Difference between revisions 3513629 and 3513631 on frwikisource==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/8]]== LUCIEN LEUWEN Chapitre XXI Son arrivée la combla de joie. Elle s’était dit, en sortant de chez madame de Commercy58 : (contracted; show full)« C’est un homme à côté duquel il est agréable de s’asseoir, disait M. Bonneau, l’un des meneurs de cette société. — La campagne d’Ernest aux eaux de Vichy, disait M. Leuwen, avance de quatre ans son entrée à l’Institut. — Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel fils ? dit Lucien presque attendri. — Troppo aiuto a sant’Antonio, dit <ref>113 Desbacs et Grandet.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/328]]== M. Leuwen. Je t’aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine de l’avancement d’Ernest, il aura bientôt pour 30 000 francs de places, comme le philosophe N…114 Mais j’aimerais autant avoir pour fils M. de Talleyrand. » Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont la position sociale avait quelques rapports avec celle de Lucien. Il avait de la fortune, M. de Vaize l’appelait son cousin, mais il n’avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et résolut de s’accrocher à Lucien. M. Desbacs avait le caractère de Blifil (de Tom Jones), et c’est ce qui malheureusement se lisait trop sur sa figure extrêmement pâle et fort marquée de la petite vérole. Cette figure n’avait guère d’autre expression que celle d’une politesse forcée ou d’une bonhomie qui rappelait celle de Tartufe. Des cheveux extrêmement noirs sur cette face blême fixaient trop les regards. Avec ce désavantage qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours tout ce qui était convenable et jamais rien au-delà, il avait fait des progrès <ref>114 Cousin.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/329]]== rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet destitué par M. de Martignac comme trop jésuite, et c’était un des commis les plus habiles qu’eût le ministère de l’Intérieur. Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir : tout lui était indifférent ; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec ce qui se présentait : M. Desbacs se présentait de bonne grâce. (contracted; show full) Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces imitatives de madame Grandet, Lucien était fidèle à sa promesse et, deux fois la semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du juste-milieu. Un soir que Lucien rentrait à minuit et qu’il répondait à sa mère qu’il avait été chez les Grandet : <ref>115 Rien d’aisé comme d’avoir un style noble, lorsqu’on n’exprime rien de neuf. C’est comme dans le monde : être retenu, noble, lorsqu’on n’a jamais une idée à exprimer.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/333]]== « Qu’as-tu fait pour te tirer de pair aux yeux de madame Grandet ? lui dit son père. — J’ai imité les talents qui la font si séduisante : j’ai fait une aquarelle. — Et quel sujet as choisi ta galanterie ? dit madame Leuwen. — Un moine espagnol monté sur un âne et que Rodil envoie pendre116. — Quelle horreur ! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison ! s’écria madame Leuwen. Et encore, ce caractère n’est pas le vôtre. Vous en avez tous les inconvénients sans les avantages. Mon fils, un bourreau ! — Votre fils, un héros : voilà ce que madame Grandet voit dans les supplices décernés sans ménagement à qui ne pense pas comme elle. Une jeune femme qui aurait de la délicatesse, de l’esprit, qui verrait les choses comme elles sont, enfin qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres qui veut devenir préfet et chercher en France des “rue Transnonain”. Mais madame Grandet vise au génie, à la grande passion, à l’esprit brillant. Pour une pauvre petite femme qui n’a que du bonheur, et encore <ref>116 Vers 1834.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/334]]== du plus plat, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un général juste-milieu, c’est sublime. Mon aquarelle est un tableau de Michel-Ange. — Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d’un Don Juan », dit madame Leuwen avec un profond soupir. M. Leuwen éclata de rire. (contracted; show full) « Si j’avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j’aurais su autrement qu’en le voyant ce qui arrivait à madame de Chasteller. Et que fût-il arrivé si je l’eusse connu un mois plus tôt ? J’aurais perdu un peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie… J’aurais été condamné un mois plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et le soir avec une coquine, la femme la plus considérée de Paris. » ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/336]]== ⏎ ⏎ On voit par l’exagération en noir de ces jugements combien l’âme de Lucien souffrait encore. Rien ne rend méchant comme le malheur. Voyez les prudes.⏎ ⏎ Chapitre XLIV117. ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/337]]== Chapitre XLIV117⏎ ⏎ Un soir, vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre fit appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme la mort. « Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s’agit pour vous de la mission la plus délicate… » À son insu, Lucien prit l’air altier du refus, et le ministre se hâta d’ajouter : «… et la plus honorable. » Après ces mots, l’air sec et hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il n’avait pas grande idée de l’honneur que l’on peut acquérir en servant avec 900 francs. Son Excellence continua : « Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices… mais vous savez comme le public et non comme il faut savoir pour agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir là-dessus. Pour être lus, les journaux de l’opposition⏎ <ref>117 Kortis.</ref>⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/338]]== de l’opposition enveniment toutes choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai avec ce que je vous apprendrai, autrement vous vous tromperez en agissant. N’oubliez pas surtout, mon cher Leuwen, que le plus vil coquin a de la vanité, et de l’honneur à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous, il devient intraitable… Pardonnez ces détails, mon ami, je désire vivement vos succès… — Ah ! se dit Lucien, j’ai aussi de la vanité comme un vil coquin. Voilà deux phrases trop rapprochées, il faut qu’il soit bien ému ! » Le ministre ne songeait déjà plus à amadouer Lucien ; il était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des joues d’une pâleur mortelle, en tout, c’était l’air du plus grand trouble. Il continua : « Ce diable de général N…118 ne pense qu’à se faire lieutenant général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du Château. Mais ce n’est pas tout : il veut être ministre de la Guerre et, comme tel, se montrer habile dans la partie la plus difficile ; et, à vrai dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le grand administrateur : veiller à ce que trop d’intimité ne s’établisse pas entre les⏎ <ref>118 Rumigny.</ref>⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/339]]== les soldats et les citoyens, et cependant maintenir entre eux les duels suivis de mort à moins de six par mois. » Lucien le regarda. « Pour toute la France, reprit le ministre ; c’est le taux arrêté dans le Conseil des ministres. Le général N… s’était contenté jusqu’ici de faire courir dans les casernes ces bruits d’attaques et de guet-apens commis par des gens du bas peuple, par des ouvriers, sur des militaires isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la douce égalité ; elles s’estiment : il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la police militaire. Le général N… me tourmente sans cesse pour que je fasse insérer dans mes journaux des récits exacts de toutes les querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de gardes, de toutes les rixes d’ivrognes, qu’il reçoit de ses sergents déguisés. Ces messieurs sont chargés d’observer l’ivresse sans jamais se laisser tenter. Ces choses font le supplice de nos gens de lettres. “Comment espérer, disent-ils, quelque effet d’une phrase délicate, d’un trait d’ironie de bon goût, après ces saletés ? Qu’importent à la bonne compagnie des succès de cabaret, toujours les mêmes ? À l’exposé de toutes ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le journal et ajoute, non sans raison, quelque mot de mépris ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/340]]== de méprissur les gens de lettres salariés.” « Il faut avouer, continua le ministre en riant, que, quelque adresse qu’y mettent messieurs de la littérature, le public ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux ouvriers maçons auraient assassiné trois grenadiers, armés de leurs sabres, sans l’intervention miraculeuse du poste voisin. Les soldats, même dans les casernes, se moquent de cette partie de nos journaux, que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses, ce diable de N…, tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses épaulettes, a entrepris d’avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le ministre en baissant la voix, l’affaire Kortis119, si vertement démentie dans nos journaux d’hier matin, n’est que trop vraie. Kortis, l’un des hommes les plus dévoués du général N…, un homme à 300 francs par mois, a entrepris mercredi passé de désarmer un conscrit bien niais qu’il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle au beau milieu du pont d’Austerlitz120 à minuit. Une demi-heure après, Kortis s’avance en imitant l’ivrogne. Tout à coup, il se jette sur le conscrit et veut lui arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si <ref>119 Modèle : Corteys</ref> <ref>120 Stendhal avait laissé en blanc le nom du pont, il ne le désigne que plus loin. N. D. L. E.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/341]]== niais en apparence et choisi sur sa mine, recule deux pas et campe au Kortis un coup de fusil dans le ventre. Le conscrit s’est trouvé être un chasseur des montagnes du Dauphiné. Voilà Kortis blessé mortellement, mais le diable c’est qu’il n’est pas mort. « Voici l’affaire. Maintenant, le problème à résoudre : Kortis sait qu’il n’a que trois ou quatre jours à vivre, qui nous répond de sa discrétion ? (contracted; show full)« Maintenant, mon cher Leuwen, voulez-vous me tirer d’un grand embarras ? » Après un petit silence, Lucien répondit : « Oui, monsieur. » Mais l’expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa réponse. Lucien continua d’un air glacial : <ref>121 On me. — Je ne dis point : il jouissait des doux épanchements de la tendresse maternelle, des conseils si doux du cœur d’une mère, comme dans les romans vulgaires. Je donne la chose elle-même, le dialogue, et me garde de dire ce que c’est en phrases attendrissantes. C’est pour cela que le présent roman sera inintelligible pour les femmes de chambre même à voiture, comme lady Dijon, 24 novembre 1834. Temps chaud, sirocco presque trop doux et mal à la tête.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/343]]== « Je suppose que je n’aurai pas à parler au chirurgien. — Très bien, mon ami, très bien ; vous devinez le point de la question, se hâta de répondre le ministre. Le général N… a déjà agi, et trop agi. Ce chirurgien est une espèce de colosse, un nommé Monod, qui ne lit que le Courrier français au café près l’hôpital, et qui enfin, à la troisième tentative de l’homme de confiance de N… a répondu à l’offre de la croix par un coup de poing(contracted; show full)Sur quoi le ministre, usant de sa supériorité de position, se mit à se promener dans son cabinet, et à se dire : (Ici deux vers) Lucien avait pris son parti. « Tout retard, se dit-il, est un reste d’incertitude ; et une lâcheté, pourrait ajouter une langue ennemie. » <ref>122 Stendhal, dont la mémoire est infidèle écrit Fabien, N. D. L. E.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/347]]== À ce nom terrible qu’il se prononça à soi-même, il se tourna vers le ministre qui se promenait d’un air héroïque. « Je suis prêt, monsieur. Le ministère de l’Intérieur a-t-il fait quelque chose dans cette affaire ? — En vérité, je l’ignore. (contracted; show full) — Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect que je lui dois, que dans le cas où j’aperçois quelqu’un de la police, je me retire. Un tel voisinage n’est pas fait pour moi. — De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être responsable envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices ? Je ne veux ni ne puis rien vous cacher. Qui me répond qu’aussitôt après mon départ on n’a pas donné la même commission à un autre ministre ? L’inquiétude ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/349]]== L’inquiétude est grande au Château. L’article du National est abominable de modération. Il y a une finesse, une hauteur de mépris… On le lira jusqu’au bout dans les salons. Ce n’est point le ton de la Tribune… Ah ! ce Guizot qui n’a pas fait M. Carrel conseiller d’État ! (contracted; show full)C’est que, tel que vous me voyez, reprit-il d’un air assez indifférent, j’ai promis d’aller dîner à la campagne. On va ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/351]]== croire que je me fais attendre comme un grand seigneur. Il regardait l’œil de Desbacs, qui à l’instant perdit tout son feu. ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/352]]== Chapitre XLV . Lucien vola à l’hôpital de N… Il se fit conduire par le portier au chirurgien de garde. Dans les cours de l’hôpital, il rencontra deux médecins, il déclina ses nom et qualités, et pria ces messieurs de l’accompagner un instant. Il mit tant de politesse dans ses manières que ces messieurs n’eurent pas l’idée de le refuser. « Bon, se dit Lucien : je n’aurai pas été en tête à tête avec qui que ce soit. C’est un grand point. » « Quelle heure est-il, de grâce ? demanda-t-il au portier qui marchait devant eux. — Six heures et demie. — Ainsi, je n’aurai mis que dix-huit minutes du ministère ici, et je puis le prouver. » En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre communication de la lettre du ministre. « Messieurs, dit-il aux trois médecins qu’il avait auprès de lui, on a calomnié l’administration du ministère de l’Intérieur à ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/353]]== l’administration du ministère de l’Intérieur à propos d’un blessé nommé Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain… Le mot d’opium a été prononcé. Il convient à l’honneur de votre hôpital et à votre responsabilité comme employés du gouvernement, d’entourer de la plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé Kortis. Il ne faut pas que les journaux de l’opposition puissent calomnier. Peut-être ils enverront des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable, messieurs, d’appeler M. le médecin et M. le chirurgien en chef ? » On expédia des élèves internes à ces deux messieurs. « Ne serait-il pas à propos de mettre dès cet instant auprès du lit de Kortis deux infirmiers, gens sages et incapables de mensonge ? » Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents dans le sens qu’on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers appartenant jadis à la congrégation et coquins consommés ; l’un des chirurgiens se détacha pour aller les installer sans délai. Les médecins et chirurgiens affluèrent bien vite dans la salle de garde, mais il régnait un grand silence et ces messieurs avaient l’air morne. Quand Lucien vit sept médecins ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/354]]== sept médecins ou chirurgiens réunis : « Je vous propose, messieurs, leur dit-il, au nom de M. le ministre de l’Intérieur, dont j’ai l’ordre dans ma poche, de traiter Kortis comme s’il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que cette marche convient à tous. » Il y eut un assentiment méfiant, mais général. (contracted; show full) — Je le pense aussi, dit le chirurgien en chef, si ces messieurs n’ont pas d’objection… — En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs que vous aurez la bonté de désigner de dresser un procès-verbal fort circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bien que vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire… » Et comme Lucien entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir qui commençait à ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/358]]== commençait à s’établir à voix basse, il ajouta, de l’air le plus poli qu’il put : « Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour. » Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et interrogé régulièrement. M. Monod, chirurgien de la salle et du lit numéro 13, fit un rapport succinct. Ensuite, on quitta le lit du malade, et dans une salle à part on fit la consultation que M. Monod écrivit, pendant qu’un jeune médecin, portant un nom bien connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dicté(contracted; show full) Lucien était ému, et le malade le regardait fixement ; la tête restait immobile, mais ses yeux suivaient tous les mouvements de Leuwen. « Enfin, quoi ! dit le malade ; j’ai été caporal au 3e de ligne à Montmirail. Je sais bien qu’il faut sauter le pas, mais on n’aime pas à être empoisonné… Je ne suis pas honteux… et, ajouta-t-il en changeant de physionomie, dans mon métier il ne faut pas être honteux. S’il avait du sang dans les veines, après ce que j’ai fait pour lui et à sa demande vingt ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/364]]== vingt fois répétée, le général N… devrait être là à votre place. Êtes-vous son aide de camp ? — Je ne l’ai jamais vu. — L’aide de camp s’appelle Saint-Vincent et non pas Leuwen, dit le blessé comme se parlant à lui-même… Il y a une chose que j’aimerais mieux que votre argent. — Dites. (contracted; show full) Il passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait Kortis. Il trouva madame Kortis entourée de commères, qu’il eut assez de peine à faire retirer. Cette femme se mit à pleurer, voulut montrer à Lucien ses enfants, qui dormaient paisiblement. « Ceci est moitié nature, moitié comédie, pensa Lucien. Il faut la laisser parler, et qu’elle se lasse. » Après vingt minutes de monologue et de précautions ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/366]]== et de précautions oratoires infinies, car le peuple de Paris a pris à la bonne compagnie sa haine pour les idées présentées brusquement, madame Kortis parla d’opium ; Lucien écouta cinq minutes d’éloquence conjugale et maternelle sur l’opium. (contracted; show full) — À compter de quand ? — De demain. — Si c’est un effet de votre bonté, à compter de ce soir, et avant minuit je vais à l’hôpital. Le pauvre cher homme, il n’y a que moi qui puisse l’empêcher de jaser… Madame Morin ! madame Morin ! » dit madame Kortis en criant… <ref>123 Faute de français exprès.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/369]]== C’était une voisine à laquelle Lucien compta quatorze francs pour soigner les enfants pendant sept jours. Leuwen donna aussi quarante sous pour le fiacre qui allait conduire madame Kortis à l’hôpital de… [Il sembla à Lucien qu’il s’était servi de façons de parler qui, étant répétées, ne pouvaient nullement prouver qu’il était complice de la proposition d’opium. En quittant la rue de Braque, Lucien était heureux. Il avait supposé au contraire qu’il serait horriblement malheureux jusqu’à la fin de cette affaire. « Je côtoie le mépris public, et la mort, se répétait-il souvent, mais j’ai bien mené ma barque. » ] Chapitre XLVI.] ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/370]]== Chapitre XLVI⏎ ⏎ Enfin, comme onze heures trois quarts sonnaient, Lucien remonta dans son cabriolet. Il s’aperçut qu’il mourait de faim : il n’avait pas dîné et presque toujours parlé. « Actuellement, il faut chercher mon ministre. » Il ne le trouva pas à l’hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit un mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au ministère des Finances ; M. de Vaize en était sorti depuis longtemps. (contracted; show full) Au mouvement de respect que firent les laquais, il s’aperçut que M. le comte de Beausobre, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le salon. Lucien ne l’avait jamais vu. « Monsieur le comte, je me nomme Leuwen, maître des requêtes. J’ai un million d’excuses à demander à Votre Excellence. Mais je cherche M. le comte de Vaize depuis deux heures, et par son ordre exprès ; il faut que je lui parle pour une affaire importante et pressée. — Quelle affaire… pressée », dit le ministre⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/372]]== ⏎ — Quelle affaire… pressée », dit le ministre avec une fatuité rare et en redressant sa petite personne. « Parbleu, je vais te faire changer de ton », pensa Lucien. Et il ajouta d’un grand sang-froid et avec une prononciation marquée : « L’affaire Kortis, monsieur le comte, cet homme blessé sur le pont d’Austerlitz par un soldat qu’il voulait désarmer. — Sortez », dit le ministre aux valets. Et, comme l’huissier restait : « Sortez donc ! » L’huissier sorti, il dit à Leuwen : « Monsieur, le mot Kortis eût suffi sans les explications. (L’impertinence du ton de voix et des mouvements était rare.) — Monsieur le comte, je suis nouveau dans les affaires, dit Lucien d’un ton marqué. Dans la société de mon père, M. Leuwen, je n’ai pas été accoutumé à être reçu avec l’accueil que Votre Excellence me faisait. J’ai voulu faire cesser aussi rapidement que possible un état de choses désagréable et peu convenable. — Comment, monsieur, peu convenable ? dit le ministre en prononçant du nez, relevant la tête encore plus et redoublant d’impertinence. Mesurez vos paroles. — Si vous en ajoutez une seule sur ce ton, monsieur le comte, je donne ma démission et nous mesurerons nos épées. La fatuité, monsieur, ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/373]]== monsieur, ne m’en a jamais imposé. » M. de Vaize venait d’un cabinet éloigné savoir ce qui se passait ; il entendit les derniers mots de Lucien et vit que lui, de Vaize, pouvait être la cause indirecte du bruit. « De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Lucien. Mon cher collègue, c’est un jeune officier, dont je vous parlais. N’allons pas plus loin. — Il n’y a qu’une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien avec un sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n’y a absolument qu’une façon, répéta-t-il d’un air glacial : c’est de ne pas ajouter un seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l’huissier m’a annoncé à Vos Excellences. — Mais, monsieur dit M. de Beausobre, ministre des Affaires étrangères, en se redressant excessivement. — J’ai un million de pardons à demander à Votre Excellence ; mais si elle ajoute un mot, je donne ma démission à M. de Vaize que voilà, et je vous insulte, vous, monsieur, de façon à rendre une réparation nécessaire à vous. — Allons-nous-en, allons-nous-en ! » s’écria M. de Vaize fort troublé et entraînant Lucien. Celui-ci prêtait l’oreille pour entendre ce que dirait M. le comte de… Il n’entendit rien. Une fois en voiture,⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/374]]== ⏎ Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours dans le genre paternel, de lui permettre de lui rendre compte d’abord de l’affaire Kortis. Ce compte rendu fût très long. En le commençant, Lucien avait parlé du procès-verbal et de la consultation. À la fin du récit, le ministre lui demanda ces pièces. « Je vois que je les ai oubliées chez moi », dit Lucien. « Si le comte de Beausobre veut faire le méchant, avait-il pensé, ces pièces peuvent prouver que j’avais raison de vouloir rendre un compte immédiat au ministre de l’Intérieur, et que je ne suis pas un solliciteur forçant la porte. » Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, l’affaire Kortis étant finie, M. le comte de Vaize essaya de revenir à l’éloquence onctueuse et paternelle. « Monsieur le comte, dit Lucien en l’interrompant, je travaille pour Votre Excellence depuis cinq heures du soir. Une heure sonne, souffrez que je monte dans mon cabriolet, qui suit votre carrosse. Je suis mort de fatigue. » M. de Vaize voulut revenir au genre paternel. « N’ajoutons pas un mot sur l’incident, dit Lucien ; un seul petit mot peut tout envenimer. » Le ministre se laissa quitter ainsi ; Lucien monta ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/375]]== Lucien monta en cabriolet, et dit à son domestique de monter et de conduire : il était réellement très fatigué. En passant sur le pont Louis XV, son domestique lui dit : « Voilà le ministre. » (contracted; show full) « Tout ce que je puis dire sur l’heure avancée, c’est que ce n’était pas une affaire de télégraphe », dit-il à l’ambassadeur de Russie. Quelques jours après, M. Leuwen surprit dans le monde un léger bruit qui supposait que son fils était saint-simonien. Sur quoi, à l’insu de Lucien, il pria M. de Vaize de le conduire un jour chez son collègue des Affaires étrangères. « Et pourquoi, cher ami ? — Je tiens beaucoup à laisser à Votre Excellence le plaisir de cette surprise. » ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/377]]== ⏎ ⏎ Tout le long du chemin, en allant à cette audience, M. Leuwen se moqua de la curiosité de son ami le ministre. Il commença sur un ton fort peu sérieux la conversation que Son Excellence des Affaires étrangères daignait lui accorder. « Personne, monsieur le comte, ne rend plus de justice que moi à l’habileté de Votre Excellence ; mais il faut convenir aussi qu’elle a de grands moyens. Quarante personnages couverts de titres et de cordons, que je lui nommerais au besoin, cinq ou six grandes dames appartenant à la première noblesse et assez riches grâce aux bienfaits de Votre Excellence, peuvent faire l’honneur à mon fils Lucien Leuwen, maître des requêtes indigne, de s’occuper de lui. Ces personnages respectables peuvent répandre tout doucement qu’il est saint-simonien. On pourrait dire à aussi peu de frais qu’il a manqué de cœur dans une occasion essentielle. On pourrait faire mieux, et lui lâcher deux ou trois de ces personnages recommandables dont j’ai parlé qui, étant jeunes encore, cumulent et sont aussi bretteurs. Ou bien, si l’on voulait user d’indulgence et de bonté envers mes cheveux blancs, ces personnages, tels que M. le comte de…, M. de…, M. le baron de… qui a 40 .000 francs de rente, M. le marquis…, pourraient se ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/378]]== borner à dire que ce petit Leuwen gagne toujours à l’écarté. Sur quoi, je viens, monsieur le comte, en votre qualité de ministre des Affaires étrangères, vous offrir la guerre ou la paix. » M. Leuwen prit un malin plaisir à prolonger beaucoup l’entretien ainsi commencé. Au sortir de l’hôtel des Affaires étrangères, M. Leuwen alla chez le roi, duquel il avait obtenu une audience. Il répéta exactement au roi la conversation qu’il venait d’avoir avec son ministre des Affaires étrangères. « Viens ici, dit M. Leuwen à son fils en rentrant chez lui, que je répète pour la seconde fois la conversation que j’ai eu l’honneur d’avoir avec les ministres auxquels tu manques de respect. Mais pour ne pas m’exposer à une troisième répétition, allons chez ta mère. » À la fin de la conférence chez madame Leuwen, notre héros crut pouvoir hasarder un mot de remerciement à son père. « Tu deviens commun, mon ami, sans t’en douter. Tu ne m’as jamais autant amusé que depuis un mois. Je te dois l’intérêt de jeunesse avec lequel je suis les affaires de bourse depuis quinze jours, car il fallait me mettre en position de jouer quelque bon tour à mes deux ministres s’ils se permettent à ton égard quelque trait de fatuité. Enfin, je t’aime, et ta mère te dira que jusqu’ici, ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/379]]== mère te dira que jusqu’ici, pour employer une phrase des livres ascétiques, je l’aimais en toi. Mais il faut payer mon amitié d’un peu de gêne. — De quoi s’agit-il ? — Suis-moi. » Arrivé dans sa chambre : « Il est capital de te laver de la calomnie qui t’impute d’être saint-simonien. Ton air sérieux, et même imposant, peut lui donner cours. — Rien de plus simple : un bon coup d’épée… — Oui, pour te donner la réputation de duelliste, presque aussi triste ! Je t’en prie, plus de duel sous aucun prétexte. — Et que faut-il donc ? — Un amour célèbre. » Lucien pâlit. « Rien de moins, continua son père. Il faut séduire madame Grandet, ou, ce qui serait plus cher mais peut-être moins ennuyeux, faire des folies d’argent pour mademoiselle Julie, ou mademoiselle Gosselin, ou mademoiselle…, et passer quatre heures tous les jours avec elle. Je ferai les frais de cette passion124. <ref>124 [Là-dessus, sans le dire à Lucien, M. Leuwen publie sa grande passion pour madame de Chasteller en la confiant à huit ou dix personnes de la première volée, mesdames de Rasfort, de Kast, etc., comme en se plaignant. Cela rend compte de la tristesse et du sérieux de Lucien.]</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/380]]== — Mais, mon père, est-ce que je n’ai pas déjà l’honneur d’être amoureux de mademoiselle Raimonde ? — Elle n’est pas assez connue. Voici le dialogue : “Leuwen fils est décidément avec la petite Raimonde. — Et qu’est-ce que c’est que mademoiselle Raimonde ?…” “Il faut qu’il soit ainsi : “Leuwen fils est actuellement avec mademoiselle Gosselin. — Ah diable ! et est-il amant en pied ? — Il en est fou jaloux… Il veut être seul.” » (contracted; show full) Lucien était encore à dix lieues de Nancy que son cœur battait à l’incommoder. Il ne respirait plus d’une façon naturelle. Comme il fallait entrer de nuit dans Nancy et n’être vu de personne, Lucien s’arrêta à un village situé à une lieue. Même à cette distance, il n’était pas maître de ses transports ; il n’entendait pas de loin une charrette sur les chemins, qu’il ne crût reconnaître le bruit de la voiture de madame de Chasteller…125 ⏎ ⏎ « — J’ai gagné bien de l’argent par ton télégraphe, dit M. Leuwen à son fils, et jamais ta présence n’eût été plus nécessaire. » Lucien trouva à dîner chez son père son ami Ernest Dévelroy. Il était fort triste :⏎ <ref>125 La suite de cet épisode n’a jamais été décrite. Stendhal ne se sentait pas en forme. Il note au point où il s’arrête : « Le voyage à Nancy occupera le blanc de ce cahier. Tandis que je suis dans le sec, je fais madame Grandet. » Mais il ne prit jamais le temps d’y revenir. N. D. L. E.</ref>⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/382]]== triste : son savant moral, qui lui avait promis quatre voix à l’Académie des Sciences politiques, était mort aux eaux de Vichy, et après l’avoir dûment enterré, Ernest s’était aperçu qu’il venait de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule. « Car il faut réussir, disait-il à Lucien. Et parbleu, si jamais je me dévoue à un membre de l’Institut, je le prendrai de meilleure santé ! » (contracted; show full) La tendresse timide de madame Leuwen s’opposa de toute sa force à ce qu’il affublât son fils d’une grande passion ; elle voyait dans ce bruit une source de dangers. « Je voudrais pour lui, disait-elle, une vie tranquille et non brillante. — Je ne puis, répondait M. Leuwen, je ne puis, en conscience. Il faut qu’il ait une grande passion, ou tout ce sérieux que vous prisez tant tournerait contre lui, ce ne serait qu’un plat saint-simonien, <ref>126 Vérifier si les Pillet-Will, les Rothschild vont à la Bourse.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/385]]== et qui sait même, plus tard, à trente ans, un inventeur de quelque nouvelle religion. Tout ce que je puis faire, c’est de lui laisser le choix de la belle pour laquelle il aura ce grand et sérieux attachement. Sera-ce madame de Chasteller, madame Grandet, mademoiselle Gosselin, ou cette ignoble petite Raimonde, une actrice à 6 000 francs de gages ? » (il n’ajoutait pas la fin de sa pensée… : et qui, toute la journée, se permet des épigr(contracted; show full)t sur l’effet que devaient produire les choses dans les salons de Paris. Depuis quatre ans, sa sérénité était un peu troublée par deux malheurs : l’apparition dans la société de noms qu’on n’eût dû jamais y voir ou qu’on n’eût jamais dû voir annoncés par des laquais de bonne maison, et le chagrin de ne plus voir de places dans les régiments à tous ces jeunes gens de bonne maison qui avaient été autrefois les amis de ses petits-fils que depuis longtemps elle avait perdus. M. Leuwen père, qui voyait madame de Thémines une fois ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/387]]== de Thémines une fois la semaine ou chez lui ou chez elle, pensa qu’il fallait auprès d’elle prendre le rôle de père au sérieux. Il alla plus loin, il jugea qu’à son âge il pouvait entreprendre de la tromper net et de supprimer, dans l’histoire de son fils, le nom de madame de Chasteller. Il fit des aventures de son fils une histoire fort jolie et, après avoir amusé madame de Thémines pendant toute la fin d’une soirée, finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur son fils qui, depuis trois mois qu’il était admis dans le salon de madame Grandet, était d’une tristesse mortelle ; il craignait un amour pris au sérieux, ce qui dérangerait tous ses projets pour ce fils chéri. Car il faut le marier… Etc. « Ce qu’il y a de singulier, lui dit madame de Thémines, c’est que depuis son retour d’Angleterre madame Grandet est fort changée ; il y a aussi du chagrin dans cette tête-là. » Mais, pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de mesdames de Thémines et Toniel, qu’il vit séparément et ensuite réunies, et nous y ajouterons tout de suite ce que des mémoires particuliers nous ont appris sur cette femme célèbre127. <ref>127 [Pilotis. — M. Leuwen n’a pas besoin d’agir sur ce que nous avons appris par nos mémoires secrets. Ce qu’il apprend de mesdames de Thémines et Toniel suffit pour faire faire à madame de Thémines la m… sans qu’elle s’en doute. 4 décembre 34.]</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/388]]== Madame Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de Paris, ou du moins on ne pouvait citer les six plus jolies femmes sans la mettre du nombre. Ce qui brillait surtout en elle, c’était une taille élancée, souple, charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde et beaucoup de grâce à cheval, où elle ne manquait pas de courage. C’était une beauté élancée et blonde comme les jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. Les tra(contracted; show full)cheur, ce teint admirable qui la mettait en état de lutter avec les plus belles Allemandes, et un air de jeunesse et de santé qui était comme une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures du matin, au sortir de son lit. C’est alors surtout qu’elle était incomparable ; il fallait songer au ridicule du mot pour résister au plaisir de la comparer à l’aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait approcher d’elle sous le rapport de la fraîcheur des teintes. Aussi son bonheur était-il de <ref>128 Id est : à ce manque de tempérament.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/390]]== prolonger jusqu’au grand jour les bals qu’elle donnait et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts. Si quelque jolie femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée, à l’étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, madame Grandet triomphait ; c’était le seul moment dans la vie où son âme perdît terre, et ces humiliations de ses rivales étaient l’unique chose à quoi sa beauté lui semblât bonne. La musique, la peinture, l’amour, lui semblaient des niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes, car, avait-elle soin d’ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés. Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort distingué ; cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde qu’un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu’elle n’avait pas l’âme noble, c’était l’habitude, et presque la nécessité, de se comparer à quelque chose ou à quelqu’un pour s’estimer ou se juger, par exemple aux nobles dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé son mari à la conduire en Angleterre pour voir si elle trouverait une blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/391]]== pour savoir si elle aurait peur à cheval. Elle avait trouvé dans les élégants country seats où elle avait été invitée l’ennui, mais non le sentiment de la crainte. (contracted; show full) Toutes ces possibilités, tous ces partis, occupaient tour à tour son esprit et l’accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que d’esprit. Et elle ne savait pas se ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/393]]== pas se faire aider ; elle avait bien deux amies, mesdames de Thémines et Toniel, mais elle n’accordait sa confiance que pour une partie seulement des projets qui l’empêchaient de dormir. Plusieurs des idées dont nous avons parlé, et des plus brillantes encore dont la possibilité absolue s’était présentée à son ambition, étaient hors de toute probabilité. (contracted; show full) Ainsi se parlait madame Grandet. Elle avait cette force : elle ne ménageait point les termes en raisonnant avec soi-même ; c’était l’invention, c’était l’esprit proprement dit que l’on ne trouvait point chez elle. Elle repassait dans sa tête toutes les démarches et presque toutes les bassesses qu’elle avait faites. En vain avait-elle fait des bassesses pour voir plus souvent deux ou trois hommes de cette volée que le hasard avait fait paraître dans son salon, toujours après ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/395]]== toujours après deux ou trois mois ces nobles messieurs avaient rendu leurs visites plus rares. Tout cela était vrai, il n’en était pas moins convenable d’inspirer une grande passion ! Ce fut dans ces circonstances intérieures, tout à fait inconnues à M. Leuwen père, qu’un matin madame de Thémines vint passer une heure avec sa jeune amie pour deviner si ce cœur était occupé de notre héros. Après avoir reconnu et ménagé l’état de sa vanité ou de son ambition, madame de Thémines lui dit : « Vous faites des malheureux, ma belle, et bien vous choisissez. — Je suis si éloignée de choisir, répondit fort sérieusement madame Grandet, que j’ignore jusqu’au nom du malheureux chevalier. Est-ce un homme de distinction ? — La naissance seule lui manque. — Trouve-t-on de vraiment bonnes manières sans naissance ? répondit-elle avec une sorte de découragement. — Que j’aime le tact parfait qui vous distingue ! s’écria madame de Thémines. Malgré la plate adoration qu’on a pour l’esprit, pour cette eau-forte, cet acide de vitriol qui ronge tout, vous n’admettez point l’esprit comme compensation des bonnes manières. Ah ! que vous êtes des nôtres ! ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/396]]== nôtres ! Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières distinguées. Il est vrai qu’il est habituellement si triste depuis qu’il vient ici, qu’il n’est pas bien sûr d’en juger ; car c’est la gaieté d’un homme, c’est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire qui marque sa place dans la société. Mais pourtant, si celui que vous rendez malheureux appartenait à une famille, on le placerait indubitablement au premier rang. — Ah ! c’est M. Leuwen le maître des requêtes ! — Eh bien ! est-ce vous, ma belle, qui le conduirez au tombeau ? — Ce n’est pas l’air malheureux que je lui trouve, dit madame Grandet, c’est l’air ennuyé. » On ajouta à peine quelques mots. Madame de Thémines laissa tomber le discours sur la politique et dit, à propos de quelque chose : « Ce qui est du dernier choquant et ce qui décide de tout, c’est la Bourse où votre mari ne va pas. — Il y a plus de vingt mois qu’il n’y a mis les pieds, dit madame Grandet avec empressement. — Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont les ministres. — Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/397]]== exclusivement ces messieurs ! (Du même ton piqué.) — Ne désertez pas une belle position, ma chère ! Et, entre nous, dit-on en baissant la voix, et d’un ton d’intimité, ne prenez pas pour l’apprécier les paroles des ennemis de cette position. Déjà une fois, sous Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon, que vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu’étaient Colbert, Séguier ? Et, à la longue, les ministres font la fortune de qui ils veulent. Et qui fait les ministres aujourd’hui ? Les Rothschild, les…, les…, les Leuwen. À propos, n’est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l’autre jour que M. Leuwen avait fait une scène à M. le ministre des Affaires étrangères à propos de son fils, ou bien c’est le fils qui, au milieu de la nuit, est allé faire une scène à ce ministre ? » Madame Grandet dit tout ce qu’elle savait. C’était la vérité à peu près, mais racontée à l’avantage des Leuwen. Là encore, il n’y avait pas trace d’intérêt ou de relations particulières, plutôt de l’éloignement pour l’air ennuyé de Leuwen. Le soir, madame de Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen et lui dire qu’il n’y avait ni amour ni galanterie entre son fils et la belle madame Grandet.⏎ ⏎ Chapitre XLVII129. ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/398]]== Chapitre XLVII129⏎ ⏎ M. Leuwen père était un homme fort gros, qui avait le teint fleuri, l’œil vif, et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet étaient un modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait dans toute sa personne quelque chose de leste et d’animé. À son œil noir, à ses brusques changements de physionomie, on l’eût pris plutôt pour un peintre homme de génie (comme il n’y en a plus) que pour un banquier célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais passait sa vie avec les diplomates gens d’esprit (il abhorrait les graves) et le corps respectable des danseuses de l’Opéra ; il était leur providence dans leurs petites affaires d’argent, tous les soirs on le trouvait au foyer de l’Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s’appelle bonne. L’impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas, l’importunaient. Il ne craignait que deux choses <ref>129 M. Leuwen père.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/399]]== au monde : les ennuyeux, et l’air humide. Pour fuir ces deux pestes, il faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre, mais jusqu’à soixante-cinq ans qu’il avait maintenant, c’était lui qui donnait des ridicules, et n’en prenait pas. [Se] promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer devant la rue de la Chaussée-d’Antin. Il changeait d’habit cinq ou six fois par jour au moins, suivant le ve(contracted; show full) — Tu la sais fort bien. Et voilà que tu deviens de mauvaise foi en parlant avec ton père, et traitant de tes intérêts encore ! Que le diable t’emporte, et qu’après t’avoir emporté il ne te rapporte jamais ! Je suis sûr que si je passe deux mois sans te voir, je ne penserai plus à toi. Que n’es-tu resté à ton Nancy ! Cela t’allait fort bien, tu aurais été le digne héros de deux ou trois bégueules morales. » ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/403]]== ⏎ ⏎ Lucien devint pourpre130. « Mais dans la position que je t’ai faite, ton fichu air sérieux, et même triste, si admiré en province, où il est l’exagération de la mode, n’est propre qu’à te donner le ridicule abominable de n’être au fond qu’un fichu saint-simonien. — Mais je ne suis point saint-simonien ! Je crois vous l’avoir prouvé. — Eh ! sois-le, saint-simonien, sois encore mille fois plus sot, mais ne le parais pas ! — Mon père, je serai plus parlant, plus gai, je passerai deux heures à l’Opéra au lieu d’une. — Est-ce qu’on change de caractère ? Est-ce que tu seras jamais folâtre et léger ? Or, toute ta vie, si je n’y mets ordre d’ici à quinze jours, ton sérieux passera non pour l’enseigne du bon sens, pour une mauvaise conséquence d’une bonne chose, mais pour tout ce qu’il y a de plus antipathique à la bonne compagnie. Or, quand ici l’on s’est mis à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir dix coups d’épingle par jour, auquel cas la ressource la plus douce qui reste, c’est de se brûler la cervelle ou, si l’on n’en a pas le courage, d’aller se jeter à la⏎ <ref>130 Objection : légère fausseté. Toute la jeunesse est comme cela.</ref>⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/404]]== jeter à la Trappe. Voilà où tu en étais il y a deux mois, moi me tuant de faire comprendre que tu me ruinais en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beausobre, un renard qui ne te pardonnera de la vie, car si tu parviens à faire quelque figure dans le monde et que tu t’avises de parler, tôt ou tard tu peux l’obliger à se couper la gorge avec toi, ce qu’il n’aime pas. Sans t’en douter, malgré tout ton fichu bon sens, que le ciel confonde, (contracted; show full) « Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’on a organisé la mise en circulation d’une calomnie qui tend à te faire passer pour un saint-simonien retenu à grand-peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras le saint-simonisme, ou te feras chef de quelque nouvelle religion. « Je ne répondrais pas, même⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/408]]== ⏎ « Je ne répondrais pas, même si la colère de Beausobre lui dure, que quelqu’un de ses espions ne le servît comme [on] servit Edouard III contre Beckett. Plusieurs de ces messieurs, malgré leur brillant cabriolet, ont souvent le besoin le plus pressant d’une gratification de cinquante louis et seraient trop heureux d’accrocher cette somme au moyen d’un duel. C’est à cause de cette partie de mon discours que j’ai la faiblesse de te parler. Tu me fais faire, coquin, ce qui ne m’est pas arrivé depuis quinze ans : manquer à la parole que je(contracted; show full) lui fais pas la cour…, je suis trop sombre, et il me vient des idées de suicide, car rien ne m’amuse… Répondre à votre tendresse est seulement un devoir moins pénible que les autres. Je n’ai trouvé de distraction complète qu’auprès du lit de ce malheureux Kortis…, et encore à quel prix ! Je côtoyais l’infamie… Mais vous vous moquerez de moi, dit Lucien en osant relever les yeux à la dérobée. — Pas du tout ! Heureux qui a une passion, fût-ce d’être amoureux d’un diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant <ref>131 Excuse : Voltaire et les auteurs de son siècle renoncent à une nuance quand elle ne peut pas être rendue avec clarté.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/410]]== des Réaux nous conte l’histoire. La vieillesse n’est autre chose que la privation de folie, l’absence d’illusion et de passion. Je place l’absence des folies bien avant la diminution de la force physique. Je voudrais être amoureux, fût-ce de la plus laide cuisinière de Paris, et qu’elle répondît à ma flamme. Je dirais comme saint Augustin : Credo quia absurdum. Plus ta passion serait absurde, plus je l’envierais. (contracted; show full) — Comme Dangeau n’était pas un grand seigneur, mais d’après un grand seigneur. Ah ! Elle est trop ridicule à mes yeux ; jamais je ne pourrai m’accoutumer à avoir une grande passion pour madame Grandet. Dieu ! Quel flux de paroles ! Quelles prétentions ! — Chez mademoiselle Gosselin, tu auras des gens désagréables à force de mauvais ton. D’ailleurs, plus elle est différente de ce <ref>132 Ou bien deux vers : <p>Tu sais ce qui t’est dû, tu vois que je sais tout : <p>Fais ton arrêt, etc. <p>Vers de Cinna. — Qui autre que Corneille a fait un empereur ? Racine n’a fait que des princes élevés par Fénelon pour être princes.</ref>⏎ ⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/413]]== que l’on a aimé, moins il y a d’infidélité. » M. Leuwen alla se promener à l’autre bout du salon. Il se reprochait cette allusion. « J’ai manqué au traité, cela est mal, fort mal. Quoi ! même avec mon fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut ? (contracted; show full) Lucien lui dit, pendant qu’il était dans ses bras : « Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez ? — Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu ! » ⏎ ⏎ Leuwen resta debout dans le salon, profondément pensif. L’émotion si vraie d’un homme si insensible, ce mot si touchant : tu fais mon bonheur, retentissaient dans son cœur. Mais d’un autre côté faire la cour à madame Grandet lui semblait une chose horrible, une hydre de dégoût, d’ennui et de malheur. (contracted; show full)res. Cloué dans le comptoir de quelque négociant d’Amsterdam ou de Londres correspondant de la maison, ma pensée devrait être constamment enchaînée à ce que j’écris, sous peine de commettre des erreurs. J’aimerais bien mieux reprendre ma vie de garnison : la manœuvre le matin, le soir la vie de billard. Avec une pension de cent louis je vivrais fort bien. Mais encore, qui me donnerait ces cent louis ? Ma mère. Mais si elle ne les avait pas, pourrais-je vivre avec ce que produirait la vente de mon mobilier actuel et les quatre-vingt-quinze ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/416]]== actuel et les quatre-vingt-quinze francs par mois ? » Lucien prolongea longtemps l’examen qui devait amener la réponse à cette question, afin de ne pas passer à cet autre examen, bien autrement terrible : « Comment ferai-je dans la journée de demain pour marquer à madame Grandet que je l’adore ? » Ce mot le jeta peu à peu dans un souvenir profond et tendre de madame de Chasteller. Il y trouva tant de charme, qu’il finit par se dire : « À demain les affaires. » Ce demain-là n’était qu’une façon de parler, car quand il éteignit sa bougie les tristes bruits d’une matinée d’hiver remplissaient déjà la rue. Il eut ce jour-là beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle et à la Bourse. Jusqu’à deux heures, il examina les articles d’un grand règlement sur les gardes nationales, dont il fallait rendre le service de plus en plus ennuyeux, car règne-t-on avec une garde nationale ? Depuis plusieurs jours, le ministre avait pris l’habitude de renvoyer à l’examen consciencieux de Leuwen les rapports de ses chefs de division, dont l’examen exigeait plutôt du bon sens et de la probité qu’une profonde connaissance des ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/417]]== 44 000 lois, arrêtés et circulaires qui régissent le ministère de l’Intérieur. Le ministre avait donné à ces rapports de Lucien le nom de sommaires succincts ; ces sommaires succincts avaient souvent dix ou quinze pages. Lucien était très occupé de ses affaires de télégraphe et, ayant été obligé de laisser en retard plusieurs sommaires succincts, le ministre l’autorisa à prendre deux commis et lui fit le sacrifice de la moitié de son arrière-cabinet. Mais dans cette position indispensable, le commis futur ne serait séparé des plus grandes affaires que par une cloison, à la vérité garnie de matelas en sourdine. La difficulté était de trouver des gens discrets et incapables par honneur de fournir des articles, même anonymes, à cet abhorré National. Lucien, après avoir inutilement cherché dans les bureaux, se souvint d’un ancien élève de l’École polytechnique, garçon fort silencieux, taciturne, qui avait voulu être fabricant et qui, parce qu’il avait les connaissances supérieures, avait cru avoir les inférieures. Ce commis, nommé Coffe, l’homme le plus taciturne de l’École, coûta quatre-vingts louis au ministère, car Lucien le découvrit à Sainte-Pélagie, dont on ne put le tirer qu’en donnant un acompte aux créanciers ; mais il s’engagea à ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/418]]== travailler pour dix et, qui plus est, on put parler devant lui en toute sûreté. Ce secours permit à Leuwen de s’absenter quelquefois un quart d’heure du bureau133. Huit jours après, le comte de Vaize reçut cinq ou six dénonciations anonymes contre M. Coffe ; mais dès sa sortie de Sainte-Pélagie, Lucien l’avait mis, à son insu, sous la surveillance de M. Crapart, le chef de la police du ministère. Il fut prouvé que M. Coffe n’avait aucune relation avec les journaux libéraux ; quant à ses rapports prétendus avec le comité gouvernemental de Henri V, le ministre en rit avec Coffe lui-même..000 lois, arrêtés et circulaires qui régissent le ministère de l’Intérieur. Le ministre avait donné à ces rapports de Lucien le nom de sommaires succincts ; ces sommaires succincts avaient souvent dix ou quinze pages. Lucien était très occupé de ses affaires de télégraphe et, ayant été obligé de laisser en retard plusieurs sommaires succincts, le ministre l’autorisa à prendre deux commis et lui fit le sacrifice de la moitié de son arrière-cabinet. Mais dans cette position indispensable, le commis futur ne serait séparé des plus grandes affaires que par une cloison, à la vérité garnie de matelas en sourdine. La difficulté était de trouver des gens discrets et incapables par honneur de fournir des articles, même anonymes, à cet abhorré National. Lucien, après avoir inutilement cherché dans les bureaux, se souvint d’un ancien élève de l’École polytechnique, garçon fort silencieux, taciturne, qui avait voulu être fabricant et qui, parce qu’il avait les connaissances supérieures, avait cru avoir les inférieures. Ce commis, nommé Coffe, l’homme le plus taciturne de l’École, coûta quatre-vingts louis au ministère, car Lucien le découvrit à Sainte-Pélagie, dont on ne put le tirer qu’en donnant un acompte aux créanciers ; mais il s’engagea ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/418]]== à travailler pour dix et, qui plus est, on put parler devant lui en toute sûreté. Ce secours permit à Leuwen de s’absenter quelquefois un quart d’heure du bureau133. Huit jours après, le comte de Vaize reçut cinq ou six dénonciations anonymes contre M. Coffe ; mais dès sa sortie de Sainte-Pélagie, Lucien l’avait mis, à son insu, sous la surveillance de M. Crapart, le chef de la police du ministère. Il fut prouvé que M. Coffe n’avait aucune relation avec les journaux libéraux ; quant à ses rapports prétendus avec le comité gouvernemental de Henri V, le ministre en rit avec Coffe lui-même. <ref>133 [Caractère de Coffe. — C’était un petit homme nerveux, maigre, alerte, actif, presque tout à fait chauve. Il n’avait que vingt-cinq ans et en paraissait trente-six. Homme parfaitement pauvre et également honnête, le mécontentement était peint sur cette figure, qui ne s’éclaircissait que lorsqu’il agissait avec vigueur. Coffe était renommé à l’École pour son silence presque parfait ; mais ses petits yeux gris toujours en mouvement parlaient malgré lui. Dans son mépris pour le siècle actuel, Coffe pensait qu’aucune affaire ne valait la peine qu’on s’en mêlât. L’injustice et l’absurdité lui donnaient de l’honneur malgré lui, et ensuite il avait de l’humeur d’en avoir et de prendre intérêt pour cette masse absurde et coquine qui forme l’immense majorité des hommes. La fortune à peu près unique de Coffe était son grade à l’École polytechnique ; une fois chassé, il fit argent de tout, et forma un petit capital de 3 000 francs, avec lequel il entreprit un petit commerce. Ruiné par une banqueroute, il fut mis à Sainte-Pélagie où il eût passé cinq ans pour retrouver la misère à sa rentrée dans le monde, si l’on ne fût venu à son secours. Il avait le projet, si jamais il pouvait réunir 400 francs de rente, d’aller vivre dans une solitude, en Provence.]</ref>⏎ ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/419]]== « Accrochez-leur quelques louis, cela m’est tout à fait égal », dit-il à ce commis, qui se trouva fort choqué du propos car par hasard c’était un honnête homme. Le ministre répondit aux exclamations de Coffe : « Je vois ce que c’est, vous voulez quelque marque de faveur qui fasse cesser les lettres anonymes des surnuméraires jaloux du poste que M. Leuwen vous a donné. Eh bien ! dit-il à ce dernier, faites-lui une autorisation. Que je signerai, pour qu’il puisse faire copier d’urgence dans tous les bureaux les pièces dont il faudra les doubles au secrétariat particulier. » À ce moment, le ministre fut interrompu par l’annonce d’une dépêche télégraphique d’Espagne. Cette dépêche enleva bien vite Leuwen aux idées d’arrangement intérieur pour le jeter dans un cabriolet roulant rapidement vers le comptoir de son père et de là à la Bourse. Comme à l’ordinaire, il se garda bien d’y entrer, mais attendait des nouvelles de ses agents en lisant les brochures nouvelles chez un libraire voisin. Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le cherchaient partout pour lui remettre un billet de deux lignes : « Courez à la Bourse, entrez-y vous-même, arrêtez toute l’opération, ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/420]]== arrêtez toute l’opération, coupez net. Faites revendre, même à perte, et, cela fait, venez bien vite me trouver. » Cet ordre l’étonna beaucoup ; il courut l’exécuter. Il y eut assez de peine, et enfin put courir chez son père. « Eh bien ! as-tu défait cette affaire ? — Tout à fait. Mais pourquoi la défaire ? Elle me semble admirable. (contracted; show full) — Je devrais ne vous rien dire, dit Son Excellence en prenant l’air fort inquiet, mais il y a longtemps que je ne doute pas de votre prudence. On se réserve cette affaire ; et encore, ajouta-t-il d’un air de terreur, c’est par miracle que je l’ai su, par un de ces cas fortuits admirables. À propos, il faut que demain vous soyez assez complaisant pour acheter une jolie montre de femme… » ==[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/422]]== ⏎ ⏎ Le ministre alla à son bureau, où il prit deux mille francs. « Voici deux mille francs, faites bien les choses, allez jusqu’à trois mille francs au besoin, s’il le faut. Peut-on pour cela avoir quelque chose de présentable ? — Je le crois. — Eh bien ! il faudra faire remettre cette jolie montre de femme avec une chaîne d’or, et cela par une main sûre, et avec un volume des romans de Balzac portant un chiffre impair, 3, 1, 5, à madame Lavernaye, rue Sainte-Anne, n° 90. Actuellement que vous savez tout, mon ami, encore un acte de complaisance. Ne laissez pas les choses faites à demi, raccrochez-moi ces dix mille francs, et qu’il ne soit pas dit, ou du moins qu’on ne puisse pas prouver à qui de droit que j’ai fait, moi ou les miens, la moindre affaire sur cette dépêche. — Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet, cela vaut fait », dit Lucien en prenant congé avec tout le respect possible. Il n’eut aucune peine à trouver M. Rouillon, qui dînait tranquillement à son troisième étage avec sa femme et ses enfants. Et moyennant l’assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café Tortoni, ce qui pouvait être un === no match =[[Page:Stendhal - Lucien Leuwen, II, 1929, éd. Martineau.djvu/423]]== objet de cinquante ou cent francs, toute trace de l’opération fut anéantie, ce dont il prévint le ministre par un mot. Lucien n’arriva chez son père qu’à la fin du dîner. Il était tout joyeux en venant de la place des Victoires, où logeait M. Rouillon, à la rue de Londres. La corvée du soir, dans le salon de madame Grandet, ne lui semblait plus qu’une chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant les choses pénibles, et non y réfléchir. « Je vais parler ab hoc et ab hac, se disait Lucien, et dire tout ce qui me viendra à la tête, bon, mauvais ou pire. Je suppose que c’est ainsi qu’on est brillant aux yeux de madame Grandet, cette sublime personne. Car il faut être brillant avant que d’être tendre, et l’on méprise le cadeau si l’objet offert n’est pas de grand prix. »⏎ ⏎ FIN DU SECOND VOLUME All content in the above text box is licensed under the Creative Commons Attribution-ShareAlike license Version 4 and was originally sourced from https://fr.wikisource.org/w/index.php?diff=prev&oldid=3513631.
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