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==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/9]]==


mCMBL &OBMAAS~

C~MMUB VM.

Le comte Aloyse de Kallheim,
possesseur d'une vaste propnété sur
les frontières de ïa Saxe, avait invité
son gracieux seigneur à venir hono-
rer de sa présence une grande partie
de chasse à laquelle devait assister
toute la cour. Des tentes dressées sur
!e penchant d'une colline au bord de

tî. i
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MCMÏ. MM~M

9

ta route de Dahne offraient un obr!
contre t'ardcur du soleil'à la brillante
société qui s'y réunissait pour se re..
poser des fatigues de la chasse, et
pour y savourer, au son joyeux de
mille in&trumens, les douceurs d*un
repas champêtre.

Le prince électeur, la poitrine à
demi découverte, et le chapeau orné
d'une branche verte, selon la mode
des chasseurs, était nonchalamment
assis à côté de dame lïéloïse, la femme
du chambellan Ïïanz, qui quelques
années auparavant avait été l'objet
de ses premières amours.

a Buvons à la santé du malheureux
qui passe sur ta grande route, quei
qu'il puisse être, » dit-il à la noble
dame en lui présentant une coupe,
et lui montrant la voiture escortée de
cavaliers qui passait lentement le
long des tentes.
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M MARCnAtfO M! CHEVAUX.

3

Dame Héioïse, jetant sur lui Mn
regard plein d'admiration et de res-
pect, se teva pour répondre à son in-
vitation,!orsque le comte de Kallheim
s*approcha d'un air embarrassé, et dit
en balbutiant que l'homme qui pas-
sait en voiture n'était autre que Mi-
chel Kohlhaas. Tout le monde fut
étonné, parce que l'on savait qu'il avait
quitté Dresde six jours auparavant.
Le chambellan se hâta de renverser
sa coupe sur la terre, et le prince
posa la sienne en rougissant.

Le chevalier de Malzahn ayant sa-
!ué avec respect la compagnie qu'il
ne connaissait pas, les convives repri*
rent le cours de leurs plaisirs, sans
s'inquiéter davantage de l'infortuné
maquignon, dont le voyage avait été
si fort prolongé par la maladie d'un
de ses enfans.

Vers le soir, toute la société s'étant
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KHCBM. KOBMAA5

4

dispersée pour jouir du spectacle
d'un cerf aux abois, dame Héloïse,
appuyée sur le bras du prince, s'égara
jusqu'à la chaumière où Kohlhaas et
son escorte s'étaient arrêtés pour la
Muit. Dame Héloïse, trës-curiease de
connaître cet homme extraordinaire,
entraîna le prince en l'assurant qu'il
était méconnaissable dans ses habits
de chasse. Celui-ci, incapable de ré-
sister à ses instances, enfonça son
chapeau sur ses yeux, et disant avec
amour :<tFoUe, tu gouvernes k monde,
et ton trône est la bouche d'une belle
femme, M il entra avec eUe dans la
maison.

Kohlhaas, assis sur un tas de paiUe,
le dos appuyé contre la muraille,
tenait son enfant malade dans ses
bras, et lui donnait a manger, bra-
que la noble dame, s'approchant,
lui adressa plusieurs questions~ aux-
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LE MAMBAÎf~ DE CKBVAtJX.

5

quelles il répondit d'une manière
brève, mais satisfaisante.

Le prince, qui ne savait que lui
dire, ayant remarqué un petit étui
de plomb suspendu à son con par un
cordon de soie, lui demanda ce qu'it
contenait.

<tCet étui, dit Kohlhaas, renferme
un petit billet cacheté que je reçus
d'une manière bien étrange, il y a en-
viron six mois, lorsqu'après avoir
quitté Kobihaasenbruch pour mar-
cher a la recherche du gentilhomme
qui m'a fait tant de mal, comme vous
le savez peut-être, je passai à Tuter-
bok. Le prince électeur de Saxe et le
prince de Brandenbourg s'y trouvaient
réunis. Un soir qu'ils se promenaient
dans !a ville pour jouir de la vue de
la foire qui avait lieu en ce moment,
ils virent une magicienne montée sur
une banquette, prédisant l'avenir au
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MtCttEL KOHLHAA9

6

peuple qui t'entourait. Ils lui deman-
dèrent en plaisantant si elle n'avait
rien à leur annoncer. t'étais trop toin
pour entendre ce qui fut dit entre
eux, et je montai sur un banc qui se
trouvait derrière moi, moins par cu-
riosité que pour faire place à ceux
qui me poussaient.

aA peine fus-je dans cette position~
qui m'exposait entièrement à la vue
de cette femme, qu'elle descendit de
sa banquette, s'élança vers moi au
travers de la foule, et me remit ce
petit billet cacheté, me disant que
c'était une amulette que je. devais
conserver soigneusement, parce
qu'elle me sauverait la vie.

» C'est sûrement à eUe que je dois
de n'avoir point péri à Dresde, et
peut-être me préservera-t-eUe encore
à BerHn. »

A ces mots, le prince s'assit en pâ-
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M MARCHAND M CMRVA~X.

7

Kssant~ et dame Hé!oïse lui deman-
dant ce qu'il avait, il ne put répon-
de et tomba sans connaissance avant
qu'elle eût le temps de avancera son
côté et de le soutenir dans ses bras.
Des chasseurs le relevèrent et !ë
tn!rent sur un lit. Le trouble fut à son
comble lorsque le chambeUan, qu'on
avait envoyé chercher, après avoir
fait toutes les tentatives pour le rap-
peler à la vie, dit qu'il semblait frappé
de la foudre.

Il le fit transporter à pas lents jus-
qu'à la maison du comte de Ka!!hfim,
et le médecin, arrivé le lendemain
matin, déclara qu'il avait tous les
symptômes d'une nèvre nerveuse.
Des qu'H fut mieux, sa première
question concerna Kohlhaas. ï~e
chambellan, se méprenant sur son
sentiment lui serra la main avec affec-
tion, et lui assura qu'il pouvait être
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MtCHN. KOHLHAAS

8

parfaitement tranquille, cet homme
devant être déjà hors de la Saxe; puis
il lui demanda ce qu'avait pu lui dire
Kohlhaas pour le jeter dans cet état.
Le prince lui parla de Fétui que
portait le maquignon, et lui assura
qu'il était la seule cause de tout son
mal. Puis il le supplia, en lui saisissant
la main, de lui faire avoir cet objet,
dont !a possession était pour lui de la
plus grande importance.

Le chambellan, ne comprenant rien
au désir de son maître, dit qu'il n'y
avait aucun moyen de s'en emparer,
Kohlhaas n'étant probablement plus
en Saxe. Puis voyant que le prince se ca-
chait avec désespoir dans ses coussins,
il lui demanda ce que contenait cet
étui et par quel hasard il en avait
eu connaissance. Le prince, blessé de
!a froideur du chambellan, ne lui ré-
pondit point, et, les yeux fixés sur le
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tE MAMBAND M CMBVACX. 9

mouchoir de poche qu'il tenait a !a
marnât ïuiordonna d'appe!eron jeune
chasseur dont it s'était déjà souvent
servi pour des commissions délicates.
Exposant a ce jeune homme toute
Hmportance qu'H attachait & îa
possession de ï'étui de Kobtbaa~ il
!ui demanda a'M voulait ga~ne~ Nn
droit éternel à sa reconnaissance en
cherchant à s'en rendre maître avant
que Kohlbaas eût atteint Berlin.
Le chasseur, sans ~e laisser eBrayer
par la singutarité de cette cotnoMS-
sion, l'assura qu'il était entièrement
dévoué à son service.

Le prince tai remit une attestation
de sa main par laquelle il offrait à
Kohtbaas la liberté et la vie s'i! voû-
lait lui livrer le billet que contenait
Fétui de plomb.

Ayant eu le bonheur d'atteindre
Kohlhaas dans un viHage voisin de la
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~0 MtCBEL KOMt.MA.~S

frontièreoù il s'était arrêté pourdîuer<
le jeune homme trouva le moyen de
~mtroduireauprésdetui et delui taire
part des proportions du prince. Mais
le maquignon, qui connaïssaitmainte*
oant te nom et te rang <tu seigneur
qui s'était trouvé mat à la vue de son~
amulette et à rouie de son récit) ré-
pondit, avec beaucoup de cattne, qu'it
ae tenait plus à la vie et qu'il préférait t
garder le billet. <t Le prince a. pu me
faire marcher réchataud, ajouta-
t*it ,maintena~tie puis à mon tour lui,
causer du chagrin, et j'en jouis. »
L'état du prince, à cette nouveite,
empira téUement, que le médecin des-
espéra de sauver ses jours~ Cepen-
dant, grâce à la force de sa conotitu-
tion, il se trouva au bout de quetques
semaines convalescent et eu étatd~tre
conduit à Dresde.

Dés qu'it iut arrivé dans sa capitale;
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LE MARCHAND DB CHEVACX. 11 t

il fit appeler le prince Christiern de
Meissen et lui demanda où en était
l'affaire du maquignon.. Cetui.ct !w
répondit que le conseiller Ëibenma'
yer était parti pour Vienne, selon ses
ordres, des rarri~ée dtt savant avocat
que t'é!ecteur de Brandenbourg avait
envoyé à Dresde pour attaquer le gen~
tilhomme au nom de Koh!haas; et
comme le prince montra du mécon-
tentement de ce que l'on eût suivi ses.
ordres ai ponctueUement~tajoutaque
le, conseiller s'était empressé d'accu-
serKohthaa~, devant la coUrdeYiennet
d'avoir troublé la paix du royaume~
afin de prévenir ta condamnation qui
était près d'accabler le gentilhomme
de Tronka.

L'électeur, se tournant pour cacher
au prince Christiern ce qui se passait
dans son âme, avoua qu'H n'avait rien
à redire à cet&; et après lui avoir de-
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MtCHEL KOHMÏAAS

t&

mandé avec indifférence ce qui s'était
passé dans la ville pendant son ab-
sence, il le congédia.

Ï~ même jour il écrivit à l'empe-
reur une lettre particulière pour le
aupplief de la manière la plus pe~
eaa&tve~pour des raisons qu'H lui. di<
rait plus tard, de vouloir bien tui~ faire
la grâce d'ajourner le procès de Koht<
~aas.

L'e~p~reur ~u! tépondit que le
changement survenu: dans ses désirs
i'étonnait au"deià de toute expression
mais que le maquignon étant dté au
tribunal de rempire comme pertur-
hateur de l'ordre étaMiy lui, qui en
était le chef, Favait déclaré digne de
toute la sévérité des lois, et qu'il ve-
nait d'envoyer l'assesseur de la cour,
Franz MuMer, à Berlin, pour faire ac-
cumplir son jugement.

Cette lettre abattit entièrement le
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t.p JttARCHA~D DE CHEVAUX.

t3

courage du prince, et il perdit tout
espoir en recevant la nouvelle que
Kohlhaasavait été condamné à mourir
sur l'écha<aud. Ne pouvant supporter
l'idée de perdre à jamais cet homme,
il écrivit au prince de Brandenbourg
qu'il ne comprenait pas que !e ma-
quignon fût condamné a mort. !'as'
surait que, malgré la sévérité avec la-
quelle il avait été traité en Saxe, il
n'avait jamais eu l'intention de le faire
mourir, et qu'il serait inconsolable si
ta faveur qu'il croyait lui avoir accor-
dée en consentant à ce qu'il fût jugé
à Berlin, le conduisait à un sort plus
funeste.

t/éiecteur/de* Brandenbourg lui
répondit que l'intervention de l'em-
pereur dans cette affaire ne lui
permettait plus d'adoucir le sort de
Kohlhaas, et que les progrés de Nagel-
Mh<a!dt, dont les forces augmentaient
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/22]]==


mcaEt, KOHLaAA&

'4

chaque jour, en menaçant te Brandon"
bourg, rendaient nécessaire et désira-
Me un acte de sévérité contre Finjbr-
tuné maquignon.

Le prince, accablé des soucis et du
chagrin que lui causait toute cette
affaire, tomba de nouveau malade. Le
chambellan étant venu le voir, se jeta
à ses genoux, et le pria, par tout ce
qu'il avait de plus sacré et de plus
cher, de lui ouvrir son cœur et de lui
conner ce que contenait le billet qu'il
désirait tant avoir. L'étecteur lui dit
de fermer la porte & clef, de s*a9"
seoir sur son lit; puis, saisissant sa
main, qu'ii pressa sur son cœur en
soupirant.il commença en ces termes
« Ta femme t'a sûrement déjà ra-
conté que, le troisième jour de ma
réunion à Juterbok avec le prince
étccteurdeBrandenbourg, nousy ren-
contrâmes une prophétesse, et que le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/23]]==


LE MARCHAND DE CttEVAUX.

prince, étourdi comme il est de son
nature!, avait aussitôt résolu de coa-
sulter cette femme, dans le but d'a-
néantir, en présence de tout le peu-
ple, la réputation dont elle jouissait.
ïï Ïui demanda de lui mdïquer, A Hn.
star de la sibylle' romaine, quelque
signe de la vérité de ses prédic-
tio!M.

H Après nous avoir mesurés rapide-
ment de la tête aux pieds, elle lui
répondit hardiment que le signe au-
quel il reconnaîtrait la vérité de ses
paroles serait la rencontre que nous
ferions, en quittant la place, du che-
vreuil que le fils qu jardinier élevait
dans le parc du château. Tu dois sa-
voir que cet animal, destiné à la table
de la cour, était étevc dans la partie
la plus retirée du parc, enfermé par
plus d'une porte, et tout-à-fait dans
l'impossibilité de paraître sur La place
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/24]]==


MMHM. MBMÏAA~

t6

du marché. Cependant, pour être
plus sûr encore de dévoiler ses men*
songes, le prince, après m!avoir con-
sulté, envoya au château pour ordon.
ner que le chevreuil fût tué sur-te'
champ, et préparé pour !e repas du
jour suivant; puis, se tournant vers la
femme, devant laquelle il avait donné
sesordrestout haut, il lui dit: « Voyons
maintenant ce que tu as à me pré-
dire. M

» La devineresse, regardant dans
une de ses mains avec beaucoup d'at-
tention, prononça, d'un air solennel,
les paroles suivantes: « Noble prince,
ta grâce doit régner long-temps, ta
maison se couvrir de gloire, et ta pos-
térité, grande et noble, 8'é!ever à plus
de puissance que tous les princes et
les seigneurs du monde. ?

» Le prince, après avoir considéré,
tout pensif, tes traits de cette femme,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/25]]==


M MAHCtfAt~ DE CHEVAUX. <7

It. a

me dit à demi voix qu'il se repentait
d'avoir commandé la mort du che-
vreuil, et tandis que les chevaliers de
sa suite, poussant des cris de joie, fai-
saient pleuvoir l'argent dans une cas-
sette que la sibylle tenait ouverte
devant elle, il lui demanda, en lui
présentant une pièce d'or, si elle avait
à me prédire un aussi beau destin.
Au lieu de répondre, elle plaça sa
main sur sa figure, pour se préserver
du soleil comme si elle en était in-
commodée elle me regarda, et lors-
que je lui eus renouvelé la question
du prince, et que je lui eus dit en
plaisantant qu'elle paraissait n'avoir
rien de bon à m'apprendre:

« Non, me dit-elle à l'oreille, d'un
ton plein de mystère.

–Quoi! m'écriai-je tout troublé, en
faisant deux pas vers cette ngure,
dont le regard froid et sans vie res-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/26]]==


MtCBEL KOHMAAS

ï8

semblait & celui d'une statue de mar-
bre de quel côté ma maison est-elle
menacée?M

a La sibylle, prenant un morceau
de charbon et un petit papier à la
main, me dit qu'elle allait y écrire le
nom du dernier prince de ma maison,
le nombre d'années qu'eUe devait en-
core conserver sa puissance, et le nom
de celui qui l'en déposséderait par la
force des armes.

» Ayant fait. cela en présence de
toute la foule, elle cacheta le billet, et
lorsque je voutus m'en saisir avec
toute l'impatience et ta curtostté que
tu peux imaginer « Non, mon sei-
gneur, me dit-elle en repoussant ma
main, je vais le remettre à cet homme
qui porte un plumet à son chapeau,
et qui est debout sur un banc devant
réguse; e et avant que je pusse com-
prendre quelques paroles qu'elle
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/27]]==


LE MARCHAND M CK~VA~X.

ajouta, elle se mêla à la foule, sans
que ;o pusse voir ce qu'elle faisait.
» Dans cet instant, et pour ma con-
solation, le messager du prince vint
l'avertir que le chevreuil était tué, et
qu'il l'avait vu emporter dans la cui-
sine par deux chasseurs. Le prince
me prenant par le bras, me fit pren-
dre le chemin de la maison, en m'as-
surant que cette femme n'avait dit que
des folies indignes de l'argent que
nous y avions perdu.

» Mais quel fut notre saisissement
lorsqu'un cri, s*é!evant sur la place,
nous fit tourner la tête, et que nous
vimesun énorme chien, tramantaprès
lui le chevreuil tué, qu'il avait dérobé
dans la cuisine du château. Epouvanté
par les cris des cuisiniers qui le pour-
suivaient, il déposa sa proie à nos
pieds, et s'enfuit.

»La foudre tombant devant moi
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/28]]==


MtCHEf< KOBLHAM

90

ne m'eut pas plus anéanti que la vue
de cet animal, qui constatait la vérité
<!e tout ce qu'avait prédit la sibylle.
Mon premier soin, dès que je me
trouvai seul, fut de chercher partout
l'homme au plumet; mais toutes lés
recherches que je fis faire restèrent
inutiles, et ce n'est que dans la chau-
mière de Dahne que j'ai retrouvé
mon homme, »

Alors, lâchant la main du chambel-
jan, le prince essuya la sueur de son
front, et tomba, accablé de douleur,
sur ses coussins.

Le chambellan, qui jugea tout-à-
fait inutile d'opposer son jugement à
celui du prince, lui conseilla de cher-
cher un moyen de se rendre maitre
du bitte~ puis d'abandonner l'homme
à son destin. Le prince, désespéré,
l'assura qu'il ne savait plus qu'ima-
giner.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/29]]==


M MARCHAND DE CH~AOX.

&t

Le chambellan était obligé de se
rendre à Bcrtin pour la succession de
l'oncle de sa femme, rarchi-chancelier
comte de Ka!theim< Il promit au
prince de faire une dernière tentative
auprès de KLoMhaas; mais, an bout de
quelques jours, il lui fit savoir que
toutes ses peines étaient perdues;
qu'il ne fallait'plus songer à posséder
jamais le billet, à moins qu'il n'y eût
quelque moyen de s'en emparer après
l'exécution de Kohlhaas, qui devait
avoir lieu le lundi des Rameaux.
A cette nouvelle, le prince, qui,
pour calmer son chagrin, avait fait
venir deux célèbres astrologues, es-
pérant trouver quelque sujet de con-
solation dans leurs horoscopes, dont
l'explication n'avait fait qu'ajouter à
ses craintes celle d'une guerre pro-
chaine avec la Pobgne; le prince,
dis-je, navré d'un désespoir insuppor.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/30]]==


MMHEt. KOHUïAAS

aaf

table à son âme, usée par tant d'in-
quiétudes morteHea passa deux jours
enfermé dans sà chambre, dégoûté de
la vie, refusant toute nourriture; en-
suite, ayant fait dire au gubernium
qu'H se rendait à !a chasse chez le
prince de Dessau il quitta Dresde.
Mais on apprit que le prince de
Dessau était malade et que son e~
ceUence n'y avait point paru.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/31]]==


MB MAMBAÏfP DB CHEVAUX. 23

CHAMT&Z VÏM

Lorsque l'infortuné Kohlhaas eut
entendu sa sentence de mort, on lui
rendit ses papiers. S'occupant alors de
mettre ordre à ses affaires par un tes-
tament~iUes adressa à son honnête voi-
sin detLoMhaasenbruck, qu'il nomma
tuteur de ses en&ns.

Il jouit d'un catme et d'un bonheur
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/32]]==


MCHEL &OHM!Ma

~4

inexprimables pendant les jours qui
précédèrentsamort.Sa prison ayantété
ouverte par l'ordre spécial du prince,
tous ses amis vinrent le visiter, et le
théologien Jacob Freising, envoyé &
lui par Luther avec une lettre de ce-
lui-ci, lui donna la communion qu'il
avait si ardemment désirée.

Enfin,le lundi des Rameaux arriva
sans que l'on reçût la grâce de Kohl-
haas, quoique tout le peuple Fattendït,
de la part de l'empereur.

Il sortit de sa prison accompagné
d'une forte garde, portant ses deux
petits garçons entre ses bras, conduit
par le théologien Jacob Freising, et
entouré de ses amis, qui se pressaient
pour lui serrer encore une foisla main
en signe d'adieu. Lorsqu'it arriva sur
la place de l'exécution, l'électeur de
Brandenbourg s'y trouvaitau milieu de
t~ute sa cour. A la droite de Henri de
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/33]]==


M MARCHAND DE CHEVAUX. 25

3

Geusau était le procureur de l'Empire,
Franz Muller, une copie de la sen-
tence de mort à la main; à sa gauche,
le procureur du Brandenbourg, An-
toine Zauner, avec la sentence qu'il
avait fait prononcer à Dresde contre
le gentilhomme de Tronka. Au mi-
Ueu du cercle ouvert que formait le
peuple, on voyait un héraut tenant
par la bride deux beaux coursiers tré-
pignant d'impatience c'étaient les
chevaux de Kohihaas, que le gentil-
homme, en vertu de sa condamna-
tion, avait été jfbrcé de reprendre des
mains de Fécorcheur, et de rétab!ir
dans une écurie bâtie sur la place du
marché de Dresde à cet effet.

« Koblhaas, lui dit le prince au
moment où il arrivait, voici le jour
où justice te sera rendue; regarde,
voici les chevaux que tu avais laissés
a Tronkenbourg voici les écus d'or

2.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/34]]==


MtCRRL MHLHAAS

a6

de ton valet. MÏchet Kohlhaas, e~-ta
content ? M

Le maquignon, après avoir lu la
conclusion du tribunal de Dresde, que
lui présentait le conseiller Zauner,
posa ses deu~ enfans par terre, et
étant arrtvéa l'article qui condamnait
le gentilhomme Wenzel de Tronka à
deux ans de prison emporté par le
sentiment puissant qui le dominait,
it posa ses deux mains en croix su<
sa poitrine, et se jeta aux genoux du
prince, qu'il embrassa. Puis se rele.
vant, il pressa sur son cceur la mam
de Henri de Geusau, et lui assura que
Je voeu le plus cher de son cœur était
accompli sur la terre; puis s~appro-
chant des chevanx, il les caressa, et
dit au chancelier qu'il les téguait a
ses deux fils, Henri et Léopotd.
î,echancenerHenri deGeusau t'assu
ra que toutes ses volontés seraient ac-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/35]]==


LE MARCHAND DE CHEVAUX. a'y

complies; et lui ayant demandé s'il
n'avait rien à disposer en faveur de la
mère de Herse, KoMhaas l'appela.
Lorsqu'elle fut sortie de la foute, il
lui remit les pièces d'or qui avaient
appartenu à son 61s, et en outre ta
somme d'argent qui lui avait été as-
signée comme dédommagement de
l'obstacle mis à son commerce par le
gentilhomme.

Maintenant, s'écria le prince, Mi-
chel Kohlhaas,marchand de chevaux,
prépare-toi à donner satisfaction à Sa
Majesté l'empereur, de la guerre que
tu as allumée dans ses Etats. »

Kohlhaas, se découvrant la tête,
dit qu'il était tout préparé. Embras-
sant encore une fois ses enfans en ver*
sant des larmes silencieuses, il les
remit à son digne voisin de K-ohihaas"
enbruck, et marcha vers l'échafaud.
U ôta lui-même sa cravate; puis
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/36]]==


MMHEL KOMMÏAAS

~8

jetant un regard perçant sur Ïa foute,
il ouvrit son petit étui de plomb, prit
le billet, le décacheta, et après l'avoir
lu, jetant encore une fois les yeux sur
un homme qui portait un panache
bleu et blanc et qui commençait à ae
livrer au plus doux espoir, il mit le
papier dans sa bouche et Favata.
L'homme au panache, poussant un
cri, tomba évanoui, et la tête de
Kohlhaas, tranchée d'un coup de sa-
bre, roula sur le pavé au même in-
stant.

La foule qui couvrait la place s'é'
branla de toutesparts.Au milieu dntM-
mutte généra!) on remarqua quelques
chevaliers emportant entre leurs Tjras
te prince de Saxe sans connaissance.
II était revêtu d'un déguisement à
l'aide duquel il avait assisté incognito
à l'exécution.

Jci 6nit l'histoire de Michel Kobt-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/37]]==


M MARCHAND DE CHEVALX.

=9

~aas;son corps fut accompagné au
eercueil par le peuple touché de corn*
passion. L'électeur dit à Henri deGeu-
sau qu'it voulait que les deux fils de
Koh!baaa fussent élevés parmi ses pa-
ges. Le prince de Saxe, après avoir, non
sans peine, recouvré ses sens, retourna
à Dresde, épuisé de corps et d'âme.
Ceux qui désirent en savoir davantage
sur son compte pourront puiser de
ptus amples détails dans l'histoire de
ce temps-îà.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/38]]==
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/39]]==


LA MARQMSE D~O.~
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/40]]==
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/41]]==


LA MAB~MSE ~O.

CBAtMTM MMBMÏB&.

et La marquise d'O. étant, à son
? msu, devenue enceinte, le père de
» l'enfant qu'elle mettra au monde est
» invité à se déclarer; des considéra-
» tions de famille ont décidé la mar-
z quise arépouser, quel qu'il soit. S'a-
» dresser strada della Misericordia,
H à M. H
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/42]]==


LA NARQIMSË &'0.

34

Tel est l'avis que fit insérer dans
les journaux une jeune veuve habi-
tante de M. ville de la haute Italie,
qui jouissait d'une bonne réputation,
et était mèpe de plusieurs enfans,
dont Féducation avait été très-soi-
gnée.

Cette dame, qui osa faire un acte si
singulier, si propre à l'exposer à la
risée du monde, était fille de M. de
Géri, commandant de la citadelle de
M. Depuis trois ans environ elle
avait perdu son époui, le marquis
d'O. qu'elte chérissait tendrement.
Dans un voyage qu'il faisait à Paris
pour des affaires de famille, une
cruelle maladie l'avait enlevé. Après
sa mort, la marquise, suivant le désir
de sa mère, avait quitté la terre
qu'elle habitait jusqu'alors, et était
revenue avec ses deux enfans dans la
maison paternelle. Là s'adonnant aux
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/43]]==


t.A MAHQUtSB ~*0<

35

beaux arts, à la lecture, à Féducation
de sesen~ns, elle passa les premiè-
res années de son veuvage dans la.
retraite; lorsque tout-à-coap laguerre
vint remplir la contrée des troupes de
presque toutes les puissances euro<
péennes, et entre autres de soldats
russes.

Le commandant de Géri avait reçu
l'ordre de défendre !a place; il voulut
doncétoigner sa femme et aes enfans
du théâtre de la guerre et les en-
voyer à la campagne. Mais avant que
les préparat!& du départ fussent ache.
vés, la citadelle fut cernée de toutes
parts par les troupes russes, et som-
mée de se rendre. Le commandant
répondit à coups de canon. L'ennemi
de son c6té bombarda la vine. H in-
cendia les magasins, s'empara des
ouvrages extérieurs, et le comman-
dant ayant refusé d'obéir à une se-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/44]]==


LA ~A&QUfSE N'O.

36

conde sommation, un assaut général
fut ordonna. La citadelle fut empor~
tée de vive force.

Tandis que tes troupe russes ser
précipitaient dans te fort au milieu
d*une pluie d'obus, le teu se déctara
dans une partie du ch&teau, et il fat-<
lut que les femmes le quittassent.
Madame de Géri voulut se réfugier
avec sa fille et ses enfans dans les
apparteï&ens souterrains; y mais une
grenade qui vint éclater au même in-
stant dans la maison, compléta le
désordre qui y régnait. La marquise
se précipita sur la place devant le châ.
teau, cherchant un abri où se cacher.
La nuit était très-noire~ mais son~
obscurité disparaissait pour faire place
à la tueur des coups de canon qu'on.
entendait sans discontinuer. Au mi-
lieu de cet horrible fracas, la mar-
quise, ne sachant de quel côté diriger
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/45]]==


9

LA MARQUtSE D'O.

37

sa fuite, rentra dans le château dont
tes Nammes s'étaient emparées. Là,
au moment où elle voulait s'échapper
par, une porte secrète, elle fut saisie
par une troupe jde soldats ennemis
qui remmenèrent avec eux. En vain
elle poussa des cris de terreur, appe-
lant à son secours ses femmes, qui
elles-mêmes fuyaient tremblantes,
poursuivies par d'autres furieux. Ou
t'entraîna dans une cour intérieure,
où eue~ eût succombé sous tes plus
indignes traitemens, si un ofncier
russe, attiré par ses cris, n'était ac-
couru chasser ces misérables achar"
nés contre elle. 11 apparut à ïa mar-
quise comme un ange envoyé du ciel.
Frappant d'un coup d'épée au travers
du visage le dernier de ces soldats
qui tenait encore la marquise serrée
entre ses bras, il offrit son assistance
àre~te malheureuse femme, puis la
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/46]]==


LA MARQUISE O'O.

38

conduisit dans une partie duchateau
où les flammes n'avaient point encore
pénétré. La marquise, ne pouvant plus
!ong.temps résister à l'horrible efn'oi
dont elle avait été saisie, perdit alors
tout-à fait connaissance.

Quelques momens après ses fem-
mes parurent. Enrayées de l'état de
leur maîtresse, eltes voulaient appe-
ler un médecin; mais l'officier, pre-
nant son chapeau, les assura que la
marquise reviendrait bien à elle sans
secours, et sortit pour retourner au
combat.

La place fut bientôt tout~-iatt con-
quise. L<* commandant ne se défen-
dait que parce que autrement il eût
été puni. Lorsqu'il vit qu'il n'y avait
plus d'espoir, il se retira devant la
porte de sa maison, avec le reste de
ses troupes épuisées. L'officier russe,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/47]]==


LA MAMQM8T D'0.

39

le visage animé lui cria presque aus*
sitôt de se rendre.

« Je n'attendais que cet ordre, a ré-
pondit le commandant; et il remit
son épée~« mais, ajouta*t'ii, nem'ac*
corderez-vous pa&!a permission de
rentrer dans le château pour m'infur-
mer de ma famine ?

Je vous raccorde, repartit rof6<
cier russe, qui sembtait être l'un des
principaux chefs de Farmée; toutefois
sous la conduite d'une garde qui ser-
vira à vous protéger et à me répondre
de votre soumission H puis, se met-
tant à la tête d'un détachement, il se
dirigea vers le point où la lutte sem-
blait encore douteuse. Bientôt après
il revint sur la place d'armes, et or-
donna d'éteindre les flammes qui dé-
voraient les maisons voisines. Animé
d'un zète remarquable, on Je voyait à
la fois commander et aider ses soldats
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/48]]==


LA MARQUISE D'O.

4<~

dans leurs manœuvres, tour à tour
occupé & diriger les jets d'eau sur
l'incendie, et à sortir des magasins
de Farsena! les bombes chargées ou
les tonneaux de poudre, dont rex"
plosion eût été terrible.

En rentrant chez lui', le comman-
dant fut instruit de la malheureuse
aventure dont sa fille avait failli être
la victime. La marquise était, comme
l'avait prédit foncier russe, revenue
à eHe sans le secours du médecin. Elle
éprouvait une grande joie en voyant
toute sa famille sauvée, et son seul
désir était de pouvoir témoigner sa
reconnaissance à leur commun libé-
rateur, le comte Fitorowski, chef d'un
corps de chasseurs, et décoré de plu-
sieurs ordres, ït n'avait pas fallu beau-
coup de temps à la marquise pour ap-
prendre tout cela.

« Mon père, dit'eUe au comman-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/49]]==


LA MARQUME ~'0.

4' c

dant, va le voir, et supptie~e de ne
pas quitter la citadelle avant de s~h e
montré un instant au château. »

Le commandant, qui approuvait la
gratitude de sa, fille, retourna auprès
de l'officier. 11 Je trouva encore oc-
cupé de soins militaires, rassemblant
ses troupes éparses, et les passant en
revue.

« Monsieur, lui dit-il, je ne savais
pas, il y a un instant, vous devoir
l'honneur et la vie de ma fille. De tel-
les obligations augmentent la recon-
naissance que m'a déjà causée votre
généreuse conduite envers moi. Mais
venez, monsieur, venez dans mon
château recevoir les remercïmena de
ma fille et de sa mère. Nous nous es-
timerons heureux de posséder un ins-
tant notre bienfaiteur.

Monsieur le commandant, ré~
pondit l'officier, je suis vivement tou-
2. 4
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/50]]==


LA jMARQUME D'O.

ché de tout ce que vous venez de me
dire, et mon projet était bien de me
rendre auprès de vous, et de présenter
mes hommages à vos dames, dés que
mes occupations m'en laisseront le
loisir. n

En ce moment, plusieurs officiers
lui remirent des rapports qui le rap-
pelèrent à ses devoirs.

Aussitôt que le jour parut, le géné-
ral en chef des troupes russes vint
prendre possession du fort. Il montra
la plus grande déférence pour M. de
Géri, et lui taissa sur sa parole la Ji-
berté de se rendre ou il voudrait.
« Je ne sais, répondit te comman.
dant, comment vous exprimer ma
gratitude. Combien, dans ce jour, ne
dois-je pas aux Russes, et surtout au
jeune comte Fitorowski, lieutenant de
chasseurs
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/51]]==


LA MARQtîÏSE tt'O.

43

–Comment donc cela? monsieur, »
reprit le générât.

M. de Géri raconta les événement
de la nuit, et les injures auxquelles la
marquise avait été exposée indignè-
rent le générât, qui, s'avançant au
centre de ses officiers, appela à voix
haute `

« Comte Fitorowski a

Le comte s'avança. Après un court
éloge adressé à sa conduite coura-
geuse, éloge qui couvrit de rougeur
Ïa figure du comte, il ajouta
« Je veux punir d'une manière
exemplaire les misérables qui dés-
honorent ainsi le nom de l'empereur.
Nommez-lca-moi, monsieur le comte.
–< Je ne* saurais le faire, répondit
le comte d'une voix mal assurée, tan-~
dis que sa contenance dénotait son
trouMe; a la lueur des réverbères du
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/52]]==


LA MARQOÏSE D'O.

44

château, il m'a été impossible de les
reconnaître.

Mais, dit le généraï, d'autant
plus surpris d'une telle réponse, qu'il
savait fort bien que, dans ce moment-
là, le château était tout en feu, il me
semble qu'on reconnatt facilement les
gens à leur voix, quelque noire que
soit la nuit. Puis, secouant la tête,
d'un air mécontent « Monsieur le
lieutenant, je vous prie de <aire à ce
sujet !cs perquisitions les plus sévè-
res. M

En ce moment, un homme sortit
de la foule, et, s'approchant du géné-
ral, tui~dit

« Monsieur, il y a encore dans le
château un de ces misérables, qui a
été arrêté par les gens du comman-
dant, au moment où M. Je comte les
a chassés.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/53]]==


LA MAUQUfSE B'O.

45

-Qu'on l'amène M s'écria le géné-
ra!.

Le captif arriva bientôt, entre qua-
tre soldats. Il fut soumis à un court
interrogatoire, après lequel on le fu-
siïïa avec ses complices, qu'il dénonça
au nombre de cinq.

Cet acte de justice exécuté, le gé-
néral ordonna de faire partir le reste
des troupes; les officiers se hâtèrent
aussitôt de regagner leurs corps res-
pectifs. Le comte Fitorowski, au mi-
lieu du tumulte, s'approcha du com-
mandant, hn fit ses adieux, et le pria
de présenter ses hommages a la mar-
quise. Ce départ précipité ne lui per-
mettait pas de le faire lui-même. Une
heure après il n'y avait plus un sol-
dat russe dans la citadelle.

La famille de Céri se consola en
pensant que peut-être dans l'avenir
l'occasion se présenterait de prouver
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/54]]==


LA MARQUME n'O.

46

leur reconnaissance au comte. Mais
'quel fut leur effroi, lorsqu'ils appri*
rent que, le jour même de son départ,
il avait trouvé la mort dans une ren-
contre avec l'ennemi Le courrier qui
apporta cette nouvelle à M. l'avait
vu de ses propres yeux, blessé mor-
tellement à la poitrine. Deux hommes
ayant voulu !e relever, il avait expiré
entre leurs bras.

Le commandant se rendit lui-même
à la maison de la poste pour obtenir
des renseignemcns plus détaillés. 11
apprit qu'au moment où il avait été
frappé sur le champ de bataille, il s'é-
tait écrié « Julietta, cette balle t'a
vengée. Puis ses lèvres s'étaient re-
fermées pour toujours. I<a marquise
fut désolée de n'avoir pu se jeter aux
pieds de son libérateur. Elle s'en fit
des reproches amers. Cette Julietta,
qui portait le même nom qu'elle~ ex-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/55]]==


Ï.A MARQMSB ~0.

47

cita sa pitié; elle fit en vain tous ses
efforts pour la découvrir; sa douleur
aurait sympathisé avec la sienne pour
déplorer ce triste et funeste événe-
ment. Plusieurs mois se passèrent
avant qu'elle pût l'oublier.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/56]]==


LA MARQUMB D'O.

48

CHAMMUB M

La ~miUe du commandant se vit
obligée de quitter le château pour
faire place au général russe. H fut d'a-
bord question de se rendre à la cam-
pagne, projet qu'appuyait fortement
la marquise;mais M~de Géri n'aimant
pas la campagne, on loua une maison
à la ville, et ils s'y établirent tout-à-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/57]]==


LA MARQUISE B'O.

49

fait. Tout rentra bientôt dans l'ordre
accoutumé. La marquise reprit t'édu-
cation de ses enfans, et se remit à ses
ocmpations favorites. Mais sa santé,
qui jusqu'alors avait été forte et ro-
buste, semblaitsouffrante elle éprou-
vait des faiblesses qui Fempéchérent
pendant des semaines entières de pa-
raître dans la société; elle sentait des
vertiges, un malaise dont elle ne pou.
vait se rendre raison. Cet état singu-
lier l'inquiétait fort.

Un matin que toute la famille était
occupée à prendre le thé,et que M. de
Géri s'était éloigné pour un instant,
la marquise, sortant de ses rêveries,
dit à sa mère

« Si une ~emme me disait avoir
éprouvé un sentiment semblable a
cetuiqui m'a parcouru tout le corps
tandis que je prenais cette tasse je
croirais cette femme enceinte.
n. 5
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/58]]==


ï~ MAM)C!SE DO.

<Ïo

Je ne te comprends pas, ré-
pondit madame de Géri.

Je viens. d'éprouver, reprit la
marquise, un frisson absolument sem-
blable a ceux que je ressentais durant
Ma dernière grossesse.

Quelle singulière idée dit sa
mère en riant, tu accoucheras sans
doute de quelque fantaisie.

Morphée ou t'un des Songes de
sa suite en sera le père alors, a ajouta
Ïa marquise et elles continuèrent ainsi
à plaisanter sur ce sujet. Mais le retour
du commandant interrompit leur con-
versation, et la marquMes'étant.quel~
quesjoursaprès,entièroment rétablie,
oublia cet entretien, ainsi que le sujet
qui l'avait occastoné.

Bientôt après, pendant que M. de
Géri le nls, ~rand-maltre des ~prets,
se trouvMt chez ses parens, un évé.
Mment inattendu vint surprendre
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/59]]==


LA NÀRQUtSE B'O.

Si

toute la ~amiUe, Un domestique, en-
trant un jour dans la chambre où elle
se trouvai réunie, annonça le comte
Fitorowski.

« Le comteFitorowsM & s'écrièrent
à la fois le père et Ïa fille. La surprise
ne leur permit pas d'en dire davantage.
Le domestique répondit que c'était
bien le comte, qu'it l'âvait vu de ses
propres yeux, entendu (te ses pro-
pres oreilles, et qu'il Favait laissé
dans l'antichambre.

Le commandant se leva aussitôt
poufouvrir tui-méme an jeune comte,
et ceÏui.ci, beau comme un dieu,
quoique !e visage pâte, entra dans !e
salon.

Après les premières potitesses et
quand rétonnement causé par cette
arrivée inattendue ntt un peu dissi-
pé, !e comtè s'intorma de la santé de
la marquise.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/60]]==


L~ MARQUISE D'O.

5a

« Je suis fort bien, répondit la mar-
quise; mais vous-même, comment
êtes-vous revenu a la vie ?

Je ne puis croire ce que vous
dites, repartit le comte, car votre
visage porte l'empreinte de la fatigue
et (le la maladie.

En vérité, cette empreinte n'est
qu'une trace laissée par une indispo-
sition que j'ai soufferte il y a quelques
jours, mais qui, je l'espère, n'aura
pas de suite.

Je l'espère aussi.o reprit le comte
avec une vivacité singulière; puis il
ajouta « Madame, voulez-vous m'é-
pouser ? »

La marquise ne savait que penser
d'une pareille question faite si brus-
quement. Elle regardait sa mère,
tandis qu'une vive rougeur colorait
ses joues; et ses parens, aussi étonnés
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/61]]==


LA MAUQUtSK D'O.

qu'elle, se tançaient des coups d'œit
interrogatifs.

Cependant le comtû s'approchant
de la marquise, et lui prenant la
main comme pour la baiser, réi-
téra sa question en lui demandant si
elle ne l'avait pas compris.

Le commandant, voulant iaire ces-
ser l'embarras qui se peignait sur
tous les visages, offrit un siège au
comte, et le pria de s'asseoir.
« En vérité, dit madame de Gén,
nous croirons que vous êtes un esprit
jusqu'à ce que vous nous ayez expli-
qué comment vous êtes sorti du
tombeau dans lequel on a dû vous
placer à Paris. »

Le comte s'assit, laissa tomber la
main de la marquise, et dit

$ Les circonstances actuelles me
forcent à être bre~, car j'ai peu de
temps à moi pour m'arrêter ici. B!essc
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/62]]==


LA M~KQUME D'O.

54

à mort dans la poitrine, je fus transe-
porté à P. où je demeurai ptuaieurs
mois dans mon lit, incertain si je
vivraM. Durant tout ce temps, Fimage
de madame fut constamment présente
à ma pensée; je ne saurais décrire ïe
ptaisir et la peine que me causa tour
à tour ce souvenir. Après une inngue
convalescence, je fus enfin rétabli, et
je retournai à l'armée. Mais les ptu~
vives inquiétudes m'y suivirent. Plus
d'une fois j'ai pris la plume pour vous
ouvrir mon coeur; maintenant je suis
envoyé à Naples avec des dépêches;
je ne sais si de là je ne recevrai point
l'ordre d*a!!er jusqu'à Cônstantinopte,
et peut-être ensuite de retourner à
Saint-Pétersbourg. Cependant ii m'a
été impossible de vivre plus tong'temps
sans satisfaire le désir de'mon cœ~r;
je n'ai pu résister à l'envie de faire
quelques démarches pour atteindre
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/63]]==


LA MARQM&ED'O,

t- K

33

mon but, en passant par M.«. Eu un
mot, je viens demander à madame la
marquise si eiie veut faire mon bon-
heur en m'accordant sa main et je la
suppiie de s'expliquer iraucitement à
ce sujets

il se tut un long silence succéda
à cette bizarre dectarat!on. Le com-
mandant le rompit enfin.

« Une telle proposition, si, comme
je n'en doute pas, elle est sérieuse, est
extrêmement flatteuse pour nous.
Mais, lors de la mort de son mari, le
marquis d*0. ma fille a résolu de
ne point s'engager dans de nouveaux
liens. Cependant il n'est pas impossi*
ble qu'une passion aussi subite que la
vôtre n'ait quelque influence sur sa
résolution accordez*iui donc, je vous
prie, quelque temps pour réuéehir.
–Certes, repartit le comte, ce
que vous me dites a bien de quoi me
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/64]]==


LA MjMEtQUÏSK P'O.

r.

satisfaire, et en tout autre moment j'au-
rais lieu de regarder ces paroles comme
bien favoraMesames désirs; mais dans
les circonstances présentes, je ne sau-
rais m'é!oigner sans avoir obtenu une
réponse qui doit décider de mon sort.
Les chevaux sont déjà attelés à ma
voiture pour me conduire à Naples.
Je vous en suppue.continua't-ii, en se
tournant vers la marquise, je vous en
supplie, si vous avez que!que senti-
ment de compassion pour moi, ne me
laissez pas partir sans un mot de votre
bouche.

'–Monsieur, reprit le commandant,
un peu déconcerté de l'ardeur impa-
tiente du jeune officier, la reconnais-
sance que vous conserve ma mie
vous donne le droit d'avoir les plus
grandes espérances cependant ne
croyez pas qu'elle puisse ainsi se ré-
soudreafaire.sansdemûres réflexions,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/65]]==


LA MARQUÏSE D'O.

S7

la démarche la plus importante <!e sa
vie. D'ailleurs, il est indispensable
qu'avant de se décider elle fasse plus
ample connaissance avec vous. Reve-
nez donc ici lorsque votre mission
sera terminée, et soyez notre hôte
pendant quelque temps. Si ma fille
alors juge pouvoir être heureuse avec
vous, je serai le premier à approuver
son consentement, qui, accordé plus
tôt, me semblerait tout-a-fait peu
convenable.

C'était là, dit le comte, dont le
trouble se décelait par la rougeur qui
couvrait son visage, le but de mes
plus ardens désirs dans ce voyage, et
me voilà rejeté dans un abîme de mal-
heur. D'après les circonstances fâ-
cheuses dans lesquelles vous m'avez
connu jusqu'à présentons nul doute
des liaisons plus étroites me seraient
favorables. La seule action blâmable
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/66]]==


t A S~AKQMSE !)'0.

que j'aie faite dansma vie, et qui n'est
connue que de moi je veux la répa-
rer. Je suis homme d~honneur, et cela
je puis raCSrtner sans crainte. )'
Un léger sourire, qu~ cependant
n'ctatt pas ironique, parut sur les ïc<
vresdn commandant.

« Je vous crois sincère Monsieur;
jamais je n'ai vu un jeune homme
devebpper tant de belles qualités en
si peu de temps. Un peu de réflexion
vous fera approuver le délai que je
demande. Avant d'en avoir parlé soit
avec tes miens, soit avec vos parens,
it m'est impossible de vous accorder
aucune autre réponse.

"T*.

–Je suis sans parens, libre et mal-
tre de ma personne. Mon oncle, le
générât K~rattolof, m'accordera sûre-
ment son approbation. Je suis pos-
sesseur d'une fortune considérable, et
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/67]]==


LA MABQUt$! P'O..

~9

je me déciderai sans peine à veuir
vivre en Italie.

Monsieur, reprit !e commandant
d*un ton bref et impérieux, vous avez
mon dernier mot; brisons ià'dessus,

je vous prie. w ~c

Après une courte pause durant la-
quelle tous les symptômes de la plus
vive agitation se montraient dans la j
contenance du comte, ce jeune et
fougueux amant, se tournant vers ma-
dame de Géri, renouvela ses protes-
tations, supplia, et finit par déclarer
que son oncle ainsi que le générât
en chef étaient dans sa confidence, et
avaient autorisé ses démarches, voyant
que c'était ie seul moyen de Je sauver
de la mélancolie dans laquelle il était
tombé à la suite de sa blessure.

« Par vatre refus, dit-il enfin, vous
ne me taissez plus que <e désespoir
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/68]]==


6u LA MARQUER D'O.

pour dernier remède à mes souffran-
ces.c

On ne savait que lui répondre. II
continua en disant que si la moindre
lueur d'espérance lui était donnée
d'atteindre le but de tous ses vœux,
il pourrait peut-être retarder son
voyage d'un jour, et même plus. En
prononçant ces derniers mots, il pro-
menait des regards supplians sur le
commandant, la marquise et sa mère.
Le commandant avait les yeux bais.
sés; son expression était mécontente;
il garda le silence.

« Allez! allez! monsieur le comte,
s'écria madame de Géri partez pour
Naples, et lorsque vous reviendrez,
aecbrdcz-nous pendant quelque temps
te plaisir de vous posséder au milieu
de nous, le reste ira tout seul. »
Le comte resta un instant sans ré-
pondre il semblait incertain sur ce
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/69]]==


LA MARQCÏSE i~O.

6t

qu'ii devait ~aire. Enfin, se levant et
repoussant son siège

«Je t'avoue, dit" les espérances
qui m'ont conduit dans cette maison
étaient un peu prématurées. Je com-
prends que vous désiriez mieux me
connaître; aussi vais-je renvoyer mes
dépêches au quartier-général pour
une autre expédition, et profiter de
votre offre aimable de me recevoir
pendant quelques semaines dans votre
famille. M

Tenant encore la main appuyée sur
le dossier de sa chaise, il regarda le
commandant, attendant sa réponse
avec une vive anxiété.

« Il me serait fort pénible, repartit
celui-ci, de penser que la passion in-
spirée par ma fille pût vous susciter
quelque affaire malheureuse cepen-
dant vous savez sûrement mieux que
moi ce que vous avez à faire. Renvoyez
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/70]]==


LA MARQUSB CO.~

Ça

les dépêches; je vais vous ~!re pré-
parer une chambre. a

Ces paroles produisirent un effet
rapide sur les traits du comte, qui
s'animèrent d'une vive rougeur.
s'tMcHna pour baiser respectueuse-
ment la main de madame de Géri, 1
sahm le reste de la société et se
retira.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/71]]==


M~RQï~SE C'O.

63

OBAMTM! tM

Lorsque eut quitte la chambre,
toute la famille ne savait que penser
de cette singulière apparition.

« H n'est pas possible, dit madame
de Géri, qn'il renvoie les dépêches
dont il est chargé pour Naples, sim-
plement parce qu'U n'a pas réussi
dans son passage à M.à recevoir
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/72]]==


Ï.A MARQUISE D'O.

64

une réponse affirmative d'une dame
dans un entretien de cinq minutes.
-Une telle action, repartit son fils
le grand-maître des forêts, n'entraî-
nerait avec elle pas moins que les ar-
rêts et ïa réclusion dans un fort.
Et la dégradation, ajouta le
commandant. Mais il n'est pas à crain-
dre qu'il fasse une semblable chose;
ce n'est qu'un coup de vent dans Fo-
rage avant d'avoir renvoyé ses dépé*
ches, il reviendra à lui.

Dieu! s'écria madame de Géri,
comme effrayée d'un pareil danger; je
suis sûre qu'il les renverra; sa volonté
opiniâtre, dirigée par une seule idée
fixe, est bien capable d'une telle ac-
tion. Mon fils, allez, je vous en prie,
le rejoindre, et tâchez de le détourner
d'une résolution si désespérée.
Une telle démarche, répondit le
maître des forets, aurait un résultat
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/73]]==


Ï.A MARQUISE ?'0.

65

contraire, et ne ferait que renforcer
ses espérances.

La marquise fut du même avis, et
pensa d'aiHeursqu'i! ne renverrait pas
les dépêches et préférerait être mat-
heureux ptutot que d'encourir une
punition. Touss'accordèrentà trouver
sa conduite fort singulière. Sans doute
il était habitué à emporter les cœurs
féminins, en courant, comme des cita-

V

delles ordinaires. Mais le comman-
dant, se levant, ne fut pas peu surpris
de voir la voiture du comte encore
arrêtée devant sa maison. Tous s'ap-
prochèrent de la fenêtre, et M. de
Géri s'adressant à un domestique qui
entrait en ce moment même

« Monsieur le comte est-il encore
dans la maison? lui demanda4-it.
–Oui, Monsieur; il est dans Ja
chambre des domestiques, occupé,
2. 6
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/74]]==


t.A MARQCtSt: B*0.

66

avec son adjudant à écrire des tettrcs
et sceller des paquets. t

Le commandant, réprimant son
agitation, se hâta d'aner avec son fils
auprès du comte. Us le trouvèrent as-
sis devant une fort petite table qui
pouvait à peine porter to~ tes papiers
dont elle était chargée.

« Ne voûtez-vous pas~ lui dit
M. de Géri passer dans votre
chambre? vous y serez plus à l'aise
et vous y trouverez tout ce dont vous
aurez besoin.

Je vous remercie, répondit !e
comte~en continuant d'écrire avec nno
grande hate~ je vous remercie innni-
ment, mais voilà mes araires finies, M
Il demanda l'heure, cacheta sa let-
tre, la remit avec un porte-feuille à son
adjudant; puis lui souhaita un bon
voyage.

Le commandant ne pouvait en
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/75]]==


t.A MAnqUISE D'O.

67

croire ses yeux. Tandis que l'adjudant
sortait de la maison, il s'écria:
« Mons~urle comte, si vous n'avez
pas des motifs bien ,puissans.
–Ils sont tout p~!ssans,Binterrom-
p!t le comte. Pn!s accoïnpagn& son
adjudant à sa voiture, et hM ouvrit ta
portière.

Dans ce cas, continua le com-
mandant, il me semble du moins que
les dépêches.

C'est impossible, repartit le
comte, en donnant la main à l'adju-
dant qui montait dans la voiture. Les
dépêches n'iront pas à Naples sans
moi j'y ai aussi pensé. En ronte
Et la lettre de monsieur votre
oncle s'écria l'adjudant.

Elle me trouvera à M.

En route!» dit l'adjudant; et la
voiture partit d'un train de poste.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/76]]==


~A ~ARQUM~ ~.t.

66

Le comte se tournant atorsvers le

commandant:

« Voulez-vous, Monsieur avoir la
bonté de me faire conduire dans la
chambre que vo~ avez la comptai-
sance de me destiner.

J'aurai Fhonneur de vous y con-
duire moi.même, repartit ïe comman-
dant un peu courts; » et appelant ses
gens et ceux du comte pour transpor'
ter ses paquets, ïl !e conduisit dans
une partie de la maison réservée aux
visiteurs étrangers puis, le saluant
avec'froideur, il le laissa seul.
T~c comte fit sa toilette, et quitta la
maison pour se rendre chez ie gou-
verneur de la place. Invisible durant
tout le reste du jour, il ne rentra que
le soir pour le souper.

Cependant la famille de Géri était
dans la plus vive inquiétude. Le ma!.
tre des <bréts raconta quelle réponse
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/77]]==


le.

LA MARQDME D'O 6~

Ïe comte avait &he au commandait.
CeÏùi~ci déclara n'y rien comprendre
du tout; et il fut résolu qu'il ne serait
plus question de cette aSaire. Madame
de Géri regardait à chaque instant la
Jfenétrepour voir s'il ne viendrait pas
réparer une telle inconséquence,
mais la nuit commençant à tomber,
elle s'assit à côté de ta marquise, qui
travaillait avec beaucoup de zè!e près
d'une table, et paraissait éviter toute
conversation.

Elle lui demanda à mi-voix, tandis
que le commandant allait et venait,
ce qu'elle pensait de toute cette ai-
faire.

La marquise répliqua en jetant un
regard timide sur le commandant
« Si mon père l'avait détermmé à
partir pour Naples, tout eût bien
tourné.

-Pour Naples s'écria le. comman.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/78]]==


LA MAKQUtSE D'O.

~0

dant, qui avait entendu ces paroles.
Dévale donc faire appeler un prê-
tre on bien faHait'il le faire arrêter,
et renvoyer à Naples sous escorte ?
Non mais des représentations
Vtves et pressantes atteignent leur
but, » reprit la marquise en baïsaant
ses yeux sur son ouvrage d'un air un
peu mécontent.

Ennn le comte parut. On chercha
l'occasion de lui faire sentir l'inconve-
nance de la démarche qu'H avait faite,
et de Fengager à la rétracter pendant
que cela était encore possible. Mais
durant tout le souper on ne put trou*
ver cette occasion. Écartant avec in-
tention tout ce qui pouvait y ramener,
il entretint le commandant de l'art
militaire, et le grand forestier de celui
de la chasse. Ayant mentionné dans
sa conversation l'escarmouche de P.
madame de Géri lui demanda com-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/79]]==


LA MA&<)M~ B'O. ~t t

mentit avait pu guérir de sabtessu~e
dans un ~i petit endroit ou i'ott ne de-
vait point trouver les secours néces-
saires<

AtorsH raconta ptusïeurs traitspour
pro<tver combien sa passion pour la
aoa!'qu!se t'avait occupé tandis qu'~
était gisant sur son lit de dou!eur.
Durant toute sa matadie, elle tui était
apparue sous la forme d'un cigne
qu'M avait vu à la campagne de son
oncte lorsque était encore enfant. Un
souvenir surtout l'avait vivement at-
tendri un jour le cigne ayant été
souiné de boue par lui, reparut plus
beau et plus blanc après s'être plongé
au milieu des flots. H avait toujours
disparu à sa vue au milieu d'une mer
de feu.; ea vain il avait appeiéThin&a/
nom que portait ce cigne; il n'avait pu
l'attirer à îui.Le comte termina ce sin-
gutier récit en protestant de nouveau
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/80]]==


LA MARQUME B~.

f'

7~

qu'u adorait !a marquise puis baissant i;
ses regards sur son assiette, il se tut.
On se leva de table. Le comte, après
quelques mots de conversation avec
madame de Géri, salua ses hôtes, et
se retira dans sa chambre. Ceux-ci
demeurèrent. encore quelques instans
a causer.

« 11 faut laisser les choses aller leur
cours, dit le commandant. Sans doute
il compte sur ses parons pour le tirer
de ce mauvais pas; autrement une m~
famé dégradation en serait la suite.
-Que penses-tu de tout cela ma
6Me ? demanda madame de Geri à la
marquise.

Bonne mère, je ne puis croire
ce que je vois. Il me fâche que ma re-
connaissance soit mise à une si rude
épreuve. Cependant j'avais résolu de
ne pas me remarier; je ne veux pas
jouer une seconde fois le bonheur de
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/81]]==


LA tJtAB~DME B'O.

73

ma vie, et d'une manière si hasar-
deuse surtout.

Si c'est là votre ferme volonté,
ma sœur, dit le maître des ifbréts, H
serait bon je crois, de la !t)i signiner
d'une manière positive pour en finir.
-Mais, reprit madame de Géri, ce
jeune homme parait doué de grandes
qualités il désire nxer sa résidence
en Italie; il me semble (tonc que sa
proposition mérite qu'on la pèse mû-
rement, et la décision de ma fille a
besoin d'être mise à l'épreuve. °
Comment trouvez-vous sa per-
sonne ? demanda le grand-forestier A
la marquise.

Mais, répondit celle-ci un peu
troublée, il m<6 ptait et me dép!a!t
tout à la fois; au reste, je vous en fais
juge vous-même. «

S'il revenait de Naples dans les
mêmes sentimens, et que les rensei-
7
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/82]]==


LA MAH~UÎSE n'O.

gnemens pris sur lui durant son ab
sence fussent favorables, comment
alors répondrais-tu à sa demande ? lui
dit sa mère.

Alors, si ses vœux para!ssatcnt
anss! &mccroa qu'au)ont'd'hu~ r~par-
t:t !a marquise en rougissant, et tan-
dis que ses regards brillaient d'un
~dat plus vif, je les remplirais, pont'
accomplir ce qne le devoir de la re-
connaissance exige de moi. M

Madame de Géri, qui avait toujours
vivement désiré de voir sa (ute se re-
marior, eut peine à cacher le }~ais:r
que lui causait cette réponse.

« Eh bien, reprit le grand.iorestict' s-
en se tevaut, puisque ma sœur pense
pouvoir un jour lui accorder sa main,
il faut des à préseut faire un pas pour
nrcveuir !es cuites dangereuses de sa
folle <t~matcue.

Madame de Géri partagea cet av-s,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/83]]==


t.A MARQCtSi! U'O.

et ajouta qu'après toutes !es briMan-
tes qualités que le jeune comte avait
dep!oyées devant.elle, sn uUe ne ris-
quait pas grand'chose eu !e jurant
favorablement.

T<a marq~use, ag!tée <run trouble
inexprimable, tenait ses yeux fixés
sur !c plancher.

«On pourrait, continua sa mère,
lui promettre que d'ici à son retour
deNap!es, tu n'accorderas ta main
à nul autre.

Je ne craindrais pas, ma bonne
Mère, de lui donner cette promesse,
mais je crains seulement qu'elle ne le
satisfasse pas, et jnous engage.

Ne crains rien, repartit sa mère
avec une grande joie, ce sont mes af-
faires. » Puis s'adressant a~ comman-
dant « Lorenzp, dit-ç!!e, qu'en pen-
ses'tu? e

Le cotumandaut, qui avait tout en'.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/84]]==


LA MARYSE D'O.

?6

tendu, était devant la fenêtre; il re-
gardai dans la tue et ne disait rien.
« Je me fais fort, assura le grand*
forestier, de renvoyer le comte avec
cette déctaratton transitoire.

–Eh bien, qneceia~oit~it ainsi,
s'écria le commandant en se retour-
nant je vais {.our la seconde fois me
rendreàceRnsse.N n'

Madame de Géri l'embrassa, ainsi
que la marquise, qui, tandis que son
père souriait de son ardeur, demanda
comment on ferait pour annoncer de
suite cette décision au comte. On ré-
solut que le grand-forestier irait le
prier de vouloir bien se, rendre pour
un instant dans la saUeo~ l'attendait
Ja famille réunie.

ïje comte répondit qu'il aMait ve-
nir. A peine le domestique chargé de
cette réponse avait-it accomp!i son
message, qu'on entendit ses pas et,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/85]]==


tA M~RQUt&K D'O.

77

entrant dans la chambre. il se jeta
aux pieda de ta marquise, daas ie
plus violent trouble. Le commandant
vouiMt lui dire ce qn'<h avalât ré-
solu, mais lni se relevant :K C'est
b~eo, j'en stus assez; a puis U lui baisa
!a main, ainsi q~'à madame de Gér!,
et serra te frpre dans sps bras. <fMaM
n)atntenant il fue <andr~tt une chaise
deposte,ajou<'a-t-U.

–J'espère, dit la marquise émue
de cette scène touchante~ que votre
espérance ne vous a pas entraîné trop

~o!n.

Non non, repartit !e comte;
rien n'est regardé comme aveuM,
st les informations que vous prendre~
sur mon compte ne sont pasd~ccoMÏ
avec les sentimens que je vous ai
exprimés dans cette chambre. M
Le commandant le pressa tendre-
ment contre son cœur.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/86]]==


LA XfARQtJÎSt! D'O.

Le grand-forestier lui offrit sa pro-
pre vohure~ et un chasseur courut a
la poste chercher des chevaux. La
joie la plus grande présidait ce
départ.

« 3'espére, dit le comte, retrou-
ver mes dépêches à B. et de là
prendre 'directement broute de Na-
pies. ~e fois arrivé dans'cetteville,
je icra! mon possible pour éviter
d'aller à Constautmople; en tout cas,
je suis dectd6 à faire le malade, et alors
d'ici à six semaines je serai de retour.»
En ce moment son chasseur vint
annoncer que la voiture était attelée,
que tout était prêt pour le départ.
Le comte prit son chapeau, puis s'ap-
prochant de la marquise, lui saisit la

main.

« Juliette, lui dit-il, je me sens
un peu plus tranquille ? et il pressa sa
main entre les siennes. «Cependant
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/87]]==


LA ~AHQt)tSK PO.

79

mon voeu ie plus ardent eût été de me
marier avant mon départ.

–Vous marier! s'écrièrent tous !cs
membres de la famille.

–Kous marier, répéta le comte;
<'t baisant ïamain de la marquise, qui
ht! demanda s'il était dans son bon
sens, il lui assura qu'un jour viendrait
ou elle le comprendrait.

~e commandant et son fils étaient
sur le point de se ~acherde cette asser-
tion leur faisant ses adieux avec la
même chaleur, le comte les pria de
n'y plus penser, et partit.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/88]]==


80 LA MARQUEE D'O

OHAPWM ÏV.

Plusieurs semaines s'écoulèrent du-
rant lesquelles la famille fut divisée
en différens partis sur l'issue de cette
singulière aventure.

Le commandant reçut du général
Krakolof, oncle du jeune comte, une
lettre fort polie; le comte tui-meme
écrivit de Naples; les informations
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/89]]==


LA MARQMSH ?0.

8t

que l'on recueillit sur son compte
payèrent toutes à son avantage; enfin
i'on regardait dé)& le mariage comme
fait, lorsque Fmdispositionde la mnr-
quise reparut avec plus dejbt'cequ'au-
paravant.

Elle remarqua un changement con-
sidéraMe dans toute sa personne. Se
confiant avec une entière franchise à
sa mère, elle lui dit qu'elle ne savait
que penser de son état. Sa mère, qui
craignait que de si étranges symptô-
mes ne menaçassent la santé de sa fille,
lui conseilla de consulter un médecin.
Mais la marquise, pensantqueson tem-
pérament serait assez fort pour résis*
ter, laissa encore passer plusieurs
jours sans suivre les conseils de sa
mère, jusqu'à ce que ces symptômes
se reproduisant sans cesse et de la
manière la plus extraordinaire, !a je-
tèrent dans une vive angoisse. Elle fit
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/90]]==


L.\ MAtKj~iSi J~U.

82

appeler un médecin qui avait toute
confiance de son père, le fit asseoir
sur le sopha auprès d'elle, en l'absence
de sa tnère, et, après une courte in-
t.roduction,. lui avoua, en p!aisantant,
ce qu'cUe pensait de son état. Le mé-
decin jeta sur elle un regard scruta-
teur U se tut~ puis, après avoir ter-
miné son examen, il répondit avec
un air tt'cs'scricux

<t Vous ne vous trompez pas, ma-
dame la marquise.

Comment. Fcntendcz vous? in-
terrompit elle.

Vous êtes, reprit le médecin en
souriant, dans une parfaite santé,
vous n'avez pas'besoin des secours de

tHonm'L~

ï~ tnarqutse~~atsissant la sonnette
et jetant sur le docteur un coup d'œit
courroucé, le pria de sortir, en ajou-
tant à demi voix qu'elle ne se sondait
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/91]]==


~A MARQUA DO.

83

point de plaisanter avec lui sur un
pareil sujet.

Le docteur répondit <( Je désire
que jannais on ne se soit joué de vous
ptusqu~ujom'd'hui wpmsprcnant son
chapeau et sa canne, il voulut se re-

tirer.

« J'instruirai mon père de cette
conduite, lui dit la marquise.
Comme vous te voudrez, reprit
)c docteur; je vous ai dit ce que je
pense, et j'en ferais )e sermentsi cela
f tait nécessaire; » et il ouvrit ia porte
pour quitter la chambre. Tandis qu'il
ramassait son mouchoir de poche qui
~'tait tombé par terre, la marquise !ui
demanda encore

« Mais la possibilité d'une telle
chose? a

Je ne crois pas nécessaire de
vous expnqupr tes premier'; principes
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/92]]==


Ï.A MARQCtSB !)'0.

84

de cette affaire, a répondit le médecin
en sortant.

La marquise demeura comnae frap*
pée de la foudre. Et te s'emporta et
voulut couru' se plaindre a son père
mais le sérieux extraordinaire d~doc*
tpur, dont elle se croyait oftensée, lui
g!açait toutes !es veines. Ette se jeta <
dans le ptu:' grand troubie, sur son
sopha. Mécontente d'elle-même, elle
passa en revue tous les instans de
l'année écoulée, et finit par se croire
folle en arrivant vainement au der-
nier. Sa mère entra tandis qu'elle
était encore dans cette terrible agi-
tation.

« Pourquoi ce trouble, ma chère
enfant? M lui demanda-t-eHc. La mar-
quise lui raconta ce que te médecin
menait de lui dire.

(/est un indigne poisson! s'écria
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/93]]==


LA MARQUA i~'O,

85

madame de Géri. 11 faut instruire sur.
ie-champ ton père de sa conduite.
Mats, ma mère, c'est avec le plus
grand sérieux qu'il m'a dit cela; et it
paraissait bieb résolu à renouve~r
son assertion devant mon père.
Et peu<-tu croire à ta possibi.
lité d'un pareil état ? s'écria sa mère
effrayée.

Je croirais plutôt que tes tom-
beaux peuvent porter des fruits, et
qu'un entant peut naître dans le sein
d'un cadavre.

–Eh bien alors, chère enfant,
pourquoi te tourmenter? Si ta cou-
science est pure, comment peux-tu
t'inquiéter du jugement d'autrui? fût-
ce même le résultat d'une consulta-
tion de toute la iacutté. Que ce soit
erreur ou méchanceté de sa part, que
t'importe? Mais il est nécessaire que
ton père en soit instruit.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/94]]==


LA MARQUISE D'O.

86

0 mon Dieu dit la marquise
avec un mouvement convulsif, com'
ment pourrais-je ne pas me tour-
menter? N'ai'jo pas en moi un senti.
ment intime qui m'est bien connu et
qui dépose contre mot-même? S! toute
autre mû disait ctre dans Fêtât où je
me sens, ne la jugerais-je pas tette
que je me juge?

C'est horrib!c! s'écria sa mère.
Méchanceté erreur reprit la
marquise. Et pourquoi cet homme,
qui jusqu'à ce jour nous a paru digne
de toute notre confiance~ voudrait-il
me traiter d'une manière aussi infàme?
Qud motif pourrait Fy porter ? Moi
qui ne l'ai jamais offensé qui t'ai ï
reçu avec connance, et avec t'idee de
lui devoir bientôt de la reconnais-
hance! Et s'il fallait choisir, serait-il
possible qu'un médecin, quelque m6-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/95]]==


f.A MARQUiSK DO.

diocre qu'il fût, tombât dans une pa'
reiue erreur?

–Cependant, dit madame de Géri
impatientée, il faut bien que ce soit
l'un ou l'autre.

–Oui, reprit !a marquise en lui
baisant les mains, tandis qu'un vif
incarnat couvrait ses joues; oui, bonne
,n)cre,it le faut: quoique les circon-
stances soient si extraordinaires~ qu'il
m'est permis de douter. Je jure que
ma conscience est aussi pure que celle
de mes enfans; !a vôtre ne peut être
plus pure, plus digne (Festinne. Ce-
pendant je vous prie de faire appeler
une sage-femmp) nfm que je m'assure
de ht vérité et que je puisse être
tranquiite sur les suites.

Une sage-femme! s'écria ma-
dame de Gp!i avec indignation. Une
conscience pure, et une sage'femme »
Elle n'en put dire davantage.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/96]]==


LA MARQCtSE ?'0.

88

« Une sage-femme, ma digne mère,
répéta la marquise, en se mettanl à
genoux devant elle, et cela dans l'ins-
tant même, ai vous ne voulez pas me
voir devenir fbÏ!e.

Oh tres~votontiers, reprit h
htére seulement je te prie de ne pas
accoucher dans ma maison, w
Et, en disant ces mots, elle se leva
pour sortir. La marquise !a suivit en
tendaut ses bras, tomba la <açe contre
terre, et embrassa ses genoux.
« Si une vie irréprochabte, s'fct'ia-
t-elle avec l'accent de la douleur, une
vie consacrée à vous piaire, me donne
quelques droits sur votre estime; si
seulement un sentiment d'amour ma-
ternel parle encore pour moi dans
votre cœur, ne m'abandonnez pas
dans cet instant affreux!

Qu'est-ce donc qui te trouble
ainst? lui demanda sa mère. N'est-ce
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/97]]==


LA MjMMpJtSË <~0.

<9

que les discours du docteur? n'est ce
que le sentiment de ton mataise?
Ce n'est que ceta~ ma mère, ré*
prit la. marquise en p~cant ses mains
eursa pottr:<te.

Absohnaent que cela, ~uMette~
continua HterC. ï~Néchis McM uce
faute, quelque douleur qu'eMe me
causât, peut et doit se pardonaer;
mais si, pour éviter une réprintande
de ta mère, tu pouvats ~Venter un
conte sur les bouleversemens de ror-
dre naturel, et te jouer des sermons
les plus sacrés pour le persuader à
mon cœur trop crédule, ce serait in-
digne, et je ne voudrais plus te revoir.
–Puisse l'empire des bienheureux
s'ouvrir un jour à moi comme mon
âme s'ouvre la vôtre! Je ne vous ai
rien caché, ma mère.

Cette exclamation, faite avec déses-
poir, ébranta madame de Géri.
H. 8
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/98]]==


<)0 ÎA WARQFMK t/0.

a0 ciel! s'écria-t-ette, ma chcre
enfant! comme tu m'attendris! o Elle
ia releva, t'embrassa, ~a serra contre
&on sein. « Qu'as'tu à craindre? VieMS,
tu es bien ma!ade. a E!!e voutut la
faire mettre au lit; mais la marquise,
(tontlestarmes abondantes se frayaient
un libre passage, assura qu'elle était
très-biea, et qu'elle ne sentait aucun
mal, si ce n'était cet état étrange et in-
concevable.

« Un état étrange Mais quel est-il
donc? Puisque ta conscience est si
sûre du passé queUe frayeur fréné-
tique s'empare de toi? Un sentiment
întérieur, encore indéterminé, ne
peut-il te tromper?

Non, non, il ne me trompe pas,
et si voulez faire appeter une sage-
femme, vous Verrez que t'infamie n'est
que trop vraie.

Viens, ma chère fille, dit mu-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/99]]==


LA MARQUEE D'O.

9~

dame. de Géri, qui commençait à
craindre que sa raison ne s'attérât,
viens, suis-moi, et mets-toi au lit.
Pourquoi penses-tu à ce que t'a dit
ïe médecin ? Comme ton visage est
bndant! Comme tous tes membres
tremblent! Qu'est-ce donc que t'a dit
ïe médecin? » Et elle entraînait avec
eUe la marquise, qui recommençait !e
récit de la visite du docteur.

« Bonne, digne mère je suis dans
mon bon sens; et elle s*enbrçait de
sourire. « Le médecin m'a dit que
j'étais enceinte. Fais appeler la sage-
femme, et sitôt qu'e!Ïe nous aura dit
que cela n'est pas vrai, je serai tran-
quille.

Bien bien repartit madame de
Géri en réprimant son agitation ellè
viendra; il faut qu~eïte se moque de
toi; et te dise que tu es une folle,
agitée de songes trompeurs. Mpuis,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/100]]==


LA MAAQM&B B'O.

9~

tirant la sonnette, elle envoya un de
ses gens chercher la sage-femme.
La marquise était encore entre les
bras de sa mère lorsque cette femme
parut. Madame de Céri lui expliqua
le mat que ressentait sa fille. La mar-
quise jura qu'elle avait toujours res-
pecté la vertu, et que cependant elle
était pénétrée d'un sentiment incon-
cevable qui la forçait de recourir â
une femme de l'art. la sage-femme,
tandis qu*et!c t*entretcnaitains~par-
lait de la bouillante jeunesse et de la
perSdte du monde.

J'ai déj~ assHrait-eUe,étéappetée
dans plus d'une circonstance scmbia-
ble les jeunes veuves, qui se trou-
vaient dans le même état que vous,
prétendaient toutes avoir vécu sur
de~ « désertes. Mais catmds-voua;
le impitoyable qui a proRté
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/101]]==


il

LA MARQUISE B'O.

93

sans doute de l'obscurité d'une nuit
sombre se trouvera bientôt, e
A ces mots, la marquise perdit con-
naissance. Madame de Géri~ qui ne
put résister à ses sentimens maternels,
lui prodigua des secours pour la rap-
peler à la vie. Mais l'indignation pré-
valut lorsqu'elle eut repris ses sens.
« Juliette! s'écria-t-elleavec la dou-
leur la plus vive, veux-tu bien tout
m'avouer; veux-tu me nommer le
père? M Et ses traits annonçaient l'en-
vie de pardonner. Mais lorsque la
marquise lui répondit qu'elle en de-
viendrait folle, sa mère, se levant,
décria

« Va! va! tu es indigne de toute
pitié. hiaudite soit l'heure où ~e t'en.
fantai < Et elle quitta la chambre..
La marquise, qui eût voulu encore
une fois ne.plus voir le jour, entraina

la sage-femme à côté .d'elle, et, tre.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/102]]==


LA MARQUÏSK D'O.

94

Mante, cacha sa tête sur son sein.
QueHes sont les voies de ta nature?
lui demanda te!!e d'une voix entre-
coupée est.U posante qu'une con-
ception ~'Heu avec ignorance de
cause? »

La sage-femme sonrh, et lui dit
qu'eue ne croyait pas que ce fut Ut
cas de madame la marquise.
« Non, non, reprit la marquise,
ce n'est pas de moi qu'il s armais
te voudrais savoir, en général, si de
pareils phénomène sont possibles
dans Fordrede la nature.

-Aucune femme sur la terre ne
s'est trouvée dans une telle position,
excepté pourtant tar sainte V ierge. »
La marquise trctnbtait toujours da.
vantage, c!!c se croyait h chaque in-
stant sur le point d'accoucher, et sup.
pua la sage-femme de ne pas t'aban-
donner. CcUc-ci la tranqni!tisa.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/103]]==


LA MAKQUSE D'O.

9~

Vos couches sont encore éloignées,
je vous indiquerai des moyens de ca-
cher votre état aux yeux dit monde,
et, il faut l'espérer, tout se passera
bien. »

Mais tesconsotationsde cette femme
étaient autant de coups de poignard
qu'elle portait au cœur de !a marquise.
Eue la pria.donc de se retirer..
A peine la sage-femme était*eHc
sortie, qu'on apporta a Juliette, de la
part de sa mcrc,.un billet ainsi conçu:
«M. de Géri désire, vu les circons-
» tances actuelles, que vous quittiez
H sa maison, t! vous envoie ci-joints
H tes papiersconcernantvotrefo! tune,
» et il espère que !e ciel lui épargnera
» la douteUr de vous revoir jamais, »
Le désespoir de la marquise éclata
en pleurs abondans. Versant des lar-
mes amères ~ur l'erreur de ses pa<
rcns et l'injustice qui en était la suite,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/104]]==


LA MARQUISE D'O.

96

eUe se rendit dans le cabinet de sa

mère. On lui dit qu'elle était âvec son
père. EUe y courut aussitôt, mais la
porte était fennec. Appelant alors
tous tes saints pout témoigner de SQ!~
innocence, elle tomba presque Mns
vie sur le carreau..
Il y.avait plusieurs minutes qu'eMe
gisait ainsi misérablement couchée,
lorsque le grand-forestier sortit, et
lui dit d'un air courroucé
« Vous savez bien~ madame, que
le' commandant ne veut plus vous
voir.

–Mon frère chéri! M s'écria la mar-
quise en sanglotant puis se précipi-
tant dans ta chambre

« 0 mon pèrel M et eUe tendit les
bras vers lui. Le commandant se re-
cula dès qu'il l'aperçut, et courut se
rétug'er dans sa chambre a coucher.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/105]]==


LA MARQUISE D*0.

97

La marquise vouhnt l'y suivre, il
s'écria «~ Hors d'ici), malheureuse »
et voulut rejeter la porte sur elle.
Mais la marquise, au milieu de ses
gémissemens et de ses pleurs, l'ayant
empêché de la Jfermer, il se retira
tout-a-coup, et s'avança rapidement
vers le fond de la chambre tandis que
sa fille entrait.

Elle se jeta a ses pieds, embrassa ses
genoux, lorsqu, se retournant, H Ja-
cha la détente d'un pistolet qu'il avait
saisi, et une balle aUa frapper le p!a*
fond.

«Maître de ma vie s'écria la mar-
quise en, se relevant pâté comme, un
cadavre; et elle se hâta de quitter
cette chambre.

te Qu'on se prépare à partir, a dit-
elle en entrant dans son appartement.
Elle se jeta comme morte sur un

Il.

9
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/106]]==


Ï.A MA~QMSB ~0.

98

Mcge, fit appeter ses eutans, fit fait'e
tous ses paquets. Elle tenait sur ses
genoux !e p!ns jeune, qu'elle enve.
loppait d'un mouchoir, pour le por-
ter avec elle dans la voiture, lorsque
te ~rand-(brest;er entra, chargé par te
commandant de supposer à ce qu'eU<;
emmenât ses en fans,

« Mes enfans? demanda't-eMe en se
levant; dis à ton barbare pèfû qu'it
peut venir et me tuer, mais que ja-
tna:s H ne m'entera mes en&ns! M
puis d'un air calme et fière de. son
innocence, elle emmena ceux ci avec

elle dans sa voiture, et partit sans
que son frère osât s'y opposer.
Cette noble ~crmetô lui donna tout-
à-coup la conscience de ce qu'elle
éta!t, et, de sa propre main, elle se
sortit de t'arme profond dau~ lequel
le sort Favatt jetée. La cotèro qui
brisait son cœur se d!ss!pa torsqu'ette
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/107]]==


LA M&KQtfMB D*0.

fut en liberté; elle embrassa tendre*
ment ses enfans, ces chères petites
créatures qui lui appartenaient, et ce
fut avecune grande satis&ctionqu'elle
réfléchit à la victoire, que le s~nti*
ment intime de son innocence venait
de lui faire remporter sur son frère.
Sa raison, assez forte pour ne pas se
troubler, céda à l'organisation sacrée
et obscure du monde. Elle vit !m-
possibilité de persuader sa famine d<
son innocence, comprit qu'elle devait
s'en consoler, qu'elle ne devait pas
se laisser abattre, et peu de jours
s'étaient écoules depuis son atrivée à
la campagne qu'elle choisit pour re.
traite, que déjà la douleur avait fait
place à la courageuse résolution de
lutter fièrement avec l'opinion publi<
que. Elle résolut de se renfermer
tout-a'fait dans son intérieur, de s'oc-
cuper avec un zèle actif de l'éduca-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/108]]==


tUO MAHQmSE &*0.

tion de ses deux enfans, et de recevoir r
avec une tendresse toute maternelle
le troisième dont le ciel lui faisait pré-
sent. Elle fit des préparatifs pour faire
restaurer, dès que ses couches au-
raient eu lieu, sa campagne, qui, né-
gUgée depuis tong'temps, se ressen-
tait de rabsence des maîtres. Souvent
assise dans le pavillon du jardin, oc-
cupée à broder quelque petit bonnet
pourson futur nourrisson,ellese plai-
satt a distribuer ses appartemens se-
lon son goût dans telle chambre elle
plaçait sa bibUothèque, dans teUc
autre, son chevalet et ses tableaux.
L'époque à laquelle le comte Fito-
rouski devait revenir de Naples n'é*
tait pas encore passée, qu'elle était
tout-a-~ait décidée à vivre toujours
dans la solitude la plus complète. Le
portier reçut l'ordre de ne recevoir
aucun homme dans la maison. Une
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/109]]==


t.A MARQUISE D'O. ÏOt

seule pensée lui était insupportable
l'enfant auquel elle avait donné l'être
dans l'innocence et la pureté de son
cœur, et dont l'origine, justement
parce qu'elle était mystérieuse, lui
semblait divine, se verrait rejeté de la
société comme le fruit du déshonneur.
Elle imagina alors un singulicrmoyen
de découvrir le père, un moyen qui,
si elle y avait d'abord pensé, lui
aurait causé un effroi mortel. Toutes
les nuits elle avait le sommeil agité,
souvent interrompu. Elle avait de la
peine à s'habituer à sa singulière posi-
tion,elle cherchait toujours comment
pouvoir découvrir Hiommequi l'avait
ainsi dégradée. Sans doute, en quel.
que lieu de la terre qu'il se trouvât,
il devait être de la classe la plus vile
et la plus abjecte,mais il fallait qu'elle
Pépous&t, et le sentiment de son hon-
neur, dont lui seul pouvait relever la
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/110]]==


LA MARQUEE D'(h.

ÏOt

base, en prenant toujours une in"
Ouence ptus vive et p!tM forte sur
eue, restaura son courage, !ui redonna
comme une nouvelle vie. Un matin
elle envoya aux journaux de M. te
stnguUcf avis qu'on lit en tête de ce
récit.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/111]]==


LA MARQVtSE D'O. to3

CBAMTM V.

Le comte Fitorowski, que des af-
faires importantes retenaient à Na-
ppes, avait cependant écrit pour la se-
conde fois à la marquise, afin de lui
répéter que, quelques circonstances
qui pussent advenir, il n'en resterait
pas moins Cde!e à la déclaration ta-
cite qu'elle lui avait donnée. Aussitôt
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/112]]==


t0~ t.~MAR<yUiSEC*0.

qu'il eut réussi à se débarrasser du
voyage de Constantinople et que ses
autres affaires furent terminées, il
partît de Naples, et arrivai M. peu
de'jours après l'époque Sxée par lui.
T~e commandant le reçut avec un air
embarrassé il prétexta une affaire
importante qui rappelait hors de chez
lui et pria son fils de l'entretenir
en son absence.

Le grand-forestier se rendit donc
dans son appartement, et, après de
courtes salutations, il lui demanda
s'il était déjà instruit de ce qui s'était
passe dans la maison du commandant
-en son absence.

« Non, » répondit le comte, dont une
légère pàteur couvrit passagèrement
les joues.

Alors le maître des forêts lui ra-
conta de quelle honte la marquise ve-
nait d'entacher la famille, et les évé-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/113]]==


LA MARQUfSË S'O. tô~

nemens qui en avaient été la suite. Le
comte se frappa le front avec déses-
poir.

c Pourquoi avoir mis tant d'obsta.
cles sur notre chemin? s*écria*t"iL Si
nous étions mariés, toute honte eut
été effacée, et ce malheur évité.
Comment! reprit, le maître des
forêts, seriez-vous assez insensé pour
vouloir être l'époux de cette indigne"
créature ? ?.

Elle est plus estimable, répon-
dit le comte, que tout le monde qui
la méprise. Je crois tout-à-fait ce
qu'eUe dit de son innocence, et dès
aujourd'hui je me rends à V. pour
lui renouveler ma proposition. » Puis
saisissant son chapeau, il salua le
grand-forestier qui pensa qu'il avait
perdu la raison, et s'éloigna.

Se faisant aussitôt amener un che-
val, i! partit pour V. Lorsque fut
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/114]]==


t~C LA M~QCt&E D'O,

an'ivé devant la porte, et qu'il voulut
pénétrer dans intérieur, le porter
lui déclara que madame la marquis
ne recevait aucun homme. Le comte
demanda si cette mesure, prise ~o$
doute enverB ïes étrangers, concernait
aussi un ami de la ïnanon. t<6 portier
répondit qu'ti n'y avait point d'excep-
tion puis il ajouta avec un air do~-
teux « Ne seriez'voua point le comte
Fitorowski ?

–Non, M repondit le comte. Puis se
tournant vers ses gens, il continua de
manière a ce que tous pussent Fen*
tendre « Puisqu'il en est ainsi, je vais
me rendre à l'auberge, et de là j'écri.
rai à madame la marquise, x

Aussitôt qu'il se trouva bon de la
vue du portier, il fit un détour, et
longea le mur de clôture du vaste
jardin qui s'étendait derrière le bâti.
ment. Trouvant une petite porte ou-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/115]]==


~A MARQPtSË D~O. t0~

verte, il entra dans ce jardin, en par~
courut les allées, et il allait jmon~r la
rampe du perron, toraque, dans un
pavillon situé eur l'un des cotés il
aperçut la marq~iae, vêtue de deuil t
occupée d'un travail, près d'une pe-
tite tabte. Il s~approcha d'etto avec
précaunon, en sorte qu'elle ne put le
voir que lorsqu'il ne fut plus qu'A tro:a
pas de la table.

« Le comte Fîtorowstn M s'écMa
la marquée et une vive rougeur cou-
vrit auMÏtôt sa figure.

Le comte sourit, et demeura en~
core un instant debout, itnn!obi!e;
puis s'asseyant à ses côtes, il passa

son bras autour cte sa taiûe~ et la serra
contre aon sein avant qu*eMe eût ie
temps de ~'opposer à une aemb!abte
tentative.

« D'où venez'vou9t monsieur le
comte? Est-ce bien poMiMe?ditta mar-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/116]]==


tt)8 tA MARQUtSE D'O

quise, en fixant sur la terre ses re-
gards confus.

De M. reprit le comte, en
l'attirant doucement à lui. Je suis en-
tré par une petite porte que j'ai trou-
vée ouverte j'ai cru pouvoir compter
sur votre pardon.

–Ne vous a-t-on pas dit à M. ?.
On m'a tout dit, femme chérie;
mais, bien persuadé. de votre inno-
cence.

–Comment Ï s'écria la marquise,
en se dégageant de ses bras et se !e-
vant et vous venez.

–Je viens pour satisfaire le monde,
repartit le comte en la retenant avec
force; pour satisfaire votre famille,
pour relever votre honneur; et il ap-
piiqua ses lèvres brûlantes sur son
sein.

Loin de moi t s'écria !a marquise.
Je suis aussi persuadé de votre
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/117]]==


LA MABQMSB ~0.

'~9

innocence, Juliette, que si l'on ne
m'avait instruit de rïen, que si mon
âme habitait votre corps.

–Laissez-moi répéta la marquise.
–Je suis venu pour renouveler ma
proposition, et pour recevoir de votre
main le bonheur te phM pur, si vous
voulez bien m'écouter.

laissez-moi sur-ie-champ je
vous l'ordonne, a

Et s'arrachant de ses bras, elle s'en-
fuit.

« Chère Juliette, 6 mon amie! s'é-
cria le comte en la poursuivant.
-Vous entendez, reprit la mar-
quise en se retournant.

Un seut moment d'entretien,
dit le comte, saisissant le bras qu'elle
tendait vers lui pour l'inviter à se re-

tirer.

–Je ne veux rien savoir, repartit
la marquise. Puis repoussant le comte
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/118]]==


t<0 LA MAB~tUSt! &'0~.

avec force eHe mûnta rapidement le
permet disparut.

Le comte était déjà an haut de !a
rampe pour obtenir à tout prix un
instant d'entretien, quand !a porte se
ferma avec violence, et un bruit de
serrure lui 6ta tout eapoi~ïnce!*ta!n
d'abord sur ce qu'il avait à faire, il
hésita un moment, tenté de mont~
par une fenêtre quit voyait eutr'ou
verte, et de poursuivre son but en
dépit des obstacles. Mais il fléchit
bientôt qu'it fallait céder, et, quelque
amer qu't! fût pour !ui de se retirer,
il descendit la rampe en se reprochant
d'avoir laissé la marquise échapper
de ses bras. 11 sortit du jardin pour
chprchersoncheva! sentaitque tout
espoir de s'expliquer auprès d'elle
était désormais évanoui, et faisant
marcher son cheval au pas, il com~
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/119]]==


LA MARQUISE t~O. ttt t

posa une lettre qu'il résolut de lui

éc!re. v

Dans la soirée, éM~t assis auprès
d'une table, et ptongédans !'hn<nenr
la plus noire, il vit entrer te grand"
fbrestier, qui lui demanda si sa visite
à V. avait eu un henpeux 'résultat.
« Non~ aréponditbrièyement to comte;
et i! fut tenté d'acpompagncr cette
réponse d'un geste d'humeur; ntais,
pat' politesse, il ajouta un moment
après: «Je suis rêsoiuL de tnï écrire, et
bientôt je la justifierai pleinement.
C'est avec chagrih, reprit le
grand-tbrMtiér, que je vois vôtre pas-
sion pour la tnarquise troubler votre
raison. DIt teste, je puis vous affir-
mer qn'eUe est sur le point de décider
autrement de son sort. » Puis tirttnt le
cordon de la sonnette, it se fit appor-
ter ie dernier journal sur lequel était
l'avis de !a marquise concernant le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/120]]==


LA MARQUA D*0.

tta

père de son enfant. Le comte parcou-
rut cet avis, tandis qu'une vive rou-
geur couvrait son visage. Une péo!b!e
lutte de sentimens contraires s'étaMit
en lui.

« Ne croyez-vous pas, dit le grand-
forestier, que la marquise trouvera
celui qu'eue cherche?

Sans doute, », répondit le comte;
et toutes les facultés de son âme étaient
fixées sur ce papier qu'il semblait dé-
vorer de ses regards. Enfin, après un
moment, il posa le journal, s'appro-
cha de la fenêtre, s'écria « C'est bon 1
je sais maintenant ce que j'ai à faire; »
se retourna vers le grand-forestier, le
salua poliment en lui demandant s'il
aurait le plaisir de le revoir bientôt;
puis sortit tout occupé de sa destinée.
Cependant la maison du comman-
dant avait vu se passer les scènes les
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/121]]==


t.A M~!)QI!.SE n*0. ï3

plus vives. Madame de Géri était tiau-
tement indignée de la dureté crueUe
de son époux et de sa propre faiblesse,
qui lui avait fait courber la tête sous
le joug, MM s'opposer à l'expulsion
de sa fille chérie. Au moment où le
pistolet était parti dans la chambre du
commandant, et ou sa fille en était
précipitamment sortie, elle était tom-
bée dans un évanouissement qui n'a-
vait heureusement pas e~ de suites
f&cheuses. Mais !orsqu'e!!e était rêve.
nue à elle, le commandant, jetant le
pistolet sur la table, s'était contenté
de lui demander pardon de la frayeur
qu'il.lui avait causée. Puis, quand il
avait été question de priver la mar-
quise de ses enmns, elle s'y était op-
posée, affirmant d'une voix faible et
émue qu'il n'en avait pas le droit;
mais le commandant, tremblant de
fureur, s'était tourné vers le grand.

H.

10
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/122]]==


f~ LA MA~QIfMË B'O.

forestier en s'écriant <Va MM~e-
!<M.a

La seconde tettre du comte Fifo"
rowski étant arrivée, te commandant
donna l'ordre de la porter à la mar-
quise à V. Le domestique chargé de
ce mesMge rapporta qu'après avoir
vu l'adresse, la marquise l'avait mise
de coté en disant M C'est bien. » Ma-
dame de Cér!, à qui t'assentiment de
sa fille à ce second mariage avait tott-
jouM paru obscM)r, cherchait en va!n à
ramener ta conversation sur cet objet.
Le commaDdant la priait toujours de
se taire d'u~e nMOtèrequi fessem~iait
plutôt à un ordre. Un jour, enlevant
un portrait de la marquise qui ae
trou~vatt encore suspende à Jta mu-
raille, il jura qu'it voMbit chasser
entièrement de sa pensée ~t ~imagi-
ner ~u'ii n'avait paa de fille. Ce fut sur
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/123]]==


LA MARQUISE P*0. n5

ces entrefaites que parut dans les
journaux l'annonce de la marquise.
Madame de Géri, à qui le comman-
dant venait d'envoyer le journal, cou-
rut aussitôt a l'appartement de son
~aoux, ou el!e le trouva occupé a
écrire.

« Eh bien que penses-tu de cela ?
lui demanda-t-oUe.

–Ph~ elle est innocente, dit le
comMandant en continuant n écrire.
comment! s'écria madame de
Géri avec l'étonnement le plus mar-
qué innocente 1

Elle l'a fait en dormant, reprit
le commandante sans s'en apercevoir.
En dormant répéta madame de
Géri; et une chose aussi inconcevable
serait.

FoUe! ~s'écria le commandant;
et bouleversant ses papiers, il sortit.
Quelques jours plus tard, tandis
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/124]]==


ïi6 LA MARQUISE D'O.

qu'ils étaient tous les deux à déjeu-
ner, madame de Géri lut ce qui suit
dans cm journal qui venait de paraître
« Si la marquise d'O. veut se trou-
» ver le 3, à 11 heures du matin, dans
» la maison de M. de Géri son père,
» celui qu'elle cherche y viendra se
jeter à ses pieds. »

Madame -de Géri ne put achever
cette lecture, la voix lui manqua; elle
passa le journal au commandant. Ce-
lui-ci le lut et le relut trois fois,
comme s'il ne pouvait en croire ses
yeux.

aAu nom du ciel, Lorenzo, dit ma-
dame de Géri, que penses-tu de cela ?
0 la misérable s'écria le com-
mandant en se levant; ô l'infâme! i
L'effronterie d'une chienne sans pu-
deur et la ruse du plus~n renard ré-
uniraient en vain tout ce qu'ils peu-
vent composer de pire pour égaler
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/125]]==


ï.A. MA~QmsE D'o. n~

une pareille indignité. UnesembiaMe
figure. de tels yeux. un chérubin
n'inspirerait pas ptus de conSance. M Et
il gémissait, ne pouvant calmer son
émotion.

a Par tout ce qui existe, si c'est une
ruse, que! est son but? reprit madame
de Géri.

Quel est son but? continua le
commandant; elle veut nous forcer à
croire son indigne mensonge. La fable
qu'ils nous réciteront ici le 3 du mois
prochain,ils !a savent déjà par cœur.
« Ma chère fille, dois-je répondre, je
ne le savais pas; qui eût pu le penser?
pardonne-moi, reçois ma bénédic-
tion, et reviens à nous. » Mais, une
balledans la tétede celui qui passera le
seuil de ma portele 3 Peut-être vau-
drait-il mieux le faire jeter hors de
ma maison par mes gens. M

Madame de Géri, après avoir en-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/126]]==


ttB LA MARQUISE D'O:

core une fois relu le journal dit que
a'H <a!!ai< choisir entre (tcux cbpses
inconcevables, elle préf6rait penser
que c'était un jeu inout du sort, plu-
tôt que de croire & la dégradation
d'une fille que jusque là eUe avait
toujours tendrement chérie. Mais sans
la laisser achever, le commandant

s'écna

a yais-moi te ptaisir de te taire, et
va-t'en. Je bais même en entendre
parler.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/127]]==


LA MARQUEE D'O, !'9

OBAMTM Vt.

t

Peu après ces événement le com-
mandant reçut, en confirmation de
Farticle du purnat, une lettre de ia
marqMise dans laquelle e~tm deman.
da;t,deta mantère ia phts touchante
et p~s respectueuse, de vouloir
bien, putsqu'a lui avait défendu de
repara~e <~ez lui, envoyer à V. ce' #
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/128]]==


ïM ï.A MARQtîtSe Û'O.

lui qui se présenterait dans ht matinée
du 3 pour elle. Madame de Géri était
présente lorsque le commandant re-
çut cette lettre. Elle lut bientôt sur sa
physionomie l'irrésolution qui agitait
son esprit. Quel motif aurait pu avoir
la dissimulation de la marquise, puis-
qu'elle n'implorait point de pardon ?
Enhardie par cette apparence, ma-
dame de Géri mit en avant un plan
qu'eue avait depuis tong-temps formé
toute seule.

« J'ai une idée, dit-elle, tandis que
le commandant fixait encore sur le
papier un regard sans expression. Si
vous vouliez me permettre de me ren-
dre pour un ou deux jours à V. je
saurai forcer la marquise à tout m'a-
vouer, lurs même qu'elle connaîtrait
déjà celui qui a répondu à son avis
comme un inconnu, et qu'eue ~ut la
plus astucieuse des femmes, t
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/129]]==


LA MARQUISE D'O. tat ï

Le commandant, froissant ta lettre
entre ses mains, lui répondit avec la
plus vive émotion « Vous savez que
je ne veux plus rien avoir de commun
avec elle, et je vous détends de la re.
votr. e PnM ramaMaet les morceaux
de la lettre, it tes cacheta dans un pa.
pier, qu'il adressa à la marquise et
remit anmessager pour tonte réponse.
Madame de Géri, indignée de cet
amour-propre intraitable qui rejetait
toute explication, résolut d'accomplir
son projet malgré lui. EUe prit avec
elle un chasseur do commandant, et
partit te lendemain matin pour V.
A son arrivée devant la porte, le por-
tier lui dit que personne ne pouvait
entrer vers la marquise.

« Je dois être exceptée de cette me-
sure, répondit madame de GérL Aitez,
et dites*mi que madame la comman-
dante de Géri demande à lui parler.

Ït.

Il
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/130]]==


MARQU'SRD'O.

<&9

Ce serait inutile madame la
marquise a déclaré qu'elle ne voulait
recevoir qui que ce fut.

Je suis sûre qu'elle ne refuser
pas de me voir, reprit madame de
~éh;je suis sa mère..AHez,ne tardez
pas plus long-temps à remplir mon
message. »

A peine le portier était-H entrf
dans la maison pour faire cette com-
mission, qu'il pensait fort inutile, que
Fon vit la marquise en sortir, accou-
rh vers la porte, et s'agenouiller de-
vant la voiture de la commandante.
Madame deGéri descendit avec l'assis-
tance de son chasseur, et releva la
marquise, non sans quelque émotion.
La marquise, dominée par la iprce de
ses sentimens, serra violemment sa
main, et la conduisit dans sa chambre,
tandis que des larmes coulaient le
long de ses joues.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/131]]==


LA MARQUtSt! D'O. t~3

wMon excellente mère, s'écria-t.
elle, après l'avoir fait asseoir sur un
sopha, pendant que, debout devant
elle, elle passait ses mains sur ses
yeux pour. cacher ses pleurs à quel
heureux hasard dois-je une visite qui
m'est si précieuse ?

-Je viens, dit madame de Géri en
serrant tendrement sa fille entre ses
bras, te demander pardon de la du-
reté avec laquelle tu as été chassée de
la maison paternette.

-Pardon! »reprit la marquée; et
elle voulut lui baiser les mains; mais
sa mère les retira, et continua
« Car, non-seulement J'avis que tu
as fait insérer dans les papiers publics,
et la réponse qu'on a y faite, nous ont
persuadés de ton innocence, mais en-
core, je dois te t'avouer, à notre grand
etonnement, celui-là même qui est
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/132]]==


t9~ tA MARQt7tSE P*0.

l'auteur de cette réponse s'est présenté
hier chez nous.

Qui? s'écria !a marquise en ras-
seyant auprès de sa mère qui donc
R'est présente? ? et t'attente la plus an-
xieuse se peignait sur tous ses traits.
« Cetui qui e~t fauteur de cette
réponse, celui à qui s'adressait ton
avis.

Eh bien! dit la marquise, dont
la poitrine se soulevant avec force
trahissait l'émotion quel est'M ? en-
core une fois, quel est-il?

Je te le laisse à deviner. Pense
donc qu'hier, pendant que nous prpy
nions le thé, je lisais justement le
journal,un homme qui nou~ était bien
connu se précipite dans 1. chambre
avec les signes du pins vicient déses-
poir, et vient se jeter à nos pieds. Ne
sachant que penser de cela, nous ren-
gageons à parler. Alors il nous dit
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/133]]==


1

LA MARQPMK D'O

r

que sa conscience ne lui laissait pins
de repos;qu'H était l'infâme qui avait
trompé madame la marquise; qu'il
savait bien eomment on jugerait sa
jtaute, et quelle vengeance on en ti-
rerait, mais qu'il venait lui-même
s'on~ir en sacrifice.

Ma~ qui ? qui? qui ? s'écria la
marquise.

Comme je te t'ai dit, un jeune
homme bien élevé, que nous n'aurions
jamais cru capab!e d'une pareitiepcr*
fidie. Mais ne t'efÏraieràs-tu point, ma
SMe ,en apprenai)tqti'il est de !a ciasse
la plus basse, et qu'H est dépourvu de
toutes les qualités qu'on aurait pensé
devoir être l'apanage de ton époux?
Qu'importe ma mère; il n'est
pas tout-à-tait indigne, puisqu'il est
allé se jeter à vos pieds avant de venir
se jeter aux miens. Mais qui est-it?
dites-le moi, qui? â
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/134]]==


t~G L~ MARQUtSM n*0.

–Eh bien! reprit sa mère c'est
Ï~éopardo le chasseur que ton père
fit venir tout jeune du Tyrot. Je Fni
amené pour te le présenter comme ton
6ancé,sttu te reconnais.

t~opetrdo le chasseur s'écHa la
marquise, en se frappant le front avec
désespoir.

Eh bien qu*est-ce qui t'effraie?
as-tu quelque raison d'en douter?
–Comment? où ? quand ? demanda
la marquise interdite.

Il ne l'avouera qn'à toi seu!e. f~a
honte et l'amour rempéchent de con-
fier cela à nul autre. Mais si tu veux
ouvrir la porte de l'antichambre, où
il est dans l'attente et l'inquiétude, je
m'é!o)gnerai, afin que tu puisses per-
cët' ce mystère.

-Mon Dieu! s'écria la marquise,
un jour, pendant !a chaleur brû!ante
du soleil de midi, je m'étais endormie,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/135]]==


LA MARQUtSE D'O. '~7

et en m'éveillant je le vis se lever de
dessus lecanapé. » Et en même temps
cUe couvrit de ses deux mains sa ii-

gure couverte d'un vif incarnat. Mais
sa mère, en entendant ces paroles,
était tombée à genoux devant elle.
« 0 ma Cue! ô exceUente Mue! ? s'é.
cria-t-elle et elle la serra entre ses
bras. « Et moi, indigne que je suis! e
puis eHe se cacha dans son sein.
«Qu'avez'vous, ma mère? de-
manda la marquise étonnée.

Imagine-toi, ô toi qui es plus
pure que les anges du ciel que de
tout ce que je t'ai dit il n'y a pas un
mot de vrai que mon âme corrompue
ne pouvait croire à tant d'innocence t
et que j'ai inventé cette ruse pour
m'en convaincre.

-Ma bonne mère a s'écria la mar-
quise; et, pleine d'une douce émotion,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/136]]==


m8 LA MARQtUSE D'O.

elle se baissa ver~ elle et voulut la
relever;, mais elle s'y opposa.
« Non je ne bouge pas de cette
place avant que tu m'ates dit si tu tne

pardonnes mon mdigmté, 6 toi qui

es si pure, si augelique r

Moi, vous pardonner ma mère,
levez-vous, je vous en conjure!
–Tu entends, je veux savoir si tu
pourras m'aimer et me respecter au-
tant que jadis?

Ma digne mère, dit la marquise
en se mettant aussi à genoux devant
elle, le respect et l'amour ne sont ja-
mais sortis de mon cœur. Qui pou-
vait me croire dans des circonstances
si inouies? combien je suis heureuse
que vous soyez persuadée de mon in-
nocence

–Eh bien reprit madame de Géri
en se relevant soutenue par sa n!
je veux te porter sur mes bras, ma
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/137]]==


t.A MARQ~tStf~O. ~9

tendre enfant; m feras tes couches
chez moi, et si j'attendais de toi un
jeune prince, jene te traiteraispas avec
plus de tendresse et d'honneur que
tu !e seras. Les jours de ma vie ne s'é-
couleront plus loin de tui; je brave
l'opinion du monde entier; je ne veux
pas d'autre honneur que ta honte,
pourvu que tu veuilles encore m'ai-
mer, et ne plus pensera la dureté avec
laquelle je t'abandonnai. »

La marquise chercha à la consoler
par ses caresses et ses MfCMns sans
fin; mais la soirée s'écoula et minuit
sonna avant qu'elle réussît. Le iende.
main, t'amiction de madame de Géri,
qui, pendant la nuit, l'avait agitée
comme une fièvre ardente, s'étant un
peu calmée, la mère et la fille parti-
rent comme en triomphe pour retour-
ner a M.

EUes furent très-gaies durant le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/138]]==


<t'

ï.à MARQUISE n*0.

t~o

voyage, plaisantant sur Léopardu le
chasseur, qui était assis devant sur le
siéae. Madame de Géri remarqua
(~ue sa fille rougissait chaque fois que
s(s yeux se fixaient sur lui. La mur-
quise répondit en souriant et soupi-
rant tout a la fois « Qui sait qui nous
apparaîtra enfin le 3 a onze heures
du matin ?

Huson approchait de M.plustcs
visages devenaient sérieux, parle pres-
scnthnent des scènes décisives qui al-
!a!cnt se passer. Madatne de Géri, qui
ne voulait ~as communiquer son plan,
conduisit sa ~e dans son ancienne
chambre des qu'eues furent arrivées~
et lui dit de se reposer, de ne pas s'in-
quiéter, et que bientôt elle allait re-
venir. Environ une heure plos tard,
elle rentra, le visage fort animé.
« Non, s'écria-t-eUe avec une joie
~ui se décelait malgré elle, non, il
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/139]]==


LA MARQUtSE MO.

i3)

est impossible d'être plus incrédule.
N'ai-je pas été obligèe d'employerune
heure entière pour le convaincre?
Mais à présent il pleure.

Qui? demanda la marquise.
Lui répondit sa mère qud
autre a plus de sujet de le faire ?
Ce n'est pas mon père? s écria la
marquise.

C'est lui; il p!eure comme un
enfant, et si je n'avais eu moi-mème
des tarmés à essuyer, j'aurais ri en le
laissant dans cet état.

Et cela à cause de moi? et je
resterai ici. ? dit la marquise en se
levant.

-Ne bouge pas de cette place,
mon enfant. Pourquoi me dicta-t-il
cette lettre? Qu'il vienne te chercher
s'il veut jamais me revoir?

Ma bonne mère!
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/140]]==


LA MARQUMB DO.

<3a

Sans pitié s'écria ta comman-
dante l'interrompant. Pourquoi prit-
il un pistolet?

Mais je vous en conjure.
'–Tu ne le dois pas, continua ma-
dame de Géri en faisant rasseoir sa
fille, et s'il ne vtCMt pas aujourd'hui,
je pars demain avec toi. a

La marquise qualifia cette résoiu-
tion de barbare et injuste. Mais sa
mère repartit

« TranqutUise-toi, car j'entends
venir quelqu'un c'est lui, sans doute.
Où? demanda la marquise, en
prêtant l'oreille; est-ce lui qui là de-
hors frappe contre la porte? i'

Sans doute; il veut que nous
lui ouvrions.

Laissez-moi! s'écria la marquise
en s'élançant de son siège.

–Jntiettc,si tu nnumes,detneur<
répondit sa mère; et an métne instant
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/141]]==


LA MA~QmSE !~0

t33

le commandant entra, la figure cachée
dans son mouchoir. Madame de Géri
lui' tom'na~tt le dos M piaca devant sa

~<

a Mon père! s'écria la marquise
en tendant les bras veM lui.

Ne bouge pas de cette place,
répéta sa me'e tu m*entends!
Le commandant, debout an milieu
de !a chambre, versait d'abondantes
larmes.

H Il faut qu'il implore son ~vdon,
continua madame de ~éri. Pourquoi
est-it si vïf? 'pourquoi est.it s! dur?
Je !'a!me, mais je t'aime aussi je le
respecte, ma!~ je te respecte aussi. Et
B'tt faut prononcer entre vous deux,
tu vaux mieux que lui, auss! je de-
meure avec toi. a

Le commandant, brisé par ~a dou-
leor, ponssaitdes sangbtsetdesgénns-
semensquiretentissaientdans !a salle.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/142]]==


t34 LA MARQ~tSE D'0.

M Mais, mon Dieu ..< s'écria la mar-
quise, en résistant à sa mère et en
prenant son mouchoir de poche pour
essuyer ses larmes qui coulaient avec
abondance.

11 ne peut pas seulement parler,
dit madame de Géri, il pleure. »
La marquise, s'élançant alors vers
lui, l'embrassa, le supplia de se cal-
mer. Elle pleurait elle-même. Elle
voulait le faire asseoir, mais le com-
mandant ne répondit rien; il était
immobile, restant debout; il tenait
ses regards honteux 6xés sur le plan.
cher.

« Mais il en deviendra malade, »
dit la marquise, en se tournant vers
sa mère.

Madame de Géri elle-même, voyant
son état douloureux, sentait faiblir sa
6:rmeté. Le commandant, cédantenfin
aux instances de sa SIle, s'assit à côté
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/143]]==


LA MARQCtSE D'O. t35

d'elle, et celle-ci, tombant à ses pieds,
te combla de ses caresses. Alors ma-
dame de Céri reprenant la parole -0
« C'est bien, dit'eUe tout ce qui
lui arrive, U t'a mérité maintenant il
reviendra à la raison, a Et sortant de
la chambre, elle les laissa seuls
Sitôt qu'e!!e fut dehors, elle sécha
ses larmes; pensant aux dangereuses
suites que pouvaient avoir pour le
commandant d'aussi fortes émotions,
elle résolut de faire appeler un méde-
cin si cela devenait nécessaire, puis
se rendant eHc-mémeà!a cuisine, elle
fit préparer pour le souper tout ce
qu'ellè put imaginer de plus récon-
fortant et de plus adoucissant, fit
chauffer son lit pour l'y faire mettre
sitôt qu'elle le verrait paraître don-
nant la mam à sa 6He, et enfin, tout
étant prêt, elle retourna dans l'appar-
tement de la marquise voij* ce qui s'y
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/144]]==


<36 t.A MAHQUMI: D'O.

passait. En appliquant son oreille con-
tre la porte, elle entendit un léger
murmure, comme la doucevoix de la
marquise; puis regardant parte trou
de la serrure, elle vit s& <tHe assise sur
tes genoux du commandant qui la te-
nait serrée entre ses bras comme ja*
mais de sa vie il ne t'avait fait. Elle
ouvrit a!ors et entra le coeur plein de
joie. Sa fille était à demi couchée, tes
venx presque fermes, sur tes genoux
de son père qui ta couvrait de ses
baisers, Elle se taisatt, lui aussi. I! la
regardait avec t'amoor d'un amant qui
est auprès de son amie, et il. ne se
tassait pas de co!!er ses lèvres sur les
siennes Madame de Géri éprouva un
bonheur céleste à ce spectacle; invi,.
sible derrière le siége où its étaient
assis, elle tremblait de troubler cette
~Hcité parfaite qui venait de nou-
veau habiter sa demeure. Elle s'ap-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/145]]==


t'A MABQUtSN b'0. t3t

procha enfin tout doucement, et vint
se mettre à côté de son mari, qui, tout
occupé d~embrasser sa Rue, ne s'a.
perçut pas d'abord qu'elle s'asseyait
auprès d~ lui. Lorsque se retournant
le commandant Faperçut, ses yeux se
baissèrent aussitôt, ta honte couvrit
son visage de rougeur. Mais voyant
cela, madame de Géri s'écria:

« Que se passe- t-il donc ici? a puis
embrassant son mari, elle mit fin eh
plaisantant à cette scène touchante.
EU~ les conduisit à la table qu'on
venait de servir pour le souper. Le
commandant parut très'gai, mais de
temps en temps il pteurait.U man-
geait peu, et ne parlait pas; les yeux
fixés sur son assiette, il jouait avec la
main de sa fille.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/146]]==


LA MARqUtSB B'O.

<38

CBAKT&B VK.

Le jour suivant, dès le matin, la
première question fut « Qui pourra
se présenter à onze heures ? ? car c'étatt
!e fatal 3. ï~e père, la mère et légère
ïm-méme étaient d'accord pour le
mariage, quelle que fût la personne,
pourvu que son rang dans le monde
ne fût pas tout-à-fait abject. Seulement
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/147]]==


LA MAHQUtSE D'O. t3()

il faUa!t tout faire pour rétablir la
marquise dans une position heureuse
et honorable. Si cependant ï'individn,
malgré tout ce qu'on pourrait faire
pour lui, restait encore trop en ar-
rière de la condition (te ta marquise,
ses parens s'opposaient au mariage.
Ils résolurent, dans ce dernier cas,
de garder leur fille auprès d'eux et
d'adopter t'enfant. La marquise, au
contraire, était bien décidée à épou<
sert'homme qui se présenterait, quel
qu*H serait, pourvu que ce ne fût pas
un scélérat, et à procurer, quoi qu'il
en coûtât, un père à son enfant. On
agita ensuite la question de savoir
comment on recevrait celui qui allait
se présenter. Le commandant pensa
qu'il convenait beaucoup que la mar-
quise demeurât seule pour !e'recevoir;
la marquise s'y opposa elle voulait
que ses parens et son frère fussent
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/148]]==


Ï<A tîAMQUtSE D*0.

!~0

présens a l'entretien, parce qu'eue n~
voulait avoir aucun mystère à parta-
ger avec cette personne. Elle pensait
d'aiMeurs que c'était aussi là le désir
de l'auteur de la réponse, qui avait
assigné la maison du commandant
comme lieu du rendez-vous, circon-
stance qui lui avait ptu dans cette an-
nonce. Madame de Géri, prévoyant
le sot rôle qu'auraient à jouer son
mari et son fils dans cette entrevue,
pria sa fille de leur permettre de s'é-
loigner, lui promettant de rester avec
eUe, et d'assister à la réception de ce-
lui qui devait venir. La marquise,
après quelque contestation, adopta
ce dernier avis. ï/heure fatale, atten-
due avec tant d'anxiété, arriva enfin.
Quand onze heures sonnèrent, les
deux femmes, parées comme pour un
mariage, se rendirent dans le salon.
Le cœur leur battait avec tant de
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/149]]==


Ï.A MARQFtSR D'O.

'4'

force qu'on en voyait les pulsations
au travers de leurs vêtemens. La c!o-
che n'avait pas fini de sonner, que
Léopardo le chasseur entra les deux
femmes pâlirent à sa vue.

« Le comte fj!torou&ki,dim, vient
d'arriver et se fait annoncer.

Le comte Fitorouski s'écrie-
rent-elles toutes les deux, tandis que
dans leur intérieur une anxiété succé-
dait & une autre.

Fermez les portes, dit la mar-
quise nous n'y sommes pas pour
lui. » Puis se levant, elle voulut pous-
ser dehors le chasseur, et tirer le verrou
de la porte, lorsque le comte, revêtu
de ta même redingote, des mêmes
ordres et des armes qu'il portait le
jour de la conquête du fort, entra
dans le saton. La marquise faillit
tomber de saisissement; relevant un
mouchoir qu'elle avait laissé sur son
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/150]]==


LA MAHQUMË M'O.

t4~

siège, eMe voulut fuir dans une cham-
bre voisine; mais madame )de Géri,
lui prenant la main, s'écria « Juliet-
te ? et comme oppressée par ses sen.
timens, la voix lui manqua Mais bien-
tôt, fixant ses yeux sur le comte, elle
répéta « Juliettet je t'en supplie;
qui donc attendions-nous?

Oh ce n'était pas !ui, e s'écria
la marquise en se détournant; puis
elle jeta un regard terrible sur !e
comte, tandis que la pâleur de la
mort couvrait son visage.

Le comte avait posé un genou eu
terre, la main droite appuyée sur son
cœur, la tête doucement incMnée sur
sa poitrine; il regardait fixément de-
vant lui et se taisait.

e Qui donc, s'écria la commandante
avec une voix oppressée, qui donc
attendions-nous, si ce n'est lui? folles
que nous sommes ft
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/151]]==


t<A MA~ME D'0.<

t43

La marquise, les yeux fixés sur lui,
demeurait immobile.

« Je deviendrai ~Ue, ma mère, dit.
et!e enfin.

-Toi M!e! ? reprit sa mère; et
approchant, elle lui souMa quelques
mots à l'oreille.

La marquise, cachant alors sa tête
dans ses mains, se jeta sur le sopha.
« Malheureuse! s'écria sa mère, que
'e manque't-it? qu'est-il arrivé à quoi
tu ne fusses prête? a

Le comte ne quittait pas sa place
aux côtés de la commandante tou-
jours à genoux, il tenait le bas de sa
robe entre ses mains, et le couvrait de
ses baisers.

« Chère marquise, tendre et digne
amie a murmurait-ii; et des larmes
roulaient sur ses joues.

« Levez-vous, levez-vous, mon*
sieur le comte, dit madame de Géri
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/152]]==


LA. MARQtJtSR D'O.

'44

consolez ma fille; nous sommes tous
réconciliés, tout le passé estoubUé. ?
La comte se leva en pleurant; il se
jeta de nouveau aux pieds de ta mar*
quise, prit doucement ses mains dans
les siennes, comme s7il eût eu peur
de les souiller. Mais celle-ci se levant
« AUez! allez! s*écr'a-t-eHe; j'atten-
dais un homme corrompu, mais non
un.diabïe Puis ouvrant la porte,
et le fuyant comme un pesti~ré, eUe
dit « Qu'on appelle le commandant.
Juliette! » dit madame de Gér!
surprise.

La marquise promenait ses regards,
où se peignait Fégarement, tantôt sur
le comte, tantôt sur sa mère; sa poi-
trine se soulevait avec peine; sa 6-
gure étant brûlante l'aspect d'une
furie n'est pas plus affreux.

Le commandant et le grand-ibres-
tier vinrent. <Cet homme, mon père,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/153]]==


1.4 MABQUMB D'b.

!45

dit-eHe au moment où i!s entraient,
ne peutetre mon époux.~Puis, saisis-
santon vase d'eau bénite placé der-
nere la porte elle en arrosa son père,
sa mère et son ~rére~ et disparut.
Le cbmmandaMt, stupéfait de cette
singuttère conduite, demanda ce qu'il
était arrtvé; it pat!t, lorsqu'au même
instant il aperçut !e comte Fito-
rowskî dans la chambre. Madame
de Gcri j~rît le comte par la main,
et dit

«Pointdequestions. Cejennehomme
se repent vivement de tout ce qui est
arrivé; donne lui ta bénédicnon,
donne !a-!ui, oh! donne-Ia-tui, et
tout nnira heureusement, x

Le comte était comme anéanti.
Le commandant posa sa main sur lui;
ses paupières s'ouvraient et se fer-
maient convulsivement, ses Icvres
Il. !3
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/154]]==


~A ~AM~iE t.

t4~

eta~t btatM~a <~m<me idu mé~fe.
« pu~ vengeance du c~t a'e-
U)<gner toujours de cette tête !&'€?&'
t. maM q<Mn<< mar!~ ? 6ara.

tH?

ï~emam, répondit pour hn MM-
<!ame (!e Cér!, car tt HC pouvait, ar~
enter une patote.a Demain ou aujom.
(! bu! même, comme tu voudras Le
comte, qui nous a déjà montra t&ut
de bcUes qualités, est s~ns douto !w
patïent de réparer le mal qa'H a fait,
< le plus tôt sera le mieux pour lui.
–aura! donc le plaisir de vous
nottwf demain matin à onze heures
dans t'égiisede Saint-Augustin, » dit le
con)mandant; et a;'pe!ant sa femme
et son û!s, il laissa le comte seuL
pour ac rend~ dans ~ap})artement
de!amarq"'ae.

OM chercha eM va<tt a ~btfntr df la
marqua rexpncat~M de M atMgu-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/155]]==


LA MAJRQOMÈ D*0. t

i'ère conduite. Quand on lui deman-
dait pourquoi elle avait ainsi subite-
ment changé de résolution, et ce qui
pouvait lui rendre le comte plus haïs-
sable .que tout autre, elle regardait
son père en ouvrant de grands yeux
et ne répondait rien.

–As-tu donc oublié que je suis ta
mère? lui dit la commandante.

tc C'est dans cette occasion, plus
<pte jamais, que je sens que je suis
votre 6He, M assura-t-elle;mais prenant
à témoins tous les anges et tous les
maints, elle jura que jamais elle ne se
marierait.

Son père, la voyant évidemment
dans une exaspération mentale, lui dé.
clara q~eite devait tenir sa paro!~
la quitta, et ordonna tout pour te
mariage. it envoya a u comte un pro-
jet de contrat, que celui-ci tui ren-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/156]]==


tA MARQMSE ?'0*

t~

dit avec sa signature, et baigné de ses

tannes,

Le lendemain, lorsque le comman.
daut présenta ce projet à la mar-
quise, ses esprits étaient un pe~ cal.
nt6s. EUe le lut plusieprs fois, ~e
n!ia, puis le rouvrit pour le relire
encore, et finit par dire qu*e!te se
trouverait à onze heures & l'église
de Saint-Augustin. EUe s'habi!!a sans
prononcer une parole et quand
t'heure sonna, elle monta avec ses
parons dans ïa voiture qui devait les

con~c.

Nantie portait de FégUse, il fut
permis au comte de se joindre à eux.
La marquise durant toute la céré-
monie, tint les yeux fixés aurTaute!
cHe ne jeta pas un regard sur celui
nui échangeait son anneau avec eMe.
Le comte lui offrit son bras pour sor-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/157]]==


LA MARQUEE O'O.. t~O

tir, mais dés qu'ils furent hors de
l'église, elle le repoussa. Le com-
mandant lui demanda s'iis n'auraient
pas t'honneur tle !e voir chez eux
mais te comte, balbutiant quelques
excuses que personne n'entendit, sa-
tua et disparut. Il prit un logement a
M. où il passa plusieurs mois sans
remettre te pied dans la maison <!u
M. de Geri, chez lequel !a comtesse
était restée. Sa conduite sage et pru-
dente durant cet espace de temps
lui vaiut d'être invité au baptême du
Bis dont la comtesse accoucha. Elle le
reçut elle-même à son entrée dans le
salon, avec un salut respectueux et
réservé. Le comte jeta parmi tes pré-
sens dont les convives comblaient le
nouveau-né deux papiers, dont Fun
contenait le don de aooo roubles a
l'en&nt, et l'autre était un testament
par tequei dans le cas où il mourrait
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/158]]==


w 1

t~O t~ MARQ~tSK n'O.

avant sa femme, il la cousthuait hé*
ritière universelle de tous ses biens.
De ce moment il fut admis plus sou-
vent dans ia société de madame de
Ger!; la,maison lui fut ouverte, et il
ue laissait guère passer de soirée sans
y venir. Sentant que tout le monde
lui pardonnait sa faute, il recom-
mença à implorer la pitié de son
épouse, et obtenant d'elle, après t'es-
pace de deux ans, un nouvel assen-
timent, ils cétébrèrent de secondes
noces ptus joyeuses que les premières
après quoi, toute la famille se retira
à V.

Une longue suite de petits Russrs
suivit le premier; et le comte deman-
dant un jour a sa femme pourquoi, h'
jour fatal ou il était venu se présent' t
dans la maison de son père, elle !'avnit
fui comme un démon elle répondit
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/159]]==


LA M\nQ<nsR n'o. t~' I

en te serrant tendrement dans m's
bras

« 0 mon ami! tu ne me scrats pas <)p'
paruo!ors comme un diabt<% si h< prc*
nnère fois que je t'ai vu, tu ne m'avais
semblé un ange descendu du de!.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/160]]==
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/161]]==


LE

TRBMBUBMBNT M TBMUB
DUCÏUU.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/162]]==
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/163]]==


LE

TMBMBMMBNT MB TBRM
DUCMU.

UN jeune Espagne!, accusa <<?
crime, se trouvait dans les prisoms de
Sa!nt-tago, capitale du Chili, au nto.
ment où se fit sentir Je tremblement
de terre de <6~ qui coûta la vie a
plusieurs milliers de personMe~. At-
taché a un pilier de son cachot, il
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/164]]==


t56 TRBMKLB~RNT DE TERUK

avait résolu de mettre fin, iunnénM!
à sa malheureuse existence.

Don Henri Asteron, l'un des plus
riches nobles de la ville, Favatt, envi.
Mnune année auparavant, Joigne
de sa maison, où il était placé comme
précepteur, parce qu'it avait décou-
vert une intrigue amoureuse entre lui
et sa fille dona Josepha. Un rendez-
vous mystérieux dénoncé au vieux
aeïgneur par son orgueilleux fils,
après qu'U eut vivement réprimandé
sa Sue, le détermina a la faire retirer
dans le couvent carmélite de nos
saintes Dames de la Montagne. Par
un hasard heureux, Jeronimo ayant
trouvé moyen de renouer là leur
intrigue, te couvent avait été durant
une bette nuit le théâtre de leur li-
cité.

C'était le jour de la Fête-Dieu, et
la procession solennelle des nonnes,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/165]]==


<W CmM. !5y

suivie par les novices, commençait à
défiler, lorsque l'mtbrtunée Josepha,
au premier son de la cloche, tomba,
saisie du mat d*en<ant, sur les de-
grés de la cathédra!e. Cet accident
fit un éclat extraordinaire. Sans pitié
pour son état, on enferma aussitôt la
jeune fille dans un cachot, et à peine
fut-elle relevée de ses couches, que,
sur l'ordre de ~archevêque, on lui in.
tenta un procès très~rave. On parlait
de ce scandale dans toute la ville avec
indignation, et la honte en était re-
jetée snr tout le couvent qui en avait
<Mé le théâtre. Aussi, ni l'intercession
de la famille Asteron, ni le désir de
l'abbesse elle-même, qui aimait cette
jeune personne malgré son indigne
conduite, ne purent adoucir la ri-
gueur dont les lois monacales la me.
naçaient. La seule chose qu*on put
obtenir, c'est que la peine. de mourir
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/166]]==


t5tt Lt: TMEA!BLKJttKNT OE TERRK

par le feu, à taqueUe elle serait ~n-
daamée, fut, à la sollicitation des fetn.
mes et des filles de Saint'ïago, com-
mune, par un ordre du vice.roi en
ccUedetadécapitadon.

00 louait les ~CM~tres danstM ]ruc&
quedevatttravcrsertecortég~onmon-
tait sur les toit&des maisons, et les di.
~ucsden~oMeMes de Samt-Iago se ren-
(tatCMt de toutes parts chez ceUes de
t('Mr& afaics <~tt avaient le tt<mh<*Ut' de
(}<*tneurep sur cette route &ta~ peut
tuu!r auprès d'elles du spectack que
la ~cngance céleste allait donner.
Jeronimo, qui avait aussi été mis
en prison, perdit presque la raison
(ptand il apprit la déplora bk issue
dK cène affaire. EM vain il essaya de
M' sauver; partout où. ses idées !e
twytaifnt pour trouver une issue, il
ne rencontrait que murs et verrous;
UM<* teutativc qu'u fit pour sortir par
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/167]]==


i)tJ CMU.< t$~

!a ~netre de son cacbof,n'aboutitqu'à
rendre sa réclusion plus dure encore.
Surpris dans cet essai, il fut dès iors
'esserré dans une plus étroite capti-
vité. Re~onçaMt à tout espoir do fuite,
)t se précipita aux pieds dune petite
i~age de la sainte Viet ge, lui adressant
dc~rventes ~ri~tes, comme à seule
per&OMne qui put encore le sauver.
~ai~ le funeste jour parut, et avec lui
nntime persuasion que bon horrible
<!estnu n'éprouverait aucm< boulage-
ment. Les ctoches, dont les sons ac-
compagnaient Joséphiue à la place
ia~e, retentissaient déjà, et !e déses-
poir s'empara de son âme. La vie- lui
parut insupportable, il résolut de be
doMnori~ mort au moyen d'une corde
qui se trouvait par hasard en sa pos-
session..

U était, comme nous ~avo<ts dit, oc.
cnpé à assujetir cette corde un clou
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/168]]==


ï6o LE TREMMLKMBNT DE TERRE

planté dans unpiner, lorsque tout-a-
coup la plus grande partie de la ville
s'abîma avec un bruit tel qu'on e&t
dit que le firmament s*écroutah et
que tout être vivant périssait. enseveli
sous ses d<~combrea.

Jeronimo Rugera demeura imuno-
bile, plein d'effroi, comme si tout
son être eût été brtaé il se retenait
avec force contre ce même pilier qu'il
avait peu auparavant voutu rendre
témoin et acteur de sa mort. Le ter-
rain tremblait sous ses pieds, tous les
murs de sa prison étaient ébranlés,
tout te bâtiment menaçait de couvrir
la rue de ses ruines, et sa rencontre
avec la maison située vis-a-vis, qui
tombait dans le même instant, for-
mant une voûte accidentelle put
seule empêcher sa destruction totale.
Jeronimo, tremblant, s'avança d'un
pas chancelant vers l'ouverture que
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/169]]==


t)U CHIf.

t6t

le choc des deux bàtimens avait oc-
casionée dans le mur de la prison
ses genoux pliaient sous !ui, sesjam-
bes refusaient de le porter. A peine
fut-il dehors, que toute la rue entière,
déjà fortement ébraniée, tomba à une
seconde secousse en un monceau de
ruines. Ne sachant comment il pour-
raitse reti rer de cette destruction gêné-
rate il s*é!oigna rapidement au milieu
des décombres, et tandis que de tous
côtés il voyait ta mort sur son pas-
sage, il s*avançawers la porte de Ja
ville, la plus prochaine. Là une maison
s'écrouiant encore, ses débris roulant
au loin le chassèrent dans une rue
voisine; les flammes s'étançant dans
les airs lui oMrirfnt un horrible spcc-
tacle, qui le força encore de fuir;
!e fleuve Mapocho, iaucé hors de ses
rives, roulait au-devant de titi ses flots
dévastateurs. D'un côté, c'était un

M.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/170]]==


t6a LE TtŒNHtîJRMKCfT M TEME

monceau de morts; t&,des voix se <<u~
saienteacore entendre sous tes débrisy
plus loin, des malheureux, au milieu
des flamme poussaient des cris de dé-
sespoir; des hommes et des animaux
étaient emportés pèle-mêle au mitif~
des flots, tandis que de courageux
sauveurs voyaient leurs eMbrts vaincus
par la fatigue et le nombre; la pâleur
de la mort régnait sur toutes les
ûgures, et des bras s'élevaient vers le
ciel pour implorer du secours.

Quand Jeronimoarrivaversia porte
et Io!qu'il eut atteint une petite col.
Une située à quelque distance, il tomba
presque sans vie.

Après être resté ainsi évanoui pen-
dant près d'unquart-d'heure,il revint
à lui, et le dos tourné à la ville, il se
releva demi. Il ne pouvait se rendre
compte de son état, et un doux ravis-
sement s'empara de lui, lorsqu'une
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/171]]==


Ot! ~M.

t~

hrtse de Met ~int Fan!mef t~tt-
~tit ses sen~y M ~M s~ y<*Mx, re-
CONW9M! ta ~U~ pUfCMt S~ pf0~~
HCP sMf !<a cnvifon~ enchanteoM de
S~nt-Ia~o. Seuh'~)ent cette <!éva~
<a~<Mt <)H! s<& faisa~ tptaaf~t~F dé
!oMMp~r!Rchagnn<Mt sonceeM~ <! n~
poa~a!t <'o)nc'6voir c<& quî av~h pu
!'oc<;as!<mer,aiM8t que sadeihrance.
sonvenh (!e rhon~e instant H n-
q~t <t devait ~a vie n~ se pcpré~nta
à son espï')t qnc t~fa~«e, se r~fonr-
nant, ta vittc<'n rMines. se jeta
ta face contre terre poof fûntercip~
Dien de ce tnen'cU!eHx prodtge. On~
btiant tous les coups de ta fbWune
qu! avaient d'abord brisé son eom'age,
4t pteura <!e joie de pouvoh encore
nne fois jouïf du bonheur de vivre
mâts t'anneau qu'i! portait à !'Mn de~
ses doigts hu rappela tout-coup
Joséphine, et avec c!ie sa pTison, fa
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/172]]==


t6A Lt! TREMttMMBNT PB TERRE

cloche qu'H avait entendue, et Hn-
stant qui avait précéda cetui de la
destruction générate. Une profonde
angoisse remplit de nouveau son
coeur. I~a prière le calma cependant
un peu, et t'être qui domine au-dessus
des nuages lui parut alors redoutable.
Se métant & la foule qui, occupée &
sauver ses richesses, sortait des portes
de ta ville, il s'informa de la fille d'As-
teron mais personne ne put lui don-
neyde sùrsrenseignemens. Une femme
qui, chargée d'une foule d'objets et
de deux entans, courbait jusqu'à terre
son dos (atigué, lui dit en passant, t
comme si eUe t'avait eltc-ntëtne vu
« 0 mon Dieu elle a eu la tête
tratichée! »

Jeronimo se détourna, et ses calculs
ne lui laissant malheureusement pas
de doute, il dut croire sou amante
exécutée, et se retira dans un petit
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/173]]==


DU CHtM.

ï65

bois pour s'abandonner à sa douleur.
ti désirait, dans son désespoir, que la
nature se bouleversât encore une fois
autour de lui: pourquoi avatt-H échap-
pé à la mort, qu'il cherchai, et qu'il
avait vu faire tant de ravages à ses
cotés? Après avoir versé d'abondantes
larmes, il sentit une faible lueur d'es*
pérance renaître en son cœur, et se
mit à parcourir ce champ de désola-
tion dans toutes tes directions possi"
bles. Chaque retraite fut visitée par
tut; tous les fugitifs répandus sur les
sentiers passèrent a son inspection;
it portait ses pas partout où le vent
agitait un vêtement de femme; mais
aucun ne recouvrait la tendre ûtte
d'Asteron.

Le soleil était déjà sur le point de
disparaître, et avec lui son dernier
espoir, lorsque, étant arrivé sur un
rocher, il aperçut au-devant de lui
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/174]]==


/(Kt LE fKEMML~MENT ~R TERHE

nncva&tevaHée dans taquenerun petit
notnbre de gens sentën~nt avaient
cherché un asile. Ï! parcoarut, incer-
tain sur ce qu'H devait faire. ces grott-
pe!! épars, et il a!!a!t se retirer, iôrs'
qt~tHte jet~e fetMtne, ns~s~ p~ (Pnn<;
tource, et occnpëc ta~er un enfant
dans les flots de cette onde ptH*e, at-
tira so~ aUe~tioth Son cce~r battit
avec violence à cet asprct p!ein d'n~
pressendment qui n'étatt pas trom-
peur, H ~étanca an bas des rochers
en s'ëcnant

« 0 mère de Dien toi sainte Vier-
ge t et it reconnut Josepha qui, trou-
btée de cette cMtâmatton, s'était te-
vée. Avec quelle pure félicité ils
s'embrassèrent, ces infortunes qu'un
mirac!edu ciel avait sauvés! Josepha,
conduite au sopp!ice,se voyait déj&
bien près de la place' fatale, lorsque
iout~-coup le renversetnent des mai-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/175]]==


Mcufrjr. t6~

sons voisines était venu dissiper le
cortège qui t'entourât~ Ses premiers
pas ta dirigèrent invobntaircment
vers la porte la phts voisiné; mais re-
couvrant bientôt toute sara!son,pi!c
étaît Fev<*HMe dans !av!Mp, et s'était
rendue au couvert où était rosté son
ma!heur<?ttx petit enfant abandonne.
KMe trouva le couvent déjà toMt en
<cn et J'abbesse, à laquelle, dans ces
montons terribles qui devaient être
tes derniers pour elle, elle avaitcontté
le soin de son enfant, était justement
devant te portait, occupée a crier porir
qu'on lui por~.t du secours. Josepha,
sans éprouver de crainte, se précipHn,
par la rampe qui était ouverte, dans
ce bâtiment dont tous les murs mç
naçaient de s'ecrou!er s~e!!c, et,
comme protégée par une !egion d*an<
ges, elle repantt bientôt saine et sauve,
portant entre ses bras l'enfant que le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/176]]==


t68 M TMMBLBMRNT CE TERR!!

ciel lui avait donné de sauver d'une
mort certaine..Elle voulut serrer con-
tre son cœur l'abbesse qui lui donnait
sa bénédtcUou, lorsqu'une partie de
la maison, tombant avec un fracas
époavan~e ,récrasa avec toutes tes
religieuses, de la manière la plus hor-
rible. Josepha f;ém:t à cet affreux.
spectacle; elle ferma les yeux de Fab-
besse~ et, pleine d'un effroi mortel,
elle s'enfuit avec son cher enfant. EUe
avait encore fait peu de chemin, lors-
qu'elle rencontra le corps de l'arche-
vêque qu'on rapportait tout meurtri
et dénguré par les décombres de t'e-
gitse. T~e palais du vice-roi était tom-
bé le tribunal où son jugement avait
été prononcé était en feu, et à la place
où s'éleva~ naguère la maison de son
père se tMuvait un lac dont s'exha-
laient en boulonnant des vapeura
roussâtres.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/177]]==


DU CH<H. t6t)

Josepha rassembla toutes ses forces
pour se soutenir. Étouffant la douleur
qui dévorait son âme, elle s'étoigna
courageusement de rue en rue avec
son précieux fardeau, et déjà eue était
prés de la porte, !orsqu*cnevJt tes rui.
nés de la prison où Jeronimo avait été
enfermé. A cet aspect, elle se sentit
défa!ir~ et voulut s'asseoir sur un an.
gle de pierre; mais, au même instant,
elle en fut chassée par !a chute d'un
bâtiment qni tomba avec un grand
bruit derrière eue. Elle embrassa son
enfant, essuya les larmes qui inon-
daient ses paupières, et courut vers la
porte sans plus regarder la destruction
qm l'entourait. Lorsqu'elle se vit en
p!einecampagne,ette comprit quetous
ceux qui s'étaient trouvés dans des
maisons écroulées n'avaient pas né-
cessairement péri. Au premier chemin
de traverse qu'eue trouva, elle s'ar*

Il.

i~
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/178]]==


j~o M TRrMM.KMr.NT nt: Tt:nnM

tétait demeura cahnepour atteudte
si celui qui lui était ie plus cher après
son enfant ne rendrait point. Son at.
tente fut vaine, il ne vint pas. La
foule augmentait à chaque instant, et
ctte ne cessait de la parcourir en tous
«enspour tacherdc iedécouvrir. Ennn,
versant un torrentde larmes,elleavait
prisie partidese retirerdans unesom*
bre vallée omÏM âgée de sapins, où etÏe
pourrait prier pour son âme; et c'é-
tait là qu'eUe avait retrouvé son amant
et ~bonheur. Cette vaUée s'était chan.
pée en un nouvel EdenJosepha fit tout
ce récit non sans une vive énaotion;
puis, quand elle l'eut achevé, eUe pré-
senta son enfant à Jeronimo pour
Fembrasser.

Jeronimo le prit, le serra contra
son coeur avec une affection toute
paternelle, et comme, effrayé par ce
visage inconnu, il poussait des cris
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/179]]==


DU CCtU.

'7'

perçons, le couvrant de baisers, il
ferma sa petite bouche de ses lèvres.
Cependant la nuit la plus belle des-
cendait sur la terre, accompagnée
d'une douce rosée, silencieuse et em-
preinte d~une tueur argentée, telle y
<;? un mot, qu'un poète peut la rêver.
De tous côtés, le long du ruisseau qui
arrosait la vallée, des hommes se cou-
chaient au clair de la lune, se prépa-
rant des.lits de mousse et de gazon,
pour reposer après un jour si terrible.
L'on entendait toujours les gémisse-
mens des malheureux; l'un regrettait
sa maison l'autre, sa femme et sou
enfant un troisième avait tout perdu,
parens, amis, fortune. Jeronimo et
Josepha se retirèrent d=tn'; un bosquet
près de là pour ne pas être trouhtes
dans leur bonheur par ces plaintes
pénibles a entendre. Ils trouvèrent un
superbe grenadier dont les branches,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/180]]==


t'? 2 ti; TREMBLEMENT DE TERRE

chargées de fruits, s'étendaient au
loin. Le rossignol faisait entendre ses
accens si doux. Jeronimo s'étendit sur
l'herbe, et Josepha, renfant couche
sur son sein, s'étant mise auprès de
ini, its reposèrent ainsi dqucetnent.
j/ombrc des arbres se jouait déjà sur
eux, et la lune pâhssait devant les
prcnuers rayons de l'aurore, avant
qu'its fubscnt endormis. Ils avaiet~
une infinité de choses à ~se dit e sur te
couvent et la prison, sur ce qu'ils
avaient souffert l'un pour t'autre
leur émotion était vive et profond)'
un pensant à la misère générale qui
avait causé leur délivrance, Ils réso-
lurent, sitôt que les trembiemens de
terre auraient tout-à-fait cessé, d'aller
à la Conception, où Josepha avait
une amie intime puis de là, avec tes
petits secours qu'eue recevrait d'elle,
df s'embarquer pour l'Espagne, où
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/181]]==


UL CHIL<. t~

demeuraient les parens de Jerouimo,
et d'ycouler tranquinement des jours
heureux. Après ces beaux projets, i!s
s'endormirent au milieu des plus ten-
dres baisers.

Quand i!ss'évei!!èrent,te soleil était
déj~ élevé au-dessus de l'horizon, et
ils remarquèrent près d'eux plusieurs
familles occupées à préparer leur dé-
jeûncrprès du feu. JeronimoréHécbis-
sait justement au moyen de se pro-
curer quelques atimens, lorsqu'un
jeune homme bien vêtu, portant un
enfant dans ses bras, s'approcha de
Josepha et lui demanda si elle lui re-
fuserait de donner un instant le sein
à cette pauvre petite créature, dont la
mèregissaitbtessëeau pied d'un arbre.
Josepha fut un peu émue en voyant
une figure de connaissance.; mais lui,
remarquant son trouble, continua
« Ce n*est qu3 pour quelques in-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/182]]==


1~ LE TREMBLEMENT DE TCERUE

tans, dona Josepha, et cet enfant
n~a rien pris depuis t'heure fatale qui
a fait notre malheur.

-Un autre motif m'imposait le si~
lence, don Fernande; dans ces temps
horribtcs, personne ne refuse de par-
tager ce qu'il possède. Puis elle prit
Ï 'enfant et le p!a~a sur son sein, après
avoir remh le sien propre à son père.
Don Fernando fut très-reconnais-
sant de cette complaisance. I! leur
demanda s'ils ne voulaient pas s'ap-
procher du Teste de !a société qui pré-
parait un petit déjeuner près du feu.
Josepha accepta cette invitation avec
plaisir, et le suivit vers sa famille, où
eHc fut reçue de la manière !a ptus
tendre et~a plus aimable par les deux
beUes-soeurs de Fernando, qu'eue
connaissait pour de très'dignes per-
sonnes. Dona Etvire, épouse de don
Fernando, qui, cruellement blessée
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/183]]==


DU CHtK. '7~

aux pieds, était couchée sur le ga~n,
accueillit aussi avec une grande ami-
tié Josepha portant son enfant entre
ses bras.

Jeronimo et Josepha sentaient des
pensées bizarres s'agiter dans leurs
cœurs. En se voyant traités avec tant
de confiance et de bonté, ils ne sa-
vaient ce qu'ils devaient penser du
passé; la place des exécutions, la pr'-
son et la cloche, leur semblaient un
rêve. On eût ditque la terribiesecousse
qui avait ébranlé tous les cœurs, les
avait tous réconciliés. Le souvenir nu
pouvait se reporter plus loin dans
je passé. Dona Elisabeth seulement,
qui avait été le matin invitée à aller
voir passer le cortège chez une de ses
amies et avait refusé, fixait sur Jose-
pha des regardsétonnés mais l'événe-
ment qui avait causé le malheur géné-
ral ramenait bientôt sur le présentson
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/184]]==


t ~6 LR TBEMBt-KMENt DK TEME

âme qui s'en était un instant éloignée.
On raconta en défait te bouleverse-
ment deSaint-Tago. Après la première
secousse, la ville avait été remplie de
femmes qui bientôt furent écrasées
sous tes yeux de tenrs maris. Les
moines, le crucifix à la main, s'étaien t
élances dans les rues en s'écriant que
la fin du monde arrivait. Des gardes
ayant voulu, sur l'ordre du vice-roi,
faire évacuer une église, on avait ré-
pondu « Il n'y a plus de vice'roi du
Chiti. ? Au milieu des momens les
ptus horribles, ce gouverneur s'était
vu obligé défaire dresser des potences
pour mettre un frein à l'avidité des
pillards. Un innocent malheureux, se
sauvant d'une maison dévorée par les
flammes, avait été arrêté par le pro-
priétaire et pendu.

Dona Etvire demanda à Josepha
comment ettc s'était sauvée dans ce
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/185]]==


ur cmu. <yy

jour affreux. Josepha lui raconta les
principaux événemens de sa fuite et
eut le bonheur de voir des larmes
de sympathie couler à son récit.
Dona Etvire lui prit les mains datis les
siennes, les serra tendrement, et in-
terrompit sa triste relation par les
marques du plus tendre intérêt. Jo-
sepha se crut déjà dans le séjour im-
mortel des bienheureux.Un sentiment
qu'elle ne pouvait étouffer lui présen-
tait ce jour qui venait de passer, lais-
sant tant de misère au monde, comme
un bienfait plus grand que tout ce
qu'eiïe devait déjà au ciel. Et en etÏet,
au milieu de cette misère, dans !a-
quelle tous les bieus terreshes des
hommes avaient été détruits, et ou k
nature entière avait été ébrauiée, t'cs-
prit, humain semblait être demeuré
debout comme une fleur au mi! ieu des
champs. De tous côtés, aussi loin que
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/186]]==


t'y 8 LK TttKMBLBMENT DE TERR~

FoeH pouvait atteindre, on voyait des
hommes de tous les états couchés les
uns auprès des autres. Des pinces et
des gueux, des damesetdes paysannes,
des administrateurs et des journaliers,
des moines et des religieuses souf-
fraient tous les mêmes maux, se por.
taieut secours mutueuement, parta-
geaient avec amitié ce qu'its avaient
pu sauver pour l'entretien de teur exi-
stence, comme si te matheur commun
qui les avait accablés en eût fait une
seule famille.

A la place de ces conversations fu'
tiïes, qui occupent ordinairement tes
loisirs du monde, on entendait le récit
factions extraordinaires; des hommes
que jusqu~ators !a société avait me'

prisés, s'étaient montrés donés d'une
grandeur d'àfne vraiment romaine; on
citait mille exemples de termeté, (te
*n~p)is du danger, d'abn~gatton de
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/187]]==


DU CMtU.

~79

soi" même et de détournent admi-
rable; dans cet instant terrible l'on
avait risqué sa propre vie avec le
même sang-froid que s'il s'agissait
d'un bien de peu de va!enr qu'on peut
facilement recouvrer. Mais il n'y avait t
pas une personne a qui it ne fût arrivé
quelque touchante aventure, ou bien
qui n'eût montré quelque pa~ion
généreuse, en sorte que dans tous les
cœurs ta douleur était metée d'un cer-
tain sentiment de satisfaction; et en
somme, si le bien général avait dimi-
nué considérablement d*une part, il
était hypothétique qn'it n'avait pas
moins été accru de l'autre.

Jcronimo, après avoir long-temps
prêté 'une siiencieuse attention à ces
fécits et à ces remarques, prit à part
Josepha.et l'emmenant avec vivacité
sous l'ombre du grenadier, il la fit as-
seoir auprès de lui.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/188]]==


t8.) LE YRHMBt.ËMEXT HE tTKRB

« Cet accord unanime des coeurs,
lui dit-n, m'ote toute envie de retour-
ner en Europe; si le vice-roi est en-
core vivant, j'irai me jeter à ses pieds
il s'est toujours montré favorab!e à
ma cause; j'ai le plus grand espoir
d'obtenir mon pardon et de rester ici
avec toi. ? En disant ces parotes, il la
serra contre son sein et imprima un
doux baiser sur sa bouche.

<' La tnême pensée, répondit Jo-
scpha,~est présentée à mon esprit;
je ne doute pas non plus que mon père
ne me pardonne, s*it vit encore. Mais,
malgré cette nouvelle résolution, je
crois que nous ierons bien de nous
rpttthc .t la Conception et d'implorer
de la notre pardon, parce qu'en tout
cas nous serons près du rivage, et
d'ai!!eur& k distance de Saint-tago
n'est pas !ongue; si la réponse est fa-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/189]]==


!)U CHtU.

t8f

vorabtp, nous serons bientôt de re*

tMïr.M

Jeronimo approuva la sagesse de
ct~te mesure, et après s'être encore
un moment promenés dans les allées
du bosquet, ils rejoignirent te reste de
la société.

Cependant le soleil de midi dardait
déjà ses rayons brûlans, et tes pan-
vres fugitifs commençaient a peine
à sentir leur courage renaître après
une nuit passée sur le sot recouvert
degazon. Mais tout à-coup se répandit
ta nouvelle que dans l'église des Do-
minicains, la seule qui fut restée de-
bout, te prélat du couvent allait lui.
même célébrer une grand'messe pou r
implorer du ciel l'éloignement de
nouvelles calamités. La foule se mit
aussitôt en mouvementdetoutcs parts
et se précipita comme les Hots d'un
torrent vers la ville. Dans la société
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/190]]==


l8t LE TRMMM.EMENT M TKRM~

de don Fernando, on agita ausst ta
question de savoir s'il convenait de se
joindre aux autres. Dona EUsabeth
rappela avec quelque frayeur rêvé.
nement arrivé la veille dans t'égtise.
« Sans doute,a)MUta-t*eHe, onréitè'
rera cette (été et l'on pourra d'autant
mieux ators se livrer aux élans de la
reconnaissance, que le ma! sera plus
éloigné.

Jamais, dit Josepha en se levant
avec une sorte d'enthousiasme, jamais
plus qu'aujourd'hui je ne me sentis
disposée à me prosterner la face con<
tre terre devant le Créateur; car ja-
mais je ne le vis déployer sa puissance
incompréhenaibte et toute grande
comme dans ce jour désastreux, w
Dona Etvire appuya avec vivacité
l'opinion de Josepha. Il fut donc fé-
so!u qu'on entendrait la meste, et
toute la société se leva pour partir.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/191]]==


Dt CtHLT.

t83

Dona Etisabeth eUe:même voulut se
lever, mais une vive douleur et de(a-
cbeux pt essentimens.qui s'emparaient t
de son esprit malgré et!e, la forcèrent
de demeurer. Jfosepha lui offrit de
prendre encore uue fuis son petit en-
f<Mt qui pleurait, et E!isabeth y ayant
consenti, don Fernando partit avec
Josepha Jeronimo, portant le petit
PhHippe, conduisait dona Constance.
I~es autres membres de la société, qui
s'étaient }oints à eux, suivaient, et,
dans cet ordre, Us se dirigèrent vers
la ville. 1

Lorsqu'ils entrèrent dans l'église
des Dominicains, l'orgue faisait en-
tendre une superbe harmonie, et une
foute innombrabie se précipitait dans
rcnccinte sacrée. Les flots du peuple
s'étendaient au loin devant te.portail
sur la place de ï'éguse, et le tong des
murailles, au-dessus des tabteaux
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/192]]==


t8~ ï.t TREMBLEMENT MK TE&RB

étaient suspendus de jeunes enfans le
bonnet à la main, dans l'attente la
plus anxieuse.

Tous les lustres resplendissaient de
lumières dans l'église; tes piliers je-
taient au loin une ombre épaisse, et
les vitraux, peints en rose. donnaient
à tout cet intérieur l'apparence d'un
beau coucher du soleil,quand les der.
niers rayons de cet astre colorent
d'une teinte de'feu les nuages épars.
Et dès que Forgue eut cessé de se faire
entendre, le silence te plus parfait
régna au milieu de cette foule. Jamais
des hommages plus vrais, une piété
plus sincère, ne s'élevèrent d'aucune
église, tels que ceux qui, de t*église de
Saint-tago, s'adressaient alors au ciel;
et nul cœur n'était en ce moment plus
profondément ému que ceux de Jo-
bcpha et Jeronimo.
La cérémonie commença par un
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/193]]==


M CHttt. t85

sermon prêcha par l'un des plus an-
ciens chanoines, qui l'avait composé
en toute hâte. Il débuta par louer
Dieu, et le remercier de ce qu'i! res-
tait encore des hommes vivons capa.
Mes do lui rendre les hommages qui
lui sont dus. H décrivit ensuite ce qui
était arrivé par sa volonté puissante:
!a justice mondatue ne saurait être
plus sévère puis, rappelant la cre-
vasse qui s'était formée dans le dôme
de l'église comme un avant-coureuf
de cet affreux tremblement de terre,
it répandit la terreur parmi tous les
assistans. Se laissant emporter par
l'éloquence sacrée, il tonna contre !a
corruption des mœurs, compara Saint-
Ïago avec Sodome et Gomorrhe; et il
bénit la patience infinie de Dieu, qui
ne l'avait pas encore entièrement ef-
facée du nombre des cités. Mais com.
bien ne fut pas terriMe i'e~fde ce

n.

i6
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/194]]==


!86 LE TREMBLEMENT DB TBRM

sermon sur les cœurs déjà ébranlés de
nos deux fugitifs, lorsque le chanoine
cita occasionellement le scandale ar*
rivé dans le couvent des Carmélites
nomma une infamie la pitié qu'avait
montrée le monde, et, dans un mou-
vement oratoire de la plus grande
force, voua à la damnation éternelle
ceux qui en avaient été les auteurs I
a Don Fernando s'écria dona Con-
stance, en serrant le bras de Jero-
nimo.

Taisez-vous, répondit tout bas
don Fernando; taisex.vous, dona;
feignez de vous évanouir, afin que
nous ayons un prétexte pour sortir de
cette égtise. a

Mais avant que dona Constance eût
le temps d'effectuer cette sage me-
sure une voix, interrompant le pré'
dicateur, s'écna avec force

« ~toignez~vous, citoyens de Saint-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/195]]==


DU CHtU.

187

ïago, ces misérabtes impies sont !à. a
Une autre voix, pleine d'effroi, s'é-
cria « Où ? a

–Ici, a reprit un troisième; et plein
d'une sainte fureur, il saisit Josepha
par les cheveux avec tant de force~ t-
qu'elle serait tombée si Fernando ne
l'eût retenue par le bras.

Êtes-vous fou ? s*écria-t-it je
suis don Fernando Ormez, fils du
commandant de la ville que vous
connaissez tous.

Don Fernando Ormez! reprit,
en se plaçant devant lui, un cordon-
nier qui avait travaillé pour Josepha,
et la connaissait aussi bien que
ses petits pieds qui est le pépe de
cet entant? a et il se tourna vers la fille
d'Asteron comme pour obtenir une
réponse.

Don Fernando pâut à cette ques-
tion il regardait tantôt Jeronimo,
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/196]]==


t88 M TKEMBmMENT DE TEME

tantôt t'assemble, pour voir s'il n'y
découvrirait personne de sa connais-
sance. Josepha, hors d'ette-méme,
s'écria

«Ce n'est pas mon enfant, maître
Pedrillo, comme tu le crois, ? Puis, re-
gardant Fernando avec l'expression
d'une angoisse mortelle: «Ce jeune sei-
gneur est don Fernando Ormez, fils
du commandant de la ville, que vous
connaissez tous.

Qui de vous, citoyens, demanda
le cordonnier, connaît ce jeune
homme? a

Au même instant une foule de voix
répétèrent:

« Qui connaît Jeronimo Rugera?
Que celui qui le connaît s'avance. ?
Cependant le petit Juan, effrayé
par te tumulte, se mettant à pousser
de grands cris, don Fernando le prit
des bras de Josepha.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/197]]==


DU CHtH. ï8~

"C'est lui !e père, s~ctia aussitôt
une voix.

C'est bien Jeronimo Rugera, dit
un autre.

Voilà ces impies, ajouta un troi.
aieme; tuez.tes!taptdez~es! tapidez-
t€s!s~crtéreHt de toutes parts !es chré-
tiens assemblés dans le temple de
Jésua.

arrêtez hommes inhumains,
interrompit alors Jeronimo; si c'est
Jeronimo Rugera que vous cherchez,
le voici; délivrez cet homme, il. est
innocenta \)

La foule, furieuse, s'arrêta frappée
de l'assurance de Jeronimo; ptusieurs
mains lâchèrent Fernande. Un officier
de la manne, d'un rang supérieur~
sortant alors du milieu du peuple,
demanda

c Don Fernando Ormez, contre qui
dois-je vous protéger ?
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/198]]==


t~O LE TREMBLEMENT DK TMHB

Vous le voyez, don Alonzo
contre une troupe d'assassins. J'aurais 1
été perdu si ce digne jeune homme
n'avait apaisé la foule en se donnant
pour Jeronimo Rugera. Si vous avez
quelq~te pouvoir, protége~le, ainsi
que la jeune dame qui se tient à ses
cotes. Quant à ce misérable, ajouta-t-
H en saisissant Pedrillo, c'est lui qui
est le premier moteur de tout. ce tu-
multe.

–Don Atonzo Ouvreja, s'écria le
cordonnier, je vous le demande la
main sur la conscience cette jeune
fille n'est-elle pas Josepha Asteron?
Don Atonzo,qm connatssait très-bien
dona Josepha, garda le silence, et ptu*
sieurs voixs'écrièrent:<'C'estetie~ c*es~
elle; tuez'ta." Josepha, remettant alors
entre les bras de Fernancto le petit
Philippe, que Jeronimo avait jusque là
porté, lui dit:
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/199]]==


M cmu.

'9'

<f AMez, don Fernando, sauvez vos
deux enfans, et abandonnez-nous à
notre sort. a

Don Fernando prit les deux enfans,
et jura qu'il imourrait plutôt que de
souffrir qu'on portât !a main sur
que!qu'un de sa société. H prit le
bras de Josepha, après avoir obtenu
Fépée de l'officier, et dit à Jeronimo
de le suivre avec Constance. Ils arri-
vèrent heureusement hors de Féglise,
leur fermeté ayant imposé du respect
à la foule ils se crurent sauvés. Mais
à peine furent'its au milieu du peu-
ple qui se pressait sur la place, qu'on
entendit une voix s'écrier avec rage:
a Citoyens, voità Jeronimo Rugera,
car je suis son père; et un coup de
massue Fétendit sur le pavé à côté de
dona Constance.

c Jésus Maria! w s'écria dona Cons-
tance en fuyant vers son beau-frère.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/200]]==


t~a LE TREMBLEMENT M TEMtE

« Misérable fille, honte du cou-
vent et tandis que ces mots reteh*
tissaient, un second coup de massue
la jeta sans vie sur le corps de Jero-
nincto.

« Matheufeux! ~ecna un inconno;
citait dona Constance Xares! `
–Pourquoi nous 'trompez-vous?'.
tépondit le cordonnier; cherchez la
coupable et tnontres&'Ia-nous! c
Don Fernando devint furieux en
voyant tomber le corps de Constance;
il agita son épée avec force, et il eût
sans doute puni Fassassin, si par un
bond celui-ci n'eutévité ses coups don-
nesau hasard. Cependant it ne pouvait
résister seul à la foule qui t'entourait.
Joscpha, le quittant alors, s'écria:
« Adieu, don Fernande; ayez soin des
encans; ? et se jetant au-devant de
la foule, pour terminer cette lutte
« Tigres avides de sang, me voie!)
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/201]]==


OU CHtM. ï<)3

tuèz-moï. ? Maître PednHo la renversa
ô'tm coup de ntassue.Puis, tout cou-
vert de on sang, qui avait jaUt! avec
&<pce~

« Envoyez son bâtard la rejoindre
en<n<er! e s'ocria-t-it, tandis que ses
yiMxbpiMaientd~unenïanièfe hideuse,
et que ses regards cherchaient une
nouveMa victime.

Don Fernando, héros véhtab!e,
était alors le dos appuyé contre Fé-
ghse. Be son bras gauche i I porta! t les
en~an~, dans aa main droite était son
épée. Sept de ces sanguinaires sauva.
ges étaient couchés morts à ses pieds;
le chef de cette bande infernate~tatt
!ui-méme b!~ssé. Mais Pedrillo ne se
lassa point qu'il n'eut véussi à saisir
par les pieds t'un des -enfans, qu'ii
mit en pièces, en le lançant avec
force contre tin piuer de régtise.
Ators tout rentra dans le sii'ence.et
u.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/202]]==


!p~ M TMMBLEMKNT DE tBHM

ta foule se dispersa. Don Fernando
voyant son petit Juan, dont la ce<~
veUe avait jailli sur le pavé, se sentît
excité d'une douleur affreuse; levant
les yeux vers le ciel il demeMrA
conMne irappé de !a foud< o. L'cf&cter
<tc la tnarmp~'approchant de lui, cher;"
cha à lui offrir des consolations, l'as-
surant que c'était un malheur inévi-
tabie, et que son inaction, dont il se
repentait vivement, avait été co<M*
tMaudée par les circonstances. Don
fernando n'avait aucun reproche à
tui faire, il le pria seulement de l'at-
der à rendre les derniers devoirs à ces
malheureuses victimes.

Dans Fobscurite de la nuit on les
transporta dans la demeure de don
A~ouzo; Fernando les accompagna,
emportant avec lui le petit PhiKppe.
11 passa la nuit chez don A!onzo,
rcvaut aux moyens d'instruire son
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/203]]==


DP C~t.

<95

épouse de toutes ces horreurs. Lors-
qu'il lui en fit le récït quelque temps
après, cette digne dona répandit des
larmes abondantes sur le triste sort
de son enfant et de ces malheureuses
v!cthnes du fanatisme reugieux. Don
Férnando adopta le petit étranger, et
dans la suite, lorsqu'il consïdératt
Philippe~ et rén6ch!ssa!t à la manière
dont il avait eu cet enfant, il lui sem-
blait presque qu'il dût s'mCMBL &OBMAAS~

C~MMUB VM.

Le comte Aloyse de Kallheim, 
possesseur d’une vaste propnété sur
les frontières de ïa Saxe, avait invité
son gracieux seigneur à venir hono-
rer de sa présence une grande partie
de chasse à laquelle devait assister
toute la cour. Des tentes dressées sur
 ! e penchant d’une colline au bord de

tî. i
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/10]]==
MCMÏ. MM~M

9

ta route de Dahne offraient un obr !
contre t’ardcur du soleil’à la brillante
société qui s’y réunissait pour se re..
poser des fatigues de la chasse, et
pour y savourer, au son joyeux de
mille in&trumens, les douceurs d*un
repas champêtre.

Le prince électeur, la poitrine à
demi découverte, et le chapeau orné
d’une branche verte, selon la mode
des chasseurs, était nonchalamment
assis à côté de dame lïéloïse, la femme
du chambellan Ïïanz, qui quelques
années auparavant avait été l’objet
de ses premières amours.

a Buvons à la santé du malheureux
qui passe sur ta grande route, quei
qu’il puisse être, » dit-il à la noble
dame en lui présentant une coupe, 
et lui montrant la voiture escortée de
cavaliers qui passait lentement le
long des tentes.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/11]]==
M MARCnAtfO M ! CHEVAUX.

3

Dame Héioïse, jetant sur lui Mn
regard plein d’admiration et de res-
pect, se teva pour répondre à son in-
vitation, ! orsque le comte de Kallheim
s*approcha d’un air embarrassé, et dit
en balbutiant que l’homme qui pas-
sait en voiture n’était autre que Mi-
chel Kohlhaas. Tout le monde fut
étonné, parce que l’on savait qu’il avait
quitté Dresde six jours auparavant.
Le chambellan se hâta de renverser
sa coupe sur la terre, et le prince
posa la sienne en rougissant.

Le chevalier de Malzahn ayant sa-
 ! ué avec respect la compagnie qu’il
ne connaissait pas, les convives repri*
rent le cours de leurs plaisirs, sans
s’inquiéter davantage de l’infortuné
maquignon, dont le voyage avait été
si fort prolongé par la maladie d’un
de ses enfans.

Vers le soir, toute la société s’étant
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/12]]==
KHCBM. KOBMAA5

4

dispersée pour jouir du spectacle
d’un cerf aux abois, dame Héloïse, 
appuyée sur le bras du prince, s’égara
jusqu’à la chaumière où Kohlhaas et
son escorte s’étaient arrêtés pour la
Muit. Dame Héloïse, trës-curiease de
connaître cet homme extraordinaire, 
entraîna le prince en l’assurant qu’il
était méconnaissable dans ses habits
de chasse. Celui-ci, incapable de ré-
sister à ses instances, enfonça son
chapeau sur ses yeux, et disant avec
amour : <tFoUe, tu gouvernes k monde, 
et ton trône est la bouche d’une belle
femme, M il entra avec eUe dans la
maison.

Kohlhaas, assis sur un tas de paiUe, 
le dos appuyé contre la muraille, 
tenait son enfant malade dans ses
bras, et lui donnait a manger, bra-
que la noble dame, s’approchant, 
lui adressa plusieurs questions~ aux-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/13]]==
LE MAMBAÎf~ DE CKBVAtJX.

5

quelles il répondit d’une manière
brève, mais satisfaisante.

Le prince, qui ne savait que lui
dire, ayant remarqué un petit étui
de plomb suspendu à son con par un
cordon de soie, lui demanda ce qu’it
contenait.

<tCet étui, dit Kohlhaas, renferme
un petit billet cacheté que je reçus
d’une manière bien étrange, il y a en-
viron six mois, lorsqu’après avoir
quitté Kobihaasenbruch pour mar-
cher a la recherche du gentilhomme
qui m’a fait tant de mal, comme vous
le savez peut-être, je passai à Tuter-
bok. Le prince électeur de Saxe et le
prince de Brandenbourg s’y trouvaient
réunis. Un soir qu’ils se promenaient
dans ! a ville pour jouir de la vue de
la foire qui avait lieu en ce moment, 
ils virent une magicienne montée sur
une banquette, prédisant l’avenir au
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/14]]==
MtCttEL KOHLHAA9

6

peuple qui t’entourait. Ils lui deman-
dèrent en plaisantant si elle n’avait
rien à leur annoncer. t’étais trop toin
pour entendre ce qui fut dit entre
eux, et je montai sur un banc qui se
trouvait derrière moi, moins par cu-
riosité que pour faire place à ceux
qui me poussaient.

aA peine fus-je dans cette position~
qui m’exposait entièrement à la vue
de cette femme, qu’elle descendit de
sa banquette, s’élança vers moi au
travers de la foule, et me remit ce
petit billet cacheté, me disant que
c’était une amulette que je. devais
conserver soigneusement, parce
qu’elle me sauverait la vie.

 » C’est sûrement à eUe que je dois
de n’avoir point péri à Dresde, et
peut-être me préservera-t-eUe encore
à BerHn. » 

A ces mots, le prince s’assit en pâ-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/15]]==
M MARCHAND M CMRVA~X.

7

Kssant~ et dame Hé ! oïse lui deman-
dant ce qu’il avait, il ne put répon-
de et tomba sans connaissance avant
qu’elle eût le temps de avancera son
côté et de le soutenir dans ses bras.
Des chasseurs le relevèrent et ! ë
tn ! rent sur un lit. Le trouble fut à son
comble lorsque le chambeUan, qu’on
avait envoyé chercher, après avoir
fait toutes les tentatives pour le rap-
peler à la vie, dit qu’il semblait frappé
de la foudre.

Il le fit transporter à pas lents jus-
qu’à la maison du comte de Ka !  ! hfim, 
et le médecin, arrivé le lendemain
matin, déclara qu’il avait tous les
symptômes d’une nèvre nerveuse.
Des qu’H fut mieux, sa première
question concerna Kohlhaas. ï~e
chambellan, se méprenant sur son
sentiment lui serra la main avec affec-
tion, et lui assura qu’il pouvait être
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/16]]==
MtCHN. KOHLHAAS

8

parfaitement tranquille, cet homme
devant être déjà hors de la Saxe ; puis
il lui demanda ce qu’avait pu lui dire
Kohlhaas pour le jeter dans cet état.
Le prince lui parla de Fétui que
portait le maquignon, et lui assura
qu’il était la seule cause de tout son
mal. Puis il le supplia, en lui saisissant
la main, de lui faire avoir cet objet, 
dont ! a possession était pour lui de la
plus grande importance.

Le chambellan, ne comprenant rien
au désir de son maître, dit qu’il n’y
avait aucun moyen de s’en emparer, 
Kohlhaas n’étant probablement plus
en Saxe. Puis voyant que le prince se ca-
chait avec désespoir dans ses coussins, 
il lui demanda ce que contenait cet
étui et par quel hasard il en avait
eu connaissance. Le prince, blessé de
 ! a froideur du chambellan, ne lui ré-
pondit point, et, les yeux fixés sur le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/17]]==
tE MAMBAND M CMBVACX. 9

mouchoir de poche qu’il tenait a ! a
marnât ïuiordonna d’appe ! eron jeune
chasseur dont it s’était déjà souvent
servi pour des commissions délicates.
Exposant a ce jeune homme toute
Hmportance qu’H attachait & îa
possession de ï’étui de Kobtbaa~ il
 ! ui demanda a’M voulait ga~ne~ Nn
droit éternel à sa reconnaissance en
cherchant à s’en rendre maître avant
que Kohlbaas eût atteint Berlin.
Le chasseur, sans ~e laisser eBrayer
par la singutarité de cette cotnoMS-
sion, l’assura qu’il était entièrement
dévoué à son service.

Le prince tai remit une attestation
de sa main par laquelle il offrait à
Kohtbaas la liberté et la vie s’i ! voû-
lait lui livrer le billet que contenait
Fétui de plomb.

Ayant eu le bonheur d’atteindre
Kohlhaas dans un viHage voisin de la
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/18]]==
~0 MtCBEL KOMt.MA.~S

frontièreoù il s’était arrêté pourdîuer<
le jeune homme trouva le moyen de
~mtroduireauprésdetui et delui taire
part des proportions du prince. Mais
le maquignon, qui connaïssaitmainte*
oant te nom et te rang <tu seigneur
qui s’était trouvé mat à la vue de son~
amulette et à rouie de son récit) ré-
pondit, avec beaucoup de cattne, qu’it
ae tenait plus à la vie et qu’il préférait t
garder le billet. <t Le prince a. pu me
faire marcher réchataud, ajouta-
t*it, maintena~tie puis à mon tour lui, 
causer du chagrin, et j’en jouis. » 
L’état du prince, à cette nouveite, 
empira téUement, que le médecin des-
espéra de sauver ses jours~ Cepen-
dant, grâce à la force de sa conotitu-
tion, il se trouva au bout de quetques
semaines convalescent et eu étatd~tre
conduit à Dresde.

Dés qu’it iut arrivé dans sa capitale ;
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/19]]==
LE MARCHAND DB CHEVACX. 11 t

il fit appeler le prince Christiern de
Meissen et lui demanda où en était
l’affaire du maquignon.. Cetui.ct ! w
répondit que le conseiller Ëibenma’
yer était parti pour Vienne, selon ses
ordres, des rarri~ée dtt savant avocat
que t’é ! ecteur de Brandenbourg avait
envoyé à Dresde pour attaquer le gen~
tilhomme au nom de Koh ! haas ; et
comme le prince montra du mécon-
tentement de ce que l’on eût suivi ses.
ordres ai ponctueUement~tajoutaque
le, conseiller s’était empressé d’accu-
serKohthaa~, devant la coUrdeYiennet
d’avoir troublé la paix du royaume~
afin de prévenir ta condamnation qui
était près d’accabler le gentilhomme
de Tronka.

L’électeur, se tournant pour cacher
au prince Christiern ce qui se passait
dans son âme, avoua qu’H n’avait rien
à redire à cet& ; et après lui avoir de-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/20]]==
MtCHEL KOHMÏAAS

t&

mandé avec indifférence ce qui s’était
passé dans la ville pendant son ab-
sence, il le congédia.

Ï~ même jour il écrivit à l’empe-
reur une lettre particulière pour le
aupplief de la manière la plus pe~
eaa&tve~pour des raisons qu’H lui. di<
rait plus tard, de vouloir bien tui~ faire
la grâce d’ajourner le procès de Koht<
~aas.

L’e~p~reur ~u ! tépondit que le
changement survenu : dans ses désirs
i’étonnait au"deià de toute expression
mais que le maquignon étant dté au
tribunal de rempire comme pertur-
hateur de l’ordre étaMiy lui, qui en
était le chef, Favait déclaré digne de
toute la sévérité des lois, et qu’il ve-
nait d’envoyer l’assesseur de la cour, 
Franz MuMer, à Berlin, pour faire ac-
cumplir son jugement.

Cette lettre abattit entièrement le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/21]]==
t.p JttARCHA~D DE CHEVAUX.

t3

courage du prince, et il perdit tout
espoir en recevant la nouvelle que
Kohlhaasavait été condamné à mourir
sur l’écha<aud. Ne pouvant supporter
l’idée de perdre à jamais cet homme, 
il écrivit au prince de Brandenbourg
qu’il ne comprenait pas que ! e ma-
quignon fût condamné a mort. !’as’
surait que, malgré la sévérité avec la-
quelle il avait été traité en Saxe, il
n’avait jamais eu l’intention de le faire
mourir, et qu’il serait inconsolable si
ta faveur qu’il croyait lui avoir accor-
dée en consentant à ce qu’il fût jugé
à Berlin, le conduisait à un sort plus
funeste.

t/éiecteur/de* Brandenbourg lui
répondit que l’intervention de l’em-
pereur dans cette affaire ne lui
permettait plus d’adoucir le sort de
Kohlhaas, et que les progrés de Nagel-
Mh<a ! dt, dont les forces augmentaient
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/22]]==
mcaEt, KOHLaAA&

’4

chaque jour, en menaçant te Brandon"
bourg, rendaient nécessaire et désira-
Me un acte de sévérité contre Finjbr-
tuné maquignon.

Le prince, accablé des soucis et du
chagrin que lui causait toute cette
affaire, tomba de nouveau malade. Le
chambellan étant venu le voir, se jeta
à ses genoux, et le pria, par tout ce
qu’il avait de plus sacré et de plus
cher, de lui ouvrir son cœur et de lui
conner ce que contenait le billet qu’il
désirait tant avoir. L’étecteur lui dit
de fermer la porte & clef, de s*a9"
seoir sur son lit ; puis, saisissant sa
main, qu’ii pressa sur son cœur en
soupirant.il commença en ces termes
« Ta femme t’a sûrement déjà ra-
conté que, le troisième jour de ma
réunion à Juterbok avec le prince
étccteurdeBrandenbourg, nousy ren-
contrâmes une prophétesse, et que le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/23]]==
LE MARCHAND DE CttEVAUX.

prince, étourdi comme il est de son
nature !, avait aussitôt résolu de coa-
sulter cette femme, dans le but d’a-
néantir, en présence de tout le peu-
ple, la réputation dont elle jouissait.
ïï Ïui demanda de lui mdïquer, A Hn.
star de la sibylle’romaine, quelque
signe de la vérité de ses prédic-
tio ! M.

H Après nous avoir mesurés rapide-
ment de la tête aux pieds, elle lui
répondit hardiment que le signe au-
quel il reconnaîtrait la vérité de ses
paroles serait la rencontre que nous
ferions, en quittant la place, du che-
vreuil que le fils qu jardinier élevait
dans le parc du château. Tu dois sa-
voir que cet animal, destiné à la table
de la cour, était étevc dans la partie
la plus retirée du parc, enfermé par
plus d’une porte, et tout-à-fait dans
l’impossibilité de paraître sur La place
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/24]]==
MMHM. MBMÏAA~

t6

du marché. Cependant, pour être
plus sûr encore de dévoiler ses men*
songes, le prince, après m ! avoir con-
sulté, envoya au château pour ordon.
ner que le chevreuil fût tué sur-te’
champ, et préparé pour ! e repas du
jour suivant ; puis, se tournant vers la
femme, devant laquelle il avait donné
sesordrestout haut, il lui dit : « Voyons
maintenant ce que tu as à me pré-
dire. M

 » La devineresse, regardant dans
une de ses mains avec beaucoup d’at-
tention, prononça, d’un air solennel, 
les paroles suivantes : « Noble prince, 
ta grâce doit régner long-temps, ta
maison se couvrir de gloire, et ta pos-
térité, grande et noble, 8’é ! ever à plus
de puissance que tous les princes et
les seigneurs du monde. ?

 » Le prince, après avoir considéré, 
tout pensif, tes traits de cette femme, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/25]]==
M MAHCtfAt~ DE CHEVAUX. <7

It. a

me dit à demi voix qu’il se repentait
d’avoir commandé la mort du che-
vreuil, et tandis que les chevaliers de
sa suite, poussant des cris de joie, fai-
saient pleuvoir l’argent dans une cas-
sette que la sibylle tenait ouverte
devant elle, il lui demanda, en lui
présentant une pièce d’or, si elle avait
à me prédire un aussi beau destin.
Au lieu de répondre, elle plaça sa
main sur sa figure, pour se préserver
du soleil comme si elle en était in-
commodée elle me regarda, et lors-
que je lui eus renouvelé la question
du prince, et que je lui eus dit en
plaisantant qu’elle paraissait n’avoir
rien de bon à m’apprendre :

« Non, me dit-elle à l’oreille, d’un
ton plein de mystère.

–Quoi ! m’écriai-je tout troublé, en
faisant deux pas vers cette ngure, 
dont le regard froid et sans vie res-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/26]]==
MtCBEL KOHMAAS

ï8

semblait & celui d’une statue de mar-
bre de quel côté ma maison est-elle
menacée ? M

a La sibylle, prenant un morceau
de charbon et un petit papier à la
main, me dit qu’elle allait y écrire le
nom du dernier prince de ma maison, 
le nombre d’années qu’eUe devait en-
core conserver sa puissance, et le nom
de celui qui l’en déposséderait par la
force des armes.

 » Ayant fait. cela en présence de
toute la foule, elle cacheta le billet, et
lorsque je voutus m’en saisir avec
toute l’impatience et ta curtostté que
tu peux imaginer « Non, mon sei-
gneur, me dit-elle en repoussant ma
main, je vais le remettre à cet homme
qui porte un plumet à son chapeau, 
et qui est debout sur un banc devant
réguse ; e et avant que je pusse com-
prendre quelques paroles qu’elle
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/27]]==
LE MARCHAND M CK~VA~X.

ajouta, elle se mêla à la foule, sans
que ; o pusse voir ce qu’elle faisait.
 » Dans cet instant, et pour ma con-
solation, le messager du prince vint
l’avertir que le chevreuil était tué, et
qu’il l’avait vu emporter dans la cui-
sine par deux chasseurs. Le prince
me prenant par le bras, me fit pren-
dre le chemin de la maison, en m’as-
surant que cette femme n’avait dit que
des folies indignes de l’argent que
nous y avions perdu.

 » Mais quel fut notre saisissement
lorsqu’un cri, s*é ! evant sur la place, 
nous fit tourner la tête, et que nous
vimesun énorme chien, tramantaprès
lui le chevreuil tué, qu’il avait dérobé
dans la cuisine du château. Epouvanté
par les cris des cuisiniers qui le pour-
suivaient, il déposa sa proie à nos
pieds, et s’enfuit.

 » La foudre tombant devant moi
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/28]]==
MtCHEf< KOBLHAM

90

ne m’eut pas plus anéanti que la vue
de cet animal, qui constatait la vérité
< ! e tout ce qu’avait prédit la sibylle.
Mon premier soin, dès que je me
trouvai seul, fut de chercher partout
l’homme au plumet ; mais toutes lés
recherches que je fis faire restèrent
inutiles, et ce n’est que dans la chau-
mière de Dahne que j’ai retrouvé
mon homme, » 

Alors, lâchant la main du chambel-
jan, le prince essuya la sueur de son
front, et tomba, accablé de douleur, 
sur ses coussins.

Le chambellan, qui jugea tout-à-
fait inutile d’opposer son jugement à
celui du prince, lui conseilla de cher-
cher un moyen de se rendre maitre
du bitte~ puis d’abandonner l’homme
à son destin. Le prince, désespéré, 
l’assura qu’il ne savait plus qu’ima-
giner.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/29]]==
M MARCHAND DE CH~AOX.

&t

Le chambellan était obligé de se
rendre à Bcrtin pour la succession de
l’oncle de sa femme, rarchi-chancelier
comte de Ka ! theim< Il promit au
prince de faire une dernière tentative
auprès de KLoMhaas ; mais, an bout de
quelques jours, il lui fit savoir que
toutes ses peines étaient perdues ;
qu’il ne fallait’plus songer à posséder
jamais le billet, à moins qu’il n’y eût
quelque moyen de s’en emparer après
l’exécution de Kohlhaas, qui devait
avoir lieu le lundi des Rameaux.
A cette nouvelle, le prince, qui, 
pour calmer son chagrin, avait fait
venir deux célèbres astrologues, es-
pérant trouver quelque sujet de con-
solation dans leurs horoscopes, dont
l’explication n’avait fait qu’ajouter à
ses craintes celle d’une guerre pro-
chaine avec la Pobgne ; le prince, 
dis-je, navré d’un désespoir insuppor.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/30]]==
MMHEt. KOHUïAAS

aaf

table à son âme, usée par tant d’in-
quiétudes morteHea passa deux jours
enfermé dans sà chambre, dégoûté de
la vie, refusant toute nourriture ; en-
suite, ayant fait dire au gubernium
qu’H se rendait à ! a chasse chez le
prince de Dessau il quitta Dresde.
Mais on apprit que le prince de
Dessau était malade et que son e~
ceUence n’y avait point paru.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/31]]==
MB MAMBAÏfP DB CHEVAUX. 23

CHAMT&Z VÏM

Lorsque l’infortuné Kohlhaas eut
entendu sa sentence de mort, on lui
rendit ses papiers. S’occupant alors de
mettre ordre à ses affaires par un tes-
tament~iUes adressa à son honnête voi-
sin detLoMhaasenbruck, qu’il nomma
tuteur de ses en&ns.

Il jouit d’un catme et d’un bonheur
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/32]]==
MCHEL &OHM ! Ma

~4

inexprimables pendant les jours qui
précédèrentsamort.Sa prison ayantété
ouverte par l’ordre spécial du prince, 
tous ses amis vinrent le visiter, et le
théologien Jacob Freising, envoyé &
lui par Luther avec une lettre de ce-
lui-ci, lui donna la communion qu’il
avait si ardemment désirée.

Enfin, le lundi des Rameaux arriva
sans que l’on reçût la grâce de Kohl-
haas, quoique tout le peuple Fattendït, 
de la part de l’empereur.

Il sortit de sa prison accompagné
d’une forte garde, portant ses deux
petits garçons entre ses bras, conduit
par le théologien Jacob Freising, et
entouré de ses amis, qui se pressaient
pour lui serrer encore une foisla main
en signe d’adieu. Lorsqu’it arriva sur
la place de l’exécution, l’électeur de
Brandenbourg s’y trouvaitau milieu de
t~ute sa cour. A la droite de Henri de
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/33]]==
M MARCHAND DE CHEVAUX. 25

3

Geusau était le procureur de l’Empire, 
Franz Muller, une copie de la sen-
tence de mort à la main ; à sa gauche, 
le procureur du Brandenbourg, An-
toine Zauner, avec la sentence qu’il
avait fait prononcer à Dresde contre
le gentilhomme de Tronka. Au mi-
Ueu du cercle ouvert que formait le
peuple, on voyait un héraut tenant
par la bride deux beaux coursiers tré-
pignant d’impatience c’étaient les
chevaux de Kohihaas, que le gentil-
homme, en vertu de sa condamna-
tion, avait été jfbrcé de reprendre des
mains de Fécorcheur, et de rétab ! ir
dans une écurie bâtie sur la place du
marché de Dresde à cet effet.

« Koblhaas, lui dit le prince au
moment où il arrivait, voici le jour
où justice te sera rendue ; regarde, 
voici les chevaux que tu avais laissés
a Tronkenbourg voici les écus d’or

2.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/34]]==
MtCRRL MHLHAAS

a6

de ton valet. MÏchet Kohlhaas, e~-ta
content ? M

Le maquignon, après avoir lu la
conclusion du tribunal de Dresde, que
lui présentait le conseiller Zauner, 
posa ses deu~ enfans par terre, et
étant arrtvéa l’article qui condamnait
le gentilhomme Wenzel de Tronka à
deux ans de prison emporté par le
sentiment puissant qui le dominait, 
it posa ses deux mains en croix su<
sa poitrine, et se jeta aux genoux du
prince, qu’il embrassa. Puis se rele.
vant, il pressa sur son cceur la mam
de Henri de Geusau, et lui assura que
Je vœu le plus cher de son cœur était
accompli sur la terre ; puis s~appro-
chant des chevanx, il les caressa, et
dit au chancelier qu’il les téguait a
ses deux fils, Henri et Léopotd.
î, echancenerHenri deGeusau t’assu
ra que toutes ses volontés seraient ac-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/35]]==
LE MARCHAND DE CHEVAUX. a’y

complies ; et lui ayant demandé s’il
n’avait rien à disposer en faveur de la
mère de Herse, KoMhaas l’appela.
Lorsqu’elle fut sortie de la foute, il
lui remit les pièces d’or qui avaient
appartenu à son 61s, et en outre ta
somme d’argent qui lui avait été as-
signée comme dédommagement de
l’obstacle mis à son commerce par le
gentilhomme.

Maintenant, s’écria le prince, Mi-
chel Kohlhaas, marchand de chevaux, 
prépare-toi à donner satisfaction à Sa
Majesté l’empereur, de la guerre que
tu as allumée dans ses Etats. » 

Kohlhaas, se découvrant la tête, 
dit qu’il était tout préparé. Embras-
sant encore une fois ses enfans en ver*
sant des larmes silencieuses, il les
remit à son digne voisin de K-ohihaas"
enbruck, et marcha vers l’échafaud.
U ôta lui-même sa cravate ; puis
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/36]]==
MMHEL KOMMÏAAS

~8

jetant un regard perçant sur Ïa foute, 
il ouvrit son petit étui de plomb, prit
le billet, le décacheta, et après l’avoir
lu, jetant encore une fois les yeux sur
un homme qui portait un panache
bleu et blanc et qui commençait à ae
livrer au plus doux espoir, il mit le
papier dans sa bouche et Favata.
L’homme au panache, poussant un
cri, tomba évanoui, et la tête de
Kohlhaas, tranchée d’un coup de sa-
bre, roula sur le pavé au même in-
stant.

La foule qui couvrait la place s’é’
branla de toutesparts.Au milieu dntM-
mutte généra !) on remarqua quelques
chevaliers emportant entre leurs Tjras
te prince de Saxe sans connaissance.
II était revêtu d’un déguisement à
l’aide duquel il avait assisté incognito
à l’exécution.

Jci 6nit l’histoire de Michel Kobt-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/37]]==
M MARCHAND DE CHEVALX.

=9

~aas ; son corps fut accompagné au
eercueil par le peuple touché de corn*
passion. L’électeur dit à Henri deGeu-
sau qu’it voulait que les deux fils de
Koh ! baaa fussent élevés parmi ses pa-
ges. Le prince de Saxe, après avoir, non
sans peine, recouvré ses sens, retourna
à Dresde, épuisé de corps et d’âme.
Ceux qui désirent en savoir davantage
sur son compte pourront puiser de
ptus amples détails dans l’histoire de
ce temps-îà.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/38]]==
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/39]]==
LA MARQMSE D~O.~
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/40]]==
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/41]]==
LA MAB~MSE ~O.

CBAtMTM MMBMÏB&.

et La marquise d’O. étant, à son
 ? msu, devenue enceinte, le père de
 » l’enfant qu’elle mettra au monde est
 » invité à se déclarer ; des considéra-
 » tions de famille ont décidé la mar-
z quise arépouser, quel qu’il soit. S’a-
 » dresser strada della Misericordia, 
H à M. H
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/42]]==
LA NARQIMSË &’0.

34

Tel est l’avis que fit insérer dans
les journaux une jeune veuve habi-
tante de M. ville de la haute Italie, 
qui jouissait d’une bonne réputation, 
et était mèpe de plusieurs enfans, 
dont Féducation avait été très-soi-
gnée.

Cette dame, qui osa faire un acte si
singulier, si propre à l’exposer à la
risée du monde, était fille de M. de
Géri, commandant de la citadelle de
M. Depuis trois ans environ elle
avait perdu son époui, le marquis
d’O. qu’elte chérissait tendrement.
Dans un voyage qu’il faisait à Paris
pour des affaires de famille, une
cruelle maladie l’avait enlevé. Après
sa mort, la marquise, suivant le désir
de sa mère, avait quitté la terre
qu’elle habitait jusqu’alors, et était
revenue avec ses deux enfans dans la
maison paternelle. Là s’adonnant aux
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/43]]==
t.A MAHQUtSB ~*0<

35

beaux arts, à la lecture, à Féducation
de sesen~ns, elle passa les premiè-
res années de son veuvage dans la.
retraite ; lorsque tout-à-coap laguerre
vint remplir la contrée des troupes de
presque toutes les puissances euro<
péennes, et entre autres de soldats
russes.

Le commandant de Géri avait reçu
l’ordre de défendre ! a place ; il voulut
doncétoigner sa femme et aes enfans
du théâtre de la guerre et les en-
voyer à la campagne. Mais avant que
les préparat ! & du départ fussent ache.
vés, la citadelle fut cernée de toutes
parts par les troupes russes, et som-
mée de se rendre. Le commandant
répondit à coups de canon. L’ennemi
de son c6té bombarda la vine. H in-
cendia les magasins, s’empara des
ouvrages extérieurs, et le comman-
dant ayant refusé d’obéir à une se-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/44]]==
LA ~A&QUfSE N’O.

36

conde sommation, un assaut général
fut ordonna. La citadelle fut empor~
tée de vive force.

Tandis que tes troupe russes ser
précipitaient dans te fort au milieu
d*une pluie d’obus, le teu se déctara
dans une partie du ch&teau, et il fat-<
lut que les femmes le quittassent.
Madame de Géri voulut se réfugier
avec sa fille et ses enfans dans les
apparteï&ens souterrains ; y mais une
grenade qui vint éclater au même in-
stant dans la maison, compléta le
désordre qui y régnait. La marquise
se précipita sur la place devant le châ.
teau, cherchant un abri où se cacher.
La nuit était très-noire~ mais son~
obscurité disparaissait pour faire place
à la tueur des coups de canon qu’on.
entendait sans discontinuer. Au mi-
lieu de cet horrible fracas, la mar-
quise, ne sachant de quel côté diriger
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/45]]==
9

LA MARQUtSE D’O.

37

sa fuite, rentra dans le château dont
tes Nammes s’étaient emparées. Là, 
au moment où elle voulait s’échapper
par, une porte secrète, elle fut saisie
par une troupe jde soldats ennemis
qui remmenèrent avec eux. En vain
elle poussa des cris de terreur, appe-
lant à son secours ses femmes, qui
elles-mêmes fuyaient tremblantes, 
poursuivies par d’autres furieux. Ou
t’entraîna dans une cour intérieure, 
où eue~ eût succombé sous tes plus
indignes traitemens, si un ofncier
russe, attiré par ses cris, n’était ac-
couru chasser ces misérables achar"
nés contre elle. 11 apparut à ïa mar-
quise comme un ange envoyé du ciel.
Frappant d’un coup d’épée au travers
du visage le dernier de ces soldats
qui tenait encore la marquise serrée
entre ses bras, il offrit son assistance
àre~te malheureuse femme, puis la
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/46]]==
LA MARQUISE O’O.

38

conduisit dans une partie duchateau
où les flammes n’avaient point encore
pénétré. La marquise, ne pouvant plus
 ! ong.temps résister à l’horrible efn’oi
dont elle avait été saisie, perdit alors
tout-à fait connaissance.

Quelques momens après ses fem-
mes parurent. Enrayées de l’état de
leur maîtresse, eltes voulaient appe-
ler un médecin ; mais l’officier, pre-
nant son chapeau, les assura que la
marquise reviendrait bien à elle sans
secours, et sortit pour retourner au
combat.

La place fut bientôt tout~-iatt con-
quise. L<* commandant ne se défen-
dait que parce que autrement il eût
été puni. Lorsqu’il vit qu’il n’y avait
plus d’espoir, il se retira devant la
porte de sa maison, avec le reste de
ses troupes épuisées. L’officier russe, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/47]]==
LA MAMQM8T D’0.

39

le visage animé lui cria presque aus*
sitôt de se rendre.

« Je n’attendais que cet ordre, a ré-
pondit le commandant ; et il remit
son épée~ « mais, ajouta*t’ii, nem’ac*
corderez-vous pa& ! a permission de
rentrer dans le château pour m’infur-
mer de ma famine ?

Je vous raccorde, repartit rof6<
cier russe, qui sembtait être l’un des
principaux chefs de Farmée ; toutefois
sous la conduite d’une garde qui ser-
vira à vous protéger et à me répondre
de votre soumission H puis, se met-
tant à la tête d’un détachement, il se
dirigea vers le point où la lutte sem-
blait encore douteuse. Bientôt après
il revint sur la place d’armes, et or-
donna d’éteindre les flammes qui dé-
voraient les maisons voisines. Animé
d’un zète remarquable, on Je voyait à
la fois commander et aider ses soldats
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/48]]==
LA MARQUISE D’O.

4<~

dans leurs manœuvres, tour à tour
occupé & diriger les jets d’eau sur
l’incendie, et à sortir des magasins
de Farsena ! les bombes chargées ou
les tonneaux de poudre, dont rex"
plosion eût été terrible.

En rentrant chez lui’, le comman-
dant fut instruit de la malheureuse
aventure dont sa fille avait failli être
la victime. La marquise était, comme
l’avait prédit foncier russe, revenue
à eHe sans le secours du médecin. Elle
éprouvait une grande joie en voyant
toute sa famille sauvée, et son seul
désir était de pouvoir témoigner sa
reconnaissance à leur commun libé-
rateur, le comte Fitorowski, chef d’un
corps de chasseurs, et décoré de plu-
sieurs ordres, ït n’avait pas fallu beau-
coup de temps à la marquise pour ap-
prendre tout cela.

« Mon père, dit’eUe au comman-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/49]]==
LA MARQUME ~’0.

4’c

dant, va le voir, et supptie~e de ne
pas quitter la citadelle avant de s~h e
montré un instant au château. » 

Le commandant, qui approuvait la
gratitude de sa, fille, retourna auprès
de l’officier. 11 Je trouva encore oc-
cupé de soins militaires, rassemblant
ses troupes éparses, et les passant en
revue.

« Monsieur, lui dit-il, je ne savais
pas, il y a un instant, vous devoir
l’honneur et la vie de ma fille. De tel-
les obligations augmentent la recon-
naissance que m’a déjà causée votre
généreuse conduite envers moi. Mais
venez, monsieur, venez dans mon
château recevoir les remercïmena de
ma fille et de sa mère. Nous nous es-
timerons heureux de posséder un ins-
tant notre bienfaiteur.

Monsieur le commandant, ré~
pondit l’officier, je suis vivement tou-
2. 4
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/50]]==
LA jMARQUME D’O.

ché de tout ce que vous venez de me
dire, et mon projet était bien de me
rendre auprès de vous, et de présenter
mes hommages à vos dames, dés que
mes occupations m’en laisseront le
loisir. n

En ce moment, plusieurs officiers
lui remirent des rapports qui le rap-
pelèrent à ses devoirs.

Aussitôt que le jour parut, le géné-
ral en chef des troupes russes vint
prendre possession du fort. Il montra
la plus grande déférence pour M. de
Géri, et lui taissa sur sa parole la Ji-
berté de se rendre ou il voudrait.
« Je ne sais, répondit te comman.
dant, comment vous exprimer ma
gratitude. Combien, dans ce jour, ne
dois-je pas aux Russes, et surtout au
jeune comte Fitorowski, lieutenant de
chasseurs
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/51]]==
LA MARQtîÏSE tt’O.

43

–Comment donc cela ? monsieur, » 
reprit le générât.

M. de Géri raconta les événement
de la nuit, et les injures auxquelles la
marquise avait été exposée indignè-
rent le générât, qui, s’avançant au
centre de ses officiers, appela à voix
haute `

« Comte Fitorowski a

Le comte s’avança. Après un court
éloge adressé à sa conduite coura-
geuse, éloge qui couvrit de rougeur
Ïa figure du comte, il ajouta
« Je veux punir d’une manière
exemplaire les misérables qui dés-
honorent ainsi le nom de l’empereur.
Nommez-lca-moi, monsieur le comte.
–< Je ne* saurais le faire, répondit
le comte d’une voix mal assurée, tan-~
dis que sa contenance dénotait son
trouMe ; a la lueur des réverbères du
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/52]]==
LA MARQOÏSE D’O.

44

château, il m’a été impossible de les
reconnaître.

Mais, dit le généraï, d’autant
plus surpris d’une telle réponse, qu’il
savait fort bien que, dans ce moment-
là, le château était tout en feu, il me
semble qu’on reconnatt facilement les
gens à leur voix, quelque noire que
soit la nuit. Puis, secouant la tête, 
d’un air mécontent « Monsieur le
lieutenant, je vous prie de <aire à ce
sujet ! cs perquisitions les plus sévè-
res. M

En ce moment, un homme sortit
de la foule, et, s’approchant du géné-
ral, tui~dit

« Monsieur, il y a encore dans le
château un de ces misérables, qui a
été arrêté par les gens du comman-
dant, au moment où M. Je comte les
a chassés.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/53]]==
LA MAUQUfSE B’O.

45

-Qu’on l’amène M s’écria le géné-
ra !.

Le captif arriva bientôt, entre qua-
tre soldats. Il fut soumis à un court
interrogatoire, après lequel on le fu-
siïïa avec ses complices, qu’il dénonça
au nombre de cinq.

Cet acte de justice exécuté, le gé-
néral ordonna de faire partir le reste
des troupes ; les officiers se hâtèrent
aussitôt de regagner leurs corps res-
pectifs. Le comte Fitorowski, au mi-
lieu du tumulte, s’approcha du com-
mandant, hn fit ses adieux, et le pria
de présenter ses hommages a la mar-
quise. Ce départ précipité ne lui per-
mettait pas de le faire lui-même. Une
heure après il n’y avait plus un sol-
dat russe dans la citadelle.

La famille de Céri se consola en
pensant que peut-être dans l’avenir
l’occasion se présenterait de prouver
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/54]]==
LA MARQUME n’O.

46

leur reconnaissance au comte. Mais
’quel fut leur effroi, lorsqu’ils appri*
rent que, le jour même de son départ, 
il avait trouvé la mort dans une ren-
contre avec l’ennemi Le courrier qui
apporta cette nouvelle à M. l’avait
vu de ses propres yeux, blessé mor-
tellement à la poitrine. Deux hommes
ayant voulu ! e relever, il avait expiré
entre leurs bras.

Le commandant se rendit lui-même
à la maison de la poste pour obtenir
des renseignemcns plus détaillés. 11
apprit qu’au moment où il avait été
frappé sur le champ de bataille, il s’é-
tait écrié « Julietta, cette balle t’a
vengée. Puis ses lèvres s’étaient re-
fermées pour toujours. I<a marquise
fut désolée de n’avoir pu se jeter aux
pieds de son libérateur. Elle s’en fit
des reproches amers. Cette Julietta, 
qui portait le même nom qu’elle~ ex-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/55]]==
Ï.A MARQMSB ~0.

47

cita sa pitié ; elle fit en vain tous ses
efforts pour la découvrir ; sa douleur
aurait sympathisé avec la sienne pour
déplorer ce triste et funeste événe-
ment. Plusieurs mois se passèrent
avant qu’elle pût l’oublier.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/56]]==
LA MARQUMB D’O.

48

CHAMMUB M

La ~miUe du commandant se vit
obligée de quitter le château pour
faire place au général russe. H fut d’a-
bord question de se rendre à la cam-
pagne, projet qu’appuyait fortement
la marquise ; mais M~de Géri n’aimant
pas la campagne, on loua une maison
à la ville, et ils s’y établirent tout-à-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/57]]==
LA MARQUISE B’O.

49

fait. Tout rentra bientôt dans l’ordre
accoutumé. La marquise reprit t’édu-
cation de ses enfans, et se remit à ses
ocmpations favorites. Mais sa santé, 
qui jusqu’alors avait été forte et ro-
buste, semblaitsouffrante elle éprou-
vait des faiblesses qui Fempéchérent
pendant des semaines entières de pa-
raître dans la société ; elle sentait des
vertiges, un malaise dont elle ne pou.
vait se rendre raison. Cet état singu-
lier l’inquiétait fort.

Un matin que toute la famille était
occupée à prendre le thé, et que M. de
Géri s’était éloigné pour un instant, 
la marquise, sortant de ses rêveries, 
dit à sa mère

« Si une ~emme me disait avoir
éprouvé un sentiment semblable a
cetuiqui m’a parcouru tout le corps
tandis que je prenais cette tasse je
croirais cette femme enceinte.
n. 5
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/58]]==
ï~ MAM)C ! SE DO.

<Ïo

Je ne te comprends pas, ré-
pondit madame de Géri.

Je viens. d’éprouver, reprit la
marquise, un frisson absolument sem-
blable a ceux que je ressentais durant
Ma dernière grossesse.

Quelle singulière idée dit sa
mère en riant, tu accoucheras sans
doute de quelque fantaisie.

Morphée ou t’un des Songes de
sa suite en sera le père alors, a ajouta
Ïa marquise et elles continuèrent ainsi
à plaisanter sur ce sujet. Mais le retour
du commandant interrompit leur con-
versation, et la marquMes’étant.quel~
quesjoursaprès, entièroment rétablie, 
oublia cet entretien, ainsi que le sujet
qui l’avait occastoné.

Bientôt après, pendant que M. de
Géri le nls, ~rand-maltre des ~prets, 
se trouvMt chez ses parens, un évé.
Mment inattendu vint surprendre
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/59]]==
LA NÀRQUtSE B’O.

Si

toute la ~amiUe, Un domestique, en-
trant un jour dans la chambre où elle
se trouvai réunie, annonça le comte
Fitorowski.

« Le comteFitorowsM & s’écrièrent
à la fois le père et Ïa fille. La surprise
ne leur permit pas d’en dire davantage.
Le domestique répondit que c’était
bien le comte, qu’it l’âvait vu de ses
propres yeux, entendu (te ses pro-
pres oreilles, et qu’il Favait laissé
dans l’antichambre.

Le commandant se leva aussitôt
poufouvrir tui-méme an jeune comte, 
et ceÏui.ci, beau comme un dieu, 
quoique ! e visage pâte, entra dans ! e
salon.

Après les premières potitesses et
quand rétonnement causé par cette
arrivée inattendue ntt un peu dissi-
pé, ! e comtè s’intorma de la santé de
la marquise.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/60]]==
L~ MARQUISE D’O.

5a

« Je suis fort bien, répondit la mar-
quise ; mais vous-même, comment
êtes-vous revenu a la vie ?

Je ne puis croire ce que vous
dites, repartit le comte, car votre
visage porte l’empreinte de la fatigue
et (le la maladie.

En vérité, cette empreinte n’est
qu’une trace laissée par une indispo-
sition que j’ai soufferte il y a quelques
jours, mais qui, je l’espère, n’aura
pas de suite.

Je l’espère aussi.o reprit le comte
avec une vivacité singulière ; puis il
ajouta « Madame, voulez-vous m’é-
pouser ? » 

La marquise ne savait que penser
d’une pareille question faite si brus-
quement. Elle regardait sa mère, 
tandis qu’une vive rougeur colorait
ses joues ; et ses parens, aussi étonnés
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/61]]==
LA MAUQUtSK D’O.

qu’elle, se tançaient des coups d’œit
interrogatifs.

Cependant le comtû s’approchant
de la marquise, et lui prenant la
main comme pour la baiser, réi-
téra sa question en lui demandant si
elle ne l’avait pas compris.

Le commandant, voulant iaire ces-
ser l’embarras qui se peignait sur
tous les visages, offrit un siège au
comte, et le pria de s’asseoir.
« En vérité, dit madame de Gén, 
nous croirons que vous êtes un esprit
jusqu’à ce que vous nous ayez expli-
qué comment vous êtes sorti du
tombeau dans lequel on a dû vous
placer à Paris. » 

Le comte s’assit, laissa tomber la
main de la marquise, et dit

$ Les circonstances actuelles me
forcent à être bre~, car j’ai peu de
temps à moi pour m’arrêter ici. B ! essc
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/62]]==
LA M~KQUME D’O.

54

à mort dans la poitrine, je fus transe-
porté à P. où je demeurai ptuaieurs
mois dans mon lit, incertain si je
vivraM. Durant tout ce temps, Fimage
de madame fut constamment présente
à ma pensée ; je ne saurais décrire ïe
ptaisir et la peine que me causa tour
à tour ce souvenir. Après une inngue
convalescence, je fus enfin rétabli, et
je retournai à l’armée. Mais les ptu~
vives inquiétudes m’y suivirent. Plus
d’une fois j’ai pris la plume pour vous
ouvrir mon cœur ; maintenant je suis
envoyé à Naples avec des dépêches ;
je ne sais si de là je ne recevrai point
l’ordre d*a !  ! er jusqu’à Cônstantinopte, 
et peut-être ensuite de retourner à
Saint-Pétersbourg. Cependant ii m’a
été impossible de vivre plus tong’temps
sans satisfaire le désir de’mon cœ~r ;
je n’ai pu résister à l’envie de faire
quelques démarches pour atteindre
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/63]]==
LA MARQM&ED’O, 

t— K

33

mon but, en passant par M. « . Eu un
mot, je viens demander à madame la
marquise si eiie veut faire mon bon-
heur en m’accordant sa main et je la
suppiie de s’expliquer iraucitement à
ce sujets

il se tut un long silence succéda
à cette bizarre dectarat ! on. Le com-
mandant le rompit enfin.

« Une telle proposition, si, comme
je n’en doute pas, elle est sérieuse, est
extrêmement flatteuse pour nous.
Mais, lors de la mort de son mari, le
marquis d*0. ma fille a résolu de
ne point s’engager dans de nouveaux
liens. Cependant il n’est pas impossi*
ble qu’une passion aussi subite que la
vôtre n’ait quelque influence sur sa
résolution accordez*iui donc, je vous
prie, quelque temps pour réuéehir.
–Certes, repartit le comte, ce
que vous me dites a bien de quoi me
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/64]]==
LA MjMEtQUÏSK P’O.

r.

satisfaire, et en tout autre moment j’au-
rais lieu de regarder ces paroles comme
bien favoraMesames désirs ; mais dans
les circonstances présentes, je ne sau-
rais m’é ! oigner sans avoir obtenu une
réponse qui doit décider de mon sort.
Les chevaux sont déjà attelés à ma
voiture pour me conduire à Naples.
Je vous en suppue.continua’t-ii, en se
tournant vers la marquise, je vous en
supplie, si vous avez que ! que senti-
ment de compassion pour moi, ne me
laissez pas partir sans un mot de votre
bouche.

’–Monsieur, reprit le commandant, 
un peu déconcerté de l’ardeur impa-
tiente du jeune officier, la reconnais-
sance que vous conserve ma mie
vous donne le droit d’avoir les plus
grandes espérances cependant ne
croyez pas qu’elle puisse ainsi se ré-
soudreafaire.sansdemûres réflexions, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/65]]==
LA MARQUÏSE D’O.

S7

la démarche la plus importante < ! e sa
vie. D’ailleurs, il est indispensable
qu’avant de se décider elle fasse plus
ample connaissance avec vous. Reve-
nez donc ici lorsque votre mission
sera terminée, et soyez notre hôte
pendant quelque temps. Si ma fille
alors juge pouvoir être heureuse avec
vous, je serai le premier à approuver
son consentement, qui, accordé plus
tôt, me semblerait tout-a-fait peu
convenable.

C’était là, dit le comte, dont le
trouble se décelait par la rougeur qui
couvrait son visage, le but de mes
plus ardens désirs dans ce voyage, et
me voilà rejeté dans un abîme de mal-
heur. D’après les circonstances fâ-
cheuses dans lesquelles vous m’avez
connu jusqu’à présentons nul doute
des liaisons plus étroites me seraient
favorables. La seule action blâmable
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/66]]==
t A S~AKQMSE !)’0.

que j’aie faite dansma vie, et qui n’est
connue que de moi je veux la répa-
rer. Je suis homme d~honneur, et cela
je puis raCSrtner sans crainte.)’
Un léger sourire, qu~ cependant
n’ctatt pas ironique, parut sur les ïc<
vresdn commandant.

« Je vous crois sincère Monsieur ;
jamais je n’ai vu un jeune homme
devebpper tant de belles qualités en
si peu de temps. Un peu de réflexion
vous fera approuver le délai que je
demande. Avant d’en avoir parlé soit
avec tes miens, soit avec vos parens, 
it m’est impossible de vous accorder
aucune autre réponse.

"T*.

–Je suis sans parens, libre et mal-
tre de ma personne. Mon oncle, le
générât K~rattolof, m’accordera sûre-
ment son approbation. Je suis pos-
sesseur d’une fortune considérable, et
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/67]]==
LA MABQUt$ ! P’O..

~9

je me déciderai sans peine à veuir
vivre en Italie.

Monsieur, reprit ! e commandant
d*un ton bref et impérieux, vous avez
mon dernier mot ; brisons ià’dessus, 

je vous prie. w ~c

Après une courte pause durant la-
quelle tous les symptômes de la plus
vive agitation se montraient dans la j
contenance du comte, ce jeune et
fougueux amant, se tournant vers ma-
dame de Géri, renouvela ses protes-
tations, supplia, et finit par déclarer
que son oncle ainsi que le générât
en chef étaient dans sa confidence, et
avaient autorisé ses démarches, voyant
que c’était ie seul moyen de Je sauver
de la mélancolie dans laquelle il était
tombé à la suite de sa blessure.

« Par vatre refus, dit-il enfin, vous
ne me taissez plus que <e désespoir
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/68]]==
6u LA MARQUER D’O.

pour dernier remède à mes souffran-
ces.c

On ne savait que lui répondre. II
continua en disant que si la moindre
lueur d’espérance lui était donnée
d’atteindre le but de tous ses vœux, 
il pourrait peut-être retarder son
voyage d’un jour, et même plus. En
prononçant ces derniers mots, il pro-
menait des regards supplians sur le
commandant, la marquise et sa mère.
Le commandant avait les yeux bais.
sés ; son expression était mécontente ;
il garda le silence.

« Allez ! allez ! monsieur le comte, 
s’écria madame de Géri partez pour
Naples, et lorsque vous reviendrez, 
aecbrdcz-nous pendant quelque temps
te plaisir de vous posséder au milieu
de nous, le reste ira tout seul. » 
Le comte resta un instant sans ré-
pondre il semblait incertain sur ce
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/69]]==
LA MARQCÏSE i~O.

6t

qu’ii devait ~aire. Enfin, se levant et
repoussant son siège

« Je t’avoue, dit" les espérances
qui m’ont conduit dans cette maison
étaient un peu prématurées. Je com-
prends que vous désiriez mieux me
connaître ; aussi vais-je renvoyer mes
dépêches au quartier-général pour
une autre expédition, et profiter de
votre offre aimable de me recevoir
pendant quelques semaines dans votre
famille. M

Tenant encore la main appuyée sur
le dossier de sa chaise, il regarda le
commandant, attendant sa réponse
avec une vive anxiété.

« Il me serait fort pénible, repartit
celui-ci, de penser que la passion in-
spirée par ma fille pût vous susciter
quelque affaire malheureuse cepen-
dant vous savez sûrement mieux que
moi ce que vous avez à faire. Renvoyez
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/70]]==
LA MARQUSB CO.~

Ça

les dépêches ; je vais vous ~ ! re pré-
parer une chambre. a

Ces paroles produisirent un effet
rapide sur les traits du comte, qui
s’animèrent d’une vive rougeur.
s’tMcHna pour baiser respectueuse-
ment la main de madame de Géri, 1
sahm le reste de la société et se
retira.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/71]]==
M~RQï~SE C’O.

63

OBAMTM ! tM

Lorsque eut quitte la chambre, 
toute la famille ne savait que penser
de cette singulière apparition.

« H n’est pas possible, dit madame
de Géri, qn’il renvoie les dépêches
dont il est chargé pour Naples, sim-
plement parce qu’U n’a pas réussi
dans son passage à M.à recevoir
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/72]]==
Ï.A MARQUISE D’O.

64

une réponse affirmative d’une dame
dans un entretien de cinq minutes.
-Une telle action, repartit son fils
le grand-maître des forêts, n’entraî-
nerait avec elle pas moins que les ar-
rêts et ïa réclusion dans un fort.
Et la dégradation, ajouta le
commandant. Mais il n’est pas à crain-
dre qu’il fasse une semblable chose ;
ce n’est qu’un coup de vent dans Fo-
rage avant d’avoir renvoyé ses dépé*
ches, il reviendra à lui.

Dieu ! s’écria madame de Géri, 
comme effrayée d’un pareil danger ; je
suis sûre qu’il les renverra ; sa volonté
opiniâtre, dirigée par une seule idée
fixe, est bien capable d’une telle ac-
tion. Mon fils, allez, je vous en prie, 
le rejoindre, et tâchez de le détourner
d’une résolution si désespérée.
Une telle démarche, répondit le
maître des forets, aurait un résultat
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/73]]==
Ï.A MARQUISE ?’0.

65

contraire, et ne ferait que renforcer
ses espérances.

La marquise fut du même avis, et
pensa d’aiHeursqu’i ! ne renverrait pas
les dépêches et préférerait être mat-
heureux ptutot que d’encourir une
punition. Touss’accordèrentà trouver
sa conduite fort singulière. Sans doute
il était habitué à emporter les cœurs
féminins, en courant, comme des cita-

V

delles ordinaires. Mais le comman-
dant, se levant, ne fut pas peu surpris
de voir la voiture du comte encore
arrêtée devant sa maison. Tous s’ap-
prochèrent de la fenêtre, et M. de
Géri s’adressant à un domestique qui
entrait en ce moment même

« Monsieur le comte est-il encore
dans la maison ? lui demanda4-it.
–Oui, Monsieur ; il est dans Ja
chambre des domestiques, occupé, 
2. 6
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/74]]==
t.A MARQCtSt : B*0.

66

avec son adjudant à écrire des tettrcs
et sceller des paquets. t

Le commandant, réprimant son
agitation, se hâta d’aner avec son fils
auprès du comte. Us le trouvèrent as-
sis devant une fort petite table qui
pouvait à peine porter to~ tes papiers
dont elle était chargée.

« Ne voûtez-vous pas~ lui dit
M. de Géri passer dans votre
chambre ? vous y serez plus à l’aise
et vous y trouverez tout ce dont vous
aurez besoin.

Je vous remercie, répondit ! e
comte~en continuant d’écrire avec nno
grande hate~ je vous remercie innni-
ment, mais voilà mes araires finies, M
Il demanda l’heure, cacheta sa let-
tre, la remit avec un porte-feuille à son
adjudant ; puis lui souhaita un bon
voyage.

Le commandant ne pouvait en
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/75]]==
t.A MAnqUISE D’O.

67

croire ses yeux. Tandis que l’adjudant
sortait de la maison, il s’écria :
« Mons~urle comte, si vous n’avez
pas des motifs bien, puissans.
–Ils sont tout p~ ! ssans, Binterrom-
p ! t le comte. Pn ! s accoïnpagn& son
adjudant à sa voiture, et hM ouvrit ta
portière.

Dans ce cas, continua le com-
mandant, il me semble du moins que
les dépêches.

C’est impossible, repartit le
comte, en donnant la main à l’adju-
dant qui montait dans la voiture. Les
dépêches n’iront pas à Naples sans
moi j’y ai aussi pensé. En ronte
Et la lettre de monsieur votre
oncle s’écria l’adjudant.

Elle me trouvera à M.

En route ! » dit l’adjudant ; et la
voiture partit d’un train de poste.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/76]]==
~A ~ARQUM~ ~.t.

66

Le comte se tournant atorsvers le

commandant :

« Voulez-vous, Monsieur avoir la
bonté de me faire conduire dans la
chambre que vo~ avez la comptai-
sance de me destiner.

J’aurai Fhonneur de vous y con-
duire moi.même, repartit ïe comman-
dant un peu courts ; » et appelant ses
gens et ceux du comte pour transpor’
ter ses paquets, ïl ! e conduisit dans
une partie de la maison réservée aux
visiteurs étrangers puis, le saluant
avec’froideur, il le laissa seul.
T~c comte fit sa toilette, et quitta la
maison pour se rendre chez ie gou-
verneur de la place. Invisible durant
tout le reste du jour, il ne rentra que
le soir pour le souper.

Cependant la famille de Géri était
dans la plus vive inquiétude. Le ma !.
tre des <bréts raconta quelle réponse
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/77]]==
le.

LA MARQDME D’O 6~

Ïe comte avait &he au commandait.
CeÏùi~ci déclara n’y rien comprendre
du tout ; et il fut résolu qu’il ne serait
plus question de cette aSaire. Madame
de Géri regardait à chaque instant la
Jfenétrepour voir s’il ne viendrait pas
réparer une telle inconséquence, 
mais la nuit commençant à tomber, 
elle s’assit à côté de ta marquise, qui
travaillait avec beaucoup de zè ! e près
d’une table, et paraissait éviter toute
conversation.

Elle lui demanda à mi-voix, tandis
que le commandant allait et venait, 
ce qu’elle pensait de toute cette ai-
faire.

La marquise répliqua en jetant un
regard timide sur le commandant
« Si mon père l’avait détermmé à
partir pour Naples, tout eût bien
tourné.

-Pour Naples s’écria le. comman.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/78]]==
LA MAKQUtSE D’O.

~0

dant, qui avait entendu ces paroles.
Dévale donc faire appeler un prê-
tre on bien faHait’il le faire arrêter, 
et renvoyer à Naples sous escorte ?
Non mais des représentations
Vtves et pressantes atteignent leur
but, » reprit la marquise en baïsaant
ses yeux sur son ouvrage d’un air un
peu mécontent.

Ennn le comte parut. On chercha
l’occasion de lui faire sentir l’inconve-
nance de la démarche qu’H avait faite, 
et de Fengager à la rétracter pendant
que cela était encore possible. Mais
durant tout le souper on ne put trou*
ver cette occasion. Écartant avec in-
tention tout ce qui pouvait y ramener, 
il entretint le commandant de l’art
militaire, et le grand forestier de celui
de la chasse. Ayant mentionné dans
sa conversation l’escarmouche de P.
madame de Géri lui demanda com-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/79]]==
LA MA&<)M~ B’O. ~t t

mentit avait pu guérir de sabtessu~e
dans un ~i petit endroit ou i’ott ne de-
vait point trouver les secours néces-
saires<

AtorsH raconta ptusïeurs traitspour
pro<tver combien sa passion pour la
aoa !’qu ! se t’avait occupé tandis qu’~
était gisant sur son lit de dou ! eur.
Durant toute sa matadie, elle tui était
apparue sous la forme d’un cigne
qu’M avait vu à la campagne de son
oncte lorsque était encore enfant. Un
souvenir surtout l’avait vivement at-
tendri un jour le cigne ayant été
souiné de boue par lui, reparut plus
beau et plus blanc après s’être plongé
au milieu des flots. H avait toujours
disparu à sa vue au milieu d’une mer
de feu. ; ea vain il avait appeiéThin&a/
nom que portait ce cigne ; il n’avait pu
l’attirer à îui.Le comte termina ce sin-
gutier récit en protestant de nouveau
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/80]]==
LA MARQUME B~.

f’

7~

qu’u adorait ! a marquise puis baissant i ;
ses regards sur son assiette, il se tut.
On se leva de table. Le comte, après
quelques mots de conversation avec
madame de Géri, salua ses hôtes, et
se retira dans sa chambre. Ceux-ci
demeurèrent. encore quelques instans
a causer.

« 11 faut laisser les choses aller leur
cours, dit le commandant. Sans doute
il compte sur ses parons pour le tirer
de ce mauvais pas ; autrement une m~
famé dégradation en serait la suite.
-Que penses-tu de tout cela ma
6Me ? demanda madame de Geri à la
marquise.

Bonne mère, je ne puis croire
ce que je vois. Il me fâche que ma re-
connaissance soit mise à une si rude
épreuve. Cependant j’avais résolu de
ne pas me remarier ; je ne veux pas
jouer une seconde fois le bonheur de
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/81]]==
LA tJtAB~DME B’O.

73

ma vie, et d’une manière si hasar-
deuse surtout.

Si c’est là votre ferme volonté, 
ma sœur, dit le maître des ifbréts, H
serait bon je crois, de la ! t)i signiner
d’une manière positive pour en finir.
-Mais, reprit madame de Géri, ce
jeune homme parait doué de grandes
qualités il désire nxer sa résidence
en Italie ; il me semble (tonc que sa
proposition mérite qu’on la pèse mû-
rement, et la décision de ma fille a
besoin d’être mise à l’épreuve. °
Comment trouvez-vous sa per-
sonne ? demanda le grand-forestier A
la marquise.

Mais, répondit celle-ci un peu
troublée, il m<6 ptait et me dép ! a ! t
tout à la fois ; au reste, je vous en fais
juge vous-même. « 

S’il revenait de Naples dans les
mêmes sentimens, et que les rensei-
7
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/82]]==
LA MAH~UÎSE n’O.

gnemens pris sur lui durant son ab
sence fussent favorables, comment
alors répondrais-tu à sa demande ? lui
dit sa mère.

Alors, si ses vœux para ! ssatcnt
anss ! &mccroa qu’au)ont’d’hu~ r~par-
t : t ! a marquise en rougissant, et tan-
dis que ses regards brillaient d’un
~dat plus vif, je les remplirais, pont’
accomplir ce qne le devoir de la re-
connaissance exige de moi. M

Madame de Géri, qui avait toujours
vivement désiré de voir sa (ute se re-
marior, eut peine à cacher le }~ais : r
que lui causait cette réponse.

« Eh bien, reprit le grand.iorestict’s-
en se tevaut, puisque ma sœur pense
pouvoir un jour lui accorder sa main, 
il faut des à préseut faire un pas pour
nrcveuir ! es cuites dangereuses de sa
folle <t~matcue.

Madame de Géri partagea cet av-s, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/83]]==
t.A MARQCtSi ! U’O.

et ajouta qu’après toutes ! es briMan-
tes qualités que le jeune comte avait
dep ! oyées devant.elle, sn uUe ne ris-
quait pas grand’chose eu ! e jurant
favorablement.

T<a marq~use, ag ! tée <run trouble
inexprimable, tenait ses yeux fixés
sur ! c plancher.

« On pourrait, continua sa mère, 
lui promettre que d’ici à son retour
deNap ! es, tu n’accorderas ta main
à nul autre.

Je ne craindrais pas, ma bonne
Mère, de lui donner cette promesse, 
mais je crains seulement qu’elle ne le
satisfasse pas, et jnous engage.

Ne crains rien, repartit sa mère
avec une grande joie, ce sont mes af-
faires. » Puis s’adressant a~ comman-
dant « Lorenzp, dit-ç !  ! e, qu’en pen-
ses’tu ? e

Le cotumandaut, qui avait tout en’.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/84]]==
LA MARYSE D’O.

 ? 6

tendu, était devant la fenêtre ; il re-
gardai dans la tue et ne disait rien.
« Je me fais fort, assura le grand*
forestier, de renvoyer le comte avec
cette déctaratton transitoire.

–Eh bien, qneceia~oit~it ainsi, 
s’écria le commandant en se retour-
nant je vais {.our la seconde fois me
rendreàceRnsse.N n’

Madame de Géri l’embrassa, ainsi
que la marquise, qui, tandis que son
père souriait de son ardeur, demanda
comment on ferait pour annoncer de
suite cette décision au comte. On ré-
solut que le grand-forestier irait le
prier de vouloir bien se, rendre pour
un instant dans la saUeo~ l’attendait
Ja famille réunie.

ïje comte répondit qu’il aMait ve-
nir. A peine le domestique chargé de
cette réponse avait-it accomp ! i son
message, qu’on entendit ses pas et, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/85]]==
tA M~RQUt&K D’O.

77

entrant dans la chambre. il se jeta
aux pieda de ta marquise, daas ie
plus violent trouble. Le commandant
vouiMt lui dire ce qn’<h avalât ré-
solu, mais lni se relevant : K C’est
b~eo, j’en stus assez ; a puis U lui baisa
 ! a main, ainsi q~’à madame de Gér !, 
et serra te frpre dans sps bras. <fMaM
n)atntenant il fue <andr~tt une chaise
deposte, ajou<’a-t-U.

–J’espère, dit la marquise émue
de cette scène touchante~ que votre
espérance ne vous a pas entraîné trop

~o ! n.

Non non, repartit ! e comte ;
rien n’est regardé comme aveuM, 
st les informations que vous prendre~
sur mon compte ne sont pasd~ccoMÏ
avec les sentimens que je vous ai
exprimés dans cette chambre. M
Le commandant le pressa tendre-
ment contre son cœur.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/86]]==
LA XfARQtJÎSt ! D’O.

Le grand-forestier lui offrit sa pro-
pre vohure~ et un chasseur courut a
la poste chercher des chevaux. La
joie la plus grande présidait ce
départ.

« 3’espére, dit le comte, retrou-
ver mes dépêches à B. et de là
prendre’directement broute de Na-
pies. ~e fois arrivé dans’cetteville, 
je icra ! mon possible pour éviter
d’aller à Constautmople ; en tout cas, 
je suis dectd6 à faire le malade, et alors
d’ici à six semaines je serai de retour. » 
En ce moment son chasseur vint
annoncer que la voiture était attelée, 
que tout était prêt pour le départ.
Le comte prit son chapeau, puis s’ap-
prochant de la marquise, lui saisit la

main.

« Juliette, lui dit-il, je me sens
un peu plus tranquille ? et il pressa sa
main entre les siennes. « Cependant
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/87]]==
LA ~AHQt)tSK PO.

79

mon vœu ie plus ardent eût été de me
marier avant mon départ.

–Vous marier ! s’écrièrent tous ! cs
membres de la famille.

–Kous marier, répéta le comte ;
<’t baisant ïamain de la marquise, qui
ht ! demanda s’il était dans son bon
sens, il lui assura qu’un jour viendrait
ou elle le comprendrait.

~e commandant et son fils étaient
sur le point de se ~acherde cette asser-
tion leur faisant ses adieux avec la
même chaleur, le comte les pria de
n’y plus penser, et partit.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/88]]==
80 LA MARQUEE D’O

OHAPWM ÏV.

Plusieurs semaines s’écoulèrent du-
rant lesquelles la famille fut divisée
en différens partis sur l’issue de cette
singulière aventure.

Le commandant reçut du général
Krakolof, oncle du jeune comte, une
lettre fort polie ; le comte tui-meme
écrivit de Naples ; les informations
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/89]]==
LA MARQMSH ? 0.

8t

que l’on recueillit sur son compte
payèrent toutes à son avantage ; enfin
i’on regardait dé)& le mariage comme
fait, lorsque Fmdispositionde la mnr-
quise reparut avec plus dejbt’cequ’au-
paravant.

Elle remarqua un changement con-
sidéraMe dans toute sa personne. Se
confiant avec une entière franchise à
sa mère, elle lui dit qu’elle ne savait
que penser de son état. Sa mère, qui
craignait que de si étranges symptô-
mes ne menaçassent la santé de sa fille, 
lui conseilla de consulter un médecin.
Mais la marquise, pensantqueson tem-
pérament serait assez fort pour résis*
ter, laissa encore passer plusieurs
jours sans suivre les conseils de sa
mère, jusqu’à ce que ces symptômes
se reproduisant sans cesse et de la
manière la plus extraordinaire, ! a je-
tèrent dans une vive angoisse. Elle fit
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/90]]==
L.\ MAtKj~iSi J~U.

82

appeler un médecin qui avait toute
confiance de son père, le fit asseoir
sur le sopha auprès d’elle, en l’absence
de sa tnère, et, après une courte in-
t.roduction,. lui avoua, en p ! aisantant, 
ce qu’cUe pensait de son état. Le mé-
decin jeta sur elle un regard scruta-
teur U se tut~ puis, après avoir ter-
miné son examen, il répondit avec
un air tt’cs’scricux

<t Vous ne vous trompez pas, ma-
dame la marquise.

Comment. Fcntendcz vous ? in-
terrompit elle.

Vous êtes, reprit le médecin en
souriant, dans une parfaite santé, 
vous n’avez pas’besoin des secours de

tHonm’L~

ï~ tnarqutse~~atsissant la sonnette
et jetant sur le docteur un coup d’œit
courroucé, le pria de sortir, en ajou-
tant à demi voix qu’elle ne se sondait
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/91]]==
~A MARQUA DO.

83

point de plaisanter avec lui sur un
pareil sujet.

Le docteur répondit <( Je désire
que jannais on ne se soit joué de vous
ptusqu~ujom’d’hui wpmsprcnant son
chapeau et sa canne, il voulut se re-

tirer.

« J’instruirai mon père de cette
conduite, lui dit la marquise.
Comme vous te voudrez, reprit
)c docteur ; je vous ai dit ce que je
pense, et j’en ferais)e sermentsi cela
f tait nécessaire ; » et il ouvrit ia porte
pour quitter la chambre. Tandis qu’il
ramassait son mouchoir de poche qui
~’tait tombé par terre, la marquise ! ui
demanda encore

« Mais la possibilité d’une telle
chose ? a

Je ne crois pas nécessaire de
vous expnqupr tes premier’; principes
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/92]]==
Ï.A MARQCtSB !)’0.

84

de cette affaire, a répondit le médecin
en sortant.

La marquise demeura comnae frap*
pée de la foudre. Et te s’emporta et
voulut couru’se plaindre a son père
mais le sérieux extraordinaire d~doc*
tpur, dont elle se croyait oftensée, lui
g ! açait toutes ! es veines. Ette se jeta <
dans le ptu :’grand troubie, sur son
sopha. Mécontente d’elle-même, elle
passa en revue tous les instans de
l’année écoulée, et finit par se croire
folle en arrivant vainement au der-
nier. Sa mère entra tandis qu’elle
était encore dans cette terrible agi-
tation.

« Pourquoi ce trouble, ma chère
enfant ? M lui demanda-t-eHc. La mar-
quise lui raconta ce que te médecin
menait de lui dire.

(/est un indigne poisson ! s’écria
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/93]]==
LA MARQUA i~’O, 

85

madame de Géri. 11 faut instruire sur.
ie-champ ton père de sa conduite.
Mats, ma mère, c’est avec le plus
grand sérieux qu’il m’a dit cela ; et it
paraissait bieb résolu à renouve~r
son assertion devant mon père.
Et peu<-tu croire à ta possibi.
lité d’un pareil état ? s’écria sa mère
effrayée.

Je croirais plutôt que tes tom-
beaux peuvent porter des fruits, et
qu’un entant peut naître dans le sein
d’un cadavre.

–Eh bien alors, chère enfant, 
pourquoi te tourmenter ? Si ta cou-
science est pure, comment peux-tu
t’inquiéter du jugement d’autrui ? fût-
ce même le résultat d’une consulta-
tion de toute la iacutté. Que ce soit
erreur ou méchanceté de sa part, que
t’importe ? Mais il est nécessaire que
ton père en soit instruit.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/94]]==
LA MARQUISE D’O.

86

0 mon Dieu dit la marquise
avec un mouvement convulsif, com’
ment pourrais-je ne pas me tour-
menter ? N’ai’jo pas en moi un senti.
ment intime qui m’est bien connu et
qui dépose contre mot-même ? S ! toute
autre mû disait ctre dans Fêtât où je
me sens, ne la jugerais-je pas tette
que je me juge ?

C’est horrib ! c ! s’écria sa mère.
Méchanceté erreur reprit la
marquise. Et pourquoi cet homme, 
qui jusqu’à ce jour nous a paru digne
de toute notre confiance~ voudrait-il
me traiter d’une manière aussi infàme ?
Qud motif pourrait Fy porter ? Moi
qui ne l’ai jamais offensé qui t’ai ï
reçu avec connance, et avec t’idee de
lui devoir bientôt de la reconnais-
hance ! Et s’il fallait choisir, serait-il
possible qu’un médecin, quelque m6-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/95]]==
f.A MARQUiSK DO.

diocre qu’il fût, tombât dans une pa’
reiue erreur ?

–Cependant, dit madame de Géri
impatientée, il faut bien que ce soit
l’un ou l’autre.

–Oui, reprit ! a marquise en lui
baisant les mains, tandis qu’un vif
incarnat couvrait ses joues ; oui, bonne
, n)cre, it le faut : quoique les circon-
stances soient si extraordinaires~ qu’il
m’est permis de douter. Je jure que
ma conscience est aussi pure que celle
de mes enfans ;  ! a vôtre ne peut être
plus pure, plus digne (Festinne. Ce-
pendant je vous prie de faire appeler
une sage-femmp) nfm que je m’assure
de ht vérité et que je puisse être
tranquiite sur les suites.

Une sage-femme ! s’écria ma-
dame de Gp ! i avec indignation. Une
conscience pure, et une sage’femme » 
Elle n’en put dire davantage.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/96]]==
LA MARQCtSE ?’0.

88

« Une sage-femme, ma digne mère, 
répéta la marquise, en se mettanl à
genoux devant elle, et cela dans l’ins-
tant même, ai vous ne voulez pas me
voir devenir fbÏ ! e.

Oh tres~votontiers, reprit h
htére seulement je te prie de ne pas
accoucher dans ma maison, w
Et, en disant ces mots, elle se leva
pour sortir. La marquise ! a suivit en
tendaut ses bras, tomba la <açe contre
terre, et embrassa ses genoux.
« Si une vie irréprochabte, s’fct’ia-
t-elle avec l’accent de la douleur, une
vie consacrée à vous piaire, me donne
quelques droits sur votre estime ; si
seulement un sentiment d’amour ma-
ternel parle encore pour moi dans
votre cœur, ne m’abandonnez pas
dans cet instant affreux !

Qu’est-ce donc qui te trouble
ainst ? lui demanda sa mère. N’est-ce
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/97]]==
LA MjMMpJtSË <~0.

<9

que les discours du docteur ? n’est ce
que le sentiment de ton mataise ?
Ce n’est que ceta~ ma mère, ré*
prit la. marquise en p~cant ses mains
eursa pottr : <te.

Absohnaent que cela, ~uMette~
continua HterC. ï~Néchis McM uce
faute, quelque douleur qu’eMe me
causât, peut et doit se pardonaer ;
mais si, pour éviter une réprintande
de ta mère, tu pouvats ~Venter un
conte sur les bouleversemens de ror-
dre naturel, et te jouer des sermons
les plus sacrés pour le persuader à
mon cœur trop crédule, ce serait in-
digne, et je ne voudrais plus te revoir.
–Puisse l’empire des bienheureux
s’ouvrir un jour à moi comme mon
âme s’ouvre la vôtre ! Je ne vous ai
rien caché, ma mère.

Cette exclamation, faite avec déses-
poir, ébranta madame de Géri.
H. 8
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/98]]==
<)0 ÎA WARQFMK t/0.

a0 ciel ! s’écria-t-ette, ma chcre
enfant ! comme tu m’attendris ! o Elle
ia releva, t’embrassa, ~a serra contre
&on sein. « Qu’as’tu à craindre ? VieMS, 
tu es bien ma ! ade. a E !  ! e voutut la
faire mettre au lit ; mais la marquise, 
(tontlestarmes abondantes se frayaient
un libre passage, assura qu’elle était
très-biea, et qu’elle ne sentait aucun
mal, si ce n’était cet état étrange et in-
concevable.

« Un état étrange Mais quel est-il
donc ? Puisque ta conscience est si
sûre du passé queUe frayeur fréné-
tique s’empare de toi ? Un sentiment
întérieur, encore indéterminé, ne
peut-il te tromper ?

Non, non, il ne me trompe pas, 
et si voulez faire appeter une sage-
femme, vous Verrez que t’infamie n’est
que trop vraie.

Viens, ma chère fille, dit mu-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/99]]==
LA MARQUEE D’O.

9~

dame. de Géri, qui commençait à
craindre que sa raison ne s’attérât, 
viens, suis-moi, et mets-toi au lit.
Pourquoi penses-tu à ce que t’a dit
ïe médecin ? Comme ton visage est
bndant ! Comme tous tes membres
tremblent ! Qu’est-ce donc que t’a dit
ïe médecin ? » Et elle entraînait avec
eUe la marquise, qui recommençait ! e
récit de la visite du docteur.

« Bonne, digne mère je suis dans
mon bon sens ; et elle s*enbrçait de
sourire. « Le médecin m’a dit que
j’étais enceinte. Fais appeler la sage-
femme, et sitôt qu’e ! Ïe nous aura dit
que cela n’est pas vrai, je serai tran-
quille.

Bien bien repartit madame de
Géri en réprimant son agitation ellè
viendra ; il faut qu~eïte se moque de
toi ; et te dise que tu es une folle, 
agitée de songes trompeurs. Mpuis, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/100]]==
LA MAAQM&B B’O.

9~

tirant la sonnette, elle envoya un de
ses gens chercher la sage-femme.
La marquise était encore entre les
bras de sa mère lorsque cette femme
parut. Madame de Céri lui expliqua
le mat que ressentait sa fille. La mar-
quise jura qu’elle avait toujours res-
pecté la vertu, et que cependant elle
était pénétrée d’un sentiment incon-
cevable qui la forçait de recourir â
une femme de l’art. la sage-femme, 
tandis qu*et ! c t*entretcnaitains~par-
lait de la bouillante jeunesse et de la
perSdte du monde.

J’ai déj~ assHrait-eUe, étéappetée
dans plus d’une circonstance scmbia-
ble les jeunes veuves, qui se trou-
vaient dans le même état que vous, 
prétendaient toutes avoir vécu sur
de~ « désertes. Mais catmds-voua ;
le impitoyable qui a proRté
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/101]]==
il

LA MARQUISE B’O.

93

sans doute de l’obscurité d’une nuit
sombre se trouvera bientôt, e
A ces mots, la marquise perdit con-
naissance. Madame de Géri~ qui ne
put résister à ses sentimens maternels, 
lui prodigua des secours pour la rap-
peler à la vie. Mais l’indignation pré-
valut lorsqu’elle eut repris ses sens.
« Juliette ! s’écria-t-elleavec la dou-
leur la plus vive, veux-tu bien tout
m’avouer ; veux-tu me nommer le
père ? M Et ses traits annonçaient l’en-
vie de pardonner. Mais lorsque la
marquise lui répondit qu’elle en de-
viendrait folle, sa mère, se levant, 
décria

« Va ! va ! tu es indigne de toute
pitié. hiaudite soit l’heure où ~e t’en.
fantai < Et elle quitta la chambre..
La marquise, qui eût voulu encore
une fois ne.plus voir le jour, entraina

la sage-femme à côté.d’elle, et, tre.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/102]]==
LA MARQUÏSK D’O.

94

Mante, cacha sa tête sur son sein.
QueHes sont les voies de ta nature ?
lui demanda te !  ! e d’une voix entre-
coupée est.U posante qu’une con-
ception ~’Heu avec ignorance de
cause ? » 

La sage-femme sonrh, et lui dit
qu’eue ne croyait pas que ce fut Ut
cas de madame la marquise.
« Non, non, reprit la marquise, 
ce n’est pas de moi qu’il s armais
te voudrais savoir, en général, si de
pareils phénomène sont possibles
dans Fordrede la nature.

-Aucune femme sur la terre ne
s’est trouvée dans une telle position, 
excepté pourtant tar sainte V ierge. » 
La marquise trctnbtait toujours da.
vantage, c !  ! c se croyait h chaque in-
stant sur le point d’accoucher, et sup.
pua la sage-femme de ne pas t’aban-
donner. CcUc-ci la tranqni ! tisa.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/103]]==
LA MAKQUSE D’O.

9~

Vos couches sont encore éloignées, 
je vous indiquerai des moyens de ca-
cher votre état aux yeux dit monde, 
et, il faut l’espérer, tout se passera
bien. » 

Mais tesconsotationsde cette femme
étaient autant de coups de poignard
qu’elle portait au cœur de ! a marquise.
Eue la pria.donc de se retirer..
A peine la sage-femme était*eHc
sortie, qu’on apporta a Juliette, de la
part de sa mcrc,.un billet ainsi conçu :
« M. de Géri désire, vu les circons-
 » tances actuelles, que vous quittiez
H sa maison, t ! vous envoie ci-joints
H tes papiersconcernantvotrefo ! tune, 
 » et il espère que ! e ciel lui épargnera
 » la douteUr de vous revoir jamais, » 
Le désespoir de la marquise éclata
en pleurs abondans. Versant des lar-
mes amères ~ur l’erreur de ses pa<
rcns et l’injustice qui en était la suite, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/104]]==
LA MARQUISE D’O.

96

eUe se rendit dans le cabinet de sa

mère. On lui dit qu’elle était âvec son
père. EUe y courut aussitôt, mais la
porte était fennec. Appelant alors
tous tes saints pout témoigner de SQ ! ~
innocence, elle tomba presque Mns
vie sur le carreau..
Il y.avait plusieurs minutes qu’eMe
gisait ainsi misérablement couchée, 
lorsque le grand-forestier sortit, et
lui dit d’un air courroucé
« Vous savez bien~ madame, que
le’commandant ne veut plus vous
voir.

–Mon frère chéri ! M s’écria la mar-
quise en sanglotant puis se précipi-
tant dans ta chambre

« 0 mon pèrel M et eUe tendit les
bras vers lui. Le commandant se re-
cula dès qu’il l’aperçut, et courut se
rétug’er dans sa chambre a coucher.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/105]]==
LA MARQUISE D*0.

97

La marquise vouhnt l’y suivre, il
s’écria « ~ Hors d’ici), malheureuse » 
et voulut rejeter la porte sur elle.
Mais la marquise, au milieu de ses
gémissemens et de ses pleurs, l’ayant
empêché de la Jfermer, il se retira
tout-a-coup, et s’avança rapidement
vers le fond de la chambre tandis que
sa fille entrait.

Elle se jeta a ses pieds, embrassa ses
genoux, lorsqu, se retournant, H Ja-
cha la détente d’un pistolet qu’il avait
saisi, et une balle aUa frapper le p ! a*
fond.

« Maître de ma vie s’écria la mar-
quise en, se relevant pâté comme, un
cadavre ; et elle se hâta de quitter
cette chambre.

te Qu’on se prépare à partir, a dit-
elle en entrant dans son appartement.
Elle se jeta comme morte sur un

Il.

9
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/106]]==
Ï.A MA~QMSB ~0.

98

Mcge, fit appeter ses eutans, fit fait’e
tous ses paquets. Elle tenait sur ses
genoux ! e p ! ns jeune, qu’elle enve.
loppait d’un mouchoir, pour le por-
ter avec elle dans la voiture, lorsque
te ~rand-(brest ; er entra, chargé par te
commandant de supposer à ce qu’eU< ;
emmenât ses en fans, 

« Mes enfans ? demanda’t-eMe en se
levant ; dis à ton barbare pèfû qu’it
peut venir et me tuer, mais que ja-
tna : s H ne m’entera mes en&ns ! M
puis d’un air calme et fière de. son
innocence, elle emmena ceux ci avec

elle dans sa voiture, et partit sans
que son frère osât s’y opposer.
Cette noble ~crmetô lui donna tout-
à-coup la conscience de ce qu’elle
éta ! t, et, de sa propre main, elle se
sortit de t’arme profond dau~ lequel
le sort Favatt jetée. La cotèro qui
brisait son cœur se d ! ss ! pa torsqu’ette
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/107]]==
LA M&KQtfMB D*0.

fut en liberté ; elle embrassa tendre*
ment ses enfans, ces chères petites
créatures qui lui appartenaient, et ce
fut avecune grande satis&ctionqu’elle
réfléchit à la victoire, que le s~nti*
ment intime de son innocence venait
de lui faire remporter sur son frère.
Sa raison, assez forte pour ne pas se
troubler, céda à l’organisation sacrée
et obscure du monde. Elle vit ! m-
possibilité de persuader sa famine d<
son innocence, comprit qu’elle devait
s’en consoler, qu’elle ne devait pas
se laisser abattre, et peu de jours
s’étaient écoules depuis son atrivée à
la campagne qu’elle choisit pour re.
traite, que déjà la douleur avait fait
place à la courageuse résolution de
lutter fièrement avec l’opinion publi<
que. Elle résolut de se renfermer
tout-a’fait dans son intérieur, de s’oc-
cuper avec un zèle actif de l’éduca-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/108]]==
tUO MAHQmSE &*0.

tion de ses deux enfans, et de recevoir r
avec une tendresse toute maternelle
le troisième dont le ciel lui faisait pré-
sent. Elle fit des préparatifs pour faire
restaurer, dès que ses couches au-
raient eu lieu, sa campagne, qui, né-
gUgée depuis tong’temps, se ressen-
tait de rabsence des maîtres. Souvent
assise dans le pavillon du jardin, oc-
cupée à broder quelque petit bonnet
pourson futur nourrisson, ellese plai-
satt a distribuer ses appartemens se-
lon son goût dans telle chambre elle
plaçait sa bibUothèque, dans teUc
autre, son chevalet et ses tableaux.
L’époque à laquelle le comte Fito-
rouski devait revenir de Naples n’é*
tait pas encore passée, qu’elle était
tout-a-~ait décidée à vivre toujours
dans la solitude la plus complète. Le
portier reçut l’ordre de ne recevoir
aucun homme dans la maison. Une
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/109]]==
t.A MARQUISE D’O. ÏOt

seule pensée lui était insupportable
l’enfant auquel elle avait donné l’être
dans l’innocence et la pureté de son
cœur, et dont l’origine, justement
parce qu’elle était mystérieuse, lui
semblait divine, se verrait rejeté de la
société comme le fruit du déshonneur.
Elle imagina alors un singulicrmoyen
de découvrir le père, un moyen qui, 
si elle y avait d’abord pensé, lui
aurait causé un effroi mortel. Toutes
les nuits elle avait le sommeil agité, 
souvent interrompu. Elle avait de la
peine à s’habituer à sa singulière posi-
tion, elle cherchait toujours comment
pouvoir découvrir Hiommequi l’avait
ainsi dégradée. Sans doute, en quel.
que lieu de la terre qu’il se trouvât, 
il devait être de la classe la plus vile
et la plus abjecte, mais il fallait qu’elle
Pépous&t, et le sentiment de son hon-
neur, dont lui seul pouvait relever la
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/110]]==
LA MARQUEE D’(h.

ÏOt

base, en prenant toujours une in"
Ouence ptus vive et p ! tM forte sur
eue, restaura son courage, ! ui redonna
comme une nouvelle vie. Un matin
elle envoya aux journaux de M. te
stnguUcf avis qu’on lit en tête de ce
récit.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/111]]==
LA MARQVtSE D’O. to3

CBAMTM V.

Le comte Fitorowski, que des af-
faires importantes retenaient à Na-
ppes, avait cependant écrit pour la se-
conde fois à la marquise, afin de lui
répéter que, quelques circonstances
qui pussent advenir, il n’en resterait
pas moins Cde ! e à la déclaration ta-
cite qu’elle lui avait donnée. Aussitôt
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/112]]==
t0~ t.~MAR<yUiSEC*0.

qu’il eut réussi à se débarrasser du
voyage de Constantinople et que ses
autres affaires furent terminées, il
partît de Naples, et arrivai M. peu
de’jours après l’époque Sxée par lui.
T~e commandant le reçut avec un air
embarrassé il prétexta une affaire
importante qui rappelait hors de chez
lui et pria son fils de l’entretenir
en son absence.

Le grand-forestier se rendit donc
dans son appartement, et, après de
courtes salutations, il lui demanda
s’il était déjà instruit de ce qui s’était
passe dans la maison du commandant
-en son absence.

« Non, » répondit le comte, dont une
légère pàteur couvrit passagèrement
les joues.

Alors le maître des forêts lui ra-
conta de quelle honte la marquise ve-
nait d’entacher la famille, et les évé-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/113]]==
LA MARQUfSË S’O. tô~

nemens qui en avaient été la suite. Le
comte se frappa le front avec déses-
poir.

c Pourquoi avoir mis tant d’obsta.
cles sur notre chemin ? s*écria*t"iL Si
nous étions mariés, toute honte eut
été effacée, et ce malheur évité.
Comment ! reprit, le maître des
forêts, seriez-vous assez insensé pour
vouloir être l’époux de cette indigne"
créature ?  ?.

Elle est plus estimable, répon-
dit le comte, que tout le monde qui
la méprise. Je crois tout-à-fait ce
qu’eUe dit de son innocence, et dès
aujourd’hui je me rends à V. pour
lui renouveler ma proposition. » Puis
saisissant son chapeau, il salua le
grand-forestier qui pensa qu’il avait
perdu la raison, et s’éloigna.

Se faisant aussitôt amener un che-
val, i ! partit pour V. Lorsque fut
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/114]]==
t~C LA M~QCt&E D’O, 

an’ivé devant la porte, et qu’il voulut
pénétrer dans intérieur, le porter
lui déclara que madame la marquis
ne recevait aucun homme. Le comte
demanda si cette mesure, prise ~o$
doute enverB ïes étrangers, concernait
aussi un ami de la ïnanon. t<6 portier
répondit qu’ti n’y avait point d’excep-
tion puis il ajouta avec un air do~-
teux « Ne seriez’voua point le comte
Fitorowski ?

–Non, M repondit le comte. Puis se
tournant vers ses gens, il continua de
manière a ce que tous pussent Fen*
tendre « Puisqu’il en est ainsi, je vais
me rendre à l’auberge, et de là j’écri.
rai à madame la marquise, x

Aussitôt qu’il se trouva bon de la
vue du portier, il fit un détour, et
longea le mur de clôture du vaste
jardin qui s’étendait derrière le bâti.
ment. Trouvant une petite porte ou-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/115]]==
~A MARQPtSË D~O. t0~

verte, il entra dans ce jardin, en par~
courut les allées, et il allait jmon~r la
rampe du perron, toraque, dans un
pavillon situé eur l’un des cotés il
aperçut la marq~iae, vêtue de deuil t
occupée d’un travail, près d’une pe-
tite tabte. Il s~approcha d’etto avec
précaunon, en sorte qu’elle ne put le
voir que lorsqu’il ne fut plus qu’A tro : a
pas de la table.

« Le comte Fîtorowstn M s’écMa
la marquée et une vive rougeur cou-
vrit auMÏtôt sa figure.

Le comte sourit, et demeura en~
core un instant debout, itnn ! obi ! e ;
puis s’asseyant à ses côtes, il passa

son bras autour cte sa taiûe~ et la serra
contre aon sein avant qu*eMe eût ie
temps de ~’opposer à une aemb ! abte
tentative.

« D’où venez’vou9t monsieur le
comte ? Est-ce bien poMiMe ? ditta mar-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/116]]==
tt)8 tA MARQUtSE D’O

quise, en fixant sur la terre ses re-
gards confus.

De M. reprit le comte, en
l’attirant doucement à lui. Je suis en-
tré par une petite porte que j’ai trou-
vée ouverte j’ai cru pouvoir compter
sur votre pardon.

–Ne vous a-t-on pas dit à M. ?.
On m’a tout dit, femme chérie ;
mais, bien persuadé. de votre inno-
cence.

–Comment Ï s’écria la marquise, 
en se dégageant de ses bras et se ! e-
vant et vous venez.

–Je viens pour satisfaire le monde, 
repartit le comte en la retenant avec
force ; pour satisfaire votre famille, 
pour relever votre honneur ; et il ap-
piiqua ses lèvres brûlantes sur son
sein.

Loin de moi t s’écria ! a marquise.
Je suis aussi persuadé de votre
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/117]]==
LA MABQMSB ~0.

’~9

innocence, Juliette, que si l’on ne
m’avait instruit de rïen, que si mon
âme habitait votre corps.

–Laissez-moi répéta la marquise.
–Je suis venu pour renouveler ma
proposition, et pour recevoir de votre
main le bonheur te phM pur, si vous
voulez bien m’écouter.

laissez-moi sur-ie-champ je
vous l’ordonne, a

Et s’arrachant de ses bras, elle s’en-
fuit.

« Chère Juliette, 6 mon amie ! s’é-
cria le comte en la poursuivant.
-Vous entendez, reprit la mar-
quise en se retournant.

Un seut moment d’entretien, 
dit le comte, saisissant le bras qu’elle
tendait vers lui pour l’inviter à se re-

tirer.

–Je ne veux rien savoir, repartit
la marquise. Puis repoussant le comte
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/118]]==
t<0 LA MAB~tUSt ! &’0~.

avec force eHe mûnta rapidement le
permet disparut.

Le comte était déjà an haut de ! a
rampe pour obtenir à tout prix un
instant d’entretien, quand ! a porte se
ferma avec violence, et un bruit de
serrure lui 6ta tout eapoi~ïnce ! *ta ! n
d’abord sur ce qu’il avait à faire, il
hésita un moment, tenté de mont~
par une fenêtre quit voyait eutr’ou
verte, et de poursuivre son but en
dépit des obstacles. Mais il fléchit
bientôt qu’it fallait céder, et, quelque
amer qu’t ! fût pour ! ui de se retirer, 
il descendit la rampe en se reprochant
d’avoir laissé la marquise échapper
de ses bras. 11 sortit du jardin pour
chprchersoncheva ! sentaitque tout
espoir de s’expliquer auprès d’elle
était désormais évanoui, et faisant
marcher son cheval au pas, il com~
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/119]]==
LA MARQUISE t~O. ttt t

posa une lettre qu’il résolut de lui

éc ! re. v

Dans la soirée, éM~t assis auprès
d’une table, et ptongédans !’hn<nenr
la plus noire, il vit entrer te grand"
fbrestier, qui lui demanda si sa visite
à V. avait eu un henpeux’résultat.
« Non~ aréponditbrièyement to comte ;
et i ! fut tenté d’acpompagncr cette
réponse d’un geste d’humeur ; ntais, 
pat’politesse, il ajouta un moment
après : « Je suis rêsoiuL de tnï écrire, et
bientôt je la justifierai pleinement.
C’est avec chagrih, reprit le
grand-tbrMtiér, que je vois vôtre pas-
sion pour la tnarquise troubler votre
raison. DIt teste, je puis vous affir-
mer qn’eUe est sur le point de décider
autrement de son sort. » Puis tirttnt le
cordon de la sonnette, it se fit appor-
ter ie dernier journal sur lequel était
l’avis de ! a marquise concernant le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/120]]==
LA MARQUA D*0.

tta

père de son enfant. Le comte parcou-
rut cet avis, tandis qu’une vive rou-
geur couvrait son visage. Une péo ! b ! e
lutte de sentimens contraires s’étaMit
en lui.

« Ne croyez-vous pas, dit le grand-
forestier, que la marquise trouvera
celui qu’eue cherche ?

Sans doute, », répondit le comte ;
et toutes les facultés de son âme étaient
fixées sur ce papier qu’il semblait dé-
vorer de ses regards. Enfin, après un
moment, il posa le journal, s’appro-
cha de la fenêtre, s’écria « C’est bon 1
je sais maintenant ce que j’ai à faire ; » 
se retourna vers le grand-forestier, le
salua poliment en lui demandant s’il
aurait le plaisir de le revoir bientôt ;
puis sortit tout occupé de sa destinée.
Cependant la maison du comman-
dant avait vu se passer les scènes les
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/121]]==
t.A M~ !)QI !.SE n*0. ï3

plus vives. Madame de Géri était tiau-
tement indignée de la dureté crueUe
de son époux et de sa propre faiblesse, 
qui lui avait fait courber la tête sous
le joug, MM s’opposer à l’expulsion
de sa fille chérie. Au moment où le
pistolet était parti dans la chambre du
commandant, et ou sa fille en était
précipitamment sortie, elle était tom-
bée dans un évanouissement qui n’a-
vait heureusement pas e~ de suites
f&cheuses. Mais ! orsqu’e !  ! e était rêve.
nue à elle, le commandant, jetant le
pistolet sur la table, s’était contenté
de lui demander pardon de la frayeur
qu’il.lui avait causée. Puis, quand il
avait été question de priver la mar-
quise de ses enmns, elle s’y était op-
posée, affirmant d’une voix faible et
émue qu’il n’en avait pas le droit ;
mais le commandant, tremblant de
fureur, s’était tourné vers le grand.

H.

10
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/122]]==
f~ LA MA~QIfMË B’O.

forestier en s’écriant <Va MM~e-
 ! <M.a

La seconde tettre du comte Fifo"
rowski étant arrivée, te commandant
donna l’ordre de la porter à la mar-
quise à V. Le domestique chargé de
ce mesMge rapporta qu’après avoir
vu l’adresse, la marquise l’avait mise
de coté en disant M C’est bien. » Ma-
dame de Cér !, à qui t’assentiment de
sa fille à ce second mariage avait tott-
jouM paru obscM)r, cherchait en va ! n à
ramener ta conversation sur cet objet.
Le commaDdant la priait toujours de
se taire d’u~e nMOtèrequi fessem~iait
plutôt à un ordre. Un jour, enlevant
un portrait de la marquise qui ae
trou~vatt encore suspende à Jta mu-
raille, il jura qu’it voMbit chasser
entièrement de sa pensée ~t ~imagi-
ner ~u’ii n’avait paa de fille. Ce fut sur
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/123]]==
LA MARQUISE P*0. n5

ces entrefaites que parut dans les
journaux l’annonce de la marquise.
Madame de Géri, à qui le comman-
dant venait d’envoyer le journal, cou-
rut aussitôt a l’appartement de son
~aoux, ou el ! e le trouva occupé a
écrire.

« Eh bien que penses-tu de cela ?
lui demanda-t-oUe.

–Ph~ elle est innocente, dit le
comMandant en continuant n écrire.
comment ! s’écria madame de
Géri avec l’étonnement le plus mar-
qué innocente 1

Elle l’a fait en dormant, reprit
le commandante sans s’en apercevoir.
En dormant répéta madame de
Géri ; et une chose aussi inconcevable
serait.

FoUe ! ~s’écria le commandant ;
et bouleversant ses papiers, il sortit.
Quelques jours plus tard, tandis
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/124]]==
ïi6 LA MARQUISE D’O.

qu’ils étaient tous les deux à déjeu-
ner, madame de Géri lut ce qui suit
dans cm journal qui venait de paraître
« Si la marquise d’O. veut se trou-
 » ver le 3, à 11 heures du matin, dans
 » la maison de M. de Géri son père, 
 » celui qu’elle cherche y viendra se
jeter à ses pieds. » 

Madame —de Géri ne put achever
cette lecture, la voix lui manqua ; elle
passa le journal au commandant. Ce-
lui-ci le lut et le relut trois fois, 
comme s’il ne pouvait en croire ses
yeux.

aAu nom du ciel, Lorenzo, dit ma-
dame de Géri, que penses-tu de cela ?
0 la misérable s’écria le com-
mandant en se levant ; ô l’infâme ! i
L’effronterie d’une chienne sans pu-
deur et la ruse du plus~n renard ré-
uniraient en vain tout ce qu’ils peu-
vent composer de pire pour égaler
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/125]]==
ï.A. MA~QmsE D’o. n~

une pareille indignité. UnesembiaMe
figure. de tels yeux. un chérubin
n’inspirerait pas ptus de conSance. M Et
il gémissait, ne pouvant calmer son
émotion.

a Par tout ce qui existe, si c’est une
ruse, que ! est son but ? reprit madame
de Géri.

Quel est son but ? continua le
commandant ; elle veut nous forcer à
croire son indigne mensonge. La fable
qu’ils nous réciteront ici le 3 du mois
prochain, ils ! a savent déjà par cœur.
« Ma chère fille, dois-je répondre, je
ne le savais pas ; qui eût pu le penser ?
pardonne-moi, reçois ma bénédic-
tion, et reviens à nous. » Mais, une
balledans la tétede celui qui passera le
seuil de ma portele 3 Peut-être vau-
drait-il mieux le faire jeter hors de
ma maison par mes gens. M

Madame de Géri, après avoir en-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/126]]==
ttB LA MARQUISE D’O :

core une fois relu le journal dit que
a’H <a !  ! ai< choisir entre (tcux cbpses
inconcevables, elle préf6rait penser
que c’était un jeu inout du sort, plu-
tôt que de croire & la dégradation
d’une fille que jusque là eUe avait
toujours tendrement chérie. Mais sans
la laisser achever, le commandant

s’écna

a yais-moi te ptaisir de te taire, et
va-t’en. Je bais même en entendre
parler.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/127]]==
LA MARQUEE D’O, !’9

OBAMTM Vt.

t

Peu après ces événement le com-
mandant reçut, en confirmation de
Farticle du purnat, une lettre de ia
marqMise dans laquelle e~tm deman.
da ; t, deta mantère ia phts touchante
et p~s respectueuse, de vouloir
bien, putsqu’a lui avait défendu de
repara~e <~ez lui, envoyer à V. ce’#
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/128]]==
ïM ï.A MARQtîtSe Û’O.

lui qui se présenterait dans ht matinée
du 3 pour elle. Madame de Géri était
présente lorsque le commandant re-
çut cette lettre. Elle lut bientôt sur sa
physionomie l’irrésolution qui agitait
son esprit. Quel motif aurait pu avoir
la dissimulation de la marquise, puis-
qu’elle n’implorait point de pardon ?
Enhardie par cette apparence, ma-
dame de Géri mit en avant un plan
qu’eue avait depuis tong-temps formé
toute seule.

« J’ai une idée, dit-elle, tandis que
le commandant fixait encore sur le
papier un regard sans expression. Si
vous vouliez me permettre de me ren-
dre pour un ou deux jours à V. je
saurai forcer la marquise à tout m’a-
vouer, lurs même qu’elle connaîtrait
déjà celui qui a répondu à son avis
comme un inconnu, et qu’eue ~ut la
plus astucieuse des femmes, t
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/129]]==
LA MARQUISE D’O. tat ï

Le commandant, froissant ta lettre
entre ses mains, lui répondit avec la
plus vive émotion « Vous savez que
je ne veux plus rien avoir de commun
avec elle, et je vous détends de la re.
votr. e PnM ramaMaet les morceaux
de la lettre, it tes cacheta dans un pa.
pier, qu’il adressa à la marquise et
remit anmessager pour tonte réponse.
Madame de Géri, indignée de cet
amour-propre intraitable qui rejetait
toute explication, résolut d’accomplir
son projet malgré lui. EUe prit avec
elle un chasseur do commandant, et
partit te lendemain matin pour V.
A son arrivée devant la porte, le por-
tier lui dit que personne ne pouvait
entrer vers la marquise.

« Je dois être exceptée de cette me-
sure, répondit madame de GérL Aitez, 
et dites*mi que madame la comman-
dante de Géri demande à lui parler.

Ït.

Il
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/130]]==
MARQU’SRD’O.

<&9

Ce serait inutile madame la
marquise a déclaré qu’elle ne voulait
recevoir qui que ce fut.

Je suis sûre qu’elle ne refuser
pas de me voir, reprit madame de
~éh ; je suis sa mère..AHez, ne tardez
pas plus long-temps à remplir mon
message. » 

A peine le portier était-H entrf
dans la maison pour faire cette com-
mission, qu’il pensait fort inutile, que
Fon vit la marquise en sortir, accou-
rh vers la porte, et s’agenouiller de-
vant la voiture de la commandante.
Madame deGéri descendit avec l’assis-
tance de son chasseur, et releva la
marquise, non sans quelque émotion.
La marquise, dominée par la iprce de
ses sentimens, serra violemment sa
main, et la conduisit dans sa chambre, 
tandis que des larmes coulaient le
long de ses joues.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/131]]==
LA MARQUtSt ! D’O. t~3

wMon excellente mère, s’écria-t.
elle, après l’avoir fait asseoir sur un
sopha, pendant que, debout devant
elle, elle passait ses mains sur ses
yeux pour. cacher ses pleurs à quel
heureux hasard dois-je une visite qui
m’est si précieuse ?

-Je viens, dit madame de Géri en
serrant tendrement sa fille entre ses
bras, te demander pardon de la du-
reté avec laquelle tu as été chassée de
la maison paternette.

-Pardon ! » reprit la marquée ; et
elle voulut lui baiser les mains ; mais
sa mère les retira, et continua
« Car, non-seulement J’avis que tu
as fait insérer dans les papiers publics, 
et la réponse qu’on a y faite, nous ont
persuadés de ton innocence, mais en-
core, je dois te t’avouer, à notre grand
etonnement, celui-là même qui est
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/132]]==
t9~ tA MARQt7tSE P*0.

l’auteur de cette réponse s’est présenté
hier chez nous.

Qui ? s’écria ! a marquise en ras-
seyant auprès de sa mère qui donc
R’est présente ?  ? et t’attente la plus an-
xieuse se peignait sur tous ses traits.
« Cetui qui e~t fauteur de cette
réponse, celui à qui s’adressait ton
avis.

Eh bien ! dit la marquise, dont
la poitrine se soulevant avec force
trahissait l’émotion quel est’M ? en-
core une fois, quel est-il ?

Je te le laisse à deviner. Pense
donc qu’hier, pendant que nous prpy
nions le thé, je lisais justement le
journal, un homme qui nou~ était bien
connu se précipite dans 1. chambre
avec les signes du pins vicient déses-
poir, et vient se jeter à nos pieds. Ne
sachant que penser de cela, nous ren-
gageons à parler. Alors il nous dit
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/133]]==
1

LA MARQPMK D’O

r

que sa conscience ne lui laissait pins
de repos ; qu’H était l’infâme qui avait
trompé madame la marquise ; qu’il
savait bien eomment on jugerait sa
jtaute, et quelle vengeance on en ti-
rerait, mais qu’il venait lui-même
s’on~ir en sacrifice.

Ma~ qui ? qui ? qui ? s’écria la
marquise.

Comme je te t’ai dit, un jeune
homme bien élevé, que nous n’aurions
jamais cru capab ! e d’une pareitiepcr*
fidie. Mais ne t’efÏraieràs-tu point, ma
SMe, en apprenai)tqti’il est de ! a ciasse
la plus basse, et qu’H est dépourvu de
toutes les qualités qu’on aurait pensé
devoir être l’apanage de ton époux ?
Qu’importe ma mère ; il n’est
pas tout-à-tait indigne, puisqu’il est
allé se jeter à vos pieds avant de venir
se jeter aux miens. Mais qui est-it ?
dites-le moi, qui ? â
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/134]]==
t~G L~ MARQUtSM n*0.

–Eh bien ! reprit sa mère c’est
Ï~éopardo le chasseur que ton père
fit venir tout jeune du Tyrot. Je Fni
amené pour te le présenter comme ton
6ancé, sttu te reconnais.

t~opetrdo le chasseur s’écHa la
marquise, en se frappant le front avec
désespoir.

Eh bien qu*est-ce qui t’effraie ?
as-tu quelque raison d’en douter ?
–Comment ? où ? quand ? demanda
la marquise interdite.

Il ne l’avouera qn’à toi seu ! e. f~a
honte et l’amour rempéchent de con-
fier cela à nul autre. Mais si tu veux
ouvrir la porte de l’antichambre, où
il est dans l’attente et l’inquiétude, je
m’é ! o)gnerai, afin que tu puisses per-
cët’ce mystère.

-Mon Dieu ! s’écria la marquise, 
un jour, pendant ! a chaleur brû ! ante
du soleil de midi, je m’étais endormie, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/135]]==
LA MARQUtSE D’O.’~7

et en m’éveillant je le vis se lever de
dessus lecanapé. » Et en même temps
cUe couvrit de ses deux mains sa ii-

gure couverte d’un vif incarnat. Mais
sa mère, en entendant ces paroles, 
était tombée à genoux devant elle.
« 0 ma Cue ! ô exceUente Mue !  ? s’é.
cria-t-elle et elle la serra entre ses
bras. « Et moi, indigne que je suis ! e
puis eHe se cacha dans son sein.
« Qu’avez’vous, ma mère ? de-
manda la marquise étonnée.

Imagine-toi, ô toi qui es plus
pure que les anges du ciel que de
tout ce que je t’ai dit il n’y a pas un
mot de vrai que mon âme corrompue
ne pouvait croire à tant d’innocence t
et que j’ai inventé cette ruse pour
m’en convaincre.

-Ma bonne mère a s’écria la mar-
quise ; et, pleine d’une douce émotion, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/136]]==
m8 LA MARQtUSE D’O.

elle se baissa ver~ elle et voulut la
relever ;, mais elle s’y opposa.
« Non je ne bouge pas de cette
place avant que tu m’ates dit si tu tne

pardonnes mon mdigmté, 6 toi qui

es si pure, si augelique r

Moi, vous pardonner ma mère, 
levez-vous, je vous en conjure !
–Tu entends, je veux savoir si tu
pourras m’aimer et me respecter au-
tant que jadis ?

Ma digne mère, dit la marquise
en se mettant aussi à genoux devant
elle, le respect et l’amour ne sont ja-
mais sortis de mon cœur. Qui pou-
vait me croire dans des circonstances
si inouies ? combien je suis heureuse
que vous soyez persuadée de mon in-
nocence

–Eh bien reprit madame de Géri
en se relevant soutenue par sa n !
je veux te porter sur mes bras, ma
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/137]]==
t.A MARQ~tStf~O. ~9

tendre enfant ; m feras tes couches
chez moi, et si j’attendais de toi un
jeune prince, jene te traiteraispas avec
plus de tendresse et d’honneur que
tu ! e seras. Les jours de ma vie ne s’é-
couleront plus loin de tui ; je brave
l’opinion du monde entier ; je ne veux
pas d’autre honneur que ta honte, 
pourvu que tu veuilles encore m’ai-
mer, et ne plus pensera la dureté avec
laquelle je t’abandonnai. » 

La marquise chercha à la consoler
par ses caresses et ses MfCMns sans
fin ; mais la soirée s’écoula et minuit
sonna avant qu’elle réussît. Le iende.
main, t’amiction de madame de Géri, 
qui, pendant la nuit, l’avait agitée
comme une fièvre ardente, s’étant un
peu calmée, la mère et la fille parti-
rent comme en triomphe pour retour-
ner a M.

EUes furent très-gaies durant le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/138]]==
<t’

ï.à MARQUISE n*0.

t~o

voyage, plaisantant sur Léopardu le
chasseur, qui était assis devant sur le
siéae. Madame de Géri remarqua
(~ue sa fille rougissait chaque fois que
s(s yeux se fixaient sur lui. La mur-
quise répondit en souriant et soupi-
rant tout a la fois « Qui sait qui nous
apparaîtra enfin le 3 a onze heures
du matin ?

Huson approchait de M.plustcs
visages devenaient sérieux, parle pres-
scnthnent des scènes décisives qui al-
 ! a ! cnt se passer. Madatne de Géri, qui
ne voulait ~as communiquer son plan, 
conduisit sa ~e dans son ancienne
chambre des qu’eues furent arrivées~
et lui dit de se reposer, de ne pas s’in-
quiéter, et que bientôt elle allait re-
venir. Environ une heure plos tard, 
elle rentra, le visage fort animé.
« Non, s’écria-t-eUe avec une joie
~ui se décelait malgré elle, non, il
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/139]]==
LA MARQUtSE MO.

i3)

est impossible d’être plus incrédule.
N’ai-je pas été obligèe d’employerune
heure entière pour le convaincre ?
Mais à présent il pleure.

Qui ? demanda la marquise.
Lui répondit sa mère qud
autre a plus de sujet de le faire ?
Ce n’est pas mon père ? s écria la
marquise.

C’est lui ; il p ! eure comme un
enfant, et si je n’avais eu moi-mème
des tarmés à essuyer, j’aurais ri en le
laissant dans cet état.

Et cela à cause de moi ? et je
resterai ici. ? dit la marquise en se
levant.

-Ne bouge pas de cette place, 
mon enfant. Pourquoi me dicta-t-il
cette lettre ? Qu’il vienne te chercher
s’il veut jamais me revoir ?

Ma bonne mère !
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/140]]==
LA MARQUMB DO.

<3a

Sans pitié s’écria ta comman-
dante l’interrompant. Pourquoi prit-
il un pistolet ?

Mais je vous en conjure.
’–Tu ne le dois pas, continua ma-
dame de Géri en faisant rasseoir sa
fille, et s’il ne vtCMt pas aujourd’hui, 
je pars demain avec toi. a

La marquise qualifia cette résoiu-
tion de barbare et injuste. Mais sa
mère repartit

« TranqutUise-toi, car j’entends
venir quelqu’un c’est lui, sans doute.
Où ? demanda la marquise, en
prêtant l’oreille ; est-ce lui qui là de-
hors frappe contre la porte ? i’

Sans doute ; il veut que nous
lui ouvrions.

Laissez-moi ! s’écria la marquise
en s’élançant de son siège.

–Jntiettc, si tu nnumes, detneur<
répondit sa mère ; et an métne instant
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/141]]==
LA MA~QmSE ! ~0

t33

le commandant entra, la figure cachée
dans son mouchoir. Madame de Géri
lui’tom’na~tt le dos M piaca devant sa

~<

a Mon père ! s’écria la marquise
en tendant les bras veM lui.

Ne bouge pas de cette place, 
répéta sa me’e tu m*entends !
Le commandant, debout an milieu
de ! a chambre, versait d’abondantes
larmes.

H Il faut qu’il implore son ~vdon, 
continua madame de ~éri. Pourquoi
est-it si vïf ?’pourquoi est.it s ! dur ?
Je !’a ! me, mais je t’aime aussi je le
respecte, ma ! ~ je te respecte aussi. Et
B’tt faut prononcer entre vous deux, 
tu vaux mieux que lui, auss ! je de-
meure avec toi. a

Le commandant, brisé par ~a dou-
leor, ponssaitdes sangbtsetdesgénns-
semensquiretentissaientdans ! a salle.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/142]]==
t34 LA MARQ~tSE D’0.

M Mais, mon Dieu..< s’écria la mar-
quise, en résistant à sa mère et en
prenant son mouchoir de poche pour
essuyer ses larmes qui coulaient avec
abondance.

11 ne peut pas seulement parler, 
dit madame de Géri, il pleure. » 
La marquise, s’élançant alors vers
lui, l’embrassa, le supplia de se cal-
mer. Elle pleurait elle-même. Elle
voulait le faire asseoir, mais le com-
mandant ne répondit rien ; il était
immobile, restant debout ; il tenait
ses regards honteux 6xés sur le plan.
cher.

« Mais il en deviendra malade, » 
dit la marquise, en se tournant vers
sa mère.

Madame de Géri elle-même, voyant
son état douloureux, sentait faiblir sa
6 : rmeté. Le commandant, cédantenfin
aux instances de sa SIle, s’assit à côté
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/143]]==
LA MARQCtSE D’O. t35

d’elle, et celle-ci, tombant à ses pieds, 
te combla de ses caresses. Alors ma-
dame de Céri reprenant la parole —0
« C’est bien, dit’eUe tout ce qui
lui arrive, U t’a mérité maintenant il
reviendra à la raison, a Et sortant de
la chambre, elle les laissa seuls
Sitôt qu’e !  ! e fut dehors, elle sécha
ses larmes ; pensant aux dangereuses
suites que pouvaient avoir pour le
commandant d’aussi fortes émotions, 
elle résolut de faire appeler un méde-
cin si cela devenait nécessaire, puis
se rendant eHc-mémeà ! a cuisine, elle
fit préparer pour le souper tout ce
qu’ellè put imaginer de plus récon-
fortant et de plus adoucissant, fit
chauffer son lit pour l’y faire mettre
sitôt qu’elle le verrait paraître don-
nant la mam à sa 6He, et enfin, tout
étant prêt, elle retourna dans l’appar-
tement de la marquise voij* ce qui s’y
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/144]]==
<36 t.A MAHQUMI : D’O.

passait. En appliquant son oreille con-
tre la porte, elle entendit un léger
murmure, comme la doucevoix de la
marquise ; puis regardant parte trou
de la serrure, elle vit s& <tHe assise sur
tes genoux du commandant qui la te-
nait serrée entre ses bras comme ja*
mais de sa vie il ne t’avait fait. Elle
ouvrit a ! ors et entra le cœur plein de
joie. Sa fille était à demi couchée, tes
venx presque fermes, sur tes genoux
de son père qui ta couvrait de ses
baisers, Elle se taisatt, lui aussi. I ! la
regardait avec t’amoor d’un amant qui
est auprès de son amie, et il. ne se
tassait pas de co !  ! er ses lèvres sur les
siennes Madame de Géri éprouva un
bonheur céleste à ce spectacle ; invi,.
sible derrière le siége où its étaient
assis, elle tremblait de troubler cette
~Hcité parfaite qui venait de nou-
veau habiter sa demeure. Elle s’ap-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/145]]==
t’A MABQUtSN b’0. t3t

procha enfin tout doucement, et vint
se mettre à côté de son mari, qui, tout
occupé d~embrasser sa Rue, ne s’a.
perçut pas d’abord qu’elle s’asseyait
auprès d~ lui. Lorsque se retournant
le commandant Faperçut, ses yeux se
baissèrent aussitôt, ta honte couvrit
son visage de rougeur. Mais voyant
cela, madame de Géri s’écria :

« Que se passe— t-il donc ici ? a puis
embrassant son mari, elle mit fin eh
plaisantant à cette scène touchante.
EU~ les conduisit à la table qu’on
venait de servir pour le souper. Le
commandant parut très’gai, mais de
temps en temps il pteurait.U man-
geait peu, et ne parlait pas ; les yeux
fixés sur son assiette, il jouait avec la
main de sa fille.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/146]]==
LA MARqUtSB B’O.

<38

CBAKT&B VK.

Le jour suivant, dès le matin, la
première question fut « Qui pourra
se présenter à onze heures ?  ? car c’étatt
 ! e fatal 3. ï~e père, la mère et légère
ïm-méme étaient d’accord pour le
mariage, quelle que fût la personne, 
pourvu que son rang dans le monde
ne fût pas tout-à-fait abject. Seulement
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/147]]==
LA MAHQUtSE D’O. t3()

il faUa ! t tout faire pour rétablir la
marquise dans une position heureuse
et honorable. Si cependant ï’individn, 
malgré tout ce qu’on pourrait faire
pour lui, restait encore trop en ar-
rière de la condition (te ta marquise, 
ses parens s’opposaient au mariage.
Ils résolurent, dans ce dernier cas, 
de garder leur fille auprès d’eux et
d’adopter t’enfant. La marquise, au
contraire, était bien décidée à épou<
sert’homme qui se présenterait, quel
qu*H serait, pourvu que ce ne fût pas
un scélérat, et à procurer, quoi qu’il
en coûtât, un père à son enfant. On
agita ensuite la question de savoir
comment on recevrait celui qui allait
se présenter. Le commandant pensa
qu’il convenait beaucoup que la mar-
quise demeurât seule pour ! e’recevoir ;
la marquise s’y opposa elle voulait
que ses parens et son frère fussent
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/148]]==
Ï<A tîAMQUtSE D*0.

 ! ~0

présens a l’entretien, parce qu’eue n~
voulait avoir aucun mystère à parta-
ger avec cette personne. Elle pensait
d’aiMeurs que c’était aussi là le désir
de l’auteur de la réponse, qui avait
assigné la maison du commandant
comme lieu du rendez-vous, circon-
stance qui lui avait ptu dans cette an-
nonce. Madame de Géri, prévoyant
le sot rôle qu’auraient à jouer son
mari et son fils dans cette entrevue, 
pria sa fille de leur permettre de s’é-
loigner, lui promettant de rester avec
eUe, et d’assister à la réception de ce-
lui qui devait venir. La marquise, 
après quelque contestation, adopta
ce dernier avis. ï/heure fatale, atten-
due avec tant d’anxiété, arriva enfin.
Quand onze heures sonnèrent, les
deux femmes, parées comme pour un
mariage, se rendirent dans le salon.
Le cœur leur battait avec tant de
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/149]]==
Ï.A MARQFtSR D’O.

’4’

force qu’on en voyait les pulsations
au travers de leurs vêtemens. La c ! o-
che n’avait pas fini de sonner, que
Léopardo le chasseur entra les deux
femmes pâlirent à sa vue.

« Le comte fj ! torou&ki, dim, vient
d’arriver et se fait annoncer.

Le comte Fitorouski s’écrie-
rent-elles toutes les deux, tandis que
dans leur intérieur une anxiété succé-
dait & une autre.

Fermez les portes, dit la mar-
quise nous n’y sommes pas pour
lui. » Puis se levant, elle voulut pous-
ser dehors le chasseur, et tirer le verrou
de la porte, lorsque le comte, revêtu
de ta même redingote, des mêmes
ordres et des armes qu’il portait le
jour de la conquête du fort, entra
dans le saton. La marquise faillit
tomber de saisissement ; relevant un
mouchoir qu’elle avait laissé sur son
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/150]]==
LA MAHQUMË M’O.

t4~

siège, eMe voulut fuir dans une cham-
bre voisine ; mais madame)de Géri, 
lui prenant la main, s’écria « Juliet-
te ? et comme oppressée par ses sen.
timens, la voix lui manqua Mais bien-
tôt, fixant ses yeux sur le comte, elle
répéta « Juliettet je t’en supplie ;
qui donc attendions-nous ?

Oh ce n’était pas ! ui, e s’écria
la marquise en se détournant ; puis
elle jeta un regard terrible sur ! e
comte, tandis que la pâleur de la
mort couvrait son visage.

Le comte avait posé un genou eu
terre, la main droite appuyée sur son
cœur, la tête doucement incMnée sur
sa poitrine ; il regardait fixément de-
vant lui et se taisait.

e Qui donc, s’écria la commandante
avec une voix oppressée, qui donc
attendions-nous, si ce n’est lui ? folles
que nous sommes ft
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/151]]==
t<A MA~ME D’0.<

t43

La marquise, les yeux fixés sur lui, 
demeurait immobile.

« Je deviendrai ~Ue, ma mère, dit.
et ! e enfin.

-Toi M ! e !  ? reprit sa mère ; et
approchant, elle lui souMa quelques
mots à l’oreille.

La marquise, cachant alors sa tête
dans ses mains, se jeta sur le sopha.
« Malheureuse ! s’écria sa mère, que
’e manque’t-it ? qu’est-il arrivé à quoi
tu ne fusses prête ? a

Le comte ne quittait pas sa place
aux côtés de la commandante tou-
jours à genoux, il tenait le bas de sa
robe entre ses mains, et le couvrait de
ses baisers.

« Chère marquise, tendre et digne
amie a murmurait-ii ; et des larmes
roulaient sur ses joues.

« Levez-vous, levez-vous, mon*
sieur le comte, dit madame de Géri
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/152]]==
LA. MARQtJtSR D’O.

’44

consolez ma fille ; nous sommes tous
réconciliés, tout le passé estoubUé. ?
La comte se leva en pleurant ; il se
jeta de nouveau aux pieds de ta mar*
quise, prit doucement ses mains dans
les siennes, comme s7il eût eu peur
de les souiller. Mais celle-ci se levant
« AUez ! allez ! s*écr’a-t-eHe ; j’atten-
dais un homme corrompu, mais non
un.diabïe Puis ouvrant la porte, 
et le fuyant comme un pesti~ré, eUe
dit « Qu’on appelle le commandant.
Juliette ! » dit madame de Gér !
surprise.

La marquise promenait ses regards, 
où se peignait Fégarement, tantôt sur
le comte, tantôt sur sa mère ; sa poi-
trine se soulevait avec peine ; sa 6-
gure étant brûlante l’aspect d’une
furie n’est pas plus affreux.

Le commandant et le grand-ibres-
tier vinrent. <Cet homme, mon père, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/153]]==
1.4 MABQUMB D’b.

 ! 45

dit-eHe au moment où i ! s entraient, 
ne peutetre mon époux.~Puis, saisis-
santon vase d’eau bénite placé der-
nere la porte elle en arrosa son père, 
sa mère et son ~rére~ et disparut.
Le cbmmandaMt, stupéfait de cette
singuttère conduite, demanda ce qu’il
était arrtvé ; it pat ! t, lorsqu’au même
instant il aperçut ! e comte Fito-
rowskî dans la chambre. Madame
de Gcri j~rît le comte par la main, 
et dit

« Pointdequestions. Cejennehomme
se repent vivement de tout ce qui est
arrivé ; donne lui ta bénédicnon, 
donne ! a— ! ui, oh ! donne-Ia-tui, et
tout nnira heureusement, x

Le comte était comme anéanti.
Le commandant posa sa main sur lui ;
ses paupières s’ouvraient et se fer-
maient convulsivement, ses Icvres
Il. ! 3
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/154]]==
~A ~AM~iE t.

t4~

eta~t btatM~a <~m<me idu mé~fe.
« pu~ vengeance du c~t a’e-
U)<gner toujours de cette tête ! &’€ ? &’
t. maM q<Mn<< mar ! ~ ? 6ara.

tH ?

ï~emam, répondit pour hn MM-
< ! ame ( ! e Cér !, car tt HC pouvait, ar~
enter une patote.a Demain ou aujom.
( ! bu ! même, comme tu voudras Le
comte, qui nous a déjà montra t&ut
de bcUes qualités, est s~ns douto ! w
patïent de réparer le mal qa’H a fait, 
< le plus tôt sera le mieux pour lui.
–aura ! donc le plaisir de vous
nottwf demain matin à onze heures
dans t’égiisede Saint-Augustin, » dit le
con)mandant ; et a ;’pe ! ant sa femme
et son û ! s, il laissa le comte seuL
pour ac rend~ dans ~ap})artement
de ! amarq"’ae.

OM chercha eM va<tt a ~btfntr df la
marqua rexpncat~M de M atMgu-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/155]]==
LA MAJRQOMÈ D*0. t

i’ère conduite. Quand on lui deman-
dait pourquoi elle avait ainsi subite-
ment changé de résolution, et ce qui
pouvait lui rendre le comte plus haïs-
sable.que tout autre, elle regardait
son père en ouvrant de grands yeux
et ne répondait rien.

–As-tu donc oublié que je suis ta
mère ? lui dit la commandante.

tc C’est dans cette occasion, plus
<pte jamais, que je sens que je suis
votre 6He, M assura-t-elle ; mais prenant
à témoins tous les anges et tous les
maints, elle jura que jamais elle ne se
marierait.

Son père, la voyant évidemment
dans une exaspération mentale, lui dé.
clara q~eite devait tenir sa paro ! ~
la quitta, et ordonna tout pour te
mariage. it envoya a u comte un pro-
jet de contrat, que celui-ci tui ren-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/156]]==
tA MARQMSE ?’0*

t~

dit avec sa signature, et baigné de ses

tannes, 

Le lendemain, lorsque le comman.
daut présenta ce projet à la mar-
quise, ses esprits étaient un pe~ cal.
nt6s. EUe le lut plusieprs fois, ~e
n ! ia, puis le rouvrit pour le relire
encore, et finit par dire qu*e ! te se
trouverait à onze heures & l’église
de Saint-Augustin. EUe s’habi !  ! a sans
prononcer une parole et quand
t’heure sonna, elle monta avec ses
parons dans ïa voiture qui devait les

con~c.

Nantie portait de FégUse, il fut
permis au comte de se joindre à eux.
La marquise durant toute la céré-
monie, tint les yeux fixés aurTaute !
cHe ne jeta pas un regard sur celui
nui échangeait son anneau avec eMe.
Le comte lui offrit son bras pour sor-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/157]]==
LA MARQUEE O’O.. t~O

tir, mais dés qu’ils furent hors de
l’église, elle le repoussa. Le com-
mandant lui demanda s’iis n’auraient
pas t’honneur tle ! e voir chez eux
mais te comte, balbutiant quelques
excuses que personne n’entendit, sa-
tua et disparut. Il prit un logement a
M. où il passa plusieurs mois sans
remettre te pied dans la maison < ! u
M. de Geri, chez lequel ! a comtesse
était restée. Sa conduite sage et pru-
dente durant cet espace de temps
lui vaiut d’être invité au baptême du
Bis dont la comtesse accoucha. Elle le
reçut elle-même à son entrée dans le
salon, avec un salut respectueux et
réservé. Le comte jeta parmi tes pré-
sens dont les convives comblaient le
nouveau-né deux papiers, dont Fun
contenait le don de aooo roubles a
l’en&nt, et l’autre était un testament
par tequei dans le cas où il mourrait
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/158]]==
w 1

t~O t~ MARQ~tSK n’O.

avant sa femme, il la cousthuait hé*
ritière universelle de tous ses biens.
De ce moment il fut admis plus sou-
vent dans ia société de madame de
Ger !  ; la, maison lui fut ouverte, et il
ue laissait guère passer de soirée sans
y venir. Sentant que tout le monde
lui pardonnait sa faute, il recom-
mença à implorer la pitié de son
épouse, et obtenant d’elle, après t’es-
pace de deux ans, un nouvel assen-
timent, ils cétébrèrent de secondes
noces ptus joyeuses que les premières
après quoi, toute la famille se retira
à V.

Une longue suite de petits Russrs
suivit le premier ; et le comte deman-
dant un jour a sa femme pourquoi, h’
jour fatal ou il était venu se présent’t
dans la maison de son père, elle !’avnit
fui comme un démon elle répondit
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/159]]==
LA M\nQ<nsR n’o. t~’I

en te serrant tendrement dans m’s
bras

« 0 mon ami ! tu ne me scrats pas <)p’
paruo ! ors comme un diabt<% si h< prc*
nnère fois que je t’ai vu, tu ne m’avais
semblé un ange descendu du de !.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/160]]==
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/161]]==
LE

TRBMBUBMBNT M TBMUB
DUCÏUU.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/162]]==
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/163]]==
LE

TMBMBMMBNT MB TBRM
DUCMU.

UN jeune Espagne !, accusa << ?
crime, se trouvait dans les prisoms de
Sa ! nt-tago, capitale du Chili, au nto.
ment où se fit sentir Je tremblement
de terre de <6~ qui coûta la vie a
plusieurs milliers de personMe~. At-
taché a un pilier de son cachot, il
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/164]]==
t56 TRBMKLB~RNT DE TERUK

avait résolu de mettre fin, iunnénM !
à sa malheureuse existence.

Don Henri Asteron, l’un des plus
riches nobles de la ville, Favatt, envi.
Mnune année auparavant, Joigne
de sa maison, où il était placé comme
précepteur, parce qu’it avait décou-
vert une intrigue amoureuse entre lui
et sa fille dona Josepha. Un rendez-
vous mystérieux dénoncé au vieux
aeïgneur par son orgueilleux fils, 
après qu’U eut vivement réprimandé
sa Sue, le détermina a la faire retirer
dans le couvent carmélite de nos
saintes Dames de la Montagne. Par
un hasard heureux, Jeronimo ayant
trouvé moyen de renouer là leur
intrigue, te couvent avait été durant
une bette nuit le théâtre de leur li-
cité.

C’était le jour de la Fête-Dieu, et
la procession solennelle des nonnes, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/165]]==
<W CmM. ! 5y

suivie par les novices, commençait à
défiler, lorsque l’mtbrtunée Josepha, 
au premier son de la cloche, tomba, 
saisie du mat d*en<ant, sur les de-
grés de la cathédra ! e. Cet accident
fit un éclat extraordinaire. Sans pitié
pour son état, on enferma aussitôt la
jeune fille dans un cachot, et à peine
fut-elle relevée de ses couches, que, 
sur l’ordre de ~archevêque, on lui in.
tenta un procès très~rave. On parlait
de ce scandale dans toute la ville avec
indignation, et la honte en était re-
jetée snr tout le couvent qui en avait
<Mé le théâtre. Aussi, ni l’intercession
de la famille Asteron, ni le désir de
l’abbesse elle-même, qui aimait cette
jeune personne malgré son indigne
conduite, ne purent adoucir la ri-
gueur dont les lois monacales la me.
naçaient. La seule chose qu*on put
obtenir, c’est que la peine. de mourir
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/166]]==
t5tt Lt : TMEA ! BLKJttKNT Œ TERRK

par le feu, à taqueUe elle serait ~n-
daamée, fut, à la sollicitation des fetn.
mes et des filles de Saint’ïago, com-
mune, par un ordre du vice.roi en
ccUedetadécapitadon.

00 louait les ~CM~tres danstM ]ruc&
quedevatttravcrsertecortég~onmon-
tait sur les toit&des maisons, et les di.
~ucsden~oMeMes de Samt-Iago se ren-
(tatCMt de toutes parts chez ceUes de
t(’Mr& afaics <~tt avaient le tt<mh<*Ut’de
(}<*tneurep sur cette route &ta~ peut
tuu ! r auprès d’elles du spectack que
la ~cngance céleste allait donner.
Jeronimo, qui avait aussi été mis
en prison, perdit presque la raison
(ptand il apprit la déplora bk issue
dK cène affaire. EM vain il essaya de
M’sauver ; partout où. ses idées ! e
twytaifnt pour trouver une issue, il
ne rencontrait que murs et verrous ;
UM<* teutativc qu’u fit pour sortir par
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/167]]==
i)tJ CMU.< t$~

 ! a ~netre de son cacbof, n’aboutitqu’à
rendre sa réclusion plus dure encore.
Surpris dans cet essai, il fut dès iors
’esserré dans une plus étroite capti-
vité. Re~onçaMt à tout espoir do fuite, 
)t se précipita aux pieds dune petite
i~age de la sainte Viet ge, lui adressant
dc~rventes ~ri~tes, comme à seule
per&OMne qui put encore le sauver.
~ai~ le funeste jour parut, et avec lui
nntime persuasion que bon horrible
< ! estnu n’éprouverait aucm< boulage-
ment. Les ctoches, dont les sons ac-
compagnaient Joséphiue à la place
ia~e, retentissaient déjà, et ! e déses-
poir s’empara de son âme. La vie— lui
parut insupportable, il résolut de be
doMnori~ mort au moyen d’une corde
qui se trouvait par hasard en sa pos-
session..

U était, comme nous ~avo<ts dit, oc.
cnpé à assujetir cette corde un clou
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/168]]==
ï6o LE TREMMLKMBNT DE TERRE

planté dans unpiner, lorsque tout-a-
coup la plus grande partie de la ville
s’abîma avec un bruit tel qu’on e&t
dit que le firmament s*écroutah et
que tout être vivant périssait. enseveli
sous ses d<~combrea.

Jeronimo Rugera demeura imuno-
bile, plein d’effroi, comme si tout
son être eût été brtaé il se retenait
avec force contre ce même pilier qu’il
avait peu auparavant voutu rendre
témoin et acteur de sa mort. Le ter-
rain tremblait sous ses pieds, tous les
murs de sa prison étaient ébranlés, 
tout te bâtiment menaçait de couvrir
la rue de ses ruines, et sa rencontre
avec la maison située vis-a-vis, qui
tombait dans le même instant, for-
mant une voûte accidentelle put
seule empêcher sa destruction totale.
Jeronimo, tremblant, s’avança d’un
pas chancelant vers l’ouverture que
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/169]]==
t)U CHIf.

t6t

le choc des deux bàtimens avait oc-
casionée dans le mur de la prison
ses genoux pliaient sous ! ui, sesjam-
bes refusaient de le porter. A peine
fut-il dehors, que toute la rue entière, 
déjà fortement ébraniée, tomba à une
seconde secousse en un monceau de
ruines. Ne sachant comment il pour-
raitse reti rer de cette destruction gêné-
rate il s*é ! oigna rapidement au milieu
des décombres, et tandis que de tous
côtés il voyait ta mort sur son pas-
sage, il s*avançawers la porte de Ja
ville, la plus prochaine. Là une maison
s’écrouiant encore, ses débris roulant
au loin le chassèrent dans une rue
voisine ; les flammes s’étançant dans
les airs lui oMrirfnt un horrible spcc-
tacle, qui le força encore de fuir ;
 ! e fleuve Mapocho, iaucé hors de ses
rives, roulait au-devant de titi ses flots
dévastateurs. D’un côté, c’était un

M.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/170]]==
t6a LE TtŒNHtîJRMKCfT M TEME

monceau de morts ; t&, des voix se <<u~
saienteacore entendre sous tes débrisy
plus loin, des malheureux, au milieu
des flamme poussaient des cris de dé-
sespoir ; des hommes et des animaux
étaient emportés pèle-mêle au mitif~
des flots, tandis que de courageux
sauveurs voyaient leurs eMbrts vaincus
par la fatigue et le nombre ; la pâleur
de la mort régnait sur toutes les
ûgures, et des bras s’élevaient vers le
ciel pour implorer du secours.

Quand Jeronimoarrivaversia porte
et Io ! qu’il eut atteint une petite col.
Une située à quelque distance, il tomba
presque sans vie.

Après être resté ainsi évanoui pen-
dant près d’unquart-d’heure, il revint
à lui, et le dos tourné à la ville, il se
releva demi. Il ne pouvait se rendre
compte de son état, et un doux ravis-
sement s’empara de lui, lorsqu’une
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/171]]==
Ot ! ~M.

t~

hrtse de Met ~int Fan ! mef t~tt-
~tit ses sen~y M ~M s~ y<*Mx, re-
CONW9M ! ta ~U~ pUfCMt S~ pf0~~
HCP sMf ! <a cnvifon~ enchanteoM de
S~nt-Ia~o. Seuh’~)ent cette < ! éva~
<a~<Mt <)H ! s<& faisa~ tptaaf~t~F dé
 ! oMMp~r ! Rchagnn<Mt sonceeM~ < ! n~
poa~a ! t <’o)nc’6voir c<& quî av~h pu
 !’oc< ; as ! <mer, aiM8t que sadeihrance.
sonvenh ( ! e rhon~e instant H n-
q~t <t devait ~a vie n~ se pcpré~nta
à son espï’)t qnc t~fa~ « e, se r~fonr-
nant, ta vittc<’n rMines. se jeta
ta face contre terre poof fûntercip~
Dien de ce tnen’cU ! eHx prodtge. On~
btiant tous les coups de ta fbWune
qu ! avaient d’abord brisé son eom’age, 
4t pteura < ! e joie de pouvoh encore
nne fois jouïf du bonheur de vivre
mâts t’anneau qu’i ! portait à !’Mn de~
ses doigts hu rappela tout-coup
Joséphine, et avec c ! ie sa pTison, fa
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/172]]==
t6A Lt ! TREMttMMBNT PB TERRE

cloche qu’H avait entendue, et Hn-
stant qui avait précéda cetui de la
destruction générate. Une profonde
angoisse remplit de nouveau son
cœur. I~a prière le calma cependant
un peu, et t’être qui domine au-dessus
des nuages lui parut alors redoutable.
Se métant & la foule qui, occupée &
sauver ses richesses, sortait des portes
de ta ville, il s’informa de la fille d’As-
teron mais personne ne put lui don-
neyde sùrsrenseignemens. Une femme
qui, chargée d’une foule d’objets et
de deux entans, courbait jusqu’à terre
son dos (atigué, lui dit en passant, t
comme si eUe t’avait eltc-ntëtne vu
« 0 mon Dieu elle a eu la tête
tratichée ! » 

Jeronimo se détourna, et ses calculs
ne lui laissant malheureusement pas
de doute, il dut croire sou amante
exécutée, et se retira dans un petit
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/173]]==
DU CHtM.

ï65

bois pour s’abandonner à sa douleur.
ti désirait, dans son désespoir, que la
nature se bouleversât encore une fois
autour de lui : pourquoi avatt-H échap-
pé à la mort, qu’il cherchai, et qu’il
avait vu faire tant de ravages à ses
cotés ? Après avoir versé d’abondantes
larmes, il sentit une faible lueur d’es*
pérance renaître en son cœur, et se
mit à parcourir ce champ de désola-
tion dans toutes tes directions possi"
bles. Chaque retraite fut visitée par
tut ; tous les fugitifs répandus sur les
sentiers passèrent a son inspection ;
it portait ses pas partout où le vent
agitait un vêtement de femme ; mais
aucun ne recouvrait la tendre ûtte
d’Asteron.

Le soleil était déjà sur le point de
disparaître, et avec lui son dernier
espoir, lorsque, étant arrivé sur un
rocher, il aperçut au-devant de lui
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/174]]==
/(Kt LE fKEMML~MENT ~R TERHE

nncva&tevaHée dans taquenerun petit
notnbre de gens sentën~nt avaient
cherché un asile. Ï ! parcoarut, incer-
tain sur ce qu’H devait faire. ces grott-
pe !  ! épars, et il a !  ! a ! t se retirer, iôrs’
qt~tHte jet~e fetMtne, ns~s~ p~ (Pnn< ;
tource, et occnpëc ta~er un enfant
dans les flots de cette onde ptH*e, at-
tira so~ aUe~tioth Son cce~r battit
avec violence à cet asprct p ! ein d’n~
pressendment qui n’étatt pas trom-
peur, H ~étanca an bas des rochers
en s’ëcnant

« 0 mère de Dien toi sainte Vier-
ge t et it reconnut Josepha qui, trou-
btée de cette cMtâmatton, s’était te-
vée. Avec quelle pure félicité ils
s’embrassèrent, ces infortunes qu’un
mirac ! edu ciel avait sauvés ! Josepha, 
conduite au sopp ! ice, se voyait déj&
bien près de la place’fatale, lorsque
iout~-coup le renversetnent des mai-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/175]]==
Mcufrjr. t6~

sons voisines était venu dissiper le
cortège qui t’entourât~ Ses premiers
pas ta dirigèrent invobntaircment
vers la porte la phts voisiné ; mais re-
couvrant bientôt toute sara ! son, pi ! c
étaît Fev<*HMe dans ! av ! Mp, et s’était
rendue au couvert où était rosté son
ma ! heur< ? ttx petit enfant abandonne.
KMe trouva le couvent déjà toMt en
<cn et J’abbesse, à laquelle, dans ces
montons terribles qui devaient être
tes derniers pour elle, elle avaitcontté
le soin de son enfant, était justement
devant te portait, occupée a crier porir
qu’on lui por~.t du secours. Josepha, 
sans éprouver de crainte, se précipHn, 
par la rampe qui était ouverte, dans
ce bâtiment dont tous les murs mç
naçaient de s’ecrou ! er s~e !  ! c, et, 
comme protégée par une ! egion d*an<
ges, elle repantt bientôt saine et sauve, 
portant entre ses bras l’enfant que le
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/176]]==
t68 M TMMBLBMRNT CE TERR !  !

ciel lui avait donné de sauver d’une
mort certaine..Elle voulut serrer con-
tre son cœur l’abbesse qui lui donnait
sa bénédtcUou, lorsqu’une partie de
la maison, tombant avec un fracas
époavan~e, récrasa avec toutes tes
religieuses, de la manière la plus hor-
rible. Josepha f ; ém : t à cet affreux.
spectacle ; elle ferma les yeux de Fab-
besse~ et, pleine d’un effroi mortel, 
elle s’enfuit avec son cher enfant. EUe
avait encore fait peu de chemin, lors-
qu’elle rencontra le corps de l’arche-
vêque qu’on rapportait tout meurtri
et dénguré par les décombres de t’e-
gitse. T~e palais du vice-roi était tom-
bé le tribunal où son jugement avait
été prononcé était en feu, et à la place
où s’éleva~ naguère la maison de son
père se tMuvait un lac dont s’exha-
laient en boulonnant des vapeura
roussâtres.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/177]]==
DU CH<H. t6t)

Josepha rassembla toutes ses forces
pour se soutenir. Étouffant la douleur
qui dévorait son âme, elle s’étoigna
courageusement de rue en rue avec
son précieux fardeau, et déjà eue était
prés de la porte, ! orsqu*cnevJt tes rui.
nés de la prison où Jeronimo avait été
enfermé. A cet aspect, elle se sentit
défa ! ir~ et voulut s’asseoir sur un an.
gle de pierre ; mais, au même instant, 
elle en fut chassée par ! a chute d’un
bâtiment qni tomba avec un grand
bruit derrière eue. Elle embrassa son
enfant, essuya les larmes qui inon-
daient ses paupières, et courut vers la
porte sans plus regarder la destruction
qm l’entourait. Lorsqu’elle se vit en
p ! einecampagne, ette comprit quetous
ceux qui s’étaient trouvés dans des
maisons écroulées n’avaient pas né-
cessairement péri. Au premier chemin
de traverse qu’eue trouva, elle s’ar*

Il.

i~
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/178]]==
j~o M TRrMM.KMr.NT nt : Tt : nnM

tétait demeura cahnepour atteudte
si celui qui lui était ie plus cher après
son enfant ne rendrait point. Son at.
tente fut vaine, il ne vint pas. La
foule augmentait à chaque instant, et
ctte ne cessait de la parcourir en tous
« enspour tacherdc iedécouvrir. Ennn, 
versant un torrentde larmes, elleavait
prisie partidese retirerdans unesom*
bre vallée omÏM âgée de sapins, où etÏe
pourrait prier pour son âme ; et c’é-
tait là qu’eUe avait retrouvé son amant
et ~bonheur. Cette vaUée s’était chan.
pée en un nouvel EdenJosepha fit tout
ce récit non sans une vive énaotion ;
puis, quand elle l’eut achevé, eUe pré-
senta son enfant à Jeronimo pour
Fembrasser.

Jeronimo le prit, le serra contra
son cœur avec une affection toute
paternelle, et comme, effrayé par ce
visage inconnu, il poussait des cris
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/179]]==
DU CCtU.

’7’

perçons, le couvrant de baisers, il
ferma sa petite bouche de ses lèvres.
Cependant la nuit la plus belle des-
cendait sur la terre, accompagnée
d’une douce rosée, silencieuse et em-
preinte d~une tueur argentée, telle y
< ;  ? un mot, qu’un poète peut la rêver.
De tous côtés, le long du ruisseau qui
arrosait la vallée, des hommes se cou-
chaient au clair de la lune, se prépa-
rant des.lits de mousse et de gazon, 
pour reposer après un jour si terrible.
L’on entendait toujours les gémisse-
mens des malheureux ; l’un regrettait
sa maison l’autre, sa femme et sou
enfant un troisième avait tout perdu, 
parens, amis, fortune. Jeronimo et
Josepha se retirèrent d=tn’; un bosquet
près de là pour ne pas être trouhtes
dans leur bonheur par ces plaintes
pénibles a entendre. Ils trouvèrent un
superbe grenadier dont les branches, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/180]]==
t’? 2 ti ; TREMBLEMENT DE TERRE

chargées de fruits, s’étendaient au
loin. Le rossignol faisait entendre ses
accens si doux. Jeronimo s’étendit sur
l’herbe, et Josepha, renfant couche
sur son sein, s’étant mise auprès de
ini, its reposèrent ainsi dqucetnent.
j/ombrc des arbres se jouait déjà sur
eux, et la lune pâhssait devant les
prcnuers rayons de l’aurore, avant
qu’its fubscnt endormis. Ils avaiet~
une infinité de choses à ~se dit e sur te
couvent et la prison, sur ce qu’ils
avaient souffert l’un pour t’autre
leur émotion était vive et profond)’
un pensant à la misère générale qui
avait causé leur délivrance, Ils réso-
lurent, sitôt que les trembiemens de
terre auraient tout-à-fait cessé, d’aller
à la Conception, où Josepha avait
une amie intime puis de là, avec tes
petits secours qu’eue recevrait d’elle, 
df s’embarquer pour l’Espagne, où
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/181]]==
UL CHIL<. t~

demeuraient les parens de Jerouimo, 
et d’ycouler tranquinement des jours
heureux. Après ces beaux projets, i ! s
s’endormirent au milieu des plus ten-
dres baisers.

Quand i ! ss’évei !  ! èrent, te soleil était
déj~ élevé au-dessus de l’horizon, et
ils remarquèrent près d’eux plusieurs
familles occupées à préparer leur dé-
jeûncrprès du feu. JeronimoréHécbis-
sait justement au moyen de se pro-
curer quelques atimens, lorsqu’un
jeune homme bien vêtu, portant un
enfant dans ses bras, s’approcha de
Josepha et lui demanda si elle lui re-
fuserait de donner un instant le sein
à cette pauvre petite créature, dont la
mèregissaitbtessëeau pied d’un arbre.
Josepha fut un peu émue en voyant
une figure de connaissance. ; mais lui, 
remarquant son trouble, continua
« Ce n*est qu3 pour quelques in-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/182]]==
1~ LE TREMBLEMENT DE TCERUE

tans, dona Josepha, et cet enfant
n~a rien pris depuis t’heure fatale qui
a fait notre malheur.

-Un autre motif m’imposait le si~
lence, don Fernande ; dans ces temps
horribtcs, personne ne refuse de par-
tager ce qu’il possède. Puis elle prit
Ï’enfant et le p ! a~a sur son sein, après
avoir remh le sien propre à son père.
Don Fernando fut très-reconnais-
sant de cette complaisance. I ! leur
demanda s’ils ne voulaient pas s’ap-
procher du Teste de ! a société qui pré-
parait un petit déjeuner près du feu.
Josepha accepta cette invitation avec
plaisir, et le suivit vers sa famille, où
eHc fut reçue de la manière ! a ptus
tendre et~a plus aimable par les deux
beUes-sœurs de Fernando, qu’eue
connaissait pour de très’dignes per-
sonnes. Dona Etvire, épouse de don
Fernando, qui, cruellement blessée
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/183]]==
DU CHtK.’7~

aux pieds, était couchée sur le ga~n, 
accueillit aussi avec une grande ami-
tié Josepha portant son enfant entre
ses bras.

Jeronimo et Josepha sentaient des
pensées bizarres s’agiter dans leurs
cœurs. En se voyant traités avec tant
de confiance et de bonté, ils ne sa-
vaient ce qu’ils devaient penser du
passé ; la place des exécutions, la pr’-
son et la cloche, leur semblaient un
rêve. On eût ditque la terribiesecousse
qui avait ébranlé tous les cœurs, les
avait tous réconciliés. Le souvenir nu
pouvait se reporter plus loin dans
je passé. Dona Elisabeth seulement, 
qui avait été le matin invitée à aller
voir passer le cortège chez une de ses
amies et avait refusé, fixait sur Jose-
pha des regardsétonnés mais l’événe-
ment qui avait causé le malheur géné-
ral ramenait bientôt sur le présentson
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/184]]==
t ~6 LR TBEMBt-KMENt DK TEME

âme qui s’en était un instant éloignée.
On raconta en défait te bouleverse-
ment deSaint-Tago. Après la première
secousse, la ville avait été remplie de
femmes qui bientôt furent écrasées
sous tes yeux de tenrs maris. Les
moines, le crucifix à la main, s’étaien t
élances dans les rues en s’écriant que
la fin du monde arrivait. Des gardes
ayant voulu, sur l’ordre du vice-roi, 
faire évacuer une église, on avait ré-
pondu « Il n’y a plus de vice’roi du
Chiti. ? Au milieu des momens les
ptus horribles, ce gouverneur s’était
vu obligé défaire dresser des potences
pour mettre un frein à l’avidité des
pillards. Un innocent malheureux, se
sauvant d’une maison dévorée par les
flammes, avait été arrêté par le pro-
priétaire et pendu.

Dona Etvire demanda à Josepha
comment ettc s’était sauvée dans ce
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/185]]==
ur cmu. <yy

jour affreux. Josepha lui raconta les
principaux événemens de sa fuite et
eut le bonheur de voir des larmes
de sympathie couler à son récit.
Dona Etvire lui prit les mains datis les
siennes, les serra tendrement, et in-
terrompit sa triste relation par les
marques du plus tendre intérêt. Jo-
sepha se crut déjà dans le séjour im-
mortel des bienheureux.Un sentiment
qu’elle ne pouvait étouffer lui présen-
tait ce jour qui venait de passer, lais-
sant tant de misère au monde, comme
un bienfait plus grand que tout ce
qu’eiïe devait déjà au ciel. Et en etÏet, 
au milieu de cette misère, dans ! a-
quelle tous les bieus terreshes des
hommes avaient été détruits, et ou k
nature entière avait été ébrauiée, t’cs-
prit, humain semblait être demeuré
debout comme une fleur au mi ! ieu des
champs. De tous côtés, aussi loin que
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/186]]==
t’y 8 LK TttKMBLBMENT DE TERR~

FoeH pouvait atteindre, on voyait des
hommes de tous les états couchés les
uns auprès des autres. Des pinces et
des gueux, des damesetdes paysannes, 
des administrateurs et des journaliers, 
des moines et des religieuses souf-
fraient tous les mêmes maux, se por.
taieut secours mutueuement, parta-
geaient avec amitié ce qu’its avaient
pu sauver pour l’entretien de teur exi-
stence, comme si te matheur commun
qui les avait accablés en eût fait une
seule famille.

A la place de ces conversations fu’
tiïes, qui occupent ordinairement tes
loisirs du monde, on entendait le récit
factions extraordinaires ; des hommes
que jusqu~ators ! a société avait me’

prisés, s’étaient montrés donés d’une
grandeur d’àfne vraiment romaine ; on
citait mille exemples de termeté, (te
* n~p)is du danger, d’abn~gatton de
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/187]]==
DU CMtU.

~79

soi" même et de détournent admi-
rable ; dans cet instant terrible l’on
avait risqué sa propre vie avec le
même sang-froid que s’il s’agissait
d’un bien de peu de va ! enr qu’on peut
facilement recouvrer. Mais il n’y avait t
pas une personne a qui it ne fût arrivé
quelque touchante aventure, ou bien
qui n’eût montré quelque pa~ion
généreuse, en sorte que dans tous les
cœurs ta douleur était metée d’un cer-
tain sentiment de satisfaction ; et en
somme, si le bien général avait dimi-
nué considérablement d*une part, il
était hypothétique qn’it n’avait pas
moins été accru de l’autre.

Jcronimo, après avoir long-temps
prêté’une siiencieuse attention à ces
fécits et à ces remarques, prit à part
Josepha.et l’emmenant avec vivacité
sous l’ombre du grenadier, il la fit as-
seoir auprès de lui.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/188]]==
t8.) LE YRHMBt.ËMEXT HE tTKRB

« Cet accord unanime des cœurs, 
lui dit-n, m’ote toute envie de retour-
ner en Europe ; si le vice-roi est en-
core vivant, j’irai me jeter à ses pieds
il s’est toujours montré favorab ! e à
ma cause ; j’ai le plus grand espoir
d’obtenir mon pardon et de rester ici
avec toi. ? En disant ces parotes, il la
serra contre son sein et imprima un
doux baiser sur sa bouche.

<’La tnême pensée, répondit Jo-
scpha, ~est présentée à mon esprit ;
je ne doute pas non plus que mon père
ne me pardonne, s*it vit encore. Mais, 
malgré cette nouvelle résolution, je
crois que nous ierons bien de nous
rpttthc.t la Conception et d’implorer
de la notre pardon, parce qu’en tout
cas nous serons près du rivage, et
d’ai !  ! eur& k distance de Saint-tago
n’est pas ! ongue ; si la réponse est fa-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/189]]==
 !)U CHtU.

t8f

vorabtp, nous serons bientôt de re*

tMïr.M

Jeronimo approuva la sagesse de
ct~te mesure, et après s’être encore
un moment promenés dans les allées
du bosquet, ils rejoignirent te reste de
la société.

Cependant le soleil de midi dardait
déjà ses rayons brûlans, et tes pan-
vres fugitifs commençaient a peine
à sentir leur courage renaître après
une nuit passée sur le sot recouvert
degazon. Mais tout à-coup se répandit
ta nouvelle que dans l’église des Do-
minicains, la seule qui fut restée de-
bout, te prélat du couvent allait lui.
même célébrer une grand’messe pou r
implorer du ciel l’éloignement de
nouvelles calamités. La foule se mit
aussitôt en mouvementdetoutcs parts
et se précipita comme les Hots d’un
torrent vers la ville. Dans la société
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/190]]==
l8t LE TRMMM.EMENT M TKRM~

de don Fernando, on agita ausst ta
question de savoir s’il convenait de se
joindre aux autres. Dona EUsabeth
rappela avec quelque frayeur rêvé.
nement arrivé la veille dans t’égtise.
« Sans doute, a)MUta-t*eHe, onréitè’
rera cette (été et l’on pourra d’autant
mieux ators se livrer aux élans de la
reconnaissance, que le ma ! sera plus
éloigné.

Jamais, dit Josepha en se levant
avec une sorte d’enthousiasme, jamais
plus qu’aujourd’hui je ne me sentis
disposée à me prosterner la face con<
tre terre devant le Créateur ; car ja-
mais je ne le vis déployer sa puissance
incompréhenaibte et toute grande
comme dans ce jour désastreux, w
Dona Etvire appuya avec vivacité
l’opinion de Josepha. Il fut donc fé-
so ! u qu’on entendrait la meste, et
toute la société se leva pour partir.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/191]]==
Dt CtHLT.

t83

Dona Etisabeth eUe : même voulut se
lever, mais une vive douleur et de(a-
cbeux pt essentimens.qui s’emparaient t
de son esprit malgré et ! e, la forcèrent
de demeurer. Jfosepha lui offrit de
prendre encore uue fuis son petit en-
f<Mt qui pleurait, et E ! isabeth y ayant
consenti, don Fernando partit avec
Josepha Jeronimo, portant le petit
PhHippe, conduisait dona Constance.
I~es autres membres de la société, qui
s’étaient }oints à eux, suivaient, et, 
dans cet ordre, Us se dirigèrent vers
la ville. 1

Lorsqu’ils entrèrent dans l’église
des Dominicains, l’orgue faisait en-
tendre une superbe harmonie, et une
foute innombrabie se précipitait dans
rcnccinte sacrée. Les flots du peuple
s’étendaient au loin devant te.portail
sur la place de ï’éguse, et le tong des
murailles, au-dessus des tabteaux
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/192]]==
t8~ ï.t TREMBLEMENT MK TE&RB

étaient suspendus de jeunes enfans le
bonnet à la main, dans l’attente la
plus anxieuse.

Tous les lustres resplendissaient de
lumières dans l’église ; tes piliers je-
taient au loin une ombre épaisse, et
les vitraux, peints en rose. donnaient
à tout cet intérieur l’apparence d’un
beau coucher du soleil, quand les der.
niers rayons de cet astre colorent
d’une teinte de’feu les nuages épars.
Et dès que Forgue eut cessé de se faire
entendre, le silence te plus parfait
régna au milieu de cette foule. Jamais
des hommages plus vrais, une piété
plus sincère, ne s’élevèrent d’aucune
église, tels que ceux qui, de t*église de
Saint-tago, s’adressaient alors au ciel ;
et nul cœur n’était en ce moment plus
profondément ému que ceux de Jo-
bcpha et Jeronimo.
La cérémonie commença par un
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/193]]==
M CHttt. t85

sermon prêcha par l’un des plus an-
ciens chanoines, qui l’avait composé
en toute hâte. Il débuta par louer
Dieu, et le remercier de ce qu’i ! res-
tait encore des hommes vivons capa.
Mes do lui rendre les hommages qui
lui sont dus. H décrivit ensuite ce qui
était arrivé par sa volonté puissante :
 ! a justice mondatue ne saurait être
plus sévère puis, rappelant la cre-
vasse qui s’était formée dans le dôme
de l’église comme un avant-coureuf
de cet affreux tremblement de terre, 
it répandit la terreur parmi tous les
assistans. Se laissant emporter par
l’éloquence sacrée, il tonna contre ! a
corruption des mœurs, compara Saint-
Ïago avec Sodome et Gomorrhe ; et il
bénit la patience infinie de Dieu, qui
ne l’avait pas encore entièrement ef-
facée du nombre des cités. Mais com.
bien ne fut pas terriMe i’e~fde ce

n.

i6
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/194]]==
 ! 86 LE TREMBLEMENT DB TBRM

sermon sur les cœurs déjà ébranlés de
nos deux fugitifs, lorsque le chanoine
cita occasionellement le scandale ar*
rivé dans le couvent des Carmélites
nomma une infamie la pitié qu’avait
montrée le monde, et, dans un mou-
vement oratoire de la plus grande
force, voua à la damnation éternelle
ceux qui en avaient été les auteurs I
a Don Fernando s’écria dona Con-
stance, en serrant le bras de Jero-
nimo.

Taisez-vous, répondit tout bas
don Fernando ; taisex.vous, dona ;
feignez de vous évanouir, afin que
nous ayons un prétexte pour sortir de
cette égtise. a

Mais avant que dona Constance eût
le temps d’effectuer cette sage me-
sure une voix, interrompant le pré’
dicateur, s’écna avec force

« ~toignez~vous, citoyens de Saint-
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/195]]==
DU CHtU.

187

ïago, ces misérabtes impies sont ! à. a
Une autre voix, pleine d’effroi, s’é-
cria « Où ? a

–Ici, a reprit un troisième ; et plein
d’une sainte fureur, il saisit Josepha
par les cheveux avec tant de force~ t-
qu’elle serait tombée si Fernando ne
l’eût retenue par le bras.

Êtes-vous fou ? s*écria-t-it je
suis don Fernando Ormez, fils du
commandant de la ville que vous
connaissez tous.

Don Fernando Ormez ! reprit, 
en se plaçant devant lui, un cordon-
nier qui avait travaillé pour Josepha, 
et la connaissait aussi bien que
ses petits pieds qui est le pépe de
cet entant ? a et il se tourna vers la fille
d’Asteron comme pour obtenir une
réponse.

Don Fernando pâut à cette ques-
tion il regardait tantôt Jeronimo, 
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/196]]==
t88 M TKEMBmMENT DE TEME

tantôt t’assemble, pour voir s’il n’y
découvrirait personne de sa connais-
sance. Josepha, hors d’ette-méme, 
s’écria

« Ce n’est pas mon enfant, maître
Pedrillo, comme tu le crois, ? Puis, re-
gardant Fernando avec l’expression
d’une angoisse mortelle : « Ce jeune sei-
gneur est don Fernando Ormez, fils
du commandant de la ville, que vous
connaissez tous.

Qui de vous, citoyens, demanda
le cordonnier, connaît ce jeune
homme ? a

Au même instant une foule de voix
répétèrent :

« Qui connaît Jeronimo Rugera ?
Que celui qui le connaît s’avance. ?
Cependant le petit Juan, effrayé
par te tumulte, se mettant à pousser
de grands cris, don Fernando le prit
des bras de Josepha.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/197]]==
DU CHtH. ï8~

"C’est lui ! e père, s~ctia aussitôt
une voix.

C’est bien Jeronimo Rugera, dit
un autre.

Voilà ces impies, ajouta un troi.
aieme ; tuez.tes ! taptdez~es ! tapidez-
t€s ! s~crtéreHt de toutes parts ! es chré-
tiens assemblés dans le temple de
Jésua.

arrêtez hommes inhumains, 
interrompit alors Jeronimo ; si c’est
Jeronimo Rugera que vous cherchez, 
le voici ; délivrez cet homme, il. est
innocenta \)

La foule, furieuse, s’arrêta frappée
de l’assurance de Jeronimo ; ptusieurs
mains lâchèrent Fernande. Un officier
de la manne, d’un rang supérieur~
sortant alors du milieu du peuple, 
demanda

c Don Fernando Ormez, contre qui
dois-je vous protéger ?
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/198]]==
t~O LE TREMBLEMENT DK TMHB

Vous le voyez, don Alonzo
contre une troupe d’assassins. J’aurais 1
été perdu si ce digne jeune homme
n’avait apaisé la foule en se donnant
pour Jeronimo Rugera. Si vous avez
quelq~te pouvoir, protége~le, ainsi
que la jeune dame qui se tient à ses
cotes. Quant à ce misérable, ajouta-t-
H en saisissant Pedrillo, c’est lui qui
est le premier moteur de tout. ce tu-
multe.

–Don Atonzo Ouvreja, s’écria le
cordonnier, je vous le demande la
main sur la conscience cette jeune
fille n’est-elle pas Josepha Asteron ?
Don Atonzo, qm connatssait très-bien
dona Josepha, garda le silence, et ptu*
sieurs voixs’écrièrent : <’C’estetie~ c*es~
elle ; tuez’ta." Josepha, remettant alors
entre les bras de Fernancto le petit
Philippe, que Jeronimo avait jusque là
porté, lui dit :
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/199]]==
M cmu.

’9’

<f AMez, don Fernando, sauvez vos
deux enfans, et abandonnez-nous à
notre sort. a

Don Fernando prit les deux enfans, 
et jura qu’il imourrait plutôt que de
souffrir qu’on portât ! a main sur
que ! qu’un de sa société. H prit le
bras de Josepha, après avoir obtenu
Fépée de l’officier, et dit à Jeronimo
de le suivre avec Constance. Ils arri-
vèrent heureusement hors de Féglise, 
leur fermeté ayant imposé du respect
à la foule ils se crurent sauvés. Mais
à peine furent’its au milieu du peu-
ple qui se pressait sur la place, qu’on
entendit une voix s’écrier avec rage :
a Citoyens, voità Jeronimo Rugera, 
car je suis son père ; et un coup de
massue Fétendit sur le pavé à côté de
dona Constance.

c Jésus Maria ! w s’écria dona Cons-
tance en fuyant vers son beau-frère.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/200]]==
t~a LE TREMBLEMENT M TEMtE

« Misérable fille, honte du cou-
vent et tandis que ces mots reteh*
tissaient, un second coup de massue
la jeta sans vie sur le corps de Jero-
nincto.

« Matheufeux ! ~ecna un inconno ;
citait dona Constance Xares ! `
–Pourquoi nous’trompez-vous ?’.
tépondit le cordonnier ; cherchez la
coupable et tnontres&’Ia-nous ! c
Don Fernando devint furieux en
voyant tomber le corps de Constance ;
il agita son épée avec force, et il eût
sans doute puni Fassassin, si par un
bond celui-ci n’eutévité ses coups don-
nesau hasard. Cependant it ne pouvait
résister seul à la foule qui t’entourait.
Joscpha, le quittant alors, s’écria :
« Adieu, don Fernande ; ayez soin des
encans ;  ? et se jetant au-devant de
la foule, pour terminer cette lutte
« Tigres avides de sang, me voie !)
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/201]]==
OU CHtM. ï<)3

tuèz-moï. ? Maître PednHo la renversa
ô’tm coup de ntassue.Puis, tout cou-
vert de on sang, qui avait jaUt ! avec
&<pce~

« Envoyez son bâtard la rejoindre
en<n<er ! e s’ocria-t-it, tandis que ses
yiMxbpiMaientd~unenïanièfe hideuse, 
et que ses regards cherchaient une
nouveMa victime.

Don Fernando, héros véhtab ! e, 
était alors le dos appuyé contre Fé-
ghse. Be son bras gauche i I porta ! t les
en~an~, dans aa main droite était son
épée. Sept de ces sanguinaires sauva.
ges étaient couchés morts à ses pieds ;
le chef de cette bande infernate~tatt
 ! ui-méme b ! ~ssé. Mais Pedrillo ne se
lassa point qu’il n’eut véussi à saisir
par les pieds t’un des —enfans, qu’ii
mit en pièces, en le lançant avec
force contre tin piuer de régtise.
Ators tout rentra dans le sii’ence.et
u.
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/202]]==
 ! p~ M TMMBLEMKNT DE tBHM

ta foule se dispersa. Don Fernando
voyant son petit Juan, dont la ce<~
veUe avait jailli sur le pavé, se sentît
excité d’une douleur affreuse ; levant
les yeux vers le ciel il demeMrA
conMne irappé de ! a foud< o. L’cf&cter
<tc la tnarmp~’approchant de lui, cher ; "
cha à lui offrir des consolations, l’as-
surant que c’était un malheur inévi-
tabie, et que son inaction, dont il se
repentait vivement, avait été co<M*
tMaudée par les circonstances. Don
fernando n’avait aucun reproche à
tui faire, il le pria seulement de l’at-
der à rendre les derniers devoirs à ces
malheureuses victimes.

Dans Fobscurite de la nuit on les
transporta dans la demeure de don
A~ouzo ; Fernando les accompagna, 
emportant avec lui le petit PhiKppe.
11 passa la nuit chez don A ! onzo, 
rcvaut aux moyens d’instruire son
==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/203]]==
DP C~t.

<95

épouse de toutes ces horreurs. Lors-
qu’il lui en fit le récït quelque temps
après, cette digne dona répandit des
larmes abondantes sur le triste sort
de son enfant et de ces malheureuses
v ! cthnes du fanatisme reugieux. Don
Férnando adopta le petit étranger, et
dans la suite, lorsqu’il consïdératt
Philippe~ et rén6ch ! ssa ! t à la manière
dont il avait eu cet enfant, il lui sem-
blait presque qu’il dût s’en réjouir.

FIN BtP SECOND VOLUME.