peu ſouvent, au partage du peril. Ceux que la Fortune favoriſe repliqua Philidaſpe,
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n’ont beſoin d’apeller perſonne à leur ſecours : Ceux qui ſe fient à leur courage, reſpondit Artamene, n’invoquent point la puiſſance de la Fortune. Il faut bien pourtant, qu’elle vous ait ſecouru en cette journée, reprit Philidaſpe ; & il faut bien qu’elle vous ait abandonné, repliqua Artamene, pour avoir eu beſoin d’eſtre aſſisté de douze ou quinze, pour attaquer un Prince ſeul, & las de combattre. Il vous eſt facile, reſpondit Philidaſpe, de trouver tout aiſé à vaincre, vous qui n’avez à combattre que des laſches, & de ſimples Chevaliers. Il vous eſt encore plus facile, reprit Artamene, de vaincre des Rois abandonnez, & de les faire ſuccomber ſous le nombre : mais il ne vous le ſera peut-eſtre pas tant, adjouſta t’il, en hauſſant la voix, de vaincre Artamene tout ſeul, quand vous luy donnerez l’occaſion de vous combattre. Il vous la demande ; & ce ſera demain au matin ſi vous le voulez. Il ne faut pas attendre ſi long temps, repliqua fort haut Philidaſpe ; & alors hauſſant le bras, il ſe mit en eſtat de vouloir attaquer Artamene, qui de ſon coſté s’avança fierement ſur luy ; & luy porta un grand coup d’eſpée, qui l’euſt ſans doute fort bleſſé, ſi la main ne luy euſt tourné, & ſi ce coup n’euſt gliſſé ſur ſes Armes. Enfin, malgré nous qui taſchions de les ſeparer ; ils ſentirent chacun plus d’une fois & la peſanteur de leurs coups, & la force de leur bras. Mais, Seigneur, admirez je vous prie, ce que peut la vertu, & la veritable valeur ; nous n’eſtions que quatre avec Artamene, & ils eſtoient douze ou quinze avec Philidaſpe :

Cependant au meſme inſtant qu’ils virent la diſpute qui eſtoit entre eux, ceux qui l’avoient ſuivy contre le Roy de Pont, l’abandonnerent contre mon Maiſtre, & ſe rangerent de ſon Party.
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Bien eſt-il vray qu’il n’en euſt pas eſté plus mal traité : mais nous n’euſmes pas loiſir de voir ce qu’il fuſt arrivé de ce différent : car au meſme temps Ciaxare ſuivy de grand nombre des ſiens, arriva en ce meſme endroit : & ces deux fiers ennemis à la veuë du Roy, ſuspendirent leur colere, & ceſſerent de ſe frapper. Quel Demon ennemy de ma gloire, s’eſcria Ciaxare en les ſeparant, veut faire perir ceux qui m’ont fait triompher ? & pourquoy faut il que vous faciez vous meſme, ce qu’une Armée de cinquante mille hommes n’a pû faire ? A ces mots il s’informa du ſujet de leur querelle : & l’ayant apris il blaſma fort Philidaſpe, d’avoir tiré l’eſpée contre un homme qui luy pouvoit commander : & ſe pleignit un peu de mon Maiſtre, de ce qu’il avoit eſté cauſe en quelque façon, que le Roy de Pont s’eſtoit ſauvé. Seigneur, luy dit Artamene, je m’engage à reparer cette faute, par des voyes plus honorables : & je vous promets de remettre en vos mains cét illuſtre Priſonnier, avant que la guerre finiſſe, ou de mourir dans cette entrepriſe. J’avois promis devant voſtre Majeſté, de n’endurer point qu’on le vainquiſt par le nombre ; & je me ſuis aquité de ma promeſſe. Si le Roy ne fuſt pas venu…… (reprit le deſesperé Philidaſpe) vous auriez peut-eſtre eſté puny, adjouſta mon Maiſtre en l’interrompant, de voſtre audace, & de voſtre temerité. Le Roy leur impoſa alors ſilence à l’un & à l’autre ; les accorda ſur le champ, d’authorité abſoluë ; & les fit embraſſer devant luy. En ſuitte dequoy, ayant fait ſonner la retraite, l’on campa ſur le champ de Bataille : & chacun s’eſtant retiré à ſa Tente, Artamene fut ſe faire penſer à la ſienne, & Feraulas qui avoit eſté bleſſé,
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fit auſſi la meſme choſe. Pour moy, qui avois eſté plus heureux, je me trouvay en eſtat de ſervir les autres : le Roy vint voir Artamene dés le meſme ſoir : & ne pouvant ſe laſſer de le loüer, ny de ſe reſjoüir de le voir échapé d’une occaſion ſi dangereuſe ; il luy donna ſans doute toutes les marques d’une affection tres tendre & tres reconnoiſſante. Il envoya à l’inſtant meſme advertir la Princeſſe ſa fille, & du gain de la Bataille, & de la conſervation d’Artamene : & mon Maiſtre, comme vous pouvez croire, reçeut l’honneur que luy fit le Roy, avec beaucoup de joye & beaucoup de reſpect. Cependant Philidaſpe & Artamene eſtant demeurez amis en apparence, ne l’eſtoient pas en effet : & il eſt aiſé de juger, que cette derniere advanture, avoit encore aigry leur eſprit. Elle avoit pourtant produit un aſſez bizarre ſentiment dans leur ame : car Seigneur, pour ne vous déguiſer plus la choſe, Philidaſpe que mon Maiſtre ne croyoit eſtre qu’un ambitieux, avoit autant d’amour que luy pour la Princeſſe. C’eſt pourquoy il avoit attaqué ſi ardemment le Roy de Pont : le regardant bien plus comme Amant de Mandane, que comme ennemy de Ciaxare. Il tira toutefois quelque repos de cét accident : car voyant avec quelle generoſité Artamene avoit couſervé la vie du Roy de Pont, il s’imagina qu’il ne devoit pas ſoubçonner mon Maiſtre d’eſtre ſon Rival : luy ſemblant qu’il eſtoit impoſſible d’eſtre rival & genereux tout enſemble, en une pareille occaſion. Pour Artamene il n’en alla pas ainſi : au contraire, il n’avoit jamais eu un ſi fort ſoubçon, de l’amour de Philidaſpe pour la Princeſſe, comme il en eut ce jour là. Comment eſt-il poſſible (nous dit il le ſoir, apres que Ciaxare fut ſorty de ſa
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Tente) que Philidaſpe qui ne peut avoir nulle haine particuliere contre le Roy de Pont, ſi ce n’eſt qu’il ſoit ſon Rival, ait pû ſe reſoudre de le faire tuer ſi cruellement comme il s’y preparoit ; luy qui eſt brave & genereux, & qui ſemble eſtre piqué d’un veritable deſir de gloire ? Ha ! non non Chriſante, me diſoit il, Philidaſpe aime Mandane, ſi je ne ſuis le plus trompé de tous les hommes. Ainſi, Seigneur, une meſme action faiſoit differens effets : car Philidaſpe croyoit qu’Artamene n’aimoit point, parce qu’il avoit voulu ſauver le Roy de Pont : & Artamene croyoit au contraire que Philidaſpe aimoit, parce qu’il avoit voulu perdre ce Prince, d’une maniére ſi peu genereuſe. Toutefois toutes ces diverſes opinions, eſtoient ſi chancelantes, ſi incertaines, & appuyées ſur des conjectures ſi foibles, qu’ils ne pouvoient s’y aſſeurer : & il n’y avoit rien de conſtant dans leur eſprit, que l’invincible averſion, qu’ils avoient tous deux l’un pour l’autre.

Cependant deux ou trois jours apres la Bataille, Ciaxare tint Conſeil de Guerre, pour s avoir ſi l’on pourſuivoit les Ennemis qui s’eſtoient retirez, & que l’on sçavoit qui attendoient un puiſſant ſecours : il fut alors reſolu pour les embarraſſer davantage, de ſeparer l’Armée : & d’envoyer aſſieger une place de Bythinie, qui eſt ſcituée au bord d’un grand Lac : & par ce moyen, faire une puiſſante diverſion, des forces qu’ils attendoient. Que cependant, la partie la plus conſiderable de l’Armée, demeureroit pour obſerver la contenance de l’Ennemy, lors qu’il ſe ſeroit r’allié, & pour agir ſelon qu’il agiroit. La choſe ayant eſté reſoluë de cette façon, Ciaxare qui ſe trouvoit un peu mal, s’en retourna dans Aniſe : & laiſſa Artamene
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Lieutenant General de l’Armée qui devoit tenir la Campagne : Aribée le ſuivant, & envoyant Philidaſpe aſſieger cette Ville dont j’ay deſja parlé, avec le reſte des Troupes. Ces deux Rivaux par le caprice de leur paſſion, n’eſtoient pas contents de leur employ : Philidaſpe trouvoit qu’Artamene demeurant en eſtat de pouvoir combattre le Roy de Pont, avoit de l’advantage ſur luy : & Artamene s’imaginoit, que la priſe d’une Ville importante, eſtoit quelque choſe de plus, que le gain d’une Bataille : parce, diſoit il, que l’une fait avoir qualité de Conquerant, & de Vainqueur tout enſemble ; au lieu que l’autre ne donne d’ordinaire que la derniere. Il adjouſtoit qu’apres la victoire, l’un ſe trouve en poſſession d’une Place conſiderable, & que l’autre n’a que le ſimple Champ de Bataille, ſans avoir quelquefois nul advantage d’avoir vaincu. Mais enfin il falut qu’ils ſe contentaſſent : Philidaſpe partit avec ſeize mille hommes, & Artamene demeura avec trente mille : le Roy ne remenant avec luy, que ce qui eſtoit abſolument neceſſaire pour ſa Garde. Mon Maiſtre avoit eſté ſi legerement bleſſé à la derniere Bataille, qu’il n’en garda le lit qu’un jour ſeulement : ces deux Rivaux ſe ſeparant en preſence du Roy, ſe ſouhaiterent en apparence, toute ſorte de bonheur : mais en effet ils ſe regarderent avec averſion, ſi ce ne fut avec une haine formée. Le lendemain que le Roy fut party, & qu’il eut laiſſé le commandement de l’Armée à mon Maiſtre malgré la reſistance qu’y fit Aribée ; il y eut deux des priſonniers que l’on avoit faits à la Bataille, dont l’un eſtoit fort bleſſé, qui demanderent à parler à Artamene, pour une choſe importante : mon Maiſtre en eſtant adverty, fut à l’inſtant meſme à la
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Tente où eſtoient ces Chevaliers : s’imaginant que ce pouvoit eſtre quelque choſe, qui regardoit le ſervice du Roy. Comme il y fut arrivé, le bleſſé parla le premier : Seigneur, luy dit il, apres m’avoir donné de ſi puiſſantes marques de voſtre valeur, par les bleſſures que je porte, & que j’ay reçeuës de voſtre main, je veux vous donner une ample matiere d’exercer voſtre juſtice ou voſtre clemence. Ce ſont deux Vertus, repliqua mon Maiſtre, au choix deſquelles il n’eſt pas dangereux de ſe tromper : Neantmoins mon inclination panchant touſjours plus toſt vers l’indulgence que vers la rigueur ; vous devez preſque eſtre aſſeuré, laquelle des deux je dois ſuivre. Seigneur, interrompit le Chevalier qui n’eſtoit pas bleſſé, ce que mon Frere vous veut dire, & que je vous diray pour luy, à cauſe de ſa foibleſſe, vous ſurprendra aſſez pour vous mettre en peine de ce que vous aurez à faire ; & ſuffiroit meſme pour juſtifier toute la rigueur que vous pourriez avoir contre nous. Car enfin, Seigneur, pourſuivit-il en ſe jettant à ſes pieds, nous ſommes des laſches & des Criminels, que la connoiſſance de voſtre vertu a rendus vertueux, en les rendant amoureux de voſtre gloire : & qui par conſequent, ne pouvons plus ſouffrir la vie, que nous n’ayons reparé par quelque petit ſervice, le mal que nous vous avons voulu faire. Artamene entendant parler ces Chevaliers de cette ſorte, ne sçavoit que penſer ; lors qu’enfin celuy qui eſtoit bleſſé reprit la parole, & luy dit avec quelque peine, Seigneur, pour ne vous tenir pas davantage en ſuspens ; & pour vous teſmoigner que nous ſommes veritablement repentans de noſtre crime, puis que nous le deſcouvrons nous meſmes ; sçachez, Seigneur, que nous eſtions
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mon Frere & moy du nombre de ces quarante Chevaliers, qui avoient conjuré contre voſtre vie : & qui l’ont attaquée avec tant de laſcheté, à la derniere Bataille. Helas ! mes Amis (dit alors Artamene, interrompant celuy qui parloit, & les regardant tous deux ſans aucune eſmotion) par quels mouvemens avez vous agy, & par quels mouvemens agiſſez vous ? Pourquoy m’avez vous voulu perdre ? pourquoy me voulez vous ſauver ; & pourquoy voulez vous encore vous expoſer à la diſcretion d’un Vainqueur juſtement irrité Seigneur, reprit ce Chevalier, nous avons voulu vous perdre, parce que nous eſtions malheureux : & que l’eſpoir de la recompenſe, a eſté plus puiſſant en nous, qu’un veritable deſir de gloire. Mais aujourd’huy, Seigneur, voſtre illuſtre exemple nous à mieux inſtruits : & nous preferons une action de vertu, à toutes les Grandeurs de la terre. C’eſt pourquoy nous avons mieux aimé hazarder noſtre vie, en vous deſcouvrant noſtre faute, que d’expoſer encore une fois la voſtre, en ne vous aprenant pas, que le Chef de la conſpiration eſt en vos mains ſans eſtre connu : & que ſi on le delivre par l’eſchange des Priſonniers, il n’en deviendra peut-eſtre pas meilleur pour cela : & attentera une ſeconde fois, contre la Perſonne du monde de qui la vie eſt la plus glorieuſe. Quoy, s’eſcria alors Artamene, le Chef de la conſpiration eſt entre mes mains ! & quel peut-eſtre cét homme que je n’ay point offenſé, qui me haït ſi eſtrangement ; & qui ſe haït ſi fort luy meſme, qu’il prefere la mort de ſon enemy à ſa propre gloire ? C’eſt Artane, Seigneur (repliquerent tout à la fois ces deux Chevaliers. ) C’eſt Artane ! reprit mon Maiſtre fort eſtonné ;
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Ouy, Seigneur, pourſuivit l’un d’eux ; & c’eſtoit effectivement à Artane que s’adreſſoit le Billet qui fut trouvé dans le Camp du Roy de Pont : par lequel mon Frere & moy l’aſſeurions que tous les quarante Chevaliers eſtoient reſolus de ne combattre qu’Artamene, & de tuër Artamene : mais celuy qui le luy devoit rendre, & qui nous avoit parlé de ſa part, le perdit parmy nos Tentes. Si bien qu’ayant eſté porté au Roy, il fut cauſe de l’advis qu’il vous donné : car comme Artane, ny pas un des Conjurez n’y eſtoit nommé, & que mon eſcriture que j’avois deſguisée ne fut connuë de perſonne ; il sçeut bien la conjuration, mais il n’en pût deſcouvrir, ny l’autheur, ny ſes complices : & ce fut pourquoy, comme je l’ay dit, il envoya vous en advertir ; ne pouvant pas y remedier par la en advertir ; ne pouvant pas y remedier par la punition des coupables, puis qu’il ne les connoiſſoit point. Croyez donc, Seigneur, que c’eſt Artane qui nous a ſubornez : que c’eſt luy qui deſesperé de la mauvaiſe action qu’il a faite ; & d’avoir eſté vaincu par vous d’une façon ſi honteuſe pour luy ; & ſi prejudiciable à l’amour qu’il a pour la Princeſſe de Pont, dont il eſt amoureux ; a voulu vous perdre. Et pour ſe pouvoir reſtablir aupres de ſon Prince, il s’eſt trouvé deſguisé à cette Bataille : où ne doutant point que vous ne deuſſiez perir par la partie qu’il vous avoit dreſſée ; il pretendoit ſe monſtrer apres le combat avec vos Armes ; & ſi j’oſe dire tout, avec voſtre teſte à la main, comme vous ayant vaincu : afin que le Roy de Pont le remiſt en grace, pour avoir ſur monté le plus vaillant de ſes ennemis : Mais, Seigneur, la juſtice des Dieux & voſtre valeur, en ont diſposé autrement : & c’eſt maintenant à vous, à diſposer de noſtre fortune & de noſtre
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vie. Si vos bleſſures ne ſont pas dangereuſes (reſpondit Artamene, en regardant celuy qui eſtoit au lit) vous aurez loiſir de reparer voſtre faute, par quelque action genereuſe : car je ne sçay point punir ceux qui ſe repentent : ny me vanger de ceux qui ne ſont plus en eſtat de ſe deffendre. Ha ! Seigneur (s’eſcrierent ces deux Chevaliers, l’un en joignant les mains, & l’autre en ſe rejettant à genoux) contre quel homme, ou plus toſt contre quel Dieu, nous avoit-on employez ? Contre un homme qui craint les Dieux (repliqua mon Maiſtre en le relevant d’une main, & tendant l’autre à ſon Frere) & qui prefereroit la mort à la moindre injuſtice, & à la moindre laſcheté. C’eſt pourquoy, pourſuivit il, oubliant la faute que le malheur de voſtre condition vous a fait commettre : & voulant vous recompenſer de voſtre repentir, & du ſervice que vous m’avez voulu rendre, en m’advertiſſant qu’Artane eſt en mon pouvoir : je vous donne la vie ; & vous promets la liberté : que je ne veux pourtant pas vous accorder ſans rançon. Ha ! Seigneur, s’eſcrierent de nouveau ces Chevaliers, demandez nous toutes choſes, ſans craindre d’eſtre refuſé : car que ne doivent pas des gens, à qui l’on accorde la vie, apres avoir marité la mort ? je veux donc, repliqua Artamene, auparavant que je vous delivre, que vous me juriez ſolemnellement, que par nulle conſideration, vous ne vous porterez jamais plus, à employer vôtre courage & voſtre valeur contre qui que ce ſoit, de la maniere que vous avez fait contre moy : & que vous ne deſhonnorerez de voſtre vie, la glorieuſe profeſſion que vous faites, par des actions qui en ſont indignes. Combattez-moy en vaillans Soldats, pourſuivit il,
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comme l’Ennemy de voſtre Roy, & n’oubliez rien pour me vaincre : car je vous promets de ne refuſer à pas un de vous, de meſurer mon Eſpée contre la ſienne : attaquez moy meſme pluſieurs enſemble, ſi vous avez aſſez bonne opinion de moy, pour n’oſer pas m’attaquer ſeuls : mais ne marchandez jamais, le ſang ny la vie de perſonne : & faites que l’eſpoir d’un gain infame, ne vous mette jamais en eſtat de le devenir. Ha ! Seigneur, s’eſcrierent ces deux Chevaliers en l’interrompant, nous paſſerions pluſtost nos Eſpées à travers noſtre cœur, que de les tirer plus contre vous : & que de les employer jamais à faire une mauvaiſe action.

Apres cela, Artamene les carreſſa fort : & ayant sçeu qui eſtoit celuy qui tenoit Artane priſonnier, qui s’eſtoit caché autant qu’il avoit pû ; il luy envoya commander de le luy amener, dans la Tente où eſtoient ces deux Chevaliers. D’abord qu’il y fut, & qu’il les eut reconnus, il jugea bien qu’il eſtoit deſcouvert : c’eſt pourquoy ſans attendre qu’Artamene luy parlaſt, & luy reprochaſt ſon crime ; je connois bien, luy dit il, que ces Traiſtres que je voy, qui n’ont pas eu la force de reſister à des promeſſes, ont eu la perfidie de m’accuſer. C’eſt pourquoy-je ne m’arreſteray point, à vouloir me juſtifier d’une choſe, dont ils me pourroient facilement convaincre. Mais, Seigneur, (luy dit il d’une façon toute ſuppliante, & où la crainte de la mort paroiſſoit viſiblement) que vouliez vous que fiſt un homme qui en perdant l’honneur avoit perdu la raiſon ? ſinon de taſcher d’effacer ſon crime par un autre crime : & trouver ſon ſalut dans voſtre perte. Je sçay bien, que c’eſt dire une mauvaiſe raiſon : mais n’en ayant point d’autre, il faut avoir recours
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à la clemence de l’offenſé que l’on a deſja eſprouvée : & demander de nouveau pardon, quand l’on ne peut demander juſtice, qu’en demandant chaſtiment. C’eſt craindre la honte d’une eſtrange maniere, reſpondit Artamene, que de ſe deſhonnorer, de peur d’eſtre deſhonnoré : Non non Artane, voſtre paſſion vous avoit fait eſgarer : & ce n’eſt nullement par le chemin que vous aviez pris, que l’on peut rencontrer la gloire. Je sçay ſans doute un peu mieux que vous, par quels ſentiers on la peut trouver : c’eſt pourquoy ſouffrez aujourd’huy que je ſois voſtre Guide : & que je vous aprenne ſans colere & ſans reproche ; que pour faire oublier vos fautes paſſées, il n’en faloit point commettre de nouvelles : & que ſi vous avez deſſein d’effacer de la memoire des hommes, le ſouvenir d’une action ou de deux, qui n’ont peut-eſtre pas eſté fort genereuſes ; il en faut faire cent de vertu & de courage ; & non pas en adjouſter de pires aux mauvaiſes. C’eſt pour cela Artane, que je vay vous renvoyer au Roy voſtre Maiſtre : à ces mots, Artane changea de couleur : & l’on vit bien qu’il euſt preſques mieux aimé demeurer entre les mains de celuy à qui il avoit voulu deſrober la Victoire ; & à qui il avoit en ſuite voulu faire perdre la vie ; que de retourner aupres du Roy de Pont. De ſorte que comme Artamene le remarqua, ne craignez rien, luy dit il, Artane : je ne vous rendray pas, ſans mettre voſtre vie en ſeureté : car ſi je vous la voulois faire perdre, je n’aurois pas beſoin de vous envoyer à un autre pour vous punir. A juger de l’advenir par le paſſé, il y a veritablement peu d’eſpoir, que vous deveniez plus raiſonnable : & à en juger meſme par le preſent, il eſt facile de
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voir dans vos yeux, & dans voſtre procedé, qu’il y a dans voſtre cœur beaucoup de colere ; un peu de crainte ; & point du tout de repentir. Mais apres tout, Artane ne m’eſt guere plus redoutable vivant que mort : c’eſt pourquoy j’oubli le paſſé qui n’eſt plus : je laiſſe l’advenir aux Dieux : & j’uſe du preſent, comme un homme de cœur en doit uſer ; faites la meſme choſe ſi vous eſtes ſage. Enfin Seigneur, apres pluſieurs diſcours qu’ils eurent encore enſemble, Artamene renvoya Artane au Roy de Pont : & luy manda qu’il ne luy auroit pas meſme deſcouvert le crime de cét homme, s’il n’euſt jugé qu’il eſt touſjours dangereux aux Rois, d’avoir des Sujets capables d’une extréme meſchanceté ſans les connoiſtre : Mais qu’il le ſupplioit, de ſe contenter de connoiſtre Artane ſans le punir : ordonnant au Heraut, auquel il commanda de l’aller conduire, de ne le laiſſer point, que le Roy de Pont ne luy euſe engagé ſa parole d’en uſer ainſi. Artane malgré toute ſa malice, ne pouvant s’empeſcher de voir la moderation d’Artamene ; ne pouvoit s’empeſcher non plus de ſe pleindre de ſa fortune ; qui luy faiſoit trouver tant de rigueur, en la clemence de ſon Ennemy : puis qu’en luy donnant la vie & la liberté, il le couvroit de honte & de confuſion, en le renvoyant au Roy de Pont : & achevoit de le détruire, dans l’eſprit de la Princeſſe qu’il aimoit. Pour ces deux Chevaliers priſonniers, apres qu’Artamene leur eut rendu la liberté, ils le ſupplierent de ne les renvoyer point au Roy leur Maiſtre : & de ſouffrir qu’ils allaſſent cacher leur infamie en quelque Païs eſloigné. Artamene qui jugea qu’ils craignoient peut-eſtre quelque laſche vangeance d’Artane, qui eſtoit homme de condition ; leur accorda ce
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qu’ils demandoient, lors que celuy qui eſtoit bleſſé fut guery ; leur faiſant encore de magnifiques preſens à leur départ. Cette action qui fut sçeuë de la Princeſſe, en fut extrémement loüée, auſſi bien que du Roy de Pont, lors qu’on luy remena Artane : & de cette ſorte, mon Maiſtre reçeut des Eloges en meſme temps, & de ſon Rival, & de ſa Maiſtresse. Bien eſt-il vray que ce Prince ne sçavoit pas, que celuy qu’il loüoit avec tant d’empreſſement, eſtoit l’homme du monde qui devoit mettre le plus d’obſtacle à tous ſes deſſeins : & que la Princeſſe ignoroit auſſi qu’Aretamene fuſt ſon Amant. Nous sçeuſmes Seigneur, par le retour du Heraut, que le Roy de Pont avoit en beaucoup de peine à ſe reſoudre de laiſſer vivre le laſche Artane : mais que s’eſtant obſtiné, ſuivant l’ordre de mon Maiſtre, à ne le laiſſer point qu’il ne fuſt aſſuré de ſa vie, par la parole de ce Prince, il avoit enfin promis de ne le faire pas punir : à condition toutefois, qu’il ne ſe preſenteroit jamais devant luy : & qu’il ſortiroit pour touſjours de ſes Eſtats, & de ſon Armée. Artamene durant toutes ces choſes, n’envoyoit jamais vers Ciaxare, qu’il ne fiſt faire un compliment à la Princeſſe ; & la Princeſſe auſſi, ne voyoit jamais venir perſonne du Camp à Aniſe, qu’elle ne s’informaſt exactement de tout ce qui le regardoit : & qu’elle ne témoignaſt beaucoup de plaiſir, d’aprendre toutes les merveilles de ſa vie. En effet, l’on peut dire que tout ce qu’Artamene a fait, il l’a fait excellemment : & je me ſouviens meſme qu’en ce temps là, un vieux Capitaine Capadocien, qui avoit ſon Quartier dans la Galatie, fit quelque deſordre dans un logement, dont les Habitans ſe vinrent pleindre. Artamene sçachant que c’eſtoit un homme de ſervice, & qui avoit vieilli ſous
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les armes ; voulut luy faire une reprimande, qui le corrigeaſt ſans l’irriter : luy ſemblant qu’il devoit ce reſpect pour un Officier, qui avoit porté les armes ſi long temps devant luy. Il luy manda donc dans un Billet, qu’il le conjuroit de ne forcer pas un jeune Soldat, d’avoir l’audace de reprendre & de chaſtier un vieux Capitaine.

Je vous dis cecy, Seigneur, afin que vous connoiſſiez par ce diſcours, le jugement & la moderation de mon Maiſtre : & que vous ne vous eſtonniez pas de voir, que tout Eſtranger qu’il eſtoit, il ne laiſſoit pas d’eſtre craint, aimé, & obeï, comme s’il fuſt nay en Capadoce, & de la plus illuſtre Race qui y fuſt.

Cependant le Roy de Pont ayant eu un puiſſant ſecours de Phrigie, en avoit fortifié ſon Armée de telle ſorte, qu’il eſtoit en eſtat, s’il euſt voulu, de s’oppoſer en meſme temps, à Artamene & à Philidaſpe : Mais il jugea plus à propos de taſcher de combattre mon Maiſtre ſans ſeparer ſes Troupes : parce qu’en effet il en avoit alors plus que luy : ſe reſervant à ſecourir la Ville que Philidaſpe aſſiegeoit, & qui eſtoit bien munie de toutes choſes ; lors qu’il auroit gagné la Bataille, comme il eſperoit la gagner. Mais comme il eſtoit amoureux de la valeur d’Artamene ; & que luy devant la vie, il vouloit s’en aquiter ; le Roy de Phrigie & luy, chercherent quelque voye extraordinaire, de ne luy eſtre pas touſjours redevables : & de n’eſtre pas auſſi abſolument vaincus par ſa vertu que par ſa valeur. Ils prirent donc une reſolution fort eſtrange & fort nouvelle : bien eſt-il vray que le Roy de Pont qui eſt effectivement genereux, avoit un peu d’intereſt à ce qu’il fit. Car enfin quoy qu’il sçeuſt bien qu’Artamen, ne l’euſt pas ſoubçonné d’une fauſſe generoſité,
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en l’affaire des quarante Chevaliers : neantmoins depuis qu’Artane avoit eſté renvoyé, quelques eſprits mal intentionnez, ou peut-eſtre Artane luy meſme ; avoient fait courir un bruit ſourd, que le Chef de cette conſpiration n’avoit pas eſté bien connu : & ils faiſoient entendre tacitement, que le Roy de Pont, quoy qu’il euſt envoyé advertir Artamene de cette entrepriſe ſur ſa vie, en eſtoit toutefois l’autheur : & que cette generoſité n’eſtoit au fonds qu’une fineſſe. Ce Prince ayant donc sçeu ce qui s’eſtoit dit, voulut en s’aquittant de ce qu’il devoit à Artamene, ſe juſtifier pleinement de cette fauſſe accuſation : & pour cét effet, les deux Rois firent publier dans leur Camp, un Commandement abſolu, de ne ſe ſervir ny d’Arcs, ny d’Arbaleſtes, ny de Frondes, ny de Javelots, contre Artamene, dont les Armes eſtoient aſſez remarquables, pour ne s’y pouvoir tromper : de n’employer contre luy que l’Eſpée ſeulement : & de ne le combattre que ſeul à ſeul, autant que la confuſion d’une Bataille le pourroit permettre : ne voulant pas qu’un homme ſi vaillant, mouruſt de la main d’un laſche, qui pourroit le tuer de loin par un coup de fleche : ny qu’il fuſt accablé par le nombre, comme Artane avoit penſé l’accabler. Jugeant, diſoient ils, qu’il y alloit de la gloire de leurs Nations d’en uſer de cette ſorte : & de teſmoigner, qu’ils n’avoient pas beſoin pour vaincre d’eſtre pluſieurs contre un ſeul, quelque vaillant qu’il peuſt eſtre. Le jour d’apres ce commandement, Artamene qui ne ſe fioit qu’à luy meſme, de toutes les choſes importantes : & qui exerçoit ſuccessivement (s’il eſt permis de parler ainſi) toutes les Charges
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de l’Armée, tant il eſtoit vigilant, & capable de toutes choſes : fit une partie pour aller reconnoiſtre la contenance de l’Ennemy. Le Roy de Pont qui en fut adverty par un Eſpion, deſtacha pareil nombre des ſiens, pour aller repouſſer ceux qui le venoient regarder de ſi prés. Mais Artamene fut bien ſurpris de remarquer que luy qui avoit accouſtumé de ſe voir tout couvert d’une greſle de Fleches & de Traits, n’en eſtoit plus touché que par hazard : & que bien loing d’eſtre enveloppé par la multitude à ſon ordinaire, il ne ſe voyoit preſque jamais qu’un Ennemy à la fois. Il en attaquoit pluſieurs ; mais il n’eſtoit attaqué que par un ſeul : & au milieu d’un combat de douze cens hommes, l’on peut dire qu’il faiſoit un combat particulier, puis qu’il n’en avoit jamais qu’un à la fois ſur les bras. Cét evenement l’eſtonnoit un peu ; car la choſe n’avoit accouſtumé d’aller ainſi : Neantmoins dans la chaleur de l’action, il ne fit qu’une legere reflexion là deſſus : & ne ſongea qu’à remporter la victoire. Comme en effet, une bonne partie des Ennemis fut taillée en pieces ; beaucoup demeurerent priſonniers ; & le reſte ſe ſauva en deſordre & en confuſion. Artamene eſtant retourné au Camp, les priſonniers que l’on avoit faits, eſperant en eſtre mieux traitez, y publierent la generoſité de leur Maiſtre : & de la défenſe qu’il avoit faite en faveur du mien. Ces Soldats y ayant deſcouvert un procedé ſi peu commun, & Artamene l’ayant sçeu, il les fit delivrver au meſme inſtant : les priant de dire au Roy leur Maiſtre, qu’il verroit bien toſt qu’il n’eſtoit peut-eſtre pas abſolument indigne de l’honneur qu’il luy faiſoit : & qu’il sçauroit auſſi bien recevoir ſes bons offices que ſes bons advis. J’eſtois aupres de luy
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lors que cela arriva : & à peine fut-il ſeul, que me regardant avec eſtonnement ; quelle bizarre fortune eſt la mienne ? me dit-il, Chriſante, d’avoir un Rival qui me pourſuit par ſes bien-faits, & par ſa generoſité, juſques à me forcer preſque de ne le haïr pas : & qui tout bien intentionné qu’il eſt pour moy, ne laiſſe pas de me cauſer un eſtrange deſespoir. Il cherche ſans doute l’eſtime de ma Princeſſe par cette voye : & cherche plus les acclamations publiques que la Victoire. Ha ! s’il eſt ainſi, diſoit-il, combien m’eſt il plus redoutable, lors qu’il veut conſerver ma vie, que lors qu’il la veut attaquer ! Non, non, trop genereux Rival, pourſuivoit ce Prince amoureux, je ne ſousriray point que tu me ſurmontes en vertu : & je ſuis reſolu de te diſputer auſſi opiniaſtrément l’eſtime de Mandane, que je t’ay diſputé la Victoire, à la teſte d’une Armée. Ouy, Chriſante, adjouſtoit il en me regardant ; je veux que ma Princeſſe n’entende jamais dire que le Roy de Pont à fait une belle action : qu’elle n’aprenne en meſme temps, qu’Artamene en a fait une autre encore plus heroïque. Je veux que du moins il ſe faſſe un combat ſecret dans le cœur de Mandane, où il Roy de Pont ne me puiſſe vaincre avec juſtice. Si l’inclination de ma Princeſſe ne panche de ſon coſté, & ne me ſurmonte pluſtost ſon merite.

Apres cela, Seigneur, je voulus luy dire quelque choſe, mais il ne m’eſcouta pas : le lendemain il tint Conſeil de Guerre ; & quoy que ſelon l’ordre, il faluſt ſe contenter d’empeſcher l’Ennemy d’aller faire lever le ſiege que faiſoit Philidaſpe, en cas qu’il ſe miſt en devoir de le vouloir faire ; il ne pût ſe reſoudre d’aider à la gloire de celuy-cy ; ny de laiſſer plus long temps le Roy de Pont en eſtat
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d’avoir eu l’avantage de donner la derniere marque de generoſité extraordinaire. Il fit donc ſi bien par cette eloquence forte & puiſſante, que la Nature luy a donné, & qu’il a beaucoup cultivée en Grece : qu’il fit reſoudre tous les chefs de ſon Armée à forcer l’Ennemy de combattre : qui de ſon coſté, comme je vous l’ay deſja dit, en avoit auſſi l’intention. Vous pouvez juger, Seigneur, que deux ennemis qui ſe cherchent, ſe rencontrent facilement : c’eſt pourquoy Artamene ne fut pas long temps ſans avoir la ſatisfaction qu’il deſiroit. Mais admirez, Seigneur, ce que peut le deſir de la gloire, dans une ame vrayement genereuſe ! Artamene qui ſur l’advis que le Roy de Pont luy avoit donné, de la conjuration faite contre ſa vie ; avoit pris les plus belles & les plus magnifiques Armes du monde, afin de ſe faire mieux remarquer à ceux qui le cherchoient. Dans cette derniere rencontre, aprenant que ceux qui le reconnoiſtroient, ne le combattroient, ny avec l’Arc ny avec le Javelot, & ne l’attaqueroient que ſeul à ſeul : il quitta ces belles Armes, & en prenant de toutes ſimples, afin de n’eſtre pas reconnu ; il acheva ſans doute de montrer à toute la Terre, que perſonne ne le pouvoit vaincre en generoſité. Seigneur, luy dis-je le matin comme il commença de s’armer, voulez vous cacher tant de belles actions que vous faites, ſous des armes ſi peu remarquables ? il faut bien, me dit-il, Chriſante, que je me cache en cette occaſion, ſi je me veux montrer digne de la grace que l’on m’a voulu faire : Mais, adjouſtay-je, Seigneur, ne craignez vous point d’oſter le cœur à vos Soldats, faiſant qu’ils ne puiſſent vous diſtinguer, dans le grand nombre
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de ceux qui ſeront armez comme vous ? S’ils me ſuivent, me reſpondit-il, ils ne laiſſeront pas de me reconnoiſtre : & je pretens agir d’une façon, qui ne leur permettra peut-eſtre pas de douter des lieux où je combattray. En effet Seigneur, l’on combatit : & Artamene fit des choſes en cette journée, qui ne ſont pas concevables. Juſques là, il avoit combattu en vaillant homme : mais en cette occaſion, l’on peut quaſi dire, qu’il combatit comme un Dieu irrité. L’on euſt dit qu’il sçavoit qu’il eſtoit invulnerable, veû la maniere dont il s’expoſoit : il enfonçoit des Eſcadrons ; il éclairciſſoit tous les rangs ; il ſe faiſoit jour à travers les Bataillons les plus ſerrez ; & rien ne luy pouvoit reſister. Enfin il agiſſoit d’une maniere ſi prodigieuſe ; que malgré ſes armes ſimples, il ſe fit bien toſt reconnoiſtre, & des Ennemis. Elles eſtoient toutes teintes du ſang qu’il avoit reſpandu : & qui jaliſſant juſques ſur ſa Cuirace, l’avoit rendu plus terrible, & plus redoutable. Son Bouclier eſtoit tout heriſſé des traits qu’on luy avoit tirez : & qu’il n’avoit pû faire tomber comme autrefois en le ſecoüant, tant ils avoient eu la pointe acerée ; & tant ils avoient penetré avant dans ce Bouclier. Le Roy de Pont l’ayant rencontré en cét eſtat, & le reconnoiſſant facilement ; il ne tient pas à moy, luy cria-t’il, genereux Artamene, que je ne m’aquite de ce que je vous dois, en conſervant voſtre vie. Il ne tient pas non plus à moy, luy reſpondit mon Maiſtre, que voſtre valeur ne reçoive un grand avantage de ma deffaite : puis que je fais tout ce que je puis, pour vous la rendre plus glorieuſe : & pour n’eſpargner pas une vie, qui fait peut-eſtre plus d’un obſtacle à voſtre victoire, & à voſtre felicité.
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Mais vaillant, Prince pourſuivit-il, nous avons aſſez diſputé de generoſité : voyons donc aujourd’huy ſi nous sçaurons auſſi bien combattre, que nous sçavons reconnoiſtre un bien-fait : car enfin je ne me trompe, nous pouvons nous vaincre l’un l’autre ſans deſhonneur. A ces mots le Roy de Pont voulut encore repartir quelque choſe : mais Artamene luy faiſant ſigne qu’il valoit mieux combattre que parler, s’avança vers luy : & alors ces excellens hommes commencerent un combat, qui euſt peut-eſtre eſté funeſte à tous les deux ; ſi la nuit & la foule les euſt ſeparez malgré qu’ils en euſſent : & n’euſt par conſequent laiſſé, & la Victoire generale, & la Victoire particuliere un peu douteuſes. Le plus grand advantage demeura toutefois du coſté d’Artamene : car il perdit peu de gens ; en tua beaucoup ; & fit grand nombre de priſonniers : mais enfin comme le combat n’eſtoit pas finy, lors que la nuit eſtoit ſurvenuë ; que les uns & les autre eſtoient demeurez ſur les Armes, & les autres eſtoient demeurez ſur les Armes, & ſur le Champ de Bataille ; l’on ne pouvoit pas dire qu’elle euſt eſté abſolument perdue, ny abſolument gagnée. Neantmoins elle fut cauſe en partie, de la priſe de la Ville que Philidaſpe aſſiegeoit, parce qu’apres cela, l’Armée du Roy de Pont ne ſe trouva plus aſſez forte pour eſtre partagée : ny pour oſer entreprendre devant la noſtre, d’aller ſecourir cette Place, en s’enfermant entre deux Armées.

Le lendemain Artamene eſtant adverty que deux mille hommes venoient par un chemin deſtourné, le long de certaines Montagnes qui bornent la Plaine d’Aniſe & de Ceraſie, pour ſe rendre au Camp des Ennemis, où ils eſcortoient l’argent d’une Montre,
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que le Roy de Pont faiſoit venir, pour la payer à ſes Soldats ; il fut couper chemin a ce Convoy. Si bien qu’ayant rencontré ces deux mille hommes, il les pouſſa dans un Vallon, environné de rochers inacceſſibles, d’où ils ne ſe pouvoient ſauver. Se voyant reduits en cét eſtat, ils conſulterent ſur ce qu’ils avoient à faire : & connurent clairement, que s’ils combattoient ils eſtoient perdus, & demeureroient inutiles au Roy leur Maiſtre. De ſorte que pour eſſayer de ſe ſauver, & de ſe tirer d’un ſi mauvais pas ; ils firent ſigne qu’ils vouloient parler : & envoyerent douze d’entr’eux vers Artamene, avec leurs Boucliers pleins d’or & d’argent : le priant de le recevoir pour leur rançon, & de les laiſſer paſſer. Artamene qui fait touſjours les choſes de la façon la plus heroïque qu’elles ſe puiſſent faire ; leur dit qu’il leur donnoit la vie & la liberté : & qu’il vouloit meſme qu’ils remportaſſent leur or & leur argent, pourveû qu’ils laiſſassent les Boucliers dans leſquels il eſtoit, comme une marque de ſa victoire. Mais ces Soldats braves & courageux, jettant par terre tout ce qui eſtoit dans ces Boucliers ; les remettant à leurs bras gauche ; & mettant leurs eſpées à la main droite ; vous verrez (luy dirent-ils en s’en retournant vers leurs Compagnons) que ceux de noſtre Nation, ne laiſſent leurs Boucliers qu’avec la vie : & que peut-eſtre quelque inégalité qui ſoit entre nous, ne les aurez vous pas ſans peril. Artamene voyant faire une action ſi heroïque à ces Soldats ; en fut ſi charmé, qu’il ne pût reſister à la genereuſe envie qu’il eut de ne les perdre pas & d’autant plus, qu’il voyoit qu’il euſt emporté cét avantage ſans gloire, parce qu’il l’euſt remporté ſans peine : & qu’en l’eſtat qu’eſtoient les choſes, deux mille hommes de
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plus aux Ennemis, ne pouvoient pas changer la face des affaires. Voyant donc ces douze Soldats s’en aller, avec une fermeté admirable ; Vaillans hommes, leur cria-t’il, revenez prendre voſtre argent, & recevoir la liberté que vous avez ſi bien meritée : Vous avez vaincu, mes Compagnons, leur dit-il encore ; & ſi vous euſſiez eſté à la derniere Bataille, le Roy voſtre Maiſtre nous auroit deffaits. Ces Soldats auſſi ſurpris de la generoſité d’Artamene, qu’il l’avoit eſté de la leur ; ne sçavoient s’ils devoient adjouſter foy à ce qu’il diſoit. Mais enfin ils connurent que la choſe eſtoit vraye : & en ayant adverty leurs Capitaines, ils en jetterent des cris de joye & d’eſtonnement, qui firent retentir tous les rochers d’alentour, du glorieux nom d’Artamene. Ainſi on laiſſa dégager ces braves gens d’entre ces Vallons où ils s’eſtoient embarraſſez : qui furent publier dans leur Camp, la generoſité de mon Maiſtre : auquel le Roy de Pont envoya auſſi toſt un Trompette, pour le remercier tres civilement de cette bonté.

Mais Seigneur, je ne ſonge pas, que j’abuſe de voſtre patience : & que la paſſion que j’ay pour Artamene m’emporte trop loing : revenons donc s’il vous plaiſt, aux choſes les plus importantes de mon recit. L’Hyver eſtoit deſja commencé, lors que cette derniere Bataille fut donnée : qui ſe vit ſuivie peu de jours apres, de la priſe de cette Ville, que Philidaſpe eſtoit allé aſſieger : & où certainement il avoit agi en homme de cœur & en Capitaine. Ciaxare ayant donc eu tant d’heureux ſuccés, en une Campagne de huit mois, rapella Artamene & Philidaſpe : qui apres avoir mis toutes les Troupes en leurs quartiers d’Hyver, & avoir veû que l’Ennemy en avoit fait autant ; ſe
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rendirent aupres du Roy, qui s’en revint à Sinope. Je ne vous diray point, Seigneur, comment Artamene & Philidaſpe furent reçeus de Ciaxare & de la Princeſſe : car vous pouvez aiſément juger, que ce fut avec toute la civilité & toute la joye, que leurs grands ſervices meritoient. Comme ils s’eſtoient importunez en prenant congé de la Princeſſe, ils s’importunerent encore à leur retour : & la premiere fois qu’ils virent Mandane à ſon Apartement, ils s’y rencontrerent à l’ordinaire. Il ſembla à Feraulas qui s’y trouva, & qui eſtoit parfaitement guery de ſes bleſſures, que la Princeſſe en eut de l’inquietude & du chagrin : neantmoins elle ne laiſſa pas d’avoir pour eux, tous les charmes qui peuvent captiver les cœurs les plus rebelles à l’amour. Et par une complaiſance adroite, qui n’avoit rien be bas, ny d’affecté ; elle deſtourna la converſation d’une façon ſi ingenieuſe ; qu’elle ne leur donna aucune occaſion, de renouveller les differens qu’ils avoient eus enſemble, pendant la derniere Campagne, & que la Princeſſe n’ignoroit pas. Quand vous priſtes congé de moy, leur dit-elle, je me ſouviens que je vous priay de vous conſerver ſi bien, que ce fuſt de voſtre bouche, que je puſſe apprendre les particularitez de la Victoire : Mais aujourd’huy je vous diſpence de cette peine : & j’ay une ſi forte averſion pour la guerre ; que je n’aime pas meſme à entendre parler ſouvent des glorieux advantages que le Roy mon Pere a remportez par voſtre valeur. Ne craignez pourtant pas, pourſuivit-elle, que je les ignore, ny que je les oublie ; la Renommée aime trop Artamene, & ne haït pas aſſez Philidaſpe, pour ne publier point juſques à leurs moindres actions : & mon ame eſt trop reconnoiſſante,
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pour perdre la memoire des bienfaits. Mais enfin j’aime la paix : & toutes les vertus paiſibles, touchent plus mon inclination, que les fieres & les ſuperbes. Ce ſeroit donc un grand malheur, reprit Artamene, aux Princes qui auroient un deſſein particulier de vous plaire, de ne trouver point d’autre voye de vous rendre ſervice, que par le fer, le feu, & le ſang ? Il eſt certain, adjouſta-t’elle, qu’un Prince qui n’auroit que de la valeur, & de la bonne fortune dans les combats, n’auroit pas ſelon mon ſens, tout ce qui eſt neceſſaire, pour meriter l’eſtime d’une Princeſſe raiſonnable : Ce n’eſt pas que ces bonnes qualitez ne ſoient dignes de loüange : Mais s’il les avoit ſeules, je croirois qu’il ſe devroit contenter d’une legere eſtime : & qu’il ne devroit pas pretendre à ſon amitié. Que faudroit-il donc qu’il euſt, repliqua Philidaſpe, pour pouvoir eſperer quelque part en la bien-veüillance d’une illuſtre & grande Princeſſe ? Il faudroit, reprit-elle, ſi je ne me trompe, que ſa valeur ne fuſt point trop farouche ; qu’il aimaſt la Victoire ſans aimer le ſang ; que la fierté ne le ſuivist que dans les combats ; que la civilité ne l’abandonnaſt jamais ; qu’il aimaſt la gloire ſans orgueil ; qu’il la cherchaſt par toutes les voyes où l’on la peut rencontrer ; que la douceur & la clemence, fuſſent ſes qualitez dominantes ; qu’il fuſt tres liberal, mais liberal avec choix ; qu’il fuſt reconnoiſſant en tout temps ; qu’il n’enviaſt point la gloire d’autruy ; qu’il fuſt equitable à ſes propres ennemis ; qu’il fuſt Maiſtre abſolu de ſes paſſions ; que ſa converſation n’euſt rien d’altier ny de ſuperbe ; qu’il fuſt auſſi fidelle à ſes Amis, que redoutable à ſes Ennemis ; & pour dire tout en peu de paroles, qu’il euſt toutes les vertus, & qu’il n’euſt aucun deffaut.
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Vous avez raiſon, Madame, (repartit Artamene, en la regardant avec beaucoup d’amour & de reſpect) de dire qu’il faudroit eſtre parfait en toutes choſes, pour meriter l’affection d’une illuſtre Princeſſe : Mais, Madame, il faudroit ſans doute auſſi qu’elle vous reſſemblest, pour pouvoir ſans injuſtice demander ce qui ne ſe trouve point aux hommes, je veux dire la perfection : & ſi elle n’accordoit jamais cette affection qu’à ceux qui en ſeroient dignes, ce ſeroit un threſor qui ne ſeroit poſſedé de perſonne : quoy qu’infailliblement il fuſt deſiré de tous les Princes de la Terre. Je ne sçay pas pourſuivit-elle, ſi la bien-veüillance d’une Princeſſe qui me reſſembleroit, ſeroit une choſe aſſez precieuſe, pour pouvoir la nommer un threſor : mais je sçay bien du moins que ſi elle me reſſembloit parfaitement, cette bien-veüillance ne ſeroit pas aiſée à aquerir. Puis que de deſſein premedité, je ſuis reſoluë, de ne donner jamais legerement aucune par en mon amitié : & de combattre meſme pour cela, mes propres inclinations, ſi elles entreprenoient de me vaincre. Je ne sçay, Madame, interrompit Philidaſpe, ſi cette dureté de cœur, n’eſt point auſſi condamnable, en une perſonne de voſtre Sexe, que vous trouvez que l’orgueil l’eſt au noſtre ; je ne le penſe pas, dit-elle ; car ſi je le croyois, je changerois peut-eſtre de ſentimens. Mais quoy qu’il en ſoit, pour vous teſmoigner que je ne ſuis pas injuſte, sçachez que je ſuis auſſi liberale de mon eſtime, que je ſuis avare de mon amitié : puis qu’enfin, je ne la refuſe pas meſme à mes plus grands ennemis, lors qu’ils la meritent. Juges donc, dit-elle à Artamene, ſi je n’ay pas pour vous, non ſeulement beaucoup d’eſtime, mais meſme beaucoup d’admiration, apres
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tant de belles choſes que vous avez faites : & juges auſſi Philidaſpe, dit-elle en ſe tournant vers lux, ſi vous n’avez pas droit de pretendre une grande part en mes loüages, apres tout ce que vous venez de faire. C’eſtoit de cette ſorte que cette adroite & ſage Princeſſe, entretenoit deux perſonnes, qu’elle voyoit fort ambitieuſes, & fort jalouſes de leur propre gloire : & c’eſtoit auſſi pour cela, qu’elle n’avoit oſé exagerer les grandes actions que mon Maiſtre avoit faites : de peur que Philidaſpe, qui paroiſſiot le plus inquiet & le plus violent ne s’en offençaſt. Ils ſe ſeparerent donc ; & tres ſatisfaits de la civilité de Mandane ; & tres affligez d’avoir apris de ſa bouche, combien ſon affection eſtoit difficile à aquerir. Du moins y a-t’il apparence, que Philidaſpe eſtant auſſi amoureux qu’Artamene, eut à peu prés les meſmes ſentimens que luy, & peut-eſtre encore plus faſcheux : puis qu’enfin dans le diſcours de la Princeſſe, il y avoit touſjours eu quelques paroles, un peu plus obligeantes pour ſon Rival que pour luy.

Cependant Ciaxare ne parla plus que de feſtes & de reſjoüiſſances publiques. Aſtiage aprenant ſes Victoires, envoya s’en reſjoüir avec ſon Fils : & fit meſme faire un grand compliment à mon Maiſtre, de la valeur duquel il avoit aſſez entendu parler. La Cour ne fut jamais ſi groſſe, ny ſi belle qu’en ce temps là : tous les Chefs de l’Armée eſtoient à Sinope : & preſque toutes les Femmes de qualité des deux Royaumes s’y rendirent. La converſation eſtoit aſſez libre chez la Princeſſe : il n’y avoit point de jour que le Roy n’allaſt à ſon Apartement : & que par conſequent, tout le monde n’euſt la permiſſion d’y entrer. De plus, comme le Roy connoiſſoit parfaitement la vertu de Mandane, elle ne laiſſoit
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pas d’eſtre veüe chez elle, encore qu’il ne la viſt pas ? & d’y ſouffrir les gens de condition en preſence de ſa Dame d’honneur, de ſa Gouvernante, & de ſes Filles, qui ne l’abandonnoient jamais. Ainſi l’on peut dire, qu’Artamene ſembloit eſtre heureux, quoy qu’en effet il ne le fuſt pas. Car enfin il avoit eu le bonheur dans ſa paſſion, d’aquerir une gloire infiniment grande ; d’avoir ſervy Ciaxare tres importemment ; & d’avoir ſensiblement obligé ſa Princeſſe, en ſauvant la vie du Roy ſon Pere, & en luy faiſant vaincre ſes Ennemis ; de ſorte qu’il pouvoit preſque eſtre aſſuré de ſon eſtime. Mais apres tout, quand il venoit à conſiderer cette auſtere vertu dont elle faiſoit profeſſion ; il n’oſoit eſperer qu’elle peuſt jamais ſouffrir, ny qu’Artamene, ny que meſme Cyrus, euſſent la temerité de luy parler d’amour. De plus, la paſſion du Roy de Pont, luy donnoit encore de la jalouſie : & la preſence de Philidaſpe de l’inquietude, quoy qu’il n’en sçeuſt pas bien la raiſon. Cependant Artamene & luy, ne perdoient aucune occaſion de voir la Princeſſe : ils la ſuivoient au Temple ; ils l’accompagnoient aux Chaſſes & aux promenades ; ils la viſitoient aux heures où il eſtoit permis de la voir ; & n’oublioient rien de tout ce que deux hommes également paſſionnez peuvent faire. Mais ce qui abuſoit touſjours un peu mon Maiſtre touchant Philidaſpe, c’eſtoit qu’outre les ſoings qu’il avoit pour la Princeſſe, on luy en voyoit auſſi beaucoup pour Ciaxare & pour Aribée : & il paroiſſoit tant d’empreſſement en toutes ſes actions ; que mon Maiſtre y ſoubçonnoit autant d’ambition que d’amour : quoy qu’il y euſt touſjours des momens, où il le croyoit capable de l’une & de l’autre.
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En toutes les Parties de galanterie qui ſe faiſoient, ils eſtoient touſjours oppoſez : & dans toutes les converſations, leurs opinions eſtoient touſjours differentes. Bien eſt-il vray qu’Artamene avoit cét advantage, qu’il s’oppoſoit à Philidaſpe, ſans qu’il paruſt nulle bizarrerie en ſon eſprit ; ce qui n’arrivoit pas touſſjours à ſon Rival : car encore qu’il ſoit effectivement fort honneſte homme, comme il eſt plus violent, & d’un temperament plus actif ; il y avoit des jours où ſon entretien n’eſtoit pas fort agreable, parce qu’il eſtoit trop contrediſant.

En effet, il parut bien un ſoir qu’ils eſtoient chez la Princeſſe, qu’il n’eſtoit pas toujours Maiſtre de ſes ſentimens : & qu’ils l’emportoient quelque fois plus loing qu’il ne vouloit. Il y avoit alors peu de monde aupres d’elle : & ces deux Amans ſecrets y eſtoient preſque ſeuls capables de l’entretenir & de la divertir. Apres pluſieurs diſcours ſur des choſes indifferentes, la Princeſſe qui vouloit les mettre bien enſemble, s’il eſtoit poſſible, afin de les attacher plus fortement, au ſervice du Roy ſon Pere ; venant à parler de ce qui ordinairement fait naiſtre l’amitié ; je me ſuis cent fois eſtonnée, dit-elle à Artamene & à Philidaſpe, de ne remarquer pas en vous, une plus grande liaiſon que celle que j’y voy : me ſemblant que vous devriez vous aimer plus que vous ne faites, quoy que je sçache bien, que vous vous eſtimez beaucoup. Mais j’entens, adjouſta-t’elle, de cette amitié de confiance & de tendreſſe, qui fait que l’on dit toutes choſes à la perſonne que l’on aime : & que l’on partage toutes ſes douleurs & tous ſes plaiſirs. Car enfin, pourſuivit-elle, vous eſtes tous deux Eſtrangers ; vous avez tous deux de l’eſprit, du cœur, & de la generoſité ; vous ſervez le meſme
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Prince ; vous en eſtes aimez l’un & l’autre ; & je vous crois l’ame trop grande, pour eſtre capables d’envie. D’ou vient donc que vous ne vous aimez pas autant que vous vous eſtimez ? & d’où vient que je ne voy pas entre vous, cette union qui rend les Amis Maiſtres de toutes les penſées, & de tous les ſecrets de ceux qu’ils aiment, & de qui ils ſont aimez ? C’eſt peut-eſtre, reſpondit Philidaſpe, que nous nous eſtimons trop, pour nous aimer : & c’eſt peut-eſtre auſſi, repliqua Artamene, que nos ſecrets ſont de trop grande conſequence, pour nous mettre en eſtat de les reveler à perſonne. Je voudrois pourtant bien, reprit la Princeſſe, que vous m’euſſiez apris plus preciſément ce qui vous deſunit, car je vous advouë, que je ne le puis comprendre. Pour moy, adjouſta-t’elle, je ne sçache que deux paſſions, capables d’empeſcher les honneſtes gens de s’aimer ; qui ſont, à ce que j’ay entendu dire, l’ambition & l’amour : mais pour la premiere, il me ſemble que le Roy mon Pere a dequoy contenter celle de l’un & de l’autre : & pour la ſeconde, outre que je ne veux pas ſoubçonner deux hommes ſi genereux, d’une ſi grande foibleſſe ; je ne voy pas encore qu’il y ait acuune apparence que cela ſoit. Et peut-eſtre n’y a-t’il pas une de mes Filles (dit-elle en ſous-riant, & en les regardant toutes) qui n’ait fait un ſecret reproche à ſa beauté, de n’avoir pû vous donner des chaines, depuis que vous eſtes à la Cour : où l’on ne remarque pas, que vous ayez un attachement de cette eſpece. Parlez donc, leur dit-elle, je vous en conjure : & ne me déguiſez point vos veritables ſentimens. Je vous laiſſe à penſer, Seigneur, quel embarras eſtoit celuy où ſe trouvoient Artamene & Philidaſpe : &
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quel bizarre evenement eſtoit celuy-là, qui faiſoit que la Princeſſe vouloit sçavoir, ce qu’ils ne pouvoient luy dire : & ce qu’elle euſt eſté bien eſtonnée d’apprendre, s’ils euſſent eu la hardieſſe de luy declarer ce qu’ils en sçavoient, quoy que chacun en particulier ne sçeuſt pas tout ce qu’il y avoit à sçavoir. Car il eſt certain, qu’elle ne ſoubçonnoit encore rien de la paſſion d’Artamene, ny de celle de Philidaſpe : & que Philidaſpe & Artamene auſſi, ſe haïſſoient pluſtost par quelques preſſentimens ſecrets qu’ils avoient de leurs deſſeins ; que par aucun ſujet raiſonnable qu’ils euſſent de ſe douter de la verité des choſes. Cependant la Princeſſe qui croyoit agir fort advantageuſement pour le ſervice du Roy ſon Pere, de taſcher de concilier les eſprits de deux hommes de cette importance : les preſſa encore de vouloir luy dire, quel eſtoit cét obſtacle, qui s’oppoſoit à leur amitié. Madame, luy reſpondit Artamene, il ne me ſeroit pas aiſé de vous l’apprendre : puis qu’il eſt vray que pour l’ordinaire, je n’ay pas accouſtumé d’avoir de l’indifference pour ceux que j’eſtime : pour moy, repliqua Philidaſpe, je vay bien plus loing que cela : & je dis que je n’ay guere accouſtumé de n’avoir que de l’indifference, pour ceux que je n’aime pas ; ſoit que je les eſtime ou que je les mépriſe. Mon cœur, pourſuivit il, ne sçait point comment il ſe faut arreſter, dans cette juſte mediocrité, qui ſepare la haine & l’amitié : & quoy que je puiſſe faire, je panche touſjours vers l’une ou vers l’autre. Vous me donnez beaucoup de joye (reſpondit la Princeſſe avec precipitation, de peur qu’Artamene ne diſt quelque choſe qui aigriſt davantage l’eſprit de Philidaſpe) car je n’ay garde de vous ſoubçonner de haïr un
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homme du merite d’Artamene : qui ne vous a point offenſé ; que toute la Cour adore ; que le Roy mon Pere aime cherement ; & que j’eſtime beaucoup ainſi Philidaſpe (pourſuivit-elle, ſans luy donner loiſir de parler) ne pouvant ſans doute haïr Artamene, je conclus qu’il faut de neceſſité que vous l’aimiez un peu : & cela eſtant ainſi, j’eſpere que je n’auray pas grand peine à faire que vous l’aimiez beaucoup. Car, dit-elle en ſe tournant vers Artamene, vous ne me reſisterez pas ſans doute : & vous ne ſerez pas touſjours indifferent pour Philidaſpe : Luy, dis-je, qui a cent bonnes qualitez ; luy que le Roy eſtime auſſi infiniment, luy qui certainement vous aime deſja un peu ; & qui merite l’approbation de perſonnes bien plus connoiſſantes que je ne ſuis. Et puis, adjouſta-t’elle, ſi mes prieres vous ſont en quelque conſideration, vous ferez pour l’amour de moy, qu’à l’advenir toute la Cour ne parlera, que de la bonne intelligence qui ſera entre vous : & ne s’eſtonnera plus de cette froideur, qui paroiſt en toutes vos actions ; en toutes vos paroles ; & dont la cauſe eſt ignorée de tout le monde. Nous ne la sçavons peut-eſtre pas nous meſmes, reprit Philiaſpe : Mais enfin, adjouſta la Princeſſe, ſoit que vous la sçachiez, ou que vous ne la sçachiez pas ; vous ne laiſſerez pourtant pas de faire ce que je deſire. Les Dieux, Madame, interrompit Artamene, à ce que je voy, ſont bien moins rigoureux que vous : puis qu’ils nous laiſſent la liberté d’aimer ou de haïr, ceux que nous jugeons dignes de noſtre affectio, ou de noſtre haine. Contentez vous Madame, de cette authorité legitime, que vos rares qualitez vous ont donnée ſur les cœurs de tous ceux qui ont l’honneur de vous approcher : &
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n’ayez pas la tyrannie (ſi le reſpect que je vous dois, me permet de parler ainſi) de vouloir que Philidaſpe aime Artamene par contraient : n’y qu’Artamene aime Philidaſpe malgré luy. S’ils ont à s’aimer quelque jour, laiſſez leur en la liberté toute entiere, & ne leur oſtez pas le merite de cette affection : & s’ils ont à ſe haïr eternellement, reprit Philidaſpe, laiſſez les dans la liberté de le pouvoir faire, ſans vous offenſer injuſtement. Cela n’eſt pas poſſible, reprit elle ; & je vous eſtime trop tous deux. Quoy Madame (luy dit Artamene en changeant de couleur) je ne pourrois pas haïr Philidaſpe, ſans irriter la Princeſſe Mandane ? Non, dit-elle ; ny Philidaſpe auſſi ne pourroit pas haïr Artamene, ſans m’offenſer extrémement, apres la priere que je luy ay faite. Nous ſommes tous deux bien heureux & bien malheureux, reprit Philidaſpe ; & vous ſerez tous deux bien raiſonnables, adjouſta la Princeſſe, ſi vous voulez vous aimer pour l’amour de moy. Cela n’eſt pas poſſible, repartit Philidaſpe ; en effet, Madame, reſpondit Artamene, je penſe qu’il nous ſeroit plus aiſé de nous haïr pour l’amour de vous, que de nous aimer pour l’amour de vous. Car enfin, dit-il, aimant tous deux la gloire comme nous faiſons ; & cherchant avec ſoing les occaſions de nous ſignaler, & d’aquerir l’eſtime & l’amitié du Roy ; ſi vous panchiez plus vers Philidaſpe que vers Artamene, je penſe qu’Artamene n’oſant ſe pleindre de vous, en haïroit un peu Philidaſpe : & je penſe meſme, repliqua ce Prince violent, que quoy qu’il en arrive, Philidaſpe ſe contentera d’eſtimer Artamene ſans l’aimer.

La Princeſſe fut alors bien faſchée, d’avoir entrepris une choſe qu’elle trouvoit beaucoup plus difficile qu’elle n’avoit
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crû : & elle jugea qu’il valoit encore mieux finir toſt ce diſcours, que de le continuer davantage. C’eſt pourquoy reprenant la parole avec beaucoup de douceur ; du moins, dit-elle, promettez moy que vous vivrez, comme ſi vous vous aimiez : & que vous ne vous contredirez jamais en aucune choſe. Philidaſpe, reſpondit Artamene, paroiſt ſi zelé pour le ſervice du Roy & pour le voſtre ; & je le ſuis auſſi de telle ſorte, qu’il y a lieu de croire, que nous aurons touſjours beaucoup de raport en tous nos deſſeins : du moins sçay-je bien, repliqua Philidaſpe, que nous nous rencontrons en tous lieux : & je penſe que depuis le premier jour qu’Artamene arriva en Capadoce, je l’ay touſjours veû par tout. Il eſt vray que je vous rencontray au Temple de Mars, reſpondit Artamene, le lendemain que j’eus abordé à Sinope : quel jour fut celuy-là ? reprit la Princeſſe ; ce fut celuy, repliqua Philidaſpe, où l’on ſacrifioit pour remercier les Dieux de la mort de ce Prince qui devoit renverſer toute l’Aſie, & vous oſter la Couronne. Je m’en ſouviens bien (dit la Princeſſe, qui vouloit deſtourner la converſation) & je n’eus de ma vie ſi peu de diſposition à les remercier d’un bien-fait que ce jour-là. Ce n’eſt pas, que ſelon ce que les Mages en ont dit, la perte du jeune Cyrus, n’ait eſté un bonheur par toute l’Aſie : mais c’eſt que naturellement j’ay tant de repugnance à me reſjoüir de la mort de quelqu’un ; que j’ay eu beſoin de m’intereſſer beaucoup en la felicité publique, pour pouvoir obtenir de moy, de prendre quelque part en celle-cy. Et quoy, Madame, reſpondit mon Maiſtre en rougiſſant un peu, eſtes vous aſſez bonne, pour n’avoir pas haï Cyrus ? & comment (interrompit Philidaſpe, qui vouloir touſjours eſtre
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d’avis contraire) euſt elle pû haïr un Prince, qu’elle n’avoit jamais veû ; qui eſtoit ſon parent ; & que l’on aſſure qui avoit beaucoup de merite ? cela n’euſt pas eſté raiſonnable ; ny meſme n’euſt pas eſté poſſible. Mais, reſpondit mon Maiſtre, vous venez de dire ce me ſemble, que Cyrus devoit renverſer toute l’Aſie, & oſter la Couronne à la Princeſſe : Mais je l’ay dit, repartit bruſquement Philidaſpe, parce que les Mages l’ont dit, ſans y voir guere d’aparence. Cyrus, reſpondit froidement mon Maiſtre, vous ſeroit obligé s’il vivoit encore ; & il ne vous l’eſt pas beaucoup, reprit Philidaſpe, de vouloir qu’on le haïſſe tout mort qu’il eſt. Puis que le Roy mon Pere, leur dit la Princeſſe, devoit vous avoir l’un & l’autre à ſon ſervice, je penſe que Philidaſpe a raiſon : & qu’il n’euſt pas eſté aiſé à Cyrus de nous détruire, tant que nous euſſions eu de ſi genereux defenſeurs. Ce ſentiment nous eſt bien glorieux Madame, reſpondit Artamene ; & j’adjouſterois bien agreable, reprit Philidaſpe, ſi elle n’avoit nommé que moy.

Je vous laiſſe à juger Seigneur, quel effet ces diſcours faiſoient en l’eſprit de mon Maiſtre : Mais comme il alloit encore repartir quelque choſe, le Roy arriva, qui rompit la converſation. Comme il eut eſté quelque temps avec Mandane, il fut ſe promener au bord de la mer, où tout le monde le ſuivit : le hazard qui ſe meſle de toutes choſes, fit malheureuſement qu’Aribée ſe mit à entretenir le Roy en particulier : ſi bien qu’Artamene & Philidaſpe, s’eſtant trouvez l’un aupres de l’autre, firent cette promenade enſemble. Mais comme ils eſtoient ſortis de chez la Princeſſe l’eſprit irrité, ils furent quelque temps ſans parler : mon Maiſtre &
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luy repaſſant ſans doute en leur memoire, tout ce qui venoit de leur arriver. Qui vit jamais, diſoit Artamene en luy meſme, une plus bizarre avanture que la mienne ? Mandane veut que j’aime par force Philidaſpe, qui ne m’aime point ; qui s’oppoſe à tous mes deſſeins ; qui contredit tous mes diſcours ; que je trouve continuellement aupres d’elle ; qui me regard eternellement avec envie ; & qui peut-eſtre eſt mon Rival. Cette derniere reflexion s’imprimant alors fortement en ſon ame, fit paroiſtre ſur ſon viſage, un chagrin que je remarquay facilement, car je ne marchois pas fort loing de luy : & pour moy je juge que ſon ennemy penſa à peu prés les meſmes choſes : puis que je vy en un inſtant Philidaſpe, auſſi bien que mon Maiſtre, changer de couleur : & de reſveurs qu’ils avoient paru tous deux, ils parurent chagrins & en colere. Apres avoir donc eſté quelque temps ſans parler ; & marchant aſſez lentement, ils demeurerent derriere, un peu ſeparez des autres ; parce que ne ſongeant pas au Roy, en un temps où leur paſſion les occupoit ſi fort, ils ne s’aperçeurent qu’ils alloient trop doucement pour le ſuivre, qu’apres avoir fait vingt ou trente pas de cette ſorte. Mais tout d’un coup Artamene revenant un peu de ſa reſverie, vit que le Roy eſtoit deja aſſez eſloigné : ſi bien que ſe ſouvenant de ce que Philidaſpe luy avoit dit chez la Princeſſe. Vous avez raiſon, luy dit-il, de dire que nous nous rencontrons par tout : puis que meſme nous nous trouvons ſeuls, au milieu de tant de monde, ſans en avoir aucun deſſein. Il ne m’importe pas beaucoup, reprit bruſquement Philidaſpe, de me rencontrer aupres de vous à une promenade : mais je vous advouë que je
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n’aime pas tant à vous rencontrer chez le Roy, chez la Princeſſe ou dans les Bataille, lors que je ſuis preſt de faire des Rois priſonniers. Pour moy, repliqua Artamene, je n’ay pas tant d’averſion à vous rencontrer : & je voudrois bien vous avoir trouvé à la teſte d’un armée ennemie, pour vous diſputer la victoire : & pour vous apprendre, de quelle façon il faut faire des priſonniers, pour les faire glorieuſement. Il n’eſt pas beſoing, reſpondit Phidaſpe, d’un Armée de cinquante mille hommes, pour vous faire avoir le plaiſir que vous deſirez : & pour peu que vous en ayez d’envie, je vous la feray paſſer facilement. Il ne tiendra donc qu’à vous, reprit Artamene ; & pourveu que les pretentions que vous avez à la Cour ne vous empeſchent pas de me ſatisfaire ; & ne vous obligent pas à vous repentir, de ce que vous venez de dire ; nous verrons demain au matin au Soleil levant, ſi la Princeſſe a raiſon, de deſirer que Philidaſpe aime Artamene, & qu’Artamene aime Philidaſpe. Il le veux bien, reſpondit-il : mais de voſtre coſté, gardez que le reſpect que vous avez pour le Roy, & celuy que vous avez pour la Princeſſe, ne vous facent changer de reſolution. C’eſt dequoy nous ſerons eſclaircis demain au matin, repliqua Artamene, derriere le Temple de Mars, où je vous attendray avec une eſpée. Cependant, pourſuivit il, je penſe qu’il eſt bon de nous r’aprocher du Roy, afin que l’on ne deſcouvre rien de noſtre deſſein. Apres cela ils ſe r’aprocherent en effet : & ſe contraignirent ſi admirablement, que perſonne ne s’aperçeut de ce qui c’eſtoit paſſé entre eux. Moy meſme, qui comme je l’ay deſja dit, avois remarqué quelque agitation ſur le viſage d’Artamene, & ſur celuy de Philidaſpe, y fus
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trompé comme les autres : tant parce que j’avois accouſtumé de les voir touſjours aſſez chagrins, quand ils eſtoient ſeuls enſemble, ſans qu’il en arrivaſt aucun malheur ; que parce qu’en effet l’on peut dire ; que mon Maiſtre a eſté preſque l’inventeur des combats particuliers : & qu’ainſi je ne pouvois pas prevoir ce qui arriva en ſuite.

Le ſoin Artamene eſtant retiré, s’enferma ſeul dans ſon Cabinet avec Feraulas, auquel il confia ſon deſſein, parce qu’il avoit beſoin de luy pour l’executer, & pour luy faciliter les voyes de ſortir ſans eſtre aperçeu : Feraulas, à ce qu’il m’a dit, voulut luy repreſenter, que Philidaſpe paroiſſoit eſtre d’une condition ſi inégale à la ſienne, qu’il y avoit de l’injuſtice, à meſurer ſon eſpée contre luy : Mais il luy reſpondit, qu’Artamene ne paroiſſoit pas eſtre plus que Philidaſpe : qu’il faloit plus regarder la valeur que l’a condition, dans les combats : & qu’apres tout, il croiroit ſe battre plus glorieuſement contre un vaillant Soldat, que contre un grand Roy qui ſeroit laſche. Cependant Seigneur, quoy que l’action qu’Artamene avoit à faire, deuſt luy occuper tout l’eſprit, cela ne l’empeſcha pas de raconter à Feraulas qui l’eſcoutoit, la converſation qu’il avoit euë chez la Princeſſe avec Philidaſpe : & d’y faire toutes les reflexions qu’il euſt pû faire, en un temps où il n’auroit point eu de peril à courre, tant cette paſſion occupoit ſon ame : & tant cette grande Ame eſt ferme, au milieu des plus grands dangers. Quel a eſté le deſſein de Mandane, diſoit-il à Feraulas, en voulant ſi opiniaſtrément, que nous nous aimaſſions Philidaſpe & moy ? n’eſt-ce qu’un ſimple effet de ſa prudence & de ſa bonté ; ou en ſeroit-ce un de quelque ſecrette bienveüillance, pour Artamene
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ou pour Philidaſpe ? a-t’elle veû dans mon cœur, pourſuivoit-il, les ſoubçons qui entretiennent l’averſion que j’ay à l’aimer ? Mais helas ! s’il eſtoit ainſi, elle sçauroit que je l’adore : & n’ignorant pas ma paſſion, elle ne m’auroit pas ſouffert aupres d’elle : & bien loing de s’amuſer à me commander d’aimer Philidaſpe ; je m’imagine qu’elle m’auroit pluſtost deffendu de la voir : & qu’elle m’auroit meſme pluſtost commandé de mourir. O. Dieux ! pourſuivoit-il, ne sçauroi-je sçavoir preciſément, ſi Philidaſpe n’a que de l’ambition, ou s’il n’a que de l’amour ? quoy qu’il en ſoit, je puis eſperer que s’il eſt amoureux, la Princeſſe ne sçait rien de ſa paſſion non plus que de la mienne. Et ce qu’elle nous a dit au commencement de ſon diſcours, me le fait aſſez connoiſtre. Je vous crois trop genereux, a-t’elle dit, pour vous ſoubçonner d’une pareille foibleſſe :

Ha ! Mandane, illuſtre Mandane, s’eſcrioit-il, que cette foibleſſe eſt glorieuſe ! & qu’il faut avoir l’ame grande pour en eſtre capable ! Mais eſt-il poſſible, adjouſtoit-il encore, que mes yeux, & toutes mes actions, ne vous ayent pas au moins donné un leger ſoubçon de mon amour ? & que tant de choſes que j’ay entrepriſes à la guerre, & que j’ay executées aſſez heureuſement ; ne vous ayent pû faire concevoir, que je ne les ay faites que pour vous ? M’a-t’on veû demander, les recompenſes que l’on m’a données ? Ay-je paru intereſſé ? & Mandane, la divine Mandane, n’a-t’elle point deû imaginer, qu’Artamene eſtoit pouſſé à ce qu’il faiſoit, par quelque paſſion encore plus noble que l’ambition ? Cependant Feraulas, reprenoit-il, cette aimable & aveugle Princeſſe, bien loing d’en avoir quelque legere connoiſſance, a adjouſté à ce qu’elle avoit deſja dit ; &
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peut-eſtre n’y a-t’il pas une de mes Filles, qui n’ait-fait une reproche ſecret à ſa beauté, de n’avoir pû vous donner des chaines, depuis que vous eſtes à la Cour : où l’on ne remaque pas, que vous ayez un attachement de cette eſpece :

Ha trop injuſte Princeſſe, s’eſcrioit-il ; pourquoy ne le remarquez vous pas ? & pourquoy ne dites vous pas pluſtost en vous meſme, puis qu’Artamene n’aime rien dans la Cour, il m’aime ſans doute ? Mais helas ! pourſuivoit-il, Mandane m’a bien fait voir par ce diſcours, qu’elle ne me voudroit pas pour ſa conqueſte : & qu’elle croit m’avoir encore aſſez fait d’honneur, de me dire, que la beauté de ſes Filles pourroit m’avoir donné des chaines.

Seigneur, luy dit alors Feraulas, ce n’eſt qu’Artamene qui a reçeu ce leger outrage : il eſt vray, reprit-il : mais Cyrus n’eſt-il pas fait comme Artamene ? Mais eſt-il permis à Artamene d’eſtre Cyrus ? & Cyrus peut-il ceſſer d’eſtre Artamene, ſans commencer d’eſtre haï ? ha cruelle parole, s’eſcrioit-il de nouveau, que tu me donnes de douleur & de deſespoir ! Car enfin, je veux que Mandane connoiſſe ma paſſion ſans que je la luy die : & le moyen qu’elle le puiſſe jamais, ſi elle s’amuſe à chercher dans toute la Cour, qui peut m’avoir ſurmonté ? & ſi elle ne s’aviſe jamais, que l’on ne la peut voir ſans l’aimer ; & que quand Artamene ne ſeroit qu’Artamene, ayant le cœur auſſi grand qu’il l’a, il ne pourroit s’abaiſſer à aimer ailleurs ? Ce qui me conſole un peu en cette occaſion, c’eſt qu’elle n’a pas mieux traité mon pretendu Rival que moy : & qu’il y a meſme eu dans ſon diſcours, quelques paroles un peu plus obligeantes pour Artamene que pour luy. Il y en a pourtant eu de bien cruelles, pourſuivoit-il ; & ſi j’euſſe eſté fortement aſſuré que Philidaſpe euſt eſté mon Rival, j’en ſerois mort
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de douleur : & les marques de ma jalouſie, euſſent deſcouvert mon amour à ma Princeſſe.

Enfin, Seigneur, Artamene parla à Feraulas, comme s’il n’euſt rien eu à faire le lendemain au matin : mais voyant qu’il ne ſongeoit pas à ſe coucher, il l’en fit ſouvenir : & mon Maiſtre l’ayant creû, ſe mit au lit, d’où il ſortit à la pointe du jour. J’avois oublié de vous dire, que Philidaſpe & ouy eſtoient convenus, qu’ils ſe batroient à cheval ſans autres armes qu’un bouclier & qu’une Eſpée, de peur que cela ne fiſt deſcouvrir leur deſſein : & qu’ils auroient chacun un Eſcuyer avec eux, qui ſeroient ſpectateurs de leur combat. Feraulas donc ſortit avec Artamene, auſſi toſt qu’il fut habillé : & par une porte de derriere, il ſe déroba facilement, à la veuë de tout le monde, & ſe rendit au lieu de l’aſſignation, demie heure pluſtost que Philidaſpe. Ce fut là Seigneur, où Artamene commença de craindre beaucoup l’indignation de la Princeſſe : qui venant à sçavoir leur querelle, ſi toſt apres la priere qu’elle leur avoit faite de s’aimer ; auroit lieu d’en eſtre offenſée. Neantmoins cette forte averſion qu’il avoit pour Philidaſpe, eſtoit encore plus puiſſante que ſa crainte : & il concluoit, que dans les ſoubçons qu’il avoit qu’il ne fuſt amoureux de Mandane, il valoit mieux s’expoſer à deſplaire une fois à ſa Princeſſe, que de manquer à ſe vanger d’un Rival. Il attendoit donc Philidaſpe, avec une eſtrange impatience : lors que paroiſſant tout d’un coup, & s’apercevant que mon Maiſtre l’avoit attendu ; je vous demande pardon Artamene, luy dit-il, de n’eſtre pas venu pluſtost : mais je taſcheray de reparer ma pareſſe, par la diligence que j’apporteray à vous vaincre, ſi je le puis l’eſpere, luy repliqua
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Artamene, que la mienne vous previendra une ſeconde fois : & que nous sçaurons bien toſt ſi nous nous devons aimer ou haïr. En diſant cela, il mit l’eſpée à la main, auſſi bien que Philidaſpe : & apres avoir fait faire chacun une paſſade à leurs Chevaux, comme pour les mettre en haleine ; ils demeurerent un moment vis-à-vis l’un de l’autre, pour prendre leurs meſures, & pour ſe r’affermir dans la ſelle. En ſuite dequoy, Artamene & Philidaſpe partant de la main en meſme temps, & ſe couvrant de leurs boucliers, ſe heurterent ſi rudement, qu’ils penſerent tomber tous deux. L’eſpée de Philidaſpe gliſſa ſur le Bouclier d’Artamene. & celle d’Artamene effleura legerement le coſté droit de Philidaſpe. leurs chevaux qui eſtoient fort bien dans la main, ne s’emporterent point apres un choc ſi violent : & ces redoutables rivaux tournant tout court en meſme temps, taſcherent de ſe gagner la croupe autant qu’ils purent : Mais ils eſtoient tous deux ſi adroits, & conſervoient tant de jugement dans ce combat, qu’il ne leur fut pas poſſible. Redonnant donc la main à leurs Chevaux, & leur faiſant faire une ſeconde toute bride, l’Eſpée d’Artamene à cette ſeconde fois, tombant ſur la teſte de Philidaſpe, & gliſſant de là ſur ſon eſpaule, luy fit deux grandes bleſſures d’un ſeul coup : celle de Philidaſpe auſſi, demeura tenite du ſang d’Artamene, & luy perça une cuiſſe d’outre en outre. Mon Maiſtre ſe ſentant bleſſé, en devint plus furieux : & Philidaſpe de meſme voyant couler ſon ſang de divers endroits, en augmenta ſa colère de la moitié. Voila donc ces deux fiers Ennemis, auſſi animez que s’ils euſſent sçeu tous deux l’un de l’autre & leur condition, &
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leur amour : de ſorte Seigneur, que tout ce que l’adreſſe, la force, & la valeur peuvent faire, ils le firent en cette occaſion. Artamene preſſa ſon ennemy ; ſon ennemy le preſſa à ſon tour ; quelques fois ils ruſerent, & voulurent meſnager leurs forces : un moment apres, ils voulurent vaincre ou mourir : & tous deux enfin ſe diſputerent ſi opiniaſtrément la victoire ; qu’ils s’en eſtimerent encore depuis, beaucoup plus qu’auparavant, quoy qu’ils ne s’en aimaſſent pas davantage. Mais ſans m’auſer à vous raconter plus preciſément tout ce qui ſe paſſa en ce furieux combat ; je vous diray ſeulement, que mon Maiſtre bleſſa Philidaſpe en ſix endroits, & qu’il ne reçeut que trois bleſſures. Ils eſtoient en cét eſtat, lors qu’Artamene deſesperé de ſe voir reſister ſi long temps ; jettant ſon Bouclier deriere ſon dos ; preſſant ſon Cheval des talons & de la voix ; & hauſſant l’eſpée de toute l’eſtenduë de ſes bras ; la fit tomber ſi terriblement ſur la teſte de Philidaſpe ; qu’il le fit trébucher à demy paſmé, entre les pieds de leurs Chevaux ; luy arrachant ſon eſpée de la main comme il tomboit. A l’inſtant meſme mon Maiſtre ſe jettant à vas de ſon Cheval, & tenant ces deux Eſpées, courut à luy fierement, & luy cira, Philidaſpe, ſi tu peux te relever je te le permets, & je te rends ton Eſpée pour recommencer : mais ſi tu ne le peux pas, advoüe qu’Artamene eſtoit digne d’eſtre ton Amy, ſi ta mauvaiſe fortune l’euſt voulu permettre. Philidaſpe à ces mots, revenant de ſon eſtourdissement, voulut faire effort pour ſe relever, mais il luy fut impoſſible. De ſorte que regardant mon Maiſtre avec des yeux d’où le feu ſembloit ſortit ; tu as vaincu, luy reſpondit-il en gemiſſant ; mais tu ne vaincras peut-eſtre
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pas touſjours, ſi tu es aſſez inhumain pour me laiſſer vivre. Ils en eſtoient là ; & Artamene s’aprochoit pour le ſoustenir, lors qu’Aribée qui fortuitement alloit à la chaſſe, parut ſuivy de grand nombre de perſonnes : & voyant mon Maiſtre l’Eſpée à la main, il vint à luy avec tous les fines, ne sçachant ce que ce pouvoit bien eſtre. D’abord il fut fort eſtonné, lors qu’en s’aprochant plus prés, il reconnut mon Maiſtre, & vit que c’eſtoit Philidaſpe qu’il avoit vaincu : Quoy Artamene, luy dit-il, vous combatez donc auſſi bien les Amis du Roy, que ſes Ennemis : Je combats, luy reſpondit-il, les ennemis du Roy, par tout où je les rencontre : Mais je combats auſſi les ennemis d’Artamene en quelque lieu que les trouve. Mon Maiſtre ſe tournant alors vers ce genereux vaincu, qui mouroit de deſpit & de douleur, d’eſtre veû en cette poſture, dont il n’avoit pas la force de s’oſter ; Philidaſpe, luy dit-il en luy rejettant ſon eſpée, tu t’en és trop bien ſervy pour t’en priver : & ſi tu eſtois auſſi raiſonnable que vaillant, tu ne me mettrois jamais en eſtat de te faire la meſme grace. Artamene ſans attendre ſa reſponse, voulut remonter à cheval, mais il eut beſoin que Feraulas luy aidaſt ; car la perte du ſang l’avoit extrémement affoibly : neantmoins eſtant un peu ſoustenu par luy, il ſe tint encore aſſez ferme dans la ſelle, pour pouvoir faire ſa retraite. Il n’en fut pas de meſme de Philidaſpe : car comme il eſtoit beaucoup plus bleſſé, il falut que cinq ou ſix hommes le portaſſent ſur leurs bras, dans la maiſon la plus proche, afin de l’y faire penſer. Aribée apres avoir laiſſé des gens avec luy, & donné ordre d’avoir les chirurgiens du Roy pour le ſecourir ; fut advertir Ciaxare de ce qui eſtoit arrivé : pour Artamene,
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il ne voulut pas par reſpect rentrer dans la Ville : & il s’en alla chez ce Sacrificateur auquel il avoit parlé la premiere fois qu’il fut au Temple de Mars : ayant fait depuis avec luy une amitié fort particuliere. Auſſi toſt qu’il y fut, & que l’on eut donné ordre à ce qu’il faloit pour ſes bleſſure, il envoya Feraulas vers le Roy & vers la Princeſſe, pour leur demander pardon, & pour les ſuplier de ne le condamner pas ſans l’entendre.

Comme Chriſante vouloit continuer ſon recit, le Roy de Phrigie arriva : qui venant de chez Ciaxare, interrompit cette narration, pour dire à tout cette illuſtre Compagnie, que ce Prince eſtoit inflexible : & quil paroiſſoit touſjours plus irrité contre Artamene. Ha ! (s’écrierent tout d’une voix le Roy d’Hircanie, & tous ces Princes, qui venoient d’entendre ce que Chriſante avoit dit) ſi vous sçaviez quel eſt cét Artamene dont vous parlez, vous le pleindriez encore beaucoup davantage. Il ſeroit difficile, reprit le Roy de Phrigie, que cela peuſt eſtre : car j’ay une ſi prodigieuſe eſtime pour luy, qu’il n’eſt pas aiſé de m’intereſſer plus que je le ſuis, en la conſervation d’un ſi Grand Homme. Vous changerez pourtant de ſentimens, reſpondit le Roy d’Hircanie, quand vous connoiſtrez veritablement Artamene : & vous confeſſerez, adjouſta Perſode, qu’il ne fut jamais un Prince ſi illuſtre que luy. Un Prince, reprit precipitamment le Roy de Phrigie ; Ouy Seigneur, repliqua Hidaſpe, & des plus conſiderables du monde. A ces mots le Roy de Phrigie ſe mit à les preſſer tous, de luy dire ce qu’ils en sçavoient : & tous voulurent luy en raconter quelque choſe. L’un luy vouloit parler de ſa naiſſance ; l’autre exageroit ſa valeur ; l’autre luy vouloit dire quelques particularitez de ſon
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amour ; & tous ſelon les choſes qui les avoient le plus touchez, vouloient l’inſtruire de la merveilleuſe vie d’Artamene. Chriſante voyant cét empreſſement, entre des perſonnes ſi illuſtres ; encore que cette confuſion fuſt glorieuſe à ſon cher Maiſtre, puis que c’eſtoit un effet de la paſſion qu’ils avoient pour luy, & une marque de la grandeur des choſes qu’il avoit faites ; les ſupplia voyant qu’il ſe faiſoit tard, de vouloir remettre la partie à une autre fois : ſe ſoumettant d’aller aprendre le commencement de cette hiſtoire au Roy de Phrigie en ſon particulier. Afin qu’ils peuſſent apres tout enſemble, en eſcouter la merveilleuſe ſuitte de la bouche de Feraulas, qui en eſtoit encore mieux inſtruit que luy, comme ayant eſté fort employé, à ſa cauſe de ſa jeuneſſe, dans les amours de ſon Maiſtre. Tous ces Princes eſtant tombez d’accord, que Chriſante avoit raiſon ; ne peurent toutefois ſe ſeparer ſi toſt : & ils furent encore un temps aſſez conſiderable, à loüer le malheureux Artamene : & à exagerer également, ſes vertus, ſes infortunes, & ſa gloire.
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