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homme, en qui l’on ne viſt de l’eſtonnement : ny pas une femme, je dis meſme des plus belles, qui n’euſt de la confuſion, de ſe voir ſurmontée par une perſonne de Province. De vous dire Seigneur, quelle eſtoit la joye que je recevois, de la gloire d’Ameſtris, il ne me ſeroit pas aiſé : & de vous dire auſſi l’inquietude où je me trouvay, par la penſée que j’aurois autant de Rivaux, qu’il y auroit d’hommes qui la verroient, ce ne me ſeroit pas non plus une choſe facile à faire. Ce qu’il y eut de plus admirable, en ce premier jour de ſa gloire, ce fut qu’elle ne fit pas une faute, en toute cette grande & longue converſation : & qu’elle reçeut toutes les loüanges que tout le monde luy donna, avec tant de modeſtie ; que meſme les plus belles de nos Dames furent contraintes de l’aimer malgre leur deffaite : & d’advoüer qu’elle meritoit l’eſtime univerſelle de toute la Cour. Apres que tout le monde fut party, à la reſerve de cinq ou ſix perſonnes, du nombre deſquelles je fus ; je voulus la loüer comme les autres : Mais elle me dit, que ſi elle n’avoit point fait de fautes en cette rencontre, elle m’en avoit l’obligation : & que de cette ſorte, ſi elle avoit merité quelques loüanges des autres, elle n’en devoit point reçevoir de moy, ny n’en devoit pas pretendre. Je voulus luy reſpondre, & l’aſſurer, qu’elle avoit ſujet de pretendre plus loing qu’à mes loüanges : mais elle m’en empeſcha : & commença de me parler, de tout ce qu’elle avoit veû. Elle loüa extrémement la beauté de toutes celles qui en avoient, & qui l’avoient viſitée : & me demanda en ſuite, plus particulierement des nouvelles de tous ceux qu’elle avoit veus : tantoſt en loüant l’eſprit de quelques uns : & tantoſt
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la bonne mine de quelques autres. Je vous avouë Seigneur, que je me trouvay alors fort embarraſſé : car j’avois remarqué que tout le monde l’avoit trouvée ſi belle ; que je craignois un peu en ſatisfaisant ſa curioſité, de dire trop de bien de quelqu’un qui fuſt mon Rival : & j’apprehenday meſme auſſi, que cette curioſité qu’elle avoit pour quelques uns, ne fuſt un effet de quelque legere diſposition qu’elle euſt à ne les haïr pas. Je parlay donc avec le plus de moderation que je pus : & contre ma couſtume, je loüay mes plus chers Amis, avec un peu moins de chaleur : de peur d’aider à me détruire moy meſme. Cependant le ſoir eſtant venu, il falut ſe retirer : en m’en retournant je paſſay chez le Roy, où l’on ne parloit que de la beauté d’Ameſtris : mais en des termes ſi advantageux, qu’il fit deſſein de n’attendre pas qu’Hermaniſte le vinſt voir, comme Artambare l’avoit aſſuré qu’elle feroit ; & d’y aller le jour ſuivant : quoy que comme vous sçavez, ſon âge deuſt raiſonnablement le diſpenser d’avoir de la curioſité pour les belles Perſonnes. En effet, ce Prince y fut le lendemain : & advoüa comme les autres, qu’Ameſtris eſtoit un miracle. Je ne vous diray point combien cette Beauté ſe fit d’Eſclaves : combien d’Amants rompirent leurs chaines, pour porter les ſiennes : & quelle eſtrange revolution elle aporta, à toute la galanterie d’Ecbatane. Mais je vous diray ſeulement qu’il n’y avoit pas un homme en toute la Cour, qui ne l’euſt veuë ; qui ne l’euſt aimée ; ou qui du moins n’euſt eu de l’admiration pour elle ; excepté un de mes Amis nommé Arbate, frere de Megabiſe qui eſt icy ; & qui comme vous sçavez, eſt un peu allié à la Maiſon Royale. Cét homme avoit
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certainement beaucoup d’eſprit ; & teſmoignoit avoir beaucoup d’affection pour moy : auſſi en avois-je une pour luy, ſi tendre & ſi fidelle ; qu’il n’eſt rien que je n’euſſe fait, pour luy pouvoir teſmoigner que je le preferois à tous mes autres Amis. Arbate aimoit aſſez la ſolitude, & n’aimoit guere la converſation des Dames. Si bien que quoy qu’on luy euſt pû dire ; & quoy que la bien-ſeance de ſa condition, l’obligeaſt à cette viſite ; il s’eſtoit contenté de voir Artambare, & n’avoit point veû Hermaniſte, ny par conſequent Ameſtris. Cependant je voyois cette belle Perſonne, avec une aſſiduité eſtrange : & quoy que euſſe aſſurément plus d’occaſions de luy parler que nul autre, parce qu’il s’eſtoit lié une aſſez eſtroite amitié entre Artambare & mon Pere ; & que de plus, ce premier euſt de l’affection pour moy ; Ameſtris avoit un pouvoir ſi abſolu ſur mon eſprit, & j’avois tant de reſpect pour elle ; que je n’oſois luy deſcouvrir ce que j’avois dans le cœur. De ſorte que je luy cachois ma paſſion, preſque avec autant de ſoing, que les autres en aportoient à luy monſtrer la leur ; tant j’avois de crainte de la faſcher.

Je voyois donc entre pluſieurs autres, que Megabiſe en eſtoit devenu amoureux : cette connoiſſance m’affligeoit ſans doute : & comme je ne cachois rien à Arbate, de tout ce que j’avois dans l’ame ; je me pleignis à luy de ce que Megabiſe ſon frere devenoit mon Rival : & je luy demanday conſeil de ce que j’avois à faire. Il eſt certain, qu’il me le donna alors tres fidelle : d’arbord il me dit, que s’il eſtoit poſſible de me guerir d’une ſi dangereuſe maladie, il me le conſeilloit fort : que ſi cela n’eſtoit pas, il ſeroit tout ce qu’il pourroit, pour taſcher d’en guerir ſon frere : Mais que du moins il trouvoit
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à propos, que comme j’avois eſté le premier Amant d’Ameſtris à la Cour, je fuſſe auſſi le premier, à luy deſcouvrir ma paſſion. Je le remerciay d’un conſeil ſi genereux & ſi fidelle : & je le preſſay ſi extraordinairement de vouloir voir Ameſtris ; qu’enfin il me promit d’y venir, pourveû que j’euſſe preparé cette belle Perſonne, à la converſation d’un Solitaire. Je fus donc chez Ameſtris, que pour ma bonne fortune, je rencontray preſque ſeule : ſi bien qu’il me fut aiſé de trouver occaſion de luy parler, ſans eſtre entendu que d’elle. Madame, luy dis-je apres quelques diſcours indifferens, vous me trouverez ſans doute bien hardy, de n’eſtre pas ſatisfait, de l’honneur que je reçoy, d’eſtre ſouffert aupres de vous ; & de vouloir encore obtenir la permiſſion, de vous amener un de mes Amis ; qui ſouhaite paſſionnement de recevoir ce meſme honneur, quoy que ce ne ſoit guere ſa couſtume de viſiter les Dames. Je luy en ſuis d’autant plus obligée, me reſpondit elle : & puis que vous le jugez digne d’eſtre de vos Amis ; je ſuis perſuadée, qu’il me ſera advantageux, qu’il puiſſe devenir des miens. Mais, Madame, luy dis-je en changeant de couleur, je voudrois bien vous demander grace pour luy : & vous obliger s’il eſtoit poſſible, d’agir de telle ſorte avec mon Amy, qu’il n’euſt que de l’eſtime pour vous, & qu’il vous admiraſt ſans vous aimer. J’ay creû (me dit-elle en ſous-riant, & en rougiſſant tout enſemble) que vous deſiriez de moy, une choſe bien difficile : mais à ce que je voy, puis que vous ne me deffendez que les choſes impoſſibles ; il me ſera bien aiſé de vous ſatisfaire. Ha Madame, luy dis-je, que vous croyez peu ce que vous dites, s’il eſt vray que vous vous connoiſſiez comme je vous connois !
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Aglatidas (me reſpondit-elle, avec un ſous-ris encore plus malicieux) sçachez que je ne pretens nullement, que vous qui eſtes des Amis d’Artambare mon Pere, viviez avec moy comme y vivent les autres qui ne le ſont pas : & deſquels je ſouffre les flatteries, par complaiſance & par couſtume. Mais pour vous, je n’en uſerois pas ainſi : & ſi vous continuyez de me parler de cette ſorte ; vous me forceriez d’agir d’une maniere, qui ne vous plairoit peut-eſtre pas. Quoy, Madame, luy dis-je, vous ſouffrirez que tout le monde vous loüe ; & vous ne pourrez ſouffrir qu’Aglatidas vous die, que tout le monde vous aime ? du moins s’il juge des ſentimens d’autruy par les ſiens. J’advoüe (me dit-elle en riant, & cherchant une voye de tourner la choſe en raillerie, & de ne ſe faſcher pas) que voila me parler de voſtre affection, d’une façon qui n’eſt pas commune : puis qu’on ne me parlant pas plus de la voſtre, que de celle de toute la Cour ; je n’ay pas lieu de vous en punir en particulier. Mais enfin, dit-elle en changeant de diſcours, amenez moy voſtre Amy ; & du reſte, laiſſez en le ſoing à mon peu de merite, ſans rien craindre pour ſa liberté. Je ſouhaitte : Madame, luy repliquay-je, qu’il ſoit plus heureux qu’un de ſes plus chers Amis : Vous eſtes ſi peu ſage, me repliqua-t’elle, que l’on trouve en ce que vous dites, plus de ſujet de vous pleindre que de vous quereller : c’eſt pourquoy Aglatidas, j’ay quelque indulgence pour vous. En diſant cela elle ſe leva ; & fut s’appuyer contre un Balcon, qui donnoit ſur un Jardin de ſon Palais. Elle appella alors deux de ſes Filles aupres d’elle : & je jugeay facilement qu’elle vouloit rompre ce diſcours. Je fus donc joindre Hermaniſte ſa Mere, avec laquelle
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j’eſtois auſſi bien qu’avec Artambare : & apres que la converſation eut duré encore quelque temps, je ſortis, & m’en allay retrouver Arbate, à qui j’apris la permiſſion que j’avois obtenuë d’Ameſtris. Je luy racontay tout ce que je luy avois dit, & tout ce qu’elle m’avoit reſpondu. & comme j’exagerois un peu l’endroit où je l’avois priée deſpargner la liberté d’Arbate ; advoüez la verité, me dit-il en riant, vous n’eſtes pas ſeulement jaloux de Megabiſe & de pluſieurs autres, qui voyent tous les jours Ameſtris : mais vous l’eſtes deſja d’Arbate, qui ne l’a point encore veuë ; qui ne la vouloit point voir ; & qui ne la verra meſme jamais ſi vous ſouhaittez. Arbate me dit cela, avec un ſous-ris malicieux, qui me fit quelque confuſion de ma foibleſſe. Car il eſt certain, que je n’eus pas pluſtost demandé à Ameſtris, la permiſſion de mener Arbate chez elle, que je m’en repentis : & que j’euſſe bien voulu, que la choſe euſt eſté encore à faire, pour ne la faire point du tout. Mais enfin, je creus que ce ſeroit paroiſtre trop bizarre à mon Amy, que d’en uſer de cette ſorte : & qu’apres ce que j’avois dit à Ameſtris, elle meſme trouveroit eſtrange, que je ne l’y menaſſe pas. Joint que venant à conſiderer, que Megabiſe eſtoit frere d’Arbate, & Amant d’Ameſtris, il me ſembla que j’eſtois en quelque ſureté : & ce qui m’avoit beaucoup faſché auparavant, ne m’inquieta plus tant apres : m’imaginant qu’Arbate ne ſe reſoudroit jamais, de devenir Rival de ſon Frere, & de ſon Amy tout enſemble. J’avois donc eſté quelque temps ſans parler, apres la propoſition qu’il m’avoit faite, de ne voir point Ameſtris ſi je le voulois ; lors que reprenant la parole tout d’un
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coup, non, luy dis-je, Arbate, je ne veux, pas priver Ameſtris, du plaiſir de connoiſtre un auſſi honneſte homme que vous ; & il n’eſt pas juſte non plus, qu’Arbate qui connoiſt ſi admirablement le prix de toutes les belles choſes ; ne connoiſſe pas Ameſtris. Mais ſi elle m’enchaine, me dit-il en riant, que deviendra noſtre amitié ? Si vous rompez ſes fers pour l’amour de moy, luy reſpondis-je, elle en deviendra beaucoup plus forte. Mais ſi je ne le pouvois pas faire, me repliqua-t’il, ſerois-je coupable ? Je ne sçay, luy repliquay-je, mais je sçay bien que je ne sçaurois concevoir, que l’on puiſſe aimer un Rival. Ne m’expoſez donc pas, reprit-il à perdre voſtre amitié : & ſi Ameſtris eſt ſi dangereuſe & ſi redoutable, laiſſez moy dans ma ſolitude, joüir du repos de la liberté. Car je ne sçay, me dit-il, ſi j’avois le malheur de la perdre, ſi je ne vous haïrois point autant de me l’avoir cauſe ; que vous me haïriez d’eſtre devenu voſtre Rival. Ce n’eſt pas, adjouſta-t’il, que je ſente nulle diſposition en moy, qui me face craindre cét accident : au contraire, je voy tant de foibleſſe dans l’eſprit des gens les plus raiſonnables, dés qu’ils ſont poſſedez de cette paſſion ; que je penſe avoir trouvé par ce moyen, un puiſſant contrepoiſon, pour me garantir d’un venin ſi dangereux. Ne craignez donc rien mon cher Aglatidas, me dit-il, & croyez que ſi je pers ma liberté, ce ne ſera pas ſans la deffendre. Lors que vous avez eſté pris, pourſuivit-il, l’on peut dire que l’Amour vous a trompé : Vous penſiez eſtre dans la ſolitude, lors que vous rencontraſtes Ameſtris : voſtre ame ne s’eſtoit pas preparée, à une ſi rude attaque : vos yeux en furent eſbloüis : voſtre raiſon en fut troublée : & voſtre cœur en fut ſurpris.
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Ce ne fut donc pas une grande merveille, ſi elle fit un Eſclave d’un homme qui ne ſe deffendit pas, & qui n’avoit point d’armes pour ſe deffendre. Mais pour moy, il n’en eſt pas ainſi : tout le monde m’a dit, & vous me l’avez dit comme tout le monde, & me l’avez dit plus de cent fois : qu’Ameſtris eſt la plus belle choſe de la Terre : & dés là je m’en ſuis formé une idée ſi parfaite ; que je ſuis abſolument perſuadé, qu’elle ne me ſurprendra point : & que peut-eſtre meſme ſuivant la couſtume, la trouveray-je un peu moins belle, que l’image que je m’en ſuis faite ſur voſtre raport. De plus, j’y vay avec intention de luy reſister, & de luy diſputer mon cœur, autant qu’il me ſera poſſible : & sçachant que mon Frere l’aime & que vous l’aimez ; à moins que je perde tout d’un coup l’uſage de la raiſon, je ne ſuis pas en danger de porter des fers. Je le ſouhaite, luy dis-je, mais je ne laiſſe pas de craindre le contraire. Arbate ne pouvant s’empeſcher de rire de ma foibleſſe ; vous eſtes ſi peu ſage, me dit-il, que la crainte que j’ay de devenir auſſi fou que vous, vous doit mettre l’eſprit en repos : neantmoins je vous le dis encore pendant qu’il en eſt temps, ſi vous voulez je ne la verray point : ſi ce n’eſt que le hazard me la face rencontrer.

Je vous advoüe Seigneur, que je fus tenté cent & cent fois de le prendre au mot, mais je n’en eux pas la force : & je trouvois moy meſme tant de folie en mon procedé, que j’en eus de la confuſion. Je dis donc à Arbate, que je ne changerois point d’avis : & qu’enfin le lendemain auſſitost apres diſner je l’irois prendre, & que nous irions chez Ameſtris. Arbate, comme je vous l’ay dépeint, eſtoit un peu ſolitaire : mais il n’eſtoit pourtant pas de ces melancoliques
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chagrins, de qui la converſation eſt peſante & incommode : au contraire, il avoit l’eſprit agreable : & meſme aſſez enjoûé pour un ſerieux, parmy les perſonnes avec leſquelles il ſe plaiſoit. Et ce qui faiſoit ſa retraite, n’eſtoit pas tant qu’il fuſt de temperamment melancolique ; que c’eſtoit qu’il avoit un eſprit difficle & delicat, qui ſe rebutoit aiſément : & qui ne pouvoit ſouffrir qu’avec beaucoup de difficulté, le moindre deffaut en ſes Amis. Il cherchoit la perfection en toutes choſes, & fuyoit tout ce qui eſtoit defectueux : ſi bien que comme il n’eſt pas aiſé de trouver grand nombre de perſonnes parfaites, il en aimoit peu, & en voyoit encore moins. Pour moy, il m’avoit fait grace : & ſon inclination le forçant ſans doute à m’aimer, une regle ſi generale pour luy, avoit eu de l’exception en ma faveur : & je le voyois plus ſouvent, qu’aucun autre ne le voyoit. Le lendemain nous fuſmes donc chez Ameſtris, où nous trouvaſmes Megabiſe : qui paroiſſoit eſtre le plus aſſidu de mes Rivaux, & le plus redoutable auſſi : eſtant certain que c’eſtoit le plus honneſte homme, & le mieux fait de toute la Cour. Vous en pouvez juger, Seigneur, puis que vous le connoiſſez, & qu’il eſt preſentement à Sinope : il eſt pourtant vray, qu’il eſtoit encore beaucoup plus aimable en ce temps-là, qu’il n’eſt en celuy-cy : parce que la melancolie l’a changé auſſi bien que moy. D’abord que nous entraſmes, je preſentay Arbate à Hermaniſte, & en ſuitte à Ameſtris : elles le reçeurent l’une & l’autre, avec beaucoup de civilité : & me teſmoignerent en effet, veû la façon dont elles le traitterent,
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qu’elles faiſoient quelque eſtime de ce que j’eſtimois. Car outre le reſpect qu’elles devoient, & qu’elles rendirent à ſa condition & à ſon merite ; elles firent les choſes d’un certain air obligeant, qui me diſoit ſans me le dire, que les faveurs que recevoit Arbate, eſtoient faites en partie, pour l’amour d’Aglatidas. Et à parler veritablement, les premieres carreſſes qu’il reçeut, ne pouvant eſtre attribuées à ce merite dont j’ay parlé, dans une ſi nouvelle connoiſſance ; bien loin de me cauſer de l’inquietude, me donnerent de la joye. Ce n’eſt pas qu’il ne me vinſt quelque legere crainte, que cette civilité n’engageaſt Arbate plus que je ne voulois : mais enfin elle ſe diſſipa bien-toſt. La converſation fut ſans doute fort agreable ce jour-là : car comme Megabiſe avoit eſté ſurpris, de voir ſon Frere chez des Dames ; il ne pût s’empeſcher de luy en faire la guerre : & de vouloir perſuader à Ameſtris, que c’eſtoit un des plus grands miracles de ſa beauté. Ne penſez pourtant pas Madame, luy dit-il, que mon Frere vienne icy, avec intention de chercher en vous, toutes les belles choſes que tout le monde y admire : au contraire, Madame, j’oſerois preſque aſſurer, qu’il ſeroit ravy, de trouver s’il eſtoit poſſible, quelque legere imperfection en voſtre beauté ; quelque petit deffaut en voſtre langage ; quelque obſcurité en voſtre eſprit ; & quelque rudeſſe en voſtre humeur. Il ſeroit peut-eſtre avantageux à Megabiſe, & à beaucoup d’autres, reprit Arbate, que la belle Ameſtris euſt eu quelque deffaut, pour ne pouvoir pas juger des leurs : mais pour moy qui ne cherche les deffaux, que parce que je cherche la perfection, je ſuis ravy de la rencontrer, en une ſeule Perſonne : & de me voir deſabusé de l’erreur où j’eſtois, de croire qu’il n’y avoit rien de parfait
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au monde. Vous eſtes bien flateur pour un ſolitaire, interrompit Ameſtris : Je ſuis bien ſincere, Madame, reprit-il, & c’eſt pour cette raiſon que je vous ay dit ſi franchement, ce que je devois peut-eſtre me contenter de penſer. Apres cela, Hermaniſte changea la converſation : & les nouvelles du monde, & les divertiſſemens de la Cour, furent ce qui ſervit d’entretien, durant toute l’apres-diſnée.

Pour moy je parlay peu tout ce jour-là : & j’eſtois ſi occupé, à regarder Ameſtris ; à obſerver Megabiſe, Arbate, & Otane ; que je ne le fus jamais plus. Je voyois Megabiſe devenir tous les jours plus amoureux : & cent autres paroiſtre auſſi tous les jours, plus aſſidus & plus paſſionnez. Arbate ſelon mon ſens, ſe plaiſoit trop en cette premiere converſation, pour un homme qui aimoit tant la ſolitude : & Ameſtris avoit une civilité ſi eſgallé ; & une modeſtie qui cachoit ſi bien ſes ſentimens ; que je ne les pouvois deſcouvrir. Enfin je fus fort inquiet tout ce jour-là : & juſques au point, qu’Ameſtris s’en aperçeut & m’en fit la guerre avec beaucoup d’adreſſe : me reprochant agreablement, que ſi elle ne m’euſt connu que de reputation non plus que mon Amy ; elle euſt pris Aglatidas pour Arbate, & Arbate pour Aglatidas. Cependant je me creus fort heureux de ce qu’Ameſtris s’eſtoit aperçeuë de ma mauvaiſe humeur : & Arbate demeura tres-ſatisfait, de ce que la ſolitude en laquelle il avoit accouſtumé de vivre, ne l’avoit pas fait paroiſtre plus melancolique qu’un autre. Le ſoir eſtant venu, chacun & retira chez ſoy : je menay pourant Arbate chez mon Pere : & voulant l’entretenir, je le conduiſis ſur une Terraſſe, d’où l’on voit l’Oronte, qui comme vous sçavez paſſe à Ecbatane. Comme
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nous y fuſmes, nous fiſmes deux tours entiers ſans parler : Arbate n’oſant peut-eſtre me dire ce qu’il penſoit d’Ameſtris : & moy n’oſant auſſi luy demander, quel jugement il en faiſoit. Mais admirez, Seigneur, la bizarrerie de l’amour ! je vous proteſte que je craignois alors eſgalement, qu’Arbate loüaſt trop Ameſtris, ou ne la loüaſt pas aſſez. Je craignois qu’il ne deſaprouvast mon choix ; ou qu’il ne choiſist luy meſme ce que j’avois choiſi. Et dans cette inquietude, ayant eſté, comme je l’ay deſja dit, deux fois tout le long de la Terraſſe, ſans parler ny l’un ny l’autre ; enfin rompant un ſilence ſi plein de trouble ; & bien Arbate, luy dis-je, avec un ſous-ris un peu forcé ; vous eſtes vous bien deffendu ? & la belle Ameſtris ne m’a-t’elle point fait un Rival, du plus cher Amy que j’aye ? Vous eſtes ſi ſoubçonneux, me reſpondit Arbate, que pour vous deſacoustumer d’une ſi mauvaiſe habitude, je veux ne ſatisfaire pas voſtre curioſité : & vous dire ſeulement, qu’Ameſtris eſt ſans doute digne de l’admiration de toute la Terre. Mais ſi vous l’admirez, luy dis-je, vous l’aimez : ce n’eſt pas une neceſſité abſoluë, me reſpondit-il, ny une conſequence neceſſaire. Toutefois je ne veux point vous eſclaircir davantage là deſſus : car je veux guerir voſtre eſprit : l’acouſtumer inſensiblement, à ne ſe former pas des Monſtres pour les combatre. Ha mon cher Arbate ! luy dis-je en l’interrompant, ne me laiſſez point dans cette incertitude : & dites moy de grace quels ſont vos veritables ſentimens pour Ameſtris. Que voulez-vous que je vous die ? me reſpondit-il, ſi je la louë, vous direz que j’en ſuis amoureux : & ſi je la blaſme, vous croirez que je vous veux tromper, ou que j’
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ay perdu la raiſon. Il n’en faut pas davantage, luy dis-je, pour me faire connoiſtre que vous l’eſtimez : mais je voudrois sçavoir ſi voſtre cœur n’en eſt point eſmeu : & ſi vous ne l’aimerez point aſſez, pour m’en haïr quelque jour. Je ne sçay pas l’advenir, me reſpondit-il, mais je sçay bien que preſentement, je vous ſuis infiniment obligé de m’avoir donné la connoiſſance, d’une perſonne ſi aimable & ſi illuſtre. Je vous advoüe, Seigneur, que voyant avec quelle liberté d’eſprit Arbate me parloit ; je creus que toutes les teſponses malicieuſes qu’il me fit : n’eſtoient qu’un jeu pour ſe divertir, & pour ſe moquer de ma foibleſſe. Si bien qu’en ayant honte moy meſme, je ceſſay de le tourmenter, & nous fuſmes ſouper en repos. En effet, j’ay bien sçeu depuis, qu’Arbate quoy que puiſſamment touché de la beauté d’Ameſtris, ne croyoit pas encore ſe trouver forcé de s’engager à l’aimer : & que comme il avoit de la vertu, il reſista ſans doute autant qu’il pût ; & fit tous ſes efforts, pour ne devenir pas Rival, de ſon Frere & de ſon Amy : Et d’un Amy encore, qui l’avoit choiſi pour Confident de ſa paſſion : & ſans lequel il n’euſt jamais vû Ameſtris. Il eſt donc à croire, que ce qu’il en a dit depuis à un de ſes Amis & des miens, eſt veritable : & qu’il fit toutes choſes poſſibles pour n’aimer pas Ameſtris.

Mais, Seigneur, que tous ſes efforts furent inutiles ! & que l’amour fit un eſtrange changement en luy ! Juſques là il m’avoit toujours paru le plus ſincere, & le plus fidele de tous les hommes que j’avois connus : & il devint en un moment le plus fourbe de toute la Terre. Il fut donc quelques jours ſans me parler non plus d’Ameſtris, que s’il ne l’euſt jamais veuë : & il guerit ſi bien mon eſprit
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de tout ſoubçon par cét artifice, que je luy en parlay le premier : & le priay meſme de la vouloir viſiter quelquefois. Il s’en deffendit avec opiniaſtreté : & en effet, il fut pluſieurs jours ſans la vouloir voir chez elle. Mais pour mon malheur, je sçeu depuis qu’il l’avoit veuë trois fois au Temple : deux fois à la promenade dans les Jardins du Roy : & une encore aux bords de l’Oronte, où elle alloit aſſez ſouvent. Voyant donc combien Arbate me paroiſſoit eſſoigné d’avoir aucun deſſein pour Ameſtris ; je continuois à luy parler de ma paſſion, & à luy demander conſeil : & comme je luy diſois que je n’avois pû profiter entierement de celuy qu’il m’avoit donné, de deſcouvrir mon amour le plus toſt que je pourrois, à celle qui l’avoit fait naiſtre, parce qu’elle en évitoit les occaſions : Lors que je vous conſeillay, me reſpondit le malicieux Arbate, de vous haſter de parler de voſtre paſſion à Ameſtris, je ne la connoiſſois pas encore : Mais Dieux, Aglatidas, s’eſcria t’il, que j’ay bien changé de ſentimens en la voyant ! & que cette extréme modeſtie, que j’ay remarquée ſur ſon viſage, m’a bien fait connoiſtre, qu’il ne faut pas vous expoſer legerement, à luy deſcouvrir voſtre deſſein ! Croyez moy, reprit cét infidelle Amy, ne ſongez point à parler d’amour à Ameſtris, que vous ne luy ayez rendu cent & cent ſervices : & que vous ne l’ayez miſe en eſtat de ne pouvoir vous maltraiter ſans ingratitude. Ce chemin eſt bien long, luy dis-je : ouy, me reſpondit-il, mais il eſt bien aſſuré, & l’autre eſt bien dangereux. Car enfin, pourſuivit-il, ſi elle ſe faſche, lors que vous luy deſcouvrirez voſtre paſſion ; qu’elle vous deffende de la voir ;
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qu’elle vous fuye, & qu’elle vous haïſſe ; que ferez vous ? Je mourray ſans doute, luy repliquay-je : Mais auſſi, pouſuivis-je, ſi elle ne sçait point que je l’aime ; ſi je ne le luy dis jamais ; & que mes Rivaux plus heureux & plus hardis que moy, luy parlent de leur amour, voulez vous qu’elle devine la mienne, & qu’elle me recompenſe d’une choſe qu’elle ignorera ? Je veux, me repondit-il, qu’elle la sçache ; mais je veux que ce ſoit d’une façon, qui ne luy puiſſe déplaire : & que ſon cœur ſoit deſja un peu engagé, quand vous luy direz ouvertement, qu’elle poſſede le voſtre. Mais qui l’engagera, luy repliquay-je, cét illuſtre cœur d’Ameſtris ? vos ſoings ; vos ſervices ; voſtre reſpect ; & voſtre ſilence, me reſpondit-il ; au lieu que les autres ſe feront haïr par leurs importunitez. Et puis, adjouſta-t’il encore, croyez Aglatidas, que bien que je n’aye connu l’amour, que par le raport d’autruy ; comme j’ay examiné cette paſſion en elle meſme ; connoiſſant ſa cauſe, je puis dire que j’en connois les effets. Soyez donc aſſuré, que puis que vous aimez, Ameſtris le sçait : l’amour eſt un feu qui brille auſſi bien qu’il bruſle, en tous les lieux où il ſe rencontre : & perſonne ne le fait naiſtre ſans s’en apercevoir. Ainſi Aglatidas, mettez vous l’eſprit en repos de ce coſté là, & ſongez ſeulement à trouver les voyes de ſervir la Perſonne que vous adorez : & de luy faire adroitement deviner voſtre amour ſans la luy dire. Tant y a, Seigneur, que l’artificieux Arbate sçeut ſi bien manier mon eſprit, qu’il me fit reſoudre, à ne deſcouvrir point ma paſſion, plus ouvertement que j’avois fait. Car encore que toute la Cour me ſoubçonnaſt d’eſtre amoureux, je ne l’avois advoüé qu’à Arbate : & tant d’autres le paroiſſoient eſtre autant que moy ; que cela ne
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m’empeſchoit pas de pouvoir demeurer dans les termes que mon infidelle Amy me preſcrivoit. Je luy promis donc, de me conduire par ſes ordres : & luy me promit auſſi, de faire tout ce qu’il pourroit pour m’oſter le plus dangereux de mes Rivaux : ne jugeant pas, adjouſtoit il finement, que ce deſſein fuſt advantageux à Megabiſe ſon Frere.

En effet, il s’aquita admirablement de cette promeſſe : Mais helas ! ce fut pour ſon intereſt & non pas pour le mien, comme vous sçaurez apres. Or Seigneur, la veritable raiſon qui l’empeſchoit de retourner ſi toſt chez Ameſtris, n’eſtoit pas ſeulement pour me cacher l’amour qu’il avoit pour elle ; mais encore afin que les conſeils qu’il prentendoit donner à Megabiſe, ne luy fuſſent point ſuspects. Il fut donc un matin à ſa chambre, où il le trouva ſeul : d’abord il luy parla de cent choſes indifferentes : & faiſant ſemblant de le vouloir quitter, il luy demanda où il paſſeroit le jour ? Megabiſe qui ne voyoit pas l’artifice de ſon Frere, luy reſpondit ingenûment, que ce ſeroit chez Hermaniſte : Vous deviez pluſtost dire chez Ameſtris (reſpondit Arbate en ſous-riant, & en ſe r’aprochant de luy) car quelque vertu qu’ait Hermaniſte, ſi Ameſtris eſtoit ſans beauté, vos viſites ne ſeroient pas ſi frequentes chez Artambare. Il eſt vray, reſpondit Megabiſe : Mais que fais-je, que toute la Cour ne faſſe auſſi bien que moy ? Aglatidas meſme qui eſt voſtre Amy particulier, n’eſt-il pas auſſi aſſidu aupres d’Ameſtris que je le ſuis ? Ouy, repliqua le malicieux Arbate ; & pleuſt au Ciel que la choſe ne fuſt pas ainſi : car aimant ſon repos comme je fais, je voudrois qu’il ne s’amuſast pas à un deſſein qui ne
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peut eſtre fort advantageux, à ceux qui s’y opiniaſtreront. Je sçay bien, repliqua Megabiſe, que l’amour eſt une paſſion inquiette, qui ne donne pas meſme de plaiſirs tranquiles : mais apres tout, ſi Arbate la connoiſſoit par experience, il pleindroit peut-eſtre moins qu’il ne fait, ceux qui en ſont poſſedez : & sçauroit que les peines de l’amour, toutes rigoureuſes qu’elles ſont ; ont plus de douceur, que tous les autres plaiſirs du monde, qui ne ſont pas cauſez par cette paſſion. Celle où vous vous engagez, eſt pourtant ſi dangereuſe, reſpondit Arbate, qu’il n’eſt rien que je ne fiſſe pour vous en guerir, s’il eſtoit en mon pouvoir : commencez par Aglatidas, interrompit Megabiſe en embraſſant ſon Frere ; & croyez que je vous ſeray plus obligé de ſa gueriſon, que de la mienne. Il ne tiendra pas à moy, repliqua Arbate ; & j’ay peut-eſtre deſja plus fait, aupres de luy qu’apres de vous. He Dieux, reprit Megabiſe, ſeroit-il bien poſſible que vous puſſiez empeſcher Aglatidas, de me nuire apres d’Ameſtris ? Je feray ſans doute, reſpondit Arbate, tout ce qui ſera en mon pouvoir, afin qu’Aglatidas ne nuiſe point aux Amants d’Ameſtris : Mais ne vous y trompez pas ; & sçachez que ce n’eſt point avec intention, que Megabiſe en profite. Au contraire je ſouhaite de tout mon cœur, qu’il ne nuiſe non plus aux autres, que je veux qu’Aglatidas luy nuiſe. Et que voulez vous donc ? repliqua Megabiſe ; je veux, reſpondit Arbate, que vous faciez effort pour vous deffaire d’une paſſion, qui en general a beaucoup de foibleſſe : & qui en cette rencontre particuliere, vous peut donner beaucoup de peine inutilement. Car enfin, pourſuivit-il, vous avez un deſſein que cent autres ont comme vous : & de plus, vous ſervez une Perſonne,
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de laquelle il n’eſt pas aiſé de toucher le cœur. La difficulté, reſpondit Megabiſe, eſt ce qui fait vivre l’Amour : Ouy, repliqua Arbate ; mais l’impoſſibilité le doit faire mourir. Il eſt vray, reſpondit Megabiſe : mais où voyez vous qu’il ſoit impoſſible à un homme de ma condition, d’eſpouser la fille d’Artambare ? Je ne tiens pas, repliqua Arbate, abſolument impoſſible à Megabiſe d’eſpouser Ameſtris : mais je ne penſe pas qu’il luy ſoit auſſi aiſé d’en eſtre aimé. Car j’ay sçeu par Aglatidas, pourſuivit-il, qui s’en eſt aſſez bien informé, qu’Ameſtris malgré toute cette modeſtie qui paroiſt en elle, aime ſi paſſionnement ſa beauté, qu’elle en eſt abſolument incapable de rien aimer autre choſe, Or mon Frere, croyez vous que ce ſoit eſtre fort heureux, que d’eſpouser une Femme, qui preferera touſjours ſon Miroir à ſon Mary ? & qui n’a l’ame ſensible, que pour ſes propres attraits. De plus, ne ſongez vous point (pourſuivit-il, en prenant un viſage encore plus ſerieux) qu’Ameſtris eſt fille d’Artambare ? c’eſt à dire d’un homme exilé depuis dix-huit ans : & qui n’a fait ſa paix, parce que Ciaxare qui le haït touſjours, à cauſe de la Reine de Perſe ſa Sœur, n’eſt pas maintenant icy. Et ne ſongez vous point, qu’Aſtiage eſtant extrémement vieux, Artambare eſt expoſé à ſortir d’Ecbatane, le jour meſme que Ciaxare quittera la Capadoce, & viendra prendre la Couronne de Medie ? Imaginez vous Megabiſe, quel plaiſir vous auriez alors, en ce changement de Regne, de vous aller confiner dans la Province des Ariſantins, avec une perſonne inſensible, qui auroit deſtruit voſtre fortune au lieu de l’eſtablir : & qui n’eſtant peut-eſtre deſja plus belle (
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car cent choſes auſſi bien que l’âge, peuvent deſtruire la beauté) ne contribueroit plus rien à voſtre ſatisfaction. Ha mon Frere, s’eſcria Megabiſe, Ameſtris ſera belle eternellement ! ainſi faites ſeulement que je l’eſpouse, & ne vous mettez pas en peine de mon bon heur. Que je ſois exilé, ou qu’elle ſoit inſensible, il ne m’importe : ſi nous ſommes bannis enſemble, je joüiray de mon bon heur avec plus de liberté : & ſi elle eſt incapable de rien aimer, je ſeray delivré de tout ſujet de jalouſie. De ſorte que quoy qu’il en ſoit, ſi vous m’aimez, ſervez moy dans ma paſſion ; & ne vous y oppoſez plus. Vous me demandez, reſpondit Arbate, ce que je ne feray pas : car enfin nous ne devons pas donner du poiſon à nos Amis phrenetiques lors qu’ils nous en demandent : principalement quand nous avons beaucoup d’intereſt à ce qui les touche. Inſensible Frere, s’eſcria de nouveau Megabiſe ; je voudrois preſque que vous fuſſiez mon Rival, pour vous punir de cette humeur ſevere, qui vous fait condamner ma paſſion : & pour vous apprendre par voſtre propre experience, ce, que l’amour n’eſt pas une choſe volontaire. Vous vous repentiriez bien toſt de voſtre ſouhait, reprit Arbate, ſi vous croiyez qu’il peuſt eſtre poſſible : mais du moins, pourſuivit-il, advoüez moy que vous eſtiez plus heureux quand vous eſtiez libre, que vous ne l’eſtes preſentement : & promettez moy en ſuitte, que vous eſſayerez durant quelques jours, de rompre vos chaines. Je ne penſe pas le pouvoir faire, reprit Megabiſe ; mais pour ne vous refuſer pas toutes choſes, je vieux bien vous promettre celle-là : quoy qu’à vous dire la verité, ce ſoit ne vous promettre rien. Arbate voyant qu’il ne pouvoit gagner davantage ſur l’eſprit de Megabiſe,
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le quitta à cét inſtant : reſolu de chercher toutes les voyes poſſibles de ſatisfaire ſon amour, aux deſpens de celle de ſon Frere & de ſon Amy. Je veux croire, comme il l’a dit depuis, qu’il fut forcé à faire tout ce qu’il fit, par une paſſion fort violente, & qu’il ne ſe rendit pas ſans combattre : Mais je ſuis pourtant perſuadé, que l’amour quelque forte qu’elle puiſſe eſtre, ne doit jamais rien faire faire contre l’honneur, ny contre la probité : & que cette paſſion toute noble, ne peut, & ne doit point ſervir d’excuſe à une mechante action. Cependant Arbate ſe trouvoit en un aſſez eſtrange eſtat : il eſtoit amoureux d’une Perſonne qu’il n’oſoit aller voir, de peur que le changement de ſa vie retirée ne paruſt trop grand, & ne devinſt ſuspect, & à ſon Frere, & à moy. Il avoit une amour violente qu’il n’oſoit deſcouvrir : il avoit deux Rivaux qu’il aimoit, & qu’il devoit aimer : ſon Frere le prioit de ne luy nuire pas ; & il m’avoit promis de me ſervir : il m’aſſuroit qu’il faiſoit tout ce qu’il pouvoit, pour guerir Megabiſe de ſa paſſion : & il diſoit auſſi à Megabiſe, qu’il en vouloit delivrer Aglatidas : comment donc fera-t’il, pour voir Ameſtris ; pour trahir ſon Frere ; pour tromper ſon Amy ; & pour s’eſtablir à leur prejudice ? Il sçait qu’ils ſont inſeparables d’Ameſtris qu’elle voye prendra-t’il donc, pour la pouvoir viſiter tous les jours, ſans leur devenir ſuspect l’un ny à l’autre ? & de quel artifice pourra-t’il uſer, pour venir à bout de ſon deſſein ? Preparez vous Seigneur, à entendre la plus ſignalée trahiſon, dont l’amour ait jamais fait adviſer perſonne : & ſoyez perſuadé, que vous ne laiſſerez pas d’eſtre ſurpris, de celle que j’ay à vous raconter. Arbate fut donc quelques jours à me dire qu’il faiſoit tous ſes efforts, pour guerir ſon Frere de ſa paſſion : & en effet
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comme la choſe eſtoit vraye, il me la fit sçavoir ſi preciſément, que je n’en doutay point du tout : & je luy en fus ſi obligé, que je penſe que ſi apres cela il m’euſt deſcouvert ſon amour, & qu’il m’euſt dit qu’elle eſtoit née depuis le teſmoignage d’amitié que je croyois qu’il m’euſt rendu ; je me ſerois reſolu à la mort, afin de luy pouvoir ceder Ameſtris : tant il eſt vray que je ſuis ſensible aux bien-faits & à la generoſité. Mais pendant qu’Arbate m’amuſoit durant quelque temps, à me raconter tout ce qu’il diſoit à Megabiſe, & tout ce que Megabiſe luy reſpondoit : il changea de Perſonnage avec ſon Frere : & peu à peu feignant de ſe laiſſer toucher à la compaſſion ; il joüa ſi bien, que Megabiſe en fit le plus cher Confident de ſon amour. Il luy demandoit donc conſeil en toutes choſes : & ne ſe laiſſoit plus conduire que par ſes ordres non plus que moy. Et comme Arbate ne craignoit rien tant, ſinon que Megabiſe & moy nous trouvaſſions ſeuls aupres d’Ameſtris ; & que de plus, ce qu’il projettoit avoit beſoin que nous nous trouvaſſions ſouvent aupres d’elle ; il ne manquoit jamais d’advertir Megabiſe, de l’heure où je devois aller chez Ameſtris : & de me donner advis à mon tour, de celle où ſon Frere s’y devoit rendre. De ſorte que depuis qu’il ſe meſla de nos affaires : nous ne la viſmes jamais plus l’un ſans l’autre : & l’amour & la jalouſie luy firent plus craindre un Rival tout ſeul aupres d’Ameſtris, que pluſieurs enſemble. Neantmoins il avoit eu cette prudence, de me prier & pour ſon intereſt, & pour le mien, de ne quereller pas ſon Frere : & de m’aſſurer touſjours en la parole qu’il me donnoit, qu’il faiſoit toutes choſes poſſibles, pour ruiner
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les deſſeins de Megabiſe : qui auſſi bien, me diſoit-il, ne luy plairoient pas : quand meſme je n’y euſſe point eu de part. Il avoit auſſi dit à ſon Frere, qu’il ne faloit pas me faire une querelle legerement : parce que durant qu’il ſeroit forcé de s’eſloigner apres un combat, d’autres pourroient profiter de ſon abſence. Nous vivions donc de cette ſorte : Megabiſe ſe pleignant fort, de l’obſtacle eternel que je luy aportois : & me pleignant auſſi beaucoup de celuy qu’il me faiſoit. Pour Ameſtris, elle vivoit avec une ſagesse & une retenuë ſi grande, que la vertu meſme n’euſt pû trouver rien à redire à toutes ſes actions : il eſt pourtant certain, que quelque égalité qu’elle peuſt aporter, à la civilité qu’elle avoit, pour tous ceux qui l’aprochoient : l’on remarquoit toutefois que Megabiſe & moy, avions un peu plus de part en ſon eſtime, que tout le reſte du monde ; & qu’Otane, que vous avez peut-eſtre veû à la Cour de Medie, eſtoit le plus mépriſé & le plus haï. En mon particulier, il ne me ſembloit pas que je fuſſe mieux avec elle, que beaucoup d’autres y eſtoient : & il me ſembloit meſme, que Megabiſe y eſtoit un peu mieux que moy : de ſorte que je ne pouvois m’empeſcher de m’en pleindre eternellement à Arbate. Megabiſe de ſon coſté, croyoit que j’eſtois mieux traité que luy, & s’en pleignoit auſſi à ſon Frere : qui enfin ſe détermina à nous trahir également. Un ſoir donc qu’il eſtoit dans ma chambre, & que nous y eſtions ſeuls ; mon cher Arbate, luy dis-je, juſques à quand m’entretiendrez vous d’eſperance ? & juſques à quand ſeray-je perſecuté, par la paſſion de Megabiſe ? Pourquoy faut-il, diſois-je, que les yeux d’Ameſtris ayent eſté choiſir le Frere de mon Amy,
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pour s’en faire un Amant ? & un Amant qu’ils regardent un peu trop favorablement, ſi ma jalouſie ne m’abuſe. Ha mon cher Arbate, luy diſois-je, ſi Megabiſe n’eſtoit pas ce qu’il vous eſt, qu’il y auroit deſja long temps que mon Eſpée m’auroit fait raiſon, de l’injuſtice que l’on fait à mon amour, qui à precedé la ſienne : & qui eſt peut-eſtre eſtre encore, plus fidelle & plus ſincere. Arbate paroiſſoit alors fort touché, de mes pleintes & de ma douleur : tantoſt il me demandoit pardon du mal que ſon Frere me faiſoit : tantoſt il me remercioit, du reſpect que j’avois pour noſtre amitié : tantoſt il me prioit de continuer. Apres, il me demandoit ce que je voulois qu’il fiſt ? puis tout d’un coup, me regardant d’un viſage un peu troublé ; Voyez vous Aglatidas, me dit-il, ſi Arbate n’aimoit, & n’aimoit autant que l’on peut aimer ; il ne vous feroit pas la propoſition qu’il vous va faire : & ne ſe porteroit jamais à faire une trahiſon pareille à celle qu’il premedite. Sçachez donc, pourſuivit-il, que je ne sçay plus qu’une voye, que je tiens preſque infaillible pour rompre les deſſeins de Megabiſe pour Ameſtris. Ha mon cher Arbate, m’écriay-je, tentons la promptement, cette bien heureuſe voye, ſi elle me peut delivrer d’un ſi redoutable Rival. Vous sçavez, me dit-il que Megabiſe m’aime avec une tendreſſe eſtrange : de ſorte que peut-eſtre fera-t’il pour mes intereſts & pour ma conſervation, ce qu’il n’a pas voulu faire, pour mes prieres & pour mes raiſons. Il faut donc, pourſuivit-il, que je luy paroiſſe durant quelques jours, plus inquiet & plus melancolique qu’à l’ordinaire : & que lors qu’il m’en demandera la cauſe, apres m’en eſtre fait preſſer plus d’une fois ; je luy die que je ſuis amoureux d’Ameſtris : & que tous les ſoins que j’
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ay aportez à le guerir de cette paſſion ; n’eſtoient que parce que je ne pouvois vaincre la mienne. Qu’en ſuitte, je le prie, & je le preſſe de prendre quelque ſoing de ma vie : & qu’avec des larmes & des ſoupirs, je taſche de l’obliger à ſouffrir, que je luy diſpute cette victoire, s’il ne me la veut pas ceder. Je sçay, pourſuivit-il, que Megabiſe a l’ame tendre, & qu’il ne luy ſera pas aiſé de me reſister : je rougis mon cher Amy, adjouſta le malicieux Arbate, de vous propoſer une ſi noire trahiſon : Mais que ne fait-on point quand l’on aime bien ? Mais mon cher Arbate, (luy dis-je l’embraſſant, & craignant qu’il ne s’offençaſt de ce que j’allois luy dire) ſi l’amitié que vous avez pour moy, eſt aſſez forte pour vous obliger à tromper Megabiſe ; que ne feriez vous point, & à Megabiſe ; & à Aglatidas, ſi vous deveniez amoureux d’Ameſtris ? Et ne dois-je point craindre qu’en feignant de l’eſtre, vous ne le ſoyez enfin effectivement ? C’eſt donc ainſi (reprit l’artificieux Arbate, teſmoignant eſtre un peu irrité) que vous recevez les preuves de mon affection ? Mais prenez garde Aglatidas, me dit-il, que ſi je demeure dans les ſimples bornes de la raiſon, je ne me trouve obligé, de ſervir Megabiſe contre vous : & de preferer en effet, les droits du ſang à ceux de l’amitié. Arbate prononça ces paroles d’un viſage ſi ſerieux, que j’eus peur de l’avoir faſché : de ſorte que faiſant un effort ſur moy, je taſchay de me fier en ſes promeſſes : & je luy dis tant de choſes, que ſa feinte colere s’appaiſa ; & il m’en reſpondit de ſi adroites, que ma crainte s’en diſſipa preſque entierement. Je vous advoüe, Seigneur, que d’abord cette propoſition m’eſtonna : mais voyant l’utilité que j’en devois recevoir ; & ſentant bien
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enfin, que je ne ſouffrirois jamais, que l’on m’oſtast Ameſtris ſans m’oſter la vie : je creus qu’il valoit mieux avoir recours à l’adreſſe qu’à la force : & je conſentis à ce qu’Arbate voulut, ſans avoir preſque ny ſoubçon, ny jalouſie : ne pouvant m’imaginer qu’il fuſt amoureux : & craignant ſeulement un peu qu’il ne le devinſt. Cependant comme ce n’eſtoit pas encore aſſez pour luy, d’avoir la liberté de voir Ameſtris, ſans que je le trouvaſſe mauvais, s’il n’avoit le meſme advantage dans l’eſprit de ſon Frere ; il le fut trouver le lendemain au matin, & le trompa auſſi bien que moy, preſque de la meſme façon qu’il m’avoit trompé : quoy que les raiſons dont il ſe ſervit ne fuſſent pas toutes ſemblables. Il fut donc chercher Megabiſe, dans les jardins du Roy, où l’on luy dit qu’il eſtoit : comme il l’eut trouvé, que faites vous icy ? luy dit-il, mon Frere ; pendant qu’Aglatidas eſt peut-eſtre chez Ameſtris : Du moins, pourſuivit-il, m’aſſura-t’il hier au ſoir, qu’il iroit ce matin chez Artambare. Vous feriez bien mieux, luy reſpondit bruſquement Megabiſe, de n’eſtre plus ſon Amy, & de l’abandonner à ma fureur & à ma jalouſie, que de m’advertir comme vous faites des ſoings qu’il rend à Ameſtris. Auſſi bien ne penſay-je pas, que je puiſſe avoir long temps cette complaiſance pour vous : & ma patience ſe laſſe enfin de voir eternellement Aglatidas aimé d’Arbate, & favoriſé de la perſonne que j’aime. Aglatidas, adjouſta-t’il, qui eſt le ſeul que je crains de tous mes Rivaux ; & le ſeul que l’on me prefere. Arbate fit alors le ſurpris & l’eſtonné : & regardant Megabiſe, quoy mon Frere, luy dit’il, vous voudriez que je rompiſſe avec Aglatidas, parce qu’il eſt voſtre Rival ! luy qui eſt aſſez genereux, pour ne rompre pas avec
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moy encore que vous ſoyez le ſien, & que je ſois voſtre Frere : Mais qui au contraire, m’a cent & cent fois demandé pardon, de ce que ſon malheur l’avoit engagé à aimer Ameſtris. De plus, il l’a aimée auparavant que vous la connuſſiez : & il m’avoit meſme donné quelque legere eſperance ces jours paſſez, de & guerir de cette paſſion ; pour l’amour de vous & de moy. Cependant à ce que je voy (pourſuivit l’artificieux Arbate, feignant d’eſtre en colere, & de s’en vouloir aller) vous recevez ſi mal les bons offices que l’on vous rend, qu’il ne vous en faut plus rendre. Ha mon Frere ! (s’eſcria Megabiſe en le retenant) pardonnez à un malheureux, qui n’a pas l’uſage de ſa raiſon : & ne l’abandonnez point dans ſon deſespoir. Je voy que vous aimez ſi fort mon Rival, pourſuivit-il, que j’ay penſé vous prendre pour luy ; & malgré moy, & preſque ſans que je m’en ſois aperçeu, la colere m’a ſurpris : & m’a peut-eſtre forcé de vous dire quelque choſe qui vous a dépleu. Mais pardonnez le moy, je vous en conjure : & s’il eſt vray que vous m’aimiez, & que meſme vous aimiez Aglatidas ; oſtez luy l’amour qu’il a pour Ameſtris, car je ne la puis plus ſouffrir : & il faut que je meure, ou qu’il ceſſe de l’aimer, de quelque façon que ce ſoit. Vous eſtes bien violent, luy repliqua Arbate ; & quelle apparence y a-t’il, de pouvoir ſervir un homme incapable de raiſon, & qui veut que l’on renonce à toute ſorte de generoſité, pour contenter ſa paſſion déreglée ? L’amour, reprit Megabiſe, excuſe preſque toutes ſortes d’injuſtices : ſouvenez vous de ce que vous dites, reprit Arbate, & voyons un peu ſi pour empeſcher que je ne ſois expoſé à voir mon Frere & mon Amy l’eſpée à la main l’un contre l’autre ; il
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me ſera permis de faire une trahiſon à Aglatidas, en faveur de Megabiſe. A ces mots Arbate ſe teût : comme pour mieux examiner en ſoy meſme, la propoſition qu’il avoit à faire : (car Megabiſe l’a raconté depuis ainſi à pluſieurs perſonnes) & apres avoir un peu reſvé, il reprit la parole d’un ton plus ſerieux. Juſques icy mon Frere, luy dit-il, je n’ay employé contre Aglatidas, que des raiſons qui le regardoient, pour le diſſuader de ſa paſſion : ou qui vous regardoient vous, pour qui il n’a pas ſans doute meſme amitié que pour moy. Mais aujourd’huy que je voy voſtre amour devenir extréme : & que je crains qu’en voulant reſpecter l’affection que j’ay pour Aglatidas, je ne hazarde ſa vie ; je veux ſuivant vos maximes, agir pour ce que j’ayme, ſans conſiderer ſi la choſe eſt juſte, ou ſi elle ne l’eſt pas. Je veux donc, luy dit-il, faire une fauſſe confidence à Aglatidas : luy demander pardon d’un ſecret que je luy ay fait : luy dire que lors que je l’ay voulu retirer de ſon amour, ç’a eſté pour mon intereſt, & non pas pour le ſien, ny pour le voſtre : & enfin le prier & le preſſer, de ſouffrir que j’ayme & que je ſerve Ameſtris, comme cent autres l’aiment & la ſervent. Luy repreſentant qu’il y va de ma vie & de mon repos : & le conjurant meſme avec des larmes, de ne me haïr pas, & de ne me deſesperer point. Mais qu’eſperez vous de cette fourbe ? luy repliqua Megabiſe ; J’eſpere, reſpondit Arbate, que peut-eſtre me cedera-t’il Ameſtris : ou que du moins eſtant perſuadé que j’en ſeray amoureux, il ne trouvera point eſtrange que je la voye : & ne ſoubçonnera point que je ne ſeray aupres d’elle que pour vous y ſervir. Ha mon Frere, interrompit Megabiſe, ſi Aglatidas sçait aimer, il ne vous la cedera pas, & vous la diſputera auſſi
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bien qu’à moy : vous aurez du moins cét avantage, reprit Arbate, que vous aurez touſjours une perſonne fidelle aupres d’Ameſtris, qui deſtruira tous les deſſeins de voſtre Rival : & qui avancera tous les voſtres. Vous avez raiſon, reprit le trop credule Megabiſe ; mais mon Frere, adjouſta-t’il, je vous ay veû une fois chez Ameſtris : ne ſeroit-ce point, que vous l’aimeriez un peu ? Quand je ſuis arrivé icy, reprit Arbate en ſousriant, j’aimois trop voſtre Rival : & à la fin de la converſation, il s’en faut peu que vous ne me croiyez amoureux de voſtre Maiſtresse. Encore une fois Megabiſe, adjouſta-t’il, voyez ſi vous voulez que je vous ſerve, ou ſi vous ne le voulez pas : car pour moy, vous m’obligerez fort, de me diſpenser de faire une infidelité à mon Amy. Megabiſe voyant une ſi grande indifference dans l’eſprit d’Arbate, ſe r’aſſura : & il ne ſoubçonna point en effet, qu’un homme qui teſmoignoit aimer tant Aglatidas, & l’aimer tant luy meſme ; peuſt jamais aimer Ameſtris. Tant y a Seigneur, qu’il le deçeut comme il m’avoit deçeu : Et qu’il ſe vit alors au point où il s’eſtoit tant deſiré. Car enfin il m’aſſura qu’il avoit dit la choſe dont nous eſtions convenus à ſon Frere : il me repreſenta ſa douleur & ſon deſespoir : & me dit en ſuitte, que Megabiſe ne luy avoit pas voulu promettre de ne voir plus Ameſtris : mais qu’il luy avoit permis de la voir : & de taſcher de s’en faire aimer. Luy jurant que s’il remarquoit que cette belle Fille le traitaſt mieux que luy, il s’en retireroit abſolument : & le laiſſeroit en paiſible poſſession de ſon bonheur. Or Seigneur, ce qu’Arbate me dit à moy, il le dit à Megabiſe : & luy perſuada que j’aurois cette defference pour luy, de luy ceder Ameſtris, dés qu’il ſembleroit eſtre aſſez
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bien avec elle : & qu’alors il la luy cederoit à ſon tour : & qu’ainſi rien ne s’oppoſeroit plus à ſa joye. De ſorte donc, nous diſoit-il ſeparément, qu’il n’y a plus rien à faire, ſinon que je voye Ameſtris avec aſſiduité : que je taſche de gagner ſon eſtime ; & de l’obliger à quelque civilité particuliere. Mais, luy dis-je, mon cher Arbate, ſi elle venoit à vous aimer tout de bon durant cette feinte, que ferions nous ? Je ne crains pas cela (me reſpondit-il ; & ſans doute ce n’eſtoit pas ce qu’il craignoit) car mes propres deffauts ne m’aſſeurent que trop du contraire. Et puis, adjouſtoit-il, je vous promets que tant que je ſeray ſeul aupres d’elle, je ne luy parleray que de vous ; & de cette façon, il n’y a rien à harzarder. En un mot, Seigneur, Arbate sçeut ſi bien conduire l’eſprit de Megabiſe & le mien, que nous conſentismes qu’il viſt Ameſtris, & qu’il en fuſt preſque inſeparable.

Je vous laiſſe à juger ſi jamais il y a eu une pareille avanture : & ſi jamais il y eut un fourbe plus heureux qu’Arbate le fut durant quelques jours. Car comme je croyois que Megabiſe ſe retireroit, dés qu’il connoiſtroit qu’Arbate ſeroit mieux traité que luy ; je faiſois des vœux pour cela : & Megabiſe de ſon coſté, ayant les meſmes ſentimens, faiſoit auſſi les meſmes ſouhaits. Si bien que de cette façon, nous ſervions tous deux noſtre plus grand ennemy, & noſtre plus redoutable Rival : & durant qu’il travailloit à noſtre ruine, nous luy rendions grace, comme s’il euſt eſtably noſtre felicité. Le voila donc tous les jours chez Ameſtris, qui le reçevoit tres-civilement : il ſembloit meſme qu’elle teſmoignoit luy avoir plus d’obligation de ſes viſites, qu’à tout le reſte du monde : à cauſe que ce n’eſtoit qu’à ſa conſideration, qu’il avoit
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quitté ſa ſolitude, & qu’il avoit changé de vie. Il parloit avec Ameſtris autant qu’il vouloit, & avec beaucoup plus de liberté que pas un de nous : car comme nous eſtions perſuadez l’un & l’autre, que lors qu’il luy parloit ſeul, il luy parloit à noſtre advantage ; nous luy en facilitions les moyens : & luy fourniſſions nous meſmes des Armes pour nous deſtruire. Car au lieu d’employer ces precieux moments où il eſtoit ſeul aupres d’elle, à l’entretenir de Megabiſe ou de moy ; il s’en ſervoit à taſcher de ſe mettre bien dans l’eſprit d’Ameſtris. Mais pendant les premiers jours, ce fut d’une façon ſi adroite & ſi reſpectueuse, qu’elle ne s’en pût pas faſcher : & ſi elle ſoubçonna qu’il euſt de l’amour ; elle creut auſſi qu’il ne luy en donneroit jamais de teſmoignages qui luy puſſent deſplaire. Elle veſcut donc avec luy, avec beaucoup de retenuë ; mais pourtant, comme je l’ay dit, avec beaucoup de civilité : parce qu’en effet il en eſtoit digne, & par ſa condition, & par ſon eſprit. Megabiſe luy demandoit tous les jours, ſi je ne commençois point de changer de ſentimens ? & je luy demandois auſſi fort ſouvent, ſi ſon Frere n’auroit pas bien toſt pitié de ſa pretenduë paſſion ? A cela il reſpondoit à l’un, qu’il commençoit d’en avoir quelque eſperance : à l’autre, qu’il ne sçavoit encore qu’en eſperer : à l’un, que la choſe eſtoit poſſible, mais difficile : à l’autre, que malgré la difficulté, il en viendroit pourtant à bout : & à tous les deux, qu’il ne faloit rien precipiter, ſi l’on vouloit qu’il peuſt agir utilement : & qu’il faloit luy donner tout loiſir de prendre ſon temps, pour pouvoir faire reüſſir la choſe. Bref, Seigneur, ce fourbe conduiſoit ſi bien ſon entrepriſe, que nous le ſervions l’un &
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l’autre, au lieu qu’il nous devoit ſervir : & que nous luy rendions mille graces, lors qu’il nous aſſassinoit. Nous nous trouvaſmes pluſieurs fois tous enſemble chez Ameſtris : & pluſieurs fois auſſi Megabiſe & moy ſouffrismes ce que l’on ne peut s’imaginer. Car tantoſt noſtre ſeule paſſion nous deſesperoit par ſa violence : tantoſt la jalouſie s’y joignoit : Megabiſe craignoit que ſon Frere ne me ſervist au lieu de luy : j’aprehendois auſſi qu’Arbate ne me trahiſt pour le favoriſer : & il y eut auſſi quelques moments, où nous craigniſmes ce que nous devions croire : & où nous aprehendaſmes qu’Arbate ne fuſt amoureux, ou ne le devinſt. Je penſe que vous vous ſouvenez bien que je vous ay dit, que par les ordres de mon infidelle Amy, je n’avois oſé parler ouvertement de ma paſſion à Ameſtris. Mais bien que je les euſſe ſuivis exactement, j’oſe dire que cette belle Perſonne, n’ignoroit pas le pouvoir que ſes beaux yeux avoient ſur mon cœur : puis qu’encore que ma bouche ne revelaſt pas le ſecret de mon ame ; toutes mes actions ; tous mes regards ; & meſme toutes mes paroles les plus indifferentes ; ne laiſſoient pas d’avoir je ne sçay quoy, qui faiſoit connoiſtre aſſez clairement, la violence de mon amour : principalement à une perſonne qui eſtoit prevenuë de quelque legere inclination, à juger de toutes choſes à mon advantage. Je ſuis obligé de dire pour juſtifier Ameſtris, de la bonté qu’elle a euë pour moy, que ſi elle me ſouffrit, ce fut parce qu’elle connut qu’Artambare & Hermaniſte le ſouhaitoient : eſtant certain qu’ils avoient deſiré, comme nous l’avons sçeu depuis, que je m’attachaſſe à la ſervir. Ce fut auſſi parce que j’eſtois le premier homme de la Cour, qui euſt eu l’honneur de la connoiſtre :
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que de plus, je ne luy avois jamais rien dit qui luy peuſt deſplaire : & que j’avois cherché avec beaucoup de ſoing, toutes les occaſions de la divertir. Neantmoins cette petite diſposition à ne me haïr pas, qui eſtoit dans le cœur d’Ameſtris, ne me rendoit pas plus heureux en ce temps-là : parce qu’elle avoit une ſagesse ſi ſevere : & une civilité ſi prudente ; qu’aucun ne pouvoit croire raiſonnablement, eſtre bien dans ſon eſprit : ny craindre auſſi fortement d’y eſtre mal : tant elle avoit d’adreſſe, & de jugement en ſa conduite. Cependant j’oſe dire, qu’Arbate tout heureux qu’il eſtoit dans ſa fourbe, avoit quelques facheux moments : car lors qu’il ſe voyoit aupres d’Ameſtris, entre Megabiſe & moy ; je tiens impoſſible qu’il n’euſt quelque remords, de trahir ſon Frere & ſon Amy tout enſemble : & qu’il n’aprehendaſt quelque-fois, la fin de cette advanture. Ce n’eſt pas qu’il n’euſt preveû toutes choſes : & que ſi ſon deſſein euſt reüſſi, il n’euſt ſongé à ce qu’il avoit à nous dire. Il avoit donc eu intention, dés qu’il auroit pû s’aſſurer de l’eſprit d’Ameſtris ; de nous demander pardon à tous deux ; de feindre qu’il ſeroit devenu amoureux d’elle, en la voyant pour l’amour de nous : & de teſmoigner une ſi grande douleur de cét accident, qu’il nous en euſt fait pitié. Il s’eſtoit imaginé auſſi, que du coſté de ſon Frere, il n’avoit rien à craindre pour ſa vie : & il avoit creû que noſtre amitié, & le reſpect que j’aurois pour Ameſtris, m’empeſcheroient de faire eſclatter la choſe : & puis apres tout, cette belle Perſonne valoit bien la peine de s’expoſer à avoir une querelle. C’eſtoit donc de cette ſorte, qu’Arbate avoit formé ſes deſſeins : mais la Fortune qui ſe meſle de tout, en diſposa autrement.

Il y avoit deſja
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quelque temps, que nous vivions de la façon que je vous ay dit, lors qu’Arbate ſe trouvant perſecuté de ſon Frere & de moy ; & jugeant qu’il eſtoit aſſez bien avec Ameſtris, pour chercher les voyes de l’entretenir de ſa paſſion, plus ouvertement qu’il n’avoit fait, forma le deſſein de luy en parler : & peu de temps apres, il en fit naiſtre une occaſion tres-favorable. Il dit à Megabiſe & à moy ſeparément, qu’enfin il eſtoit reſolu de sçavoir, qui de nous deux eſtoit le mieux dans l’eſprit d’Ameſtris : mais que pour cela, il faloit que nous n’allaſſions point chez elle durant deux jours : afin qu’il ne manquaſt pas de trouver les moyens de l’entretenir en particulier : & de taſcher de deſcouvrir en luy parlant de l’un & de l’autre, la privation de la veüe duquel luy eſtoit la plus ſensible. Nous luy accordaſmes tout ce qu’il voulut : quoy que de mon coſté ce ne fuſt pas ſans beaucoup de peine. Il fut donc chez Ameſtris, à la quelle il ne pût parler le premier jour, qu’en preſence de beaucoup de monde. Joint qu’il y vint alors un de ſes Amants apellé Otane, le plus mal fait ; le plus haïſſable, & le plus haï de toute la Cour, quoy qu’il euſt aſſez d’eſprit, lequel ne partoit preſque plus de chez elle. Ce n’eſt pas qu’Ameſtris n’euſt une averſion eſtrange pour luy : mais comme c’eſtoit un homme de qualité, Artambare n’oſoit le bannir de ſa Maiſon : & ce fut principalement celuy-là, qui empeſcha Arbate de pouvoir parler, le premier jour qu’il fut chez Ameſtris. Mais le lendemain il fut plus heureux : car il la trouva ſans autre compagnie que celle de ſes Femmes. Elle eſtoit meſme apuyée ſur un Balcon, qui regarde le jardin : ſi bien qu’ainſi il pouvoit aiſément luy dire tout ce qu’
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il vouloit, ſans eſtre entendu de perſonne. D’abord, la converſation fut de choſes indifferentes : mais comme il avoit ſon deſſein caché ; & qu’il vouloit la faire tomber inſensiblement dans un diſcours, qui facilitaſt ce qu’il avoit à luy deſcouvrir ; Madame, luy dit il, je vous trouve aujourd’huy dans une ſolitude, qui ne vous eſt pas ordinaire : & qui reſſemble fort à celle dont vous m’avez retiré. Je m’eſtimerois bien glorieuſe, luy reſpondit-elle, ſi je pouvois croire que ce fuſt à ma conſideration, que vous vous fuſſiez redonné à vos Amis : mais il y a bien plus d’aparence, que les perſuasions, de Megabiſe & d’Aglatidas, ont enfin eu ce pouvoir ſur vous : que de croire que j’y aye contribué quelque choſe. Megabiſe & Aglatidas, reprit-il, n’ont pas tant de pouvoir ſur moy que la belle Ameſtris : vous eſtes donc fort injuſte, reſpondit elle ; car ſelon mon ſens, ils ont bien plus de droit d’y en pretendre qu’Ameſtris : qui n’en veut avoir ſur perſonne que ſur elle meſme. Ce que vous vous reſervez, Madame, repartit Arbate, vaut ſans doute beaucoup mieux que tout le reſte de voſtre Empire : quoy que vous regniez abſolument, ſur tous ceux qui ont l’honneur de vous approcher : Et en mon particulier, je le prefererois touſjours à toutes les Couronnes du monde. Si la difficulté d’aquerir quelque choſe, reſpondit elle, luy donne un nouveau prix, vous avez raiſon d’eſtimer celle-là : eſtant certain qu’il n’eſt pas aiſé d’avoir jamais un pouvoir abſolu ſur le cœur d’Ameſtris. Ce ſeroit trop, Madame, que de vouloir regner Souverainement, en un lieu ſi glorieux, repliqua Arbate ; & je connois des gens, de qui l’ambition ſe contenteroit à moins : & qui ſe croiroient heureux, ſi on les advoüoit pour Eſclaves.
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Pour moy (repartit Ameſtris, ſans croire encore qu’Arbate vouluſt s’expliquer plus clairement) je ne conſeillerois jamais à perſonne, de donner ny de recevoir des chaines : & de mon conſentement, nul de mes Amis ne ſera jamais malheureux. Ha Madame, luy dit alors Arbate, demeurez touſjours dans un ſentiment ſi juſte, & ne vous en repentez jamais. Le repentir des choſes equitables, reſpondit Ameſtris, ſeroit ſans doute un crime, c’eſt pourquoy je n’ay garde d’y tomber. Cela eſtant ainſi, Madame, repliqua-t’il, comment ſouffrez vous qu’il y ait un homme au monde, qui vous adore avec un reſpect ſans pareil ; & dans un ſilence dont la rigueur ne ſe peut exprimer ; ſans adoucir ſes malheurs, par un regard favorable ; vous qui dites que de voſtre conſentement, nul de vos Amis ne ſera jamais malheureux ? Ameſtris fut quelque temps ſans reſpondre : & ne sçachant ſi Arbate vouloit parler pour Megabiſe, pour moy, ou pour luy ; elle fut ſi ſurprise de ce diſcours, qu’elle ne sçavoit pas trop bien comment l’expliquer. Neantmoins le premier deſordre de ſon eſprit eſtant paſſé ; je ne sçay Arbate (luy dit-elle, d’un ton de voix un peu eſlevé, ) ſi vous avez deſſein ſuivant voſtre humeur ordinaire, de me faire preferer la ſolitude à la converſation : mais je sçay bien que ſi la voſtre ne change, elle m’obligera de vous conſeiller d’aller chercher le repos dans voſtre Cabinet : & de ne troubler plus le mien dans ma Chambre. Je ne le sçaurois plus trouver qu’aupres de vous (reprit precipitamment Arbate, qui eſtoit aſſez violent de ſon naturel, quoy qu’il paruſt froid & melancolique, à ceux qui ne le connoiſſoient gueres ; ) Je penſe Arbate (luy dit alors Ameſtris, en le regardant avec
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beaucoup de marques de colere dans les yeux) que vous ne me connoiſſez plus : Pardonnez moy Madame, luy reſpondit-il, je vous connois bien encore : & je ne puis ignorer, que vous ne ſoyez la plus belle, & la plus aimable perſonne du monde. Mais c’eſt vous, Madame, adjouſta-t’il, qui ne connoiſſez pas le malheureux Arbate : luy, dis-je, qui vous adore, comme l’on adore les Dieux. Luy qui ne conſidere que vous ; luy qui ne cherche que vous ; luy, dis-je enfin, qui meurt, & qui mourra mille fois, pluſtost que de vivre ſans eſtre aimé d’Ameſtris. Vous n’avez donc qu’à vous preparer à la mort, luy reſpondit-elle en l’interrompant ; car Ameſtris ne donne ny ſon eſtime, ny ſon amitié, à ceux qui perdent le reſpect qu’on luy doit. Eſt-ce manquer de reſpect que de vous adorer ? luy repliqua-t’il ; c’eſt en manquer, luy reſpondit-elle, que de me le dire. Devinez donc mes penſées comme les Dieux, reſpondit Arbate ; & comme les Dieux prevenez les vœux & les prieres : & accordez ce que vous ne voulez pas que l’on vous demande. Je n’accorde rien, dit-elle, à ceux qui s’en ſont rendus indignes : non pas meſme la compaſſion, que je n’ay guere acouſtumé de refuſer aux miſerables. Mais Arbate, pourſuivit Ameſtris, je ne veux pas que vous m’entreteniez davantage : & je vous deffends meſme de me voir jamais. En diſant cela, elle s’en voulut aller, mais il la retint : Puis que c’eſt la derniere fois, luy dit-il, que je dois avoir l’honneur de vous entretenir, Il faut Madame que vous m’eſcoutiez, tant que je voudray parler : & que je vous face connoiſtre Arbate pour ce qu’il eſt : afin qu’auparavant que vous l’ayez abſolument perdu, vous ſongiez bien ſi vous avez raiſon de le perdre. Je ne le connois
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que trop, luy repliqua-t’elle ; & il luy ſeroit plus advantageux, que je le connuſſe moins. Vous ne sçavez pourtant pas Madame, adjouſta-t’il, que celuy qui vous parle, vous aime avec une telle violence, qu’il n’eſt point de crime qu’il n’ait commis pour vous : il a trahi ſes Amis ; il a trahi ſes plus proches ; il s’eſt deſhonoré luy meſme ; & il n’eſt rien enfin qu’il n’ait fait, & qu’il ne ſoit capable de faire, pour poſſeder voſtre affection : & pour empeſcher que perſonne ne la poſſede. C’eſt pourquoy Madame, pourſuivit-il, je vous declare ce que j’ay fait, afin que vous connoiſſiez ce que je ſuis capable de faire. S’il y à quelqu’un de mes Rivaux, adjouſta-t’il, qui vous déplaiſe, faignez de luy vouloir du bien, & je vous en defferay bien toſt : mais ſi au contraire, continua-t’il encore, Megabiſe ou Aglatidas ſont plus heureux que moy ; ſi vous les voulez conſerver, cachez de telle ſorte les ſentimens advantageux que vous avez pour l’un ou pour l’autre ; que JE ne m’en aperçoive pas, & qu’ils ne s’en aperçoivent pas eux meſmes. Megabiſe & Aglatidas, repliqua Ameſtris, ſont à mon advis plus ſages que vous : Je ne sçay Madame, reſpondit-il, s’ils ſont plus ſages : mais je sçay bien que s’ils ſont plus heureux, ils ne le ſeront pas long temps. A ces dernieres paroles, Ameſtris entra en une ſi grande colere, qu’il n’eſt rien de facheux & de rude, qu’elle ne diſt à Arbate : qui ſe repentit ſans doute plus d’une fois de ſa violence, quoy que ce fuſt inutilement : cét homme ſi fin & ſi ruſé, ayant perdu en cette rencontre, par la force de ſa paſſion & de ſa douleur, toute ſa ruſe & toute ſa fineſſe. Ils en eſtoient là, lors que l’on advertit Ameſtris, qu’il venoit du monde pour la viſiter : mais comme elle ſe ſentoit l’eſprit un
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peu en deſordre ; & qu’elle ne doutoit point qu’elle n’euſt beaucoup de marques de deſpit & de triſtesse ſur le viſage, que l’on auroit pû apercevoir ; elle quitta Arbate, & entra un moment dans ſons Cabinet pour ſe remettre : pendant quoy il ſortit de cette Chambre : mais ſi furieux & ſi deſesperé, que jamais homme ne le fut davantage. L’affliction le poſſeda de telle ſorte, que ne pouvant ſe reſoudre de me voir non plus que Megabiſe : & ne sçachant pas encore ce qu’il vouloit faire ; il monta à cheval, & s’en alla aux champs pour quelque jours : ordonnant que l’on nous diſt, qu’il luy eſtoit arrivé une affaire importante, qui l’avoit forcé de partir ſans nous dire adieu & ſans nous voir.

Cependant Megabiſe & moy qui ne sçavions rien de la verité ; & qui eſtions au deſespoir, de ce qu’Arbate ne nous avoit point rendu conte de la converſation qu’il avoit euë avec Ameſtris, vouluſmes aller chez elle le lendemain : mais l’on nous dit que l’on ne la voyoit pas : & qu’elle ſe trouvoit mal. Le jour d’apres nous y retournaſmes encore, & nous la viſmes : mais plus melancolique qu’à l’accouſtumée. Il me ſembla meſme qu’elle nous traita un peu plus froidement qu’à l’ordinaire : je vous laiſſe à penſer Seigneur, quelle inquietude j’en eus : car comme je croyois qu’Arbate luy avoit parlé de moy, la derniere fois qu’il l’avoit entretenuë ; j’expliquois cela d’une maniere bien cruelle. Megabiſe de ſon coſté, n’eſtoit pas plus en repos que j’eſtois, à ce que j’ay sçeu depuis : & nous paſſasmes l’apreſdisnée avec beaucoup de chagrin. Mais admirez Seigneur, comment la Fortune diſpose des choſes ! durant que je m’affligeois de cette ſorte, & que j’avois donné la conduitte de
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mon amour, à un Amy qui me trahiſſoit ; mon Pere, ſans que j’en sçeuſſe rien, travailloit à ma felicité, comme vous allez sçavoir. J’eſtois donc fort melancolique, & pour l’abſence d’Arbate, & pour la froideur que j’avois remarquée ſur le viſage d’Ameſtris : lors que mon Pere m’ayant fait appeller, me propoſa le mariage de la Fille d’Artambare, non ſeulement comme une choſe qu’il ſouhaitoit ; mais comme une choſe dont il avoit deſja fait parler, & comme une choſe preſque faite. Seigneur, luy repliquay-je, ce que vous me propoſez m’eſt trop advantageux, pour n’y conſentir pas avec joye : mais croyez vous qu’Ameſtris ait les meſmes intentions ? Ameſtris, me reſpondit-il, n’en sçait encore rien : je ne laiſſe pourtant pas de croire qu’elle eſt trop bien née, pour deſobeïr aux volontez de ſes parens, que je sçay qui le deſirent autant que moy. Seigneur, luy dis-je, je voudrois bien devoir Ameſtris à Ameſtris, & non pas à Artambare : C’eſt à vous, me repliqua mon Pere, à vous informer des ſes ſentimens : eſtant toujours bien aiſe, de ne trouver point de reſistance aux voſtres. Je vous laiſſe à juger Seigneur, quelle fut ma joye, à une ſi agreable nouvelle : elle fut ſi grande, que je ne la gouſtois qu’imparfaitement : & elle excita un trouble en mon ame, qui fit que je ne la ſentis pas comme je devois. O Dieux, combien de fois ſouhaitay-je l’infidelle Arbate, pour eſtre le teſmoin de ma bonne fortune, & pour luy demander pardon, du deſplaisir que Megabiſe en recevroit ! Cependant comme je trouvois un peu eſtrange, que l’on me mariaſt avec Ameſtris, auparavant que je l’euſſe entretenuë moy meſme de m ? amour ; j’en cherchay l’occaſion le lendemain : & je fus aſſez heureux pour la rencontrer. M’eſtant
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donc trouvé ſeul aupres d’Ameſtris, je remarquay qu’elle changea de couleur plus d’une fois : & je m’imaginay, comme il eſtoit vray, qu’elle sçavoit deja quelque choſe de l’intention d’Attambare, touchant noſtre mariage : comme en effet, il luy en avoit parlé, une heure avant que j’arrivaſſe aupres d’elle. Mais helas Seigneur, que cét aimable incarnant en l’embelliſſant, me donna d’eſtranges inquietudes ! & que je craignis fortement, qu’elle n’euſt de l’averſion, pour ce que je m’imaginois qu’on luy avoit propoſé ! Madame, luy dis-je preſque en tremblant, Aglatidas oſeroit-il bien prendre la liberté, de demander à la belle Ameſtris, ſi les divers changemens qu’il voit ſur ſon viſage, ſont d’un bon ou d’un mauvais preſage pour luy ? Je penſois, dit-elle en rougiſſant encore plus fort, avoir entendu dire à nos Mages, que les hommes ne devoient conſulter que les Aſtres, pour s’informer de leur fortune : & ne s’amuſer pas à de ſi petites, & de ſi legeres obſervations. Je penſe, luy repliquay-je, que ceux qui ont deſſein de sçavoir s’ils ſeront riches, ou s’ils ſeront heureux à la guerre, doivent faire ce que vous dittes : mais je crois auſſi que ceux qui ne veulent sçavoir autre choſe, que ce qui ſe paſſe dans le cœur de l’adorable Ameſtris, ne doivent conſulter que ſes yeux : & ne doivent aprendre que d’eux, leur bonne ou leur mauvaiſe fortune. Ameſtris, me reſpondit elle, n’eſt pas aſſez conſiderable, pour faire le malheur, ou la felicité de quelqu’un : Mais quand cela ſeroit, Aglatidas la doit aſſez connoiſtre, pour croire qu’elle ne cherchera pas meſme la ſienne, que par la volonté de ceux qui doivent raiſonnablement diſposer d’elle. Mais Madame, adjouſtay-je, ſi ceux que vous dittes, ſouhaittoient de vous une choſe, ou vous euſſiez
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de la repugnance, leur obeïriez vous ſans murmurer ? Je le ferois ſans doute, repliqua-t’elle, quand meſme j’en devrois perdre la vie : car je tiens bien plus advantageux pour moy de faire ce que je dois, que de faire ce qui me plaiſt. Cette vertu eſt bien ſevere, luy dis-je, & cette obeïſſance me ſemble un peu trop aveugle : car Madame, quel deſespoir ſeroit celuy d’un homme, qui auroit eu le bonheur d’eſtre choiſi par vos parens, pour eſtre le Mary de la divine Ameſtris, s’il venoit à connoiſtre apres, qu’elle auroit obeï par contrainte ? Je cacherois ſi bien mes ſentimens, reſpondit elle, qu’il ne connoiſtroit jamais : Ha Madame, luy dis-je, ne vous y abuſez pas : c’eſt une choſe qui ne sçauroit eſtre : c’eſt pourquoy, Madame, je vous conjure par tout ce qui vous eſt de plus venerable, & de plus ſacré, de me dire ingenûment en quels termes je ſuis dans voſtre eſprit : car Madame, je ne crois pas eſtre aſſez malheureux, pour faire que vous ignoriez de quelle façon vous eſtes dans le mien. Ouy Madame, pourſuivis-je, vous sçavez que depuis le premier moment que j’eus l’honneur de vous voir, je vous ay aimée avec une paſſion ſans égale : que je vous ay ſervie avec un reſpect, tel que celuy que l’on a pour les Dieux : & que je vous ay adorée en ſecret, de toutes les forces de mon cœur. C’eſt donc à vous Madame, à m’apprendre ſi je dois eſperer ou craindre : ſi vous me ſouffrez ſans averſion, ou ſi vous m’endurez par complaiſance : & c’eſt à vous enfin, à determiner de mon bonheur ou de mon infortune. Je vous ay deſja dit, me repliqua-t’elle, que je n’ay point de pouvoir en ma propre felicité ; & par conſequent, je n’en ay guere en celle d’autruy : mais Aglatidas, puis qu’un
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commandement que je viens de recevoir d’Artambare & d’Hermaniſte, me permet de ſouffrir avec bien-ſeance que vous me parliez de voſtre affection : je vous diray avec beaucoup de ſincerité, que le choix qu’ils ont fait me ſemble ſi avantageux pour moy, que j’en ay quelque confuſion : & ſi vous avez remarqué quelque changement ſur mon viſage, ç’a eſté ſans doute par la honte que j’ay, de n’eſtre pas digne de l’honneur que vous me faites. Ameſtris prononça ces paroles avec tant de retenuë, qu’il me fut impoſſible de deſcouvrir ſes ſentimens : ce qui me mit en une inquietude ſi eſtrange, & ſi bizarre ; que jamais l’on n’a entendu parler d’une pareille choſe. En cét inſtant, je voulois preſque mal à mon Pere, d’avoir ſi toſt avancé mon bonheur : car, diſois-je, le moyen de sçavoir ſi je ſuis aimé d’Ameſtris ? Ameſtris, reprenois-je, qui eſt la plus ſage perſonne de toute la Terre : & qui vivroit bien avec l’homme du monde le plus mal fait, ſi elle l’avoit eſpousé. Tant y a Seigneur, que je fus ſi fort poſſedé de cette eſpece d’inquietude, que je ne pus la cacher à Ameſtris. Madame, luy dis-je, vous voyez devant vous le plus malheureux de tous les hommes tout enſemble : le plus heureux ſans doute, adjouſtai-je, par la glorieuſe eſperance, qu’Artambare a donné à mon Pere, de ne me refuſer pas Ameſtris : mais le plus malheureux auſſi, de ce que je ne puis sçavoir, ſi Aglatidas euſt eſté choiſi par Ameſtris, quand Artambare ne l’euſt pas choiſi. Que vous importe, me reſpondit elle, de sçavoir une choſe qui ne peut plus arriver, & que je ne sçay pas moy meſme ? Car comme j’ay touſjours creû fortement, que je ne devois pas diſposer de moy ; je me ſuis contentée d’empeſcher
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mon cœur d’eſtre capable d’aucune preocupation ; ſans me determiner à rien, qu’à obeïr aveuglément. Si bien Madame, luy dis-je, que ſi l’on vous euſt commandé de recevoir les ſervices de Megabiſe ou d’Otane, vous n’euſſiez pas deſobeï ? Je vous l’ay deſja advoüé ſi je ne me trompe, repliqua-t’elle ; Ha Dieux, m’eſcriay-je, Madame, pourquoy ne voulez vous pas que je ſois heureux ? Je ne m’oppoſe point à voſtre bonheur, reſpondit Ameſtris, s’il eſt vray que mon conſentement y ſoit neceſſaire : Mais Madame (luy dis-je en l’interrompant) qui m’aſſurera que ce n’eſt point par contrainte que vous obeïſſez : vous qui dites que vous obeïriez, quelque repugnance que vous y puſſiez avoir ? Vous eſtes injuſte, Aglatidas, me dit elle, de vouloir que je vous die mes ſentimens, vous qui voulez que j’aye deviné tous les voſtres : c’eſt pourquoy taſchez de les deſcouvrir ſi vous pouvez : & contentez vous de sçavoir, qu’Artambare tient le cœur d’Ameſtris en ſa puiſſance : & que s’il en diſpose en voſtre faveur, comme il y a beaucoup d’apparence qu’il le fera, vous y aurez un pouvoir abſolu & legitime, que ri ? ne troublera jamais. Ce n’eſt pas encore aſſez Madame, luy dis-je, & je voudris sçavoir preciſément, ce que vous penſiez d’Aglatidas, un moment auparavant qu’Artambare vous euſt parlé en ſa faveur : J’en penſois, me dit elle, ſans doute ce que toutes les perſonnes raiſonnables en penſent. Mais vous eſtoit-il abſolument indifferent ? luy dis-je : Vous eſtes trop curieux (me reſpondit-elle en ſous-riant, & en rougiſſant tout enſemble) & ſi je continuois de vous reſpondre, il ſeroit difficile que je ne diſſe quelque choſe, qui ſeroit à voſtre deſavantage ou au mien.
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Ce fut de cette ſorte Seigneur, que cette ſage & adroite Perſonne, ſe delivra de ma perſecution : & qu’elle me guerit un peu de mon bizarre chagrin : Car il me ſembla que de la façon dont elle m’avoit dit ces dernieres paroles : je pouvois les expliquer favorablement pour moy. Je me trouvay donc heureux : & ſi Arbate euſt eſté à Ecbatane, il me ſembloit que je n’euſſe rien eu à ſouhaiter. Cependant comme les perſonnes de condition, ne ſe marient jamais en Medie, ſans le conſentement du Roy ; Artambare & mon Pere tinrent encore la choſe ſecrette durant quelques jours, afin de prendre leur temps à propos, pour la faire agreer à Aſtiage. Mais Seigneur, que ces jours furent heureux pour Aglatidas ! & quelles douceurs ne trouva-t’il point, en la converſation d’Ameſtris ! Car comme cette ſage Fille avoit enfin reçeu un commandement de ſon Pere, de me regarder comme celuy qu’elle devoit eſpouser ; je trouvay dans ſon ame tant de complaiſance ; & il me ſembla y remarquer tant de tendreſſe pour moy ; que je puis dire que je fus pleinement recompenſé par ces bien-heureux momens, de tous les maux que j’avois ſouffers. Elle ne voulut pourtant jamais m’advoüer, qu’elle m’euſt aimé, ny qu’elle m’aimaſt : Mais en me permettant d’eſperer, que cela pourroit eſtre un jour ; elle m’en dit aſſez pour me faire croire qu’elle ne me haïſſoit pas. Artambare & mon Pere ayant alors trouvé l’occaſion qu’ils attendoient, parlerent de noſtre mariage au Roy, qui y conſentit ſans peine : parce qu’il ne sçavoit pas que Megabiſe qui avoit l’honneur de luy apartenir ſongeast à eſpouser Ameſtris. Le conſentement d’Aſtiage ne fut pas pluſtost obtenu, que la choſe fut sçeuë de toute la Cour : Megabiſe en eſtant
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informé des premiers, fut à l’inſtant meſme ſupplier le Roy, de ne ſouffrir pas ce mariage, & de vouloir le proteger, au deſſein qu’il avoit pour Ameſtris. Mais ce Prince luy dit, qu’il avoit parlé trop tard : & qu’ayant donné ſa parole, la choſe eſtoit abſolument ſans remede. Megabiſe quitta le Roy aſſez meſcontent : & ſe reſolut de prendre une voye qu’il jugea meilleure, pour arriver à ſa fin. Il chercha donc l’occaſion de me rencontrer ; & l’ayant trouvée, ſans me faire un plus long diſcours ; Aglatidas, me dit-il tout bas à l’oreille, ne poſſedera point Ameſtris, que par la mort de Megabiſe : c’eſt pourquoy, pourſuivit-il, ſans tarder davantage, ſortons par la Porte qui regarde les Montagnes, & venez achever voſtre conqueſte par ma deffaite. Megabiſe, luy dis-je, je n’ay guere accouſtume de me faire preſſer d’aller où vous me voulez conduire : mais je vous advoüe, que je voudrois bien s’il eſtoit poſſible, ne mettre point l’eſpée à la main, contre un Frere d’Arbate. Vous le pouvez, me repliqua-t’il, en me cedant Ameſtris : Ameſtris ! repliquay-je, ha non non, Megabiſe, je ne la sçaurois ceder : & s’il n’y a point d’autre voye de vous ſatisfaire, il faut ſuivre veſtre intention. En diſant cela nous ſortismes, apres nous eſtre deffaits de ceux qui eſtoient aveque nous : & nous fuſmes au pied d’un grand rocher, ſur une aſſez belle Pelouſe, où il voulut que nous batiſſions. Je vous advoüe que l’amitié que j’avois pour Arbate me troubloit un peu : & que j’avois beaucoup de repugnance à reſpandre le ſang d’un homme qui eſtoit ſon Frere. Mais dés que je venois à penſer, que Megabiſe eſtoit mon Rival ; & que de ſa vie ou de ſa mort dépendoit la poſſession d’Ameſtris ; cette conſideration me
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quittoit : & la fureur ſe rendoit Maiſtresse de mon eſprit. Nous ne fuſmes donc pas pluſtost au lieu qu’il avoit choiſi, que nous miſmes l’eſpée à la main : car comme c’eſtoit fort prés de la Ville, quoy que nous fuſſions à pied, nous n’euſmes pas beſoin de reprendre haleine. D’abord Megabiſe vint à moy, avec une fierté & une violence, qui me firent bien connoiſtre que j’avois à faire à un dangereux ennemy : & j’oſe dire que je le reçeus avec aſſez de vigueur & de fermeté, pour ne luy donner pas mauvaiſe opinion de mon courage. Comme nous n’eſtions pas mal adroits tous deux, nous nous portaſmes pluſieurs coups ſans nous bleſſer : ce qui à mon advis, nous faſcha également. Mais comme nous nous eſtions enfin reſolus d’abandonner tout à la Fortune, & de ne nous meſnager plus ; Arbate, l’artificieux Arbate, ayant ſelon toutes les apparences, inventé quelque nouvelle fourbe pour nous tromper ; revenant à la Ville, nous vit de loin au pied de ce rocher : & ſans sçavoir qui c’eſtoit, il vint à nous l’eſpée haute pour nous ſeparer. Mais Dieux qu’il fut ſurpris, lors qu’il nous reconnut, & que de divers ſentimens s’emparerent de ſon ame ! Megabiſe eſtant ſon Frere, il eſt à croire qu’il m’euſt volontiers prié, de ceſſer de le combattre : & je penſe auſſi, que me regardant comme ſon Amy, il euſt preſque bien voulu obliger Megabiſe, à ne tirer plus l’eſpée contre moy : mais comme eſtant tous deux ſes Rivaux, je ne sçay s’il n’eut point quelque tentation, d’attaquer tous les deux enſemble : & de ne reſpecter ny le ſang, ny l’amitié. Neantmoins les ſentimens de la Nature eſtans preſques touſjours les plus diligens à paroiſtre, dans les accidens inopinez ; Arbate ne nous
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reconnut pas pluſtost, qu’il nous cria autant qu’il pût, que nous nous arreſtassions. Sa voix, que nous reconnuſmes d’abord, nous ayant touchez également Megabiſe & moy, nous tournaſmes la teſte, & viſmes Arbate l’eſpée à la main comme je l’ay dit : qui s’eſtant mis au milieu de nous pour nous ſeparer, & ſans deſcendre de cheval ; quelle fureur vous poſſede ? nous dit-il ; & quel nouveau ſujet de querelle avez vous enſemble ? Il n’a pas tenu à moy, luy dis-je, mon cher Arbate, que je ne me ſois pas battu contre Megabiſe : & les Dieux sçavent avec quelle repugnance j’y ay conſenty. C’eſt donc vous Megabiſe, luy dit alors Arbate, qui ſans conſiderer qu’Aglatidas eſt mon Amy, avez voulu le quereller en mon abſence, contre ce que vous m’aviez tant promis ? C’eſt moy ſans doute, luy repliqua-t’il, qui ay voulu voir Aglatidas l’eſpée à la main : & qui le verray dans le Tombeau, s’il ne m’y pouſſe le premier, ou s’il ne me cede Ameſtris. Arbate qui ne sçavoit pas l’eſtat où eſtoient les choſes depuis ſon départ : & qui ne vouloit non plus, que Megabiſe poſſedast Ameſtris qu’Aglatidas ; nous regardant l’un & l’autre, vous eſtes des furieux, nous dit-il, qui avez perdu la raiſon : car enfin, pourſuivit-il, je n’ay pas entendu dire, qu’Artambare veüille donner ſa Fille, au plus vaillant de tous ceux qui la ſervent : c’eſt pourquoy au lieu de vous battre inutilement, allez la luy demander tous deux : & celuy auquel il l’accordera, en demeurera paiſible poſſesseur. Ha mon cher Arbate, luy dis-je, vous avez prononcé en ma faveur ſans y penſer : car Artambare m’a promis de me donner Ameſtris. Ouy, adjouſta Megabiſe, & le Roy y a conſenti : jugez apres cela, luy dit-il encore, ſi j’ay tort de me battre
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contre Aglatidas : & ſi nous ſommes en termes de pouvoir ſuivre voſtre conſeil.

A ces mots, Arbate qui ſans doute ne nous l’avoit donné que dans la penſée qu’Artambare ne voudroit pas accorder ſa Fille, à des gens qui avoient querelle, & qu’il profiteroit de noſtre infortune ; changea de couleur, & me regardant alors avec des yeux où la rage & le deſespoir paroiſſoient egalement ; il eſt donc vray Aglatidas, me dit-il, que l’on vous a promis Ameſtris, & qu’Ameſtris y conſent ? Il eſt vray, luy dis-je, que je joüis de ce bonheur : & que la belle Ameſtris, obeït ſans murmurer. Ha s’il eſt ainſi (dit-il en m’interrompant, & en regardant ſon Frere ; ) laiſſez moy, Megabiſe, laiſſez moy le ſoing de combattre un Amant heureux d’Ameſtris, & ne vous en meſlez pas, car j’y ay plus d’intereſt que vous : & Aglatidas meſme, ſera encore plus innocent d’avoir cauſé ma mort que la voſtre ſi elle arrive. En diſant cela il s’en vint de mon coſté, avec une fureur eſtrange : d’abord je laſchay le pied, & ne pouvant à fraper mon Amy, & ne pouvant auſſi me retirer de l’eſtonnement, où venoient de me mettre ſes paroles. Megabiſe qui eſt genereux, ſe mettant alors entre ſon Frere & moy, inſensé, luy dit-il, tu veux donc te couvrir d’infamie, & m’en couvrir en meſme temps ; faiſant croire à tout le monde, veû ce que tu m’es, que nous aurons eſté deux à combattre un homme ſeul, & que nous l’aurons aſſassiné ? Retire toy ; ou les ſentimens de l’honneur & de l’amour, me feront oublier ceux de la Nature. A ces mots j’abaiſſay la pointe de mon eſpée, pour faire voir à Arbate, que je n’avois pas deſſein de m’en ſervir contre luy : quoy Arbate, luy dis-je, dois-je croire ce que je voy ? & Aglatidas pourra
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t’il s’imaginer qu’Arbate ſoit devenu ſon ennemy ? Ha non non, adjouſtay-je, je ne le sçaurois penſer : mais quand cela ſeroit je ne ſerois pourtant jamais le ſien : car je ne ſuis capable de haine, que pour les Amans d’Ameſtris. C’eſt auſſi en cette qualité (me reſpondit le furieux Arbate, en deſcendant de cheval, & en s’avancant vers moy) que je ne puis ſouffrir voſtre bonheur : & que je vous le veux diſputer, juſques à la derniere goutte de mon ſang. Vous eſtes Amant d’Ameſtris ? (s’ecria Megabiſe auſſi bien que moy) Ouy, nous repliqua-t’il, je le ſuis : & de telle ſorte, que nul ne la poſſedera jamais, tant que je ſeray vivant. Je vous laiſſe à juger Seigneur, de l’étonnement de Megabiſe & du mien : Mais admirez un peu le bizarre effet du diſcours d’Arbate ! un moment auparavant, j’aimois cét infidelle Amy, & haïſſois Megabiſe : mais à peine eus-je entendu ce qu’il avoit dit, que l’amitié que j’avois pour luy ceſſa : & que la haine que j’avois pour l’autre, en fut comme ſuspenduë : cette nouvelle jalouſie s’emparant de mon eſprit, plus fortement que la premiere. Megabiſe de ſon coſté, me regardant, comme eſtant également trompé aveque luy par Arbate, ſembla auſſi diminuer de l’averſion qu’il avoit pour moy, pour le haïr davantage : & Arbate dans ſa violente paſſion, & dans ſon deſespoir ; ne faiſoit à mon advis nulle diſtinction, entre ſon Amy & ſon Frere. Quoy qu’il en ſoit, je penſe qu’il eſtoit le plus malheureux : eſtant à croire, que l’image de ſon crime & de ſa double trahiſon, s’offroit continuellement à ſon eſprit, & le tourmentoit ſans relaſche. Cependant comme il n’eſtoit pas aiſé a Arbate de ſe battre contre moy ; & parce qu’en effet j’y reſistois ; & parce que Megabiſe ne
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le vouloit pas ſouffrir : que d’autre part, Arbate ne vouloit pas eſtre le teſmoin du combat que j’avois commencé contre Megabiſe ; que ce furieux ne pouvoit pas non plus nous combattre tous deux à la fois ; & que je n’aurois pas enduré, qu’il euſt combattu ſon Frere : nous eſtions contraints malgré nous, d’employer à parler, un temps que nous avions deſtiné à un autre uſage. Mais comme Megabiſe n’eſtoit pas moins ſurpris de l’amour d’Arbate que je l’eſtois ; & depuis quand mon Frere (luy dit-il, s’il m’eſt permis de donner ce nom à mon Rival) eſtes vous devenu amoureux d’Ameſtris ? Depuis le premier moment que je la vy, luy reſpondit-il ; Quoy, luy dis-je en l’interrompant, vous devintes Amant le jour que je vous y menay ? Ouy cruel Amy, reprit Arbate ; ce fut vous qui me forçaſtes d’y aller : & qui m’avez forcé en ſuitte de vous trahir ; de tromper Megabiſe ; d’offenſer Ameſtris ; & de me deſhonorer. C’eſt pourquoy Aglatidas, pourſuivit-il, je ne puis plus eſtre voſtre Amy : & il faut de neceſſité, que vous mouriez ou que je meure. Il vaudroit mieux, luy dis-je, que vous vous repentiſſiez de voſtre crime : je m’en repentiray, me reſpondit-il, quand Aglatidas & Megabiſe n’aimeront plus Ameſtris. Ha ſi cela ne doit arriver qu’ainſi (luy diſmes nous en meſme temps Megabiſe & moy) nous n’avons qu’à ſonger lequel vaut mieux, de vous pardonner ou de vous punir. Comme nous en eſtions là, nous viſmes arriver quantité de gens : qui ayant eſté advertis que nous eſtions ſortis de la Ville, venoient nous chercher, ayant eu quelque ſoubçon de noſtre querelle. Le furieux Arbate ne voulant pas eſtre arreſté remonta à cheval : & me dit
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tout bas, qu’il m’attendroit trois jours, depuis le matin juſqu’au ſoir, à un lieu qu’il me marqua : & me dit que ſi je n’eſtois le plus laſche de tous les hommes, j’yrois le ſatisfaire, & me vanger : Il s’eſloigna alors en un moment, & nous le perdiſmes de veuë dans les Montagnes. Ceux qui nous cherchoient, nous ayant trouvé comme je l’ay dit, nous remenerent à la Ville, & nous donnerent en garde à nos Amis, en attendant que le Roy nous accommodaſt : mais quelques diligens qu’ils puſſent eſtre, Megabiſe & moy nous échapaſmes, & nous fuſmes battre à cinq cens pas d’Ecbatane. Je ne m’arreſteray point à vous dire les particularitez de noſtre combat : & vous sçaurez ſeulement, que je fus aſſez heureux pour ne bleſſer Megabiſe, que legerement à la main ; & pour le deſarmer. Neantmoins quoy que ſa bleſſure ne fuſt pas conſiderable ; je creux que je devois point r’entrer dans la Ville le meſme jour : par ce que Megabiſe eſtant allié du Roy, ç’euſt eſté manquer de reſpect pour luy, que d’en uſer de cette ſorte : quoy que ce n’euſt pas eſté moy qui euſt commencé noſtre querelle. Je pris donc le chemin de la Maiſon d’un de mes amis : ſans ſonger que ce chemin m’obligeoit de paſſer par l’endroit où Arbate m’avoit donné aſſignation : car ſi j’euſſe penſé, peut-eſtre n’y euſſay-je pas eſté, quelque haine que j’euſſe pour luy, tant mon amitié avoit eſté forte.

Or Seigneur, j’oubliois de vous dire qu’en deſarmant Megabiſe, mon eſpée s’eſtoit rompuë : ſi bien qu’à la fin du combat je n’avois pû luy rendre la ſienne : ne me ſemblant pas juſte que celuy qui avoit eu le bonheur de vaincre demeuraſt ſans armes. J’avois donc l’eſpée de Megabiſe, qui eſtoit aſſez remarquable par la garde, qu’elle avoit d’une façon
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fort particuliere : de ſorte que comme j’arrivay à l’endroit qu’Arbate m’avoit deſigné, & où il m’attendoit effectivement : il ne me vit pas pluſtost, qu’il reconnut l’eſpée de Megabiſe, & s’imagina que je venois de le tuer. Cette veuë ſuspendit pour un moment, toutes ſes autres penſées : quoy, dit-il en s’avançant vers moy, je ne voy donc pas ſeulement, celuy qui doit poſſeder Ameſtris, mais je voy encore le meurtrier de mon Frere ? Voſtre Frere, luy dis-je en me reculant, n’eſt pas en l’eſtat que vous dittes : & s’il vous eſtoit auſſi aiſé de n’aimer plus Ameſtris, qu’il me le ſera de vous redonner Megabiſe, nous ſerions bien toſt amis. Cela ne peut-eſtre, me dit-il ; ceux de ma Maiſon n’ont accouſtumé de quitter leur eſpée qu’avec la vie : mais quoy qu’il en ſoit, adjouſta-t’il, il faut touſjours que vous vous battiez contre moy : Et quand cela ne ſeroit pas, j’ay aſſez d’autres ſujets de haïr la vie, & de deſirer voſtre mort. Arbate, luy dis-je alors, au nom des Dieux, ne me forcez pas à tuer un homme que j’ay tant aimé : donnez vous la patience de m’eſcouter un moment. Arbate s’arreſta à ces mots, & ne me preſſa plus tant : je commençay donc malgré ma haine & mon reſſentiment, de luy dire cent choſes touchantes, pour le ramener à la raiſon ſans le pouvoir faire. Quoy, luy dis-je, ne vous ſouvient il plus que j’eſtois voſtre Amy ? Ouy, me repliqua-t’il, mais je me ſouviens encore mieux, que vous eſtes mon Rival : & un Rival encore, qui doit eſpouser Ameſtris. Les Dieux me ſont teſmoins, luy dis-je, que ſi je vous la pouvois ceder je le ferois, malgré toutes vos trahiſons : il n’en eſt pas ainſi de moy, me reſpondit ce deſesperé ; car ſi je penſois que mon cœur fuſt capable de la ceder à quelqu’un, je paſſerois mon eſpée
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au travers, pour le punir d’un ſentiment ſi laſche, & ſi indigne d’Ameſtris. Mais, luy repliquay-je, quand je n’eſpouserois pas Ameſtris, peut-eſtre qu’Arbate n’en ſeroit pas plus heureux, & qu’un autre le ſeroit plus que luy : cét autre, me reſpondit-il, ſeroit alors pour Arbate, ce qu’Aglatidas luy eſt preſentement : c’eſt à dire l’homme du monde, de qui il peut le moins ſouffrir ny la veuë, ny la vie. Car, pourſuivit ce furieux, ſi je vous regarde comme mon Amy, j’ay de la confuſion de mes perfidies, ſans en avoir de repentir : ſi je vous regarde comme le vainqueur de mon Frere, il faut que je vange ſa honte & ſa deffaite : & ſi je vous regarde comme mon Rival, il faut que je vous haïſſe, & que je vous tuë ſi je le puis. Mais, luy dis-je, voulez vous que je me batte contre vous, avec l’eſpée de Megabiſe & que je vous bleſſe des armes de voſtre Frere ? Mon Frere, me reſpondit-il, eſt mon Rival auſſi auſſi bien que vous : & vous n’employerez contre moy, que les armes d’un de mes ennemis, quand vous vous ſervirez des ſiennes. Au nom de noſtre amitié paſſé luy dis-je, ne me forcez point à me battre : au nom de noſtre haine & de noſtre amour preſente, me repliqua-t’il, ne diſcourons pas davantage. A ces mots perdant patience, il s’eſlança ſur moy tout d’un coup : & je me vy alors forcé de ſonger à me deffendre. Je fus pourtant encore aſſez long temps ſans faire autre choſe que parer, aux coups qu’Arbate me portoit : & je le fis d’autant pluſtost, que je remarquay que la colere & la fureur luy avoient fait perdre le jugement. Il ne ſongeoit qu’à me porter : il s’abandonnoit à tous les momens : & ſi j’euſſe voulu, je luy aurois paſſé cent fois mon eſpée au travers du corps. Mais voyant la façon dont il ſe
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battoit, il me fit quelque pitié : & il ne ſeroit point mort, ſi luy meſme n’euſt cauſé ſa perte. Apres que noſtre combat eut duré quelque temps, il remarqua que je l’eſpargnois : & ce qui le devoit fleſchir fut ce qui l’irrita davantage. De ſorte que voulant paſſer ſur moy, il prit mal ſes meſures & s’eſlançant avec violence, il s’enferra de luy meſme, & mon eſpée luy entra dans le corps juſqu’à la garde. Je la retiray au meſme inſtant : mais en la retirant il ſembla que j’euſſe donné un paſſage plus libre à ſon ame ; car il expira un moment apres ſans pouvoir parler. Je vous advoüe, Seigneur, que je ne fus jamais guere plus affligé, que je me le trouvay alors : car enfin j’avois aimé cherement Arbate : de plus, je j’avois tué de l’eſpée de ſon Frere : & ce qui m’eſtoit le plus ſensible & le plus important, c’eſtoit que je voyois bien que cette mort reculeroit mon mariage, & me forceroit de ne paroiſtre point à la Cour durant quelque temps : Arbate eſtant d’une condition trop relevée, pour pouvoir faire que la choſe allaſt autrement. Cependant au meſme inſtant qu’Arbate avoit voulu paſſer ſur moy, il eſtoit venu du monde, qui avoit veû ſon action & la mienne, & qui en rendit teſmoignage en ſuitte quand il en fut beſoing : mais comme ma douleur eſtoit extréme, apres avoir prié ces gens de prendre ſoing du corps de mon infidelle & infortuné Amy ; je m’en allay chez un de mes parens, qui avoit une Maiſon aſſez proche de ce lieu-là. Je n’y fus pas pluſtost, que que j’envoyay vers mon Pere, vers Artambare, & vers Ameſtris, pour leur aprendre ce qui m’eſtoit arrivé : & je n’oubliay rien de tout ce que je creus devoir faire, en une occaſion ſi faſcheuse. Je
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ne m’arreſteray point à vous dire, les divers ſentimens, de toutes ces diverſes Perſonnes, puis que vous les pouvez aiſément concevoir : la mort d’Arbate fit un grand bruit dans la Cour : & le hazard qui avoit fait que j’avois combatu les deux Freres en un meſme jour ; & que j’avois tué Arbate de l’eſpée de Megabiſe, eſtoient des circonſtances qui agravoient bien la choſe en apparence, mais qui en effet ne me rendoient pas plus coupable. Toutefois Aſtiage ne laiſſa pas d’en paroiſtre fort irrité : & Megabiſe quoy que ſon Frere l’euſt trahi & fuſt ſon Rival, ne laiſſa pas auſſi de teſmoigner beaucoup de reſſentiment de ſa mort : & de cacher l’intereſt de ſon amour, ſous le pretexte de la vangeance de ſon frere. Artambare donc, & mon Pere avec luy, reſolurent que je me tiendrois caché pour quelque temps : que meſme je m’eſloignerois d’Ecbatane le plus que je pourrois, afin d’eſviter un nouveau combat contre Megabiſe : & que pendant mon abſence, ils travailleroient l’un & l’autre de toute leur force, pour taſcher d’accommoder les choſes. Ils n’eurent pas pluſtost pris cette reſolution, qu’ils me la firent sçavoir : mais encore que je l’euſſe preveuë, il eſt pourtant certain que je ne laiſſay pas d’en eſtre ſurpris ; & que la ſeule penſée de la felicité où j’eſtois un jour auparavant, & du malheur où je me voyois tombé, m’accabloit de telle ſorte ; que je n’avois pas meſme la liberté de raiſonner ſur mon infortune. Je fis pourtant ſupplier mon Pere, de me donner encore quelque temps, pour me reſoudre à ce faſcheux depart, & pour m’y pouvoir preparer : ce qu’il m’accorda ſans peine, parce qu’il sçavoit que j’eſtois en une Maiſon, où il y avoit ſeureté pour moy : & que d’ailleurs il n’ignoroit pas, qu’encore qu’Aſtiage fuſt
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irrité, il ne ſe pourteroit pas à la derniere violence, contre le Fils d’un homme qui l’avoit ſi long temps & bien ſervy. Je fus donc encore quelques jours en ce lieu là : pendant leſquels j’eſcrivis trois fois à Ameſtris, pour obtenir d’elle la permiſſion de luy aller dire adieu : mais quelques preſſantes que fuſſent mes prieres & mes raiſons, je penſe qu’elle ne ſeroit pas laiſſée perſuader, ſi je n’euſſe employé aupres d’elle, l’adreſſe d’une parente que j’ay, qui eſt fort de ſes Amies : & à laquelle j’eſcrivis auſſi pour cela.

Enfin Seigneur, j’obtins donc la liberté de me rendre un ſoir dans ces ſuperbes Jardins, qui ſont à cent pas d’Ecbatane du coſté du Midy : & de qui la vaſte eſtenduë, fait que l’on les peut pluſtost nommer un grand Parc que de grands Jardins. C’eſt en cét endroit, que ceux qui ne cherchent pas le tumulte ſe vont promener : eſtant certain qu’il y en a beaucoup moins que dans les Jardins du Palais du Roy, ou au bord de l’Oronte. Je ne sçay Seigneur, s’il vous ſouvient qu’en ce lieu là, il y a un grand Parterre ruſtique, dont les compartimens ne ſont que de gazon : au milieu duquel eſt une belle Fontaine, de qui le baſſin eſt ſemé d’un ſable argenté ; & de qui les bords ſont ornez d’une mouſſe verte, qui par ſon eſpaisseur & par ſa fraiſcheur, offre un lict fort agreable à ceux qui s’y veulent repoſer. Or Seigneur, ce grand Parterre eſt environné d’un Bois taillis fort eſpais : entrecoupé de petits ſentiers ondoyans qui y conduiſent : & qui par cent tours & retours, rendent l’abord de ce lieu-là, un peu long & difficile : auſſi eſt-il beaucoup moins frequenté que tous les autres, quoy que ce ne ſoit pas le moins agreable : mais comme les autres Parterres ſont plus proches
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des Portes par où l’on entre ; il n’y a preſque que les ſolitaires & les melancoliques, qui aillent reſver au bord de cette Fontaine. Ce fut donc en cét endroit, que la belle Ameſtris, perſuadée par ma Parente qui eſtoit ſon Amie, ſe reſolut de m’accorder la permiſſion de la voir : de vous dire, Seigneur, quelle fut la joye que je reçeus, à cette agreable nouvelle, il me ſeroit bien difficile. J’oubliay quaſi que je ne la reverrois que pour luy dire adieu : & ſans ſonger à ce qui devoit ſuivre cette entreveuë ; je penſay ſeulement que je reverrois Ameſtris par ſa permiſſion, en un lieu où je pourrois l’entretenir de mon amour : & où je pourrois peut-eſtre recevoir quelque leger teſmoignage, qu’elle ne luy deſplaisoit pas. Je me rendis donc dés la pointe du jour de peur d’eſtre aperçeu, dans ces beaux Jardins : & je paſſay tout le matin, & toute l’apreſdisnée, dans un petit Pavillon, qui eſt au bout d’une allée : où il ne loge que des Jardiniers, deſquels en leur donnant quelque choſe, l’on obtient tout ce que l’on veut. Cependant le Soleil n’eut pas ſi toſt commencé de s’abaiſſer, que je fus me mettre dans le Bois-taillis, qui environne le Parterre de gazon : regardant avec beaucoup de ſoin & d’impatience, ſi Ameſtris ne venoit point. Toutes les fois que le vent agitoit les feüilles, je croyois l’entendre venir : & mon imagination, me la repreſenta ſi vivement, que je creus la voir en plus d’un lieu où elle n’eſtoit pas. Enfin le Soleil s’eſtant couché, ce bel Aſtre m’aparut : & je vis ſortir Ameſtris du Bocage, ſuivie de ma Parente, & de trois ou quatre de ſes Femmes. Car encore que ce fuſt un ſecret que noſtre entreveuë, comme ce n’eſtoit pas un crime, cette ſage Fille avoit mieux aimé y venir avec pluſieurs perſonnes,
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que d’y venir peu accompagnée. Je ne la vis pas pluſtost que je fus vers elle : & luy donnant la main, je la menay aupres de la Fontaine : où l’on eſtoit aſſuré de n’eſtre entendu de perſonne, & de ne pouvoir eſtre ſurpris. D’abord je la remerciay de la bonté qu’elle avoit pour moy, avec toute la paſſion, & tout le reſpect qu’il me fut poſſible : mais comme les momens m’eſtoient precieux, elle ne fut pas pluſtost aſſise, que me mettant à genoux aupres d’elle, pendant que ma Parente & toutes ſes Femmes parloient de la beauté du lieu & de la ſaison à trois pas de nous ; Madame, luy dis-je, eſt-il permis au malheureux Aglatidas, de croire que vous avez bien sçeu qu’il auroit l’honneur de vous voir icy ? Et eſt-il bien vray, que ce ne ſoit pas un hazard, qui luy donne le plaiſir qu’il a de vous entretenir ? Ouy Aglatidas, me reſpondit elle, c’eſt de mon conſentement que je vous voy : & j’ay creû que mon Pere m’ayant commandé de vous honorer infiniment, je pouvois ſans crime aucun, vous donner ce teſmoignage de mon eſtime : & ſi je l’oſe dire, de mon amitié. Ha Madame, luy dis-je, ne me cachez point mon bonheur : & s’il eſt vray que je ſois aſſez heureux, pour vous avoir obligée à quelque legere connoiſſance de ma paſſion ; faites le moy connoiſtre, Madame, ſi vous voulez conſerver ma vie : & ne croyez pas que je ſois de l’humeur de ceux qui ſe flatent en toutes choſes ; & qui expliquent tout à leur advantage. Au contraire, je me connois ſi parfaitement, que je doute touſjours, que l’on me puiſſe eſtimer. C’eſt pourquoy Madame, il faut que vous ayez cette indulgence pour ma foibleſſe, de n’eſcouter pas tant aujourd’huy cette humeur ſevere,
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qui vous fait croire que l’amour eſt une choſe, qui ne peut-eſtre ſans crime dans un eſprit : & qui fait que ces cruelles paroles d’eſtime & d’amitié, trouvent touſjours leur place en tous vos diſcours : & que celles d’amour & de paſſion, ne s’y rencontrent jamais. Songez s’il vous plaiſt, luy dis-je, que je ſuis infortuné : & que je vay eſtre exilé du ſeul lieu de la Terre, où je puis trouver quelque repos. Penſez donc je vous en conjure, que j’ay beſoin de quelque conſolation, pendant une ſi cruelle abſence : & que ſi vous ne me donnez quelques marques particulieres de voſtre affection, je mourray de douleur & de deſespoir. Croyez vous Aglatidas, me dit elle, que ce ſoit avoir fait peu de choſe pour vous, que d’eſtre venuë dans ce Jardin, que de ſouffrir que vous me parliez en particulier ; & que d’endurer que vous m’entreteniez d’une paſſion, qui quelque legitime qu’elle puiſſe eſtre, ne laiſſe pas d’avoir quelque choſe de dangereux, quand elle eſt trop forte ; & qui apres tout, ne peut-eſtre ſoufferte par une fille, ſans faire beaucoup de violence à ſa modeſtie, ſi elle eſt effectivement raiſonnable ? Quoy Madame, luy dis-je, une paſſion qu’Artambare & Hermaniſte n’ont pas deſaproüvée, laiſſeroit quelque ſcrupule dans l’eſprit d’Ameſtris ; & Aglatidas qui n’a pas eu une ſeule penſée qui vous puiſſe offenſer, ſeroit criminel de vous parler de ſon amour ? Ha Madame, s’il eſt ainſi, je ſuis bien plus malheureux que je ne penſois. Non, me dit-elle, Aglatidas, je ne veux pas eſtre ſi ſevere : & je veux bien vous advoüer, pourſuivit-elle en baiſſant les yeux, que je vous eſtime aſſez, pour n’eſtre pas faſchée que vous m’aimiez : & pour ſouhaiter meſme, que cela ſoit eternellement. Mais je ne sçay Aglatidas, ſi
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quand il ſeroit vray que je vous aimerois autant, que vous voulez que je croye que vous m’aimez ; Je ne sçay, dis-je, s’il ſeroit dans l’ordre de vous le dire : & s’il ne vaut pas mieux vous laiſſer deviner mes ſentimens, que de vous les expliquer davantage. Car enfin Aglatidas, adjouſta-t’elle, l’abſence deſtruit bien ſouvent les affections les plus fortes : & s’il arrivoit que vous changeaſſiez, Ameſtris ne ſe conſoleroit jamais : ſi elle vous avoit advoüé, qu’elle ſe fuſt trouvée ſensible à voſtre amour. Ha Madame, luy dis-je, que cette conſideration ne vous empeſche point de me dire une parole ſi favorable : & sçachez que lors que je n’aimeray plus l’adorable Ameſtris, je ne ſeray plus au monde. Le temps & l’abſence, ſont deux puiſſans ennemis, reprit-elle ; Ouy contre les foibles, luy repliquay-je : mais Aglatidas n’eſt pas de ce nombre là : & vos beaux yeux ont trop puiſſamment attaché ſon cœur, pour qu’il ſe puiſſe jamais dégager. Mais vous Madame, pourſuivis-je, qui eſtes adorée de toute la Terre ; qui me reſpondra que quelqu’un de tant d’illuſtres Rivaux, n’occupera point en voſtre ame, une place que vous ne m’y avez pas donnée ? Car Madame, adjouſtay-je, apres ce que vous venez de dire, je voy bien que ce n’eſt qu’à Artambare, que je dois toute la bonté d’Ameſtris. Vous ne luy devez pas cette promenade, me dit elle en ſous-riant, puis que perſonne ne la sçait : hé bons Dieux Madame, luy dis-je en la regardant, que ne vous determinez vous ? & que ne dittes vous preciſément, que vous haïſſez Aglatidas, ou que vous l’aimez ? Le premier n’eſt pas veritable, me repliqua-t’elle, & l’autre ne ſeroit pas dans la bien-ſeance, quoy qu’il ne fuſt pas criminel. Permettez moy donc Madame,
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luy dis-je, d’expliquer toutes vos actions, & toutes vos paroles à mon advantage : de faire parler vos yeux favorablement pour moy : & meſme voſtre ſilence, puis que vous ne voulez pas parler. Je vous permets, me dit-elle alors en rougiſſant, de penſer tout ce qui pourra conſerver la vie d’Aglatidas, & me le ramener fidelle. C’eſt aſſez Madame, luy dis-je, c’eſt aſſez : & puis que vous deſirez que je ſois conſtant, il n’en faut pas davantage, pour me rendre le plus heureux de tous les hommes. Mais Madame, sçavez vous bien à quoy un ſi glorieux commandement vous engage ? & oſeray-je me perſuader qu’en m’ordonnant d’eſtre fidelle, vous m’avez aſſuré de l’eſtre ? Croyez Aglatidas, me dit-elle alors, qu’Ameſtris n’engage pas ſon cœur legerement : & que puis que j’ay creû vous pouvoir donner place dans le mien, rien ne vous en oſtera que la mort. Je vous laiſſe à penſer Seigneur, quel effet firent ces favorables paroles dans mon eſprit : je pris alors la main d’Ameſtris, & malgré elle la luy baiſant avec autant de reſpect que d’amour ; je la remerciay avec des termes ſi paſſionnez, que j’oſe croire que j’en attendris ſon cœur. Cependant comme je laiſſois Megabiſe, Otane, & cent autres aupres d’elle, que je sçavois qui en eſtoient amoureux : Madame, luy dis-je, j’ay une grace à vous demander, que je n’oſe preſque vous dire, & que je ne puis touteſfois vous taire. Elle me preſſa alors de m’expliquer : m’aſſurant que tout ce qui ne ſeroit point injuſte, ne me ſeroit pas refuſé. Ce que je voudrois, luy dis-je, Madame, ſi je le pouvois ſans perdre le reſpect que je vous dois ; ſeroit de vous prier d’eſtre la moins liberale que vous pourrez de vos regards, & à Megabiſe & à Otane, & à cent autres qui vous
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aiment & qui vous ſervent : & de ne ſouffrir pas que tous mes Rivaux ſoient heureux, pendant que l’infortune Aglatidas endurera des ſuplices, qui ne ſont pas imaginables. Je sçay bien Madame, adjouſtay-je, que je ne ſuis pas trop raiſonnable, de parler de cette ſorte : mais l’Amour n’eſt pas accouſtumé de reconnoiſtre la raiſon, & de s’enfermer dans les bornes qu’elle preſcrit. Je ne puis pas, me reſpondit-elle, vous promettre de ne voir point ceux que vous nommez vos Rivaux : mais je puis bien vous aſſurer, que je ne les regarderay pas favorablement. Ce n’eſt pas encore aſſez, Madame, luy repliquay-je, pour ſatisfaire ma bizarre jalouſie : & ſi vous voulez m’obliger vous me ferez l’honneur de me promettre, de les regarder le moins qu’il vous ſera poſſible. Car Madame, pourſuivis-je, quelques irritez que puiſſent eſtre vos yeux, ils ſont touſjours beaux : & leur eſclat a quelque choſe de ſi divin & de ſi merveilleux ; qu’il vaut beaucoup mieux les voir en colere, que de ne les voir point du tout. Ainſi Madame, ayez compaſſion de ma foibleſſe : & ne me refuſez pas la conſolation de pouvoir eſperer que mes ennemis ne profiteront point de mon abſence : & que je ne ſeray pas ſeul privé de la ſatisfaction de vous voir. Je veux bien Aglatidas, me dit elle, vous mettre en repos de ce coſté là : & vous aſſeurer que je chercheray la ſolitude avec ſoing, tant que je ne pourray pas joüir de voſtre preſence, & de voſtre converſation. Mais en vous accordant ce que vous deſirez, je vous diray toutefois, que je ne m’y engage qu’autant que la bien-ſeance me le permettra : ne me ſemblant pas juſte de vous promettre davantage. C’eſt peut-eſtre trop peu, Madame, luy dis-je,
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pour ſatisfaire mon amour : mais c’eſt ſans doute aſſez, pour une perſonne qui doit donner des Loix à tout le monde, & qui n’en doit recevoir, que de ſa propre volonté : & c’eſt meſme trop, ſi l’on conſidere le peu que je vaux, & voſtre rare merite.

Je ſerois trop long, Seigneur, ſi je vous rediſois tout ce que nous diſmes dans cette triſte, & pourtant agreable conference : mais enfin, comme il eſtoit deſja aſſez tard, Ameſtris s’en voulut aller : & je me ſeparay d’elle avec autant de deſplaisir que de ſatisfaction. Plus elle m’avoit dit de choſes obligeantes, plus je me trouvois malheureux en l’abandonnant : & j’euſſe preſque bien voulu, qu’elle m’euſt eſté moins favorable, afin d’eſtre moins affligé. Je n’eſtois pourtant pas long temps, dans un ſentiment ſi intereſſé : & j’aimois de telle ſorte la cauſe de ma douleur, que ma douleur meſme m’en devenoit precieuſe, & preſque agreable. Auſſi la conſervay-je avec un ſoing que je ne vous puis exprimer : & depuis le fatal moment, où je quittay Ameſtris, juſques à celuy où je parle ; je ne l’ay preſque point abandonnée. Comme j’avois ſuivy Ameſtris des yeux, le plus long temps qu’il m’avoit eſté poſſible ; & que je m’eſtois ſeparé d’elle en ſoupirant, & ſans luy pouvoir dire adieu : je m’en retournay auſſi au lieu de ma demeure, ſans ſonger ny au chemin que je tenois, ny à nulle autre choſe, qu’à mon affliction : & l’image d’Ameſtris, malgré l’eſpaisseur des tenebres, ne laiſſa pas de m’apparoiſtre avec tous ſes charmes & tout ſon eſclat. Deux jours apres cette entreveuë, je partis pour m’en aller dans la Province des Ariſantins, où Artambare me fit trouver retraite chez un de ſes Amis, qui eſtoit Gouverneur d’une aſſez bonne Place. Je
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ne vous dis point quelle fut ma melancolie & mon chagrin, pendant ce voyage & pendant mon exil : eſtant aſſez aiſé de comprendre, qu’une amour auſſi violente, que celle qui regnoit dans mon cœur ; & une ame auſſi paſſionnée que la mienne ; ne me laiſſerent guere en repos. Auſſi toſt apres mon départ, j’apris encore une nouvelle, qui augmenta beaucoup ma douleur : qui fut qu’Hermaniſte ayant eſté priſe d’une fievre continuë, en eſtoit morte le ſeptiesme jour : & qu’Artambare qui l’aimoit avec une tendreſſe inconcevable, en eſtoit tombé malade. Le malheur ne s’arreſta pas encore là : car quelques jours apres, je sçeu que le Mary avoit ſuivy au Tombeau, celle qu’il avoit tant aimée au monde : & qu’Ameſtris par les ordres du Roy, avoit eſté remiſe ſous la conduite d’un de ſes parens, qui eſtoit allié de Megabiſe, & qui n’eſtoit point du tout de mes amis. Je vous laiſſe à penſer, Seigneur, en quel eſtat me mirent ſes funeſtes nouvelles : j’avois effectivement beaucoup d’obligation à Artambare & à Hermaniſte : de plus, je partageois encore l’affliction d’Ameſtris : & je voyois outre cela, qu’elle alloit en des mains ennemies, qui ne me permettroient pas de la voir facilement : & qu’enfin je n’avois rien à eſperer, qu’en la fidelité d’Ameſtris : que je n’avois pas, ce me ſembloit, aſſez bien meritée, pour m’y devoir aſſurer. Ce n’eſt pas que je ne sçeuſſe que mon Pere deſiroit touſjours noſtre Mariage : mais il y avoit pourtant lieu de craindre, que s’il voyoit que le Roy changeaſſt de ſentimens en faveur de Megabiſe qui avoit fait ſa paix, apres mon troiſiesme combat : il ne changeaſt auſſi bien que luy, & ne s’accommodaſt au temps, pour obtenir plus facilement ma grace. Je vivois
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donc avec un chagrin, qui ſe peut plus aiſément concevoir qu’exprimer : & Ameſtris de ſon coſté menoit auſſi une vie qui avoit beaucoup d’amertume.

Je luy eſcrivois regulierement toutes les ſemaines, par un homme que je luy envoyois exprés : & elle avoit la bonté de me reſpondre : mais avec tant d’eſprit & tant de ſagesse ; que je puis dire que ſes lettres ne me donnoient pas moins d’admiration que d’amour. Comme elle avoit eſté extraordinairement touché de la perte d’Artambare & d’Hermaniſte, elle m’en eſcrivit en des termes, capables d’inſpirer la douleur dans l’ame la plus gaye, & la plus eſloignée de toute melancolie : & comme naturellement elle a de la tendreſſe pour tout ce qu’elle doit aimer ; elle paroiſſoit ſi fort dans les Lettres qu’elle m’envoyoit ; que je ſouhaittois preſque d’eſtre à la place d’Hermaniſte & d’Artambare, pour recevoir des marques auſſi ſensibles, de l’amitié d’Ameſtris. Helas, diſois-je, que cette Perſonne sçait bien aimer ce qu’elle veut aimer ! & que je ſerois heureux, ſi ſon affection eſtoit un bien, que je puſſe poſſeder en repos & en liberté ! Mais durant que je paſſois les jours & les nuits à ſoupirer & à me pleindre, ſans autre conſolation que celle des Lettres d’Ameſtris ; mes affaires ſe reculoient, pluſtost que de s’avancer : parce que Megabiſe s’eſtant mis aſſez bien dans l’eſprit du Roy, empeſchoit qu’elles ne fiſſent. De ſorte que mon Pere me mandoit touſjours, que je ne m’aprochaſſe pas d’Ecbatane, & que je me donnaſſe patience. Ameſtris qui craignoit auſſi que je ne me hazardaſſe pour l’amour d’elle : & que je ne m’expoſasse encore à un nouveau combat contre Megabiſe, ou contre Otane, qui la ſervoit touſjours ; me prioit inſtamment, de ne precipiter
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pas mon retour. Ainſi je me voyois attaché malgré moy au lieu de mon ſuplice : & contraint de demeurer dans la plus cruelle incertitude, où un homme qui aime ſe ſoit jamais trouvé. Je sçavois que Megabiſe avoit touſjours eſté un peu mieux avec Ameſtris, que tous mes autres Rivaux : que pendant un aſſez long temps, elle nous avoit traitez également : & qu’enfin Megabiſe eſtoit bien fait : avoit du cœur : de l’eſprit ; & de la condition. De plus, je sçavois encore qu’il eſtoit devenu beaucoup plus riche par la mort d’Arbate, & qu’il eſtoit en faveur aupres du Roy : de ſorte que comme je faiſois des armes de toutes choſes, pour me perſecuter ; je ne manquay pas de m’accuſer moy meſme, du malheur que je craignois : m’imaginant que ſi je n’euſſe point tué Arbate, je n’euſſe pas tant deû craindre que Megabiſe euſt eſpousé Ameſtris, parce qu’il n’euſt pas eſté ſi riche, ny peut-eſtre tant en faveur. Je vivois donc de cette ſorte, c’eſt à dire le plus malheureux des hommes : me perſuadant touſjours, que ce que je ſouhaitois n’arriveroit jamais : & que ce que je craignois pouvoit arriver à tous les momens. Je ne voulois pas ſeulement eſperer, qu’Ameſtris fuſt ſincere & fidelle : & je m’imaginois quelques fois, que ſes Lettres me déguiſoient ſes ſentimens : & qu’elle ne me teſmoignoit quelque affection que pour me tromper. Cependant cette aimable Perſonne (comme je l’ay sçeu depuis) m’avoit gardé une fidelité inviolable : car non ſeulement elle m’avoit conſervé ſon amitié ; mais elle avoit agi avec tous ſes Amants, d’une façon ſi ſevere & ſi rigoureuſe ; que ſi elle euſt pû inſpirer de mediocres paſſions, ſa cruauté les auroit infailliblement tous gueris.
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Mais comme ſa beauté n’a jamais fait naiſtre que de violentes amours ; ils ne laiſſoient pas de s’opiniaſtrer dans leur deſſein, & de la perſecuter ſans ceſſe. Neantmoins comme le deüil qu’elle portoit effectivement au cœur, auſſi bien qu’à l’habillement, luy fourniſſoit un pretexte ſpecieux, de retraite & de melancolie ; elle s’en ſervit au delà des bornes que la plus exacte bien-ſeance demande, en de pareilles occaſions : & elle devint tellement ſolitaire & retirée, que ce n’eſtoit pas ſans peine, que ceux qui l’aimoient la pouvoient voir. Les premiers mois de ſon deüil & de ſon affliction eſtant paſſez, elle ne changea point de forme de vivre : car elle refuſa tous les divertiſſemens qu’on luy offrit : de la ſeule converſation de Menaſte (c’eſt ainſi que s’appelle cette parente que j’ay, & qui eſt tant de ſes Amies) eſtoit ſans doute toute ſa conſolation & tout ſon plaiſir. Elles alloient ſouvent enſemble, ſe promener dans ce meſme Jardin, où je l’avois veuë la derniere fois : & tout ce que l’Amour peut inſpirer à une perſonne vertueuſe ; il eſt certain qu’il l’inſpira en ma faveur, à l’adorable Ameſtris. Mais helas, je n’en eſtois pas plus heureux ! & je voyois les choſes d’une façon bien differente de ce qu’elles eſtoient. Ce n’eſt pas qu’il n’y euſt quelques moments, où je m’imaginois qu’Ameſtris m’eſtoit fidelle, & que j’en eſtois effectivement aimé : mais Dieux ! cette imagination, toute douce qu’elle eſtoit, ne me rendoit pas moins impatient : & j’eſtois encore beaucoup plus preſſé du deſir d’aller à Ecbatane, pour y voir Ameſtris conſtante, que pour y trouver Ameſtris infidelle.

Enfin je fus tellement emporté de mon amour, & de ma jalouſie tout enſemble : que je me reſolus de m’en aller ſecrettement à Ecbatane, chez ce meſme Jardinier
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où j’avois demeuré un jour : lors que j’avois pris congé d’Ameſtris, & que j’avois trouvé tout diſposé, à recevoir des preſens : & à me rendre un pareil office ſi j’en avois beſoin. Je partis donc, avec un de mes gens ſeulement : & faiſant le plus de diligence qu’il me fut poſſible, j’arrivay proche d’Ecbatane, ſans que le bruit de mon départ peuſt eſtre parvenu juſques à mon Pere, ny juſques à Ameſtris : parce que j’avois obligé celuy qui m’avoit donné retraite, à ne l’eſcrire point à la Cour. Je voulus arriver de nuit, afin de n’eſtre pas reconnu : & ayant envoyé mon Eſcuyer s’aſſurer du logement que je m’eſtois deſtiné ; je fus en ſuitte dans le Jardin : reſolu de m’envoyer informer ſecrettement, de ce que faiſoit Ameſtris, auparavant que de la voir, apres que celuy qui me ſervoit, auroit mené mes chevaux à un Vilage proche de là. Je paſſay toute la nuit à me promener au meſme lieu où je l’avois veuë la derniere fois : & repaſſant dans ma memoire, toutes les favorables paroles que j’avois entenduës de ſa belle bouche ; j’eſtois dans une ſatisfaction, que je ne vous puis exprimer. Je ne sçay par quel charme ſecret, ce beau lieu appaiſa tous les troubles de mon ame : mais il eſt certain que depuis que j’y fus, je n’eus plus ny jalouſie, ny chagrin : & que je n’eus plus d’autre inquietude, que celle que me cauſoit l’impatience que j’avois de revoir Ameſtris. Bien eſt-il vray qu’elle fut ſi grande, que comme je l’ay deſja dit, je paſſay toute la nuit à me promener : m’eſtant impoſſible de concevoir que je puſſe dormir. Or comme je ne pouvois faire sçavoir à Ameſtris que j’eſtois arrivé que par ma parente, il falut attendre qu’il fuſt jour : mais j’eus le malheur d’apprendre lors que j’y envoyay, qu’elle eſtoit
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aux champs, & qu’elle n’en reviendroit que le lendemain. Neantmoins je jugeay qu’il valoit mieux ſe donner patience, que de m’expoſer à déplaire à Ameſtris, en luy donnant de mes nouvelles par une autre voye, que par celle où elle avoit accouſtumé d’en recevoir. Je ne vous dis point Seigneur, quelles furent mes inquietudes, tant que cette journée dura, dans ce Pavillon du Jardinier où je m’eſtois retiré, de peur d’eſtre veû de quelqu’un : Mais je vous diray qu’auſſi toſt que le Soleil s’abaiſſa, & que je creus me pouvoir promener ſans danger dans les petites routes du Bois taillis, qui environne ce grand Parterre de gazon, au milieu duquel eſt une Fontaine, comme je vous l’ay déja dit, je m’y en allay ; afin de pouvoir du moins jouïr de la veuë des meſmes lieux, où j’avois veû la derniere fois ce que j’aimois. Je repaſſois des yeux tous les endroits où Ameſtris avoit eſté : & principalement le lieu où je l’avois veuë aſſise. Ce fut en cette meſme place, diſois-je, que l’incomparable Ameſtris m’aſſura d’eſtre conſtante, lorſqu’elle me pria de l’eſtre : & où elle me permit de penſer tout ce qui pourroit conſerver Aglatidas, & le luy r’amener fidelle. Le voicy, (pourſuivois-je en moy meſme, & comme ſi je l’euſſe veuë) le voicy adorable Ameſtris, cét Aglatidas, tel que vous l’avez deſiré : c’eſt à dire, le plus amoureux, & le plus paſſionné de tous vos Amants. Mais aimable Ameſtris, adjouſtois-je encore, vous retrouveray-je ce que vous eſtiez lors que je vous quittay ? & puis-je eſperer de n’avoir rien à combattre que cette ſevere vertu, qui vous oblige à me refuſer les choſes les plus innocentes ? Comme je m’entretenois de cette ſorte, tout d’un coup j’entrevis à travers les
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branches des Arbres, de l’autre coſté du Parterre, une perſonne qui me ſembla eſtre Ameſtris, ſuivie de trois autres Femmes : je la regarday avec attention ; je l’obſervay avec ſoing ; & me confirmay abſolument dans ma creance. Je vy alors qu’elle prit le chemin de la Fontaine : & qu’apres avoir regardé de tous les coſtez, comme pour voir ſi elle ne ſeroit point interrompuë en ſa ſolitude ; elle ſe mit au bord de cette belle Source : preciſément au meſme endroit où j’avois eſté à genoux aupres d’elle, lors que je luy avoit dit adieu. Elle s’appuya la teſte de la main gauche, à demy couchée ſur la mouſſe verte qui bordoit la Fontaine : & laiſſant aller négligeamment ſon bras droit le long de ſa robe, elle ſembloit regarder dans l’eau, comme une perſonne qui reſve profondément : au moins à ce que j’en pouvois juger par ſon action : car elle n’avoit pas le viſage de mon coſté. Mais, ô Dieux, quel effet fit cette veüe dans mon ame ! mon cœur en fut eſmû ; mon eſprit en fut troublé ; & je ne fus pas maiſtre de ma raiſon. Je voulois avancer vers Ameſtris ſans le pouvoir faire : & je ne sçay quel bizarre ſentiment que je ne puis exprimer, fit que je voulus joüir quelques moments ſans eſtre veû, de ce bonheur que le hazard m’avoit envoyé, tant au delà de mon eſperance. Enfin, Seigneur, la joye s’empara ſi abſolument de mon ame, que je n’en avois jamais guere ſenty davantage. Car non ſeulement je voyois Ameſtris en lieu où j’eſperois luy parler bientoſt ; mais je la voyois en un endroit, qui me faiſoit croire qu’elle penſoit à moy : & qu’elle n’y eſtoit venuë, que pour ſe mieux ſouvenir de noſtre derniere converſation. Ha trop heureux Aglatidas ! me dis-je à moy meſme,
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à quoy t’amuſes-tu, & que ne vas tu rendre grace à ta fidelle Ameſtris ? A ces mots, pliant avec violence les branches qui s’oppoſoient à mon paſſage, je voulus ſortir du Bois, pour m’aller jetter à ſes pieds ; & interrompre le ſouvenir qu’elle avoit d’Aglatidas, par Aglatidas luy meſme. Mais comme j’eſtois preſque entierement hors de ce Bois, & que je n’avois plus qu’un pas à faire, pour eſtre dans le Parterre ; je vy paroiſte un perſonne de l’autre coſté, qui me ſembla avoir l’air d’un homme de condition. Je me retiray donc alors, avec autant de precipitation que je m’eſtois avancé : & comme l’Amour eſt ingenieux, à perſecuter ceux qui le reconnoiſſent pour Maiſtre : je paſſay de la joye à l’inquietude en un moment. Lequel eſt ce de mes Rivaux, diſois-je, qui va peut-eſtre interrompre les penſées que la divine Ameſtris, a de ſon cher Aglatidas ? ha s’il eſt vray, pourſuivois-je, que je ſois dans ſon cœur, que je porte peu d’envie à celuy qui va ſe mettre à ſes pieds, pour l’entretenir de ſa paſſion ! Mais qui sçait, reprenois-je tout d’un coup, ſi Ameſtris n’attend point cét heureux Rival en cét endroit ; & ſi elle ne prophane point par ſon infidelité, des lieux que je penſois eſtre conſacrez par des teſmoignages de ſon affection ? Sans doute (diſois-je encore tout tranſporté, & tout hors de moy, voyant qu’il avançoit touſjours vers elle) cette inconſtante perſonne l’attend : car ſi cela n’eſtoit pas, il ne ſe haſteroit point comme il fait ; & il s’aprocheroit avec moins d’empreſſement, ſi le cas fortuit avoit fait cette rencontre. Mais, ô Dieux, quel redoublement de douleur fut le mien ! lors que le connus diſtinctement, que celuy que je voyois, eſtoit non ſeulement un de mes Rivaux, mais le plus redoutable
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de tous, puis qu’en effet c’eſtoit Megabiſe. Il fut tel, Seigneur, que je n’y puis encore ſonger, ſans une émotion extraordinaire.

Cependant, comme du lieu où j’eſtois caché, je ne pouvois voir le viſage d’Ameſtris, & que je n’oſois changer de place, de peur de faire quelque bruit qui me fiſt deſcouvrir ; je ne pouvois preciſément connoiſtre, ſi elle le voyoit venir ou non. Neantmoins comme la jalouſie change tous les objets, je ne laiſſay pas de m’imaginer, qu’elle le voyoit effectivement venir : & que par conſequent, puis qu’elle ne s’en alloit point, il faloit croire qu’elle l’attendoit : & qu’ils eſtoient meſme en grande familiarité enſemble, puis qu’elle luy faiſoit la grace de ne ſe lever pas pour le ſalüer, & de ne luy faire point de ceremonie. Je ne sçay, Seigneur, ſi je pourray bien vous exprimer ce que je ſentis, en ces funeſtes moments : mais je sçay bien que l’Amour n’a jamais rien inventé de ſi cruel, pour tourmenter ceux qu’il veut punir, que ce que je ſouffris en cette occaſion. Enfin, Seigneur, pour vous le faire connoiſtre, je n’ay qu’à vous dire que quelque joye que m’euſt donné un inſtant auparavant, la veüe d’une ſi belle & ſi chere perſonne ; je ne laiſſay pas de deſirer paſſionnément de la perdre. Je ſouhaittay qu’elle ſe levaſt, & qu’elle s’oſtast de ce lieu-là en diligence : mais, diſois-je, ſi elle s’en va, je ne la verray plus : mais, reprenois-je, ſi elle demeure, je la verray peut-eſtre favoriſer mon Rival. Mais ſi elle ſe leve, adjouſtois-je, il la ſuivra, & je ne verray point de quelle façon il ſera traité : Mais ſi elle ne s’en va pas reprenois-je encore, ne ſera-ce pas une preuve aſſurée, que Megabiſe eſt bien avec elle ? Va-t’en donc adorable Ameſtris, diſois-je alors en joignant les mains, &
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n’attends pas davantage, le plus grand de mes ennemis. Mais helas, cette illuſtre Perſonne, n’avoit garde de s’en aller ! car comme je ne l’ay que trop sçeu depuis pour mon repos, elle eſtoit ſi fort occuppée, du ſouvenir d’Aglatidas, & de la longueur de ſon abſence ; qu’elle ne vit Megabiſe, que lors qu’il fut ſi proche d’elle, qu’il n’y avoit pas moyen de l’éviter. Elle ne l’eut pas plus toſt aperçeu, qu’elle ſe leva, contre la creance que j’en avois eüe : & comme je l’ay sçeu depuis, luy demanda avec aſſez de ſeverité, pourquoy il la venoit troubler dans ſa ſolitude ? Mais, ô Dieux ! comme je ne voyois pas le viſage d’Ameſtris, ſa fidelité pour moy, & ſa rigueur pour Megabiſe, ne m’en rendoient pas plus heureux. Je fus cent fois tenté de ſortir du Bois, & d’aller interrompre leur converſation, que je ne pouvois entendre : je penſay meſme aller attaquer Megabiſe devant Ameſtris : toutefois voyant qu’il n’avoit point d’eſpée, & que je n’en avois qu’une, je changeay de deſſein, & je differay ma vangeance. Joint auſſi, que j’avois un ſi grand reſpect pour Ameſtris, malgré mon deſespoir & ma jalouſie ; & malgré meſme tout ce que je croyois voir ; que je penſe que je n’euſſe pas oſé en manquer jamais pour elle, quand Megabiſe euſt eu ſon eſpée comme j’avois la mienne : & que je n’euſſe pas eu l’audace de luy donner cette frayeur : ny l’inconſideration de l’expoſer aux mauvais diſcours du monde, apres une avanture de cette ſorte. Je demeuray donc immobile ſpectateur, d’une converſation aſſez longue : car comme je l’ay apris depuis aſſez exactement, apres qu’elle eut teſmoigné à Megabiſe, qu’elle ne trouvoit pas bon qu’il l’euſt interrompuë, elle voulut s’en aller : mais il ſe mit à la
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conjurer tres-preſſamment, de l’eſcouter pour la derniere fois : luy proteſtant, que ſi apres luy avoir accordé la permiſſion de l’entretenir, elle continuoit de luy deffendre d’eſperer rien de ſon affection, il ne l’en importuneroit jamais, & meſme ne la verroit plus. Ameſtris croyant avoir trouvé une occaſion favorable de ſe delivrer de la perſecution qu’elle recevoit de Megabiſe, luy dit enfin qu’il pouvoit parler pourveû que ce fuſt en effet pour la derniere fois : & pourveu qu’il fuſt abſolument reſolu de ſuivre ſes ordres, quels qu’ils puſſent eſtre. Megabiſe bien aiſe dans ſon deſespoir, d’avoir obtenu la permiſſion d’eſtre eſcouté, fit une profonde reverence pour remercier Ameſtris, de la grace qu’elle luy faiſoit : Mais helas, Seigneur, que ce remerciment fit une profonde bleſſure en mon cœur ! & que je m’imaginay peu, la verité de la choſe ! La Fontaine où ils eſtoient, eſt au milieu du Parterre ; le Parterre eſt extrémement large ; le Bois qui l’environne eſt également eſloigné par tout de ce milieu où je les voyois, puis que le Parterre eſt rond : j’eſtois trop loing pour les entendre ; je ne pouvois m’approcher ſans eſtre veû ; je ne voyois point le viſage d’Ameſtris ; je voyois Megabiſe en l’action d’un homme qui remercie d’une faveur : & par toutes ces choſes, je ne pus rien concevoir qui ne me deſesperast : ny rien faire que ſouffrir une gehenne ſecrette, la plus inſupportable qui fut jamais.

Cependant Megabiſe pour ne perdre pas des momens ſi precieux, & d’ou dépendoit tout le repos ou tout le malheur de ſa vie ; commença de luy parler à peu prés en ces termes, comme je l’ay sçeu depuis. Vous sçavez Madame, luy dit-il, que la paſſion que j’ay pour vous, à touſjours eſté ſi reſpectueuse,
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qu’elle n’a preſque oſé paroiſtre à vos yeux, que lors que le deſespoir m’ayant oſté la raiſon, m’a forcé de la faire eſclater. Ouy Madame, j’ay ſouffert ; j’ay enduré ſans me plaindre ; juſques à tant que la nouvelle du bonheur dont Aglatidas eſtoit preſt de joüir, m’ait forcé de luy diſputer une gloire, où je penſois avoir autant de droit que luy. Car enfin Madame, nos conditions ſont égales : je vous ay aimée dés le premier moment que je vous ay veuë : je vous ay ſervie avec une aſſiduité ſans pareille, & une fidelité ſans exemple. Et tout cela Madame, ſans recevoir une parole favorable de vous ny ſeulement un ſimple regard, qui euſt quelque legere ombre de douceur pour moy. Je vous ay trouvée civile, il eſt vray, tant qu’il ne s’eſt agi que de choſes indifferentes : mais dés lors que ma paſſion a éclaté, ha Madame, ces yeux, ces beaux yeux que j’adore, ne m’ont plus regardé qu’en colere. Vous avez eſvité ma rencontre, comme celle d’un ennemy : Et pour dire tout en peu de paroles, je croy que vous m’avez haï. Cependant Madame, je n’ay pas laiſſé de vous adorer : vous, dis-je, qui m’avez oſté le repos ; qui avez troublé toute la tranquilité de ma vie ; qui m’avez fait perdre un Frere, que j’avois beaucoup aimé, qui luy aviez oſté la raiſon & la vertu ; qui me l’aviez fait haïr ; qui m’en aviez fait haïr ; & qui enfin m’avez preferé celuy qui l’a tué de ma propre eſpée. Cependant, Madame, je vous aime encore, & je vous aimeray eternellement : neantmoins comme il me reſte quelque rayon de bons ſens, malgré le trouble de mon eſprit : je voudrois aujourd’huy vous conjurer, de m’apprendre ſans déguiſement, la cauſe de voſtre averſion pour moy, afin de regler mes ſentimens. Car
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encore que je sçache bien que voſtre mariage avoit eſté reſolu avec Aglatidas ; comme je sçay qu’Artambare l’aimoit, je ne sçay pas ſi ce fut par ſon choix, ou par le voſtre. Dites moy donc Madame, je vous en conjure, ſi voſtre inſensibilité pour mon amour, eſt un effet de voſtre affection pour Aglatidas, ou d’une antipathie naturelle pour Megabiſe. Parlez donc Madame, afin que je sçache de quelle ſorte je dois agir, & ne craignez rien de mon deſespoir. Au contraire, je vous promets de reconnoiſtre voſtre ſincerité, par un redoublement de reſpect, quand meſme vous prononceriez l’arreſt de ma mort. Je pouvois Madame, adjouſta-t’il, ſans m’amuſer à deſcouvrir vos veritables ſentimens, me ſervir d’autres moyens, & prendre d’autres voyes pour faire reüſſir mes deſſeins : Vous sçavez que je ne ſuis pas mal aupres du Roy : que vous eſtes preſentement chez un de mes Amis & de mes Alliez, qui pouvoit me ſervir de plus d’une façon : & qu’enfin ſoit par la ruſe, ou par l’authorité d’Aſtiage, je pouvois prendre des voyes plus violentes & plus infaillibles. Mais Madame, je n’en ſuis point capable : & le cœur d’Ameſtris eſt une choſe que l’on ne peut recevoir agreablement que par elle meſme. Ainſi Madame, c’eſt à vous à m’apprendre avec ingenuité le ſecret de voſtre ame : car ſi elle n’eſt pas engagée, je m’eſtimeray tres-heureux, & ne deſespereray pas de ma fortune : Mais ſi elle l’eſt Madame, il eſt juſte que je ſois ſeul malheureux : & que je ne vous perſecute pas touſjours : ou en voſtre perſonne, ou en celle de ce bien-heureux Rival que vous aurez choiſi. Parlez donc, Madame (luy diſoit-il, avec une action ſuppliante & paſſionnée) & ne refuſez pas du moins cette grace, au malheureux Megabiſe.
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A ces mots il s’arreſta : & il attendit la reſponse d’Ameſtris avec une impatience, que je pouvois aiſément diſcerner. Mais helas, la mienne eſtoit bien encore plus cruelle ! Et quand je penſois que peut-eſtre ce qu’Ameſtris alloit reſpondre, ſeroit favorable à Megabiſe ; il s’en faloit peu que je ne me reſolusse à ſortir du lieu où j’eſtois, pour interrompre leur converſation. Neantmoins comme c’eſt le propre de la jalouſie, de ſe nourrir de poiſon ; de chercher ce qui l’entretien ; & de fuir ce qui la peut détruire ; je demeuray à ma place : & je taſchay de connoiſtre ſur le viſage de Megabiſe, ſi la reſponse d’Ameſtris luy ſeroit favorable : car comme je l’ay deſja dit, je ne voyois pas le ſien. Cette ſage Fille donc, comme je l’ay sçeu depuis, eſtant touchée de quelque compaſſion pour Megabiſe, ſe reſolut d’eſſayer de le guerir, en luy apprenant ſes veritables ſentimens. Mais admirez Seigneur, les bizarres effets de l’amour ! Ameſtris dit plus de choſes à mon advantage à Megabiſe, qu’elle ne m’en avoit dit en toute ſa vie : & pendant qu’elle les diſoit, je luy diſois preſque des injures dans mon cœur : prenant toutes ſes actions pour des teſmoignages de ſa nouvelle paſſion : & toutes ſes paroles que je ne pouvois entendre du lieu où j’eſtois, pour des infidelitez. Apres donc qu’elle eut reſvé un moment, à ce qu’elle luy devoit reſpondre ; je ne sçay luy dit elle, ſi ce que vous me dites, ſont vos veritables ſentimens : mais je sçay bien, que je vous déguiſeray point les miens. Sçachez donc Megabiſe, que je vous ay eſtimé autant que vous meritez de l’eſtre : & que j’ay eu meſme de l’amitié pour vous, tant que j’ay creu que vous n’aviez que de la civilité pour moy. Mais dés lors que vous m’avez
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donné des marques d’une paſſion violente ; j’ay creû que je ne devois pas vous tromper, par des eſperances mal fondées. Car enfin comme je m’eſtois reſoluë d’obeïr aveuglément à mon Pere, je ne voulois point que mon eſprit ſe determinaſt à rien. Quoy, luy dit alors Megabiſe en l’interrompant, ſi Artambare vous euſt commandé de recevoir mes ſervices, vous y auriez conſenty ? N’en doutez nullement, luy reſpondit elle : Mais adjouſta-t’il, n’avez vous eu que cette obeïſſance aveugle pour Aglatidas, & voſtre choix n’avoit il point precedé celuy d’Artambare ? Il ne l’avoit ſans doute pas precedé, repliqua cette aimable Perſonne ; mais Megabiſe, il l’a depuis ſi puiſſamment confirmé, que rien ne me sçauroit faire changer. Ne penſez donc pas, adjouſta-t’elle, qu’advoüant que je ne haï point Aglatidas, ce ſoit vous donner un nouveau ſujet d’eſperer, que puis que mon cœur eſt ſensible pour luy, il pourroit le devenir pour vous ; Non Megabiſe, ne vous y trompez point : j’aime Aglatidas, & parce que mon Pere me l’a commandé meſme en mourant ; & parce que mon inclination n’y a pas reſisté ; & parce que ma raiſon meſme m’a parlé en ſa faveur. Mais outre cela, il faut encore vous advoüer quelque choſe de plus : & vous dire pour vous guerir, quoy que je ne puiſſe vous le dire qu’en rougiſſant ; que je l’aime, & l’aimeray enternellement : quand meſme il n’y auroit autre raiſon à dire, ſinon que je l’ay aimé. L’amour, pourſuivit elle, eſt ſans doute une paſſion, que s’il eſtoit poſſible, il ne faudroit jamais avoir : Mais apres tout, quand elle eſt innocente comme la mienne, & quand on l’a reçeuë ; il faut du moins la rendre illuſtre, par une conſtance inviolable. Le commandement de mon
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Pere a rendu la naiſſance de cette paſſion ſans crime : c’eſt pourquoy il ne faut pas que je ſonge jamais à la rendre criminelle, par une infidelité. Ne croyez donc point Megabiſe, qu’il y ait rien d’offençant pour vous, en l’affection que j’ay pour Aglatidas : je ne l’ay pas choiſi, on me l’a donné : mais l’ayant accepté comme j’ay fait, il faut le conſerver juſques à la mort : & me conſerver à luy tant que je vivray. Toutefois pour vous teſmoigner que je fais pour vous tout ce que je puis ; reglez vos ſentimens ſi vous pouvez : contentez vous de mon eſtime & de mon amitié : & ſoyez aſſuré, de poſſeder l’une & l’autre auſſi long temps que je joüiray de la vie. Ameſtris ayant ceſſé de parler, le malheureux Megabiſe qui avoit un reſpect inconcevable pour elle ; au lieu de s’emporter en des pleintes & en des reproches, la remercia de ſa franchiſe, & de ſa ſincerité : & luy teſmoigna meſme les larmes aux yeux, qu’il luy eſtoit obligé, de la part qu’elle luy offroit en ſon eſtime & en ſon amitié. Mais comme il avoit un peu changé de place ; & que je ne le voyois plus que par le coſté ; je ne pouvois pas voir la melancolie qu’il avoit ſur le viſage : & je voyois ſeulement, qu’il faiſoit quelque action, comme pour remercier : ce qui comme vous pouvez juger, ne m’affligeoit pas avec mediocrité. Cependant Megabiſe apres avoir un peu deploré ſon malheur ; & admiré luy meſme le changement qui eſtoit arrivé en luy : & la moderation dont il ſe trouvoit capable : dit à Ameſtris, qu’il n’oſoit pas luy promettre de changer ſes ſentimens : mais du moins, luy dit-il, Madame, je vous promets de les cacher ſi bien, que vous ne vous en aperceurez jamais. Je ne veux pas meſme, adjouſta-t’il en ſoupirant,
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que vous partagiez voſtre cœur : non Madame, ne pouvant avoir de place en voſtre affection, de la façon dont je l’ay ſouhaité ; ne m’en donnez ny en voſtre eſtime, ny en voſtre amitié. Confondez toutes ces choſes, en faveur du trop heureux Aglatidas : & n’accordez rien au malheureux Megabiſe, qu’une ſeule grace qu’il a deſſein de vous demander. Apres cela Madame, il vous tiendra ſa parole : il ne vous parlera plus : il ne vous verra meſme plus : & peut-eſtre encore ne vivra-t’il plus. Quoy qu’il en ſoit Madame, pourſuivit-il les larmes aux yeux, ne me refuſez pas : & ſouffrez du moins, que dans l’exil que je premedite, je puiſſe dire, que vous ne m’avez pas tout refuſé. Aſſurez vous, luy dit alors Ameſtris, que tout ce qui n’offenſera ny mon devoir, ny Aglatidas, ne vous ſera point dénié. Dittes donc ſeulement Madame, adjouſta-t’il, que ſi le deſesperé Megabiſe euſt eſté heureux, il euſt pû eſtre aimé de la divine Ameſtris : & qu’eſtant infortuné, elle à du moins quelque legere compaſſion de ſon infortune. Je vous ay deſja dit le premier, luy reſpondit elle : & pour le ſecond, comme je ne ſuis ny aveugle, ny ſtupide, je voy les choſes comme elles ſont, & comme je les dois voir : & pour dire plus, je les ſens comme je les dois ſentir. Mais n’en demandez pas davantage : & vous ſouvenez de vos promeſſes. Je mourray ſi je m’en ſouviens Madame, luy reſpondit-il : mais je ne les oublieray pourtant jamais. A ces mots il ſe jetta à genoux pour luy rendre grace, & pour luy dire un dernier adieu : & ſans qu’elle euſt le temps de s’y oppoſer, ny de faire aucune action qui peuſt teſmoigner qu’elle ne l’agreoit pas, il luy baiſa deux fois la main.

O Dieux, Seigneur, que devins-je ! lors que je vy ce que je
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vous raconte maintenant : ce fut à cét inſtant que l’amour & la jalouſie ſe virent contraintes de ceder à une autre paſſion, qui fut la haine : ou pour mieux dire encore, la haine, l’amour, la jalouſie, la colere, la fureur, & la rage, ſe meſlerent toutes à la fois dans mon eſprit : & voulant regner toutes enſemble dans mon ame ; elles y mirent un deſordre ſi grand, que je n’eus plus de reſpect pour Ameſtris. Je commençay donc d’avancer afin de ſortir du lieu où j’eſtois caché : pour luy aller faire mille reproches ; & peut-eſtre quelque choſe de pire à Megabiſe : quand tout d’un coup, je vy paroiſtre le Roy, ſuivi de toute la Cour, qui contre ſa couſtume venoit ſe promener en ce lieu là. Les Gardes ne commencerent pas pluſtost de paroiſtre, qu’Ameſtris ſe ſepara de Megabiſe, qui de ſon coſté s’en alla pleindre ſon infortune, en quelque lieu plus ſolitaire, que celuy là ne l’eſtoit alors. Mais ils ne vinrent ny l’un ny l’autre vers le lieu où j’eſtois : & je demeuray ſeul ſans pouvoir ny me pleindre, ny me vanger. Je m’enfonçay donc dans l’eſpaisseur du Bois : mais tellement tourmenté, par toutes les paſſions qui me poſſedoient ; que je ne pouvois attacher mon eſprit à nul objet. Je n’avois pas pluſtost commencé de ſonger à l’infidelité d’Ameſtris, que je penſois au bonheur de Megabiſe : je ne ſongeois pas pluſtost auſſi, à me pleindre de ma Maiſtresse, que je faiſois le deſſein de me vanger de mon Rival : & mon ame eſtoit ſi cruellement agitée ; que je n’eſtois pas un moment d’accord avec moy meſme. Cependant comme le Roy eſtoit arrivé fort tard, ſa promenade ne fut pas longue : & la nuit tombant tout d’un coup, je demeuray ſeul dans ce Jardin. Je me ſouviens que la Lune eſclairoit ce ſoir là aſſez
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foiblement, parce qu’elle eſtoit vers la fin de ſon cours : & cette ſombre lumiere, rendant le lieu où j’eſtois, plus conforme à mon humeur, apres avoir envoyé mon Eſcuyer reprendre mes chevaux, j’y paſſay la nuit ſans m’aſſoir, & ſans m’arreſter que fort peu de temps en chaque endroit, excepté ſur le bord de la Fontaine. L’on euſt dit que je cherchois ma Maiſtresse & mon Rival, par tous les coings du Bois & du Parterre, quoy que je sçeuſſe bien qu’ils n’y eſtoient plus n’y l’un ny l’autre : Mais lors que je fus arrivé au meſme lieu où je les avois veux enſemble ; C’eſt icy, m’écriay-je, où j’ay veû l’infidelle Ameſtris, accorder une grace à mon Rival, où je n’aurois jamais oſé prentendre. Et ce fut en ce meſme lieu, adjouſta-je, où je reçeus une faveur, que je ne penſois pas que jamais nul autre que moy peuſt obtenir. Ouy Ameſtris, pouſuivis-je, j’avois creû que voſtre vertu eſtoit ſi ſevere, que ſans le ſecours d’Artambare, je n’euſſe pû trouver de place en voſtre cœur : mais à ce que je voy, Megabiſe n’a eu beſoin de perſonne, pour y regner ſouverainement. Voſtre inclination l’en à rendu Maiſtre : & voſtre inconſtance en a chaſſe le malheureux Aglatidas. Mais cruelle Perſonne, adjouſtay-je, faloit-il choiſir le meſme lieu qui avoit eſté le teſmoin de la ſeule preuve d’amour que vous m’ayez donnée, pour favoriſer Megabiſe ? & comment avez vous pû me trahir au meſme endroit où vous m’aviez promis d’eſtre fidelle ? eſt-il poſſible qu’en parlant à Megabiſe, vous ne vous ſoyez point ſouvenuë d’Aglatidas ? le murmure de cette Fontaine, ne vous a-t’il point fait ſouvenir, que vous me viſtes meſler mes pleurs avec ſes eaux lors que je vous quittay ? Cette mouſſe verte ſur laquelle vous eſtiez aſſise,
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ne vous a-t’elle point remis en la memoire, que je l’arroſay de mes larmes ? Et enfin, cruelle & infidelle Perſonne, avez vous perdu le ſouvenir, que vous retiraſtes cruellement, d’entre mes mains, cette belle main que je baiſay malgré vous, & que Megabiſe n’a pas baiſée malgré vous ? Pourquoy donc injuſte & ingratte Ameſtris, cette meſme main a-t’elle eſté ſi liberale à mon Rival, apres m’avoir eſté ſi avare ? Ne vous ſouvient-il plus, adjouſtois-je, que vous me permiſtes de penſer, tout ce qui pourroit conſerver Aglatidas, & vous le ramener fidelle ? ne vouliez vous donc le conſerver que pour le perdre ? & ne ſouhaitiez vous qu’il fuſt conſtant, qu’afin qu’il ſentist mieux voſtre infidelité ? Si vous vouliez que je fuſſe malheureux, ne ſuffisoit-il pas de paroiſtre inſensible ? & ne vous euſt-il pas eſté plus glorieux, de me maltraiter que de me trahir ? Vous n’euſſiez eſté que cruelle, & peut-eſtre un peu injuſte : mais de la façon dont vous en avez uſé, vous eſtes perfide, laſche, & inhumaine. Mais helas, diſois-je encore, ſeroit-il bien poſſible, que dans le temps meſme où j’entretenois Ameſtris, elle ne m’aimaſt point du tout ? Eſt-ce qu’elle m’a touſjours trompé, où eſt-ce qu’elle m’a changé ? enfin dois-je regarder Ameſtris comme une Perſonne fourbe & inſensible, qui ſe plaiſt aux malheurs d’autruy ? ou comme une Perſonne foible, inconſtante, & paſſionnée pour la nouveauté, qui aime ce qu’elle voit ; qui oublie ce qu’elle ne voit plus ; & qui donne ſon cœur à quiconque le luy demande ? Mais helas, reprenois-je, ce cœur, cét illuſtre cœur, m’avoit tant couſté à aquerir ! Combien de larmes reſpanduës ; combien de ſoupirs inutiles ; & combien de peines ſouffertes auparavant que de recevoir la moindre marque
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de bien-veillance ? Que puis-je donc penſer de vous infidelle Ameſtris ? m’avez vous quelquefois aimé, ou m’avez vous touſjours haï ? ha non non (reprenoit-je tout d’un coup) vous m’aimiez lors que je vous quittay ; je vy voſtre cœur eſmeu ; j’apperçeus malgré vous dans vos yeux, quelques larmes de tendreſſe, que voſtre modeſtie vouloit retenir ; vous me cachaſtes meſme une partie de vos ſentimens ; vous euſtes de la douleur, lors que je vous abandonnay ; & vous m’aimaſtes enfin, trop aimable Ameſtris. Mais malheureux que je ſuis, vous ne m’aimez plus, ſans que je puiſſe comprendre pourquoy. Je sçay bien, adjouſtois-je, que l’abſence eſt une dangereuſe choſe ; mais helas, j’eſtois abſent, je l’eſtois pour l’amour de vous ! De plus, vous m’avez toujours eſcrit, comme ſi vous euſſiez eſté fidelle : & cependant vous eſtes la plus infidelle perſonne qui ſera jamais. Ha trop heureux Megabiſe, m’écriois je alors, ne penſe pas joüir en repos de ton bonheur : il faut que je me vange du tort que tu m’as fait : c’eſt toy qui par quelque artifice as fait changer le cœur d’Ameſtris, & qui as ſeduit ſa bonté. Il faut ſans doute, il faut que tu ſois la ſeule cauſe de ſon crime & de mon malheur : ayons donc ce reſpect pour Ameſtris, de ne luy dire rien ; de ne vous pleindre pas meſme de ſon injuſtice ; & de n’attaquer que celuy ſeul qui l’a renduë coupable. Mais Dieux, adjouſtois-je encore, Ameſtris a de l’eſprit & du jugement ; Ameſtris n’eſt pas aiſée à tromper ; & Arbate tout fin qu’il eſtoit, n’en avoit pû venir à bout. Non non, ne nous flattons point, reprenois-je, le cœur d’Ameſtris eſt d’intelligence avec Megabiſe : elle eſt plus coupable que luy : & il ne poſſede ſon affection,
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que parce qu’elle a voulu la luy donner. Si je voulois Seigneur, vous dire tout ce que je dis, ou tout ce que je penſay en cette occaſion, je n’aurois pas finy mon recit à la fin de la nuit ; & j’abuſerois trop de voſtre patience & de voſtre bonté. Je vous diray donc ſeulement, que je fis cent fois deſſein de quitter Ameſtris ; de l’oublier, & de la mépriſer : & cent fois auſſi je m’en repentis. & me reſolus de l’aimer eternellement malgré ſon crime. Il n’y avoit qu’une ſeule reſolution conſtante dans mon eſprit, qui eſtoit celle de tuer Megabiſe, dés que je le trouverois : & il y avoit des momens, où je ne sçavois ſi je devois aimer ou haïr Ameſtris : mais où je sçavois touſjours bien que je devois perdre mon Rival.

Le jour ne fut donc pas pluſtost venu, & mes chevaux ne furent pas pluſtost arrivez à la porte de ce Jardin, que j’envoyay mon Eſcuyer, sçavoir ſi Megabiſe eſtoit chez luy, pour luy donner de mes nouvelles : mais pour mon malheur, il eſtoit party pour aller aux champs : ſans que ſes gens puſſent dire, quelle route il avoit priſe. Cette faſcheuse rencontre augmenta de beaucoup mon deſplaisir : & la penſée que l’entreveuë d’Ameſtris & de Megabiſe ne s’eſtoit faite en ce lieu là que pour ſe dire adieu ; redoubla encore mon deſespoir. J’envoyay en ſuite pour voir ſi Menaſte n’eſtoit point revenuë de la Campagne, afin de me pouvoir pleindre à elle, de l’infidelité de ſon Amie : nais je sçeu qu’elle y eſtoit tombée malade, & qu’elle n’en reviendroit pas ſi toſt. Me voila donc le plus deſesperé de tous les hommes : j’avois veû des choſes qui ne me permettoient pas de douter de l’infidelité d’Ameſtris : je l’avois retrouvée plus belle, que je ne l’avois jamais veuë : du moins mon imagination me l’avoit
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figurée telle : je voyois mon Rival abſent, & la confidente de ma paſſion eſloignée : ſi bien que je ne pouvois ny me pleindre ny me vanger. En ce déplorable eſtat, ne sçachant quelle reſolution prendre, je demeuray encore deux jours caché dans un Vilage qui eſt aſſez prés de la Ville, pour taſcher de deſcouvrir où eſtoit allé Megabiſe : mais quoy que je puſſe faire, je n’en pus rien aprendre avec certitude. L’on me dit ſeulement, qu’il avoit pris le meſme chemin que l’on a accouſtumé de prendre, pour aller dans la Province des Ariſantins, qui eſtoit le lieu de ma retraite : neantmoins comme ce chemin eſt croiſé par pluſieurs autres, je ne devois pas faire un grand fondement là deſſus. Toutefois je ne laiſſay pas de m’imaginer, que pour poſſeder Ameſtris plus en repos, Megabiſe s’eſtoit peut-eſtre reſolu de m’aller chercher, pour ſe rebattre contre moy. Cette penſée eut à peine fait quelque legere impreſſion dans mon eſprit, que je montray à cheval, & que je m’en retournay : m’informant exactement par les chemins de ce que je cherchois. Je creus quelques fois l’avoir trouvé : peu de temps apres je connus que je m’eſtois trompé : & j’arrivay enfin au lieu d’où j’eſtois party, ſans avoir eu de veritables nouvelles de Megabiſe.

A mon retour, je trouvay une Lettre d’Ameſtris, que l’on avoit reçeuë durant mon abſence : qui m’affligea autant, que raiſonnablement elle me devoit plaire, ſi je n’euſſe pas eu l’eſprit preoccupé. Mais comme elle n’eſtoit pas extrémement longue, & qu’elle ne ſervit pas à la reſolution que je pris en ſuitte ; il faut que je vous la die : car ſi je ne me trompe elle eſtoit telle.

{{Centré|AMESTRIS
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A AGLATIDAS}}

Puis que vous avez quelque curioſité de sçavoir ce que je fais, & quels ſont mes divertiſſemens : sçachez que je ſuis le tumulte de la Cour, autant que la bien-ſeance me le peut permettre : qu’il n’y à icy qu’une ſeule perſonne, de qui je puiſſe ſouffrir la converſation ſans chagrin : & que meſme je fais autant que je le puis, que cette converſation ſoit en un lieu retiré & ſolitaire. Vous pouvez donc bien juger, que je ne choiſis pas les Jardins du Palais pour me promener : & que la Fontaine du Parterre de gazon, eſt le lieu de plus ordinaire, où j’entretiens la ſeule Perſonne qui preſentement me peut plaire à Ecbatane : & où je m’entretiens moy meſme. Je ne vous dis point Aglatidas, tout ce que je penſe dans mes reſveries : car peut-eſtre eſt-il bon pour voſtre repos que vous l’ignoriez : & peut-eſtre auſſi eſt-il advantageux à Ameſtris, que vous ne le deviniez pas.
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Admirez Seigneur, je vous ſupplie la bizarrerie de mon advanture : ſi j’euſſe reçeu cette Lettre auparavant que d’avoir veû ce que mes yeux penſoient m’avoir monſtré, j’en euſſe eſté ravy de joye : car enfin j’euſſe bien entendu que cette Solitude de laquelle Ameſtris parloit, n’eſtoit aimée que pour l’amour d’Aglatidas. J’euſſe bien compris encore, que cette ſeule perſonne qu’elle pouvoit ſouffrir, eſtoit m’a Parente, avec laquelle elle pouvoit parler de moy. Je n’euſſe pas ignoré non plus, qu’elle n’alloit à la Fontaine du Parterre de gazon, que pour s’y ſouvenir de la derniere fois que je l’y avois veuë ; & j’euſſe bien entendu ſans doute, que la fin de ſa Lettre eſtoit infiniment tendre & obligeante : puis qu’en me diſant qu’il eſtoit bon pour mon repos que je ne sçeuſſe pas ſes reſveries ; j’euſſe bien compris qu’elle vouloit dire, que la connoiſſance de ſa douleur augmenteroit la mienne : & j’euſſe enfin bien entendu, qu’une perſonne auſſi retenuë qu’elle eſt, ne pouvoit exprimer la tendreſſe de ſon affection, plus fortement ny plus galamment, qu’en me diſant à la fin de ſa Lettre, que peut-eſtre eſtoit-il auſſi avantageux pour elle, que je ne devinaſſe pas ſes penſées.

Cependant Seigneur, cette Lettre fit un effet bien different dans mon eſprit : & l’expliquant d’un ſens tout oppoſé, à celuy qu’elle avoit effectivement ; je trouvois quelque choſe de ſi inhumain, de voir qu’en me trahiſſant, Ameſtris ſe fuſt donné la peine de m’eſcrire d’une maniere, où il y avoit un ſens caché ; que je ne doutay preſque point, que pour obliger Megabiſe, elle ne luy euſt monſtré ce qu’elle m’avoit eſcrit. Ouy, ouy, infidelle Ameſtris (diſois-je en reliſant cette Lettre, & en la repaſſant preſque parole pour parole) j’ay eu quelque curioſité de sçavoir, ce que vous faiſiez, & quels eſtoient vos divertiſſemens : & j’
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ay connu enfin que vous ne mentez pas, lors que vous m’eſcrivez, que vous fuyez le tumulte de la Cour ; qu’il n’y a qu’une ſeule Perſonne de qui vous puiſſiez ſouffrir la converſation ſans chagrin : & que meſme vous faites touſjours tout ce qui vous eſt poſſible, pour faire que cette converſation ſoit en un lieu ſolitaire & retiré. Vous me dites, cruelle Ameſtris, que je puis bien juger, que vous ne cherchez pas les Jardins du Palais pour vous promener : mais infidelle que vous eſtes, je ne pouvois pas juger, que vous n’alliez à la Fontaine du Parterre de gazon, que pour y entretenir Megabiſe. Cependant j’ay veû de mes prepres yeux, que la ſeule Perſonne qui preſentement vous peut plaire à Ecbatane, eſt le trop heureux Megabiſe. Vous dittes encore, que vous vous entretenez vous meſme : ha je ne l’ay que trop veû cruelle Ameſtris ! & pleuſt aux Dieux toutefois, que je n’euſſe veû que cela. vous avez raiſon, adjouſtois-je, de dire, qu’il ſeroit bon pour mon repos, que j’ignoraſſe vos reſveries : & plus de raiſon encore, d’advoüer qu’il ne ſeroit pas advantageux à Ameſtris que je les devinaſſe. Mais comment, injuſte Perſonne, pouvez vous connoiſtre que vous avez tort ſans vous en repentir ? & toutefois vous avez peut-eſtre eſcrit cette Lettre, avant la cruelle converſation, que je vous ay veû avoir avec Megabiſe. En effet, je ne me trompois pas alors en mes conjectures : car ayant regardé de quel jour elle eſtoit dattée ; & me reſſouvenant preciſément, de celuy où j’avois veû Ameſtris avec Megabiſe ; je trouvay qu’elle eſtoit eſcrit d’un jour auparavant : ce qui me mit en une colere ſi grande ; que je fis reſolution de faire tout ce qui me ſeroit poſſible, pour me guerir d’une paſſion ſi mal reconnuë. Vous pouvez juger que je ne la pris pas ſans peine, cette cruelle reſolution ; & qu’il falut me
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combattre plus d’une fois. Je fis pourtant deſſein, d’attendre meſme que la Fortune me fiſt rencontrer Megabiſe pour me vanger, ſans l’aller chercher par toute la Terre, comme j’en n’avois eu l’intention : & de taſcher de ſurmonter dans mon cœur, les ſentimens que l’Amour y avoit inſpirez. Je ne voulus pas meſme reſpondre à Ameſtris : ny chercher quelque conſolation à luy reprocher ſon crime. Au contraire, j’ordonnay encore à celuy qui avoit accouſtumé de recevoir ſes Lettres, de les luy renvoyer ſans me les faire voir, & ſans les ouvrir. Si vous aviez aimé Seigneur, je n’aurois que faire de vous exagerer tout ce que je ſouffris en cette rencontre : & vous connoiſtriez facilement, qu’il n’eſt rien de plus difficile, que de vouloir arracher de ſon cœur, une violente paſſion. J’avois beau ne vouloir plus ſonger à Ameſtris ; j’y ſongeois eternellement : & c’eſtoit en vain que je faiſois effort pour la mépriſer ; puis que malgré moy je ſentois que je l’eſtimois touſjours, plus que tout le reſte de la Terre. Je cherchois le monde & la converſation pour m’en deſtacher : Mais je m’y ennuyois ſi cruellement, que la ſolitude m’eſtoit encore moins inſuportable. J’appellay les Livres à mon ſecours : mais je n’y rencontray que de bons conſeils inutiles. Je m’amuſay en ſuitte à la Chaſſe : mais je ne trouvay pas que la laſſitude du corps, ſoulageast les peines de l’eſprit. Enfin je me reſolus d’attendre du temps, ce que je ne trouvois point ailleurs : mais Dieux, que ce remede fut long & mal aſſuré ! & que ma gueriſon fut penible & mal affermie !

Cependant l’innocente Ameſtris ne recevant plus de mes nouvelles ; & voyant qu’on luy renvoyoit toutes ſes Lettres, ne m’en eſcrivit plus : & en fut en une
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peine incroyable. D’abord elle s’imagina que j’eſtois mort : mais ma Parente sçeuſt bien toſt chez mon Pere que cela n’eſtoit pas. Elles chercherent alors en vain, la cauſe de mon ſilence, ſans la pouvoir rencontrer : & l’innocence d’Ameſtris eſtoit une cauſe aſſez forte, pour l’empeſcher de la deviner. Elle craignit toutefois un peu, que Megabiſe ne m’euſt fait faire quelque mauvais conte d’elle : mais apres y avoir bien penſé, elle ne trouvoit pas que quand il euſt eſté aſſez laſche pour le faire, j’euſſe deû eſtre aſſez foible pour le croire, puis qu’il eſtoit mon Ennemy & mon Rival. Joint qu’il n’y avoit point d’apparence qu’il l’euſt fait : car outre qu’il eſtoit trop homme d’honneur pour concevoir une fourbe de cette nature ; il n’eſtoit pas demeuré en lieu pour pouvoir joüir de l’effet de ſon artifice : puis que l’on avoit sçeu enfin, que ſon deſespoir l’avoit porté à la guerre, qui eſtoit alors en Lydie. Que ne penſa donc point l’aimable Ameſtris ! Et dequoy n’accuſa t’elle point le malheureux Aglatidas ! elle creut qu’il eſtoit inconſtant : que quelque nouvelle paſſion l’avoit fait changer : & dans cette penſée, elle s’abandonna à la douleur ; ſe repentit de m’avoir aimé ; dit cent choſes contre moy & contre l’amour ; & fit tout ce qu’elle pût, pour m’oſter le cœur qu’elle m’avoit donné. Menaſte meſme qui m’aimoit beaucoup, & qui eſtoit revenuë de la Campagne, ne pouvoit pas m’excuſer : & la confirmoit encore, dans les ſentimens de colere où elle eſtoit. Enfin Seigneur, l’on peut dire que nous eſtions tous deux auſſi infortunez, que nous eſtions innocens. Cependant, celuy chez qui Ameſtris demeuroit, & qui vouloit favoriſer Megabiſe ; le voyant abſent, & sçachant le grand nombre de pretendans
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qu’il y avoit touſjours pour Ameſtris, luy propoſa d’aller faire un voyage à la Province des Ariſantins, où eſtoit la plus grande partie de ſon bien, pour y donner ordre à quelques affaires preſſantes : car Seigneur, l’on n’avoit point sçeu à la Cour, où je m’eſtois retiré : & cét homme ne sçavoit pas que j’y fuſſe. Ameſtris qui ne pouvoit ſouffrir la Cour qu’avec peine, & qui eſtoit bien aiſe de pouvoir cacher ſon chagrin, y conſentit facilement : & d’autant plus toſt, à ce que je sçeu depuis, qu’elle eſpera que venant à la meſme Province où j’eſtois, elle pourroit du moins apprendre la cauſe de mon changement, dont elle n’avoit pû rien sçavoir. Cependant comme l’abſence de Megabiſe avoit facilité mes affaires, mon Pere ayant enfin obtenu ma grace du Roy, m’ordonna de m’en retourner à Ecbatane, dans le meſme temps qu’Ameſtris en partoit. Je vous advoüe que je reçeus la nouvelle de la fin de mon exil avec douleur : & que j’euſſe bien voulu que mon banniſſement euſt duré plus long temps. Neantmoins je penſe, à dires les choſes comme elles ſont, que me voulant trahir moy meſme, je fis ſemblant de croire que mon cœur eſtoit aſſez bien guery, pour ne craindre plus que ſes bleſſures ſe puſſent r’ouvrir par la veuë d’Ameſtris. Je partis donc, & m’en retournay à Ecbatane ſans la rencontrer : parce qu’elle avoit pris un chemin different de celuy que je tins. De vous dire Seigneur, quel trouble d’eſprit fut le mien, en approchant d’Ecbatane ; en y entrant ; & en paſſant devant la porte du Palais d’Artambare ; c’eſt ce que je ne sçaurois faire. Je craignois de rencontrer Ameſtris : & je la cherchois pourtant exactement des yeux, en paſſant dans toutes les ruës : je me perſuadois pour me
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tromper, que je ne voulois sçavoir le lieu où elle eſtoit, que pour ne la regarder pas : mais helas, que je me connoiſſois peu moy meſme, & que j’ignorois bien ce qui me devoit advenir ! Je ne fus pas pluſtost arrivé, que je fus à l’Apartement de mon Pere, qui me reçeut avec une joye incroyable : quoy qu’il euſt quelque ſentiment de douleur, de me trouver le viſage auſſi changé qu’il me le vit. Car Seigneur, il eſtoit en effet arrivé un changement ſi conſiderable en moy ; que je doutois quelquefois, ſi j’eſtois le meſme que j’avois eſté. Mon Pere eut la bonté de me dire en ſuitte, qu’ayant eu à ſoliciter une affaire où il alloit de ma vie, il n’avoit pû ſonger à preſſer celle de mon mariage : parce que ç’euſt eſté trop irriter Megabiſe, que de s’oppoſer tout à la fois, à ſon amour & à ſa vangeance. Seigneur, luy dis-je, tout ce que vous avez fait, à eſté bien fait : & le Mariage eſt une choſe que je crains preſentement, bien plus que je ne le deſire. Mon Pere voulut me faire expliquer cét enigme : mais je m’en excuſay, & me retiray à mon ancien Apartement, avec un chagrin eſtrange. Le lendemain au matin, mon Pere me mena chez le Roy, qui me reçeut aſſez bien : & qui acheva l’accommodement de la Famille de Megabiſe & de la noſtre : car pour luy, il n’eſtoit pas encore revenu à Ecbatane. Au ſortir du Palais je m’en retournay dans ma chambre, où je ne fus pas long temps ſeul : le bruit de mon retour n’ayant pas eſté pluſtost reſpandu dans Ecbatane, que la meilleure partie de mes Amis me vint viſiter. Et comme mon amour avoit eſté sçeuë de tout le monde ; apres les premiers complimens, Artabane Frere d’Harpage, que le Roy avoit autrefois employé pour faire perir le jeune Cyrus, & qui eſtoit
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fort de mes Amis ; me demanda ſi je n’avois point rencontré la belle Ameſtris par les chemins, en revenant à la Cour ? Je rougis au nom d’Ameſtris : & demanday à mon Amy, s’il eſtoit bien vray, qu’elle ne fuſt pas à Ecbatane ? Mais admirez Seigneur, tout ce que fait faire l’Amour ! je n’eus pas pluſtost eſté aſſuré qu’elle n’y eſtoit plus effectivement ; que j’en eus de la joye, & de la douleur tout enſemble : & mon eſprit fut ſi partagé en cette occaſion, qu’il ne pût jamais ſe determiner. Je penſe toutefois, que ſi j’euſſe bien examiné le fonds de mon cœur, je l’euſſe trouvé plus diſposé à deſirer qu’Ameſtris euſt eſté à Ecbatane, qu’à ſe reſjoüir de ce qu’elle en eſtoit éloignée. Ce n’eſt pas que je ne creuſſe eſtre fortement reſolu à ne luy donner plus jamais nulle marque d’amour, quand meſme j’en euſſe deû mourir : mais c’eſt qu’enfin, pour ne déguiſer pas les choſes, je l’aimois encore plus que je ne le croyois moy meſme : & que c’eſt le propre de l’amour, de faire deſirer la veuë de la perſonne aimée. Je me tins pourtant l’eſprit ſi ferme, pendant cette converſation, que je n’en parlay jamais le premier : je me ſurpris bien plus de cent fois, dans un ſecret deſir que quelqu’un m’en parlaſt mais je n’oſay pourtant en parler. Et puis, comme je n’avois point eu d’autres perſonnes confidentes de ma paſſion, qu’Arbate qui n’eſtoit plus ; & que Menaſte qui avoit ſuivy Ameſtris en ſon voyage, parce qu’elles s’aimoient cherement ; je ne pouvois pas me reſoudre d’aller aprendre mes malheurs, à ceux qui ne les sçavoient point. Neantmoins il falut changer de reſolution : & Artabane aporta un ſi grand ſoing à aquerir mon amitié ; & à s’informer du ſujet de cette profonde melancolie, qui paroiſſoit & ſur
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mon viſage, & en toutes mes actions ; qu’en fin preſſé par ſon affection, & par ma propre douleur, je luy apris la naiſſance de mon amour ; ſon progrés ; & ſa fin : car j’avois quelques fois la hardieſſe de parler, comme ſi je n’euſſe plus aimé.

Il me ſouvient meſme qu’un jour que nous eſtions ſeuls, parlant de quelque choſe qui eſtoit arrivé à la Cour, j’eus l’audace de dire à Artabane, pour luy deſigner preciſément, quand cela eſtoit advenu ; que c’eſtoit du temps que j’aimois Ameſtris. Mais Seigneur, en prononçant ces paroles je rougis : & Artabane s’eſcria en m’embraſſant, ha mon cher Aglatidas vous l’aimez encore ! voſtre viſage vous a trahi : & voſtre cœur à plus de ſincerité que vos paroles. Je ne sçay ſi je l’aime encore, luy reſpondis-je en ſoupirant ; mais je sçay bien que je ne la dois plus aimer ; & que meſme je ne la veux plus aimer. L’Amour, me reſpondit-il, n’eſt pas acouſtumé à demander le conſeil de noſtre raiſon, ny le conſentement de noſtre volonté pour nous aſſujettir : & la meſme violence qui le rend quelquefois Maiſtre de noſtre cœur malgré nous, l’y peut maintenir par la meſme voye. L’Amour, pourſuivit Artabane, n’eſt pas un Roy legitime, mais un Tyran : qui ne traite pas meſme plus doucement ceux qui ne ſe deffendent point, que ceux qui luy diſputent leur liberté : & qui regne enfin Souverainement, par tous les lieux où il veut regner. Quoy qu’il en puiſſe eſtre, luy dis-je, ſoit que j’aime Ameſtris, ou que je ne l’aime pas ; elle n’aura plus de moy, ny marques d’amour, ny marques de haine. Vous changerez bien toſt d’avis, me repliqua-t’il, & je n’auray pas beſoin de beaucoup de paroles, pour vous prouver que tous les momens de voſtre
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vie luy parlent d’amour : que tous vos diſcours, & toutes vos actions l’aſſurent, que vous luy eſtes touſjours fidelle : & qu’il n’eſt pas juſques à vos yeux, où voſtre paſſion ne ſoit vivement dépeinte. Car (pourſuivit-il, ſans me donner loiſir de luy reſpondre) d’où vient ce prodigieux changement, qui paroiſt en voſtre viſage, en voſtre eſprit, & en voſtre humeur ? Et que veulent dire autre choſe, cette profonde melancolie qui vous poſſede ſans ſujet ; cette ſolitude que vous preferez à tous vos Amis ; ces ſoupirs continuels ; cette indifference pour tout ce qu’il y a de beau à la Cour ; ſinon que vous aimez encore ? Je n’aime peut-eſtre plus Ameſtris, luy repliquay-je, mais je haï tout le reſte du Monde à la reſerve d’Artabane. Et pourquoy le haïſſez vous ? me reſpondit-il ; que vous ont fait tant d’honneſtes gens qui vous recherchent & qui vous eſtiment ? Que vous ont fait tant de belles & aimables perſonnes qui ſont à Ecbatane ? & que vous a fait enfin toute la Nature, pour faire que vous la haïſſiez ? Non non, adjouſta-t’il, Aglatidas, ne vous y trompez point : vous aimez encore Ameſtris : & vous l’aimez autant, que vous haïſſez tout le reſte de la Terre. Si vous n’aviez point d’amour pour elle, vous n’auriez point de haine pour les autres : & vous aimeriez ſans doute, ce que tous les honneſtes gens ont accouſtumé d’aimer. Si j’aimois Ameſtris, luy dis-je, je ſouhaiterois ſon retour, & je l’aprehende : Cette apprehenſion, me repliqua-t’il, n’eſt pas moins une marque d’amour, que le pourroient eſtre vos ſouhaits : car enfin Ameſtris ne peut vous eſtre redoutable que d’une façon : & vous ne la pouvez craindre ſans l’aimer. De plus, adjouſta-t’il, quelle cauſe pouvez vous trouver à voſtre melancolie ?
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Vous eſtes aimé de tout le monde ; vous avez un Pere qui vous accorde tout ce que vous deſirez ; vous eſtes d’une condition, qui n’en voit guere d’autre au deſſus d’elle ; Vous ne pouvez manquer d’eſtre extrémement riche ; vous avez de la jeuneſſe & de la ſanté ; vous avez de plus, me dit-il en me flattant, de l’adreſſe & de la bonne mine ; du courage & de la reputation ; qu’eſt-ce donc Aglatidas qui vous manque & qui cauſe voſtre melancolie ? Le ſouvenir de mes malheurs, luy repliquay-je : le ſouvenir des malheurs, me reſpondit-il, donne de la joye, quand il eſt vray qu’ils ſont effectivement paſſez : & vous feriez mieux de dire, que les voſtres durent encore. Mais de grace, adjouſta-t’il, que faudroit-il pour vous rendre heureux ? Il faudroit, luy dis-je, des choſes impoſſibles : il faudroit qu’Ameſtris n’euſt jamais eſté infidelle. De ſorte donc, me repliqua Artabane, que voſtre bonheur eſt inſeparablement attaché à Ameſtris ; & que ſans Ameſtris vous ne pouvez eſtre heureux ? Vous eſtes trop preſſant, luy dis-je, & je ne veux plus vous reſpondre. Dittes que vous ne le pouvez pas, me repartit-il, ſans advoüer en meſme temps, que vous eſtes le plus amoureux des hommes. Mais mon cher Aglatidas, pourſuivit Artabane, pourquoy cachez vous un mal ſi grand & ſi dangereux, & qui ne peut jamais eſtre guery qu’en le deſcouvrant ? Je le cache, luy dis-je en changeant de couleur, parce que je le crois incurable : & ſi je n’aimois infiniment Artabane, & qu’Artabane n’euſt pas eu une opiniaſtreté invincible ; je ne luy euſſe jamais advoüé comme je fay, qu’en deſpit de ma raiſon, & contre ma volonté, Ameſtris, l’infidelle Ameſtris, occupe encore toutes mes pénſées, & poſſede
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mon cœur malgré moy. Comme j’eus ceſſé de parler, Artabane m’embraſſant, & prenant la parole, maintenant, me dit-il, que vous m’avez advoüé voſtre mal, je veux taſcher de le guerir : je croy que vous le ſouhaitez, luy dis-je, mais il n’eſt pas fort aiſé d’en venir à bout : Car sçachez Artabane, que quand meſme Ameſtris ſe repentiroit de ſa perfidie, & qu’elle reviendroit à moy les larmes aux yeux ; je ne pourrois jamais eſtre parfaitement ſatisfait. Le ſouvenir du paſſé, me tiendroit en une continuelle inquietude de l’advenir : & je poſſederois un threſor, que je craindrois eternellement de perdre. Toutes les fois qu’elle me diroit quelque choſe d’obligeant, je m’imaginerois que ces meſmes paroles auroient eſté employées en faveur de mon Rival : & je ne pourrois tout au plus regarder le cœur d’Ameſtris, que comme un Autel prophané. Quoy, me dit alors Artabane, ſi Ameſtris avec tous ſes charmes & toute ſa beauté vous demandoit pardon de ſa foibleſſe & de ſon changement, vous le luy refuſeriez ? Ha cruel Amy, luy dis-je, quel plaiſir prenez vous à me perſecuter, au lieu de me guerir, & à me propoſer des choſes impoſſibles ? Mais ſi elles arrivoient, me dit il, comment en uſeriez vous ? Malgré cette jalouſie delicate, luy repliquay-je, qui certainement eſt dans mon eſprit, de la façon que je viens de le dire ; je ſens bien que je me jetterois aux pieds d’Ameſtris, pour luy rendre grace de ſon repentir ; pour l’aſſurer d’une paſſion eternelle ; & pour luy demander une fidelité plus exacte que celle qu’elle a euë. Mais helas, que je ſuis loing de me trouver en cét eſtat ! Voulez vous, me dit alors Artabane, croire mes conſeils ? Je veux faire, luy dis-je,
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tout ce qui me pourra ſoulager. Si cela eſt, me reſpondit-il, ne negligez pas ce que je m’en vay vous dire : & sçachez qu’en l’eſtat qu’eſt voſtre ame, j’ay trouvé un remede infaillible, ou pour vous oſter l’amour que vous avez pour Ameſtris ; ou pour faire qu’Ameſtris la ſatisface. Si j’eſcoute la raiſon, luy dis-je, j’aimeray mieux le premier que l’autre : & ſi j’eſcoute mon cœur, je prefereray le ſecond au premier. Sçachez donc, me dit alors Artabane, que comme l’amour eſt une paſſion ſi noble, qu’elle ne peut-eſtre recompenſée que par elle meſme : elle eſt auſſi ſi puiſſante, qu’elle ne peut-eſtre vaincuë que par ſes propres forces. Il faut aimer, pour ceſſer d’aimer : & la haine qui ſuccede à l’amour, n’eſt pour l’ordinaire qu’une amour déguiſée, ſous les apparences de la colere : & qui eſt plus redoutable & plus dangereuſe, que ſi elle paroiſſoit avec les marques qui luy ſont naturelles. Enfin Aglatidas, me dit-il, il faut ſe guerir d’une paſſion par une autre paſſion : & pour n’aimer plus Ameſtris, il faut aimer une autre beauté. Helas, luy repliquay-je alors, qu’il eſt aiſé à Artabane, de donner un ſemblable conſeil, & qu’il eſt difficile à Aglatidas de le ſuivre ! Mais, me reſpondit-il, le remede que je vous enſeigne, eſt pourtant le meilleur de tous : & n’eſt pas ſi impoſſible que vous le croyez. Veritablement, pourſuivit-il ; tant que vous demeurerez dans la ſolitude où vous vivez, il ne ſera pas aiſé que vous vous trouviez engagé dans une nouvelle amour : mais il faut voir celles qui en peuvent donner ; il faut s’expoſer au peril des flots, & ſe jetter meſme dans la mer, quand on veut ſe ſauver d’un naufrage : & il eſt des maux ſi dangereux, & des remedes ſi extraordinaires, qu’il faut ſe mettre en danger de
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mourir, un peu pluſtost, par la ſeule eſperance de pouvoir vivre plus long temps. Mais croyez vous, luy dis-je, que je puiſſe, je ne dis pas aimer une autre beauté, mais ſeulement la ſouffrir ? Vous le pourrez ſans doute ſi vous le voulez, me reſpondit-il, car enfin d’abord il ne faut avoir deſſein que de feindre d’aimer quelque belle Perſonne ; car peut-eſtre viendrez vous à l’aimer effectivement. Si cela arrive, vous vous moquerez de l’inconſtance d’Ameſtris : & ſi cela n’eſt pas, vous vous vangerez au moins, de l’outrage que vous avez reçeu d’elle. Peut-eſtre meſme, continua-t’il, que cette feinte ramenera voſtre Maiſtresse à la raiſon : & que ce que voſtre amour ne vous a pas donné, ſa jalouſie vous le donnera. Ce remede, luy dis-je, eſt bien dangereux & bien incertain, pour eſtre ſi difficile : car enfin vous dites que peut-eſtre j’aimeray ; que peut-eſtre je n’aimeray pas ; que peut-eſtre je me vangeray ; que peut-eſtre Ameſtris reviendra de ſon erreur ; en un mot, tout eſt fondé ſur un peut-eſtre : c’eſt à dire à peu prés ſur rien : & je voy pour concluſion, tant d’incertitude en ce remede, que je ne le trouve pas fort bon. En avez vous un autre ? me dit-il ; j’en ay plus infaillible, luy dis-je, qui eſt la mort : qui me delivrera ſans doute de toutes mes peines. C’eſt le dernier qu’il faut tenter, me reſpondit Artabane ; & il ne le faut au moins prendre que lors que l’on a eſſayé vainement tous les autres.

Enfin Seigneur, quoy qu’il me peuſt dire, je ne me rendis point de tout ce jour là : mais quelque temps apres, ayant sçeu qu’Ameſtris devoit revenir, il me perſecuta de telle ſorte, de vouloir ſuivre ſon conſeil ; que je m’y reſolus, quoy que ce ne fuſt pas ſans peine. Il y avoit alors à la Cour, une Fille nommée Anatiſe,
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qui avoit effectivement du merite & de la beauté : mais qui n’avoit pourtant pas fait grandes conqueſtes : & qui eſtoit ſans doute incomparablement moins belle qu’Ameſtris, quoy qu’elle le fuſt beaucoup. Le hazard voulut que le jour meſme qu’Artabane m’avoit fait conſentir d’eſſayer le remede qu’il m’avoit propoſé ; je la trouvay à la promenade des Jardins du Palais : où il y avoit long temps que je n’avois eſté, parce que je fuyois le monde autant qu’il m’eſtoit poſſible. Et comme je n’avois, & ne pouvois avoir d’inclination particuliere pour Perſonne ; & que meſme je n’avois pas la liberté de choiſir en une ſaison où tout ce qui n’eſtoit pas Ameſtris ne me pouvoit plaire : Le hazard, dis-je, m’ayant fait rencontrer Anatiſe pluſtost qu’une autre ; je n’eſvitay pas ſa converſation, comme j’avois accouſtumé d’eſviter celle de toutes les Dames, depuis mon retour à Ecbatane : c’eſt à dire touteſfois, autant que la civilité me le permettoit. Je parlay donc à cette Fille diverſes fois ce jour là : & quoy que ce ne fuſt que de choſes indifferentes, elle ne laiſſa pas de s’eſtimer en quelque façon mon obligée : parce qu’enfin je faiſois pour elle, ce que je n’avois fait pour perſonne, depuis que j’eſtois revenu à la Cour. Et certes il me fut advantageux, que la ſolitude où j’avois veſcu, m’aidaſt à perſuader au monde, ce que je voulois qu’il creuſt : eſtant certain qu’il ne m’euſt pas eſté bien aiſé, de faire tout ce qu’il euſt falu pour le tromper, s’il ne ſe fuſt trompé luy meſme : & ſi Anatiſe de ſon coſté, ne m’euſt aidé à le decevoir. Car Seigneur, je n’ay garde de croire, que la complaiſance que cette aimable Fille eut pour quelques petits ſoins que je luy rendis, fuſt un effet de mon merite : au contraire, je
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connus clairement que ç’en fuſt un de celuy d’Ameſtris : eſtant indubitable, qu’Anatiſe ne me traita favorablement comme elle fit, que parce qu’elle s’imagina, qu’il y avoit quelque choſe de glorieux pour elle ; qu’un homme qui avoit aimé la plus belle Perſonne du monde, quittaſt ſes fers pour prendre ſes chaines. Cette petite jalouſie de beauté, fit donc qu’Anatiſe eut pour moy, toute la civilité poſſible : & que trouvant tant de facilité à executer ce qu’Artabane m’avoit conſeillé ; je continuay d’agir comme il voulut. Ce n’eſt pas Seigneur, que je puſſe jamais me reſoudre, à dire à Anatiſe que je l’aimois : tant parce qu’en effet je ne le pus jamais obtenir de ma veritable paſſion ; que parce qu’il me ſembloit que ç’euſt eſté choquer directement la generoſité. Cependant ma façon de vivre avec Anatiſe, ne laiſſoit pas d’avoir preſque le meſme effet dans la Cour, & dans l’eſprit de cette Fille : car enfin je la voyois ſouvent ; je ne parlois preſque qu’à elle ; je paroiſſois fort melancolique & fort inquiet ; & tout le monde regardoit toutes ces choſes, comme des effets de ma nouvelle paſſion. Anatiſe d’autre part voyoit que je m’attachois à ſon entretien : que je la loüois à toutes les occaſions qui s’en preſentoient : que je fuyois toutes les Femmes excepté elle : & que dans nos converſations, je paroiſſois ſouvent avoir l’eſprit interdit, & ne sçavoir pas trop bien ce que je luy voulois dire. Mais helas, ce qu’elle croyoit eſtre un effet de l’amour que j’avois pour elle, en eſtoit un de celle que j’avois pour Ameſtris, toute infidelle qu’elle me paroiſſoit alors. Et certes il y avoit des jours, où je me repentois d’avoir ſuivy les conſeils d’Artabane : & d’autres auſſi, où il ſembloit que je me reſolusse
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fortement d’aimer Anatiſe : & de vouloir chaſſer Ameſtris, de mon cœur & de ma memoire. Changeons, changeons, diſois-je en moy meſme, cette feinte paſſion, en une paſſion veritable : ne ſoyons plus fidelles, à celle qui nous a trahis : & ne trahiſſons plus, celle qui n’a que de la ſincerité pour nous. Anatiſe n’eſt pas ſans doute ſi belle qu’Ameſtris ; mais elle nous aimera peut-eſtre plus fidellement. Diſons luy donc que nous l’aimons, pourſuivois-je, quoy que cela ne ſoit pas encore : afin qu’eſtant obligez par generoſité à ne nous démentir pas ; nous ne ſoyons plus en termes de craindre de retourner vers l’infidelle Ameſtris : & d’avoir la foibleſſe de la voir & de luy parler, ſi elle revient comme on nous le dit. Cette penſée Seigneur, ſe fortifia de telle ſorte dans mon eſprit, que je fus trois ou quatre jours de ſuitte chez Anatiſe, avec intention de luy dire que je l’aimois : Mais quelque reſolution déterminée que j’en euſſe faite, je ne pus jamais l’executer. Je perdois la parole tout d’un coup, dés que la penſée m’en venoit : je changeois de diſcours & de couleur hors de propos : ma bouche ne vouloit point m’obeïr : mon cœur ſe revoltoit contre ma volonté : ma volonté meſme demeuroit changeante & mal affermie : & enfin ne voulant plus du tout, ce que j’avois voulu un moment auparavant, je me taiſois en baiſſant les yeux : comme eſtant preſque également honteux, de ce que je faiſois, & de ce que j’avois voulu faire. Mais Dieux ! ce qui me devoit détruire dans l’eſprit d’Anatiſe, m’y eſtablissoit : car s’imaginant que l’amour & le reſpect que j’avois pour elle, cauſoient tout le deſordre qu’elle voyoit en mon eſprit ; elle ne laiſſoit pas de me bien traitter : & je ne laiſſois
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pas de la voir. Tant y a Seigneur, que toute la Cour creut que j’eſtois amoureux d’Anatiſe : il y eut meſme un de mes Parens, qui l’eſcrivit à Menaſte : qui comme je vous l’ay dit, eſtoit avec Ameſtris. Mais cette Fille qui sçavoit que ſon Amie ne pourroit aprendre cette nouvelle ſans douleur, ne luy en dit rien : & voulut attendre qu’elle fuſt à Ecbatane pour s’en eſclaircir.

Cependant je sçeu deux choſes tout à la fois, qui me donnerent bien de l’inquietude : l’une qu’Ameſtris arriveroit en peu de temps : l’autre que Megabiſe devoit revenir dans peu de jours. Cette rencontre ſi preciſe, que le ſeul hazard avoit faite, me parut une choſe concertée : & je ne doutay point du tout, que le voyage d’Ameſtris n’euſt eſté fait à la ſeule conſideration de l’abſence de Megabiſe, de laquelle je ne pouvois pas deviner la raiſon. Mais comme la jalouſie s’attache bien plus à ce qui la fortifie, qu’à ce qui la peut détruire ; je ne m’amuſois pas à raiſonner, ſur ce qui pouvoit me faire tirer quelques conjectures à mon advantage : & je ne cherchois que ce qui me pouvoit affliger. Ils reviennent, diſois-je, pour triompher à mes yeux de mon infortune : & ils ne s’eſtimeroient pas heureux, ſi je n’eſtois le teſmoin de leur felicité. Du moins, adjouſtois-je, infidelle Ameſtris, vous n’aurez pas la ſatisfaction de croire que je ſois malheureux : & je veux agir de telle ſorte aupres d’Anatiſe, que vous ne puiſſiez pas ſeulement ſoubçonner que je vous aime encore malgré moy. Mais pour toy, trop heureux Megabiſe, n’eſpere pas de pouvoir joüir en repos de ta conqueſte : car encore que je n’y pretende plus rien, je ne laiſſeray pas de t’en oſter la poſſession en t’oſtant la vie : ou de te la diſputer du moins, juſques au
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dernier moment de la mienne. Ces ſentimens tumultueux eſtant un peu appaiſez, je trouvay en effet quelque conſolation à penſer qu’Ameſtris croiroit que j’aimois Anatiſe : & je m’attachay de telle ſorte à elle durant quelques jours, que j’en eſtois moy meſme eſtonné. Cependant Ameſtris arriva : & Menaſte ne fut que trop confirmée pour mon malheur, en la croyance qu’on luy avoit donnée de ma nouvelle paſſion. Elle voulut toutefois me parler auparavant que de me condamner, & elle en trouva les moyens facilement : car enfin comme elle eſtoit ma parente, je fus obligé de luy faire une viſite, bien que je ne m’y reſolusse pas ſans peine. Je fis ce que je pus pour n’y aller pas ſeul : mais quoy que je puſſe faire, elle me parla en particulier. Eſt-il poſſible, me dit-elle, Aglatidas, que ce que l’on m’a dit ſoit veritable ? & qu’un homme qui a eſté aſſez heureux, pour n’eſtre pas haï d’Ameſtris, puiſſe ſe reſoudre d’aimer Anatiſe ? Ameſtris, luy dis-je, n’a pas creû qu’Aglatidas fuſt digne d’elle : & je ne sçay pourtant Menaſte, adjouſtay-je, ſi elle n’a pas plus mal choiſi que moy. Elle a peut-eſtre fait par foibleſſe & par caprice, pourſuivis-je, ce que j’ay fait par raiſon & pour me vanger. Mais apres tout Menaſte, n’en parlons plus : je sçay qu’elle eſt touſjours de vos amies : & je veux meſme croire qu’elle s’eſt cachée de vous pour me trahir. Il faut bien ſans doute, me reſpondit-elle, qu’elle m’en ait fait un ſecret ſi cela eſt vray, car je n’en ay jamais rien sçeu : mais je vous advoüe, que j’ay beaucoup de peine à me le perſuader. J’en ay bien eu davantage, luy repliquay-je ; & ſi je n’avois eſté moy meſme le teſmoin de ſon infidelité ; ſi je n’avois veû de mes propres yeux, ſa trahiſon & ſa
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perfidie, je ne l’aurois jamais creuë : non pas meſme quand vous m’en auriez aſſuré. Mais comme je ne vous aurois pas cruë, adjouſtay-je, ſi vous m’euſſiez parlé contre elle : je ne vous croiray pas non plus, aujourd’huy que vous la voulez juſtifier. Non, Menaſte, ne m’en parlez jamais : Ameſtris m’a trahi, & je l’ay quittée : Ameſtris ne m’a pas jugé digne de ſon affection ; & je ne la juge plus digne de la mienne : quoy qu’elle la ſoit touſjours, à l’infidelité prés, de l’admiration de toute la Terre. Mais enfin comme je ſuis aſſeuré qu’elle a eu pour moy de la haine ou de meſpris, je ſuis diſpense de la fidelité que je luy avois promiſe. J’advouë, me dit Menaſte, que ſi elle eſt coupable, vous eſtes moins criminel : Mais vous n’eſtes pourtant pas innocent. Car enfin, vous eſtes vous pleint à Ameſtris ? l’avez vous accuſée ? & luy avez vous donné lieu de ſe juſtifier, ou de ſe repentir ? Il faut ſe pleindre, luy dis-je, lors que l’on eſt en doute du crime de la Perſonne aimée, ou que ce crime eſt ſi petit, qu’on le peut effacer en l’advoüant ; mais lors que l’offence eſt de la nature de celle que j’ay reçeuë, les pleintes ne ſerviroient qu’à donner nouvelle matiere de ſe laiſſer tromper. Eſpargnons cette peine à Ameſtris, pouſuivis-je, & ne la forçons pas d’advoüer une choſe, qu’elle ne pourroit advoüer ſans confuſion : toute preoccupée qu’elle eſt, de l’amour qui la poſſede. Menaſte eſtoit ſi ſurprise de m’entendre parler de cette ſorte, qu’elle ne pouvoit me reſpondre : car comme Ameſtris ne luy avoit rien dit de la converſation qu’elle avoit euë avec Megabiſe ; elle ne pouvoit imaginer nul pretexte à mes pleintes : & elle creut que pour excuſer mon inconſtance, je luy ſupposois un
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crime ; qu’elle eſtoit auſſi innocente, qu’elle la paroiſſoit à ſes yeux ; & que j’eſtois encore beaucoup plus coupable qu’elle ne l’avoit penſée. Ce qui la confirmoit en ſon opinion, eſtoit le trouble qu’elle remarquoit en mon eſprit : ne doutant nullement, que ce trouble ne fuſt cauſé par la honte que j’avois de ma foibleſſe, & par celle de mon changement. Toutefois voulant encore l’augmenter, je vous aſſure du moins, me dit-elle, que tant que le voyage qu’Ameſtris vient de faire a duré, elle n’a pas eu d’Amants qui puiſſent ſe loüer de ſon indulgence, ny ſe vanter de ſes faveurs. Je n’en doute pas, luy reſpondis-je, car elle eſt plus fidelle à celuy qu’elle m’a preferé, qu’elle ne l’a eſté pour moy : Mais quel eſt ce bienheureux Amant d’Ameſtris, me repliqua-t’elle en colere, que Menaſte ne connoiſt point ? Puis qu’elle vous en a fait un ſecret, luy dis-je, je veux bien avoir encore ce reſpect pour elle, de ne relever pas ce que j’en sçay : & d’aider à cacher une choſe, qui ne ſera que trop toſt publiée : & de laquelle vous ne douterez plus gueres dans peu de jours. Comme nous en eſtions là, il arriva tant de monde, que noſtre converſation ne pût continuer davantage : & je ſortis de chez Menaſte, avec un redoublement de chagrin eſtrange. Car, diſois-je, ſi Ameſtris eſtoit capable de repentir ; ſon Amie m’auroit advoüé une partie de ſa foibleſſe : ou du moins l’auroit pretextée, de quelque legere excuſe. Mais en niant tout, l’on ſe rend coupable de tout : & il n’eſt plus rien apres cela, qu’il ne ſoit permis de faire pour ſe vanger. Vangeons nous donc de la veritable infidelité d’Ameſtris, par une feinte infidelité : donnons nos ſoins à Anatiſe, ne luy pouvant donner noſtre cœur : puniſſons nous
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par ce ſuplice, du mauvais choix que nous avions fait : & n’oublions rien de tout ce qui peut ſatisfaire noſtre reſſentiment, ne pouvant plus ſatisfaire noſtre amour.

Cependant Menaſte qui eſtoit effectivement irritée, contre moy, ne doutant point que quelqu’un n’apriſt ma nouvelle paſſion à Ameſtris, trouva plus à propos de luy en parler : & fut chez elle le ſoir meſme, dont je j’avois veuë l’apreſdisnée. Elle ne fut pourtant pas la premiere, qui luy aprit cette nouvelle : & de tant de perſonnes qui l’avoient viſitée, il s’en eſtoit trouvé quelqu’une, qui par malice ou par ſimplicité, luy avoit dit une choſe, où tout le monde sçavoit bien qu’elle devoit prendre intereſt. Menaſte la trouva donc aſſez triſte : car Seigneur, pour vous bien faire connoiſtre mon infortune, je ſuis contraint de vous advoüer, qu’Ameſtris m’aimoit veritablement : & m’aimoit d’une affection ſi tendre, que je ne puis encore m’en ſovenir, ſans une extréme joye ; ſans une exceſſive douleur ; & ſans une eſtrange confuſion tout enſemble. Elle ne vit donc pas pluſtost Menaſte, qu’elle luy fit connoiſtre par ſa melancolie, qu’elle sçavoit ma nouvelle paſſion : neantmoins comme elle ſe voulut contraindre, elle fut quelque temps à luy parler de choſes indifferentes. Menaſte de ſon coſté, ne sçachant par où commencer un diſcours ſi faſcheux, luy reſpondoit à mots entrecoupez, & ne sçavoit pas trop bien ce qu’elle luy vouloit dire. Mais enfin l’adorable Ameſtris ne pouvant plus cacher ſon reſſentiment, luy demanda ſi elle ne m’avoit point veû ? & ſi ma nouvelle amour eſtoit aſſez forte, pour m’avoir fait manquer à la civilité que je luy devois ? Je l’ay veû, luy reſpondit elle ; mais je l’ay veû ſi privé de raiſon, que je n’oſerois plus j’advoüer
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pour mon parent : ny croire preſque qu’il ſoit encore ce meſme Aglatidas que j’ay connu autrefois : & que j’ay tant eſtimé. Enfin, luy dit elle, il ſert Anatiſe ; il la ſuit en tous lieux : & je penſe qu’il l’aime effectivement. Mais quoy que ce crime ſoit grand, ce n’eſt pas encore ce qui m’anime le plus contre luy : car apres tout, ceux qui ſont nais foibles & inconſtans, meritent pluſtost de la compaſſion que des reproches : puis qu’il eſt certain qu’ils ne ſont que ce qu’ils ne peuvent s’empeſcher de faire. Mais qu’Aglatidas veüille exuſer ſon crime, en vous en ſupposant un ; c’eſt ce que je ne puis ſouffrir : & c’eſt ce que j’ay creû à propos de vous dire : afin que par voſtre haine & par voſtre mépris, vous le puniſſiez de ſon extravagance, & de ſon ingratitude. Quoy, interrompit Ameſtris, Aglatidas m’accuſe de quelque choſe ? Ouy, repliqua Menaſte, il dit que vous l’avez trahi ; il dit qu’il l’a veû de ſes propres yeux ; qu’il n’en sçauroit jamais douter ; & que voſtre nouveau choix eſt beaucoup plus déraiſonnable que le ſien. Enfin, dit elle, je ne puis dire autre choſe, ſinon qu’il a de la folie & de la malice tout enſemble. Ameſtris fut ſi ſurprise de ce diſcours, que ſon ame toute grande qu’elle eſtoit, ne pût s’empeſcher d’en eſtre eſbranlée : elle changea de couleur ; les larmes luy vinrent aux yeux ; & ſa ſagesse eut beaucoup de peine à les retenir. Si elle ſe ſouvenoit de l’amour que je luy avois teſmoignée, & du reſpect : avec lequel je l’avois ſervie, elle regardoit mon changement, comme luy ayant cauſé une perte irreparable : Si elle repaſſoit en ſa memoire, la bonté quelle avoit euë pour moy ; elle ne pouvoit aſſez condamner mon ingratitude : ſi elle conſideroit la fidelité qu’elle m’avoit
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gardée ; elle avoit de l’horreur pour ma perfidie : & ſi elle regardoit la difference qu’il y avoit d’elle à Anatiſe, elle ne pouvoit aſſez s’eſtonner de ma foibleſſe, & de mon aveuglement. Mais apres tout, il faloit me croire capable de l’une & de l’autre, & il n’eſtoit pas poſſible d’en douter. Menaſte m’a pourtant aſſuré depuis, que le tort que je faiſois à ſa beauté, luy preferant une perſonne qui luy devoit ceder en toutes choſes ; ne la toucha pas ſi ſensiblement, que le tort que je faiſois à ſa vertu, en l’accuſant d’eſtre inconſtante. Qu’Aglatidas, diſoit elle, m’oſte le cœur qu’il m’avoit donné ; qu’il ceſſe de me voir & de m’aimer ; & qu’il oublie les obligations qu’il m’a ſans doute, d’avoir ſouffert qu’il me parlaſt de ſa paſſion : apres tout, je m’en affligeray ſans colere ; & je m’en conſoleray peut-eſtre par raiſon. Mais qu’il veüille excuſer ſa foibleſſe en m’en accuſant ; ha Menaſte, c’eſt ce qui vient au bout de toute ma patience : & ce qui me fait bien voir, que l’amour eſt une dangereuſe paſſion. Car enfin y eut-il jamais une perſonne plus excuſable que moy, ny plus innocente ? J’ay aimé Aglatidas, il eſt vray : mais je l’ay aimé, non ſeulement parce qu’il m’aimoit ; mais parce que mes parens ont creû, qu’il avoit de la ſagesse & du jugement : & qu’il avoit toutes les qualitez qui peuvent faire un honneſte homme. De plus, ne devois-je pas croire, que la Fortune m’ayant fait naiſtre aſſez riche, ſon propre intereſt feroit en ſon cœur, ce que mon peu de beauté ne pourroit pas faire ? & que ſoit qu’il fuſt ſensible à l’amour ou à l’ambition, je pouvois eſperer qu’il ſeroit fidelle ? Cependant, je me ſuis trompée en mes conjectures : & je ne connois que trop, qu’il ne faut jamais rien aimer.
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Mais helas, reprenoit-elle, nous n’en ſommes plus en pouvoir ! l’innocence & la raiſon ayant eſtably l’Amour en mon ame, le moyen de l’en chaſſer ? Il faut toutefois, adjouſtoit elle, & j’y ſuis ſi fortement reſoluë, que je ne dois pas deſesperer d’en venir à bout.

Enfin, Seigneur, l’adorable Ameſtris n’eſtant pourtant pas bien d’accord avec elle meſme ; ne put achever de prendre ſa reſolution : & elle fit deſſein d’aller le lendemain à quelque promenade ſolitaire, avec ſa chere Confidente, pour taſcher de reſoudre ce qu’elle feroit : & pour eſviter la converſation des perſonnes indifferentes : qui en l’eſtat où eſtoit ſon ame, n’euſſe fait que la contraindre & l’importuner. Elles furent donc le jour ſuivant à un Jardin, où peu de monde avoit accouſtumé d’aller : & où pourtant Artabane ſe rencontra fortuitement. Il ne les vit pas pluſtost, que la curioſité luy prit d’entendre leur converſation : il ſe cacha pour cét effet, derriere une Palliſſade fort eſpaisse : & les ſuivant des yeux, il vit qu’elles allerent s’aſſoir dans un Cabinet de verdure. Il y fut en ſe gliſſant entre les arbres d’une grande Allée qui y reſpondoit : & ſe coucha derriere une petite Paliſſade de Mirthe, qui eſtoit au delà du Cabinet. Il n’y fut pas plus toſt, qu’il entendit que Menaſte reſpondant à quelque choſe qu’Ameſtris avoit dit, & qu’il n’avoit pas entendu ; Non, luy diſoit elle, il ne faut pas vous vanger ſur vous meſme : & il faut qu’Aglatidas tout ſeul, porte la peine de ſon crime. Ne confondez pas, adjouſtoit-elle, l’innocente & le coupable : haïſſez Aglatidas ſi vous le pouvez : & ne puniſſez pas Ameſtris qui n’a point failly. Ameſtris, repliqua cette aimable Perſonne, ne pouvant haïr ce qu’elle a aimé, que voulez vous qu’elle devienne ? &
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pourquoy ne voulez vous pas qu’elle s’eſtime auſſi coupable de pouvoir ceſſer d’aimer, ce qu’elle devroit haïr ; qu’Aglatidas paroiſt criminel, de haïr ce qu’il devoit aimer eternellement ? En ſuitte de cela, ces deux filles ſe mirent à chercher ce qui pouvoit m’avoir donné la hardieſſe d’accuſer Ameſtris : Car, diſoit Menaſte, quelle apparence y a-t’il, que ſans avoir un leger pretexte de le pouvoir faire, il ait eu cette inconſideration ? Ameſtris faiſant quelque reflexion, ſur ce que diſoit Menaſte, commença de luy conter ce qu’elle n’avoit point sçeu : c’eſt à dire la converſation qu’elle avoit euë avec Megabiſe. Mais, adjouſta t’elle, quand Aglatidas euſt eſté preſent à la choſe, il m’en auroit deû remercier au lieu de s’en pleindre : joint qu’il eſtoit bien eſloigné d’icy : & Megabiſe de ſon coſté, ayant touſjours eſté en Lydie, n’a garde de le luy avoir dit. Non, adjouſta Menaſte, ce n’eſt point cela : car enfin il ne m’a point nommé Megabiſe : & infailliblement ſi c’eſtoit luy, il m’en auroit dit quelque choſe. Ainſi il faut conclurre, que la ſeule honte de ſa foibleſſe, l’a forcé d’avoir recours à l’impoſture, pour s’excuſer en parlant à moy. En verité, diſoit elle, ceux qui ſont des crimes, ſe puniſſent ſans doute eux meſmes tres ſeverement en les commettant : & ſi vous euſſiez veû l’inquietude qu’avoit Aglatidas lors qu’il me parloit, vous n’en douteriez nullement. Ce qui m’embarraſſe le plus, luy dit Ameſtris, c’eſt que lors que nous avons eſté à la Province des Ariſantins, nous avons entendu dire, qu’Aglatidas y a toujours paru aſſez melancolique, & n’y a eu aucun attachement. Or s’il n’avoit changé ſa forme de vivre aveque moy, qu’à ſon retour à Ecbatane ; je
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dirois que par caprice ou par raiſon, il auroit preferé la beauté d’Anatiſe à celle d’Ameſtris : mais Menaſte, ſon changement pour moy à commencé pendant ſon exil : & dans un temps, où il recevoit plus de marques de mon affection, que je ne luy en avois jamais donné. Car enfin je luy eſcrivois, & luy eſcrivois d’une maniere aſſez obligeante, pour retenir tout autre cœur que le ſien. Mais apres tout, luy dit Menaſte, que pretendez vous faire ? M’affliger de mon malheur, reprit elle : m’en pleindre eternellement ; me repentir de ma foibleſſe ; taſcher d’oublier Aglatidas, ſans pouvoir peut-eſtre en venir à bout ; & mener enfin la plus malheureuſe vie, que perſonne ait jamais menée. Mais, répliqua Menaſte, je ne voy point que vous ſongiez à deux choſes aſſez importantes : l’une, ſi vous ne pouvez haïr Aglatidas, d’eſſayer de le ramener à la raiſon : & l’autre, ſi vous pouvez l’oublier, à le punir de ſon crime. Helas, repliqua Ameſtris, qu’il eſt difficile de haïr, ce que l’on avoit reſolu d’aimer toute ſa vie ! & qu’il eſt mal aiſé de ſe reſoudre à punir, ce que l’on aime encore malgré ſoy ! J’en sçay pourtant une voye infaillible, repartit Menaſte ; mais admirez Seigneur, le bizarre deſtin des choſes du monde : Menaſte propoſa à Ameſtris la meſme voye qu’Arbatane m’avoit propoſée : c’eſt à dire de feindre de ſouffrir ſans chagrin, quelqu’un de ceux qui pretendoient à ſon affection. Car, luy diſoit cette fille, j’ay touſjours connu Aglatidas extrémement ſensible à la gloire : de ſorte que je ne doute point, que s’il voit effectivement devant ſes yeux, ce qu’il n’a fait qu’inventer : & qu’il connoiſſe qu’en effet Ameſtris eſt capable de luy preferer un autre ; il n’arrive de deux choſes l’une :
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c’eſt à dire, qu’il quittera Anatiſe, pour revenir à Ameſtris : ou que du moins, il ſera fort affligé dans ſon cœur. De plus, qui sçait ſi en ſouffrant d’eſtre aimée, vous ne viendrez point à ceſſer d’aimer ? L’amour, à ce que j’ay entendu dire, adjouſta-t’elle, ne ſe guerit point par des remedes qui luy ſoient contraires, ny par des remedes violents : le temps & la raiſon, par des voyes plus inſensibles, viennent à bout de toutes choſes : c’eſt pourquoy ſi vous m’en croyez, vous ſuivrez abſolument mon conſeil. Il eſt meſme à propos pour voſtre gloire, adjouſta Menaſte, que l’on ne vous ſoubçonne point d’avoir aimé Aglatidas : & pour l’empeſcher, il faut faire ce que je dis. Cette derniere conſideration fut ſans doute la plus forte ſur l’ame d’Ameſtris : qui apres pluſieurs autres diſcours, ſe reſolut de ſuivre les advis qu’on luy donnoit. Cependant Artabane qui eſtoit ravy d’avoir entendu tout ce que ces deux Perſonnes avoient dit ; ſe leva tout doucement, & ſortit du Jardin ſans eſtre aperçeu : allant en diligence me chercher par tous les lieux où il creût me devoir rencontrer : mais mon malheur fit, qu’il ne me pût jamais trouver. Apres m’avoir cherché vainement chez le Roy ; dans les Jardins du Palais ; & chez Anatiſe ; il ſe reſolut enfin, d’attendre que je me retiraſſe le ſoir : ne pouvant pas imaginer qu’il peuſt rien m’arriver d’important le reſte de la journée, où l’ignorance de ce qu’il sçavoit me peuſt nuire.

Mais Dieux, que cette fatale journée m’a eſté funeſte ! & qu’elle me couſtera encore de ſoupirs, ſi la mort n’en arreſte le cours ! Je vous ay dit Seigneur, que ce Jardin où eſtoit Ameſtris, eſtoit un Jardin ſolitaire, où peu de monde ſe promenoit : mais pour mon
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malheur, tout ce qui me pouvoit donner de l’inquietude, s’y aſſembla ſans doute pour m’affliger : & pour me rendre le plus infortuné de tous les hommes. Anatiſe conduitte par mon mauvais deſtin, ayant fait deſſein de ſe promener, avec quelques unes de ſes Amies, choiſit ce lieu là, parce qu’elle ne l’avoit jamais veû : & je le choiſis en mon particulier, pour aller entretenir mes triſtes penſées : à cauſe que je croyois eſtre fort aſſuré de n’y rencontrer ny Ameſtris ; ny Anatiſe ; ny rien qui me peuſt troubler dans mes reſveries. Mais Seigneur, que je fus eſtrangement ſurpris, lors qu’entrant dans ce Jardin, je vy d’aſſez loin Ameſtris, qui ſe promenoit dans une Allée, avec ſa chere Menaſte ! & que je vy en meſme temps, Anatiſe au pied d’une Paliſſade, où elle s’eſtoit aſſise, qui faiſoit un Bouquet des fleurs ; qu’elle avoit deſja cueillies. Cette veuë que je n’attendois pas, me troubla, & me ſurprit de telle ſorte, que je m’arreſtay tout court : & ne sçachant ſi je devois aller vers celle que j’aimois, quoy qu’elle m’euſt trahi ; ou vers celle qui m’aimoit, & que je trahiſſois ; je fus un moment dans une incertitude, que je ne vous puis exprimer. Mes pas accouſtumez à me conduire vers Ameſtris, penſerent m’y porter, quoy que je ne le vouluſſe point : & peu s’en falut, que ma jalouſie ne ſe trouvaſt plus foible que mon amour : & que ſans regarder Anatiſe, je n’allaſſe me jetter aux pieds d’Ameſtris. Mais enfin l’image du crime dont je penſois avoir eſté le teſmoin, s’eſtant remiſe en mon ſouvenir ; je me determinay tout d’un coup : & je commençay d’aller vers Anatiſe. Je m’en approchay toutefois ſi lentement ; & je me fis une telle contrainte pour m’eſloigner d’Ameſtris, & pour m’empeſcher
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de la regarder ; qu’il s’en falut peu, que ſans aller ny vers l’une, ny vers l’autre, je n’expiraſſe de douleur. Mais mon deſespoir me faiſant paſſer tout d’un coup, d’un extréme incertitude, à une obſtination invincible ; je ne regarday plus Ameſtris ; & je fus me mettre à genoux aupres d’Anatiſe, à laquelle je parlay ſuivant ma couſtume. Ce fut neantmoins avec un eſprit ſi diſtrait ; que ſi cette fille n’euſt elle meſme eſté fort diſtraite, par le ſoing qu’elle avoit d’obſerver les actions d’Ameſtris, elle ſe ſeroit aiſément aperçeuë de la cauſe de mes inquietudes. Mais elle avoit une joye ſi ſensible, de ſe voir preferée à la plus belle Perſonne du monde, qu’elle ne prit point garde aux changemens de mon viſage, ny à l’obſcurite de mes paroles. Ameſtris de ſon coſté, comme je l’ay sçeu depuis, voyant elle meſme ce qu’elle n’avoit fait qu’entendre dire, en fut extraordinairement ſurprise : juſques là cette adorable Perſonne, n’avoit eu que de la douleur de mon changement : mais voyant de ſes propres yeux, Aglatidas aux pieds d’Anatiſe, la colere s’empara de ſon eſprit : & un ſecret ſentiment de gloire, luy inſpira une ſi forte envie de ſe vanger du mépris que je faiſois d’elle ; qu’elle ne pût s’empeſcher de le teſmoigner à Menaſte. Mais Seigneur, admirez encore icy, la prodigieuſe rencontre, que le hazard tout ſeul cauſa en cette journée ! Je vous ay dit, ce me ſemble, que Megabiſe devoit revenir dans peu de jours : & en effet apres avoir eſté à la guerre de Lydie, il ſe reſolut de revenir à Ecbatane : & de ne ſonger plus à me voir l’eſpée à la main, ny pour la mort de ſon Frere, qu’il sçavoit bien qui eſtoit coupable ; ny pour nos anciens differens. Le Roy le luy avoit envoyé deffendre abſolument à Sardis, apres l’accommodement qu’il avoit
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fait de nos Familles : & m’avoit auſſi ordonné, de ne le quereller plus jamais : & d’éviter ſa rencontre, autant qu’il me ſeroit poſſible : eſtant juſte d’avoir ce reſpect pour un homme dont j’avois tué le Frere. Megabiſe ne voulant donc entrer que de nuit dans la Ville, afin de pouvoir eſtre plus particulierement informé de l’eſtat des choſes, auparavant que de recevoir des viſites ; ſe reſolut d’aller paſſer le reſte du jour, dans le meſme Jardin où j’eſtois, comme le sçachant peu frequenté : & où eſtoient auſſi Ameſtris & Anatiſe. Megabiſe donc qui connoiſſoit fort celuy à qui apartenoit ce Jardin, y entra auſſi toſt qu’il fut deſcendu de cheval : & dans le meſme inſtant, qu’Ameſtris emportée de colere de me voir aupres d’Anatiſe, diſoit à Menaſte qu’elle avoit bien eu raiſon, de luy conſeiller de me punir. Megabiſe donc entrant inopinément, fut extrémement ſurpris, de voir en un meſme lieu, ſon Rival & ſa Maiſtresse : & plus ſurpris encore de remarquer que je n’eſtois pas avec Ameſtris. Cependant Seigneur, comme Megabiſe ne l’avoit point veuë, depuis le jour qu’il luy avoit promis de ne la voir plus, & de ne luy parler plus ; il voulut luy faire connoiſtre par ſon reſpect, qu’il n’avoit pas oublié la parole qu’il luy avoit donnée : de ſorte qu’apres luy avoir fait une profonde reverence, il voulut ſe retirer, & ſortir de ce Jardin. Mais Ameſtris qui avoit l’eſprit irrité, croyant avoir trouvé une occaſion favorable de ſe vanger, l’appella, & le reçeut avec beaucoup de civilité : ce qui luy donna autant de joye, qu’il me donna d’affliction. Car Seigneur, j’avois veû entrer Megabiſe ; j’avois remarqué qu’il avoit voulu s’en aller, & qu’elle l’avoit retenu ; j’avois creû qu’il en uſoit ainſi,
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parce qu’il voyoit que j’y eſtois ; & je ne doutay point du tout, qu’Ameſtris sçachant qu’il devoit arriver, ne fuſt venuë l’attendre en ce lieu là. Je vous laiſſe donc à juger Seigneur, du trouble de mon ame, & de l’agitation de mon eſprit : pour moy, toutes les fois que je me ſouviens, de l’eſtat où nous eſtions, je ne puis aſſez m’eſtonner, du caprice de la Fortune. Car enfin Anatiſe avoit une joye extréme, de ſe croire preferée à Ameſtris, & aimée d’Aglatidas, qui ne la preferoit ny ne l’amoit : Megabiſe de ſon coſté, tout guery qu’il penſoit eſtre de ſa paſſion, eſtoit infiniment aiſe, de ſe voir rapellé par celle qui l’avoit banny pour touſjours ; quoy que cette perſonne ne l’euſt rapellé par aucune affection qu’elle euſt pour luy : & Ameſtris & moy, qui euſſions eſté ſi heureux, ſi nous euſſions sçeu nos veritables ſentimens, eſtions les plus malheureuſes perſonnes de la Terre. Cependant, quoy que Megabiſe fuſt fort aiſe aupres d’Ameſtris, le ſouvenir de la mort de ſon Frere, & la veuë de celuy qui l’avoit tué, faiſant ſentir à ſon cœur, que nulle bien-ſeance ne luy permettoit d’eſtre où j’eſtois ; Madame, dit-il à Ameſtris, je doute ſi le commandement que j’ay reçeu du Roy, ſeroit aſſez puiſſant ſur mon eſprit, pour empeſcher mon juſte reſſentiment contre un homme que je voy, ſi le reſpect que j’ay pour vous ne me retenoit : & c’eſt pourquoy Madame, craignant que ce reſpect ne fuſt pas long temps aſſez fort, contre les ſentimens du ſans & de la Nature : je vous ſupplie tres-humblement de me pardonner mon incivilité, & de ſouffrir que je vous quitte. A ces mots ſans attendre la reſponce d’Ameſtris, il luy fit une profonde reverence, & ſortit
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de ce Jardin. Elle qui ne l’avoit appellé que pour me faſcher, ne fit aucun effort pour le retenir : au contraire, un ſecond ſentiment corrigeant le premier, luy fit voir qu’elle avoit eu tort, de nous mettre en eſtat d’en venir aux mains, ſi Megabiſe n’euſt pas eu ce teſpect pour elle. Pour moy Seigneur, qui n’entendois pas ce qu’ils diſoient, je ne le vy pas ſi toſt ſortir, que je n’en fuſſe autant en colere, que je l’avois eſté de le voir entrer : m’imaginant qu’il ne s’en alloit que pour faire le fin : & pour taſcher de déguiſer l’aſſignation qu’Ameſtris luy avoit donnée. Ne pouvant donc plus durer au lieu où j’eſtois : & croyant qu’il me ſeroit plus aiſé de cacher mon inquietude en me promenant, qu’en demeurant touſjours en un meſme endroit ; je le propoſay à Anatiſe, qui y conſentit. Bien eſt il vray que ce ne fut pas tant par complaiſance que par vanité : car elle voulut, quoy que je puſſe dire, aller droit vers Ameſtris : luy ſemblant que c’eſtoit veritablement triompher d’elle, que mener un de ſes Eſclaves où il luy plaiſoit. Nous fuſmes donc à le rencontre d’Ameſtris & de Menaſte : & comme nous fuſmes aſſez prés les uns des autres, Anatiſe ſans me rien dire de ſon deſſein, commença de parler à Ameſtris : dont je fus ſi faſché, que je penſay la quitter, & ſortir d’un lieu, où tout ce que j’aimois, & tout ce que je haïſſois, venoit de ſe trouver enſemble. Je n’oſois & voulois regarder Ameſtris : j’euſſe voulu que Megabiſe y euſt encore eſté pour le combattre : & je ne sçache point de ſentimens bizarres & violens, qui ne me paſſassent dans l’eſprit. Il y eut meſme des moments, où Ameſtris me ſembla moins belle, & où Anatiſe me la parut davantage : Mais Dieux, que ces moments paſſerent viſte ! &
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qu’il y en eut d’autres où je trouvay Anatiſe, laide, & Ameſtris admirablement belle ! Cependant Anatiſe, qui comme je vous l’ay dit, vouloit triompher pleinement, & s’aſſurer mieux de ſa conqueſte ; parla malicieuſement à Ameſtris, & en l’abordant, je m’eſtime bien heureuſe, luy dit elle, d’avoir rencontré une ſi agreable compagnie, en un lieu que l’on a accouſtumé de trouver fort ſolitaire : & j’ay raiſon de me la croire, puis que ne cherchant icy que le ſeul plaiſir de la promenade, j’y ay encore trouvé celuy de la converſation. La mienne, reſpondit froidement Ameſtris, eſt ſi peu agreable, que vous auriez grand ſujet de vous plaindre, ſi vous n’en aviez point trouvé de plus propre à vous divertir. Si vous vouliez reconnoiſtre des Juges, repliqua malicieuſement Anatiſe, je m’aſſure que Megabiſe que j’ay veû ce me ſemble aupres de vous, ne ſeroit pas de voſtre opinion : & qu’Aglatidas meſme prononceroit en ma faveur. Pour moy, dis-je avec une confuſion eſtrange, je ne doute point que Megabiſe ne trouvaſt Ameſtris incomparable en toutes choſes : & je ne feray nulle difficulté d’avoüer, adjouſtay-je en changeant de couleur, qu’il a ſujet de publier, que la converſation d’Ameſtris eſt la plus complaiſante du monde quand elle veut : & la plus contrediſante auſſi quand il luy plaiſt, me repliqua-t’elle. Ha Madame (luy dit Anatiſe, qui eſtoit ravie de voir quelques marques de colere ſur le viſage d’Ameſtris) ne ſoyez pas aujourd’huy de cette humeur : & reſoluez vous de ſouffrir toutes les loüanges que je vous veux donner. j’en merite ſi peu, reſpondit-elle, que je ne vous conſeille pas de les employer ſi mal à propos. Il eſt une eſpece d’humilité, reprit Anatiſe, où la
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gloire ne laiſſe pas de ſe trouver : Ouy, repliqua Ameſtris ; & il y a auſſi une eſpece de fauſſe gloire, qui cache ſouvent beaucoup de baſſesse. Je m’imagine, reſpondit Anatiſe, que ny vous ny moy n’avons point de part à l’une ny à l’autre de ces choſes : je n’en sçay rien, repliqua Ameſtris, car on ne ſe connoiſt pas trop bien ſoy meſme. Il eſt bien encore plus difficile, luy dis-je, de connoiſtre les ſentimens d’autruy : principalement, me repartit elle, de ceux qui contrefont les genereux & les ſinceres, & qui ne le ſont point du tout. Je m’aſſure, dit la malicieuſe Anatiſe, que Megabiſe eſt abſolument incapable de vous déguiſer ſes ſentimens : Ceux qui comme luy (reſpondit Ameſtris pour me faire deſpit) aiment la veritable gloire, n’ont garde d’en uſer autrement : & il n’y a que les laſches qui ſe cachent. Je vous advoüe Seigneur, que je fus tellement troublé d’entendre parler Ameſtris de cette ſorte, qu’il me fut impoſſible de demeurer là plus long temps : & comme je n’eſtois pas venu dans ce Jardin avec Anatiſe, je ne creus pas eſtre obligé d’y tarder autant qu’elle : joint que je n’eſtois pas en eſtat d’obſerver une exacte bien-ſeance en mes actions. J’avois creû voir Megabiſe ſi ſatisfait ; je voyois Anatiſe ſi contente ; Ameſtris ſi fiere contre ſa couſtume ; & je me ſentois tant de chagrin, tant de colere, & tant de deſespoir ; qu’enfin emporté par mon amour, par ma haine, & par ma jalouſie ; je me ſeparay d’une compagnie ſi chere, & ſi inſupportable tout enſemble.

Je ſortis donc de ce Jardin, avec un aſſez mauvais pretexte : reſolu de me vanger ſur Megabiſe, de tous les outrages qu’Ameſtris m’avoit faits. Pour cét effet, au lieu de rentrer dans la Ville, je m’allay cacher en la maiſon d’un
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homme de ma connoiſſance : avec intention d’envoyer le lendemain de mes nouvelles à Megabiſe, afin de le revoir l’eſpée à la main. Je ne voulus point en faire advertir Artabane, parce que je sçavois qu’il s’oppoſeroit à mon intention : mais helas, je ne sçavois pas, que ſi je l’euſſe veû, j’euſſe eſté auſſi heureux que j’eſtois infortuné. Cependant Ameſtris qui n’avoit bien traitté Megabiſe que pour me faſcher ; ne m’eut pas pluſtost perdu de veuë, que ne pouvant plus ſouffrir la converſation de ſa Rivale, elle chercha un pretexte pour la quitter : & la laiſſant dans ce Jardin, elle s’en alla ſe pleindre en ſecret de ſon malheur, avec ſa chere Menaſte. Pour Megabiſe, l’on peut dire qu’il ne vit la bonne fortune que comme un eſclair : qui en finiſſant auſſi toſt qu’il a commencé de paroiſtre, fait trouver les tenebres plus eſpaisses & plus inſupportables qu’auparavant. Quant à Anatiſe, ſi la joye qu’elle eut d’eſtre preferée à Ameſtris, dura un peu davantage ; ce ne fut non plus que pour l’affliger plus ſensiblement apres. Pour moy Seigneur, je ne m’eſtois jamais trouvé ſi malheureux que je me le trouvois : encore, diſois-je, la premiere fois que je vy Ameſtris favoriſer Megabiſe, j’avois cét advantage, qu’elle m’eſtimoit encore aſſez, pour ſe donner la peine de me tromper : elle ne sçavoit pas que je la voyois : & dans le meſme temps qu’elle luy parloit avec douceur, elle m’eſcrivoit au moins ſans rudeſſe. Je pouvois meſme penſer, que ſon cœur pouvoit eſtre partagé, & qu’il ne l’occupoit pas ſi abſolument, qu’il n’en demeuraſt une partie pour moy : de plus, il la voyoit pour luy dire adieu : mais aujourd’huy, il revient pour ne la quitter plus ſans doute : & Ameſtris eſtoit certainement
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dans ce Jardin pour l’attendre. Elle m’a veû auparavant qu’il arrivaſt, & ne s’eſt pas ſouciée que je fuſſe le teſmoin de leur entreveuë, puis qu’elle y eſt demeurée. Pour Megabiſe, adjouſtois-je, il vouloit eſtre plus diſcret : il a fait ſemblant lors qu’il m’a deſcouvert, de ne la vouloir pas aborder : mais elle l’a appellé cruellement pour me faire deſpit ; elle m’a regardé avec colere ; elle l’a regardé avec douceur ; & l’a loüé en ma preſence. Elle, dis-je, qui faiſoit autrefois profeſſion d’une vertu ſi auſtere : elle qui m’a refuſé ſon affection ſi opiniaſtrément : elle qui m’a eſté ſi ſevere & ſi rigoureuſe. Et comment Ameſtris, diſois-je, eſt-il poſſible, que vous ayez ſi fort changé d’humeur ? Mais du moins, adjouſtois-je, faut-il que je trouble voſtre felicité, comme vous troublez la mienne : & que le reſpect m’empeſchant de ſonger à me vanger directement de vous, je me vange de Megabiſe.

Voila Seigneur, comment je faiſois du poiſon, des choſes les plus innocentes : & comment j’expliquois toutes les actions d’Ameſtris : qui de ſon coſté n’entendoit guere mieux les miennes : & qui premeditoit de ſe vanger de moy, d’une façon bien plus cruelle. Mais, Seigneur, il faut que je vous die auparavant, que celuy chez qui demeuroit Ameſtris, ayant eſté gagné par Otane, ne tenoit plus le party de Megabiſe aupres d’elle : & perſecutoit continuellement cette aimable perſonne, afin de l’obliger à preferer la richeſſe à toutes choſes : & à ne conſiderer ny les bonnes, ny les mauvaiſes qualitez, de celuy qu’elle voudroit eſpouser. De plus, en s’en retournant chez elle, Artabane l’avoit rencontrée & l’avoit ſuivie : mais comme elle avoit alors l’eſprit peu capable d’une converſation indifferente ; auſſi toſt qu’elle eſtoit arrivée
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dans ſans chambre, elle l’avoit laiſſé ſeul avec Menaſte, & s’eſtoit enfermée dans ſon Cabinet. Or Seigneur, l’entretien de ces deux perſonnes n’ayant eſté que de moy ; Menaſte qui sçavoit qu’Artabane avoit grande part à ma confidence, le preſſa de telle ſorte, qu’elle l’obligea de luy advoüer, qu’une effroyable jalouſie, eſtoit ce qui m’avoit détaché du ſervice d’Ameſtris : mais quoy qu’elle peuſt faire, il ne luy en voulut rien dire davantage. Car comme il eſperoit me voir le ſoir meſme, il ne voulut point ſe declarer plus ouvertement : ne sçachant pas ſi je le trouverois bon. Il ne fut pas long temps avec Menaſte : parce que l’impatience qu’il avoit de m’entretenir, ne luy permit point de faire une plus longue viſite. Il ne fut donc pas pluſtost ſorty, qu’elle fut trouver Ameſtris dans ſon Cabinet, qui s’y eſtoit retirée, ſur le pretexte d’avoir quelques Lettres importantes à eſcrire, & luy aprit qu’Artabane apres pluſieurs choſes qu’elle luy avoit dites, luy avoit enfin advoüé, qu’une effroyable jalouſie avoit cauſé mon changement. Aglatidas, reſpondit Ameſtris, a eſté effroyablement jaloux ! he bons Dieux, comment eſt-il poſſible que cela puiſſe eſtre ? quel ſujet luy en ay-je donné ? & quel eſt celuy de ſes Rivaux que j’ay aſſez bien traitté, pour ſervir de pretexte à ſon changement ? m’a-t’on veû avoir un ſoin extraordinaire de plaire à tout le monde ? ay-je cherché les occaſions de voir & d’eſtre veuë ? ay-je eu des converſations particulieres avec quelqu’un ? ay-je reçeu des Lettres en ſecret, où en ay-je eſcrit ? y a-t’il quelqu’un qui ſe vante d’avoir ſeulement eſté regardé favorablement d’Ameſtris ? ſi ce n’eſt le perfide Aglatidas ?
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Et enfin Menaſte, qu’ay-je fait, qu’ay-je dit, qu’ay-je penſé, qui puiſſe excuſer ſon inconſtance ? Pour moy, adjouſta-t’elle, je n’entendis jamais parler d’une pareille jalouſie à celle-là : mais de grace dittes moy un peu, ſi je l’euſſe sçeuë dés le commencement, qu’euſſay-je pû faire pour l’en guerir ? il euſt falu ſans doute ne regarder plus perſonne, & s’enfermer eternellement. Le moyen de deviner dans une grande Cour, & dans une grande Ville, où je ſuis veuë de tout le monde, & où je vis également avec tous ceux qui m’approchent ; quel eſtoit celuy qui luy donnoit de l’inquietude ? Car enfin, peut-eſtre que c’eſtoit Andramias ; peut-eſtre que c’eſtoit Araſpe ; peut-eſtre que c’eſtoit Megabiſe ; & peut-eſtre que c’eſtoit le Roy. Le moyen donc Menaſte, que j’euſſe pû le guerir quand je l’euſſe voulu ? Il faut advoüer, luy reſpondit ma Parente, qu’Aglatidas a bien manqué de conduitte : dittes, adjouſta Ameſtris, qu’il a perdu la raiſon, en perdant l’eſtime qu’il avoit pour moy. Car veû la façon dont j’avois veſcu avec Aglatidas, il ne devoit jamais me ſoubçonner mal à propos : ny croire à ſes propres yeux contre Ameſtris. Et puis l’inconſtance doit elle touſjours ſuivre la jalouſie ? Pour moy je penſois que la jalouſie fiſt des malheureux : mais je ne croyois pas qu’elle deuſt touſjours faire des infidelles. Qu’Aglatidas me croyant peu ſincere en mes paroles, ne me voye plus ; ne m’aime plus ; & meſme me haïſſe, je ne m’en pleindray pas : & je regarderay ſa haine, comme une marque de la violence de ſon amour. Mais qu’auſſi toſt qu’Aglatidas penſe que je ne l’eſtime plus, il m’oublie entierement ; & ſe trouve au meſme inſtant l’ame ſensible à une nouvelle paſſion ; ha Menaſte, c’eſt ce
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qui ne sçauroit eſtre. Si Aglatidas m’avoit aimée fortement, quelque ſujet de pleinte que je peuſſe luy avoir donné, il ſeroit impoſſible qu’il ne m’aimaſt pas encore, ou que du moins il ne me haïſt point : & il ſeroit encore plus impoſſible (s’il eſt permis de parler ainſi) qu’il peuſt ſi toſt aimer Anatiſe. Helas, diſoit elle, qui m’euſt dit autrefois, vous verrez Aglatidas entrer en un lieu où vous ſerez, & aller plus toſt vers Anatiſe que vers vous, je ne l’euſſe pas creû : Cependant cét injuſte que j’ay trop eſtimé, pour ne pas dire trop aimé ; apres m’avoir veuë la derniere fois, dans des ſentimens qui luy eſtoient ſi advantageux ; a pû revoir Ameſtris, d’une maniere ſi offençante. Ne pouvoit il pas du moins, empeſcher Anatiſe de m’aborder, & ne pouvoit il pas eſviter ma rencontre ? Non non, diſoit elle à Menaſte, il ne l’a pas voulu : & il a voulu au contraire, mettre ma patience à la plus rigoureuſe eſpreuve. Je sçay, adjouſtoit elle, qu’enfin il a quitté ſa compagnie, & qu’il eſt ſorty ſeul du Jardin : mais la confuſion l’en a chaſſé, & non pas le repentir. Il a quelque honte de ſon crime ; mais il n’a pas aſſez de vertu pour s’en dégager. Joint qu’apres tout, quand il ſe repentiroit preſentement, je n’en ſerois pas ſatisfaite. Mais, luy dit alors Menaſte en l’interrompant, à quoy vous reſoluez vous ? Je veux (luy reſpondit elle, le viſage tout changé) ne me ſouvenir jamais plus d’Aglatidas : & faire que malgré luy il ſe ſouvienne eternellement d’Ameſtris. Je veux qu’il connoiſſe ſon crime par mon innocence : & qu’il connoiſſe mon innocence par mon malheur. Il faut que je luy face voir, que je n’ay jamais rien aimé que luy, & que je luy ay touſjours eſté fidelle : mais en le luy faiſant voir, je veux que ce ſoit
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d’une façon, qu’il n’en puiſſe jamais profiter. S’il ne ſe repent pas de ſa faute, pourſuivit elle, je me puniray de l’avoir aimé : & s’il s’en repent, je le puniray de m’avoir trahie : & le puniray auſſi cruellement qu’il merite de l’eſtre. Je vous advoüe, luy dit alors Menaſte, qu’il ne m’eſt pas aiſé de comprendre, quelle eſpece de vangeance vous premeditez : Elle eſt ſi éſtrange, luy reſpondit Ameſtris, que je n’oſe vous la dire, de peur que vous ne m’en détourniez par vos raiſons, ou par vos prieres. Mais comment pourriez vous, luy dit Menaſte, luy faire voir ſi preciſément, que vous luy avez eſté fidelle, puis que vous ne sçavez pas meſme de qui il eſt jaloux ? Je ne sçay pas veritablement, repliqua Ameſtris, de qui Aglatidas eſt jaloux : mais je sçay du moins, de qui il ne peut jamais l’avoir eſté : & cela ſuffit pour ma juſtification, pour ma vangeance, & pour mon chaſtiment tout enſemble. Menaſte l’entendant parler ainſi, & comprenant touſjours moins le ſens caché de ces paroles obſcures ; ſe mit à la preſſer ſi tendrement, & l’aſſura tant de fois qu’elle ne s’oppoſeroit point à ce qu’elle voudroit ; qu’enfin reprenant ſon diſcours, Vous n’ignorez pas, luy dit elle, Menaſte, non plus que l’inconſtant Aglatidas, l’averſion invincible que j’ay touſjours euë pour Otane, malgré ſa richeſſe & ſa condition ; car je vous en ay parlé cent & cent fois à tous deux, comme de l’homme du monde pour lequel j’avois le plus de mépris & le plus de haine, malgré ſa condition & ſa richeſſe. Vous sçavez, adjouſta-t’elle, qu’il m’a aimée, dés le premier jour que j’arrivay à Ecbatane : & que je l’ay haï, dés le premier moment que je l’ay veû. Sçachez donc Menaſte, qu’auparavant que je puiſſe recevoir en nulle part
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le perfide Aglatidas, je veux obeïr à celuy de mes parens qui a le ſoing de ma conduite : c’eſt à dire que je veux eſpouser Otane, le plus imparfait des hommes : & par là, faire voir à Aglatidas, ſi j’ay aimé quelqu’un de ſes Rivaux. Quoy, luy dit Menaſte, vous voudriez eſpouser Otane ? Ouy, luy reſpondit Ameſtris, je le veux : & je ne sçaurois choiſir un ſuplice plus grand, pour me punir d’avoir aimé Aglatidas : & pour chaſtier Aglatidas de m’avoir trahie. C’eſt de cette façon Menaſte, pourſuivit elle, que je me juſtifieray, & que je me vangeray : quoy que je ne sçache pas quel eſt celuy que l’on accuſe d’eſtre le complice de mon crime. Par là je ſuis aſſurée de guerir Aglatidas de ſa jalouſie : Car enfin Otane a tant de deffauts, que je ne m’y sçaurois tromper : eſtant abſolument impoſſible, qu’Aglatidas en aye eſté jaloux. Ha Ameſtris, luy dit alors Menaſte, ne confondez point l’innocente avec le coupable : puniſſez Aglatidas tout ſeul, & ne puniſſez point Ameſtris ? eſpousez plus toſt Megabiſe : & croyez que vous ne laiſſerez pas de vous vanger de mon perfide parent. Non Menaſte, luy dit elle, ce que vous me propoſez ne ſeroit pas juſte : & ce ſeroit me vanger ſur moy meſme, & ne me vanger pas d’Aglatidas. Car enfin Megabiſe eſt aſſez bien fait, pour faire croire à Aglatidas que je l’aurois aimé : ainſi il acheveroit de ſe guerir de ſa paſſion, s’il eſt vray qu’il en ait eu pour moy, & demeureroit en paix avec ſa chere Anatiſe. Ouy, il auroit lieu de croire, que j’aurois aimé un homme, qui en effet eſt digne de l’eſtre : mais lors qu’il verra que j’auray choiſi pour mary, un homme qu’il sçait de certitude, que je ne sçaurois jamais aimer ; peut-eſtre que ſon cœur tout perfide &
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tout inconſtant qu’il eſt, aura quelque repentir de ſa faute. Mais un repentir inutile : car enfin en eſpousant Otane, je luy ſeray auſſi fidelle que ſi je l’aimois, & que s’il eſtoit le plus accompli de tous les hommes. He Dieux, interrompit Menaſte, ſongez vous bien à ce que vous dittes ? & pourrez vous avoir aſſez de reſolution, ou pour la mieux nommer aſſez d’inhumanité envers vous meſme, pour vous expoſer au plus grand malheur qui puiſſe arriver ? Pourrez vous ſouffrir toute voſtre vie, la preſence d’un homme, de qui la converſation vous a touſjours eſté inſuportable, pour une heure ſeulement ? Je la ſouffriray ſans doute, reſpondit Ameſtris, dans l’eſperance que les maux que j’endureray, me juſtifieront dans l’eſprit d’Aglatidas : & qu’apres avoir juſtifiée, ma mort arrivant infailliblement bientoſt en ſuitte, je laiſſeray dans ſon ame un douleur qui n’aura jamais de fin. S’il me demeuroit quelqu’autre voye de me juſtifier, peut-eſtre ne prendrois-je pas celle-là : mais apres tout, Aglatidas ne ſe plaignant pas, le moyen de deviner ſon mal & de le guerir ? Mais, luy dit Menaſte, les apparences ſont quelquefois ſi trompeuſes : que sçavez vous s’il n’y a point eu quelque choſe, qui ait fait naiſtre la jalouſie d’Aglatidas, que nous ignorions abſolument ? Quand cela ſeroit, reſpondit Ameſtris, Aglatidas n’en ſeroit pas plus innocent : j’advoüe qu’il pouvoit eſtre un peu jaloux ſans m’offencer : mais il ne pouvoit jamais aimer Anatiſe, ſans me faire un outrage irreparable. Ainſi Menaſte, il faut s’il eſt poſſible, que je deſtruise cette amour naiſſante, par une douleur eternelle, & par un repentir inutile. Mais ne ſongez vous point, luy dit Menaſte, qu’? détruiſant cette amour par une ſi eſtrange
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voye, vous vous détruiſez vous meſme ? C’eſt ce que je ſouhaite, luy repliqua Ameſtris, & ſi je ne sçavois que la melancolie eſt un poiſon lent, dont l’effet eſt preſque infaillible, je ne m’y abandonnerois pas. Souffrez, luy dit Menaſte, que je parle encore une fois à Aglatidas : quand je ſeray morte, luy dit elle, je vous le permets : & je vous conjure meſme de luy bien exagerer ma douleur, afin d’augmenter la ſienne. Quoy, luy dit Menaſte, vous parlez de mort, & de mariage tout enſemble ? Ouy, luy repliqua Ameſtris ; en allant au Temple, je ſongeray que je m’en iray au Tombeau : & j’eſpereray que les Torches nuptiales, ſeront bien toſt changées en Torches funebres. Mais pourquoy voulez vous mourir ? reprit Menaſte ; parce, reſpondit elle, que je ne puis plus vivre heureuſe ny innocente : trouvant que c’eſt eſtre fort criminelle, que d’avoir aimé Aglatidas.

Enfin, Seigneur, Menaſte fut contrainte de quitter Ameſtris, parce qu’il eſtoit fort tard, ſans avoir rien avancé aupres d’elle. Cette prudente Fille ne fut pas pourtant pluſtost arrivée à ſon logis, qu’elle m’envoya chercher, reſoluë de me parler, & de me guerir l’eſprit ſi elle pouvoit, & de ma jalouſie, & de ma nouvelle paſſion ; car elle me croyoit veritablement amoureux d’Anatiſe : mais ce fut en vain qu’elle prit cette peine. Le lendemain elle envoya auſſi chez Artabane, afin de le prier de luy aider à me trouver : mais elle y envoya un moment trop tard, car il eſtoit deſja ſorty. Cependant Artabane auſſi bien que Menaſte, eſtoit deſesperé de ne me trouver point : & ces deux Perſonnes qui avoient de ſi agreables choſes à me dire, eſtoient également affligées, chacune en leur particulier, de n’apprendre point
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ce que j’eſtois devenu. Elles n’avoient pourtant garde de le sçavoir, puis que je me cachois avec beaucoup de ſoin : dans l’intention que j’avois, de donner de mes nouvelles à Megabiſe. En effet, la pointe du jour ne commença pas plus toſt de paroiſtre, que je luy envoyay un homme avec un Billet : qui luy aprenant l’intention que j’avois de me battre contre luy, pour des raiſons qu’il pouvoit aiſément deviner : luy diſoit encore, que cét homme le conduiroit au lieu où je l’attendois avec une eſpée. Mais le hazard voulut, que lors que celuy que j’envoyois à Megabiſe arriva chez luy, il y avoit deſja du monde : parce que le Roy devant aller à la chaſſe ce jour là, trois des ſes Amis l’eſtoient allé prendre, afin de ſe rendre au lever d’Aſtiage. Ce Billet que j’avois eſcrit, ne pût donc eſtre rendu ſi adroitement, que l’on ne s’en aperçeuſt, & que l’on ne ſoubçonnaſt quelque choſe de la verité : de ſorte qu’il fut impoſſible à Megabiſe de me ſatisfaire. Artabane ayant entendu quelque bruit de ce qui eſtoit arrivé, en advertit le Roy, qui donna ordre que l’on arreſtast Megabiſe : & qui commanda que l’on me cherchaſt ; paroiſſant fort en colere contre moy. Mais admirez Seigneur, comme la Fortune ſe jouë des deſtins des hommes ! quoy que ce fuſt moy qui euſt envoyé apeller Megabiſe, il n’y eut pourtant preſque perſonne dans la Cour qui le creuſt ainſi : & le bruit s’épandant d’abord que Megabiſe & Aglatidas s’eſtoient voulu batre ; comme il y avoit aparence qu’ayant tué ſon Frere, ce devoit eſtre luy qui m’euſt fait apeller, tout le monde le dit cette ſorte : à la reſerve de ceux qui s’eſtoient trouvez chez luy, & qui luy avoient vû recevoir mon Biller. Mais pour Ameſtris, elle crût en effet que c’eſtoit Megabiſe qui m’avoit
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fait apeller : & s’imagina encore, que cela me confirmeroit en l’opinion que j’avois d’elle : de ſorte qu’elle ſe confirma d’autant plus elle meſme, en ſa bizarre reſolution. Cependant Artabane eſtant monté à cheval, avec dix ou douze de mes Amis, afin de me chercher, il le fit avec tant de ſoin, qu’il me deſcouvrit, comme je ne faiſois que d’aprendre par le retour de celuy que j’avois envoyé, que Megabiſe eſtoit arreſté : & qu’il me mandoit par luy qu’il ne manqueroit pas de me ſatisfaire, & de ſe ſatisfaire luy meſme, auſſi toſt qu’il le pourroit. Mai comme j’aperçeus Artabane de deux cens pas loing, & que je ne voulois pas eſtre arreſté comme Megabiſe, je pouſſay mon cheval au grand galop, & tournant la teſte à diverſes fois, je vy qu’Artabane devançant tous les autres, pouſſoit le ſien à toute bride : & me faiſoit ſigne de la main que je m’arreſtasse, & qu’il me vouloit parler. Mais comme mon malheur avoit reſoulu ma perte, je me perſuaday qu’Artabane qui avoit de la ſagesse, avoit trouvé mauvais que j’euſſe fait appeller un homme de qui j’avois tué le Frere. En effet je connoiſſois bien que cela n’eſtoit pas trop raiſonnable : de ſorte que m’imaginant qu’il n’avoit rien à me dire, ſinon qu’il faloit que le Roy m’accommodaſt avec Megabiſe ; plus il me faiſoit de ſignes, plus je preſſois mon cheval. J’entendis meſme pluſieurs fois ſa voix ſans luy vouloir reſpondre : & je penſe qu’il m’euſt à la fin atteint, n’euſt eſté qu’ayant rencontré un grand foſſé que mon cheval franchit ſans s’arreſter, il ne pût venir à bout d’en faire faire autant au ſien, qu’apres un qu’art d’heure de chaſtiment. Pendant cela, ayant trouvé un bois qui me déroba à ſa veuë, j’en quittay la route
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ordinaire : & prenant un petit ſentier fort couvert, je fis tant qu’Artabane fut contraint de s’en retourner, bien affligé & bien en colere de ne m’avoir pû parler. Ne sçachant donc alors qu’elle reſolution prendre, apres avoir formé & détruit cent deſſeins ; je m’en allay à un Temple qui n’eſtoit pas fort eſloigné, dont je connoiſſois un Sacrificateur : chez lequel j’eus intention de demeurer caché durant quinze jours : m’imaginant que l’on ne garderoit pas eternellement Megabiſe : & qu’auſſi toſt qu’il ſeroit libre, luy donnant de mes nouvelles, je pourrois me ſatisfaire plus aiſément. De vous dire, Seigneur, quelle fut la vie que je menay en ce lieu là, ce ſeroit une choſe inutile : vous eſtant fort aiſé d’imaginer, qu’elle fut tres inquiette & tres melancolique. Ce Temple eſt baſty dans une vieille Foreſt, dont les Arbres ſont ſi grands & ſi eſpais, que le Soleil n’en diſſipe jamais les ombres : j’errois donc tout le jour dans les lieux les moins frequentez : & m’entretenois quelqueſfois auſſi avec les Mages qui y demeureroient : & principalement avec celuy chez lequel j’eſtois logé : à qui j’avois dit qu’une broüillerie que j’avois euë à la Cour, m’en avoit fait retirer pour quelque temps. Mais ſoit que je m’entretinſſe avec quelqu’un, ou que je me promenaſſe ſeul ; Megabiſe & Ameſtris occupoient toutes mes penſées. Peut-eſtre, diſoisje, qu’ils ſont preſentement enſemble : peut-eſtre qu’Ameſtris luy parle de moy avec meſpris : peut eſtre qu’elle le prie de s’expoſer pas à un nouveau combat : peut-eſtre qu’elle fait des vœux contre ma vie : & peut-eſtre enfin que Megabiſe l’eſpouse.

De vous dire, Seigneur, le trouble que cette derniere penſde excitoit en mon ame, c’eſt que je ne sçaurois
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faire : un jour donc que j’eſtois le plus tourmenté de mes inquietudes, & que je me promenois dans la Foreſt, je vy arriver un Chariot plein de Dames. Je ne l’eus pas pluſtost aperçeu, que je voulus m’enfoncer dans le Bois : Mais une de ces Dames m’ayant reconnu, Aglatidas, me cria-t’elle, ne me fuyez pas : & ſouffrez que je vous parle un moment. Cette voix fut bien toſt reconnuë de moy, pour eſtre celle de Menaſte : ſi bien que m’imaginant, que peut-eſtre Ameſtris eſtoit avec elle, je ne sçavois ſi je devois m’arreſter, ou continuer de fuir. Mais enfin m’entendant appeller diverſes fois, je retournay ſur mes pas : & arrivay aupres de Menaſte, comme elle deſcendoit du Chariot, car elle eſtoit fort prés du Temple où elle alloit. Ayant deux de ſes Amies avec elle, & une Fille qui la ſervoit, elle retint celle-cy : & pria les deux autres de l’aller attendre au Temple, pendant qu’elle me parleroit d’une affaire, dont elle avoit à m’entretenir. Comme nous eſtions parents, cette liberté ne choquoit pas la bien-ſeance : & ces Dames la luy ayant accordée, Menaſte me donna la main, & commença de prendre une route du Bois, dans laquelle nous avançaſmes vingt ou trente pas ſans parler ny l’un ny l’autre. Puis tout d’un coup, Menaſte s’eſtant arreſtée, & me regardant fixement ; je ne sçay Aglatidas, me dit-elle, ſi ce que j’ay à vous dire, vous donnera de la douleur ou de la joye : & ſi vous aimez aſſez Anatiſe, pour ne prendre aucune part au mariage d’Ameſtris. Ameſtris (m’eſcriai-je tout tranſporté de douleur & de jalouſie) eſt mariée ! ouy, reprit froidement Menaſte ; Mais Aglatidas, pourſuivit-elle, quelle part pouvez vous prendre eu cette nouvelle, qu’elle vous
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trouble ſi fort ? vous qui m’avez dit que vous n’aimiez plus Ameſtris. Je penſe auſſi, luy repliquay-je, que je n’aime plus Ameſtris : mais je haï ſi fort Megabiſe, que je ne puis aprendre qu’il ſoit heureux, ſans avoir un deſespoir, qui n’eſt pas imaginable. Si Megabiſe, me reſpondit elle, n’a jamais de joye plus ſensible, que celle que luy cauſe le mariage d’Ameſtris, je ne vous conſeille pas de vous affliger de ſa bonne fortune : quoy (luy dis-je, l’eſprit tout preoccupé de haine, de douleur, & de jalouſie, & n’ayant pas bien entendu le ſens de ce qu’elle m’avoit dit) Megabiſe peut eſtre Mary d’Ameſtris, & n’eſtre pas le plus ſatisfait, & le plus heureux de tous les hommes ! Ha Menaſte, (luy dis-je, ſans luy donner loiſir de me reſpondre) cela n’eſt pas poſſible : & vous auriez plus de raiſon, ſi vous diſiez qu’il joüit d’un bonheur, qu’il ne poſſedera pas long temps. Car enfin il mourra de ma main, cét injuſte Raviſſeur d’un threſor qui m’apartenoit, & que je penſois avoir bien aquis. Menaſte toute ſurprise de me voir ſi troublé, & ſi tranſporté de colere, me regardant avec eſtonnement, me dit en m’interrompant, ſi vous ne haïſſez Megabiſe, vous dis-je encore une fois, que comme Mary d’Ameſtris, vous n’avez qu’à remettre le calme en voſtre ame : puis que ce n’eſt pas Megabiſe qu’elle a eſpousé. Ce n’eſt pas Megabiſe qu’elle a eſpousé ! luy dis-je ; Non, me reſpondit-elle : Ha Menaſte, luy repliquay-je l’eſprit un peu moins agité, ne me trompez pas ; & parlez moy ſincerement. Je vous proteſte, me dit-elle, que je ne vous ments point du tout : & qu’Otane eſt celuy que l’incomparable Ameſtris a eſpousé. Otane, luy dis-je, a eſpousé Ameſtris ! Otane le moins aimable des hommes ! Otane qu’elle a touſjours
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haï ! Ha s’il eſt ainſi, il faut que ſes parens ou le Roy, l’ayent contrainte de conſentir à cét eſtrange mariage. Point du tout, reprit Menaſte, & vous y avez beaucoup plus de part que perſonne. Moy, repris-je tout eſtonné, j’auray marié Ameſtris ! Je vous avoüe bien (pourſuivis-je, ſans sçavoir preſque ce que je diſois) que je l’aurois encore pluſtost mariée à Otane qu’à Megabiſe : Mais apres tout, sçachez Menaſte, qu’Aglatidas eſt incapable d’avoir marié Ameſtris : & que s’il avoit pû diſposer de ſa volonté, ç’auroit eſté a ſon avantage. Ouy, reprit Menaſte, auparavant que la beauté d’Anatiſe, euſt effacé de voſtre cœur celle d’Ameſtris : Anatiſe, luy repliquay-je avec precipitation, n’a jamais eu de place en mon ame : & Ameſtris, l’infidelle Ameſtris, y a touſjours regné Souverainement. Menaſte n’eſtant pas alors moins eſtonnée de m’entendre parler ainſi ; que je l’eſtois d’aprendre qu’Ameſtris eſtoit mariée ; me demanda s’il eſtoit bi ? vray, que j’aimaſſe encore Ameſtris ? Ouy Menaſte, luy dis-je, je l’aime encore : & quoy que mes propres yeux m’ayent fait voir des choſes, que je ne croyois jamais voir ; je ne laiſſe pas de l’adorer touſjours. L’amour d’Anatiſe n’a eſté qu’une feinte, & un effet de mon deſespoir : Mais Menaſte, pourſuivis-je, aprenez moy qui peut avoir mis Megabiſe & Ameſtris mal enſemble : & qui peut l’avoir obligé à eſpouser Otane. Megabiſe, me dit-elle, n’a jamais eſté bien avec Ameſtris : Ha Menaſte, luy repliquay-je, vous n’avez pas vû ce que j’ay veû ! Ha Aglatidas, reprit-elle, vous ne sçavez pas ce que je sçay ! Mais admirez Seigneur, quels eſtranges effets l’Amour produiſit en mon ame : la ſeule nouvelle du mariage d’Ameſtris, m’auroit ſans doute infiniment
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affligé : Mais parce que d’abord j’avois creû qu’elle avoit eſpousé Megabiſe ; & qu’en ſuite j’avois apris que cela n’eſtoit pas : il y avoit quelques moments, où un petit ſentiment de joye, ſe meſloit à ma douleur malgré moy : & me donnoit quelques inſtans de conſolation. Mais enfin Seigneur, apres que Menaſte m’eut fait jurer cent & cent fois, que je n’aimois point Anatiſe ; elle commença de m’exagerer, les obligations que j’avois à Ameſtris ; ſa fidelité pour moy ; ſa rigueur pour Megabiſe : & pour me la faire mieux comprendre, elle me conta comme quoy elle luy avoit deffendu de la voir jamais : & comme il le luy avoit promis, dans le Jardin du Parterre de gazon, où le hazard les avoit fait rencontrer. Ha Menaſte, luy dis-je en l’interrompant, ſi vous eſtes veritable, que mes yeux m’ont cruellement trahy ! & qu’ils m’ont rendu un mauvais office. Tant y a Seigneur, que Menaſte ne me diſant que des choſes vrayes, & trouvant mon ame attendrie par la douleur, il luy fut aiſé de me perſuader : & le bandeau que la jalouſie m’avoit mis devant les yeux, eſtant tombé ; je vy tout d’un coup, ce que je ne voyois point auparavant : c’eſt à dire qu’Ameſtris me parut innocente, & que je me trouvay coupable. Apres cela, Menaſte me conta tout ce que je vous ay deſja dit : le deſespoir d’Ameſtris de me voir inconſtant, & de sçavoir que j’avois eſté jaloux, ſans pouvoir deviner de qui : en ſuitte le bizarre deſſein qu’elle avoit pris d’eſpouser Otane, pour ſe juſtifier dans mon eſprit : sçachant bien qu’il eſtoit impoſſible que ce fuſt luy qui m’euſt eſté ſuspect. Enfin, me dit Menaſte, pouvant eſtre le plus heureux de tous les hommes, & rendre Ameſtris tres contente ; vous vous eſtes
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rendu malheureux, & l’avez renduë elle meſme beaucoup plus infortunée que vous. Ha Menaſte, cela n’eſt pas poſſible m’écriay-je, & rien ne peut egaler mon malheur. Elle me conta encore, comment la querelle que j’avois avec Megabiſe, avoit haſté ſa bizarre reſolution : qu’apres ayant diſparu, & Anatiſe s’en eſtant allée aux champs en meſme temps, elle avoit penſé que ce voyage eſtoit concerté, & qu’enfin ayant dit à ceux qui luy parloient tous les jours d’Otane, qu’elle eſtoit reſoluë de l’eſpouser pourveû que l’on ne fiſt pas trainer la choſe en longueur ; à l’inſtant meſme l’on en avoit demandé la permiſſion au Roy, qui l’avoit accordée volontiers : penſant par ce moyen nous accommoder pluſtost Megabiſe & moy : nous oſtant également, la principale cauſe de nos differens. Menaſte me dit meſme que l’on croyoit que le Roy en avoit parlé à mon Pere, comme en effet la choſe eſtoit ainſi : & que mon Pere penſant m’obliger, veû la froideur qu’il avoit remarquée en moy pour Ameſtris ; & eſtant bien aiſe que je n’euſſe plus d’intereſts d’amour à démeſler avec Megabiſe, avoit luy meſme prié le Roy de conclurre ce mariage. Bref Seigneur, Menaſte me dit que la choſe avoit eſté ſi ſecrette, que l’on ne l’avoit sçeuë que lors qu’ils eſtoient allez au Temple pour ſe marier. Helas Aglatidas, me dit-elle, ſi vous euſſiez veû Ameſtris en cét eſtat, vous euſſiez bien plus toſt creû vous euſſiez bien connu ſon innocence par ſa douleur. Je la vy, pourſuivit elle, une heure auparavant cette funeſte ceremonie : & elle ne m’aperçeut pas pluſtost, que me regardant avec les larmes aux yeux, je ne sçay, me dit elle, ſi l’inconſtant
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Aglatidas me voyoit, s’il ne partageroit point ma douleur ; & s’il ne ſe repentiroit point de ſon crime. Mais quoy qu’il en ſoit, Menaſte, il faut nous juſtifier : il faut qu’il voye, que ſa jalouſie a eſté mal fondée : il faut que je meure de déplaiſir : & ſi mes vœux ſont exaucez, il faut qu’il pleure ma mort eternellement. En achevant de prononcer ces triſtes paroles, on la vint querir pour aller au Temple, & je la ſuivis toute en pleurs. Tous ceux qui la virent en pleurerent : tous ceux qui ont sçeu ce mariage s’en ſont eſtonnez : Megabiſe quoy qu’aſſez conſtant en cette occaſion, en a pourtant paru fort touché : Artabane à qui je l’apris fut ſur le point de troubler la ceremonie, qui eſtoit preſque achevée, lors qu’il entra où nous eſtions : Otane luy meſme en a eſté ſurpris, & n’eſt pas ſi ſatisfait qu’il le devroit eſtre : parce qu’il ne sçait pas trop bien d’où ce bonheur luy eſt arrivé : & qu’il a trop de deffauts, pour ignorer qu’il ne peut pas eſtre aimé. Enfin tout le monde en parle, & tout le monde en dit ce qu’il en penſe, ſans rencontrer la verité : n’y ayant qu’Ameſtris & Menaſte, qui sçachent qu’Aglatidas eſt la ſeule cauſe, d’un mariage ſi injuſte, ſi déraiſonnable, & ſi mal aſſorty. Ne me demandez point apres cela, me dit elle, ce que fait Ameſtris, depuis ce funeſte jour : elle eſt ſi melancolique, & ſi changée, que je ne la puis voir ſans pleurer : & ſi vous la voiyez vous meſme, vous en auriez de la douleur.

Comme nous en eſtions-là, Artabane pour achever de me rendre malheureux, ayant enfin deſcouvert où j’eſtois, vint m’y trouver comme j’eſcoutois Menaſte : il ne me vit pas plus toſt, que venant à moy, ha cruel Amy, s’écria-t’il, qu’avez vous fait ? & pourquoy m’avez vous fuy ſi opiniaſtrément,
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moy qui avois une des meilleures & des plus agreables nouvelles du monde à vous aprendre ? moy qui pouvois vous aſſeurer, que vos yeux vous avoient trompé ; & qu’Ameſtris eſtoit innocente. Menaſte fort ſurprise de l’entendre parler ainſi, luy demanda ce qu’il vouloit dire : & alors il luy raconta devant moy, comme quoy il les avoit eſcoutées, Ameſtris & elle, dans un Cabinet de verdure : où par leurs diſcours, il avoit apris qu’Ameſtris m’eſtoit fidelle, & que Megabiſe n’en avoit jamais eſté aimé. Que leur entreveüe dans le Jardin du Parterre de gazon, avoit eſté un pur effet du hazard : qu’elle avoit commandé à Megabiſe de ne la voir jamais : & qu’effectivement il eſtoit party, & avoit obſervé ſes ordres : & qu’enfin Ameſtris eſtoit tres innocente. Entendant donc parler Artabane de cette ſorte ; & ne pouvant plus me demeurer nul ſoubçon, de la fidelité d’Ameſtris ; achevez, luy dis-je, cruel Amy, de me faire connoiſtre mon bonheur, afin de redoubler mon infortune : & n’oubliez rien de tout ce qui m’euſt pû rendre heureux, afin de me rendre eternellement miſerable. De vous dire Seigneur, quelle fut la confuſion de mes ſentimens en cette rencontre, il ne me ſeroit pas aiſé : j’écoutois avec joye la juſtification d’Ameſtris : je voyois mon erreur avec une honte eſtrange : & je regardois mon infortune avec un ſi grand deſespoir, que rien ne le sçauroit égaler. Mais lors que tout d’un coup, mon imagination me repreſentoit Ameſtris la plus belle perſonne du monde, en la puiſſance du plus imparfait, & du plus haïſſable de tous les hommes, quoy qu’il ait pourtant aſſez d’eſprit ; je perdois patience : & je ne pouvois plus m’empeſcher de me pleindre & d’eſclatter.
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Mais comme Menaſte ne pouvoit pas alors me donner le temps qui m’eſtoit neceſſaire pour cela, elle me voulut quitter : du moins, luy dis-je, ne me ſera-t’il pas deffendu, de voir Ameſtris encore une fois : je ne penſe pas, reprit Menaſte, qu’elle vous le permette : & dans les ſentimens où je l’ay veüe, vous ne devez plus rien eſperer d’Ameſtris. Ha Menaſte, luy dis-je, n’achevez pas de me deſesperer : je veux voir Ameſtris ; je la veux entretenir ; je veux mourir à ſes pieds ; & ſi vous ne m’en facilitez les voyes, je feray peut-eſtre des choſes, qui déplairont à Ameſtris, & qui rendronr mon deſespoir trop public. Enfin Seigneur, je parlay avec tant de violence, que Menaſte eut pitié de moy : & me promit de tromper ſon Amie : & de me donner de ſes nouvelles, auſſi toſt qu’elle auroit imaginé les moyens, de me la faire rencontrer en quelque lieu.

Apres cela, Menaſte fut achever ſes devotions : & Artabane qui n’avoit point eu d’autre deſſein que de me trouver, pour me dire qu’il n’avoit pu empeſcher un malheur qu’il n’avoit sçeu, que lors qu’il eſtoit deſja arrivé ; s’arreſta & ne voulut point me quitter en l’eſtat où j’eſtois : & d’autant moins qu’il voyoit que le conſeil qu’il m’avoit donné, m’avoit fort mal reüſſi. Je fus touteſfois aſſez equitable, pour ne luy en faire point de reproches : & j’avois tant à m’accuſer moy meſme, que je n’accuſay point mon Amy. Ne faut-il pas advoüer, diſois-je, que je ſuis le plus malheureux, le plus criminel, & pourtant le plus à pleindre de tous les hommes ? Car enfin, dis-je à Artabane, j’ay perdu plus que perſonne n’a jamais perdu : j’ay failly plus que perſonne ne faillira jamais : & je ſouffre plus que tous les malheureux n’ont jamais ſouffert. Apres avoir dit cela, je fus quelque
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temps ſans parler : puis reprenant la parole tout d’un coup ; Mais Artabane, luy dis-je, viſtes vous Ameſtris dans le Temple ? non, me reſpondit-il, & je fus ſi troublé, lors que rencontrant Menaſte parmy la preſſe, elle m’eut dit qu’Otane eſpousoit Ameſtris ; que je ne fus plus capable de curioſité, pour une choſe que je ne pouvois plus empeſcher : & que j’euſſe empeſchée ſans doute, ſi je l’euſſe sçeüe quatte heures auparavant. Quoy donc, reprenois-je alors, il eſt donc bien vray qu’Ameſtris m’a toujours aimé ? Il eſt donc bien vray que Megabiſe n’a jamais eſté favoriſé d’elle ? & cependant il peut eſtre vray, que je ne ſois pas heureux. Et comment Artabane, cela peut il eſtre poſſible ? Ha non, non, pourſuivois-je, je ne le sçaurois comprendre : & puis qu’Ameſtris eſt fidelle, & que Megabiſe n’eſt point heureux ; il faut de neceſſité, que le cœur d’Aglatidas ſe trouve ſensible à la joye. Mais helas, le moyen de ſonger qu’Ameſtris toute fidelle qu’elle eſt, ne ſera jamais plus pour moy, ſans mourir de douleur au meſme inſtant ? Non, non, j’aime mieux qu’elle ſoit inconſtante que fidelle : & ne pouvant jamais eſtre mienne, pourquoy trop cruelle Ameſtris, m’avez vous conſervé voſtre affection, pour m’en oſter tous les effets, & pour me priver de voſtre veüe ; de voſtre entretien. & de voſtre chere Perſonne ? C’eſt inhumaine Ameſtris, cacher un ſerpent ſous des fleurs : c’eſt empoiſonner vos preſens : & c’eſt enfin eſtre barbare, en feignant d’eſtre pitoyable. Helas, qu’il m’euſt bien mieux valu que vous ne vous fuſſiez pas juſtifiée, que de le faire par une voye ſi extraordinaire, & ſi cruelle ! Du moins en vous croyant inconſtante, je n’avois que mes propres malheurs à ſupporter : je vous croyois heureuſe,
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pendant que je ſoupirois : & je ne sçay ſi voſtre felicité pretenduë, ne faiſoit point alors mon plus plus grand ſuplice. Mais Dieux ! je n’avois pas encore eſprouvé, combien les infortunes ſont plus ſensibles, en la perſonne aimée qu’en la noſtre ! Quoy Ameſtris ! vous ſerez touſjours malheureuſe, & malheureuſe pour l’amour de moy ! vous ſerez contrainte de ſouffrir eternellement la veüe d’un homme que vous haïſſez ! & de n’en voir jamais un autre que vous avez honnoré de voſtre amitié ! & tout cela parce qu’Aglatidas vous a paru infidelle, & qu’il a eſté jaloux ſans raiſon, quoy que ce ne fuſt pas ſans aparence de l’eſtre : & par conſequent ſans faire voir que j’aimois encore, puis que l’on n’eſt point jaloux, de ce que l’on n’aime pas. Helas Ameſtris, reprenois-je, connoiſſiez vous ſi peu voſtre beauté, que vous puſſiez vous laiſſer tromper à un artifice ſi aiſé à deſcouvrir ? Pouviez vous croire qu’un cœur qui vous avoit adorée, puſt offrir des vœux, à nulle autre Divinité ? Pour Aglatidas, il pouvoit avec raiſon s’imaginer, qu’il n’eſtoit pas aimé d’Ameſtris : ſes défauts authoriſoient tous ſes ſoubçons : Mais pour Ameſtris, le moyen qu’elle ait pu ſeulement concevoir (bien loin de le croire fortement) que l’on peuſt ceſſer de l’aimer ; & ceſſer de l’aimer, pour en regarder une autre ? Cependant elle l’a penſé ; elle l’a crû & elle s’en eſt vangée : & vangée d’une maniere, qui me fera eternellement ſoupirer : Car enfin il n’y eut, & n’y aura jamais, de malheur comparable au mien. Je ne sçay, me dit alors Artabane, ſi ceux qui ne ſont pas aimez, vous avoüeroient ce que vous dittes : Ceux qui ne ſont point aimez, luy reſpondis-je, peuvent eſperer de l’eſtre un jour : & cette eſperance peut leur
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faire ſupporter leur mal avec plus de quietude & plus de repos. Pour moy au contraire, j’avoüe que je sçay que je ſuis aimé : mais dés l’inſtant que j’en reçoy une preuve indubitable, j’aprens que je ne reçevray jamais plus nulle marque de cette affection ; que je ne verray plus Ameſtris ; que je ne luy parleray plus ; qu’elle ne m’eſcrira plus ; & que je ſeray traité, comme ſi j’eſtois haï. Non, non, Artabane, je ſuis le plus malheureux des hommes : ceux qui pleignent la mort de leur Maiſtresse, reprit il, vous diſputeroient encore ce premier rang, que vous voulez que tout le monde vous cede. Ils me le diſputeroient ſans raiſon, luy repliquay-je, car enfin qui les empeſche de ſuivre au Tombeau celles qu’ils ont aimées ? Il y a cent chemins qui conduiſent à la mort, & la fin de leur mal eſt en leur diſposition. Mais il n’en eſt pas ainſi de moy tant qu’Ameſtris fera vivante, ce remede m’eſt deffendu : il faut que je conſerve la vie, comme ſi elle m’eſtoit agreable : car enfin je ne puis quitter Ameſtris ; parce que peut-eſtre je perdrois quelque occaſion de la ſervir : & parce qu’apres tout, je veux voir tant que je le pourray, juſques où ira la fidelité de cette Perſonne. Avoüez de moins, me dit Artabane, que ceux qui voyent leurs Maiſtresses, non ſeulement inconſtantes, & mariées, mais mariées à ceux qu’elles ont plus cheris que les premiers qu’elles avoient aimez, ſont encore plus à pleindre que vous n’eſtes. Je tarday alors un moment à reſpondre : puis reprenant la parole tout d’un coup, & parlant comme ſi j’euſſe veû Ameſtris ; pardonnez, dis-je, divine Perſonne à ma foibleſſe. & ne me haïſſez pas, ſi je me conſidere plus que vous en cette rencontre. Ouy, ouy Artabane, adjouſtay-je en me tournant
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vers luy, j’avoüe que malgré moy je contredis mes propres ſentimens : & qu’encore que je ſois deſesperé du malheur d’Ameſtris ; je ne voudrois pas qu’elle fuſt heureuſe avec Megabiſe : & que j’aime mieux qu’elle ſoit infortunée avec Otane. J’ay beau apeller ma raiſon & ma generoſité à mon ſecours, pour deffendre l’entrée de mon cœur, à cette criminelle joye ; je ne puis m’empeſcher d’en avoir, de ce que je sçay que celuy qui poſſede Ameſtris, n’en ſera jamais aimé : & de ce que je sçay qu’elle ſe ſouviendra de moy avec douleur, & qu’elle me regrettera eternellement. Car apres tout, je veux qu’elle sçache mon innocence, comme je sçay la ſienne ; & que je ſois auſſi juſtifié dans ſon eſprit, qu’elle l’eſt maintenant dans le mien. Je n’ignore pas, diſois-je, que ce ſera augmenter ſon malheur : puis qu’il pourroit arriver que le deſpit luy oſteroit une partie de l’affection qu’elle a pour moy : Mais adorable Ameſtris, pourſuivois-je, cherchez un autre remede à vos douleurs ; & trouvez le plus toſt dans la douceur qu’il y a de sçavoir que l’on eſt parfaitement aimé, quoy qu’inutilement aimé. Apres cela je fus quelque temps à me promener ſans rien dire : puis reprenant tout d’un coup la parole, & reſpondant à ce que j’avois penſé ; Non Megabiſe, diſois-je, je ne veux plus me battre contre vous : & quand vous m’auriez offenſé, ſi vous aimez encore Ameſtris, vous eſtes plus cruellement puni, que la mort ne vous puniroit. Et puis à dire les choſes comme elles ſont, & ſans cette paſſion qui m’a aveuglé ; je dois ce reſpect au ſang de ſon Frere que j’ay reſpandu, de ne ſonger plus à reſpandre le ſien : Mais pour Otane, diſois-je, le moyen de ſouffrir qu’il vive ? & le moy en d’oſer ſeulement deſirer ſa mort, sçachant
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quelle eſt la vertu d’Ameſtris ? Quoy donc (diſois-je à Artabane, avec une colere que je ne puis exprimer) il faudra voir toute noſtre vie Ameſtris, l’incomparable Ameſtris, en la puiſſance d’un homme, à qui les Dieux ont refuſé toutes choſes, excepté la condition & les richeſſes ; & auquel ils n’ont donné de l’eſprit, que pour le rendre plus haïſſable, veû la maniere dont il s’en ſert ! Quoy Artabane, ne me ſeroit il point permis, de remettre Ameſtris en liberté ? Ha non non, reprenois-je moy meſme, je n’oſerois l’entreprendre ; je n’oſerois le luy propoſer ; je n’oſerois meſme en concevoir la penſée, de peur qu’elle ne la devinaſt dans mes yeux. Que feray-je donc, diſois-je à Artabane, & que pourray-je devenir ? Tant y a Seigneur, que je puis dire que je ſouffris tout ce que l’on peut ſouffrir ſans mourir : la joye de sçavoir qu’Ameſtris eſtoit innocente, me conſerva infailliblement la vie en cette occaſion : n’eſtant pas poſſible que ſans ce ſecours, j’euſſe jamais pû apprendre qu’elle eſtoit mariée, ſans expirer de douleur. Mais ſi je veſcus, ce fut ſans doute pour endurer davantage : eſtant certain que l’obſcurité du Tombeau eſt preferable au trouble & au miſerable eſtat ou j’eſtois. Il y avoit meſme des inſtans, où Otane ne me ſembloit pas ſi haïſſable, qu’il me l’avoit touſjours ſemblé : & où j’apprehendois qu’Ameſtris ne trouvaſt ſes deffauts moins grands, par l’habitude qu’elle auroit à les voir touſjours. Je craignois meſme que les Treſors d’Otane ne touchaſſent enfin ſon cœur : mais cette crainte ne duroit pourtant gueres : & ma plus forte conſolation eſtoit de penſer, qu’Ameſtris ne pourroit jamais aimer celuy qui la poſſedoit.

Cependant le ſoir eſtant arrivé,
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il falut ſe retirer : je paſſay la nuit ſans dormir ; les deux jours ſuivans à me pleindre ; & le troiſiesme au matin, je reçeus des nouvelles de Menaſte ; qui me mandoit que ſi je voulois me rendre au Jardin du Parterre de gazon à ſix heures du ſoir, elle y conduiroit Ameſtris, ſans qu’elle sçeuſt que j’y deuſſe eſtre : Mais qu’afin que cette entreveue ne fuſt point deſcouverte, il faloit qu’elle ſe fiſt dans le plus eſpais du bocage, à la main droite de la Fontaine. Qui m’euſt dit Seigneur, un moment auparavant, vous aurez un inſtant de joye en toute voſtre vie, je ne l’euſſe pas creu : & cependant je ne sçeu pas plus toſt que je reverrois Ameſtris ce jour là, que je m’y abandonnay entierement : & je fus prés d’une heure que je ne me ſouvenois ny de Megabiſe, ny d’Otane, ny meſme du mariage d’Ameſtris : & que je ne penſois à autre choſe, ſinon que je la reverrois ; que je luy parlerois ; & qu’elle me reſpondroit peut-eſtre favorablement. Puis revenant tout d’une coup de cette douce lethargie : Mais helas, diſois-je, que me pourroit elle reſpondre, qui me peuſt rendre moins miſerable, puis que plus elle me ſera douce, plus je ſeray malheureux ? Je ne laiſſois pas neantmoins de deſirer de l’eſtre de cette ſorte, & de ne la trouver pas irritée. Je m’entretins donc tout le jour de cette façon avec Artabane : & je manday à Menaſte, que je ne manquerois pas de faire ce qu’elle deſiroit de moy. Cependant cette adroite fille, comme je l’ay sçeu depuis, avoit effectivement trompé Ameſtris : & luy avoit propoſé
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cette promenade ſolitaire, comme tres conforme à ſon humeur & à ſa fortune preſente. Toutefois elle avoit jugé à propos, qu’elle ne me creuſt pas auſſi coupable qu’elle penſoit que je le fuſſe, lors que je la verrois : de ſorte qu’elle la mena une heure pluſtost à cette promenade qu’elle ne me l’avoit mandé, afin d’avoir le temps de l’entretenir. Comme elles furent donc dans ce petit Bois où elle la conduiſit ; cette belle affligée contribua elle meſme à ſon deſſein : & commença un diſcours, dont ma Parente fut bien aiſe. Advoüez, luy dit elle, Menaſte, que le malheur qui me perſecute eſt bien opiniaſtre, puis que meſme il ne veut pas que j’aye la conſolation de sçavoir ce que penſe Aglatidas de mon infortune. Il a diſparu auſſi bien qu’Anatiſe : & j’ay lieu de croire qu’ils ſe moquent peut-eſtre de mon bizarre deſtin : & qu’Aglatidas regarde plus toſt mon mariage, comme un effet de mon caprice, que comme un malheur dont il ſoit la veritable cauſe. Mais adjouſta-t’elle, mon ame, eſt en une aſſiette bien peu raiſonnable : car enfin je ne puis m’empeſcher de vouloir deux choſes toutes differentes à la fois : puis que je n’ay pas plus toſt ſouhaitté, de sçavoir qu’Aglatidas ſoit ſensible à mon infortune, qu’un moment apres je deſire pour mon repos, de n’en aprendre jamais rien ; de ne le rencontrer de ma vie ; & de n’entendre plus parler de luy. Mais helas, que tous ces deſſeins ſont mal affermis dans mon cœur : & que j’avois bien raiſon, de choiſir mon mariage comme un ſupplice aſſez grand, pour me punir d’avoir aimé un infidele ! Je voudrois, luy dit alors Menaſte, que vous ne l’euſſiez jamais creû tel, ou que vous le creuſſiez touſjours : mais à mon advis, la choſe n’ira pas ainſi : & vous ſerez encore plus malheureuſe que vous n’eſtes. Quoy, interrompit Ameſtris, j’euſſe pû ne croire pas Aglatidas infidelle ; & je pourrois croire qu’il ne l’auroit point eſté ! Ha non Menaſte, je n’ay point deû faire ce que vous dites : & je ne pourray
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pas non plus à l’advenir me perſuader rien qui le juſtifie. Je ſouhaite ſeulement, qu’il ſe repente de ſon crime, afin qu’il en ſoit puny par luy meſme : Mais sçachez que tant que je ne croirois Aglatidas que repentant & malheureux, il ne mettroit pas la fermeté de mon ame à une dangereuſe eſpreuve : & il faudroit pour me propoſer quelque choſe de bien cruel pour moy, me dire que je me ſuis trompée ; qu’Aglatidas ne fut jamais coupable ; que ce que j’ay veû eſtoit une illuſion ; qu’il m’a touſjours eſté fidelle ; qu’il n’a jamais aimé Anatiſe ; & qu’il a touſjours aimé Ameſtris. J’avoüe Menaſte, que ſi l’on m’avoit perſuadé tout cela, je ſerois plus malheureuſe que je ne ſuis : & quoy que je n’en devinſſe pas plus criminelle, j’en deviendrois ſans doute bien plus infortunée. Mais à vous dire la verité, c’eſt ce qui ne sçauroit arriver : & c’eſt ce que je ne dois pas craindre. Pleuſt aux Dieux, luy dit Menaſte qu’il me fuſt poſſible d’empeſcher, que vous ne connuſſiez l’innocence d’Aglatidas : L’innocence d’Aglatidas ! reprit Ameſtris : he de grace ne vous joüez point de mon malheur : il eſt trop grand, Menaſte, pour ſervir à voſtre divertiſſement : & je ſuis trop voſtre Amie, pour me traiter de cette ſorte. Non, luy reſpondit elle, je parle ſerieusement : Aglatidas a eu de l’imprudence, mais il ne fut jamais infidelle. Quoy, repliqua Ameſtris, Aglatidas n’a point aimé Anatiſe ? Aglatidas, reſpondit Menaſte, n’a jamais rien aimé que vous. Dieux, s’eſcria cette ſage Perſonne, impitoyable & cruelle fille que vous eſtes, pourquoy me parlez vous ainſi ? ſi ce que vous dittes eſt faux, pourquoy me le dittes vous ? Et s’il eſt veritable, que ne me l’avez vous
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dit plus toſt, ou que ne me le cachez vous eternellement ? Je ne vous l’ay pas dit plus toſt, reſpondit Menaſte, parce que je ne l’ay point sçeu : & je ne vous l’ay pû cacher, parce qu’Aglatidas eſt reſolu de vous le dire luy meſme. Ha (repliqua precipitamment Ameſtris, le viſage tout changé) ſoit qu’Aglatidas ſoit coupable ou innocent, je ne le veux plus voir de ma vie : s’il eſt coupable, il n’en eſt pas digne : & s’il eſt innocent, je ſerois criminelle de le ſouffrir. Ainſi Menaſte, ne me parlez plus d’Aglatidas : il n’occupe que trop ma memoire ; il n’eſt que trop dans mon cœur ; & pleuſt au Ciel qu’il y fuſt moins. A ces mots elle ſe teut : & Menaſte voyant tant de trouble dans ſon eſprit, ſe repentit de ce qu’elle m’avoit promis : & fut auſſi aſſez long temps ſans oſer parler davantage. Quelques moments s’eſtant paſſez de cette ſorte, Ameſtris la regarda les yeux moüillez de larmes ; & reprenant la parole, avec moins de violence. Mais encore, luy dit elle, Menaſte, qui vous a obligée de me parler ainſi ? Je n’oſerois plus vous le dire, luy reſpondit elle ; & voyant que l’innocence d’Aglatidas vous afflige autant que ſon crime vous affligeoit, je penſe qu’il vaut mieux ne vous parler jamais de luy, ny comme inconſtant, ny comme fidelle. Ne m’accordez pas ſi exactement, reprit Ameſtris, la priere que je vous ay faite : & sçachez, luy dit elle en rougiſſant, que je l’ay trop aimé, pour ne vous pardonner pas une ſemblable faute. Parlez donc Menaſte, & dites moy de grace tout ce que vous sçavez d’Aglatidas, ſans m’en déguiſer aucune choſe. Menaſte voyant qu’en effet Ameſtris le ſouhaitoit, luy raconta tout ce qu’elle avoit sçeu de mon avanture : c’eſt à dire comment j’eſtois devenu
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jaloux, voyant Megabiſe avec elle dans ce Jardin ; comment j’avois ceſſé de luy eſcrire ; comment je n’avois pû ceſſer de l’aimer ; comment Artabane m’avoit conſeillé de taſcher d’aimer Anatiſe, ou du moins d’en faire ſemblant ; & enfin comment c’eſtoit moy qui avois fait apeller Megabiſe ; & que je ne m’eſtois caché que pour me battre contre luy, quand on ne le garderoit plus. En ſuitte voyant qu’Ameſtris eſcoutoit favorablement ce qu’elle luy diſoit, elle luy redit une partie de ce que je luy avois dit : & luy confeſſa qu’elle avoit veû tant de marques de deſespoir ſur mon viſage, qu’elle n’avoit pû me refuſer la priere que je luy avois faite, de me donner les moyens de la voir ſeulement une fois.

Et en effet, luy dit elle, sçachez, pour n’eſtre pas ſurprise abſolument, que je ne vous ay conduite en ce lieu, que parce qu’Aglatidas s’y doit rendre. Ha Menaſte, luy dit Ameſtris, qu’avez vous fait ? & à quoy m’expoſez vous ? comment penſez vous que je puiſſe ſouffrir la veuë d’un homme que j’ay rendu malheureux ? Et comment puis-je refuſer celle d’une perſonne qui pouvoit faire toute ma felicité ? Ouy Menaſte, vous avez grand tort : ſi cette entreveuë eſt deſcouverte, croira t’on encore qu’il ſoit vray, qu’elle ſe ſoit faite ſans mon conſentement ? qu’en penſera toute la Cour ? qu’en devra penſer Otane ? & à quel danger n’expoſez vous pas ma reputation ? Non, non, vous ne deviez jamais conſentir à ce qu’Aglatidas à deſiré de vous : comment voulez vous, porſuivit-elle, que je luy parle ? que voulez vous que je luy die ? luy diray-je que je l’aime encore ? helas je ne puis plus le faire ſans crime, ou du moins ſans choquer la bien-ſeance. Luy diray-je que je le haï ? he bons Dieux
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comment le pourrois-je dire, moy qui ne l’ay pû quand je l’ay creû infidelle ? Parlez donc Menaſte, je vous en conjure : vous avez de l’eſprit, de la vertu, & de l’amitié ; de grace conſeillez moy donc : mais conſeillez moy fidellement. Toutefois (reprit elle, ſans luy donner loiſir de reſpondre) il vaut mieux ne demander point de conſeil ; & fuir une ſi dangereuſe occaſion. En diſant cela, elle commença de marcher pour s’en aller : lors que Menaſte la retenant, luy fit prendre garde que j’arrivois. Elle ne me vit pas pluſtost, qu’elle eſſuya ſes larmes : & ſe deſtournant à demy pour ſe cacher de moy, j’eus loiſir de me jetter à genoux, auparavant qu’elle ſe fuſt entierement remiſe. Je creus bien Seigneur, que j’avois quelque part en la douleur que je remarquay ſur le viſage d’Ameſtris : ce qui augmenta ſi fort la mienne, qu’à peine puis-je ouvrir la bouche pour luy parler. Neantmoins apres m’eſtre fait quelque violence, vous voyez à vos pieds, luy dis-je, Madame, le plus criminel, le plus innocent, & le plus malheureux de tous les hommes : qui comme criminel, vient vous demander punition ; qui comme innocent, vient pour ſe juſtifier devant vous ; & qui comme malheureux, vient du moins chercher en voſtre compaſſion, quelque ſoulagement à ſes maux. Ce n’eſt pas, Madame, que je cherche à vivre : mais je cherche à mourir, & plus doucement, & plus glorieuſement tout enſemble. Cela ſera ainſi divine Ameſtris, pourſuivis-je, ſi vous voulez ſeulement m’avoüer, que je n’ay pas merité mon infortune : & que vous ne m’aviez pas jugé indigne d’un deſtin plus heureux. Je ne sçay Aglatidas, me reſpondit elle en me relevant, ny ce que je vous dois reſpondre ; ny meſme ſi je vous dois eſcouter : mais je sçay
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bien touſjours, que vous eſtes la ſeule cauſe de vos malheurs & des miens : Car enfin, Ameſtris n’eſtoit point une perſonne, de qui l’on deuſt eſtre jaloux. Quoy Madame, luy dis-je, j’euſſe pû démentir mes propres yeux ! j’euſſe pû me fier malgré leur teſmoignage, à mon merite & à voſtre bonté ! Ne sçavez vous pas Madame, qu’excepté la derniere fois que j’eus l’honneur de vous parler, vous ne m’avez jamais rien dit qui peuſt me faire croire fortement, que je n’eſtois pas mal dans voſtre eſprit ? Que vouliez vous donc Madame, qui ſoustinst ma foibleſſe en cette occaſion ? ſi j’euſſe reçeu diverſes preuves de voſtre affection, j’euſſe eſté coupable de vous ſoubçonner d’inconſtance : Mais qu’avois-je Madame, de ſi engageant pour vous, qui me peuſt donner une grande ſeurete ? J’avois veritablement entendu quelque paroles favorables : l’on m’avoit permis de les expliquer à mon advantage : & j’avois reçeu quelques Lettres civiles & obligeantes : Mais Madame, eſtoit-ce aſſez pour démentir mes yeux ? Et ma paſſion euſt elle eſté digne de vous, ſi j’euſſe pû raiſonner ſans preoccupation en cette rencontre ? Non Madame, pour vous aimer parfaitement, il falloit perdre la raiſon comme je la perdis : & il faloit conſerver le reſpect, comme je le conſervay. Car enfin, je ne me ſuis point pleint devant le monde ; j’ay pleuré en ſecret ; j’ay cherché la ſolitude pour ſoupirer : & quand je ſuis revenu à Ecbatane, j’y ſuis revenu par force. Vous y eſtes revenu (me dit alors Ameſtris en m’interrompant, & en changeant de couleur) pour ſervir Anatiſe à mes yeux : & pour me forcer malgré moy, à recevoir une paſſion, qui ne peut-eſtre dans une ame, qu’elle n’y ſoit precedée
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par une autre. Ha Madame, luy dis-je, ne me reprochez point la ſeule faute que j’ay faite, mais que j’ay faite par le conſeil d’autruy : il eſt vray, j’ay feint d’aimer Anatiſe : mais ç’a eſté parce que je vous aimois touſjours. Cette amour aparente n’eſtoit qu’un effet d’une amour veritable : & je ne sçay comment l’adorable Ameſtris à pû ſe laiſſer tromper par un artifice ſi groſſier, & où j’aportois ſi peu de ſoin. Ne penſez pas Madame, que j’aye prophané les meſmes paroles que j’ay employées, à vous perſuader mon affection, & que je m’en ſois ſervy aupres d’Anatiſe. Non, je ne luy ay jamais dit que je l’aimois : je luy ay laiſſé expliquer ma melancolie comme il luy a pleû : mais je n’ay jamais pû luy dire je vous aime. J’avoüe que je l’ay voulu quelqueſfois : mais malgré moy, mon cœur & ma bouche vous ont eſté fidelles. Enfin Madame, je puis vous aſſurer, que je ne vous ay jamais donné de ſi grandes preuves d’amour, que lors que vous n’en avez point reçeu. Ouy Madame, quand je vous fuyois ; quand vous croyez que je cherchois Anatiſe ; c’eſtoit lors que je vous donnois des preuves convainquantes de la grandeur de mon affection. Car enfin, que j’aiye aimé la plus belle perſonne du monde, tant qu’elle m’a eſté favorable ce n’eſt pas une choſe fort extraordinaire : mais que j’aye continué de l’aimer, lors que je croyois qu’elle m’avoit abandonné ; qu’elle m’avoit trahy ; & qu’elle en aimoit un autre : & que de peur de luy monſtrer ma foibleſſe, j’aye eſvité ſa rencontre, & j’ay fait ſemblant d’aimer ailleurs : ha Madame, c’eſt là ce qui fait voir, que rien ne peut faire finir ma paſſion que la mort : & que vous regnerez dans mon cœur eternellement. Ameſtris pendant ce diſcours, tenoit
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les yeux abaiſſez : puis les relevant tout d’un coup, avec une melancolie extréme. Ne vous juſtifiez pas davantage, me dit elle, car vous ne l’eſtes deſja que trop dans mon eſprit : & laiſſez moy employer le peu de moments qui me reſtent pour vous entretenir, à vous dire avec ingenuité, mes veritables ſentimens. Je voudrois bien, luy dis-je, Madame (ſi cela ſe peut ſans perdre le reſpect que je vous dois) vous ſuplier auparavant, de ne me deſesperer pas, & de me laiſſer mourir, avec un peu moins de violence. Je voudrois bien meſme, pouſuivis-je, vous demander, pourquoy lors que vous m’avez creû coupable, vous vous en eſtes vangée ſur vous meſme ? Ne pouviez vous trouver un ſuplice où je ſouffrisse ſeul la peine que vous penſiez que je meritois ? Que ne m’ordonniez vous pluſtost de mourir à vos yeux ? Et pourquoy Madame, faloit il vous rendre malheureuſe pour me punir ? Il le faloit, me reſpondit elle, parce que je ne pouvois ſelon mon opinion, vous rendre malheureux de cette ſorte, ſans me juſtifier dans voſtre eſprit : & que je ne croyois pas le pouvoir faire plus ſeurement qu’en eſpousant Otane, que vous sçaviez bien que je n’aimois pas : & dont je sçavois bien aſſurément que vous n’eſtiez point jaloux. Ha Madame, luy dis-je, que venez vous de me dire ? Et faloit il qu’Aglatidas entendiſt encore de voſtre bouche, de ſi cruelle paroles ? Quoy Madame, Otane, ce meſme Otane que j’ay veû eſtre l’objet de voſtre averſion, peut il eſtre Mary d’Ameſtris ? Ouy, me reſpondit elle, puis qu’Aglatidas l’a voulu : de grace Madame, luy dis-je, ne m’attribuez pas un pareil ſentiment : & croyez au contraire, que ſi vous laiſſiez agir librement Aglatidas, Ameſtris ne ſeroit pas long
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temps Femme d’Otane.

Je prononçay ces paroles avec une violence, dont je ne pus pas eſtre le Maiſtre : Mais Dieux ! je fus bien eſtonné, lors que je vy Ameſtris ſe reculer d’un pas, & me regarder d’un air imperieux, où il ne paroiſſoit guere moins de colere que de triſtesse. Sçachez Aglatidas, me dit elle, que comme je n’ay pas changé de ſentimens pour vous, je n’ay pas auſſi changé de vertu. Je ſuis touſjours la meſme perſonne que vous avez connuë : c’eſt à dire, incapable de toute injuſtice. Je vous ay aimé, je l’avoüe : mais je vous ay aimé ſans crime. Ne penſez donc pas, qu’encore que j’aye toujours eu de l’averſion pour Otane, & que je ne l’aye eſpousé que par un ſentiment que je ne puis moy meſme exprimer, je puiſſe jamais deſirer de n’eſtre plus ſa Femme : je voudrois ſans doute ne l’avoir point eſté : mais puis que je la ſuis, il faut que je vive comme l’eſtant. Et pour ne vous tromper point, sçachez (pourſuivit elle, les yeux tous pleins de larmes, qu’elle vouloit retenir) qu’il faut que je vive le reſte de mes jours avec Otane que j’ay touſjours haï comme ſi je l’aimois : & avec Aglatidas, que j’ay touſjours aimé, comme ſi je le haïſſois. Quoy Madame, luy dis-je, il faut que vous viviez avec Aglatidas, comme ſi vous le haïſſiez ! Et quelle ſevere vertu vous peut impoſer une telle loy ? Non non, Madame, luy dis-je, ne craignez rien de ma violence : & ne me puniſſez pas ſi cruellement, d’une parole prononcée contre ma volonté, & ſans deſſein de l’executer. J’ay voulu faire perdre la vie à Megabiſe, parce que je croyois que vous l’aimiez : mais je n’attenteray pas à celle d’Otane, que vous n’avez point aimé : & que je veux eſperer, que vous n’aimerez jamais. Qu’il vive donc cét
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heureux Mary de la belle Ametris : pourveû qu’elle ſouffre que je la voye quelquefois : & que je la face ſouvenir de ces glorieux moments, où par la volonté d’Artambare, je pouvois eſperer d’occuper la place qu’Otane occupe aujourd’huy. Qu’il la poſſede en paix, adjouſtay-je, cette glorieuſe place, puis que les Deſtins l’ont voulu : mais laiſſez moy auſſi poſſeder en repos, ce que vous m’avez donné. Laiſſez moy Madame, joüir de quelque legere ombre de felicité, dans les derniers moments de ma vie : Vous pouvez ſi vous le voulez, me conduire à la mort, comme l’on y conduit les Victimes : c’eſt à dire avec des chants d’allegreſſe, & des Couronnes de fleurs. Ouy Madame, je mourray avec joye & avec gloire, ſi vous ſouffrez ſeulement que je vous rende conte de mes douleurs : & ne craignez pas que je deſire jamais de vous, rien qui vous puiſſe déplaire. Non divine Ameſtris, je ne veux qu’eſtre eſcouté favorablement dans mes pleintes : ou tout au plus, je ne veux qu’eſtre conſolé, par quelques paroles de tendreſſe. Vous eſcoutastes Megabiſe que vous n’aimiez pas, refuſerez vous la meſme grace, à un homme que vous n’avez pas haï, & que peut-eſtre ne haïſſez vous pas encore ? C’eſt pour cette raiſon, reprit elle, que je vous dois tout refuſer : Car enfin Aglatidas je vous ay aimé, & je ne vous puis haïr : de ſorte que c’eſt pour cela, que je me dois deffier de mes propres ſentiments. Ce n’eſt pas, pourſuivit elle (et les Dieux le sçavent bien) que quelque affection que je puſſe avoir pour vous, je puſſe jamais manquer à rien, ny de ce que je dois à Otane, ny de ce que je me dois à moy meſme ; Mais apres tout, ne pouvant plus eſtre à vous, je ne dois plus continuer
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de vous voir ny de vous aimer. Quoy Madame, luy dis-je, vous pretendez donc me haïr ? Je ne le pourrois pas quand je le voudrois, me reſpondit elle ; mais je puis m’empeſcher de vous parler. Ha ſi vous le pouvez, luy dis-je, vous ne m’aimez plus : & prenez garde Madame, de renouveller la jalouſie dans une ame deſesperée : & de me perſuader, que peut-eſtre les treſors d’Otane ont touché voſtre cœur. N’excitez pas Madame, une ſi violente paſſion dans mon eſprit : & pour l’empeſcher, donnez moy un peu moins de marques d’indifference. Car enfin Madame, ſi vous achevez de me deſesperer, je perdray de nouveau entierement la raiſon, comme je l’avois perduë dans ma premiere jalouſie : & ne conſerveray peut-eſtre pas tout le reſpect, que j’ay touſjours conſervé. Dittes moy donc, adorable Ameſtris, que vous ne me haïſſez pas : que vous voulez bien que je vous aime : & que vous ſouffrirez que je vous die quelques fois, que je meurs pour l’amour de vous. Je vous diray, me reſpondit elle, bien davantage : car je vous advoüeray que j’eſtime Aglatidas comme je le dois eſtimer : que je l’aime autant que je l’ay jamais aimée : & que je l’aimeray meſme juſques à la mort. Mais apres tout cela, il faut ne me voir plus de toute voſte vie ; & tout ce que je puis faire pour vous, c’eſt de vous permettre de croire, lors que vous apprendrez ma mort (qui à mon advis arrivera bien toſt) que la ſeule melancolie l’aura cauſée : & que mes dernieres penſées auront eſté pour Aglatidas. Voila, me dit elle, tout ce que je puis ; & peut-eſtre meſme plus que je ne dois ; c’eſt pourquoy n’eſperez rien davantage. Qui vit jamais, luy dis-je, Madame, une pareille advanture à la mienne ?
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Vous dittes que vous m’avez aimé ; & que vous m’aimez encore : Vous dittes meſme que vous mourrez en penſant à moy : & pourquoy donc ne voulez vous pas vivre en m’eſcoutant quelques fois ; C’eſt parce que je ne le puis, me reſpondit elle, ſans offenſer un peu la vertu : & ſans expoſer ma reputation. Voſtre innocence, luy dis-je, ne ſuffit elle pas pour vous ſatisfaire ? Nullement, me reſpondit Ameſtris ; & il faut paroiſtre ce que l’on eſt. Paroiſſez donc, luy dis-je, bonne & pitoyable, s’il eſt vray que vous la ſoyez : Paroiſſez vous meſme, repliqua t’elle, raiſonnable & genereux, ſi vous eſtes touſjours ce que vous eſtiez. Mais le moyen Madame, de ne vous voir plus ? luy repliquay-je ; Mais le moyen, reprit elle, de ſe voir, pour ſe voir toujours infortunez ? Les larmes, luy dis-je, que l’on meſle avec celles de la perſonne aimée, n’ont preſque point d’amertume : & les douceurs, interrompit elle, où la vertu trouve quelque ſcrupule à faire, ne ſont plus douceurs pour moy. Vous voulez donc, Madame, luy dis-je, qu’Aglatidas ne vous voye plus, & peut-eſtre ne vous aime plus ? Je devrois en effet ſouhaitter cette derniere choſe comme la premiere, reprit elle ; mais j’advoüe que je ne le puis. Que voulez vous donc qu’il face ? luy dis-je ; Je veux, reſpondit Ameſtris, qu’il m’aime ſans eſperance ; qu’il ſe conſole ſans me voir ; qu’il vive ſans chercher la mort ; & qu’il ne m’oublie jamais. En diſant cela, elle me voulut quitter : mais je luy pris la main malgré elle ; & la retenant par force, en me jettant à genoux ; au nom des Dieux Madame, luy dis-je, accordez moy ce que je vous demande, ou ne me deffendez pas de chercher la mort. Je ne puis plus vous rien accorder, me dit elle, car la gloire veut que je vous refuſe ce que vous ſouhaitez : &
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mon affection demande que vous viviez, au moins tant que je vivray. Ayez patience Aglatidas, adjouſta t’elle, le terme ne ſera peut-eſtre pas long. Ha Madame, luy dis-je, ne parlez point de voſtre mort : oubliez pluſtost le malheureux Aglatidas, que de faire entrer au Tombeau, la plus belle perſonne du Monde. Vous feriez mieux, interrompit elle, de la nommer la plus infortunée : & peut-eſtre auſſi, adjouſtay-je, la plus injuſte, & la plus inhumaine. Mais au nom de ces meſmes Dieux que j’ay deſja invoquez Madame, luy dis-je, ſouffrez au moins que je vous parle encore une fois : adieu Aglatidas, me dit elle, adieu ? je commence à ſentir que mon cœur me trahiroit, ſi je vous eſcoutois davantage : & que je ne dois pas me fier plus long temps à ma propre vertu contre vous. Vivez, adjouſta t’elle, ſi vous pouvez : n’aimez qu’Ameſtris s’il eſt poſſible : & ne la voyez jamais plus. Elle vous en prie : & meſme ſi vous le voulez, elle vous l’ordonne. En achevant de prononcer ces triſtes paroles, elle me quitta toute en larmes : & tout ce que je pûs faire, fut de luy baiſer la main, qu’elle retira d’entre les miennes, avec aſſez de violence.

Vous pouvez juger Seigneur, en quel eſtat je demeuray, lors que je vy partir Ameſtris avec Menaſte : qui pendant toute noſtre converſation, s’eſtoit tenuë à trois pas de nous, pour prendre garde ſi perſonne ne venoit : ne laiſſant pas d’entendre de là tout ce que nous diſions. Je ne m’arreſteray point Seigneur, à vous exagerer tous mes ſentimens, car ce ſeroit abuſer de voſtre patience : je vous diray ſeulement, que perſonne ne s’eſt jamais eſtimé plus malheureux que je me le trouvois. Car enfin je voyois que j’
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aimois, & que j’eſtois aimé : mais qu’apres tout, je n’avois plus d’eſperance. Je voyois meſme qu’il ne m’eſtoit pas permis d’oſter mon bien, à celuy qui le poſſedoit : je n’avois plus de Rival à punir : je n’avois plus de Maiſtresse inconſtante, de qui je me peuſſe pleindre ; quel ſoulagement pouvois-je donc eſperer dans mes douleurs ? Il n’y avoit pas moyen de pouvoir ſonger à oublier jamais une perſonne qui m’aimoit ; qui occupoit mon cœur ; mon eſprit ; & toute ma memoire, & pour laquelle j’oubliois tout le reſte du monde. Il ne m’eſtoit plus permis d’eſperer de luy pouvoir parler : elle m’avoit meſme deffendu de mourir : enfin je ne trouvois rien qui ne m’affligeaſt extraordinairement. Neantmoins je voulus eſſayer de nouveau, ſi par l’adreſſe de Menaſte, je ne pourrois point parler encore une fois à Ameſtris : mais Seigneur, il me fut impoſſible : & depuis ce jour là, cette cruelle perſonne ne voulut plus aller à nulle promenade, de peur de m’y rencontrer : & elle feignit meſme d’eſtre malade, afin de ne ſortir plus du tout. Ayant donc apris par Menaſte, que rien ne pouvoit changer la reſolution d’Ameſtris : je pris celle de m’eſloigner d’un lieu, où je ne la pouvois voir : & où j’euſſe contribué peut-eſtre encore à ſa perte, par la contrainte où elle vivoit, à ma conſideration. Pour Megabiſe, qui avoit auſſi eſté fort touché du mariage d’Ameſtris ; quoy qu’il ſe fuſt imaginé ne l’aimer plus, quand il eſtoit revenu à Ecbatane, il ſentit auſſi bien que moy, que l’on ne ſe deffait pas aiſément d’une paſſion violente. Aſtiage ayant sçeu où j’eſtois, nous accommoda, ſans pourtant nous faire embraſſer ny nous faire voir : me commandant parce que j’avois tué ſon frere, d’éviter ſa
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rencontre autant que je le pourrois : la cauſe de noſtre derniere querelle, n’ayant eſté sçeuë de perſonne : non pas meſme de Megabiſe, qui a touſjours ignoré ce que j’avois veû, dans ce malheureux Jardin du Parterre de gazon. Pour ce qui eſt d’Anatiſe, je partis d’Ecbatane, auparavant qu’elle fuſt revenuë des champs : ainſi je ne vous puis dire ce qu’elle aura penſé de moy. J’eſcrivis en partant une lettre à Ameſtris, que j’envoyay à Menaſte, de laquelle je n’ay point eu de reſponse. Je fus quelque temps à errer de Province en Province, ſans sçavoir ce que je voulois faire, ny ce que je pretendois devenir : juſques à ce que la guerre d’Aſſirie commençant, je creus que je devois y chercher la fin de mes malheurs, en y cherchant une mort honnorable. Durant tout ce temps là, je n’ay jamais reçeu nulles nouvelles, ny d’Ameſtris, ny de Menaſte, quoy que j’aye fait toutes choſes poſſibles pour obliger l’une ou l’autre à m’en donner.

Et depuis cela Seigneur, vous avez eſté le teſmoin de mon chagrin, quoy que vous n’en sçeuſſiez pas la cauſe : & depuis cela encore, je n’ay non plus rien apris d’Ameſtris, ſinon que j’ay sçeu par Araſpe, qu’Otane eſt touſjours vivant ; qu’elle eſt touſjours malheureuſe : & que ſelon les apparences, veû la melancolie qui paroiſt ſur ſon viſage, elle aime peut-eſtre encore l’infortuné Aglatidas. Voila Seigneur, qu’elle eſt l’advanture que vous avez deſiré d’aprendre, & quels ſont les malheurs de l’homme du monde qui ſouhaitteroit le plus, de voir bien toſt finir les voſtres : & qui n’attend plus que la mort, pour le guerir de tous les ſiens. A ces mots, Aglatidas s’eſtant teû, Artamene le remercia, de la peine qu’il avoit priſe ; luy
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demanda pardon, d’avoir renouvellé toutes ſes douleurs ; & luy teſmoigna en avoir eſté tres ſensiblement touché. J’advoüe, luy dit il, que vous eſtes infiniment à pleindre : & que ce n’eſt pas un evenement fort ordinaire, que celuy qui vous a rendu malheureux. Mais apres tout, luy dit il encore en ſouspirant, vous sçavez qu’Ameſtris eſt vivante : & vous ne pouvez preſque pas douter qu’elle ne vous aime encore. Ainſi vous pouvez eſperer du Temps & de la Fortune, quelque changement en voſtre affliction : mais j’en connois de plus infortunez que vous. Je ne sçay Seigneur, repliqua Aglatidas, ſi cela peut eſtre : mais je sçay bien que quand j’aurois perdu une Couronne, en perdant Ameſtris ; & que l’ambition de ſeroit jointe à l’amour pour me perſecuter ; je ne ſerois pas plus melancolique que je le ſuis. Cependant Seigneur, pourſuivit il, c’eſt eſtre bien genereux, de vouloir plus toſt vous intereſſer, dans les malheurs d’autruy que dans les voſtres : Vous portez des chaines aſſez injuſtes & aſſez peſantes, pour vous en pleindre, plus toſt que de vous arreſter à pleindre Aglatidas, qui n’eſt pas digne de cét honneur. Aglatidas, luy reſpondit il, eſt digne de l’amitié de tout ce qu’il y a de Grand au monde : & c’eſt ce qui me fait eſperer, que les Dieux feront un jour finir ſes malheurs. Quand j’aurois quelques bonnes qualitez, reprit il, ce que vous dites ne me donneroit pas grand eſpoir : & tant qu’Artamene ſera malheureux, je ne voy pas que les perſonnes qui ont de la vertu, doivent fonder leur eſperance ſur cette raiſon, qui n’eſt pas touſjours infaillible. C’eſtoit de cette ſorte qu’Artamene & Aglatidas s’entretenoient, lors qu’Andramias les advertit qu’il eſtoit temps de ſe retirer. Aglatidas
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voulut avec adreſſe demander à Artamene, s’il ne pouvoit rien pour ſon ſervice : voulant luy faire entendre, qu’il eſtoit capable d’entreprendre de le delivrer. Mais il le remercia en l’embraſſant : & luy fit connoiſtre que ſa priſon n’eſtoit pas ſon plus grand malheur : & qu’il n’en vouloit ſortir, que par la meſme main qui l’y avoit mis.
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