Difference between revisions 3922627 and 3922628 on frwikisource==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/9]]== ⏎ ⏎ mCMBL &OBMAAS~ C~MMUB VM. Le comte Aloyse de Kallheim, possesseur d'une vaste propnété sur les frontières de ïa Saxe, avait invité son gracieux seigneur à venir hono- rer de sa présence une grande partie de chasse à laquelle devait assister toute la cour. Des tentes dressées sur !e penchant d'une colline au bord de tî. i ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/10]]== MCMÏ. MM~M 9 ta route de Dahne offraient un obr! contre t'ardcur du soleil'à la brillante société qui s'y réunissait pour se re.. poser des fatigues de la chasse, et pour y savourer, au son joyeux de mille in&trumens, les douceurs d*un repas champêtre. Le prince électeur, la poitrine à demi découverte, et le chapeau orné d'une branche verte, selon la mode des chasseurs, était nonchalamment assis à côté de dame lïéloïse, la femme du chambellan Ïïanz, qui quelques années auparavant avait été l'objet de ses premières amours. a Buvons à la santé du malheureux qui passe sur ta grande route, quei qu'il puisse être, » dit-il à la noble dame en lui présentant une coupe, et lui montrant la voiture escortée de cavaliers qui passait lentement le long des tentes. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/11]]== M MARCnAtfO M! CHEVAUX. 3 Dame Héioïse, jetant sur lui Mn regard plein d'admiration et de res- pect, se teva pour répondre à son in- vitation,!orsque le comte de Kallheim s*approcha d'un air embarrassé, et dit en balbutiant que l'homme qui pas- sait en voiture n'était autre que Mi- chel Kohlhaas. Tout le monde fut étonné, parce que l'on savait qu'il avait quitté Dresde six jours auparavant. Le chambellan se hâta de renverser sa coupe sur la terre, et le prince posa la sienne en rougissant. Le chevalier de Malzahn ayant sa- !ué avec respect la compagnie qu'il ne connaissait pas, les convives repri* rent le cours de leurs plaisirs, sans s'inquiéter davantage de l'infortuné maquignon, dont le voyage avait été si fort prolongé par la maladie d'un de ses enfans. Vers le soir, toute la société s'étant ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/12]]== KHCBM. KOBMAA5 4 dispersée pour jouir du spectacle d'un cerf aux abois, dame Héloïse, appuyée sur le bras du prince, s'égara jusqu'à la chaumière où Kohlhaas et son escorte s'étaient arrêtés pour la Muit. Dame Héloïse, trës-curiease de connaître cet homme extraordinaire, entraîna le prince en l'assurant qu'il était méconnaissable dans ses habits de chasse. Celui-ci, incapable de ré- sister à ses instances, enfonça son chapeau sur ses yeux, et disant avec amour :<tFoUe, tu gouvernes k monde, et ton trône est la bouche d'une belle femme, M il entra avec eUe dans la maison. Kohlhaas, assis sur un tas de paiUe, le dos appuyé contre la muraille, tenait son enfant malade dans ses bras, et lui donnait a manger, bra- que la noble dame, s'approchant, lui adressa plusieurs questions~ aux- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/13]]== LE MAMBAÎf~ DE CKBVAtJX. 5 quelles il répondit d'une manière brève, mais satisfaisante. Le prince, qui ne savait que lui dire, ayant remarqué un petit étui de plomb suspendu à son con par un cordon de soie, lui demanda ce qu'it contenait. <tCet étui, dit Kohlhaas, renferme un petit billet cacheté que je reçus d'une manière bien étrange, il y a en- viron six mois, lorsqu'après avoir quitté Kobihaasenbruch pour mar- cher a la recherche du gentilhomme qui m'a fait tant de mal, comme vous le savez peut-être, je passai à Tuter- bok. Le prince électeur de Saxe et le prince de Brandenbourg s'y trouvaient réunis. Un soir qu'ils se promenaient dans !a ville pour jouir de la vue de la foire qui avait lieu en ce moment, ils virent une magicienne montée sur une banquette, prédisant l'avenir au ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/14]]== MtCttEL KOHLHAA9 6 peuple qui t'entourait. Ils lui deman- dèrent en plaisantant si elle n'avait rien à leur annoncer. t'étais trop toin pour entendre ce qui fut dit entre eux, et je montai sur un banc qui se trouvait derrière moi, moins par cu- riosité que pour faire place à ceux qui me poussaient. aA peine fus-je dans cette position~ qui m'exposait entièrement à la vue de cette femme, qu'elle descendit de sa banquette, s'élança vers moi au travers de la foule, et me remit ce petit billet cacheté, me disant que c'était une amulette que je. devais conserver soigneusement, parce qu'elle me sauverait la vie. » C'est sûrement à eUe que je dois de n'avoir point péri à Dresde, et peut-être me préservera-t-eUe encore à BerHn. » A ces mots, le prince s'assit en pâ- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/15]]== M MARCHAND M CMRVA~X. 7 Kssant~ et dame Hé!oïse lui deman- dant ce qu'il avait, il ne put répon- de et tomba sans connaissance avant qu'elle eût le temps de avancera son côté et de le soutenir dans ses bras. Des chasseurs le relevèrent et !ë tn!rent sur un lit. Le trouble fut à son comble lorsque le chambeUan, qu'on avait envoyé chercher, après avoir fait toutes les tentatives pour le rap- peler à la vie, dit qu'il semblait frappé de la foudre. Il le fit transporter à pas lents jus- qu'à la maison du comte de Ka!!hfim, et le médecin, arrivé le lendemain matin, déclara qu'il avait tous les symptômes d'une nèvre nerveuse. Des qu'H fut mieux, sa première question concerna Kohlhaas. ï~e chambellan, se méprenant sur son sentiment lui serra la main avec affec- tion, et lui assura qu'il pouvait être ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/16]]== MtCHN. KOHLHAAS 8 parfaitement tranquille, cet homme devant être déjà hors de la Saxe; puis il lui demanda ce qu'avait pu lui dire Kohlhaas pour le jeter dans cet état. Le prince lui parla de Fétui que portait le maquignon, et lui assura qu'il était la seule cause de tout son mal. Puis il le supplia, en lui saisissant la main, de lui faire avoir cet objet, dont !a possession était pour lui de la plus grande importance. Le chambellan, ne comprenant rien au désir de son maître, dit qu'il n'y avait aucun moyen de s'en emparer, Kohlhaas n'étant probablement plus en Saxe. Puis voyant que le prince se ca- chait avec désespoir dans ses coussins, il lui demanda ce que contenait cet étui et par quel hasard il en avait eu connaissance. Le prince, blessé de !a froideur du chambellan, ne lui ré- pondit point, et, les yeux fixés sur le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/17]]== tE MAMBAND M CMBVACX. 9 mouchoir de poche qu'il tenait a !a marnât ïuiordonna d'appe!eron jeune chasseur dont it s'était déjà souvent servi pour des commissions délicates. Exposant a ce jeune homme toute Hmportance qu'H attachait & îa possession de ï'étui de Kobtbaa~ il !ui demanda a'M voulait ga~ne~ Nn droit éternel à sa reconnaissance en cherchant à s'en rendre maître avant que Kohlbaas eût atteint Berlin. Le chasseur, sans ~e laisser eBrayer par la singutarité de cette cotnoMS- sion, l'assura qu'il était entièrement dévoué à son service. Le prince tai remit une attestation de sa main par laquelle il offrait à Kohtbaas la liberté et la vie s'i! voû- lait lui livrer le billet que contenait Fétui de plomb. Ayant eu le bonheur d'atteindre Kohlhaas dans un viHage voisin de la ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/18]]== ~0 MtCBEL KOMt.MA.~S frontièreoù il s'était arrêté pourdîuer< le jeune homme trouva le moyen de ~mtroduireauprésdetui et delui taire part des proportions du prince. Mais le maquignon, qui connaïssaitmainte* oant te nom et te rang <tu seigneur qui s'était trouvé mat à la vue de son~ amulette et à rouie de son récit) ré- pondit, avec beaucoup de cattne, qu'it ae tenait plus à la vie et qu'il préférait t garder le billet. <t Le prince a. pu me faire marcher réchataud, ajouta- t*it ,maintena~tie puis à mon tour lui, causer du chagrin, et j'en jouis. » L'état du prince, à cette nouveite, empira téUement, que le médecin des- espéra de sauver ses jours~ Cepen- dant, grâce à la force de sa conotitu- tion, il se trouva au bout de quetques semaines convalescent et eu étatd~tre conduit à Dresde. Dés qu'it iut arrivé dans sa capitale; ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/19]]== LE MARCHAND DB CHEVACX. 11 t il fit appeler le prince Christiern de Meissen et lui demanda où en était l'affaire du maquignon.. Cetui.ct !w répondit que le conseiller Ëibenma' yer était parti pour Vienne, selon ses ordres, des rarri~ée dtt savant avocat que t'é!ecteur de Brandenbourg avait envoyé à Dresde pour attaquer le gen~ tilhomme au nom de Koh!haas; et comme le prince montra du mécon- tentement de ce que l'on eût suivi ses. ordres ai ponctueUement~tajoutaque le, conseiller s'était empressé d'accu- serKohthaa~, devant la coUrdeYiennet d'avoir troublé la paix du royaume~ afin de prévenir ta condamnation qui était près d'accabler le gentilhomme de Tronka. L'électeur, se tournant pour cacher au prince Christiern ce qui se passait dans son âme, avoua qu'H n'avait rien à redire à cet&; et après lui avoir de- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/20]]== MtCHEL KOHMÏAAS t& mandé avec indifférence ce qui s'était passé dans la ville pendant son ab- sence, il le congédia. Ï~ même jour il écrivit à l'empe- reur une lettre particulière pour le aupplief de la manière la plus pe~ eaa&tve~pour des raisons qu'H lui. di< rait plus tard, de vouloir bien tui~ faire la grâce d'ajourner le procès de Koht< ~aas. L'e~p~reur ~u! tépondit que le changement survenu: dans ses désirs i'étonnait au"deià de toute expression mais que le maquignon étant dté au tribunal de rempire comme pertur- hateur de l'ordre étaMiy lui, qui en était le chef, Favait déclaré digne de toute la sévérité des lois, et qu'il ve- nait d'envoyer l'assesseur de la cour, Franz MuMer, à Berlin, pour faire ac- cumplir son jugement. Cette lettre abattit entièrement le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/21]]== t.p JttARCHA~D DE CHEVAUX. t3 courage du prince, et il perdit tout espoir en recevant la nouvelle que Kohlhaasavait été condamné à mourir sur l'écha<aud. Ne pouvant supporter l'idée de perdre à jamais cet homme, il écrivit au prince de Brandenbourg qu'il ne comprenait pas que !e ma- quignon fût condamné a mort. !'as' surait que, malgré la sévérité avec la- quelle il avait été traité en Saxe, il n'avait jamais eu l'intention de le faire mourir, et qu'il serait inconsolable si ta faveur qu'il croyait lui avoir accor- dée en consentant à ce qu'il fût jugé à Berlin, le conduisait à un sort plus funeste. t/éiecteur/de* Brandenbourg lui répondit que l'intervention de l'em- pereur dans cette affaire ne lui permettait plus d'adoucir le sort de Kohlhaas, et que les progrés de Nagel- Mh<a!dt, dont les forces augmentaient ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/22]]== mcaEt, KOHLaAA& '4 chaque jour, en menaçant te Brandon" bourg, rendaient nécessaire et désira- Me un acte de sévérité contre Finjbr- tuné maquignon. Le prince, accablé des soucis et du chagrin que lui causait toute cette affaire, tomba de nouveau malade. Le chambellan étant venu le voir, se jeta à ses genoux, et le pria, par tout ce qu'il avait de plus sacré et de plus cher, de lui ouvrir son cœur et de lui conner ce que contenait le billet qu'il désirait tant avoir. L'étecteur lui dit de fermer la porte & clef, de s*a9" seoir sur son lit; puis, saisissant sa main, qu'ii pressa sur son cœur en soupirant.il commença en ces termes « Ta femme t'a sûrement déjà ra- conté que, le troisième jour de ma réunion à Juterbok avec le prince étccteurdeBrandenbourg, nousy ren- contrâmes une prophétesse, et que le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/23]]== LE MARCHAND DE CttEVAUX. prince, étourdi comme il est de son nature!, avait aussitôt résolu de coa- sulter cette femme, dans le but d'a- néantir, en présence de tout le peu- ple, la réputation dont elle jouissait. ïï Ïui demanda de lui mdïquer, A Hn. star de la sibylle' romaine, quelque signe de la vérité de ses prédic- tio!M. H Après nous avoir mesurés rapide- ment de la tête aux pieds, elle lui répondit hardiment que le signe au- quel il reconnaîtrait la vérité de ses paroles serait la rencontre que nous ferions, en quittant la place, du che- vreuil que le fils qu jardinier élevait dans le parc du château. Tu dois sa- voir que cet animal, destiné à la table de la cour, était étevc dans la partie la plus retirée du parc, enfermé par plus d'une porte, et tout-à-fait dans l'impossibilité de paraître sur La place ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/24]]== MMHM. MBMÏAA~ t6 du marché. Cependant, pour être plus sûr encore de dévoiler ses men* songes, le prince, après m!avoir con- sulté, envoya au château pour ordon. ner que le chevreuil fût tué sur-te' champ, et préparé pour !e repas du jour suivant; puis, se tournant vers la femme, devant laquelle il avait donné sesordrestout haut, il lui dit: « Voyons maintenant ce que tu as à me pré- dire. M » La devineresse, regardant dans une de ses mains avec beaucoup d'at- tention, prononça, d'un air solennel, les paroles suivantes: « Noble prince, ta grâce doit régner long-temps, ta maison se couvrir de gloire, et ta pos- térité, grande et noble, 8'é!ever à plus de puissance que tous les princes et les seigneurs du monde. ? » Le prince, après avoir considéré, tout pensif, tes traits de cette femme, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/25]]== M MAHCtfAt~ DE CHEVAUX. <7 It. a me dit à demi voix qu'il se repentait d'avoir commandé la mort du che- vreuil, et tandis que les chevaliers de sa suite, poussant des cris de joie, fai- saient pleuvoir l'argent dans une cas- sette que la sibylle tenait ouverte devant elle, il lui demanda, en lui présentant une pièce d'or, si elle avait à me prédire un aussi beau destin. Au lieu de répondre, elle plaça sa main sur sa figure, pour se préserver du soleil comme si elle en était in- commodée elle me regarda, et lors- que je lui eus renouvelé la question du prince, et que je lui eus dit en plaisantant qu'elle paraissait n'avoir rien de bon à m'apprendre: « Non, me dit-elle à l'oreille, d'un ton plein de mystère. –Quoi! m'écriai-je tout troublé, en faisant deux pas vers cette ngure, dont le regard froid et sans vie res- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/26]]== MtCBEL KOHMAAS ï8 semblait & celui d'une statue de mar- bre de quel côté ma maison est-elle menacée?M a La sibylle, prenant un morceau de charbon et un petit papier à la main, me dit qu'elle allait y écrire le nom du dernier prince de ma maison, le nombre d'années qu'eUe devait en- core conserver sa puissance, et le nom de celui qui l'en déposséderait par la force des armes. » Ayant fait. cela en présence de toute la foule, elle cacheta le billet, et lorsque je voutus m'en saisir avec toute l'impatience et ta curtostté que tu peux imaginer « Non, mon sei- gneur, me dit-elle en repoussant ma main, je vais le remettre à cet homme qui porte un plumet à son chapeau, et qui est debout sur un banc devant réguse; e et avant que je pusse com- prendre quelques paroles qu'elle ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/27]]== LE MARCHAND M CK~VA~X. ajouta, elle se mêla à la foule, sans que ;o pusse voir ce qu'elle faisait. » Dans cet instant, et pour ma con- solation, le messager du prince vint l'avertir que le chevreuil était tué, et qu'il l'avait vu emporter dans la cui- sine par deux chasseurs. Le prince me prenant par le bras, me fit pren- dre le chemin de la maison, en m'as- surant que cette femme n'avait dit que des folies indignes de l'argent que nous y avions perdu. » Mais quel fut notre saisissement lorsqu'un cri, s*é!evant sur la place, nous fit tourner la tête, et que nous vimesun énorme chien, tramantaprès lui le chevreuil tué, qu'il avait dérobé dans la cuisine du château. Epouvanté par les cris des cuisiniers qui le pour- suivaient, il déposa sa proie à nos pieds, et s'enfuit. »La foudre tombant devant moi ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/28]]== MtCHEf< KOBLHAM 90 ne m'eut pas plus anéanti que la vue de cet animal, qui constatait la vérité <!e tout ce qu'avait prédit la sibylle. Mon premier soin, dès que je me trouvai seul, fut de chercher partout l'homme au plumet; mais toutes lés recherches que je fis faire restèrent inutiles, et ce n'est que dans la chau- mière de Dahne que j'ai retrouvé mon homme, » Alors, lâchant la main du chambel- jan, le prince essuya la sueur de son front, et tomba, accablé de douleur, sur ses coussins. Le chambellan, qui jugea tout-à- fait inutile d'opposer son jugement à celui du prince, lui conseilla de cher- cher un moyen de se rendre maitre du bitte~ puis d'abandonner l'homme à son destin. Le prince, désespéré, l'assura qu'il ne savait plus qu'ima- giner. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/29]]== M MARCHAND DE CH~AOX. &t Le chambellan était obligé de se rendre à Bcrtin pour la succession de l'oncle de sa femme, rarchi-chancelier comte de Ka!theim< Il promit au prince de faire une dernière tentative auprès de KLoMhaas; mais, an bout de quelques jours, il lui fit savoir que toutes ses peines étaient perdues; qu'il ne fallait'plus songer à posséder jamais le billet, à moins qu'il n'y eût quelque moyen de s'en emparer après l'exécution de Kohlhaas, qui devait avoir lieu le lundi des Rameaux. A cette nouvelle, le prince, qui, pour calmer son chagrin, avait fait venir deux célèbres astrologues, es- pérant trouver quelque sujet de con- solation dans leurs horoscopes, dont l'explication n'avait fait qu'ajouter à ses craintes celle d'une guerre pro- chaine avec la Pobgne; le prince, dis-je, navré d'un désespoir insuppor. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/30]]== MMHEt. KOHUïAAS aaf table à son âme, usée par tant d'in- quiétudes morteHea passa deux jours enfermé dans sà chambre, dégoûté de la vie, refusant toute nourriture; en- suite, ayant fait dire au gubernium qu'H se rendait à !a chasse chez le prince de Dessau il quitta Dresde. Mais on apprit que le prince de Dessau était malade et que son e~ ceUence n'y avait point paru. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/31]]== MB MAMBAÏfP DB CHEVAUX. 23 CHAMT&Z VÏM Lorsque l'infortuné Kohlhaas eut entendu sa sentence de mort, on lui rendit ses papiers. S'occupant alors de mettre ordre à ses affaires par un tes- tament~iUes adressa à son honnête voi- sin detLoMhaasenbruck, qu'il nomma tuteur de ses en&ns. Il jouit d'un catme et d'un bonheur ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/32]]== MCHEL &OHM!Ma ~4 inexprimables pendant les jours qui précédèrentsamort.Sa prison ayantété ouverte par l'ordre spécial du prince, tous ses amis vinrent le visiter, et le théologien Jacob Freising, envoyé & lui par Luther avec une lettre de ce- lui-ci, lui donna la communion qu'il avait si ardemment désirée. Enfin,le lundi des Rameaux arriva sans que l'on reçût la grâce de Kohl- haas, quoique tout le peuple Fattendït, de la part de l'empereur. Il sortit de sa prison accompagné d'une forte garde, portant ses deux petits garçons entre ses bras, conduit par le théologien Jacob Freising, et entouré de ses amis, qui se pressaient pour lui serrer encore une foisla main en signe d'adieu. Lorsqu'it arriva sur la place de l'exécution, l'électeur de Brandenbourg s'y trouvaitau milieu de t~ute sa cour. A la droite de Henri de ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/33]]== M MARCHAND DE CHEVAUX. 25 3 Geusau était le procureur de l'Empire, Franz Muller, une copie de la sen- tence de mort à la main; à sa gauche, le procureur du Brandenbourg, An- toine Zauner, avec la sentence qu'il avait fait prononcer à Dresde contre le gentilhomme de Tronka. Au mi- Ueu du cercle ouvert que formait le peuple, on voyait un héraut tenant par la bride deux beaux coursiers tré- pignant d'impatience c'étaient les chevaux de Kohihaas, que le gentil- homme, en vertu de sa condamna- tion, avait été jfbrcé de reprendre des mains de Fécorcheur, et de rétab!ir dans une écurie bâtie sur la place du marché de Dresde à cet effet. « Koblhaas, lui dit le prince au moment où il arrivait, voici le jour où justice te sera rendue; regarde, voici les chevaux que tu avais laissés a Tronkenbourg voici les écus d'or 2. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/34]]== MtCRRL MHLHAAS a6 de ton valet. MÏchet Kohlhaas, e~-ta content ? M Le maquignon, après avoir lu la conclusion du tribunal de Dresde, que lui présentait le conseiller Zauner, posa ses deu~ enfans par terre, et étant arrtvéa l'article qui condamnait le gentilhomme Wenzel de Tronka à deux ans de prison emporté par le sentiment puissant qui le dominait, it posa ses deux mains en croix su< sa poitrine, et se jeta aux genoux du prince, qu'il embrassa. Puis se rele. vant, il pressa sur son cceur la mam de Henri de Geusau, et lui assura que Je voeu le plus cher de son cœur était accompli sur la terre; puis s~appro- chant des chevanx, il les caressa, et dit au chancelier qu'il les téguait a ses deux fils, Henri et Léopotd. î,echancenerHenri deGeusau t'assu ra que toutes ses volontés seraient ac- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/35]]== LE MARCHAND DE CHEVAUX. a'y complies; et lui ayant demandé s'il n'avait rien à disposer en faveur de la mère de Herse, KoMhaas l'appela. Lorsqu'elle fut sortie de la foute, il lui remit les pièces d'or qui avaient appartenu à son 61s, et en outre ta somme d'argent qui lui avait été as- signée comme dédommagement de l'obstacle mis à son commerce par le gentilhomme. Maintenant, s'écria le prince, Mi- chel Kohlhaas,marchand de chevaux, prépare-toi à donner satisfaction à Sa Majesté l'empereur, de la guerre que tu as allumée dans ses Etats. » Kohlhaas, se découvrant la tête, dit qu'il était tout préparé. Embras- sant encore une fois ses enfans en ver* sant des larmes silencieuses, il les remit à son digne voisin de K-ohihaas" enbruck, et marcha vers l'échafaud. U ôta lui-même sa cravate; puis ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/36]]== MMHEL KOMMÏAAS ~8 jetant un regard perçant sur Ïa foute, il ouvrit son petit étui de plomb, prit le billet, le décacheta, et après l'avoir lu, jetant encore une fois les yeux sur un homme qui portait un panache bleu et blanc et qui commençait à ae livrer au plus doux espoir, il mit le papier dans sa bouche et Favata. L'homme au panache, poussant un cri, tomba évanoui, et la tête de Kohlhaas, tranchée d'un coup de sa- bre, roula sur le pavé au même in- stant. La foule qui couvrait la place s'é' branla de toutesparts.Au milieu dntM- mutte généra!) on remarqua quelques chevaliers emportant entre leurs Tjras te prince de Saxe sans connaissance. II était revêtu d'un déguisement à l'aide duquel il avait assisté incognito à l'exécution. Jci 6nit l'histoire de Michel Kobt- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/37]]== M MARCHAND DE CHEVALX. =9 ~aas;son corps fut accompagné au eercueil par le peuple touché de corn* passion. L'électeur dit à Henri deGeu- sau qu'it voulait que les deux fils de Koh!baaa fussent élevés parmi ses pa- ges. Le prince de Saxe, après avoir, non sans peine, recouvré ses sens, retourna à Dresde, épuisé de corps et d'âme. Ceux qui désirent en savoir davantage sur son compte pourront puiser de ptus amples détails dans l'histoire de ce temps-îà. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/38]]== ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/39]]== LA MARQMSE D~O.~ ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/40]]== ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/41]]== LA MAB~MSE ~O. CBAtMTM MMBMÏB&. et La marquise d'O. étant, à son ? msu, devenue enceinte, le père de » l'enfant qu'elle mettra au monde est » invité à se déclarer; des considéra- » tions de famille ont décidé la mar- z quise arépouser, quel qu'il soit. S'a- » dresser strada della Misericordia, H à M. H ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/42]]== LA NARQIMSË &'0. 34 Tel est l'avis que fit insérer dans les journaux une jeune veuve habi- tante de M. ville de la haute Italie, qui jouissait d'une bonne réputation, et était mèpe de plusieurs enfans, dont Féducation avait été très-soi- gnée. Cette dame, qui osa faire un acte si singulier, si propre à l'exposer à la risée du monde, était fille de M. de Géri, commandant de la citadelle de M. Depuis trois ans environ elle avait perdu son époui, le marquis d'O. qu'elte chérissait tendrement. Dans un voyage qu'il faisait à Paris pour des affaires de famille, une cruelle maladie l'avait enlevé. Après sa mort, la marquise, suivant le désir de sa mère, avait quitté la terre qu'elle habitait jusqu'alors, et était revenue avec ses deux enfans dans la maison paternelle. Là s'adonnant aux ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/43]]== t.A MAHQUtSB ~*0< 35 beaux arts, à la lecture, à Féducation de sesen~ns, elle passa les premiè- res années de son veuvage dans la. retraite; lorsque tout-à-coap laguerre vint remplir la contrée des troupes de presque toutes les puissances euro< péennes, et entre autres de soldats russes. Le commandant de Géri avait reçu l'ordre de défendre !a place; il voulut doncétoigner sa femme et aes enfans du théâtre de la guerre et les en- voyer à la campagne. Mais avant que les préparat!& du départ fussent ache. vés, la citadelle fut cernée de toutes parts par les troupes russes, et som- mée de se rendre. Le commandant répondit à coups de canon. L'ennemi de son c6té bombarda la vine. H in- cendia les magasins, s'empara des ouvrages extérieurs, et le comman- dant ayant refusé d'obéir à une se- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/44]]== LA ~A&QUfSE N'O. 36 conde sommation, un assaut général fut ordonna. La citadelle fut empor~ tée de vive force. Tandis que tes troupe russes ser précipitaient dans te fort au milieu d*une pluie d'obus, le teu se déctara dans une partie du ch&teau, et il fat-< lut que les femmes le quittassent. Madame de Géri voulut se réfugier avec sa fille et ses enfans dans les apparteï&ens souterrains; y mais une grenade qui vint éclater au même in- stant dans la maison, compléta le désordre qui y régnait. La marquise se précipita sur la place devant le châ. teau, cherchant un abri où se cacher. La nuit était très-noire~ mais son~ obscurité disparaissait pour faire place à la tueur des coups de canon qu'on. entendait sans discontinuer. Au mi- lieu de cet horrible fracas, la mar- quise, ne sachant de quel côté diriger ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/45]]== 9 LA MARQUtSE D'O. 37 sa fuite, rentra dans le château dont tes Nammes s'étaient emparées. Là, au moment où elle voulait s'échapper par, une porte secrète, elle fut saisie par une troupe jde soldats ennemis qui remmenèrent avec eux. En vain elle poussa des cris de terreur, appe- lant à son secours ses femmes, qui elles-mêmes fuyaient tremblantes, poursuivies par d'autres furieux. Ou t'entraîna dans une cour intérieure, où eue~ eût succombé sous tes plus indignes traitemens, si un ofncier russe, attiré par ses cris, n'était ac- couru chasser ces misérables achar" nés contre elle. 11 apparut à ïa mar- quise comme un ange envoyé du ciel. Frappant d'un coup d'épée au travers du visage le dernier de ces soldats qui tenait encore la marquise serrée entre ses bras, il offrit son assistance àre~te malheureuse femme, puis la ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/46]]== LA MARQUISE O'O. 38 conduisit dans une partie duchateau où les flammes n'avaient point encore pénétré. La marquise, ne pouvant plus !ong.temps résister à l'horrible efn'oi dont elle avait été saisie, perdit alors tout-à fait connaissance. Quelques momens après ses fem- mes parurent. Enrayées de l'état de leur maîtresse, eltes voulaient appe- ler un médecin; mais l'officier, pre- nant son chapeau, les assura que la marquise reviendrait bien à elle sans secours, et sortit pour retourner au combat. La place fut bientôt tout~-iatt con- quise. L<* commandant ne se défen- dait que parce que autrement il eût été puni. Lorsqu'il vit qu'il n'y avait plus d'espoir, il se retira devant la porte de sa maison, avec le reste de ses troupes épuisées. L'officier russe, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/47]]== LA MAMQM8T D'0. 39 le visage animé lui cria presque aus* sitôt de se rendre. « Je n'attendais que cet ordre, a ré- pondit le commandant; et il remit son épée~« mais, ajouta*t'ii, nem'ac* corderez-vous pa&!a permission de rentrer dans le château pour m'infur- mer de ma famine ? Je vous raccorde, repartit rof6< cier russe, qui sembtait être l'un des principaux chefs de Farmée; toutefois sous la conduite d'une garde qui ser- vira à vous protéger et à me répondre de votre soumission H puis, se met- tant à la tête d'un détachement, il se dirigea vers le point où la lutte sem- blait encore douteuse. Bientôt après il revint sur la place d'armes, et or- donna d'éteindre les flammes qui dé- voraient les maisons voisines. Animé d'un zète remarquable, on Je voyait à la fois commander et aider ses soldats ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/48]]== LA MARQUISE D'O. 4<~ dans leurs manœuvres, tour à tour occupé & diriger les jets d'eau sur l'incendie, et à sortir des magasins de Farsena! les bombes chargées ou les tonneaux de poudre, dont rex" plosion eût été terrible. En rentrant chez lui', le comman- dant fut instruit de la malheureuse aventure dont sa fille avait failli être la victime. La marquise était, comme l'avait prédit foncier russe, revenue à eHe sans le secours du médecin. Elle éprouvait une grande joie en voyant toute sa famille sauvée, et son seul désir était de pouvoir témoigner sa reconnaissance à leur commun libé- rateur, le comte Fitorowski, chef d'un corps de chasseurs, et décoré de plu- sieurs ordres, ït n'avait pas fallu beau- coup de temps à la marquise pour ap- prendre tout cela. « Mon père, dit'eUe au comman- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/49]]== LA MARQUME ~'0. 4' c dant, va le voir, et supptie~e de ne pas quitter la citadelle avant de s~h e montré un instant au château. » Le commandant, qui approuvait la gratitude de sa, fille, retourna auprès de l'officier. 11 Je trouva encore oc- cupé de soins militaires, rassemblant ses troupes éparses, et les passant en revue. « Monsieur, lui dit-il, je ne savais pas, il y a un instant, vous devoir l'honneur et la vie de ma fille. De tel- les obligations augmentent la recon- naissance que m'a déjà causée votre généreuse conduite envers moi. Mais venez, monsieur, venez dans mon château recevoir les remercïmena de ma fille et de sa mère. Nous nous es- timerons heureux de posséder un ins- tant notre bienfaiteur. Monsieur le commandant, ré~ pondit l'officier, je suis vivement tou- 2. 4 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/50]]== LA jMARQUME D'O. ché de tout ce que vous venez de me dire, et mon projet était bien de me rendre auprès de vous, et de présenter mes hommages à vos dames, dés que mes occupations m'en laisseront le loisir. n En ce moment, plusieurs officiers lui remirent des rapports qui le rap- pelèrent à ses devoirs. Aussitôt que le jour parut, le géné- ral en chef des troupes russes vint prendre possession du fort. Il montra la plus grande déférence pour M. de Géri, et lui taissa sur sa parole la Ji- berté de se rendre ou il voudrait. « Je ne sais, répondit te comman. dant, comment vous exprimer ma gratitude. Combien, dans ce jour, ne dois-je pas aux Russes, et surtout au jeune comte Fitorowski, lieutenant de chasseurs ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/51]]== LA MARQtîÏSE tt'O. 43 –Comment donc cela? monsieur, » reprit le générât. M. de Géri raconta les événement de la nuit, et les injures auxquelles la marquise avait été exposée indignè- rent le générât, qui, s'avançant au centre de ses officiers, appela à voix haute ` « Comte Fitorowski a Le comte s'avança. Après un court éloge adressé à sa conduite coura- geuse, éloge qui couvrit de rougeur Ïa figure du comte, il ajouta « Je veux punir d'une manière exemplaire les misérables qui dés- honorent ainsi le nom de l'empereur. Nommez-lca-moi, monsieur le comte. –< Je ne* saurais le faire, répondit le comte d'une voix mal assurée, tan-~ dis que sa contenance dénotait son trouMe; a la lueur des réverbères du ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/52]]== LA MARQOÏSE D'O. 44 château, il m'a été impossible de les reconnaître. Mais, dit le généraï, d'autant plus surpris d'une telle réponse, qu'il savait fort bien que, dans ce moment- là, le château était tout en feu, il me semble qu'on reconnatt facilement les gens à leur voix, quelque noire que soit la nuit. Puis, secouant la tête, d'un air mécontent « Monsieur le lieutenant, je vous prie de <aire à ce sujet !cs perquisitions les plus sévè- res. M En ce moment, un homme sortit de la foule, et, s'approchant du géné- ral, tui~dit « Monsieur, il y a encore dans le château un de ces misérables, qui a été arrêté par les gens du comman- dant, au moment où M. Je comte les a chassés. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/53]]== LA MAUQUfSE B'O. 45 -Qu'on l'amène M s'écria le géné- ra!. Le captif arriva bientôt, entre qua- tre soldats. Il fut soumis à un court interrogatoire, après lequel on le fu- siïïa avec ses complices, qu'il dénonça au nombre de cinq. Cet acte de justice exécuté, le gé- néral ordonna de faire partir le reste des troupes; les officiers se hâtèrent aussitôt de regagner leurs corps res- pectifs. Le comte Fitorowski, au mi- lieu du tumulte, s'approcha du com- mandant, hn fit ses adieux, et le pria de présenter ses hommages a la mar- quise. Ce départ précipité ne lui per- mettait pas de le faire lui-même. Une heure après il n'y avait plus un sol- dat russe dans la citadelle. La famille de Céri se consola en pensant que peut-être dans l'avenir l'occasion se présenterait de prouver ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/54]]== LA MARQUME n'O. 46 leur reconnaissance au comte. Mais 'quel fut leur effroi, lorsqu'ils appri* rent que, le jour même de son départ, il avait trouvé la mort dans une ren- contre avec l'ennemi Le courrier qui apporta cette nouvelle à M. l'avait vu de ses propres yeux, blessé mor- tellement à la poitrine. Deux hommes ayant voulu !e relever, il avait expiré entre leurs bras. Le commandant se rendit lui-même à la maison de la poste pour obtenir des renseignemcns plus détaillés. 11 apprit qu'au moment où il avait été frappé sur le champ de bataille, il s'é- tait écrié « Julietta, cette balle t'a vengée. Puis ses lèvres s'étaient re- fermées pour toujours. I<a marquise fut désolée de n'avoir pu se jeter aux pieds de son libérateur. Elle s'en fit des reproches amers. Cette Julietta, qui portait le même nom qu'elle~ ex- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/55]]== Ï.A MARQMSB ~0. 47 cita sa pitié; elle fit en vain tous ses efforts pour la découvrir; sa douleur aurait sympathisé avec la sienne pour déplorer ce triste et funeste événe- ment. Plusieurs mois se passèrent avant qu'elle pût l'oublier. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/56]]== LA MARQUMB D'O. 48 CHAMMUB M La ~miUe du commandant se vit obligée de quitter le château pour faire place au général russe. H fut d'a- bord question de se rendre à la cam- pagne, projet qu'appuyait fortement la marquise;mais M~de Géri n'aimant pas la campagne, on loua une maison à la ville, et ils s'y établirent tout-à- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/57]]== LA MARQUISE B'O. 49 fait. Tout rentra bientôt dans l'ordre accoutumé. La marquise reprit t'édu- cation de ses enfans, et se remit à ses ocmpations favorites. Mais sa santé, qui jusqu'alors avait été forte et ro- buste, semblaitsouffrante elle éprou- vait des faiblesses qui Fempéchérent pendant des semaines entières de pa- raître dans la société; elle sentait des vertiges, un malaise dont elle ne pou. vait se rendre raison. Cet état singu- lier l'inquiétait fort. Un matin que toute la famille était occupée à prendre le thé,et que M. de Géri s'était éloigné pour un instant, la marquise, sortant de ses rêveries, dit à sa mère « Si une ~emme me disait avoir éprouvé un sentiment semblable a cetuiqui m'a parcouru tout le corps tandis que je prenais cette tasse je croirais cette femme enceinte. n. 5 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/58]]== ï~ MAM)C!SE DO. <Ïo Je ne te comprends pas, ré- pondit madame de Géri. Je viens. d'éprouver, reprit la marquise, un frisson absolument sem- blable a ceux que je ressentais durant Ma dernière grossesse. Quelle singulière idée dit sa mère en riant, tu accoucheras sans doute de quelque fantaisie. Morphée ou t'un des Songes de sa suite en sera le père alors, a ajouta Ïa marquise et elles continuèrent ainsi à plaisanter sur ce sujet. Mais le retour du commandant interrompit leur con- versation, et la marquMes'étant.quel~ quesjoursaprès,entièroment rétablie, oublia cet entretien, ainsi que le sujet qui l'avait occastoné. Bientôt après, pendant que M. de Géri le nls, ~rand-maltre des ~prets, se trouvMt chez ses parens, un évé. Mment inattendu vint surprendre ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/59]]== LA NÀRQUtSE B'O. Si toute la ~amiUe, Un domestique, en- trant un jour dans la chambre où elle se trouvai réunie, annonça le comte Fitorowski. « Le comteFitorowsM & s'écrièrent à la fois le père et Ïa fille. La surprise ne leur permit pas d'en dire davantage. Le domestique répondit que c'était bien le comte, qu'it l'âvait vu de ses propres yeux, entendu (te ses pro- pres oreilles, et qu'il Favait laissé dans l'antichambre. Le commandant se leva aussitôt poufouvrir tui-méme an jeune comte, et ceÏui.ci, beau comme un dieu, quoique !e visage pâte, entra dans !e salon. Après les premières potitesses et quand rétonnement causé par cette arrivée inattendue ntt un peu dissi- pé, !e comtè s'intorma de la santé de la marquise. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/60]]== L~ MARQUISE D'O. 5a « Je suis fort bien, répondit la mar- quise; mais vous-même, comment êtes-vous revenu a la vie ? Je ne puis croire ce que vous dites, repartit le comte, car votre visage porte l'empreinte de la fatigue et (le la maladie. En vérité, cette empreinte n'est qu'une trace laissée par une indispo- sition que j'ai soufferte il y a quelques jours, mais qui, je l'espère, n'aura pas de suite. Je l'espère aussi.o reprit le comte avec une vivacité singulière; puis il ajouta « Madame, voulez-vous m'é- pouser ? » La marquise ne savait que penser d'une pareille question faite si brus- quement. Elle regardait sa mère, tandis qu'une vive rougeur colorait ses joues; et ses parens, aussi étonnés ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/61]]== LA MAUQUtSK D'O. qu'elle, se tançaient des coups d'œit interrogatifs. Cependant le comtû s'approchant de la marquise, et lui prenant la main comme pour la baiser, réi- téra sa question en lui demandant si elle ne l'avait pas compris. Le commandant, voulant iaire ces- ser l'embarras qui se peignait sur tous les visages, offrit un siège au comte, et le pria de s'asseoir. « En vérité, dit madame de Gén, nous croirons que vous êtes un esprit jusqu'à ce que vous nous ayez expli- qué comment vous êtes sorti du tombeau dans lequel on a dû vous placer à Paris. » Le comte s'assit, laissa tomber la main de la marquise, et dit $ Les circonstances actuelles me forcent à être bre~, car j'ai peu de temps à moi pour m'arrêter ici. B!essc ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/62]]== LA M~KQUME D'O. 54 à mort dans la poitrine, je fus transe- porté à P. où je demeurai ptuaieurs mois dans mon lit, incertain si je vivraM. Durant tout ce temps, Fimage de madame fut constamment présente à ma pensée; je ne saurais décrire ïe ptaisir et la peine que me causa tour à tour ce souvenir. Après une inngue convalescence, je fus enfin rétabli, et je retournai à l'armée. Mais les ptu~ vives inquiétudes m'y suivirent. Plus d'une fois j'ai pris la plume pour vous ouvrir mon coeur; maintenant je suis envoyé à Naples avec des dépêches; je ne sais si de là je ne recevrai point l'ordre d*a!!er jusqu'à Cônstantinopte, et peut-être ensuite de retourner à Saint-Pétersbourg. Cependant ii m'a été impossible de vivre plus tong'temps sans satisfaire le désir de'mon cœ~r; je n'ai pu résister à l'envie de faire quelques démarches pour atteindre ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/63]]== LA MARQM&ED'O, t- K 33 mon but, en passant par M.«. Eu un mot, je viens demander à madame la marquise si eiie veut faire mon bon- heur en m'accordant sa main et je la suppiie de s'expliquer iraucitement à ce sujets il se tut un long silence succéda à cette bizarre dectarat!on. Le com- mandant le rompit enfin. « Une telle proposition, si, comme je n'en doute pas, elle est sérieuse, est extrêmement flatteuse pour nous. Mais, lors de la mort de son mari, le marquis d*0. ma fille a résolu de ne point s'engager dans de nouveaux liens. Cependant il n'est pas impossi* ble qu'une passion aussi subite que la vôtre n'ait quelque influence sur sa résolution accordez*iui donc, je vous prie, quelque temps pour réuéehir. –Certes, repartit le comte, ce que vous me dites a bien de quoi me ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/64]]== LA MjMEtQUÏSK P'O. r. satisfaire, et en tout autre moment j'au- rais lieu de regarder ces paroles comme bien favoraMesames désirs; mais dans les circonstances présentes, je ne sau- rais m'é!oigner sans avoir obtenu une réponse qui doit décider de mon sort. Les chevaux sont déjà attelés à ma voiture pour me conduire à Naples. Je vous en suppue.continua't-ii, en se tournant vers la marquise, je vous en supplie, si vous avez que!que senti- ment de compassion pour moi, ne me laissez pas partir sans un mot de votre bouche. '–Monsieur, reprit le commandant, un peu déconcerté de l'ardeur impa- tiente du jeune officier, la reconnais- sance que vous conserve ma mie vous donne le droit d'avoir les plus grandes espérances cependant ne croyez pas qu'elle puisse ainsi se ré- soudreafaire.sansdemûres réflexions, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/65]]== LA MARQUÏSE D'O. S7 la démarche la plus importante <!e sa vie. D'ailleurs, il est indispensable qu'avant de se décider elle fasse plus ample connaissance avec vous. Reve- nez donc ici lorsque votre mission sera terminée, et soyez notre hôte pendant quelque temps. Si ma fille alors juge pouvoir être heureuse avec vous, je serai le premier à approuver son consentement, qui, accordé plus tôt, me semblerait tout-a-fait peu convenable. C'était là, dit le comte, dont le trouble se décelait par la rougeur qui couvrait son visage, le but de mes plus ardens désirs dans ce voyage, et me voilà rejeté dans un abîme de mal- heur. D'après les circonstances fâ- cheuses dans lesquelles vous m'avez connu jusqu'à présentons nul doute des liaisons plus étroites me seraient favorables. La seule action blâmable ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/66]]== t A S~AKQMSE !)'0. que j'aie faite dansma vie, et qui n'est connue que de moi je veux la répa- rer. Je suis homme d~honneur, et cela je puis raCSrtner sans crainte. )' Un léger sourire, qu~ cependant n'ctatt pas ironique, parut sur les ïc< vresdn commandant. « Je vous crois sincère Monsieur; jamais je n'ai vu un jeune homme devebpper tant de belles qualités en si peu de temps. Un peu de réflexion vous fera approuver le délai que je demande. Avant d'en avoir parlé soit avec tes miens, soit avec vos parens, it m'est impossible de vous accorder aucune autre réponse. "T*. –Je suis sans parens, libre et mal- tre de ma personne. Mon oncle, le générât K~rattolof, m'accordera sûre- ment son approbation. Je suis pos- sesseur d'une fortune considérable, et ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/67]]== LA MABQUt$! P'O.. ~9 je me déciderai sans peine à veuir vivre en Italie. Monsieur, reprit !e commandant d*un ton bref et impérieux, vous avez mon dernier mot; brisons ià'dessus, je vous prie. w ~c Après une courte pause durant la- quelle tous les symptômes de la plus vive agitation se montraient dans la j contenance du comte, ce jeune et fougueux amant, se tournant vers ma- dame de Géri, renouvela ses protes- tations, supplia, et finit par déclarer que son oncle ainsi que le générât en chef étaient dans sa confidence, et avaient autorisé ses démarches, voyant que c'était ie seul moyen de Je sauver de la mélancolie dans laquelle il était tombé à la suite de sa blessure. « Par vatre refus, dit-il enfin, vous ne me taissez plus que <e désespoir ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/68]]== 6u LA MARQUER D'O. pour dernier remède à mes souffran- ces.c On ne savait que lui répondre. II continua en disant que si la moindre lueur d'espérance lui était donnée d'atteindre le but de tous ses vœux, il pourrait peut-être retarder son voyage d'un jour, et même plus. En prononçant ces derniers mots, il pro- menait des regards supplians sur le commandant, la marquise et sa mère. Le commandant avait les yeux bais. sés; son expression était mécontente; il garda le silence. « Allez! allez! monsieur le comte, s'écria madame de Géri partez pour Naples, et lorsque vous reviendrez, aecbrdcz-nous pendant quelque temps te plaisir de vous posséder au milieu de nous, le reste ira tout seul. » Le comte resta un instant sans ré- pondre il semblait incertain sur ce ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/69]]== LA MARQCÏSE i~O. 6t qu'ii devait ~aire. Enfin, se levant et repoussant son siège «Je t'avoue, dit" les espérances qui m'ont conduit dans cette maison étaient un peu prématurées. Je com- prends que vous désiriez mieux me connaître; aussi vais-je renvoyer mes dépêches au quartier-général pour une autre expédition, et profiter de votre offre aimable de me recevoir pendant quelques semaines dans votre famille. M Tenant encore la main appuyée sur le dossier de sa chaise, il regarda le commandant, attendant sa réponse avec une vive anxiété. « Il me serait fort pénible, repartit celui-ci, de penser que la passion in- spirée par ma fille pût vous susciter quelque affaire malheureuse cepen- dant vous savez sûrement mieux que moi ce que vous avez à faire. Renvoyez ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/70]]== LA MARQUSB CO.~ Ça les dépêches; je vais vous ~!re pré- parer une chambre. a Ces paroles produisirent un effet rapide sur les traits du comte, qui s'animèrent d'une vive rougeur. s'tMcHna pour baiser respectueuse- ment la main de madame de Géri, 1 sahm le reste de la société et se retira. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/71]]== M~RQï~SE C'O. 63 OBAMTM! tM Lorsque eut quitte la chambre, toute la famille ne savait que penser de cette singulière apparition. « H n'est pas possible, dit madame de Géri, qn'il renvoie les dépêches dont il est chargé pour Naples, sim- plement parce qu'U n'a pas réussi dans son passage à M.à recevoir ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/72]]== Ï.A MARQUISE D'O. 64 une réponse affirmative d'une dame dans un entretien de cinq minutes. -Une telle action, repartit son fils le grand-maître des forêts, n'entraî- nerait avec elle pas moins que les ar- rêts et ïa réclusion dans un fort. Et la dégradation, ajouta le commandant. Mais il n'est pas à crain- dre qu'il fasse une semblable chose; ce n'est qu'un coup de vent dans Fo- rage avant d'avoir renvoyé ses dépé* ches, il reviendra à lui. Dieu! s'écria madame de Géri, comme effrayée d'un pareil danger; je suis sûre qu'il les renverra; sa volonté opiniâtre, dirigée par une seule idée fixe, est bien capable d'une telle ac- tion. Mon fils, allez, je vous en prie, le rejoindre, et tâchez de le détourner d'une résolution si désespérée. Une telle démarche, répondit le maître des forets, aurait un résultat ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/73]]== Ï.A MARQUISE ?'0. 65 contraire, et ne ferait que renforcer ses espérances. La marquise fut du même avis, et pensa d'aiHeursqu'i! ne renverrait pas les dépêches et préférerait être mat- heureux ptutot que d'encourir une punition. Touss'accordèrentà trouver sa conduite fort singulière. Sans doute il était habitué à emporter les cœurs féminins, en courant, comme des cita- V delles ordinaires. Mais le comman- dant, se levant, ne fut pas peu surpris de voir la voiture du comte encore arrêtée devant sa maison. Tous s'ap- prochèrent de la fenêtre, et M. de Géri s'adressant à un domestique qui entrait en ce moment même « Monsieur le comte est-il encore dans la maison? lui demanda4-it. –Oui, Monsieur; il est dans Ja chambre des domestiques, occupé, 2. 6 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/74]]== t.A MARQCtSt: B*0. 66 avec son adjudant à écrire des tettrcs et sceller des paquets. t Le commandant, réprimant son agitation, se hâta d'aner avec son fils auprès du comte. Us le trouvèrent as- sis devant une fort petite table qui pouvait à peine porter to~ tes papiers dont elle était chargée. « Ne voûtez-vous pas~ lui dit M. de Géri passer dans votre chambre? vous y serez plus à l'aise et vous y trouverez tout ce dont vous aurez besoin. Je vous remercie, répondit !e comte~en continuant d'écrire avec nno grande hate~ je vous remercie innni- ment, mais voilà mes araires finies, M Il demanda l'heure, cacheta sa let- tre, la remit avec un porte-feuille à son adjudant; puis lui souhaita un bon voyage. Le commandant ne pouvait en ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/75]]== t.A MAnqUISE D'O. 67 croire ses yeux. Tandis que l'adjudant sortait de la maison, il s'écria: « Mons~urle comte, si vous n'avez pas des motifs bien ,puissans. –Ils sont tout p~!ssans,Binterrom- p!t le comte. Pn!s accoïnpagn& son adjudant à sa voiture, et hM ouvrit ta portière. Dans ce cas, continua le com- mandant, il me semble du moins que les dépêches. C'est impossible, repartit le comte, en donnant la main à l'adju- dant qui montait dans la voiture. Les dépêches n'iront pas à Naples sans moi j'y ai aussi pensé. En ronte Et la lettre de monsieur votre oncle s'écria l'adjudant. Elle me trouvera à M. En route!» dit l'adjudant; et la voiture partit d'un train de poste. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/76]]== ~A ~ARQUM~ ~.t. 66 Le comte se tournant atorsvers le commandant: « Voulez-vous, Monsieur avoir la bonté de me faire conduire dans la chambre que vo~ avez la comptai- sance de me destiner. J'aurai Fhonneur de vous y con- duire moi.même, repartit ïe comman- dant un peu courts; » et appelant ses gens et ceux du comte pour transpor' ter ses paquets, ïl !e conduisit dans une partie de la maison réservée aux visiteurs étrangers puis, le saluant avec'froideur, il le laissa seul. T~c comte fit sa toilette, et quitta la maison pour se rendre chez ie gou- verneur de la place. Invisible durant tout le reste du jour, il ne rentra que le soir pour le souper. Cependant la famille de Géri était dans la plus vive inquiétude. Le ma!. tre des <bréts raconta quelle réponse ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/77]]== le. LA MARQDME D'O 6~ Ïe comte avait &he au commandait. CeÏùi~ci déclara n'y rien comprendre du tout; et il fut résolu qu'il ne serait plus question de cette aSaire. Madame de Géri regardait à chaque instant la Jfenétrepour voir s'il ne viendrait pas réparer une telle inconséquence, mais la nuit commençant à tomber, elle s'assit à côté de ta marquise, qui travaillait avec beaucoup de zè!e près d'une table, et paraissait éviter toute conversation. Elle lui demanda à mi-voix, tandis que le commandant allait et venait, ce qu'elle pensait de toute cette ai- faire. La marquise répliqua en jetant un regard timide sur le commandant « Si mon père l'avait détermmé à partir pour Naples, tout eût bien tourné. -Pour Naples s'écria le. comman. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/78]]== LA MAKQUtSE D'O. ~0 dant, qui avait entendu ces paroles. Dévale donc faire appeler un prê- tre on bien faHait'il le faire arrêter, et renvoyer à Naples sous escorte ? Non mais des représentations Vtves et pressantes atteignent leur but, » reprit la marquise en baïsaant ses yeux sur son ouvrage d'un air un peu mécontent. Ennn le comte parut. On chercha l'occasion de lui faire sentir l'inconve- nance de la démarche qu'H avait faite, et de Fengager à la rétracter pendant que cela était encore possible. Mais durant tout le souper on ne put trou* ver cette occasion. Écartant avec in- tention tout ce qui pouvait y ramener, il entretint le commandant de l'art militaire, et le grand forestier de celui de la chasse. Ayant mentionné dans sa conversation l'escarmouche de P. madame de Géri lui demanda com- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/79]]== LA MA&<)M~ B'O. ~t t mentit avait pu guérir de sabtessu~e dans un ~i petit endroit ou i'ott ne de- vait point trouver les secours néces- saires< AtorsH raconta ptusïeurs traitspour pro<tver combien sa passion pour la aoa!'qu!se t'avait occupé tandis qu'~ était gisant sur son lit de dou!eur. Durant toute sa matadie, elle tui était apparue sous la forme d'un cigne qu'M avait vu à la campagne de son oncte lorsque était encore enfant. Un souvenir surtout l'avait vivement at- tendri un jour le cigne ayant été souiné de boue par lui, reparut plus beau et plus blanc après s'être plongé au milieu des flots. H avait toujours disparu à sa vue au milieu d'une mer de feu.; ea vain il avait appeiéThin&a/ nom que portait ce cigne; il n'avait pu l'attirer à îui.Le comte termina ce sin- gutier récit en protestant de nouveau ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/80]]== LA MARQUME B~. f' 7~ qu'u adorait !a marquise puis baissant i; ses regards sur son assiette, il se tut. On se leva de table. Le comte, après quelques mots de conversation avec madame de Géri, salua ses hôtes, et se retira dans sa chambre. Ceux-ci demeurèrent. encore quelques instans a causer. « 11 faut laisser les choses aller leur cours, dit le commandant. Sans doute il compte sur ses parons pour le tirer de ce mauvais pas; autrement une m~ famé dégradation en serait la suite. -Que penses-tu de tout cela ma 6Me ? demanda madame de Geri à la marquise. Bonne mère, je ne puis croire ce que je vois. Il me fâche que ma re- connaissance soit mise à une si rude épreuve. Cependant j'avais résolu de ne pas me remarier; je ne veux pas jouer une seconde fois le bonheur de ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/81]]== LA tJtAB~DME B'O. 73 ma vie, et d'une manière si hasar- deuse surtout. Si c'est là votre ferme volonté, ma sœur, dit le maître des ifbréts, H serait bon je crois, de la !t)i signiner d'une manière positive pour en finir. -Mais, reprit madame de Géri, ce jeune homme parait doué de grandes qualités il désire nxer sa résidence en Italie; il me semble (tonc que sa proposition mérite qu'on la pèse mû- rement, et la décision de ma fille a besoin d'être mise à l'épreuve. ° Comment trouvez-vous sa per- sonne ? demanda le grand-forestier A la marquise. Mais, répondit celle-ci un peu troublée, il m<6 ptait et me dép!a!t tout à la fois; au reste, je vous en fais juge vous-même. « S'il revenait de Naples dans les mêmes sentimens, et que les rensei- 7 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/82]]== LA MAH~UÎSE n'O. gnemens pris sur lui durant son ab sence fussent favorables, comment alors répondrais-tu à sa demande ? lui dit sa mère. Alors, si ses vœux para!ssatcnt anss! &mccroa qu'au)ont'd'hu~ r~par- t:t !a marquise en rougissant, et tan- dis que ses regards brillaient d'un ~dat plus vif, je les remplirais, pont' accomplir ce qne le devoir de la re- connaissance exige de moi. M Madame de Géri, qui avait toujours vivement désiré de voir sa (ute se re- marior, eut peine à cacher le }~ais:r que lui causait cette réponse. « Eh bien, reprit le grand.iorestict' s- en se tevaut, puisque ma sœur pense pouvoir un jour lui accorder sa main, il faut des à préseut faire un pas pour nrcveuir !es cuites dangereuses de sa folle <t~matcue. Madame de Géri partagea cet av-s, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/83]]== t.A MARQCtSi! U'O. et ajouta qu'après toutes !es briMan- tes qualités que le jeune comte avait dep!oyées devant.elle, sn uUe ne ris- quait pas grand'chose eu !e jurant favorablement. T<a marq~use, ag!tée <run trouble inexprimable, tenait ses yeux fixés sur !c plancher. «On pourrait, continua sa mère, lui promettre que d'ici à son retour deNap!es, tu n'accorderas ta main à nul autre. Je ne craindrais pas, ma bonne Mère, de lui donner cette promesse, mais je crains seulement qu'elle ne le satisfasse pas, et jnous engage. Ne crains rien, repartit sa mère avec une grande joie, ce sont mes af- faires. » Puis s'adressant a~ comman- dant « Lorenzp, dit-ç!!e, qu'en pen- ses'tu? e Le cotumandaut, qui avait tout en'. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/84]]== LA MARYSE D'O. ?6 tendu, était devant la fenêtre; il re- gardai dans la tue et ne disait rien. « Je me fais fort, assura le grand* forestier, de renvoyer le comte avec cette déctaratton transitoire. –Eh bien, qneceia~oit~it ainsi, s'écria le commandant en se retour- nant je vais {.our la seconde fois me rendreàceRnsse.N n' Madame de Géri l'embrassa, ainsi que la marquise, qui, tandis que son père souriait de son ardeur, demanda comment on ferait pour annoncer de suite cette décision au comte. On ré- solut que le grand-forestier irait le prier de vouloir bien se, rendre pour un instant dans la saUeo~ l'attendait Ja famille réunie. ïje comte répondit qu'il aMait ve- nir. A peine le domestique chargé de cette réponse avait-it accomp!i son message, qu'on entendit ses pas et, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/85]]== tA M~RQUt&K D'O. 77 entrant dans la chambre. il se jeta aux pieda de ta marquise, daas ie plus violent trouble. Le commandant vouiMt lui dire ce qn'<h avalât ré- solu, mais lni se relevant :K C'est b~eo, j'en stus assez; a puis U lui baisa !a main, ainsi q~'à madame de Gér!, et serra te frpre dans sps bras. <fMaM n)atntenant il fue <andr~tt une chaise deposte,ajou<'a-t-U. –J'espère, dit la marquise émue de cette scène touchante~ que votre espérance ne vous a pas entraîné trop ~o!n. Non non, repartit !e comte; rien n'est regardé comme aveuM, st les informations que vous prendre~ sur mon compte ne sont pasd~ccoMÏ avec les sentimens que je vous ai exprimés dans cette chambre. M Le commandant le pressa tendre- ment contre son cœur. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/86]]== LA XfARQtJÎSt! D'O. Le grand-forestier lui offrit sa pro- pre vohure~ et un chasseur courut a la poste chercher des chevaux. La joie la plus grande présidait ce départ. « 3'espére, dit le comte, retrou- ver mes dépêches à B. et de là prendre 'directement broute de Na- pies. ~e fois arrivé dans'cetteville, je icra! mon possible pour éviter d'aller à Constautmople; en tout cas, je suis dectd6 à faire le malade, et alors d'ici à six semaines je serai de retour.» En ce moment son chasseur vint annoncer que la voiture était attelée, que tout était prêt pour le départ. Le comte prit son chapeau, puis s'ap- prochant de la marquise, lui saisit la main. « Juliette, lui dit-il, je me sens un peu plus tranquille ? et il pressa sa main entre les siennes. «Cependant ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/87]]== LA ~AHQt)tSK PO. 79 mon voeu ie plus ardent eût été de me marier avant mon départ. –Vous marier! s'écrièrent tous !cs membres de la famille. –Kous marier, répéta le comte; <'t baisant ïamain de la marquise, qui ht! demanda s'il était dans son bon sens, il lui assura qu'un jour viendrait ou elle le comprendrait. ~e commandant et son fils étaient sur le point de se ~acherde cette asser- tion leur faisant ses adieux avec la même chaleur, le comte les pria de n'y plus penser, et partit. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/88]]== 80 LA MARQUEE D'O OHAPWM ÏV. Plusieurs semaines s'écoulèrent du- rant lesquelles la famille fut divisée en différens partis sur l'issue de cette singulière aventure. Le commandant reçut du général Krakolof, oncle du jeune comte, une lettre fort polie; le comte tui-meme écrivit de Naples; les informations ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/89]]== LA MARQMSH ?0. 8t que l'on recueillit sur son compte payèrent toutes à son avantage; enfin i'on regardait dé)& le mariage comme fait, lorsque Fmdispositionde la mnr- quise reparut avec plus dejbt'cequ'au- paravant. Elle remarqua un changement con- sidéraMe dans toute sa personne. Se confiant avec une entière franchise à sa mère, elle lui dit qu'elle ne savait que penser de son état. Sa mère, qui craignait que de si étranges symptô- mes ne menaçassent la santé de sa fille, lui conseilla de consulter un médecin. Mais la marquise, pensantqueson tem- pérament serait assez fort pour résis* ter, laissa encore passer plusieurs jours sans suivre les conseils de sa mère, jusqu'à ce que ces symptômes se reproduisant sans cesse et de la manière la plus extraordinaire, !a je- tèrent dans une vive angoisse. Elle fit ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/90]]== L.\ MAtKj~iSi J~U. 82 appeler un médecin qui avait toute confiance de son père, le fit asseoir sur le sopha auprès d'elle, en l'absence de sa tnère, et, après une courte in- t.roduction,. lui avoua, en p!aisantant, ce qu'cUe pensait de son état. Le mé- decin jeta sur elle un regard scruta- teur U se tut~ puis, après avoir ter- miné son examen, il répondit avec un air tt'cs'scricux <t Vous ne vous trompez pas, ma- dame la marquise. Comment. Fcntendcz vous? in- terrompit elle. Vous êtes, reprit le médecin en souriant, dans une parfaite santé, vous n'avez pas'besoin des secours de tHonm'L~ ï~ tnarqutse~~atsissant la sonnette et jetant sur le docteur un coup d'œit courroucé, le pria de sortir, en ajou- tant à demi voix qu'elle ne se sondait ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/91]]== ~A MARQUA DO. 83 point de plaisanter avec lui sur un pareil sujet. Le docteur répondit <( Je désire que jannais on ne se soit joué de vous ptusqu~ujom'd'hui wpmsprcnant son chapeau et sa canne, il voulut se re- tirer. « J'instruirai mon père de cette conduite, lui dit la marquise. Comme vous te voudrez, reprit )c docteur; je vous ai dit ce que je pense, et j'en ferais )e sermentsi cela f tait nécessaire; » et il ouvrit ia porte pour quitter la chambre. Tandis qu'il ramassait son mouchoir de poche qui ~'tait tombé par terre, la marquise !ui demanda encore « Mais la possibilité d'une telle chose? a Je ne crois pas nécessaire de vous expnqupr tes premier'; principes ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/92]]== Ï.A MARQCtSB !)'0. 84 de cette affaire, a répondit le médecin en sortant. La marquise demeura comnae frap* pée de la foudre. Et te s'emporta et voulut couru' se plaindre a son père mais le sérieux extraordinaire d~doc* tpur, dont elle se croyait oftensée, lui g!açait toutes !es veines. Ette se jeta < dans le ptu:' grand troubie, sur son sopha. Mécontente d'elle-même, elle passa en revue tous les instans de l'année écoulée, et finit par se croire folle en arrivant vainement au der- nier. Sa mère entra tandis qu'elle était encore dans cette terrible agi- tation. « Pourquoi ce trouble, ma chère enfant? M lui demanda-t-eHc. La mar- quise lui raconta ce que te médecin menait de lui dire. (/est un indigne poisson! s'écria ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/93]]== LA MARQUA i~'O, 85 madame de Géri. 11 faut instruire sur. ie-champ ton père de sa conduite. Mats, ma mère, c'est avec le plus grand sérieux qu'il m'a dit cela; et it paraissait bieb résolu à renouve~r son assertion devant mon père. Et peu<-tu croire à ta possibi. lité d'un pareil état ? s'écria sa mère effrayée. Je croirais plutôt que tes tom- beaux peuvent porter des fruits, et qu'un entant peut naître dans le sein d'un cadavre. –Eh bien alors, chère enfant, pourquoi te tourmenter? Si ta cou- science est pure, comment peux-tu t'inquiéter du jugement d'autrui? fût- ce même le résultat d'une consulta- tion de toute la iacutté. Que ce soit erreur ou méchanceté de sa part, que t'importe? Mais il est nécessaire que ton père en soit instruit. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/94]]== LA MARQUISE D'O. 86 0 mon Dieu dit la marquise avec un mouvement convulsif, com' ment pourrais-je ne pas me tour- menter? N'ai'jo pas en moi un senti. ment intime qui m'est bien connu et qui dépose contre mot-même? S! toute autre mû disait ctre dans Fêtât où je me sens, ne la jugerais-je pas tette que je me juge? C'est horrib!c! s'écria sa mère. Méchanceté erreur reprit la marquise. Et pourquoi cet homme, qui jusqu'à ce jour nous a paru digne de toute notre confiance~ voudrait-il me traiter d'une manière aussi infàme? Qud motif pourrait Fy porter ? Moi qui ne l'ai jamais offensé qui t'ai ï reçu avec connance, et avec t'idee de lui devoir bientôt de la reconnais- hance! Et s'il fallait choisir, serait-il possible qu'un médecin, quelque m6- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/95]]== f.A MARQUiSK DO. diocre qu'il fût, tombât dans une pa' reiue erreur? –Cependant, dit madame de Géri impatientée, il faut bien que ce soit l'un ou l'autre. –Oui, reprit !a marquise en lui baisant les mains, tandis qu'un vif incarnat couvrait ses joues; oui, bonne ,n)cre,it le faut: quoique les circon- stances soient si extraordinaires~ qu'il m'est permis de douter. Je jure que ma conscience est aussi pure que celle de mes enfans; !a vôtre ne peut être plus pure, plus digne (Festinne. Ce- pendant je vous prie de faire appeler une sage-femmp) nfm que je m'assure de ht vérité et que je puisse être tranquiite sur les suites. Une sage-femme! s'écria ma- dame de Gp!i avec indignation. Une conscience pure, et une sage'femme » Elle n'en put dire davantage. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/96]]== LA MARQCtSE ?'0. 88 « Une sage-femme, ma digne mère, répéta la marquise, en se mettanl à genoux devant elle, et cela dans l'ins- tant même, ai vous ne voulez pas me voir devenir fbÏ!e. Oh tres~votontiers, reprit h htére seulement je te prie de ne pas accoucher dans ma maison, w Et, en disant ces mots, elle se leva pour sortir. La marquise !a suivit en tendaut ses bras, tomba la <açe contre terre, et embrassa ses genoux. « Si une vie irréprochabte, s'fct'ia- t-elle avec l'accent de la douleur, une vie consacrée à vous piaire, me donne quelques droits sur votre estime; si seulement un sentiment d'amour ma- ternel parle encore pour moi dans votre cœur, ne m'abandonnez pas dans cet instant affreux! Qu'est-ce donc qui te trouble ainst? lui demanda sa mère. N'est-ce ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/97]]== LA MjMMpJtSË <~0. <9 que les discours du docteur? n'est ce que le sentiment de ton mataise? Ce n'est que ceta~ ma mère, ré* prit la. marquise en p~cant ses mains eursa pottr:<te. Absohnaent que cela, ~uMette~ continua HterC. ï~Néchis McM uce faute, quelque douleur qu'eMe me causât, peut et doit se pardonaer; mais si, pour éviter une réprintande de ta mère, tu pouvats ~Venter un conte sur les bouleversemens de ror- dre naturel, et te jouer des sermons les plus sacrés pour le persuader à mon cœur trop crédule, ce serait in- digne, et je ne voudrais plus te revoir. –Puisse l'empire des bienheureux s'ouvrir un jour à moi comme mon âme s'ouvre la vôtre! Je ne vous ai rien caché, ma mère. Cette exclamation, faite avec déses- poir, ébranta madame de Géri. H. 8 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/98]]== <)0 ÎA WARQFMK t/0. a0 ciel! s'écria-t-ette, ma chcre enfant! comme tu m'attendris! o Elle ia releva, t'embrassa, ~a serra contre &on sein. « Qu'as'tu à craindre? VieMS, tu es bien ma!ade. a E!!e voutut la faire mettre au lit; mais la marquise, (tontlestarmes abondantes se frayaient un libre passage, assura qu'elle était très-biea, et qu'elle ne sentait aucun mal, si ce n'était cet état étrange et in- concevable. « Un état étrange Mais quel est-il donc? Puisque ta conscience est si sûre du passé queUe frayeur fréné- tique s'empare de toi? Un sentiment întérieur, encore indéterminé, ne peut-il te tromper? Non, non, il ne me trompe pas, et si voulez faire appeter une sage- femme, vous Verrez que t'infamie n'est que trop vraie. Viens, ma chère fille, dit mu- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/99]]== LA MARQUEE D'O. 9~ dame. de Géri, qui commençait à craindre que sa raison ne s'attérât, viens, suis-moi, et mets-toi au lit. Pourquoi penses-tu à ce que t'a dit ïe médecin ? Comme ton visage est bndant! Comme tous tes membres tremblent! Qu'est-ce donc que t'a dit ïe médecin? » Et elle entraînait avec eUe la marquise, qui recommençait !e récit de la visite du docteur. « Bonne, digne mère je suis dans mon bon sens; et elle s*enbrçait de sourire. « Le médecin m'a dit que j'étais enceinte. Fais appeler la sage- femme, et sitôt qu'e!Ïe nous aura dit que cela n'est pas vrai, je serai tran- quille. Bien bien repartit madame de Géri en réprimant son agitation ellè viendra; il faut qu~eïte se moque de toi; et te dise que tu es une folle, agitée de songes trompeurs. Mpuis, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/100]]== LA MAAQM&B B'O. 9~ tirant la sonnette, elle envoya un de ses gens chercher la sage-femme. La marquise était encore entre les bras de sa mère lorsque cette femme parut. Madame de Céri lui expliqua le mat que ressentait sa fille. La mar- quise jura qu'elle avait toujours res- pecté la vertu, et que cependant elle était pénétrée d'un sentiment incon- cevable qui la forçait de recourir â une femme de l'art. la sage-femme, tandis qu*et!c t*entretcnaitains~par- lait de la bouillante jeunesse et de la perSdte du monde. J'ai déj~ assHrait-eUe,étéappetée dans plus d'une circonstance scmbia- ble les jeunes veuves, qui se trou- vaient dans le même état que vous, prétendaient toutes avoir vécu sur de~ « désertes. Mais catmds-voua; le impitoyable qui a proRté ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/101]]== il LA MARQUISE B'O. 93 sans doute de l'obscurité d'une nuit sombre se trouvera bientôt, e A ces mots, la marquise perdit con- naissance. Madame de Géri~ qui ne put résister à ses sentimens maternels, lui prodigua des secours pour la rap- peler à la vie. Mais l'indignation pré- valut lorsqu'elle eut repris ses sens. « Juliette! s'écria-t-elleavec la dou- leur la plus vive, veux-tu bien tout m'avouer; veux-tu me nommer le père? M Et ses traits annonçaient l'en- vie de pardonner. Mais lorsque la marquise lui répondit qu'elle en de- viendrait folle, sa mère, se levant, décria « Va! va! tu es indigne de toute pitié. hiaudite soit l'heure où ~e t'en. fantai < Et elle quitta la chambre.. La marquise, qui eût voulu encore une fois ne.plus voir le jour, entraina la sage-femme à côté .d'elle, et, tre. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/102]]== LA MARQUÏSK D'O. 94 Mante, cacha sa tête sur son sein. QueHes sont les voies de ta nature? lui demanda te!!e d'une voix entre- coupée est.U posante qu'une con- ception ~'Heu avec ignorance de cause? » La sage-femme sonrh, et lui dit qu'eue ne croyait pas que ce fut Ut cas de madame la marquise. « Non, non, reprit la marquise, ce n'est pas de moi qu'il s armais te voudrais savoir, en général, si de pareils phénomène sont possibles dans Fordrede la nature. -Aucune femme sur la terre ne s'est trouvée dans une telle position, excepté pourtant tar sainte V ierge. » La marquise trctnbtait toujours da. vantage, c!!c se croyait h chaque in- stant sur le point d'accoucher, et sup. pua la sage-femme de ne pas t'aban- donner. CcUc-ci la tranqni!tisa. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/103]]== LA MAKQUSE D'O. 9~ Vos couches sont encore éloignées, je vous indiquerai des moyens de ca- cher votre état aux yeux dit monde, et, il faut l'espérer, tout se passera bien. » Mais tesconsotationsde cette femme étaient autant de coups de poignard qu'elle portait au cœur de !a marquise. Eue la pria.donc de se retirer.. A peine la sage-femme était*eHc sortie, qu'on apporta a Juliette, de la part de sa mcrc,.un billet ainsi conçu: «M. de Géri désire, vu les circons- » tances actuelles, que vous quittiez H sa maison, t! vous envoie ci-joints H tes papiersconcernantvotrefo! tune, » et il espère que !e ciel lui épargnera » la douteUr de vous revoir jamais, » Le désespoir de la marquise éclata en pleurs abondans. Versant des lar- mes amères ~ur l'erreur de ses pa< rcns et l'injustice qui en était la suite, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/104]]== LA MARQUISE D'O. 96 eUe se rendit dans le cabinet de sa mère. On lui dit qu'elle était âvec son père. EUe y courut aussitôt, mais la porte était fennec. Appelant alors tous tes saints pout témoigner de SQ!~ innocence, elle tomba presque Mns vie sur le carreau.. Il y.avait plusieurs minutes qu'eMe gisait ainsi misérablement couchée, lorsque le grand-forestier sortit, et lui dit d'un air courroucé « Vous savez bien~ madame, que le' commandant ne veut plus vous voir. –Mon frère chéri! M s'écria la mar- quise en sanglotant puis se précipi- tant dans ta chambre « 0 mon pèrel M et eUe tendit les bras vers lui. Le commandant se re- cula dès qu'il l'aperçut, et courut se rétug'er dans sa chambre a coucher. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/105]]== LA MARQUISE D*0. 97 La marquise vouhnt l'y suivre, il s'écria «~ Hors d'ici), malheureuse » et voulut rejeter la porte sur elle. Mais la marquise, au milieu de ses gémissemens et de ses pleurs, l'ayant empêché de la Jfermer, il se retira tout-a-coup, et s'avança rapidement vers le fond de la chambre tandis que sa fille entrait. Elle se jeta a ses pieds, embrassa ses genoux, lorsqu, se retournant, H Ja- cha la détente d'un pistolet qu'il avait saisi, et une balle aUa frapper le p!a* fond. «Maître de ma vie s'écria la mar- quise en, se relevant pâté comme, un cadavre; et elle se hâta de quitter cette chambre. te Qu'on se prépare à partir, a dit- elle en entrant dans son appartement. Elle se jeta comme morte sur un Il. 9 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/106]]== Ï.A MA~QMSB ~0. 98 Mcge, fit appeter ses eutans, fit fait'e tous ses paquets. Elle tenait sur ses genoux !e p!ns jeune, qu'elle enve. loppait d'un mouchoir, pour le por- ter avec elle dans la voiture, lorsque te ~rand-(brest;er entra, chargé par te commandant de supposer à ce qu'eU<; emmenât ses en fans, « Mes enfans? demanda't-eMe en se levant; dis à ton barbare pèfû qu'it peut venir et me tuer, mais que ja- tna:s H ne m'entera mes en&ns! M puis d'un air calme et fière de. son innocence, elle emmena ceux ci avec elle dans sa voiture, et partit sans que son frère osât s'y opposer. Cette noble ~crmetô lui donna tout- à-coup la conscience de ce qu'elle éta!t, et, de sa propre main, elle se sortit de t'arme profond dau~ lequel le sort Favatt jetée. La cotèro qui brisait son cœur se d!ss!pa torsqu'ette ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/107]]== LA M&KQtfMB D*0. fut en liberté; elle embrassa tendre* ment ses enfans, ces chères petites créatures qui lui appartenaient, et ce fut avecune grande satis&ctionqu'elle réfléchit à la victoire, que le s~nti* ment intime de son innocence venait de lui faire remporter sur son frère. Sa raison, assez forte pour ne pas se troubler, céda à l'organisation sacrée et obscure du monde. Elle vit !m- possibilité de persuader sa famine d< son innocence, comprit qu'elle devait s'en consoler, qu'elle ne devait pas se laisser abattre, et peu de jours s'étaient écoules depuis son atrivée à la campagne qu'elle choisit pour re. traite, que déjà la douleur avait fait place à la courageuse résolution de lutter fièrement avec l'opinion publi< que. Elle résolut de se renfermer tout-a'fait dans son intérieur, de s'oc- cuper avec un zèle actif de l'éduca- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/108]]== tUO MAHQmSE &*0. tion de ses deux enfans, et de recevoir r avec une tendresse toute maternelle le troisième dont le ciel lui faisait pré- sent. Elle fit des préparatifs pour faire restaurer, dès que ses couches au- raient eu lieu, sa campagne, qui, né- gUgée depuis tong'temps, se ressen- tait de rabsence des maîtres. Souvent assise dans le pavillon du jardin, oc- cupée à broder quelque petit bonnet pourson futur nourrisson,ellese plai- satt a distribuer ses appartemens se- lon son goût dans telle chambre elle plaçait sa bibUothèque, dans teUc autre, son chevalet et ses tableaux. L'époque à laquelle le comte Fito- rouski devait revenir de Naples n'é* tait pas encore passée, qu'elle était tout-a-~ait décidée à vivre toujours dans la solitude la plus complète. Le portier reçut l'ordre de ne recevoir aucun homme dans la maison. Une ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/109]]== t.A MARQUISE D'O. ÏOt seule pensée lui était insupportable l'enfant auquel elle avait donné l'être dans l'innocence et la pureté de son cœur, et dont l'origine, justement parce qu'elle était mystérieuse, lui semblait divine, se verrait rejeté de la société comme le fruit du déshonneur. Elle imagina alors un singulicrmoyen de découvrir le père, un moyen qui, si elle y avait d'abord pensé, lui aurait causé un effroi mortel. Toutes les nuits elle avait le sommeil agité, souvent interrompu. Elle avait de la peine à s'habituer à sa singulière posi- tion,elle cherchait toujours comment pouvoir découvrir Hiommequi l'avait ainsi dégradée. Sans doute, en quel. que lieu de la terre qu'il se trouvât, il devait être de la classe la plus vile et la plus abjecte,mais il fallait qu'elle Pépous&t, et le sentiment de son hon- neur, dont lui seul pouvait relever la ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/110]]== LA MARQUEE D'(h. ÏOt base, en prenant toujours une in" Ouence ptus vive et p!tM forte sur eue, restaura son courage, !ui redonna comme une nouvelle vie. Un matin elle envoya aux journaux de M. te stnguUcf avis qu'on lit en tête de ce récit. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/111]]== LA MARQVtSE D'O. to3 CBAMTM V. Le comte Fitorowski, que des af- faires importantes retenaient à Na- ppes, avait cependant écrit pour la se- conde fois à la marquise, afin de lui répéter que, quelques circonstances qui pussent advenir, il n'en resterait pas moins Cde!e à la déclaration ta- cite qu'elle lui avait donnée. Aussitôt ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/112]]== t0~ t.~MAR<yUiSEC*0. qu'il eut réussi à se débarrasser du voyage de Constantinople et que ses autres affaires furent terminées, il partît de Naples, et arrivai M. peu de'jours après l'époque Sxée par lui. T~e commandant le reçut avec un air embarrassé il prétexta une affaire importante qui rappelait hors de chez lui et pria son fils de l'entretenir en son absence. Le grand-forestier se rendit donc dans son appartement, et, après de courtes salutations, il lui demanda s'il était déjà instruit de ce qui s'était passe dans la maison du commandant -en son absence. « Non, » répondit le comte, dont une légère pàteur couvrit passagèrement les joues. Alors le maître des forêts lui ra- conta de quelle honte la marquise ve- nait d'entacher la famille, et les évé- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/113]]== LA MARQUfSË S'O. tô~ nemens qui en avaient été la suite. Le comte se frappa le front avec déses- poir. c Pourquoi avoir mis tant d'obsta. cles sur notre chemin? s*écria*t"iL Si nous étions mariés, toute honte eut été effacée, et ce malheur évité. Comment! reprit, le maître des forêts, seriez-vous assez insensé pour vouloir être l'époux de cette indigne" créature ? ?. Elle est plus estimable, répon- dit le comte, que tout le monde qui la méprise. Je crois tout-à-fait ce qu'eUe dit de son innocence, et dès aujourd'hui je me rends à V. pour lui renouveler ma proposition. » Puis saisissant son chapeau, il salua le grand-forestier qui pensa qu'il avait perdu la raison, et s'éloigna. Se faisant aussitôt amener un che- val, i! partit pour V. Lorsque fut ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/114]]== t~C LA M~QCt&E D'O, an'ivé devant la porte, et qu'il voulut pénétrer dans intérieur, le porter lui déclara que madame la marquis ne recevait aucun homme. Le comte demanda si cette mesure, prise ~o$ doute enverB ïes étrangers, concernait aussi un ami de la ïnanon. t<6 portier répondit qu'ti n'y avait point d'excep- tion puis il ajouta avec un air do~- teux « Ne seriez'voua point le comte Fitorowski ? –Non, M repondit le comte. Puis se tournant vers ses gens, il continua de manière a ce que tous pussent Fen* tendre « Puisqu'il en est ainsi, je vais me rendre à l'auberge, et de là j'écri. rai à madame la marquise, x Aussitôt qu'il se trouva bon de la vue du portier, il fit un détour, et longea le mur de clôture du vaste jardin qui s'étendait derrière le bâti. ment. Trouvant une petite porte ou- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/115]]== ~A MARQPtSË D~O. t0~ verte, il entra dans ce jardin, en par~ courut les allées, et il allait jmon~r la rampe du perron, toraque, dans un pavillon situé eur l'un des cotés il aperçut la marq~iae, vêtue de deuil t occupée d'un travail, près d'une pe- tite tabte. Il s~approcha d'etto avec précaunon, en sorte qu'elle ne put le voir que lorsqu'il ne fut plus qu'A tro:a pas de la table. « Le comte Fîtorowstn M s'écMa la marquée et une vive rougeur cou- vrit auMÏtôt sa figure. Le comte sourit, et demeura en~ core un instant debout, itnn!obi!e; puis s'asseyant à ses côtes, il passa son bras autour cte sa taiûe~ et la serra contre aon sein avant qu*eMe eût ie temps de ~'opposer à une aemb!abte tentative. « D'où venez'vou9t monsieur le comte? Est-ce bien poMiMe?ditta mar- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/116]]== tt)8 tA MARQUtSE D'O quise, en fixant sur la terre ses re- gards confus. De M. reprit le comte, en l'attirant doucement à lui. Je suis en- tré par une petite porte que j'ai trou- vée ouverte j'ai cru pouvoir compter sur votre pardon. –Ne vous a-t-on pas dit à M. ?. On m'a tout dit, femme chérie; mais, bien persuadé. de votre inno- cence. –Comment Ï s'écria la marquise, en se dégageant de ses bras et se !e- vant et vous venez. –Je viens pour satisfaire le monde, repartit le comte en la retenant avec force; pour satisfaire votre famille, pour relever votre honneur; et il ap- piiqua ses lèvres brûlantes sur son sein. Loin de moi t s'écria !a marquise. Je suis aussi persuadé de votre ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/117]]== LA MABQMSB ~0. '~9 innocence, Juliette, que si l'on ne m'avait instruit de rïen, que si mon âme habitait votre corps. –Laissez-moi répéta la marquise. –Je suis venu pour renouveler ma proposition, et pour recevoir de votre main le bonheur te phM pur, si vous voulez bien m'écouter. laissez-moi sur-ie-champ je vous l'ordonne, a Et s'arrachant de ses bras, elle s'en- fuit. « Chère Juliette, 6 mon amie! s'é- cria le comte en la poursuivant. -Vous entendez, reprit la mar- quise en se retournant. Un seut moment d'entretien, dit le comte, saisissant le bras qu'elle tendait vers lui pour l'inviter à se re- tirer. –Je ne veux rien savoir, repartit la marquise. Puis repoussant le comte ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/118]]== t<0 LA MAB~tUSt! &'0~. avec force eHe mûnta rapidement le permet disparut. Le comte était déjà an haut de !a rampe pour obtenir à tout prix un instant d'entretien, quand !a porte se ferma avec violence, et un bruit de serrure lui 6ta tout eapoi~ïnce!*ta!n d'abord sur ce qu'il avait à faire, il hésita un moment, tenté de mont~ par une fenêtre quit voyait eutr'ou verte, et de poursuivre son but en dépit des obstacles. Mais il fléchit bientôt qu'it fallait céder, et, quelque amer qu't! fût pour !ui de se retirer, il descendit la rampe en se reprochant d'avoir laissé la marquise échapper de ses bras. 11 sortit du jardin pour chprchersoncheva! sentaitque tout espoir de s'expliquer auprès d'elle était désormais évanoui, et faisant marcher son cheval au pas, il com~ ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/119]]== LA MARQUISE t~O. ttt t posa une lettre qu'il résolut de lui éc!re. v Dans la soirée, éM~t assis auprès d'une table, et ptongédans !'hn<nenr la plus noire, il vit entrer te grand" fbrestier, qui lui demanda si sa visite à V. avait eu un henpeux 'résultat. « Non~ aréponditbrièyement to comte; et i! fut tenté d'acpompagncr cette réponse d'un geste d'humeur; ntais, pat' politesse, il ajouta un moment après: «Je suis rêsoiuL de tnï écrire, et bientôt je la justifierai pleinement. C'est avec chagrih, reprit le grand-tbrMtiér, que je vois vôtre pas- sion pour la tnarquise troubler votre raison. DIt teste, je puis vous affir- mer qn'eUe est sur le point de décider autrement de son sort. » Puis tirttnt le cordon de la sonnette, it se fit appor- ter ie dernier journal sur lequel était l'avis de !a marquise concernant le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/120]]== LA MARQUA D*0. tta père de son enfant. Le comte parcou- rut cet avis, tandis qu'une vive rou- geur couvrait son visage. Une péo!b!e lutte de sentimens contraires s'étaMit en lui. « Ne croyez-vous pas, dit le grand- forestier, que la marquise trouvera celui qu'eue cherche? Sans doute, », répondit le comte; et toutes les facultés de son âme étaient fixées sur ce papier qu'il semblait dé- vorer de ses regards. Enfin, après un moment, il posa le journal, s'appro- cha de la fenêtre, s'écria « C'est bon 1 je sais maintenant ce que j'ai à faire; » se retourna vers le grand-forestier, le salua poliment en lui demandant s'il aurait le plaisir de le revoir bientôt; puis sortit tout occupé de sa destinée. Cependant la maison du comman- dant avait vu se passer les scènes les ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/121]]== t.A M~!)QI!.SE n*0. ï3 plus vives. Madame de Géri était tiau- tement indignée de la dureté crueUe de son époux et de sa propre faiblesse, qui lui avait fait courber la tête sous le joug, MM s'opposer à l'expulsion de sa fille chérie. Au moment où le pistolet était parti dans la chambre du commandant, et ou sa fille en était précipitamment sortie, elle était tom- bée dans un évanouissement qui n'a- vait heureusement pas e~ de suites f&cheuses. Mais !orsqu'e!!e était rêve. nue à elle, le commandant, jetant le pistolet sur la table, s'était contenté de lui demander pardon de la frayeur qu'il.lui avait causée. Puis, quand il avait été question de priver la mar- quise de ses enmns, elle s'y était op- posée, affirmant d'une voix faible et émue qu'il n'en avait pas le droit; mais le commandant, tremblant de fureur, s'était tourné vers le grand. H. 10 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/122]]== f~ LA MA~QIfMË B'O. forestier en s'écriant <Va MM~e- !<M.a La seconde tettre du comte Fifo" rowski étant arrivée, te commandant donna l'ordre de la porter à la mar- quise à V. Le domestique chargé de ce mesMge rapporta qu'après avoir vu l'adresse, la marquise l'avait mise de coté en disant M C'est bien. » Ma- dame de Cér!, à qui t'assentiment de sa fille à ce second mariage avait tott- jouM paru obscM)r, cherchait en va!n à ramener ta conversation sur cet objet. Le commaDdant la priait toujours de se taire d'u~e nMOtèrequi fessem~iait plutôt à un ordre. Un jour, enlevant un portrait de la marquise qui ae trou~vatt encore suspende à Jta mu- raille, il jura qu'it voMbit chasser entièrement de sa pensée ~t ~imagi- ner ~u'ii n'avait paa de fille. Ce fut sur ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/123]]== LA MARQUISE P*0. n5 ces entrefaites que parut dans les journaux l'annonce de la marquise. Madame de Géri, à qui le comman- dant venait d'envoyer le journal, cou- rut aussitôt a l'appartement de son ~aoux, ou el!e le trouva occupé a écrire. « Eh bien que penses-tu de cela ? lui demanda-t-oUe. –Ph~ elle est innocente, dit le comMandant en continuant n écrire. comment! s'écria madame de Géri avec l'étonnement le plus mar- qué innocente 1 Elle l'a fait en dormant, reprit le commandante sans s'en apercevoir. En dormant répéta madame de Géri; et une chose aussi inconcevable serait. FoUe! ~s'écria le commandant; et bouleversant ses papiers, il sortit. Quelques jours plus tard, tandis ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/124]]== ïi6 LA MARQUISE D'O. qu'ils étaient tous les deux à déjeu- ner, madame de Géri lut ce qui suit dans cm journal qui venait de paraître « Si la marquise d'O. veut se trou- » ver le 3, à 11 heures du matin, dans » la maison de M. de Géri son père, » celui qu'elle cherche y viendra se jeter à ses pieds. » Madame -de Géri ne put achever cette lecture, la voix lui manqua; elle passa le journal au commandant. Ce- lui-ci le lut et le relut trois fois, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux. aAu nom du ciel, Lorenzo, dit ma- dame de Géri, que penses-tu de cela ? 0 la misérable s'écria le com- mandant en se levant; ô l'infâme! i L'effronterie d'une chienne sans pu- deur et la ruse du plus~n renard ré- uniraient en vain tout ce qu'ils peu- vent composer de pire pour égaler ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/125]]== ï.A. MA~QmsE D'o. n~ une pareille indignité. UnesembiaMe figure. de tels yeux. un chérubin n'inspirerait pas ptus de conSance. M Et il gémissait, ne pouvant calmer son émotion. a Par tout ce qui existe, si c'est une ruse, que! est son but? reprit madame de Géri. Quel est son but? continua le commandant; elle veut nous forcer à croire son indigne mensonge. La fable qu'ils nous réciteront ici le 3 du mois prochain,ils !a savent déjà par cœur. « Ma chère fille, dois-je répondre, je ne le savais pas; qui eût pu le penser? pardonne-moi, reçois ma bénédic- tion, et reviens à nous. » Mais, une balledans la tétede celui qui passera le seuil de ma portele 3 Peut-être vau- drait-il mieux le faire jeter hors de ma maison par mes gens. M Madame de Géri, après avoir en- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/126]]== ttB LA MARQUISE D'O: core une fois relu le journal dit que a'H <a!!ai< choisir entre (tcux cbpses inconcevables, elle préf6rait penser que c'était un jeu inout du sort, plu- tôt que de croire & la dégradation d'une fille que jusque là eUe avait toujours tendrement chérie. Mais sans la laisser achever, le commandant s'écna a yais-moi te ptaisir de te taire, et va-t'en. Je bais même en entendre parler. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/127]]== LA MARQUEE D'O, !'9 OBAMTM Vt. t Peu après ces événement le com- mandant reçut, en confirmation de Farticle du purnat, une lettre de ia marqMise dans laquelle e~tm deman. da;t,deta mantère ia phts touchante et p~s respectueuse, de vouloir bien, putsqu'a lui avait défendu de repara~e <~ez lui, envoyer à V. ce' # ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/128]]== ïM ï.A MARQtîtSe Û'O. lui qui se présenterait dans ht matinée du 3 pour elle. Madame de Géri était présente lorsque le commandant re- çut cette lettre. Elle lut bientôt sur sa physionomie l'irrésolution qui agitait son esprit. Quel motif aurait pu avoir la dissimulation de la marquise, puis- qu'elle n'implorait point de pardon ? Enhardie par cette apparence, ma- dame de Géri mit en avant un plan qu'eue avait depuis tong-temps formé toute seule. « J'ai une idée, dit-elle, tandis que le commandant fixait encore sur le papier un regard sans expression. Si vous vouliez me permettre de me ren- dre pour un ou deux jours à V. je saurai forcer la marquise à tout m'a- vouer, lurs même qu'elle connaîtrait déjà celui qui a répondu à son avis comme un inconnu, et qu'eue ~ut la plus astucieuse des femmes, t ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/129]]== LA MARQUISE D'O. tat ï Le commandant, froissant ta lettre entre ses mains, lui répondit avec la plus vive émotion « Vous savez que je ne veux plus rien avoir de commun avec elle, et je vous détends de la re. votr. e PnM ramaMaet les morceaux de la lettre, it tes cacheta dans un pa. pier, qu'il adressa à la marquise et remit anmessager pour tonte réponse. Madame de Géri, indignée de cet amour-propre intraitable qui rejetait toute explication, résolut d'accomplir son projet malgré lui. EUe prit avec elle un chasseur do commandant, et partit te lendemain matin pour V. A son arrivée devant la porte, le por- tier lui dit que personne ne pouvait entrer vers la marquise. « Je dois être exceptée de cette me- sure, répondit madame de GérL Aitez, et dites*mi que madame la comman- dante de Géri demande à lui parler. Ït. Il ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/130]]== MARQU'SRD'O. <&9 Ce serait inutile madame la marquise a déclaré qu'elle ne voulait recevoir qui que ce fut. Je suis sûre qu'elle ne refuser pas de me voir, reprit madame de ~éh;je suis sa mère..AHez,ne tardez pas plus long-temps à remplir mon message. » A peine le portier était-H entrf dans la maison pour faire cette com- mission, qu'il pensait fort inutile, que Fon vit la marquise en sortir, accou- rh vers la porte, et s'agenouiller de- vant la voiture de la commandante. Madame deGéri descendit avec l'assis- tance de son chasseur, et releva la marquise, non sans quelque émotion. La marquise, dominée par la iprce de ses sentimens, serra violemment sa main, et la conduisit dans sa chambre, tandis que des larmes coulaient le long de ses joues. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/131]]== LA MARQUtSt! D'O. t~3 wMon excellente mère, s'écria-t. elle, après l'avoir fait asseoir sur un sopha, pendant que, debout devant elle, elle passait ses mains sur ses yeux pour. cacher ses pleurs à quel heureux hasard dois-je une visite qui m'est si précieuse ? -Je viens, dit madame de Géri en serrant tendrement sa fille entre ses bras, te demander pardon de la du- reté avec laquelle tu as été chassée de la maison paternette. -Pardon! »reprit la marquée; et elle voulut lui baiser les mains; mais sa mère les retira, et continua « Car, non-seulement J'avis que tu as fait insérer dans les papiers publics, et la réponse qu'on a y faite, nous ont persuadés de ton innocence, mais en- core, je dois te t'avouer, à notre grand etonnement, celui-là même qui est ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/132]]== t9~ tA MARQt7tSE P*0. l'auteur de cette réponse s'est présenté hier chez nous. Qui? s'écria !a marquise en ras- seyant auprès de sa mère qui donc R'est présente? ? et t'attente la plus an- xieuse se peignait sur tous ses traits. « Cetui qui e~t fauteur de cette réponse, celui à qui s'adressait ton avis. Eh bien! dit la marquise, dont la poitrine se soulevant avec force trahissait l'émotion quel est'M ? en- core une fois, quel est-il? Je te le laisse à deviner. Pense donc qu'hier, pendant que nous prpy nions le thé, je lisais justement le journal,un homme qui nou~ était bien connu se précipite dans 1. chambre avec les signes du pins vicient déses- poir, et vient se jeter à nos pieds. Ne sachant que penser de cela, nous ren- gageons à parler. Alors il nous dit ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/133]]== 1 LA MARQPMK D'O r que sa conscience ne lui laissait pins de repos;qu'H était l'infâme qui avait trompé madame la marquise; qu'il savait bien eomment on jugerait sa jtaute, et quelle vengeance on en ti- rerait, mais qu'il venait lui-même s'on~ir en sacrifice. Ma~ qui ? qui? qui ? s'écria la marquise. Comme je te t'ai dit, un jeune homme bien élevé, que nous n'aurions jamais cru capab!e d'une pareitiepcr* fidie. Mais ne t'efÏraieràs-tu point, ma SMe ,en apprenai)tqti'il est de !a ciasse la plus basse, et qu'H est dépourvu de toutes les qualités qu'on aurait pensé devoir être l'apanage de ton époux? Qu'importe ma mère; il n'est pas tout-à-tait indigne, puisqu'il est allé se jeter à vos pieds avant de venir se jeter aux miens. Mais qui est-it? dites-le moi, qui? â ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/134]]== t~G L~ MARQUtSM n*0. –Eh bien! reprit sa mère c'est Ï~éopardo le chasseur que ton père fit venir tout jeune du Tyrot. Je Fni amené pour te le présenter comme ton 6ancé,sttu te reconnais. t~opetrdo le chasseur s'écHa la marquise, en se frappant le front avec désespoir. Eh bien qu*est-ce qui t'effraie? as-tu quelque raison d'en douter? –Comment? où ? quand ? demanda la marquise interdite. Il ne l'avouera qn'à toi seu!e. f~a honte et l'amour rempéchent de con- fier cela à nul autre. Mais si tu veux ouvrir la porte de l'antichambre, où il est dans l'attente et l'inquiétude, je m'é!o)gnerai, afin que tu puisses per- cët' ce mystère. -Mon Dieu! s'écria la marquise, un jour, pendant !a chaleur brû!ante du soleil de midi, je m'étais endormie, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/135]]== LA MARQUtSE D'O. '~7 et en m'éveillant je le vis se lever de dessus lecanapé. » Et en même temps cUe couvrit de ses deux mains sa ii- gure couverte d'un vif incarnat. Mais sa mère, en entendant ces paroles, était tombée à genoux devant elle. « 0 ma Cue! ô exceUente Mue! ? s'é. cria-t-elle et elle la serra entre ses bras. « Et moi, indigne que je suis! e puis eHe se cacha dans son sein. «Qu'avez'vous, ma mère? de- manda la marquise étonnée. Imagine-toi, ô toi qui es plus pure que les anges du ciel que de tout ce que je t'ai dit il n'y a pas un mot de vrai que mon âme corrompue ne pouvait croire à tant d'innocence t et que j'ai inventé cette ruse pour m'en convaincre. -Ma bonne mère a s'écria la mar- quise; et, pleine d'une douce émotion, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/136]]== m8 LA MARQtUSE D'O. elle se baissa ver~ elle et voulut la relever;, mais elle s'y opposa. « Non je ne bouge pas de cette place avant que tu m'ates dit si tu tne pardonnes mon mdigmté, 6 toi qui es si pure, si augelique r Moi, vous pardonner ma mère, levez-vous, je vous en conjure! –Tu entends, je veux savoir si tu pourras m'aimer et me respecter au- tant que jadis? Ma digne mère, dit la marquise en se mettant aussi à genoux devant elle, le respect et l'amour ne sont ja- mais sortis de mon cœur. Qui pou- vait me croire dans des circonstances si inouies? combien je suis heureuse que vous soyez persuadée de mon in- nocence –Eh bien reprit madame de Géri en se relevant soutenue par sa n! je veux te porter sur mes bras, ma ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/137]]== t.A MARQ~tStf~O. ~9 tendre enfant; m feras tes couches chez moi, et si j'attendais de toi un jeune prince, jene te traiteraispas avec plus de tendresse et d'honneur que tu !e seras. Les jours de ma vie ne s'é- couleront plus loin de tui; je brave l'opinion du monde entier; je ne veux pas d'autre honneur que ta honte, pourvu que tu veuilles encore m'ai- mer, et ne plus pensera la dureté avec laquelle je t'abandonnai. » La marquise chercha à la consoler par ses caresses et ses MfCMns sans fin; mais la soirée s'écoula et minuit sonna avant qu'elle réussît. Le iende. main, t'amiction de madame de Géri, qui, pendant la nuit, l'avait agitée comme une fièvre ardente, s'étant un peu calmée, la mère et la fille parti- rent comme en triomphe pour retour- ner a M. EUes furent très-gaies durant le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/138]]== <t' ï.à MARQUISE n*0. t~o voyage, plaisantant sur Léopardu le chasseur, qui était assis devant sur le siéae. Madame de Géri remarqua (~ue sa fille rougissait chaque fois que s(s yeux se fixaient sur lui. La mur- quise répondit en souriant et soupi- rant tout a la fois « Qui sait qui nous apparaîtra enfin le 3 a onze heures du matin ? Huson approchait de M.plustcs visages devenaient sérieux, parle pres- scnthnent des scènes décisives qui al- !a!cnt se passer. Madatne de Géri, qui ne voulait ~as communiquer son plan, conduisit sa ~e dans son ancienne chambre des qu'eues furent arrivées~ et lui dit de se reposer, de ne pas s'in- quiéter, et que bientôt elle allait re- venir. Environ une heure plos tard, elle rentra, le visage fort animé. « Non, s'écria-t-eUe avec une joie ~ui se décelait malgré elle, non, il ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/139]]== LA MARQUtSE MO. i3) est impossible d'être plus incrédule. N'ai-je pas été obligèe d'employerune heure entière pour le convaincre? Mais à présent il pleure. Qui? demanda la marquise. Lui répondit sa mère qud autre a plus de sujet de le faire ? Ce n'est pas mon père? s écria la marquise. C'est lui; il p!eure comme un enfant, et si je n'avais eu moi-mème des tarmés à essuyer, j'aurais ri en le laissant dans cet état. Et cela à cause de moi? et je resterai ici. ? dit la marquise en se levant. -Ne bouge pas de cette place, mon enfant. Pourquoi me dicta-t-il cette lettre? Qu'il vienne te chercher s'il veut jamais me revoir? Ma bonne mère! ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/140]]== LA MARQUMB DO. <3a Sans pitié s'écria ta comman- dante l'interrompant. Pourquoi prit- il un pistolet? Mais je vous en conjure. '–Tu ne le dois pas, continua ma- dame de Géri en faisant rasseoir sa fille, et s'il ne vtCMt pas aujourd'hui, je pars demain avec toi. a La marquise qualifia cette résoiu- tion de barbare et injuste. Mais sa mère repartit « TranqutUise-toi, car j'entends venir quelqu'un c'est lui, sans doute. Où? demanda la marquise, en prêtant l'oreille; est-ce lui qui là de- hors frappe contre la porte? i' Sans doute; il veut que nous lui ouvrions. Laissez-moi! s'écria la marquise en s'élançant de son siège. –Jntiettc,si tu nnumes,detneur< répondit sa mère; et an métne instant ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/141]]== LA MA~QmSE !~0 t33 le commandant entra, la figure cachée dans son mouchoir. Madame de Géri lui' tom'na~tt le dos M piaca devant sa ~< a Mon père! s'écria la marquise en tendant les bras veM lui. Ne bouge pas de cette place, répéta sa me'e tu m*entends! Le commandant, debout an milieu de !a chambre, versait d'abondantes larmes. H Il faut qu'il implore son ~vdon, continua madame de ~éri. Pourquoi est-it si vïf? 'pourquoi est.it s! dur? Je !'a!me, mais je t'aime aussi je le respecte, ma!~ je te respecte aussi. Et B'tt faut prononcer entre vous deux, tu vaux mieux que lui, auss! je de- meure avec toi. a Le commandant, brisé par ~a dou- leor, ponssaitdes sangbtsetdesgénns- semensquiretentissaientdans !a salle. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/142]]== t34 LA MARQ~tSE D'0. M Mais, mon Dieu ..< s'écria la mar- quise, en résistant à sa mère et en prenant son mouchoir de poche pour essuyer ses larmes qui coulaient avec abondance. 11 ne peut pas seulement parler, dit madame de Géri, il pleure. » La marquise, s'élançant alors vers lui, l'embrassa, le supplia de se cal- mer. Elle pleurait elle-même. Elle voulait le faire asseoir, mais le com- mandant ne répondit rien; il était immobile, restant debout; il tenait ses regards honteux 6xés sur le plan. cher. « Mais il en deviendra malade, » dit la marquise, en se tournant vers sa mère. Madame de Géri elle-même, voyant son état douloureux, sentait faiblir sa 6:rmeté. Le commandant, cédantenfin aux instances de sa SIle, s'assit à côté ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/143]]== LA MARQCtSE D'O. t35 d'elle, et celle-ci, tombant à ses pieds, te combla de ses caresses. Alors ma- dame de Céri reprenant la parole -0 « C'est bien, dit'eUe tout ce qui lui arrive, U t'a mérité maintenant il reviendra à la raison, a Et sortant de la chambre, elle les laissa seuls Sitôt qu'e!!e fut dehors, elle sécha ses larmes; pensant aux dangereuses suites que pouvaient avoir pour le commandant d'aussi fortes émotions, elle résolut de faire appeler un méde- cin si cela devenait nécessaire, puis se rendant eHc-mémeà!a cuisine, elle fit préparer pour le souper tout ce qu'ellè put imaginer de plus récon- fortant et de plus adoucissant, fit chauffer son lit pour l'y faire mettre sitôt qu'elle le verrait paraître don- nant la mam à sa 6He, et enfin, tout étant prêt, elle retourna dans l'appar- tement de la marquise voij* ce qui s'y ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/144]]== <36 t.A MAHQUMI: D'O. passait. En appliquant son oreille con- tre la porte, elle entendit un léger murmure, comme la doucevoix de la marquise; puis regardant parte trou de la serrure, elle vit s& <tHe assise sur tes genoux du commandant qui la te- nait serrée entre ses bras comme ja* mais de sa vie il ne t'avait fait. Elle ouvrit a!ors et entra le coeur plein de joie. Sa fille était à demi couchée, tes venx presque fermes, sur tes genoux de son père qui ta couvrait de ses baisers, Elle se taisatt, lui aussi. I! la regardait avec t'amoor d'un amant qui est auprès de son amie, et il. ne se tassait pas de co!!er ses lèvres sur les siennes Madame de Géri éprouva un bonheur céleste à ce spectacle; invi,. sible derrière le siége où its étaient assis, elle tremblait de troubler cette ~Hcité parfaite qui venait de nou- veau habiter sa demeure. Elle s'ap- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/145]]== t'A MABQUtSN b'0. t3t procha enfin tout doucement, et vint se mettre à côté de son mari, qui, tout occupé d~embrasser sa Rue, ne s'a. perçut pas d'abord qu'elle s'asseyait auprès d~ lui. Lorsque se retournant le commandant Faperçut, ses yeux se baissèrent aussitôt, ta honte couvrit son visage de rougeur. Mais voyant cela, madame de Géri s'écria: « Que se passe- t-il donc ici? a puis embrassant son mari, elle mit fin eh plaisantant à cette scène touchante. EU~ les conduisit à la table qu'on venait de servir pour le souper. Le commandant parut très'gai, mais de temps en temps il pteurait.U man- geait peu, et ne parlait pas; les yeux fixés sur son assiette, il jouait avec la main de sa fille. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/146]]== LA MARqUtSB B'O. <38 CBAKT&B VK. Le jour suivant, dès le matin, la première question fut « Qui pourra se présenter à onze heures ? ? car c'étatt !e fatal 3. ï~e père, la mère et légère ïm-méme étaient d'accord pour le mariage, quelle que fût la personne, pourvu que son rang dans le monde ne fût pas tout-à-fait abject. Seulement ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/147]]== LA MAHQUtSE D'O. t3() il faUa!t tout faire pour rétablir la marquise dans une position heureuse et honorable. Si cependant ï'individn, malgré tout ce qu'on pourrait faire pour lui, restait encore trop en ar- rière de la condition (te ta marquise, ses parens s'opposaient au mariage. Ils résolurent, dans ce dernier cas, de garder leur fille auprès d'eux et d'adopter t'enfant. La marquise, au contraire, était bien décidée à épou< sert'homme qui se présenterait, quel qu*H serait, pourvu que ce ne fût pas un scélérat, et à procurer, quoi qu'il en coûtât, un père à son enfant. On agita ensuite la question de savoir comment on recevrait celui qui allait se présenter. Le commandant pensa qu'il convenait beaucoup que la mar- quise demeurât seule pour !e'recevoir; la marquise s'y opposa elle voulait que ses parens et son frère fussent ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/148]]== Ï<A tîAMQUtSE D*0. !~0 présens a l'entretien, parce qu'eue n~ voulait avoir aucun mystère à parta- ger avec cette personne. Elle pensait d'aiMeurs que c'était aussi là le désir de l'auteur de la réponse, qui avait assigné la maison du commandant comme lieu du rendez-vous, circon- stance qui lui avait ptu dans cette an- nonce. Madame de Géri, prévoyant le sot rôle qu'auraient à jouer son mari et son fils dans cette entrevue, pria sa fille de leur permettre de s'é- loigner, lui promettant de rester avec eUe, et d'assister à la réception de ce- lui qui devait venir. La marquise, après quelque contestation, adopta ce dernier avis. ï/heure fatale, atten- due avec tant d'anxiété, arriva enfin. Quand onze heures sonnèrent, les deux femmes, parées comme pour un mariage, se rendirent dans le salon. Le cœur leur battait avec tant de ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/149]]== Ï.A MARQFtSR D'O. '4' force qu'on en voyait les pulsations au travers de leurs vêtemens. La c!o- che n'avait pas fini de sonner, que Léopardo le chasseur entra les deux femmes pâlirent à sa vue. « Le comte fj!torou&ki,dim, vient d'arriver et se fait annoncer. Le comte Fitorouski s'écrie- rent-elles toutes les deux, tandis que dans leur intérieur une anxiété succé- dait & une autre. Fermez les portes, dit la mar- quise nous n'y sommes pas pour lui. » Puis se levant, elle voulut pous- ser dehors le chasseur, et tirer le verrou de la porte, lorsque le comte, revêtu de ta même redingote, des mêmes ordres et des armes qu'il portait le jour de la conquête du fort, entra dans le saton. La marquise faillit tomber de saisissement; relevant un mouchoir qu'elle avait laissé sur son ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/150]]== LA MAHQUMË M'O. t4~ siège, eMe voulut fuir dans une cham- bre voisine; mais madame )de Géri, lui prenant la main, s'écria « Juliet- te ? et comme oppressée par ses sen. timens, la voix lui manqua Mais bien- tôt, fixant ses yeux sur le comte, elle répéta « Juliettet je t'en supplie; qui donc attendions-nous? Oh ce n'était pas !ui, e s'écria la marquise en se détournant; puis elle jeta un regard terrible sur !e comte, tandis que la pâleur de la mort couvrait son visage. Le comte avait posé un genou eu terre, la main droite appuyée sur son cœur, la tête doucement incMnée sur sa poitrine; il regardait fixément de- vant lui et se taisait. e Qui donc, s'écria la commandante avec une voix oppressée, qui donc attendions-nous, si ce n'est lui? folles que nous sommes ft ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/151]]== t<A MA~ME D'0.< t43 La marquise, les yeux fixés sur lui, demeurait immobile. « Je deviendrai ~Ue, ma mère, dit. et!e enfin. -Toi M!e! ? reprit sa mère; et approchant, elle lui souMa quelques mots à l'oreille. La marquise, cachant alors sa tête dans ses mains, se jeta sur le sopha. « Malheureuse! s'écria sa mère, que 'e manque't-it? qu'est-il arrivé à quoi tu ne fusses prête? a Le comte ne quittait pas sa place aux côtés de la commandante tou- jours à genoux, il tenait le bas de sa robe entre ses mains, et le couvrait de ses baisers. « Chère marquise, tendre et digne amie a murmurait-ii; et des larmes roulaient sur ses joues. « Levez-vous, levez-vous, mon* sieur le comte, dit madame de Géri ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/152]]== LA. MARQtJtSR D'O. '44 consolez ma fille; nous sommes tous réconciliés, tout le passé estoubUé. ? La comte se leva en pleurant; il se jeta de nouveau aux pieds de ta mar* quise, prit doucement ses mains dans les siennes, comme s7il eût eu peur de les souiller. Mais celle-ci se levant « AUez! allez! s*écr'a-t-eHe; j'atten- dais un homme corrompu, mais non un.diabïe Puis ouvrant la porte, et le fuyant comme un pesti~ré, eUe dit « Qu'on appelle le commandant. Juliette! » dit madame de Gér! surprise. La marquise promenait ses regards, où se peignait Fégarement, tantôt sur le comte, tantôt sur sa mère; sa poi- trine se soulevait avec peine; sa 6- gure étant brûlante l'aspect d'une furie n'est pas plus affreux. Le commandant et le grand-ibres- tier vinrent. <Cet homme, mon père, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/153]]== 1.4 MABQUMB D'b. !45 dit-eHe au moment où i!s entraient, ne peutetre mon époux.~Puis, saisis- santon vase d'eau bénite placé der- nere la porte elle en arrosa son père, sa mère et son ~rére~ et disparut. Le cbmmandaMt, stupéfait de cette singuttère conduite, demanda ce qu'il était arrtvé; it pat!t, lorsqu'au même instant il aperçut !e comte Fito- rowskî dans la chambre. Madame de Gcri j~rît le comte par la main, et dit «Pointdequestions. Cejennehomme se repent vivement de tout ce qui est arrivé; donne lui ta bénédicnon, donne !a-!ui, oh! donne-Ia-tui, et tout nnira heureusement, x Le comte était comme anéanti. Le commandant posa sa main sur lui; ses paupières s'ouvraient et se fer- maient convulsivement, ses Icvres Il. !3 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/154]]== ~A ~AM~iE t. t4~ eta~t btatM~a <~m<me idu mé~fe. « pu~ vengeance du c~t a'e- U)<gner toujours de cette tête !&'€?&' t. maM q<Mn<< mar!~ ? 6ara. tH? ï~emam, répondit pour hn MM- <!ame (!e Cér!, car tt HC pouvait, ar~ enter une patote.a Demain ou aujom. (! bu! même, comme tu voudras Le comte, qui nous a déjà montra t&ut de bcUes qualités, est s~ns douto !w patïent de réparer le mal qa'H a fait, < le plus tôt sera le mieux pour lui. –aura! donc le plaisir de vous nottwf demain matin à onze heures dans t'égiisede Saint-Augustin, » dit le con)mandant; et a;'pe!ant sa femme et son û!s, il laissa le comte seuL pour ac rend~ dans ~ap})artement de!amarq"'ae. OM chercha eM va<tt a ~btfntr df la marqua rexpncat~M de M atMgu- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/155]]== LA MAJRQOMÈ D*0. t i'ère conduite. Quand on lui deman- dait pourquoi elle avait ainsi subite- ment changé de résolution, et ce qui pouvait lui rendre le comte plus haïs- sable .que tout autre, elle regardait son père en ouvrant de grands yeux et ne répondait rien. –As-tu donc oublié que je suis ta mère? lui dit la commandante. tc C'est dans cette occasion, plus <pte jamais, que je sens que je suis votre 6He, M assura-t-elle;mais prenant à témoins tous les anges et tous les maints, elle jura que jamais elle ne se marierait. Son père, la voyant évidemment dans une exaspération mentale, lui dé. clara q~eite devait tenir sa paro!~ la quitta, et ordonna tout pour te mariage. it envoya a u comte un pro- jet de contrat, que celui-ci tui ren- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/156]]== tA MARQMSE ?'0* t~ dit avec sa signature, et baigné de ses tannes, Le lendemain, lorsque le comman. daut présenta ce projet à la mar- quise, ses esprits étaient un pe~ cal. nt6s. EUe le lut plusieprs fois, ~e n!ia, puis le rouvrit pour le relire encore, et finit par dire qu*e!te se trouverait à onze heures & l'église de Saint-Augustin. EUe s'habi!!a sans prononcer une parole et quand t'heure sonna, elle monta avec ses parons dans ïa voiture qui devait les con~c. Nantie portait de FégUse, il fut permis au comte de se joindre à eux. La marquise durant toute la céré- monie, tint les yeux fixés aurTaute! cHe ne jeta pas un regard sur celui nui échangeait son anneau avec eMe. Le comte lui offrit son bras pour sor- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/157]]== LA MARQUEE O'O.. t~O tir, mais dés qu'ils furent hors de l'église, elle le repoussa. Le com- mandant lui demanda s'iis n'auraient pas t'honneur tle !e voir chez eux mais te comte, balbutiant quelques excuses que personne n'entendit, sa- tua et disparut. Il prit un logement a M. où il passa plusieurs mois sans remettre te pied dans la maison <!u M. de Geri, chez lequel !a comtesse était restée. Sa conduite sage et pru- dente durant cet espace de temps lui vaiut d'être invité au baptême du Bis dont la comtesse accoucha. Elle le reçut elle-même à son entrée dans le salon, avec un salut respectueux et réservé. Le comte jeta parmi tes pré- sens dont les convives comblaient le nouveau-né deux papiers, dont Fun contenait le don de aooo roubles a l'en&nt, et l'autre était un testament par tequei dans le cas où il mourrait ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/158]]== w 1 t~O t~ MARQ~tSK n'O. avant sa femme, il la cousthuait hé* ritière universelle de tous ses biens. De ce moment il fut admis plus sou- vent dans ia société de madame de Ger!; la,maison lui fut ouverte, et il ue laissait guère passer de soirée sans y venir. Sentant que tout le monde lui pardonnait sa faute, il recom- mença à implorer la pitié de son épouse, et obtenant d'elle, après t'es- pace de deux ans, un nouvel assen- timent, ils cétébrèrent de secondes noces ptus joyeuses que les premières après quoi, toute la famille se retira à V. Une longue suite de petits Russrs suivit le premier; et le comte deman- dant un jour a sa femme pourquoi, h' jour fatal ou il était venu se présent' t dans la maison de son père, elle !'avnit fui comme un démon elle répondit ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/159]]== LA M\nQ<nsR n'o. t~' I en te serrant tendrement dans m's bras « 0 mon ami! tu ne me scrats pas <)p' paruo!ors comme un diabt<% si h< prc* nnère fois que je t'ai vu, tu ne m'avais semblé un ange descendu du de!. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/160]]== ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/161]]== LE TRBMBUBMBNT M TBMUB DUCÏUU. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/162]]== ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/163]]== LE TMBMBMMBNT MB TBRM DUCMU. UN jeune Espagne!, accusa <<? crime, se trouvait dans les prisoms de Sa!nt-tago, capitale du Chili, au nto. ment où se fit sentir Je tremblement de terre de <6~ qui coûta la vie a plusieurs milliers de personMe~. At- taché a un pilier de son cachot, il ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/164]]== t56 TRBMKLB~RNT DE TERUK avait résolu de mettre fin, iunnénM! à sa malheureuse existence. Don Henri Asteron, l'un des plus riches nobles de la ville, Favatt, envi. Mnune année auparavant, Joigne de sa maison, où il était placé comme précepteur, parce qu'it avait décou- vert une intrigue amoureuse entre lui et sa fille dona Josepha. Un rendez- vous mystérieux dénoncé au vieux aeïgneur par son orgueilleux fils, après qu'U eut vivement réprimandé sa Sue, le détermina a la faire retirer dans le couvent carmélite de nos saintes Dames de la Montagne. Par un hasard heureux, Jeronimo ayant trouvé moyen de renouer là leur intrigue, te couvent avait été durant une bette nuit le théâtre de leur li- cité. C'était le jour de la Fête-Dieu, et la procession solennelle des nonnes, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/165]]== <W CmM. !5y suivie par les novices, commençait à défiler, lorsque l'mtbrtunée Josepha, au premier son de la cloche, tomba, saisie du mat d*en<ant, sur les de- grés de la cathédra!e. Cet accident fit un éclat extraordinaire. Sans pitié pour son état, on enferma aussitôt la jeune fille dans un cachot, et à peine fut-elle relevée de ses couches, que, sur l'ordre de ~archevêque, on lui in. tenta un procès très~rave. On parlait de ce scandale dans toute la ville avec indignation, et la honte en était re- jetée snr tout le couvent qui en avait <Mé le théâtre. Aussi, ni l'intercession de la famille Asteron, ni le désir de l'abbesse elle-même, qui aimait cette jeune personne malgré son indigne conduite, ne purent adoucir la ri- gueur dont les lois monacales la me. naçaient. La seule chose qu*on put obtenir, c'est que la peine. de mourir ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/166]]== t5tt Lt: TMEA!BLKJttKNT OE TERRK par le feu, à taqueUe elle serait ~n- daamée, fut, à la sollicitation des fetn. mes et des filles de Saint'ïago, com- mune, par un ordre du vice.roi en ccUedetadécapitadon. 00 louait les ~CM~tres danstM ]ruc& quedevatttravcrsertecortég~onmon- tait sur les toit&des maisons, et les di. ~ucsden~oMeMes de Samt-Iago se ren- (tatCMt de toutes parts chez ceUes de t('Mr& afaics <~tt avaient le tt<mh<*Ut' de (}<*tneurep sur cette route &ta~ peut tuu!r auprès d'elles du spectack que la ~cngance céleste allait donner. Jeronimo, qui avait aussi été mis en prison, perdit presque la raison (ptand il apprit la déplora bk issue dK cène affaire. EM vain il essaya de M' sauver; partout où. ses idées !e twytaifnt pour trouver une issue, il ne rencontrait que murs et verrous; UM<* teutativc qu'u fit pour sortir par ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/167]]== i)tJ CMU.< t$~ !a ~netre de son cacbof,n'aboutitqu'à rendre sa réclusion plus dure encore. Surpris dans cet essai, il fut dès iors 'esserré dans une plus étroite capti- vité. Re~onçaMt à tout espoir do fuite, )t se précipita aux pieds dune petite i~age de la sainte Viet ge, lui adressant dc~rventes ~ri~tes, comme à seule per&OMne qui put encore le sauver. ~ai~ le funeste jour parut, et avec lui nntime persuasion que bon horrible <!estnu n'éprouverait aucm< boulage- ment. Les ctoches, dont les sons ac- compagnaient Joséphiue à la place ia~e, retentissaient déjà, et !e déses- poir s'empara de son âme. La vie- lui parut insupportable, il résolut de be doMnori~ mort au moyen d'une corde qui se trouvait par hasard en sa pos- session.. U était, comme nous ~avo<ts dit, oc. cnpé à assujetir cette corde un clou ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/168]]== ï6o LE TREMMLKMBNT DE TERRE planté dans unpiner, lorsque tout-a- coup la plus grande partie de la ville s'abîma avec un bruit tel qu'on e&t dit que le firmament s*écroutah et que tout être vivant périssait. enseveli sous ses d<~combrea. Jeronimo Rugera demeura imuno- bile, plein d'effroi, comme si tout son être eût été brtaé il se retenait avec force contre ce même pilier qu'il avait peu auparavant voutu rendre témoin et acteur de sa mort. Le ter- rain tremblait sous ses pieds, tous les murs de sa prison étaient ébranlés, tout te bâtiment menaçait de couvrir la rue de ses ruines, et sa rencontre avec la maison située vis-a-vis, qui tombait dans le même instant, for- mant une voûte accidentelle put seule empêcher sa destruction totale. Jeronimo, tremblant, s'avança d'un pas chancelant vers l'ouverture que ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/169]]== t)U CHIf. t6t le choc des deux bàtimens avait oc- casionée dans le mur de la prison ses genoux pliaient sous !ui, sesjam- bes refusaient de le porter. A peine fut-il dehors, que toute la rue entière, déjà fortement ébraniée, tomba à une seconde secousse en un monceau de ruines. Ne sachant comment il pour- raitse reti rer de cette destruction gêné- rate il s*é!oigna rapidement au milieu des décombres, et tandis que de tous côtés il voyait ta mort sur son pas- sage, il s*avançawers la porte de Ja ville, la plus prochaine. Là une maison s'écrouiant encore, ses débris roulant au loin le chassèrent dans une rue voisine; les flammes s'étançant dans les airs lui oMrirfnt un horrible spcc- tacle, qui le força encore de fuir; !e fleuve Mapocho, iaucé hors de ses rives, roulait au-devant de titi ses flots dévastateurs. D'un côté, c'était un M. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/170]]== t6a LE TtŒNHtîJRMKCfT M TEME monceau de morts; t&,des voix se <<u~ saienteacore entendre sous tes débrisy plus loin, des malheureux, au milieu des flamme poussaient des cris de dé- sespoir; des hommes et des animaux étaient emportés pèle-mêle au mitif~ des flots, tandis que de courageux sauveurs voyaient leurs eMbrts vaincus par la fatigue et le nombre; la pâleur de la mort régnait sur toutes les ûgures, et des bras s'élevaient vers le ciel pour implorer du secours. Quand Jeronimoarrivaversia porte et Io!qu'il eut atteint une petite col. Une située à quelque distance, il tomba presque sans vie. Après être resté ainsi évanoui pen- dant près d'unquart-d'heure,il revint à lui, et le dos tourné à la ville, il se releva demi. Il ne pouvait se rendre compte de son état, et un doux ravis- sement s'empara de lui, lorsqu'une ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/171]]== Ot! ~M. t~ hrtse de Met ~int Fan!mef t~tt- ~tit ses sen~y M ~M s~ y<*Mx, re- CONW9M! ta ~U~ pUfCMt S~ pf0~~ HCP sMf !<a cnvifon~ enchanteoM de S~nt-Ia~o. Seuh'~)ent cette <!éva~ <a~<Mt <)H! s<& faisa~ tptaaf~t~F dé !oMMp~r!Rchagnn<Mt sonceeM~ <! n~ poa~a!t <'o)nc'6voir c<& quî av~h pu !'oc<;as!<mer,aiM8t que sadeihrance. sonvenh (!e rhon~e instant H n- q~t <t devait ~a vie n~ se pcpré~nta à son espï')t qnc t~fa~«e, se r~fonr- nant, ta vittc<'n rMines. se jeta ta face contre terre poof fûntercip~ Dien de ce tnen'cU!eHx prodtge. On~ btiant tous les coups de ta fbWune qu! avaient d'abord brisé son eom'age, 4t pteura <!e joie de pouvoh encore nne fois jouïf du bonheur de vivre mâts t'anneau qu'i! portait à !'Mn de~ ses doigts hu rappela tout-coup Joséphine, et avec c!ie sa pTison, fa ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/172]]== t6A Lt! TREMttMMBNT PB TERRE cloche qu'H avait entendue, et Hn- stant qui avait précéda cetui de la destruction générate. Une profonde angoisse remplit de nouveau son coeur. I~a prière le calma cependant un peu, et t'être qui domine au-dessus des nuages lui parut alors redoutable. Se métant & la foule qui, occupée & sauver ses richesses, sortait des portes de ta ville, il s'informa de la fille d'As- teron mais personne ne put lui don- neyde sùrsrenseignemens. Une femme qui, chargée d'une foule d'objets et de deux entans, courbait jusqu'à terre son dos (atigué, lui dit en passant, t comme si eUe t'avait eltc-ntëtne vu « 0 mon Dieu elle a eu la tête tratichée! » Jeronimo se détourna, et ses calculs ne lui laissant malheureusement pas de doute, il dut croire sou amante exécutée, et se retira dans un petit ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/173]]== DU CHtM. ï65 bois pour s'abandonner à sa douleur. ti désirait, dans son désespoir, que la nature se bouleversât encore une fois autour de lui: pourquoi avatt-H échap- pé à la mort, qu'il cherchai, et qu'il avait vu faire tant de ravages à ses cotés? Après avoir versé d'abondantes larmes, il sentit une faible lueur d'es* pérance renaître en son cœur, et se mit à parcourir ce champ de désola- tion dans toutes tes directions possi" bles. Chaque retraite fut visitée par tut; tous les fugitifs répandus sur les sentiers passèrent a son inspection; it portait ses pas partout où le vent agitait un vêtement de femme; mais aucun ne recouvrait la tendre ûtte d'Asteron. Le soleil était déjà sur le point de disparaître, et avec lui son dernier espoir, lorsque, étant arrivé sur un rocher, il aperçut au-devant de lui ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/174]]== /(Kt LE fKEMML~MENT ~R TERHE nncva&tevaHée dans taquenerun petit notnbre de gens sentën~nt avaient cherché un asile. Ï! parcoarut, incer- tain sur ce qu'H devait faire. ces grott- pe!! épars, et il a!!a!t se retirer, iôrs' qt~tHte jet~e fetMtne, ns~s~ p~ (Pnn<; tource, et occnpëc ta~er un enfant dans les flots de cette onde ptH*e, at- tira so~ aUe~tioth Son cce~r battit avec violence à cet asprct p!ein d'n~ pressendment qui n'étatt pas trom- peur, H ~étanca an bas des rochers en s'ëcnant « 0 mère de Dien toi sainte Vier- ge t et it reconnut Josepha qui, trou- btée de cette cMtâmatton, s'était te- vée. Avec quelle pure félicité ils s'embrassèrent, ces infortunes qu'un mirac!edu ciel avait sauvés! Josepha, conduite au sopp!ice,se voyait déj& bien près de la place' fatale, lorsque iout~-coup le renversetnent des mai- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/175]]== Mcufrjr. t6~ sons voisines était venu dissiper le cortège qui t'entourât~ Ses premiers pas ta dirigèrent invobntaircment vers la porte la phts voisiné; mais re- couvrant bientôt toute sara!son,pi!c étaît Fev<*HMe dans !av!Mp, et s'était rendue au couvert où était rosté son ma!heur<?ttx petit enfant abandonne. KMe trouva le couvent déjà toMt en <cn et J'abbesse, à laquelle, dans ces montons terribles qui devaient être tes derniers pour elle, elle avaitcontté le soin de son enfant, était justement devant te portait, occupée a crier porir qu'on lui por~.t du secours. Josepha, sans éprouver de crainte, se précipHn, par la rampe qui était ouverte, dans ce bâtiment dont tous les murs mç naçaient de s'ecrou!er s~e!!c, et, comme protégée par une !egion d*an< ges, elle repantt bientôt saine et sauve, portant entre ses bras l'enfant que le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/176]]== t68 M TMMBLBMRNT CE TERR!! ciel lui avait donné de sauver d'une mort certaine..Elle voulut serrer con- tre son cœur l'abbesse qui lui donnait sa bénédtcUou, lorsqu'une partie de la maison, tombant avec un fracas époavan~e ,récrasa avec toutes tes religieuses, de la manière la plus hor- rible. Josepha f;ém:t à cet affreux. spectacle; elle ferma les yeux de Fab- besse~ et, pleine d'un effroi mortel, elle s'enfuit avec son cher enfant. EUe avait encore fait peu de chemin, lors- qu'elle rencontra le corps de l'arche- vêque qu'on rapportait tout meurtri et dénguré par les décombres de t'e- gitse. T~e palais du vice-roi était tom- bé le tribunal où son jugement avait été prononcé était en feu, et à la place où s'éleva~ naguère la maison de son père se tMuvait un lac dont s'exha- laient en boulonnant des vapeura roussâtres. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/177]]== DU CH<H. t6t) Josepha rassembla toutes ses forces pour se soutenir. Étouffant la douleur qui dévorait son âme, elle s'étoigna courageusement de rue en rue avec son précieux fardeau, et déjà eue était prés de la porte, !orsqu*cnevJt tes rui. nés de la prison où Jeronimo avait été enfermé. A cet aspect, elle se sentit défa!ir~ et voulut s'asseoir sur un an. gle de pierre; mais, au même instant, elle en fut chassée par !a chute d'un bâtiment qni tomba avec un grand bruit derrière eue. Elle embrassa son enfant, essuya les larmes qui inon- daient ses paupières, et courut vers la porte sans plus regarder la destruction qm l'entourait. Lorsqu'elle se vit en p!einecampagne,ette comprit quetous ceux qui s'étaient trouvés dans des maisons écroulées n'avaient pas né- cessairement péri. Au premier chemin de traverse qu'eue trouva, elle s'ar* Il. i~ ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/178]]== j~o M TRrMM.KMr.NT nt: Tt:nnM tétait demeura cahnepour atteudte si celui qui lui était ie plus cher après son enfant ne rendrait point. Son at. tente fut vaine, il ne vint pas. La foule augmentait à chaque instant, et ctte ne cessait de la parcourir en tous «enspour tacherdc iedécouvrir. Ennn, versant un torrentde larmes,elleavait prisie partidese retirerdans unesom* bre vallée omÏM âgée de sapins, où etÏe pourrait prier pour son âme; et c'é- tait là qu'eUe avait retrouvé son amant et ~bonheur. Cette vaUée s'était chan. pée en un nouvel EdenJosepha fit tout ce récit non sans une vive énaotion; puis, quand elle l'eut achevé, eUe pré- senta son enfant à Jeronimo pour Fembrasser. Jeronimo le prit, le serra contra son coeur avec une affection toute paternelle, et comme, effrayé par ce visage inconnu, il poussait des cris ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/179]]== DU CCtU. '7' perçons, le couvrant de baisers, il ferma sa petite bouche de ses lèvres. Cependant la nuit la plus belle des- cendait sur la terre, accompagnée d'une douce rosée, silencieuse et em- preinte d~une tueur argentée, telle y <;? un mot, qu'un poète peut la rêver. De tous côtés, le long du ruisseau qui arrosait la vallée, des hommes se cou- chaient au clair de la lune, se prépa- rant des.lits de mousse et de gazon, pour reposer après un jour si terrible. L'on entendait toujours les gémisse- mens des malheureux; l'un regrettait sa maison l'autre, sa femme et sou enfant un troisième avait tout perdu, parens, amis, fortune. Jeronimo et Josepha se retirèrent d=tn'; un bosquet près de là pour ne pas être trouhtes dans leur bonheur par ces plaintes pénibles a entendre. Ils trouvèrent un superbe grenadier dont les branches, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/180]]== t'? 2 ti; TREMBLEMENT DE TERRE chargées de fruits, s'étendaient au loin. Le rossignol faisait entendre ses accens si doux. Jeronimo s'étendit sur l'herbe, et Josepha, renfant couche sur son sein, s'étant mise auprès de ini, its reposèrent ainsi dqucetnent. j/ombrc des arbres se jouait déjà sur eux, et la lune pâhssait devant les prcnuers rayons de l'aurore, avant qu'its fubscnt endormis. Ils avaiet~ une infinité de choses à ~se dit e sur te couvent et la prison, sur ce qu'ils avaient souffert l'un pour t'autre leur émotion était vive et profond)' un pensant à la misère générale qui avait causé leur délivrance, Ils réso- lurent, sitôt que les trembiemens de terre auraient tout-à-fait cessé, d'aller à la Conception, où Josepha avait une amie intime puis de là, avec tes petits secours qu'eue recevrait d'elle, df s'embarquer pour l'Espagne, où ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/181]]== UL CHIL<. t~ demeuraient les parens de Jerouimo, et d'ycouler tranquinement des jours heureux. Après ces beaux projets, i!s s'endormirent au milieu des plus ten- dres baisers. Quand i!ss'évei!!èrent,te soleil était déj~ élevé au-dessus de l'horizon, et ils remarquèrent près d'eux plusieurs familles occupées à préparer leur dé- jeûncrprès du feu. JeronimoréHécbis- sait justement au moyen de se pro- curer quelques atimens, lorsqu'un jeune homme bien vêtu, portant un enfant dans ses bras, s'approcha de Josepha et lui demanda si elle lui re- fuserait de donner un instant le sein à cette pauvre petite créature, dont la mèregissaitbtessëeau pied d'un arbre. Josepha fut un peu émue en voyant une figure de connaissance.; mais lui, remarquant son trouble, continua « Ce n*est qu3 pour quelques in- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/182]]== 1~ LE TREMBLEMENT DE TCERUE tans, dona Josepha, et cet enfant n~a rien pris depuis t'heure fatale qui a fait notre malheur. -Un autre motif m'imposait le si~ lence, don Fernande; dans ces temps horribtcs, personne ne refuse de par- tager ce qu'il possède. Puis elle prit Ï 'enfant et le p!a~a sur son sein, après avoir remh le sien propre à son père. Don Fernando fut très-reconnais- sant de cette complaisance. I! leur demanda s'ils ne voulaient pas s'ap- procher du Teste de !a société qui pré- parait un petit déjeuner près du feu. Josepha accepta cette invitation avec plaisir, et le suivit vers sa famille, où eHc fut reçue de la manière !a ptus tendre et~a plus aimable par les deux beUes-soeurs de Fernando, qu'eue connaissait pour de très'dignes per- sonnes. Dona Etvire, épouse de don Fernando, qui, cruellement blessée ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/183]]== DU CHtK. '7~ aux pieds, était couchée sur le ga~n, accueillit aussi avec une grande ami- tié Josepha portant son enfant entre ses bras. Jeronimo et Josepha sentaient des pensées bizarres s'agiter dans leurs cœurs. En se voyant traités avec tant de confiance et de bonté, ils ne sa- vaient ce qu'ils devaient penser du passé; la place des exécutions, la pr'- son et la cloche, leur semblaient un rêve. On eût ditque la terribiesecousse qui avait ébranlé tous les cœurs, les avait tous réconciliés. Le souvenir nu pouvait se reporter plus loin dans je passé. Dona Elisabeth seulement, qui avait été le matin invitée à aller voir passer le cortège chez une de ses amies et avait refusé, fixait sur Jose- pha des regardsétonnés mais l'événe- ment qui avait causé le malheur géné- ral ramenait bientôt sur le présentson ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/184]]== t ~6 LR TBEMBt-KMENt DK TEME âme qui s'en était un instant éloignée. On raconta en défait te bouleverse- ment deSaint-Tago. Après la première secousse, la ville avait été remplie de femmes qui bientôt furent écrasées sous tes yeux de tenrs maris. Les moines, le crucifix à la main, s'étaien t élances dans les rues en s'écriant que la fin du monde arrivait. Des gardes ayant voulu, sur l'ordre du vice-roi, faire évacuer une église, on avait ré- pondu « Il n'y a plus de vice'roi du Chiti. ? Au milieu des momens les ptus horribles, ce gouverneur s'était vu obligé défaire dresser des potences pour mettre un frein à l'avidité des pillards. Un innocent malheureux, se sauvant d'une maison dévorée par les flammes, avait été arrêté par le pro- priétaire et pendu. Dona Etvire demanda à Josepha comment ettc s'était sauvée dans ce ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/185]]== ur cmu. <yy jour affreux. Josepha lui raconta les principaux événemens de sa fuite et eut le bonheur de voir des larmes de sympathie couler à son récit. Dona Etvire lui prit les mains datis les siennes, les serra tendrement, et in- terrompit sa triste relation par les marques du plus tendre intérêt. Jo- sepha se crut déjà dans le séjour im- mortel des bienheureux.Un sentiment qu'elle ne pouvait étouffer lui présen- tait ce jour qui venait de passer, lais- sant tant de misère au monde, comme un bienfait plus grand que tout ce qu'eiïe devait déjà au ciel. Et en etÏet, au milieu de cette misère, dans !a- quelle tous les bieus terreshes des hommes avaient été détruits, et ou k nature entière avait été ébrauiée, t'cs- prit, humain semblait être demeuré debout comme une fleur au mi! ieu des champs. De tous côtés, aussi loin que ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/186]]== t'y 8 LK TttKMBLBMENT DE TERR~ FoeH pouvait atteindre, on voyait des hommes de tous les états couchés les uns auprès des autres. Des pinces et des gueux, des damesetdes paysannes, des administrateurs et des journaliers, des moines et des religieuses souf- fraient tous les mêmes maux, se por. taieut secours mutueuement, parta- geaient avec amitié ce qu'its avaient pu sauver pour l'entretien de teur exi- stence, comme si te matheur commun qui les avait accablés en eût fait une seule famille. A la place de ces conversations fu' tiïes, qui occupent ordinairement tes loisirs du monde, on entendait le récit factions extraordinaires; des hommes que jusqu~ators !a société avait me' prisés, s'étaient montrés donés d'une grandeur d'àfne vraiment romaine; on citait mille exemples de termeté, (te *n~p)is du danger, d'abn~gatton de ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/187]]== DU CMtU. ~79 soi" même et de détournent admi- rable; dans cet instant terrible l'on avait risqué sa propre vie avec le même sang-froid que s'il s'agissait d'un bien de peu de va!enr qu'on peut facilement recouvrer. Mais il n'y avait t pas une personne a qui it ne fût arrivé quelque touchante aventure, ou bien qui n'eût montré quelque pa~ion généreuse, en sorte que dans tous les cœurs ta douleur était metée d'un cer- tain sentiment de satisfaction; et en somme, si le bien général avait dimi- nué considérablement d*une part, il était hypothétique qn'it n'avait pas moins été accru de l'autre. Jcronimo, après avoir long-temps prêté 'une siiencieuse attention à ces fécits et à ces remarques, prit à part Josepha.et l'emmenant avec vivacité sous l'ombre du grenadier, il la fit as- seoir auprès de lui. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/188]]== t8.) LE YRHMBt.ËMEXT HE tTKRB « Cet accord unanime des coeurs, lui dit-n, m'ote toute envie de retour- ner en Europe; si le vice-roi est en- core vivant, j'irai me jeter à ses pieds il s'est toujours montré favorab!e à ma cause; j'ai le plus grand espoir d'obtenir mon pardon et de rester ici avec toi. ? En disant ces parotes, il la serra contre son sein et imprima un doux baiser sur sa bouche. <' La tnême pensée, répondit Jo- scpha,~est présentée à mon esprit; je ne doute pas non plus que mon père ne me pardonne, s*it vit encore. Mais, malgré cette nouvelle résolution, je crois que nous ierons bien de nous rpttthc .t la Conception et d'implorer de la notre pardon, parce qu'en tout cas nous serons près du rivage, et d'ai!!eur& k distance de Saint-tago n'est pas !ongue; si la réponse est fa- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/189]]== !)U CHtU. t8f vorabtp, nous serons bientôt de re* tMïr.M Jeronimo approuva la sagesse de ct~te mesure, et après s'être encore un moment promenés dans les allées du bosquet, ils rejoignirent te reste de la société. Cependant le soleil de midi dardait déjà ses rayons brûlans, et tes pan- vres fugitifs commençaient a peine à sentir leur courage renaître après une nuit passée sur le sot recouvert degazon. Mais tout à-coup se répandit ta nouvelle que dans l'église des Do- minicains, la seule qui fut restée de- bout, te prélat du couvent allait lui. même célébrer une grand'messe pou r implorer du ciel l'éloignement de nouvelles calamités. La foule se mit aussitôt en mouvementdetoutcs parts et se précipita comme les Hots d'un torrent vers la ville. Dans la société ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/190]]== l8t LE TRMMM.EMENT M TKRM~ de don Fernando, on agita ausst ta question de savoir s'il convenait de se joindre aux autres. Dona EUsabeth rappela avec quelque frayeur rêvé. nement arrivé la veille dans t'égtise. « Sans doute,a)MUta-t*eHe, onréitè' rera cette (été et l'on pourra d'autant mieux ators se livrer aux élans de la reconnaissance, que le ma! sera plus éloigné. Jamais, dit Josepha en se levant avec une sorte d'enthousiasme, jamais plus qu'aujourd'hui je ne me sentis disposée à me prosterner la face con< tre terre devant le Créateur; car ja- mais je ne le vis déployer sa puissance incompréhenaibte et toute grande comme dans ce jour désastreux, w Dona Etvire appuya avec vivacité l'opinion de Josepha. Il fut donc fé- so!u qu'on entendrait la meste, et toute la société se leva pour partir. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/191]]== Dt CtHLT. t83 Dona Etisabeth eUe:même voulut se lever, mais une vive douleur et de(a- cbeux pt essentimens.qui s'emparaient t de son esprit malgré et!e, la forcèrent de demeurer. Jfosepha lui offrit de prendre encore uue fuis son petit en- f<Mt qui pleurait, et E!isabeth y ayant consenti, don Fernando partit avec Josepha Jeronimo, portant le petit PhHippe, conduisait dona Constance. I~es autres membres de la société, qui s'étaient }oints à eux, suivaient, et, dans cet ordre, Us se dirigèrent vers la ville. 1 Lorsqu'ils entrèrent dans l'église des Dominicains, l'orgue faisait en- tendre une superbe harmonie, et une foute innombrabie se précipitait dans rcnccinte sacrée. Les flots du peuple s'étendaient au loin devant te.portail sur la place de ï'éguse, et le tong des murailles, au-dessus des tabteaux ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/192]]== t8~ ï.t TREMBLEMENT MK TE&RB étaient suspendus de jeunes enfans le bonnet à la main, dans l'attente la plus anxieuse. Tous les lustres resplendissaient de lumières dans l'église; tes piliers je- taient au loin une ombre épaisse, et les vitraux, peints en rose. donnaient à tout cet intérieur l'apparence d'un beau coucher du soleil,quand les der. niers rayons de cet astre colorent d'une teinte de'feu les nuages épars. Et dès que Forgue eut cessé de se faire entendre, le silence te plus parfait régna au milieu de cette foule. Jamais des hommages plus vrais, une piété plus sincère, ne s'élevèrent d'aucune église, tels que ceux qui, de t*église de Saint-tago, s'adressaient alors au ciel; et nul cœur n'était en ce moment plus profondément ému que ceux de Jo- bcpha et Jeronimo. La cérémonie commença par un ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/193]]== M CHttt. t85 sermon prêcha par l'un des plus an- ciens chanoines, qui l'avait composé en toute hâte. Il débuta par louer Dieu, et le remercier de ce qu'i! res- tait encore des hommes vivons capa. Mes do lui rendre les hommages qui lui sont dus. H décrivit ensuite ce qui était arrivé par sa volonté puissante: !a justice mondatue ne saurait être plus sévère puis, rappelant la cre- vasse qui s'était formée dans le dôme de l'église comme un avant-coureuf de cet affreux tremblement de terre, it répandit la terreur parmi tous les assistans. Se laissant emporter par l'éloquence sacrée, il tonna contre !a corruption des mœurs, compara Saint- Ïago avec Sodome et Gomorrhe; et il bénit la patience infinie de Dieu, qui ne l'avait pas encore entièrement ef- facée du nombre des cités. Mais com. bien ne fut pas terriMe i'e~fde ce n. i6 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/194]]== !86 LE TREMBLEMENT DB TBRM sermon sur les cœurs déjà ébranlés de nos deux fugitifs, lorsque le chanoine cita occasionellement le scandale ar* rivé dans le couvent des Carmélites nomma une infamie la pitié qu'avait montrée le monde, et, dans un mou- vement oratoire de la plus grande force, voua à la damnation éternelle ceux qui en avaient été les auteurs I a Don Fernando s'écria dona Con- stance, en serrant le bras de Jero- nimo. Taisez-vous, répondit tout bas don Fernando; taisex.vous, dona; feignez de vous évanouir, afin que nous ayons un prétexte pour sortir de cette égtise. a Mais avant que dona Constance eût le temps d'effectuer cette sage me- sure une voix, interrompant le pré' dicateur, s'écna avec force « ~toignez~vous, citoyens de Saint- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/195]]== DU CHtU. 187 ïago, ces misérabtes impies sont !à. a Une autre voix, pleine d'effroi, s'é- cria « Où ? a –Ici, a reprit un troisième; et plein d'une sainte fureur, il saisit Josepha par les cheveux avec tant de force~ t- qu'elle serait tombée si Fernando ne l'eût retenue par le bras. Êtes-vous fou ? s*écria-t-it je suis don Fernando Ormez, fils du commandant de la ville que vous connaissez tous. Don Fernando Ormez! reprit, en se plaçant devant lui, un cordon- nier qui avait travaillé pour Josepha, et la connaissait aussi bien que ses petits pieds qui est le pépe de cet entant? a et il se tourna vers la fille d'Asteron comme pour obtenir une réponse. Don Fernando pâut à cette ques- tion il regardait tantôt Jeronimo, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/196]]== t88 M TKEMBmMENT DE TEME tantôt t'assemble, pour voir s'il n'y découvrirait personne de sa connais- sance. Josepha, hors d'ette-méme, s'écria «Ce n'est pas mon enfant, maître Pedrillo, comme tu le crois, ? Puis, re- gardant Fernando avec l'expression d'une angoisse mortelle: «Ce jeune sei- gneur est don Fernando Ormez, fils du commandant de la ville, que vous connaissez tous. Qui de vous, citoyens, demanda le cordonnier, connaît ce jeune homme? a Au même instant une foule de voix répétèrent: « Qui connaît Jeronimo Rugera? Que celui qui le connaît s'avance. ? Cependant le petit Juan, effrayé par te tumulte, se mettant à pousser de grands cris, don Fernando le prit des bras de Josepha. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/197]]== DU CHtH. ï8~ "C'est lui !e père, s~ctia aussitôt une voix. C'est bien Jeronimo Rugera, dit un autre. Voilà ces impies, ajouta un troi. aieme; tuez.tes!taptdez~es! tapidez- t€s!s~crtéreHt de toutes parts !es chré- tiens assemblés dans le temple de Jésua. arrêtez hommes inhumains, interrompit alors Jeronimo; si c'est Jeronimo Rugera que vous cherchez, le voici; délivrez cet homme, il. est innocenta \) La foule, furieuse, s'arrêta frappée de l'assurance de Jeronimo; ptusieurs mains lâchèrent Fernande. Un officier de la manne, d'un rang supérieur~ sortant alors du milieu du peuple, demanda c Don Fernando Ormez, contre qui dois-je vous protéger ? ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/198]]== t~O LE TREMBLEMENT DK TMHB Vous le voyez, don Alonzo contre une troupe d'assassins. J'aurais 1 été perdu si ce digne jeune homme n'avait apaisé la foule en se donnant pour Jeronimo Rugera. Si vous avez quelq~te pouvoir, protége~le, ainsi que la jeune dame qui se tient à ses cotes. Quant à ce misérable, ajouta-t- H en saisissant Pedrillo, c'est lui qui est le premier moteur de tout. ce tu- multe. –Don Atonzo Ouvreja, s'écria le cordonnier, je vous le demande la main sur la conscience cette jeune fille n'est-elle pas Josepha Asteron? Don Atonzo,qm connatssait très-bien dona Josepha, garda le silence, et ptu* sieurs voixs'écrièrent:<'C'estetie~ c*es~ elle; tuez'ta." Josepha, remettant alors entre les bras de Fernancto le petit Philippe, que Jeronimo avait jusque là porté, lui dit: ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/199]]== M cmu. '9' <f AMez, don Fernando, sauvez vos deux enfans, et abandonnez-nous à notre sort. a Don Fernando prit les deux enfans, et jura qu'il imourrait plutôt que de souffrir qu'on portât !a main sur que!qu'un de sa société. H prit le bras de Josepha, après avoir obtenu Fépée de l'officier, et dit à Jeronimo de le suivre avec Constance. Ils arri- vèrent heureusement hors de Féglise, leur fermeté ayant imposé du respect à la foule ils se crurent sauvés. Mais à peine furent'its au milieu du peu- ple qui se pressait sur la place, qu'on entendit une voix s'écrier avec rage: a Citoyens, voità Jeronimo Rugera, car je suis son père; et un coup de massue Fétendit sur le pavé à côté de dona Constance. c Jésus Maria! w s'écria dona Cons- tance en fuyant vers son beau-frère. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/200]]== t~a LE TREMBLEMENT M TEMtE « Misérable fille, honte du cou- vent et tandis que ces mots reteh* tissaient, un second coup de massue la jeta sans vie sur le corps de Jero- nincto. « Matheufeux! ~ecna un inconno; citait dona Constance Xares! ` –Pourquoi nous 'trompez-vous?'. tépondit le cordonnier; cherchez la coupable et tnontres&'Ia-nous! c Don Fernando devint furieux en voyant tomber le corps de Constance; il agita son épée avec force, et il eût sans doute puni Fassassin, si par un bond celui-ci n'eutévité ses coups don- nesau hasard. Cependant it ne pouvait résister seul à la foule qui t'entourait. Joscpha, le quittant alors, s'écria: « Adieu, don Fernande; ayez soin des encans; ? et se jetant au-devant de la foule, pour terminer cette lutte « Tigres avides de sang, me voie!) ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/201]]== OU CHtM. ï<)3 tuèz-moï. ? Maître PednHo la renversa ô'tm coup de ntassue.Puis, tout cou- vert de on sang, qui avait jaUt! avec &<pce~ « Envoyez son bâtard la rejoindre en<n<er! e s'ocria-t-it, tandis que ses yiMxbpiMaientd~unenïanièfe hideuse, et que ses regards cherchaient une nouveMa victime. Don Fernando, héros véhtab!e, était alors le dos appuyé contre Fé- ghse. Be son bras gauche i I porta! t les en~an~, dans aa main droite était son épée. Sept de ces sanguinaires sauva. ges étaient couchés morts à ses pieds; le chef de cette bande infernate~tatt !ui-méme b!~ssé. Mais Pedrillo ne se lassa point qu'il n'eut véussi à saisir par les pieds t'un des -enfans, qu'ii mit en pièces, en le lançant avec force contre tin piuer de régtise. Ators tout rentra dans le sii'ence.et u. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/202]]== !p~ M TMMBLEMKNT DE tBHM ta foule se dispersa. Don Fernando voyant son petit Juan, dont la ce<~ veUe avait jailli sur le pavé, se sentît excité d'une douleur affreuse; levant les yeux vers le ciel il demeMrA conMne irappé de !a foud< o. L'cf&cter <tc la tnarmp~'approchant de lui, cher;" cha à lui offrir des consolations, l'as- surant que c'était un malheur inévi- tabie, et que son inaction, dont il se repentait vivement, avait été co<M* tMaudée par les circonstances. Don fernando n'avait aucun reproche à tui faire, il le pria seulement de l'at- der à rendre les derniers devoirs à ces malheureuses victimes. Dans Fobscurite de la nuit on les transporta dans la demeure de don A~ouzo; Fernando les accompagna, emportant avec lui le petit PhiKppe. 11 passa la nuit chez don A!onzo, rcvaut aux moyens d'instruire son ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/203]]== DP C~t. <95 épouse de toutes ces horreurs. Lors- qu'il lui en fit le récït quelque temps après, cette digne dona répandit des larmes abondantes sur le triste sort de son enfant et de ces malheureuses v!cthnes du fanatisme reugieux. Don Férnando adopta le petit étranger, et dans la suite, lorsqu'il consïdératt Philippe~ et rén6ch!ssa!t à la manière dont il avait eu cet enfant, il lui sem- blait presque qu'il dût s'mCMBL &OBMAAS~ C~MMUB VM. Le comte Aloyse de Kallheim, possesseur d’une vaste propnété sur les frontières de ïa Saxe, avait invité son gracieux seigneur à venir hono- rer de sa présence une grande partie de chasse à laquelle devait assister toute la cour. Des tentes dressées sur ! e penchant d’une colline au bord de tî. i ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/10]]== MCMÏ. MM~M 9 ta route de Dahne offraient un obr ! contre t’ardcur du soleil’à la brillante société qui s’y réunissait pour se re.. poser des fatigues de la chasse, et pour y savourer, au son joyeux de mille in&trumens, les douceurs d*un repas champêtre. Le prince électeur, la poitrine à demi découverte, et le chapeau orné d’une branche verte, selon la mode des chasseurs, était nonchalamment assis à côté de dame lïéloïse, la femme du chambellan Ïïanz, qui quelques années auparavant avait été l’objet de ses premières amours. a Buvons à la santé du malheureux qui passe sur ta grande route, quei qu’il puisse être, » dit-il à la noble dame en lui présentant une coupe, et lui montrant la voiture escortée de cavaliers qui passait lentement le long des tentes. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/11]]== M MARCnAtfO M ! CHEVAUX. 3 Dame Héioïse, jetant sur lui Mn regard plein d’admiration et de res- pect, se teva pour répondre à son in- vitation, ! orsque le comte de Kallheim s*approcha d’un air embarrassé, et dit en balbutiant que l’homme qui pas- sait en voiture n’était autre que Mi- chel Kohlhaas. Tout le monde fut étonné, parce que l’on savait qu’il avait quitté Dresde six jours auparavant. Le chambellan se hâta de renverser sa coupe sur la terre, et le prince posa la sienne en rougissant. Le chevalier de Malzahn ayant sa- ! ué avec respect la compagnie qu’il ne connaissait pas, les convives repri* rent le cours de leurs plaisirs, sans s’inquiéter davantage de l’infortuné maquignon, dont le voyage avait été si fort prolongé par la maladie d’un de ses enfans. Vers le soir, toute la société s’étant ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/12]]== KHCBM. KOBMAA5 4 dispersée pour jouir du spectacle d’un cerf aux abois, dame Héloïse, appuyée sur le bras du prince, s’égara jusqu’à la chaumière où Kohlhaas et son escorte s’étaient arrêtés pour la Muit. Dame Héloïse, trës-curiease de connaître cet homme extraordinaire, entraîna le prince en l’assurant qu’il était méconnaissable dans ses habits de chasse. Celui-ci, incapable de ré- sister à ses instances, enfonça son chapeau sur ses yeux, et disant avec amour : <tFoUe, tu gouvernes k monde, et ton trône est la bouche d’une belle femme, M il entra avec eUe dans la maison. Kohlhaas, assis sur un tas de paiUe, le dos appuyé contre la muraille, tenait son enfant malade dans ses bras, et lui donnait a manger, bra- que la noble dame, s’approchant, lui adressa plusieurs questions~ aux- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/13]]== LE MAMBAÎf~ DE CKBVAtJX. 5 quelles il répondit d’une manière brève, mais satisfaisante. Le prince, qui ne savait que lui dire, ayant remarqué un petit étui de plomb suspendu à son con par un cordon de soie, lui demanda ce qu’it contenait. <tCet étui, dit Kohlhaas, renferme un petit billet cacheté que je reçus d’une manière bien étrange, il y a en- viron six mois, lorsqu’après avoir quitté Kobihaasenbruch pour mar- cher a la recherche du gentilhomme qui m’a fait tant de mal, comme vous le savez peut-être, je passai à Tuter- bok. Le prince électeur de Saxe et le prince de Brandenbourg s’y trouvaient réunis. Un soir qu’ils se promenaient dans ! a ville pour jouir de la vue de la foire qui avait lieu en ce moment, ils virent une magicienne montée sur une banquette, prédisant l’avenir au ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/14]]== MtCttEL KOHLHAA9 6 peuple qui t’entourait. Ils lui deman- dèrent en plaisantant si elle n’avait rien à leur annoncer. t’étais trop toin pour entendre ce qui fut dit entre eux, et je montai sur un banc qui se trouvait derrière moi, moins par cu- riosité que pour faire place à ceux qui me poussaient. aA peine fus-je dans cette position~ qui m’exposait entièrement à la vue de cette femme, qu’elle descendit de sa banquette, s’élança vers moi au travers de la foule, et me remit ce petit billet cacheté, me disant que c’était une amulette que je. devais conserver soigneusement, parce qu’elle me sauverait la vie. » C’est sûrement à eUe que je dois de n’avoir point péri à Dresde, et peut-être me préservera-t-eUe encore à BerHn. » A ces mots, le prince s’assit en pâ- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/15]]== M MARCHAND M CMRVA~X. 7 Kssant~ et dame Hé ! oïse lui deman- dant ce qu’il avait, il ne put répon- de et tomba sans connaissance avant qu’elle eût le temps de avancera son côté et de le soutenir dans ses bras. Des chasseurs le relevèrent et ! ë tn ! rent sur un lit. Le trouble fut à son comble lorsque le chambeUan, qu’on avait envoyé chercher, après avoir fait toutes les tentatives pour le rap- peler à la vie, dit qu’il semblait frappé de la foudre. Il le fit transporter à pas lents jus- qu’à la maison du comte de Ka ! ! hfim, et le médecin, arrivé le lendemain matin, déclara qu’il avait tous les symptômes d’une nèvre nerveuse. Des qu’H fut mieux, sa première question concerna Kohlhaas. ï~e chambellan, se méprenant sur son sentiment lui serra la main avec affec- tion, et lui assura qu’il pouvait être ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/16]]== MtCHN. KOHLHAAS 8 parfaitement tranquille, cet homme devant être déjà hors de la Saxe ; puis il lui demanda ce qu’avait pu lui dire Kohlhaas pour le jeter dans cet état. Le prince lui parla de Fétui que portait le maquignon, et lui assura qu’il était la seule cause de tout son mal. Puis il le supplia, en lui saisissant la main, de lui faire avoir cet objet, dont ! a possession était pour lui de la plus grande importance. Le chambellan, ne comprenant rien au désir de son maître, dit qu’il n’y avait aucun moyen de s’en emparer, Kohlhaas n’étant probablement plus en Saxe. Puis voyant que le prince se ca- chait avec désespoir dans ses coussins, il lui demanda ce que contenait cet étui et par quel hasard il en avait eu connaissance. Le prince, blessé de ! a froideur du chambellan, ne lui ré- pondit point, et, les yeux fixés sur le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/17]]== tE MAMBAND M CMBVACX. 9 mouchoir de poche qu’il tenait a ! a marnât ïuiordonna d’appe ! eron jeune chasseur dont it s’était déjà souvent servi pour des commissions délicates. Exposant a ce jeune homme toute Hmportance qu’H attachait & îa possession de ï’étui de Kobtbaa~ il ! ui demanda a’M voulait ga~ne~ Nn droit éternel à sa reconnaissance en cherchant à s’en rendre maître avant que Kohlbaas eût atteint Berlin. Le chasseur, sans ~e laisser eBrayer par la singutarité de cette cotnoMS- sion, l’assura qu’il était entièrement dévoué à son service. Le prince tai remit une attestation de sa main par laquelle il offrait à Kohtbaas la liberté et la vie s’i ! voû- lait lui livrer le billet que contenait Fétui de plomb. Ayant eu le bonheur d’atteindre Kohlhaas dans un viHage voisin de la ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/18]]== ~0 MtCBEL KOMt.MA.~S frontièreoù il s’était arrêté pourdîuer< le jeune homme trouva le moyen de ~mtroduireauprésdetui et delui taire part des proportions du prince. Mais le maquignon, qui connaïssaitmainte* oant te nom et te rang <tu seigneur qui s’était trouvé mat à la vue de son~ amulette et à rouie de son récit) ré- pondit, avec beaucoup de cattne, qu’it ae tenait plus à la vie et qu’il préférait t garder le billet. <t Le prince a. pu me faire marcher réchataud, ajouta- t*it, maintena~tie puis à mon tour lui, causer du chagrin, et j’en jouis. » L’état du prince, à cette nouveite, empira téUement, que le médecin des- espéra de sauver ses jours~ Cepen- dant, grâce à la force de sa conotitu- tion, il se trouva au bout de quetques semaines convalescent et eu étatd~tre conduit à Dresde. Dés qu’it iut arrivé dans sa capitale ; ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/19]]== LE MARCHAND DB CHEVACX. 11 t il fit appeler le prince Christiern de Meissen et lui demanda où en était l’affaire du maquignon.. Cetui.ct ! w répondit que le conseiller Ëibenma’ yer était parti pour Vienne, selon ses ordres, des rarri~ée dtt savant avocat que t’é ! ecteur de Brandenbourg avait envoyé à Dresde pour attaquer le gen~ tilhomme au nom de Koh ! haas ; et comme le prince montra du mécon- tentement de ce que l’on eût suivi ses. ordres ai ponctueUement~tajoutaque le, conseiller s’était empressé d’accu- serKohthaa~, devant la coUrdeYiennet d’avoir troublé la paix du royaume~ afin de prévenir ta condamnation qui était près d’accabler le gentilhomme de Tronka. L’électeur, se tournant pour cacher au prince Christiern ce qui se passait dans son âme, avoua qu’H n’avait rien à redire à cet& ; et après lui avoir de- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/20]]== MtCHEL KOHMÏAAS t& mandé avec indifférence ce qui s’était passé dans la ville pendant son ab- sence, il le congédia. Ï~ même jour il écrivit à l’empe- reur une lettre particulière pour le aupplief de la manière la plus pe~ eaa&tve~pour des raisons qu’H lui. di< rait plus tard, de vouloir bien tui~ faire la grâce d’ajourner le procès de Koht< ~aas. L’e~p~reur ~u ! tépondit que le changement survenu : dans ses désirs i’étonnait au"deià de toute expression mais que le maquignon étant dté au tribunal de rempire comme pertur- hateur de l’ordre étaMiy lui, qui en était le chef, Favait déclaré digne de toute la sévérité des lois, et qu’il ve- nait d’envoyer l’assesseur de la cour, Franz MuMer, à Berlin, pour faire ac- cumplir son jugement. Cette lettre abattit entièrement le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/21]]== t.p JttARCHA~D DE CHEVAUX. t3 courage du prince, et il perdit tout espoir en recevant la nouvelle que Kohlhaasavait été condamné à mourir sur l’écha<aud. Ne pouvant supporter l’idée de perdre à jamais cet homme, il écrivit au prince de Brandenbourg qu’il ne comprenait pas que ! e ma- quignon fût condamné a mort. !’as’ surait que, malgré la sévérité avec la- quelle il avait été traité en Saxe, il n’avait jamais eu l’intention de le faire mourir, et qu’il serait inconsolable si ta faveur qu’il croyait lui avoir accor- dée en consentant à ce qu’il fût jugé à Berlin, le conduisait à un sort plus funeste. t/éiecteur/de* Brandenbourg lui répondit que l’intervention de l’em- pereur dans cette affaire ne lui permettait plus d’adoucir le sort de Kohlhaas, et que les progrés de Nagel- Mh<a ! dt, dont les forces augmentaient ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/22]]== mcaEt, KOHLaAA& ’4 chaque jour, en menaçant te Brandon" bourg, rendaient nécessaire et désira- Me un acte de sévérité contre Finjbr- tuné maquignon. Le prince, accablé des soucis et du chagrin que lui causait toute cette affaire, tomba de nouveau malade. Le chambellan étant venu le voir, se jeta à ses genoux, et le pria, par tout ce qu’il avait de plus sacré et de plus cher, de lui ouvrir son cœur et de lui conner ce que contenait le billet qu’il désirait tant avoir. L’étecteur lui dit de fermer la porte & clef, de s*a9" seoir sur son lit ; puis, saisissant sa main, qu’ii pressa sur son cœur en soupirant.il commença en ces termes « Ta femme t’a sûrement déjà ra- conté que, le troisième jour de ma réunion à Juterbok avec le prince étccteurdeBrandenbourg, nousy ren- contrâmes une prophétesse, et que le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/23]]== LE MARCHAND DE CttEVAUX. prince, étourdi comme il est de son nature !, avait aussitôt résolu de coa- sulter cette femme, dans le but d’a- néantir, en présence de tout le peu- ple, la réputation dont elle jouissait. ïï Ïui demanda de lui mdïquer, A Hn. star de la sibylle’romaine, quelque signe de la vérité de ses prédic- tio ! M. H Après nous avoir mesurés rapide- ment de la tête aux pieds, elle lui répondit hardiment que le signe au- quel il reconnaîtrait la vérité de ses paroles serait la rencontre que nous ferions, en quittant la place, du che- vreuil que le fils qu jardinier élevait dans le parc du château. Tu dois sa- voir que cet animal, destiné à la table de la cour, était étevc dans la partie la plus retirée du parc, enfermé par plus d’une porte, et tout-à-fait dans l’impossibilité de paraître sur La place ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/24]]== MMHM. MBMÏAA~ t6 du marché. Cependant, pour être plus sûr encore de dévoiler ses men* songes, le prince, après m ! avoir con- sulté, envoya au château pour ordon. ner que le chevreuil fût tué sur-te’ champ, et préparé pour ! e repas du jour suivant ; puis, se tournant vers la femme, devant laquelle il avait donné sesordrestout haut, il lui dit : « Voyons maintenant ce que tu as à me pré- dire. M » La devineresse, regardant dans une de ses mains avec beaucoup d’at- tention, prononça, d’un air solennel, les paroles suivantes : « Noble prince, ta grâce doit régner long-temps, ta maison se couvrir de gloire, et ta pos- térité, grande et noble, 8’é ! ever à plus de puissance que tous les princes et les seigneurs du monde. ? » Le prince, après avoir considéré, tout pensif, tes traits de cette femme, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/25]]== M MAHCtfAt~ DE CHEVAUX. <7 It. a me dit à demi voix qu’il se repentait d’avoir commandé la mort du che- vreuil, et tandis que les chevaliers de sa suite, poussant des cris de joie, fai- saient pleuvoir l’argent dans une cas- sette que la sibylle tenait ouverte devant elle, il lui demanda, en lui présentant une pièce d’or, si elle avait à me prédire un aussi beau destin. Au lieu de répondre, elle plaça sa main sur sa figure, pour se préserver du soleil comme si elle en était in- commodée elle me regarda, et lors- que je lui eus renouvelé la question du prince, et que je lui eus dit en plaisantant qu’elle paraissait n’avoir rien de bon à m’apprendre : « Non, me dit-elle à l’oreille, d’un ton plein de mystère. –Quoi ! m’écriai-je tout troublé, en faisant deux pas vers cette ngure, dont le regard froid et sans vie res- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/26]]== MtCBEL KOHMAAS ï8 semblait & celui d’une statue de mar- bre de quel côté ma maison est-elle menacée ? M a La sibylle, prenant un morceau de charbon et un petit papier à la main, me dit qu’elle allait y écrire le nom du dernier prince de ma maison, le nombre d’années qu’eUe devait en- core conserver sa puissance, et le nom de celui qui l’en déposséderait par la force des armes. » Ayant fait. cela en présence de toute la foule, elle cacheta le billet, et lorsque je voutus m’en saisir avec toute l’impatience et ta curtostté que tu peux imaginer « Non, mon sei- gneur, me dit-elle en repoussant ma main, je vais le remettre à cet homme qui porte un plumet à son chapeau, et qui est debout sur un banc devant réguse ; e et avant que je pusse com- prendre quelques paroles qu’elle ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/27]]== LE MARCHAND M CK~VA~X. ajouta, elle se mêla à la foule, sans que ; o pusse voir ce qu’elle faisait. » Dans cet instant, et pour ma con- solation, le messager du prince vint l’avertir que le chevreuil était tué, et qu’il l’avait vu emporter dans la cui- sine par deux chasseurs. Le prince me prenant par le bras, me fit pren- dre le chemin de la maison, en m’as- surant que cette femme n’avait dit que des folies indignes de l’argent que nous y avions perdu. » Mais quel fut notre saisissement lorsqu’un cri, s*é ! evant sur la place, nous fit tourner la tête, et que nous vimesun énorme chien, tramantaprès lui le chevreuil tué, qu’il avait dérobé dans la cuisine du château. Epouvanté par les cris des cuisiniers qui le pour- suivaient, il déposa sa proie à nos pieds, et s’enfuit. » La foudre tombant devant moi ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/28]]== MtCHEf< KOBLHAM 90 ne m’eut pas plus anéanti que la vue de cet animal, qui constatait la vérité < ! e tout ce qu’avait prédit la sibylle. Mon premier soin, dès que je me trouvai seul, fut de chercher partout l’homme au plumet ; mais toutes lés recherches que je fis faire restèrent inutiles, et ce n’est que dans la chau- mière de Dahne que j’ai retrouvé mon homme, » Alors, lâchant la main du chambel- jan, le prince essuya la sueur de son front, et tomba, accablé de douleur, sur ses coussins. Le chambellan, qui jugea tout-à- fait inutile d’opposer son jugement à celui du prince, lui conseilla de cher- cher un moyen de se rendre maitre du bitte~ puis d’abandonner l’homme à son destin. Le prince, désespéré, l’assura qu’il ne savait plus qu’ima- giner. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/29]]== M MARCHAND DE CH~AOX. &t Le chambellan était obligé de se rendre à Bcrtin pour la succession de l’oncle de sa femme, rarchi-chancelier comte de Ka ! theim< Il promit au prince de faire une dernière tentative auprès de KLoMhaas ; mais, an bout de quelques jours, il lui fit savoir que toutes ses peines étaient perdues ; qu’il ne fallait’plus songer à posséder jamais le billet, à moins qu’il n’y eût quelque moyen de s’en emparer après l’exécution de Kohlhaas, qui devait avoir lieu le lundi des Rameaux. A cette nouvelle, le prince, qui, pour calmer son chagrin, avait fait venir deux célèbres astrologues, es- pérant trouver quelque sujet de con- solation dans leurs horoscopes, dont l’explication n’avait fait qu’ajouter à ses craintes celle d’une guerre pro- chaine avec la Pobgne ; le prince, dis-je, navré d’un désespoir insuppor. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/30]]== MMHEt. KOHUïAAS aaf table à son âme, usée par tant d’in- quiétudes morteHea passa deux jours enfermé dans sà chambre, dégoûté de la vie, refusant toute nourriture ; en- suite, ayant fait dire au gubernium qu’H se rendait à ! a chasse chez le prince de Dessau il quitta Dresde. Mais on apprit que le prince de Dessau était malade et que son e~ ceUence n’y avait point paru. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/31]]== MB MAMBAÏfP DB CHEVAUX. 23 CHAMT&Z VÏM Lorsque l’infortuné Kohlhaas eut entendu sa sentence de mort, on lui rendit ses papiers. S’occupant alors de mettre ordre à ses affaires par un tes- tament~iUes adressa à son honnête voi- sin detLoMhaasenbruck, qu’il nomma tuteur de ses en&ns. Il jouit d’un catme et d’un bonheur ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/32]]== MCHEL &OHM ! Ma ~4 inexprimables pendant les jours qui précédèrentsamort.Sa prison ayantété ouverte par l’ordre spécial du prince, tous ses amis vinrent le visiter, et le théologien Jacob Freising, envoyé & lui par Luther avec une lettre de ce- lui-ci, lui donna la communion qu’il avait si ardemment désirée. Enfin, le lundi des Rameaux arriva sans que l’on reçût la grâce de Kohl- haas, quoique tout le peuple Fattendït, de la part de l’empereur. Il sortit de sa prison accompagné d’une forte garde, portant ses deux petits garçons entre ses bras, conduit par le théologien Jacob Freising, et entouré de ses amis, qui se pressaient pour lui serrer encore une foisla main en signe d’adieu. Lorsqu’it arriva sur la place de l’exécution, l’électeur de Brandenbourg s’y trouvaitau milieu de t~ute sa cour. A la droite de Henri de ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/33]]== M MARCHAND DE CHEVAUX. 25 3 Geusau était le procureur de l’Empire, Franz Muller, une copie de la sen- tence de mort à la main ; à sa gauche, le procureur du Brandenbourg, An- toine Zauner, avec la sentence qu’il avait fait prononcer à Dresde contre le gentilhomme de Tronka. Au mi- Ueu du cercle ouvert que formait le peuple, on voyait un héraut tenant par la bride deux beaux coursiers tré- pignant d’impatience c’étaient les chevaux de Kohihaas, que le gentil- homme, en vertu de sa condamna- tion, avait été jfbrcé de reprendre des mains de Fécorcheur, et de rétab ! ir dans une écurie bâtie sur la place du marché de Dresde à cet effet. « Koblhaas, lui dit le prince au moment où il arrivait, voici le jour où justice te sera rendue ; regarde, voici les chevaux que tu avais laissés a Tronkenbourg voici les écus d’or 2. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/34]]== MtCRRL MHLHAAS a6 de ton valet. MÏchet Kohlhaas, e~-ta content ? M Le maquignon, après avoir lu la conclusion du tribunal de Dresde, que lui présentait le conseiller Zauner, posa ses deu~ enfans par terre, et étant arrtvéa l’article qui condamnait le gentilhomme Wenzel de Tronka à deux ans de prison emporté par le sentiment puissant qui le dominait, it posa ses deux mains en croix su< sa poitrine, et se jeta aux genoux du prince, qu’il embrassa. Puis se rele. vant, il pressa sur son cceur la mam de Henri de Geusau, et lui assura que Je vœu le plus cher de son cœur était accompli sur la terre ; puis s~appro- chant des chevanx, il les caressa, et dit au chancelier qu’il les téguait a ses deux fils, Henri et Léopotd. î, echancenerHenri deGeusau t’assu ra que toutes ses volontés seraient ac- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/35]]== LE MARCHAND DE CHEVAUX. a’y complies ; et lui ayant demandé s’il n’avait rien à disposer en faveur de la mère de Herse, KoMhaas l’appela. Lorsqu’elle fut sortie de la foute, il lui remit les pièces d’or qui avaient appartenu à son 61s, et en outre ta somme d’argent qui lui avait été as- signée comme dédommagement de l’obstacle mis à son commerce par le gentilhomme. Maintenant, s’écria le prince, Mi- chel Kohlhaas, marchand de chevaux, prépare-toi à donner satisfaction à Sa Majesté l’empereur, de la guerre que tu as allumée dans ses Etats. » Kohlhaas, se découvrant la tête, dit qu’il était tout préparé. Embras- sant encore une fois ses enfans en ver* sant des larmes silencieuses, il les remit à son digne voisin de K-ohihaas" enbruck, et marcha vers l’échafaud. U ôta lui-même sa cravate ; puis ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/36]]== MMHEL KOMMÏAAS ~8 jetant un regard perçant sur Ïa foute, il ouvrit son petit étui de plomb, prit le billet, le décacheta, et après l’avoir lu, jetant encore une fois les yeux sur un homme qui portait un panache bleu et blanc et qui commençait à ae livrer au plus doux espoir, il mit le papier dans sa bouche et Favata. L’homme au panache, poussant un cri, tomba évanoui, et la tête de Kohlhaas, tranchée d’un coup de sa- bre, roula sur le pavé au même in- stant. La foule qui couvrait la place s’é’ branla de toutesparts.Au milieu dntM- mutte généra !) on remarqua quelques chevaliers emportant entre leurs Tjras te prince de Saxe sans connaissance. II était revêtu d’un déguisement à l’aide duquel il avait assisté incognito à l’exécution. Jci 6nit l’histoire de Michel Kobt- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/37]]== M MARCHAND DE CHEVALX. =9 ~aas ; son corps fut accompagné au eercueil par le peuple touché de corn* passion. L’électeur dit à Henri deGeu- sau qu’it voulait que les deux fils de Koh ! baaa fussent élevés parmi ses pa- ges. Le prince de Saxe, après avoir, non sans peine, recouvré ses sens, retourna à Dresde, épuisé de corps et d’âme. Ceux qui désirent en savoir davantage sur son compte pourront puiser de ptus amples détails dans l’histoire de ce temps-îà. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/38]]== ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/39]]== LA MARQMSE D~O.~ ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/40]]== ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/41]]== LA MAB~MSE ~O. CBAtMTM MMBMÏB&. et La marquise d’O. étant, à son ? msu, devenue enceinte, le père de » l’enfant qu’elle mettra au monde est » invité à se déclarer ; des considéra- » tions de famille ont décidé la mar- z quise arépouser, quel qu’il soit. S’a- » dresser strada della Misericordia, H à M. H ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/42]]== LA NARQIMSË &’0. 34 Tel est l’avis que fit insérer dans les journaux une jeune veuve habi- tante de M. ville de la haute Italie, qui jouissait d’une bonne réputation, et était mèpe de plusieurs enfans, dont Féducation avait été très-soi- gnée. Cette dame, qui osa faire un acte si singulier, si propre à l’exposer à la risée du monde, était fille de M. de Géri, commandant de la citadelle de M. Depuis trois ans environ elle avait perdu son époui, le marquis d’O. qu’elte chérissait tendrement. Dans un voyage qu’il faisait à Paris pour des affaires de famille, une cruelle maladie l’avait enlevé. Après sa mort, la marquise, suivant le désir de sa mère, avait quitté la terre qu’elle habitait jusqu’alors, et était revenue avec ses deux enfans dans la maison paternelle. Là s’adonnant aux ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/43]]== t.A MAHQUtSB ~*0< 35 beaux arts, à la lecture, à Féducation de sesen~ns, elle passa les premiè- res années de son veuvage dans la. retraite ; lorsque tout-à-coap laguerre vint remplir la contrée des troupes de presque toutes les puissances euro< péennes, et entre autres de soldats russes. Le commandant de Géri avait reçu l’ordre de défendre ! a place ; il voulut doncétoigner sa femme et aes enfans du théâtre de la guerre et les en- voyer à la campagne. Mais avant que les préparat ! & du départ fussent ache. vés, la citadelle fut cernée de toutes parts par les troupes russes, et som- mée de se rendre. Le commandant répondit à coups de canon. L’ennemi de son c6té bombarda la vine. H in- cendia les magasins, s’empara des ouvrages extérieurs, et le comman- dant ayant refusé d’obéir à une se- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/44]]== LA ~A&QUfSE N’O. 36 conde sommation, un assaut général fut ordonna. La citadelle fut empor~ tée de vive force. Tandis que tes troupe russes ser précipitaient dans te fort au milieu d*une pluie d’obus, le teu se déctara dans une partie du ch&teau, et il fat-< lut que les femmes le quittassent. Madame de Géri voulut se réfugier avec sa fille et ses enfans dans les apparteï&ens souterrains ; y mais une grenade qui vint éclater au même in- stant dans la maison, compléta le désordre qui y régnait. La marquise se précipita sur la place devant le châ. teau, cherchant un abri où se cacher. La nuit était très-noire~ mais son~ obscurité disparaissait pour faire place à la tueur des coups de canon qu’on. entendait sans discontinuer. Au mi- lieu de cet horrible fracas, la mar- quise, ne sachant de quel côté diriger ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/45]]== 9 LA MARQUtSE D’O. 37 sa fuite, rentra dans le château dont tes Nammes s’étaient emparées. Là, au moment où elle voulait s’échapper par, une porte secrète, elle fut saisie par une troupe jde soldats ennemis qui remmenèrent avec eux. En vain elle poussa des cris de terreur, appe- lant à son secours ses femmes, qui elles-mêmes fuyaient tremblantes, poursuivies par d’autres furieux. Ou t’entraîna dans une cour intérieure, où eue~ eût succombé sous tes plus indignes traitemens, si un ofncier russe, attiré par ses cris, n’était ac- couru chasser ces misérables achar" nés contre elle. 11 apparut à ïa mar- quise comme un ange envoyé du ciel. Frappant d’un coup d’épée au travers du visage le dernier de ces soldats qui tenait encore la marquise serrée entre ses bras, il offrit son assistance àre~te malheureuse femme, puis la ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/46]]== LA MARQUISE O’O. 38 conduisit dans une partie duchateau où les flammes n’avaient point encore pénétré. La marquise, ne pouvant plus ! ong.temps résister à l’horrible efn’oi dont elle avait été saisie, perdit alors tout-à fait connaissance. Quelques momens après ses fem- mes parurent. Enrayées de l’état de leur maîtresse, eltes voulaient appe- ler un médecin ; mais l’officier, pre- nant son chapeau, les assura que la marquise reviendrait bien à elle sans secours, et sortit pour retourner au combat. La place fut bientôt tout~-iatt con- quise. L<* commandant ne se défen- dait que parce que autrement il eût été puni. Lorsqu’il vit qu’il n’y avait plus d’espoir, il se retira devant la porte de sa maison, avec le reste de ses troupes épuisées. L’officier russe, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/47]]== LA MAMQM8T D’0. 39 le visage animé lui cria presque aus* sitôt de se rendre. « Je n’attendais que cet ordre, a ré- pondit le commandant ; et il remit son épée~ « mais, ajouta*t’ii, nem’ac* corderez-vous pa& ! a permission de rentrer dans le château pour m’infur- mer de ma famine ? Je vous raccorde, repartit rof6< cier russe, qui sembtait être l’un des principaux chefs de Farmée ; toutefois sous la conduite d’une garde qui ser- vira à vous protéger et à me répondre de votre soumission H puis, se met- tant à la tête d’un détachement, il se dirigea vers le point où la lutte sem- blait encore douteuse. Bientôt après il revint sur la place d’armes, et or- donna d’éteindre les flammes qui dé- voraient les maisons voisines. Animé d’un zète remarquable, on Je voyait à la fois commander et aider ses soldats ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/48]]== LA MARQUISE D’O. 4<~ dans leurs manœuvres, tour à tour occupé & diriger les jets d’eau sur l’incendie, et à sortir des magasins de Farsena ! les bombes chargées ou les tonneaux de poudre, dont rex" plosion eût été terrible. En rentrant chez lui’, le comman- dant fut instruit de la malheureuse aventure dont sa fille avait failli être la victime. La marquise était, comme l’avait prédit foncier russe, revenue à eHe sans le secours du médecin. Elle éprouvait une grande joie en voyant toute sa famille sauvée, et son seul désir était de pouvoir témoigner sa reconnaissance à leur commun libé- rateur, le comte Fitorowski, chef d’un corps de chasseurs, et décoré de plu- sieurs ordres, ït n’avait pas fallu beau- coup de temps à la marquise pour ap- prendre tout cela. « Mon père, dit’eUe au comman- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/49]]== LA MARQUME ~’0. 4’c dant, va le voir, et supptie~e de ne pas quitter la citadelle avant de s~h e montré un instant au château. » Le commandant, qui approuvait la gratitude de sa, fille, retourna auprès de l’officier. 11 Je trouva encore oc- cupé de soins militaires, rassemblant ses troupes éparses, et les passant en revue. « Monsieur, lui dit-il, je ne savais pas, il y a un instant, vous devoir l’honneur et la vie de ma fille. De tel- les obligations augmentent la recon- naissance que m’a déjà causée votre généreuse conduite envers moi. Mais venez, monsieur, venez dans mon château recevoir les remercïmena de ma fille et de sa mère. Nous nous es- timerons heureux de posséder un ins- tant notre bienfaiteur. Monsieur le commandant, ré~ pondit l’officier, je suis vivement tou- 2. 4 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/50]]== LA jMARQUME D’O. ché de tout ce que vous venez de me dire, et mon projet était bien de me rendre auprès de vous, et de présenter mes hommages à vos dames, dés que mes occupations m’en laisseront le loisir. n En ce moment, plusieurs officiers lui remirent des rapports qui le rap- pelèrent à ses devoirs. Aussitôt que le jour parut, le géné- ral en chef des troupes russes vint prendre possession du fort. Il montra la plus grande déférence pour M. de Géri, et lui taissa sur sa parole la Ji- berté de se rendre ou il voudrait. « Je ne sais, répondit te comman. dant, comment vous exprimer ma gratitude. Combien, dans ce jour, ne dois-je pas aux Russes, et surtout au jeune comte Fitorowski, lieutenant de chasseurs ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/51]]== LA MARQtîÏSE tt’O. 43 –Comment donc cela ? monsieur, » reprit le générât. M. de Géri raconta les événement de la nuit, et les injures auxquelles la marquise avait été exposée indignè- rent le générât, qui, s’avançant au centre de ses officiers, appela à voix haute ` « Comte Fitorowski a Le comte s’avança. Après un court éloge adressé à sa conduite coura- geuse, éloge qui couvrit de rougeur Ïa figure du comte, il ajouta « Je veux punir d’une manière exemplaire les misérables qui dés- honorent ainsi le nom de l’empereur. Nommez-lca-moi, monsieur le comte. –< Je ne* saurais le faire, répondit le comte d’une voix mal assurée, tan-~ dis que sa contenance dénotait son trouMe ; a la lueur des réverbères du ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/52]]== LA MARQOÏSE D’O. 44 château, il m’a été impossible de les reconnaître. Mais, dit le généraï, d’autant plus surpris d’une telle réponse, qu’il savait fort bien que, dans ce moment- là, le château était tout en feu, il me semble qu’on reconnatt facilement les gens à leur voix, quelque noire que soit la nuit. Puis, secouant la tête, d’un air mécontent « Monsieur le lieutenant, je vous prie de <aire à ce sujet ! cs perquisitions les plus sévè- res. M En ce moment, un homme sortit de la foule, et, s’approchant du géné- ral, tui~dit « Monsieur, il y a encore dans le château un de ces misérables, qui a été arrêté par les gens du comman- dant, au moment où M. Je comte les a chassés. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/53]]== LA MAUQUfSE B’O. 45 -Qu’on l’amène M s’écria le géné- ra !. Le captif arriva bientôt, entre qua- tre soldats. Il fut soumis à un court interrogatoire, après lequel on le fu- siïïa avec ses complices, qu’il dénonça au nombre de cinq. Cet acte de justice exécuté, le gé- néral ordonna de faire partir le reste des troupes ; les officiers se hâtèrent aussitôt de regagner leurs corps res- pectifs. Le comte Fitorowski, au mi- lieu du tumulte, s’approcha du com- mandant, hn fit ses adieux, et le pria de présenter ses hommages a la mar- quise. Ce départ précipité ne lui per- mettait pas de le faire lui-même. Une heure après il n’y avait plus un sol- dat russe dans la citadelle. La famille de Céri se consola en pensant que peut-être dans l’avenir l’occasion se présenterait de prouver ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/54]]== LA MARQUME n’O. 46 leur reconnaissance au comte. Mais ’quel fut leur effroi, lorsqu’ils appri* rent que, le jour même de son départ, il avait trouvé la mort dans une ren- contre avec l’ennemi Le courrier qui apporta cette nouvelle à M. l’avait vu de ses propres yeux, blessé mor- tellement à la poitrine. Deux hommes ayant voulu ! e relever, il avait expiré entre leurs bras. Le commandant se rendit lui-même à la maison de la poste pour obtenir des renseignemcns plus détaillés. 11 apprit qu’au moment où il avait été frappé sur le champ de bataille, il s’é- tait écrié « Julietta, cette balle t’a vengée. Puis ses lèvres s’étaient re- fermées pour toujours. I<a marquise fut désolée de n’avoir pu se jeter aux pieds de son libérateur. Elle s’en fit des reproches amers. Cette Julietta, qui portait le même nom qu’elle~ ex- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/55]]== Ï.A MARQMSB ~0. 47 cita sa pitié ; elle fit en vain tous ses efforts pour la découvrir ; sa douleur aurait sympathisé avec la sienne pour déplorer ce triste et funeste événe- ment. Plusieurs mois se passèrent avant qu’elle pût l’oublier. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/56]]== LA MARQUMB D’O. 48 CHAMMUB M La ~miUe du commandant se vit obligée de quitter le château pour faire place au général russe. H fut d’a- bord question de se rendre à la cam- pagne, projet qu’appuyait fortement la marquise ; mais M~de Géri n’aimant pas la campagne, on loua une maison à la ville, et ils s’y établirent tout-à- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/57]]== LA MARQUISE B’O. 49 fait. Tout rentra bientôt dans l’ordre accoutumé. La marquise reprit t’édu- cation de ses enfans, et se remit à ses ocmpations favorites. Mais sa santé, qui jusqu’alors avait été forte et ro- buste, semblaitsouffrante elle éprou- vait des faiblesses qui Fempéchérent pendant des semaines entières de pa- raître dans la société ; elle sentait des vertiges, un malaise dont elle ne pou. vait se rendre raison. Cet état singu- lier l’inquiétait fort. Un matin que toute la famille était occupée à prendre le thé, et que M. de Géri s’était éloigné pour un instant, la marquise, sortant de ses rêveries, dit à sa mère « Si une ~emme me disait avoir éprouvé un sentiment semblable a cetuiqui m’a parcouru tout le corps tandis que je prenais cette tasse je croirais cette femme enceinte. n. 5 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/58]]== ï~ MAM)C ! SE DO. <Ïo Je ne te comprends pas, ré- pondit madame de Géri. Je viens. d’éprouver, reprit la marquise, un frisson absolument sem- blable a ceux que je ressentais durant Ma dernière grossesse. Quelle singulière idée dit sa mère en riant, tu accoucheras sans doute de quelque fantaisie. Morphée ou t’un des Songes de sa suite en sera le père alors, a ajouta Ïa marquise et elles continuèrent ainsi à plaisanter sur ce sujet. Mais le retour du commandant interrompit leur con- versation, et la marquMes’étant.quel~ quesjoursaprès, entièroment rétablie, oublia cet entretien, ainsi que le sujet qui l’avait occastoné. Bientôt après, pendant que M. de Géri le nls, ~rand-maltre des ~prets, se trouvMt chez ses parens, un évé. Mment inattendu vint surprendre ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/59]]== LA NÀRQUtSE B’O. Si toute la ~amiUe, Un domestique, en- trant un jour dans la chambre où elle se trouvai réunie, annonça le comte Fitorowski. « Le comteFitorowsM & s’écrièrent à la fois le père et Ïa fille. La surprise ne leur permit pas d’en dire davantage. Le domestique répondit que c’était bien le comte, qu’it l’âvait vu de ses propres yeux, entendu (te ses pro- pres oreilles, et qu’il Favait laissé dans l’antichambre. Le commandant se leva aussitôt poufouvrir tui-méme an jeune comte, et ceÏui.ci, beau comme un dieu, quoique ! e visage pâte, entra dans ! e salon. Après les premières potitesses et quand rétonnement causé par cette arrivée inattendue ntt un peu dissi- pé, ! e comtè s’intorma de la santé de la marquise. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/60]]== L~ MARQUISE D’O. 5a « Je suis fort bien, répondit la mar- quise ; mais vous-même, comment êtes-vous revenu a la vie ? Je ne puis croire ce que vous dites, repartit le comte, car votre visage porte l’empreinte de la fatigue et (le la maladie. En vérité, cette empreinte n’est qu’une trace laissée par une indispo- sition que j’ai soufferte il y a quelques jours, mais qui, je l’espère, n’aura pas de suite. Je l’espère aussi.o reprit le comte avec une vivacité singulière ; puis il ajouta « Madame, voulez-vous m’é- pouser ? » La marquise ne savait que penser d’une pareille question faite si brus- quement. Elle regardait sa mère, tandis qu’une vive rougeur colorait ses joues ; et ses parens, aussi étonnés ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/61]]== LA MAUQUtSK D’O. qu’elle, se tançaient des coups d’œit interrogatifs. Cependant le comtû s’approchant de la marquise, et lui prenant la main comme pour la baiser, réi- téra sa question en lui demandant si elle ne l’avait pas compris. Le commandant, voulant iaire ces- ser l’embarras qui se peignait sur tous les visages, offrit un siège au comte, et le pria de s’asseoir. « En vérité, dit madame de Gén, nous croirons que vous êtes un esprit jusqu’à ce que vous nous ayez expli- qué comment vous êtes sorti du tombeau dans lequel on a dû vous placer à Paris. » Le comte s’assit, laissa tomber la main de la marquise, et dit $ Les circonstances actuelles me forcent à être bre~, car j’ai peu de temps à moi pour m’arrêter ici. B ! essc ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/62]]== LA M~KQUME D’O. 54 à mort dans la poitrine, je fus transe- porté à P. où je demeurai ptuaieurs mois dans mon lit, incertain si je vivraM. Durant tout ce temps, Fimage de madame fut constamment présente à ma pensée ; je ne saurais décrire ïe ptaisir et la peine que me causa tour à tour ce souvenir. Après une inngue convalescence, je fus enfin rétabli, et je retournai à l’armée. Mais les ptu~ vives inquiétudes m’y suivirent. Plus d’une fois j’ai pris la plume pour vous ouvrir mon cœur ; maintenant je suis envoyé à Naples avec des dépêches ; je ne sais si de là je ne recevrai point l’ordre d*a ! ! er jusqu’à Cônstantinopte, et peut-être ensuite de retourner à Saint-Pétersbourg. Cependant ii m’a été impossible de vivre plus tong’temps sans satisfaire le désir de’mon cœ~r ; je n’ai pu résister à l’envie de faire quelques démarches pour atteindre ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/63]]== LA MARQM&ED’O, t— K 33 mon but, en passant par M. « . Eu un mot, je viens demander à madame la marquise si eiie veut faire mon bon- heur en m’accordant sa main et je la suppiie de s’expliquer iraucitement à ce sujets il se tut un long silence succéda à cette bizarre dectarat ! on. Le com- mandant le rompit enfin. « Une telle proposition, si, comme je n’en doute pas, elle est sérieuse, est extrêmement flatteuse pour nous. Mais, lors de la mort de son mari, le marquis d*0. ma fille a résolu de ne point s’engager dans de nouveaux liens. Cependant il n’est pas impossi* ble qu’une passion aussi subite que la vôtre n’ait quelque influence sur sa résolution accordez*iui donc, je vous prie, quelque temps pour réuéehir. –Certes, repartit le comte, ce que vous me dites a bien de quoi me ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/64]]== LA MjMEtQUÏSK P’O. r. satisfaire, et en tout autre moment j’au- rais lieu de regarder ces paroles comme bien favoraMesames désirs ; mais dans les circonstances présentes, je ne sau- rais m’é ! oigner sans avoir obtenu une réponse qui doit décider de mon sort. Les chevaux sont déjà attelés à ma voiture pour me conduire à Naples. Je vous en suppue.continua’t-ii, en se tournant vers la marquise, je vous en supplie, si vous avez que ! que senti- ment de compassion pour moi, ne me laissez pas partir sans un mot de votre bouche. ’–Monsieur, reprit le commandant, un peu déconcerté de l’ardeur impa- tiente du jeune officier, la reconnais- sance que vous conserve ma mie vous donne le droit d’avoir les plus grandes espérances cependant ne croyez pas qu’elle puisse ainsi se ré- soudreafaire.sansdemûres réflexions, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/65]]== LA MARQUÏSE D’O. S7 la démarche la plus importante < ! e sa vie. D’ailleurs, il est indispensable qu’avant de se décider elle fasse plus ample connaissance avec vous. Reve- nez donc ici lorsque votre mission sera terminée, et soyez notre hôte pendant quelque temps. Si ma fille alors juge pouvoir être heureuse avec vous, je serai le premier à approuver son consentement, qui, accordé plus tôt, me semblerait tout-a-fait peu convenable. C’était là, dit le comte, dont le trouble se décelait par la rougeur qui couvrait son visage, le but de mes plus ardens désirs dans ce voyage, et me voilà rejeté dans un abîme de mal- heur. D’après les circonstances fâ- cheuses dans lesquelles vous m’avez connu jusqu’à présentons nul doute des liaisons plus étroites me seraient favorables. La seule action blâmable ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/66]]== t A S~AKQMSE !)’0. que j’aie faite dansma vie, et qui n’est connue que de moi je veux la répa- rer. Je suis homme d~honneur, et cela je puis raCSrtner sans crainte.)’ Un léger sourire, qu~ cependant n’ctatt pas ironique, parut sur les ïc< vresdn commandant. « Je vous crois sincère Monsieur ; jamais je n’ai vu un jeune homme devebpper tant de belles qualités en si peu de temps. Un peu de réflexion vous fera approuver le délai que je demande. Avant d’en avoir parlé soit avec tes miens, soit avec vos parens, it m’est impossible de vous accorder aucune autre réponse. "T*. –Je suis sans parens, libre et mal- tre de ma personne. Mon oncle, le générât K~rattolof, m’accordera sûre- ment son approbation. Je suis pos- sesseur d’une fortune considérable, et ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/67]]== LA MABQUt$ ! P’O.. ~9 je me déciderai sans peine à veuir vivre en Italie. Monsieur, reprit ! e commandant d*un ton bref et impérieux, vous avez mon dernier mot ; brisons ià’dessus, je vous prie. w ~c Après une courte pause durant la- quelle tous les symptômes de la plus vive agitation se montraient dans la j contenance du comte, ce jeune et fougueux amant, se tournant vers ma- dame de Géri, renouvela ses protes- tations, supplia, et finit par déclarer que son oncle ainsi que le générât en chef étaient dans sa confidence, et avaient autorisé ses démarches, voyant que c’était ie seul moyen de Je sauver de la mélancolie dans laquelle il était tombé à la suite de sa blessure. « Par vatre refus, dit-il enfin, vous ne me taissez plus que <e désespoir ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/68]]== 6u LA MARQUER D’O. pour dernier remède à mes souffran- ces.c On ne savait que lui répondre. II continua en disant que si la moindre lueur d’espérance lui était donnée d’atteindre le but de tous ses vœux, il pourrait peut-être retarder son voyage d’un jour, et même plus. En prononçant ces derniers mots, il pro- menait des regards supplians sur le commandant, la marquise et sa mère. Le commandant avait les yeux bais. sés ; son expression était mécontente ; il garda le silence. « Allez ! allez ! monsieur le comte, s’écria madame de Géri partez pour Naples, et lorsque vous reviendrez, aecbrdcz-nous pendant quelque temps te plaisir de vous posséder au milieu de nous, le reste ira tout seul. » Le comte resta un instant sans ré- pondre il semblait incertain sur ce ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/69]]== LA MARQCÏSE i~O. 6t qu’ii devait ~aire. Enfin, se levant et repoussant son siège « Je t’avoue, dit" les espérances qui m’ont conduit dans cette maison étaient un peu prématurées. Je com- prends que vous désiriez mieux me connaître ; aussi vais-je renvoyer mes dépêches au quartier-général pour une autre expédition, et profiter de votre offre aimable de me recevoir pendant quelques semaines dans votre famille. M Tenant encore la main appuyée sur le dossier de sa chaise, il regarda le commandant, attendant sa réponse avec une vive anxiété. « Il me serait fort pénible, repartit celui-ci, de penser que la passion in- spirée par ma fille pût vous susciter quelque affaire malheureuse cepen- dant vous savez sûrement mieux que moi ce que vous avez à faire. Renvoyez ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/70]]== LA MARQUSB CO.~ Ça les dépêches ; je vais vous ~ ! re pré- parer une chambre. a Ces paroles produisirent un effet rapide sur les traits du comte, qui s’animèrent d’une vive rougeur. s’tMcHna pour baiser respectueuse- ment la main de madame de Géri, 1 sahm le reste de la société et se retira. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/71]]== M~RQï~SE C’O. 63 OBAMTM ! tM Lorsque eut quitte la chambre, toute la famille ne savait que penser de cette singulière apparition. « H n’est pas possible, dit madame de Géri, qn’il renvoie les dépêches dont il est chargé pour Naples, sim- plement parce qu’U n’a pas réussi dans son passage à M.à recevoir ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/72]]== Ï.A MARQUISE D’O. 64 une réponse affirmative d’une dame dans un entretien de cinq minutes. -Une telle action, repartit son fils le grand-maître des forêts, n’entraî- nerait avec elle pas moins que les ar- rêts et ïa réclusion dans un fort. Et la dégradation, ajouta le commandant. Mais il n’est pas à crain- dre qu’il fasse une semblable chose ; ce n’est qu’un coup de vent dans Fo- rage avant d’avoir renvoyé ses dépé* ches, il reviendra à lui. Dieu ! s’écria madame de Géri, comme effrayée d’un pareil danger ; je suis sûre qu’il les renverra ; sa volonté opiniâtre, dirigée par une seule idée fixe, est bien capable d’une telle ac- tion. Mon fils, allez, je vous en prie, le rejoindre, et tâchez de le détourner d’une résolution si désespérée. Une telle démarche, répondit le maître des forets, aurait un résultat ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/73]]== Ï.A MARQUISE ?’0. 65 contraire, et ne ferait que renforcer ses espérances. La marquise fut du même avis, et pensa d’aiHeursqu’i ! ne renverrait pas les dépêches et préférerait être mat- heureux ptutot que d’encourir une punition. Touss’accordèrentà trouver sa conduite fort singulière. Sans doute il était habitué à emporter les cœurs féminins, en courant, comme des cita- V delles ordinaires. Mais le comman- dant, se levant, ne fut pas peu surpris de voir la voiture du comte encore arrêtée devant sa maison. Tous s’ap- prochèrent de la fenêtre, et M. de Géri s’adressant à un domestique qui entrait en ce moment même « Monsieur le comte est-il encore dans la maison ? lui demanda4-it. –Oui, Monsieur ; il est dans Ja chambre des domestiques, occupé, 2. 6 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/74]]== t.A MARQCtSt : B*0. 66 avec son adjudant à écrire des tettrcs et sceller des paquets. t Le commandant, réprimant son agitation, se hâta d’aner avec son fils auprès du comte. Us le trouvèrent as- sis devant une fort petite table qui pouvait à peine porter to~ tes papiers dont elle était chargée. « Ne voûtez-vous pas~ lui dit M. de Géri passer dans votre chambre ? vous y serez plus à l’aise et vous y trouverez tout ce dont vous aurez besoin. Je vous remercie, répondit ! e comte~en continuant d’écrire avec nno grande hate~ je vous remercie innni- ment, mais voilà mes araires finies, M Il demanda l’heure, cacheta sa let- tre, la remit avec un porte-feuille à son adjudant ; puis lui souhaita un bon voyage. Le commandant ne pouvait en ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/75]]== t.A MAnqUISE D’O. 67 croire ses yeux. Tandis que l’adjudant sortait de la maison, il s’écria : « Mons~urle comte, si vous n’avez pas des motifs bien, puissans. –Ils sont tout p~ ! ssans, Binterrom- p ! t le comte. Pn ! s accoïnpagn& son adjudant à sa voiture, et hM ouvrit ta portière. Dans ce cas, continua le com- mandant, il me semble du moins que les dépêches. C’est impossible, repartit le comte, en donnant la main à l’adju- dant qui montait dans la voiture. Les dépêches n’iront pas à Naples sans moi j’y ai aussi pensé. En ronte Et la lettre de monsieur votre oncle s’écria l’adjudant. Elle me trouvera à M. En route ! » dit l’adjudant ; et la voiture partit d’un train de poste. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/76]]== ~A ~ARQUM~ ~.t. 66 Le comte se tournant atorsvers le commandant : « Voulez-vous, Monsieur avoir la bonté de me faire conduire dans la chambre que vo~ avez la comptai- sance de me destiner. J’aurai Fhonneur de vous y con- duire moi.même, repartit ïe comman- dant un peu courts ; » et appelant ses gens et ceux du comte pour transpor’ ter ses paquets, ïl ! e conduisit dans une partie de la maison réservée aux visiteurs étrangers puis, le saluant avec’froideur, il le laissa seul. T~c comte fit sa toilette, et quitta la maison pour se rendre chez ie gou- verneur de la place. Invisible durant tout le reste du jour, il ne rentra que le soir pour le souper. Cependant la famille de Géri était dans la plus vive inquiétude. Le ma !. tre des <bréts raconta quelle réponse ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/77]]== le. LA MARQDME D’O 6~ Ïe comte avait &he au commandait. CeÏùi~ci déclara n’y rien comprendre du tout ; et il fut résolu qu’il ne serait plus question de cette aSaire. Madame de Géri regardait à chaque instant la Jfenétrepour voir s’il ne viendrait pas réparer une telle inconséquence, mais la nuit commençant à tomber, elle s’assit à côté de ta marquise, qui travaillait avec beaucoup de zè ! e près d’une table, et paraissait éviter toute conversation. Elle lui demanda à mi-voix, tandis que le commandant allait et venait, ce qu’elle pensait de toute cette ai- faire. La marquise répliqua en jetant un regard timide sur le commandant « Si mon père l’avait détermmé à partir pour Naples, tout eût bien tourné. -Pour Naples s’écria le. comman. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/78]]== LA MAKQUtSE D’O. ~0 dant, qui avait entendu ces paroles. Dévale donc faire appeler un prê- tre on bien faHait’il le faire arrêter, et renvoyer à Naples sous escorte ? Non mais des représentations Vtves et pressantes atteignent leur but, » reprit la marquise en baïsaant ses yeux sur son ouvrage d’un air un peu mécontent. Ennn le comte parut. On chercha l’occasion de lui faire sentir l’inconve- nance de la démarche qu’H avait faite, et de Fengager à la rétracter pendant que cela était encore possible. Mais durant tout le souper on ne put trou* ver cette occasion. Écartant avec in- tention tout ce qui pouvait y ramener, il entretint le commandant de l’art militaire, et le grand forestier de celui de la chasse. Ayant mentionné dans sa conversation l’escarmouche de P. madame de Géri lui demanda com- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/79]]== LA MA&<)M~ B’O. ~t t mentit avait pu guérir de sabtessu~e dans un ~i petit endroit ou i’ott ne de- vait point trouver les secours néces- saires< AtorsH raconta ptusïeurs traitspour pro<tver combien sa passion pour la aoa !’qu ! se t’avait occupé tandis qu’~ était gisant sur son lit de dou ! eur. Durant toute sa matadie, elle tui était apparue sous la forme d’un cigne qu’M avait vu à la campagne de son oncte lorsque était encore enfant. Un souvenir surtout l’avait vivement at- tendri un jour le cigne ayant été souiné de boue par lui, reparut plus beau et plus blanc après s’être plongé au milieu des flots. H avait toujours disparu à sa vue au milieu d’une mer de feu. ; ea vain il avait appeiéThin&a/ nom que portait ce cigne ; il n’avait pu l’attirer à îui.Le comte termina ce sin- gutier récit en protestant de nouveau ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/80]]== LA MARQUME B~. f’ 7~ qu’u adorait ! a marquise puis baissant i ; ses regards sur son assiette, il se tut. On se leva de table. Le comte, après quelques mots de conversation avec madame de Géri, salua ses hôtes, et se retira dans sa chambre. Ceux-ci demeurèrent. encore quelques instans a causer. « 11 faut laisser les choses aller leur cours, dit le commandant. Sans doute il compte sur ses parons pour le tirer de ce mauvais pas ; autrement une m~ famé dégradation en serait la suite. -Que penses-tu de tout cela ma 6Me ? demanda madame de Geri à la marquise. Bonne mère, je ne puis croire ce que je vois. Il me fâche que ma re- connaissance soit mise à une si rude épreuve. Cependant j’avais résolu de ne pas me remarier ; je ne veux pas jouer une seconde fois le bonheur de ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/81]]== LA tJtAB~DME B’O. 73 ma vie, et d’une manière si hasar- deuse surtout. Si c’est là votre ferme volonté, ma sœur, dit le maître des ifbréts, H serait bon je crois, de la ! t)i signiner d’une manière positive pour en finir. -Mais, reprit madame de Géri, ce jeune homme parait doué de grandes qualités il désire nxer sa résidence en Italie ; il me semble (tonc que sa proposition mérite qu’on la pèse mû- rement, et la décision de ma fille a besoin d’être mise à l’épreuve. ° Comment trouvez-vous sa per- sonne ? demanda le grand-forestier A la marquise. Mais, répondit celle-ci un peu troublée, il m<6 ptait et me dép ! a ! t tout à la fois ; au reste, je vous en fais juge vous-même. « S’il revenait de Naples dans les mêmes sentimens, et que les rensei- 7 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/82]]== LA MAH~UÎSE n’O. gnemens pris sur lui durant son ab sence fussent favorables, comment alors répondrais-tu à sa demande ? lui dit sa mère. Alors, si ses vœux para ! ssatcnt anss ! &mccroa qu’au)ont’d’hu~ r~par- t : t ! a marquise en rougissant, et tan- dis que ses regards brillaient d’un ~dat plus vif, je les remplirais, pont’ accomplir ce qne le devoir de la re- connaissance exige de moi. M Madame de Géri, qui avait toujours vivement désiré de voir sa (ute se re- marior, eut peine à cacher le }~ais : r que lui causait cette réponse. « Eh bien, reprit le grand.iorestict’s- en se tevaut, puisque ma sœur pense pouvoir un jour lui accorder sa main, il faut des à préseut faire un pas pour nrcveuir ! es cuites dangereuses de sa folle <t~matcue. Madame de Géri partagea cet av-s, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/83]]== t.A MARQCtSi ! U’O. et ajouta qu’après toutes ! es briMan- tes qualités que le jeune comte avait dep ! oyées devant.elle, sn uUe ne ris- quait pas grand’chose eu ! e jurant favorablement. T<a marq~use, ag ! tée <run trouble inexprimable, tenait ses yeux fixés sur ! c plancher. « On pourrait, continua sa mère, lui promettre que d’ici à son retour deNap ! es, tu n’accorderas ta main à nul autre. Je ne craindrais pas, ma bonne Mère, de lui donner cette promesse, mais je crains seulement qu’elle ne le satisfasse pas, et jnous engage. Ne crains rien, repartit sa mère avec une grande joie, ce sont mes af- faires. » Puis s’adressant a~ comman- dant « Lorenzp, dit-ç ! ! e, qu’en pen- ses’tu ? e Le cotumandaut, qui avait tout en’. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/84]]== LA MARYSE D’O. ? 6 tendu, était devant la fenêtre ; il re- gardai dans la tue et ne disait rien. « Je me fais fort, assura le grand* forestier, de renvoyer le comte avec cette déctaratton transitoire. –Eh bien, qneceia~oit~it ainsi, s’écria le commandant en se retour- nant je vais {.our la seconde fois me rendreàceRnsse.N n’ Madame de Géri l’embrassa, ainsi que la marquise, qui, tandis que son père souriait de son ardeur, demanda comment on ferait pour annoncer de suite cette décision au comte. On ré- solut que le grand-forestier irait le prier de vouloir bien se, rendre pour un instant dans la saUeo~ l’attendait Ja famille réunie. ïje comte répondit qu’il aMait ve- nir. A peine le domestique chargé de cette réponse avait-it accomp ! i son message, qu’on entendit ses pas et, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/85]]== tA M~RQUt&K D’O. 77 entrant dans la chambre. il se jeta aux pieda de ta marquise, daas ie plus violent trouble. Le commandant vouiMt lui dire ce qn’<h avalât ré- solu, mais lni se relevant : K C’est b~eo, j’en stus assez ; a puis U lui baisa ! a main, ainsi q~’à madame de Gér !, et serra te frpre dans sps bras. <fMaM n)atntenant il fue <andr~tt une chaise deposte, ajou<’a-t-U. –J’espère, dit la marquise émue de cette scène touchante~ que votre espérance ne vous a pas entraîné trop ~o ! n. Non non, repartit ! e comte ; rien n’est regardé comme aveuM, st les informations que vous prendre~ sur mon compte ne sont pasd~ccoMÏ avec les sentimens que je vous ai exprimés dans cette chambre. M Le commandant le pressa tendre- ment contre son cœur. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/86]]== LA XfARQtJÎSt ! D’O. Le grand-forestier lui offrit sa pro- pre vohure~ et un chasseur courut a la poste chercher des chevaux. La joie la plus grande présidait ce départ. « 3’espére, dit le comte, retrou- ver mes dépêches à B. et de là prendre’directement broute de Na- pies. ~e fois arrivé dans’cetteville, je icra ! mon possible pour éviter d’aller à Constautmople ; en tout cas, je suis dectd6 à faire le malade, et alors d’ici à six semaines je serai de retour. » En ce moment son chasseur vint annoncer que la voiture était attelée, que tout était prêt pour le départ. Le comte prit son chapeau, puis s’ap- prochant de la marquise, lui saisit la main. « Juliette, lui dit-il, je me sens un peu plus tranquille ? et il pressa sa main entre les siennes. « Cependant ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/87]]== LA ~AHQt)tSK PO. 79 mon vœu ie plus ardent eût été de me marier avant mon départ. –Vous marier ! s’écrièrent tous ! cs membres de la famille. –Kous marier, répéta le comte ; <’t baisant ïamain de la marquise, qui ht ! demanda s’il était dans son bon sens, il lui assura qu’un jour viendrait ou elle le comprendrait. ~e commandant et son fils étaient sur le point de se ~acherde cette asser- tion leur faisant ses adieux avec la même chaleur, le comte les pria de n’y plus penser, et partit. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/88]]== 80 LA MARQUEE D’O OHAPWM ÏV. Plusieurs semaines s’écoulèrent du- rant lesquelles la famille fut divisée en différens partis sur l’issue de cette singulière aventure. Le commandant reçut du général Krakolof, oncle du jeune comte, une lettre fort polie ; le comte tui-meme écrivit de Naples ; les informations ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/89]]== LA MARQMSH ? 0. 8t que l’on recueillit sur son compte payèrent toutes à son avantage ; enfin i’on regardait dé)& le mariage comme fait, lorsque Fmdispositionde la mnr- quise reparut avec plus dejbt’cequ’au- paravant. Elle remarqua un changement con- sidéraMe dans toute sa personne. Se confiant avec une entière franchise à sa mère, elle lui dit qu’elle ne savait que penser de son état. Sa mère, qui craignait que de si étranges symptô- mes ne menaçassent la santé de sa fille, lui conseilla de consulter un médecin. Mais la marquise, pensantqueson tem- pérament serait assez fort pour résis* ter, laissa encore passer plusieurs jours sans suivre les conseils de sa mère, jusqu’à ce que ces symptômes se reproduisant sans cesse et de la manière la plus extraordinaire, ! a je- tèrent dans une vive angoisse. Elle fit ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/90]]== L.\ MAtKj~iSi J~U. 82 appeler un médecin qui avait toute confiance de son père, le fit asseoir sur le sopha auprès d’elle, en l’absence de sa tnère, et, après une courte in- t.roduction,. lui avoua, en p ! aisantant, ce qu’cUe pensait de son état. Le mé- decin jeta sur elle un regard scruta- teur U se tut~ puis, après avoir ter- miné son examen, il répondit avec un air tt’cs’scricux <t Vous ne vous trompez pas, ma- dame la marquise. Comment. Fcntendcz vous ? in- terrompit elle. Vous êtes, reprit le médecin en souriant, dans une parfaite santé, vous n’avez pas’besoin des secours de tHonm’L~ ï~ tnarqutse~~atsissant la sonnette et jetant sur le docteur un coup d’œit courroucé, le pria de sortir, en ajou- tant à demi voix qu’elle ne se sondait ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/91]]== ~A MARQUA DO. 83 point de plaisanter avec lui sur un pareil sujet. Le docteur répondit <( Je désire que jannais on ne se soit joué de vous ptusqu~ujom’d’hui wpmsprcnant son chapeau et sa canne, il voulut se re- tirer. « J’instruirai mon père de cette conduite, lui dit la marquise. Comme vous te voudrez, reprit )c docteur ; je vous ai dit ce que je pense, et j’en ferais)e sermentsi cela f tait nécessaire ; » et il ouvrit ia porte pour quitter la chambre. Tandis qu’il ramassait son mouchoir de poche qui ~’tait tombé par terre, la marquise ! ui demanda encore « Mais la possibilité d’une telle chose ? a Je ne crois pas nécessaire de vous expnqupr tes premier’; principes ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/92]]== Ï.A MARQCtSB !)’0. 84 de cette affaire, a répondit le médecin en sortant. La marquise demeura comnae frap* pée de la foudre. Et te s’emporta et voulut couru’se plaindre a son père mais le sérieux extraordinaire d~doc* tpur, dont elle se croyait oftensée, lui g ! açait toutes ! es veines. Ette se jeta < dans le ptu :’grand troubie, sur son sopha. Mécontente d’elle-même, elle passa en revue tous les instans de l’année écoulée, et finit par se croire folle en arrivant vainement au der- nier. Sa mère entra tandis qu’elle était encore dans cette terrible agi- tation. « Pourquoi ce trouble, ma chère enfant ? M lui demanda-t-eHc. La mar- quise lui raconta ce que te médecin menait de lui dire. (/est un indigne poisson ! s’écria ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/93]]== LA MARQUA i~’O, 85 madame de Géri. 11 faut instruire sur. ie-champ ton père de sa conduite. Mats, ma mère, c’est avec le plus grand sérieux qu’il m’a dit cela ; et it paraissait bieb résolu à renouve~r son assertion devant mon père. Et peu<-tu croire à ta possibi. lité d’un pareil état ? s’écria sa mère effrayée. Je croirais plutôt que tes tom- beaux peuvent porter des fruits, et qu’un entant peut naître dans le sein d’un cadavre. –Eh bien alors, chère enfant, pourquoi te tourmenter ? Si ta cou- science est pure, comment peux-tu t’inquiéter du jugement d’autrui ? fût- ce même le résultat d’une consulta- tion de toute la iacutté. Que ce soit erreur ou méchanceté de sa part, que t’importe ? Mais il est nécessaire que ton père en soit instruit. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/94]]== LA MARQUISE D’O. 86 0 mon Dieu dit la marquise avec un mouvement convulsif, com’ ment pourrais-je ne pas me tour- menter ? N’ai’jo pas en moi un senti. ment intime qui m’est bien connu et qui dépose contre mot-même ? S ! toute autre mû disait ctre dans Fêtât où je me sens, ne la jugerais-je pas tette que je me juge ? C’est horrib ! c ! s’écria sa mère. Méchanceté erreur reprit la marquise. Et pourquoi cet homme, qui jusqu’à ce jour nous a paru digne de toute notre confiance~ voudrait-il me traiter d’une manière aussi infàme ? Qud motif pourrait Fy porter ? Moi qui ne l’ai jamais offensé qui t’ai ï reçu avec connance, et avec t’idee de lui devoir bientôt de la reconnais- hance ! Et s’il fallait choisir, serait-il possible qu’un médecin, quelque m6- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/95]]== f.A MARQUiSK DO. diocre qu’il fût, tombât dans une pa’ reiue erreur ? –Cependant, dit madame de Géri impatientée, il faut bien que ce soit l’un ou l’autre. –Oui, reprit ! a marquise en lui baisant les mains, tandis qu’un vif incarnat couvrait ses joues ; oui, bonne , n)cre, it le faut : quoique les circon- stances soient si extraordinaires~ qu’il m’est permis de douter. Je jure que ma conscience est aussi pure que celle de mes enfans ; ! a vôtre ne peut être plus pure, plus digne (Festinne. Ce- pendant je vous prie de faire appeler une sage-femmp) nfm que je m’assure de ht vérité et que je puisse être tranquiite sur les suites. Une sage-femme ! s’écria ma- dame de Gp ! i avec indignation. Une conscience pure, et une sage’femme » Elle n’en put dire davantage. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/96]]== LA MARQCtSE ?’0. 88 « Une sage-femme, ma digne mère, répéta la marquise, en se mettanl à genoux devant elle, et cela dans l’ins- tant même, ai vous ne voulez pas me voir devenir fbÏ ! e. Oh tres~votontiers, reprit h htére seulement je te prie de ne pas accoucher dans ma maison, w Et, en disant ces mots, elle se leva pour sortir. La marquise ! a suivit en tendaut ses bras, tomba la <açe contre terre, et embrassa ses genoux. « Si une vie irréprochabte, s’fct’ia- t-elle avec l’accent de la douleur, une vie consacrée à vous piaire, me donne quelques droits sur votre estime ; si seulement un sentiment d’amour ma- ternel parle encore pour moi dans votre cœur, ne m’abandonnez pas dans cet instant affreux ! Qu’est-ce donc qui te trouble ainst ? lui demanda sa mère. N’est-ce ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/97]]== LA MjMMpJtSË <~0. <9 que les discours du docteur ? n’est ce que le sentiment de ton mataise ? Ce n’est que ceta~ ma mère, ré* prit la. marquise en p~cant ses mains eursa pottr : <te. Absohnaent que cela, ~uMette~ continua HterC. ï~Néchis McM uce faute, quelque douleur qu’eMe me causât, peut et doit se pardonaer ; mais si, pour éviter une réprintande de ta mère, tu pouvats ~Venter un conte sur les bouleversemens de ror- dre naturel, et te jouer des sermons les plus sacrés pour le persuader à mon cœur trop crédule, ce serait in- digne, et je ne voudrais plus te revoir. –Puisse l’empire des bienheureux s’ouvrir un jour à moi comme mon âme s’ouvre la vôtre ! Je ne vous ai rien caché, ma mère. Cette exclamation, faite avec déses- poir, ébranta madame de Géri. H. 8 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/98]]== <)0 ÎA WARQFMK t/0. a0 ciel ! s’écria-t-ette, ma chcre enfant ! comme tu m’attendris ! o Elle ia releva, t’embrassa, ~a serra contre &on sein. « Qu’as’tu à craindre ? VieMS, tu es bien ma ! ade. a E ! ! e voutut la faire mettre au lit ; mais la marquise, (tontlestarmes abondantes se frayaient un libre passage, assura qu’elle était très-biea, et qu’elle ne sentait aucun mal, si ce n’était cet état étrange et in- concevable. « Un état étrange Mais quel est-il donc ? Puisque ta conscience est si sûre du passé queUe frayeur fréné- tique s’empare de toi ? Un sentiment întérieur, encore indéterminé, ne peut-il te tromper ? Non, non, il ne me trompe pas, et si voulez faire appeter une sage- femme, vous Verrez que t’infamie n’est que trop vraie. Viens, ma chère fille, dit mu- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/99]]== LA MARQUEE D’O. 9~ dame. de Géri, qui commençait à craindre que sa raison ne s’attérât, viens, suis-moi, et mets-toi au lit. Pourquoi penses-tu à ce que t’a dit ïe médecin ? Comme ton visage est bndant ! Comme tous tes membres tremblent ! Qu’est-ce donc que t’a dit ïe médecin ? » Et elle entraînait avec eUe la marquise, qui recommençait ! e récit de la visite du docteur. « Bonne, digne mère je suis dans mon bon sens ; et elle s*enbrçait de sourire. « Le médecin m’a dit que j’étais enceinte. Fais appeler la sage- femme, et sitôt qu’e ! Ïe nous aura dit que cela n’est pas vrai, je serai tran- quille. Bien bien repartit madame de Géri en réprimant son agitation ellè viendra ; il faut qu~eïte se moque de toi ; et te dise que tu es une folle, agitée de songes trompeurs. Mpuis, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/100]]== LA MAAQM&B B’O. 9~ tirant la sonnette, elle envoya un de ses gens chercher la sage-femme. La marquise était encore entre les bras de sa mère lorsque cette femme parut. Madame de Céri lui expliqua le mat que ressentait sa fille. La mar- quise jura qu’elle avait toujours res- pecté la vertu, et que cependant elle était pénétrée d’un sentiment incon- cevable qui la forçait de recourir â une femme de l’art. la sage-femme, tandis qu*et ! c t*entretcnaitains~par- lait de la bouillante jeunesse et de la perSdte du monde. J’ai déj~ assHrait-eUe, étéappetée dans plus d’une circonstance scmbia- ble les jeunes veuves, qui se trou- vaient dans le même état que vous, prétendaient toutes avoir vécu sur de~ « désertes. Mais catmds-voua ; le impitoyable qui a proRté ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/101]]== il LA MARQUISE B’O. 93 sans doute de l’obscurité d’une nuit sombre se trouvera bientôt, e A ces mots, la marquise perdit con- naissance. Madame de Géri~ qui ne put résister à ses sentimens maternels, lui prodigua des secours pour la rap- peler à la vie. Mais l’indignation pré- valut lorsqu’elle eut repris ses sens. « Juliette ! s’écria-t-elleavec la dou- leur la plus vive, veux-tu bien tout m’avouer ; veux-tu me nommer le père ? M Et ses traits annonçaient l’en- vie de pardonner. Mais lorsque la marquise lui répondit qu’elle en de- viendrait folle, sa mère, se levant, décria « Va ! va ! tu es indigne de toute pitié. hiaudite soit l’heure où ~e t’en. fantai < Et elle quitta la chambre.. La marquise, qui eût voulu encore une fois ne.plus voir le jour, entraina la sage-femme à côté.d’elle, et, tre. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/102]]== LA MARQUÏSK D’O. 94 Mante, cacha sa tête sur son sein. QueHes sont les voies de ta nature ? lui demanda te ! ! e d’une voix entre- coupée est.U posante qu’une con- ception ~’Heu avec ignorance de cause ? » La sage-femme sonrh, et lui dit qu’eue ne croyait pas que ce fut Ut cas de madame la marquise. « Non, non, reprit la marquise, ce n’est pas de moi qu’il s armais te voudrais savoir, en général, si de pareils phénomène sont possibles dans Fordrede la nature. -Aucune femme sur la terre ne s’est trouvée dans une telle position, excepté pourtant tar sainte V ierge. » La marquise trctnbtait toujours da. vantage, c ! ! c se croyait h chaque in- stant sur le point d’accoucher, et sup. pua la sage-femme de ne pas t’aban- donner. CcUc-ci la tranqni ! tisa. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/103]]== LA MAKQUSE D’O. 9~ Vos couches sont encore éloignées, je vous indiquerai des moyens de ca- cher votre état aux yeux dit monde, et, il faut l’espérer, tout se passera bien. » Mais tesconsotationsde cette femme étaient autant de coups de poignard qu’elle portait au cœur de ! a marquise. Eue la pria.donc de se retirer.. A peine la sage-femme était*eHc sortie, qu’on apporta a Juliette, de la part de sa mcrc,.un billet ainsi conçu : « M. de Géri désire, vu les circons- » tances actuelles, que vous quittiez H sa maison, t ! vous envoie ci-joints H tes papiersconcernantvotrefo ! tune, » et il espère que ! e ciel lui épargnera » la douteUr de vous revoir jamais, » Le désespoir de la marquise éclata en pleurs abondans. Versant des lar- mes amères ~ur l’erreur de ses pa< rcns et l’injustice qui en était la suite, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/104]]== LA MARQUISE D’O. 96 eUe se rendit dans le cabinet de sa mère. On lui dit qu’elle était âvec son père. EUe y courut aussitôt, mais la porte était fennec. Appelant alors tous tes saints pout témoigner de SQ ! ~ innocence, elle tomba presque Mns vie sur le carreau.. Il y.avait plusieurs minutes qu’eMe gisait ainsi misérablement couchée, lorsque le grand-forestier sortit, et lui dit d’un air courroucé « Vous savez bien~ madame, que le’commandant ne veut plus vous voir. –Mon frère chéri ! M s’écria la mar- quise en sanglotant puis se précipi- tant dans ta chambre « 0 mon pèrel M et eUe tendit les bras vers lui. Le commandant se re- cula dès qu’il l’aperçut, et courut se rétug’er dans sa chambre a coucher. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/105]]== LA MARQUISE D*0. 97 La marquise vouhnt l’y suivre, il s’écria « ~ Hors d’ici), malheureuse » et voulut rejeter la porte sur elle. Mais la marquise, au milieu de ses gémissemens et de ses pleurs, l’ayant empêché de la Jfermer, il se retira tout-a-coup, et s’avança rapidement vers le fond de la chambre tandis que sa fille entrait. Elle se jeta a ses pieds, embrassa ses genoux, lorsqu, se retournant, H Ja- cha la détente d’un pistolet qu’il avait saisi, et une balle aUa frapper le p ! a* fond. « Maître de ma vie s’écria la mar- quise en, se relevant pâté comme, un cadavre ; et elle se hâta de quitter cette chambre. te Qu’on se prépare à partir, a dit- elle en entrant dans son appartement. Elle se jeta comme morte sur un Il. 9 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/106]]== Ï.A MA~QMSB ~0. 98 Mcge, fit appeter ses eutans, fit fait’e tous ses paquets. Elle tenait sur ses genoux ! e p ! ns jeune, qu’elle enve. loppait d’un mouchoir, pour le por- ter avec elle dans la voiture, lorsque te ~rand-(brest ; er entra, chargé par te commandant de supposer à ce qu’eU< ; emmenât ses en fans, « Mes enfans ? demanda’t-eMe en se levant ; dis à ton barbare pèfû qu’it peut venir et me tuer, mais que ja- tna : s H ne m’entera mes en&ns ! M puis d’un air calme et fière de. son innocence, elle emmena ceux ci avec elle dans sa voiture, et partit sans que son frère osât s’y opposer. Cette noble ~crmetô lui donna tout- à-coup la conscience de ce qu’elle éta ! t, et, de sa propre main, elle se sortit de t’arme profond dau~ lequel le sort Favatt jetée. La cotèro qui brisait son cœur se d ! ss ! pa torsqu’ette ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/107]]== LA M&KQtfMB D*0. fut en liberté ; elle embrassa tendre* ment ses enfans, ces chères petites créatures qui lui appartenaient, et ce fut avecune grande satis&ctionqu’elle réfléchit à la victoire, que le s~nti* ment intime de son innocence venait de lui faire remporter sur son frère. Sa raison, assez forte pour ne pas se troubler, céda à l’organisation sacrée et obscure du monde. Elle vit ! m- possibilité de persuader sa famine d< son innocence, comprit qu’elle devait s’en consoler, qu’elle ne devait pas se laisser abattre, et peu de jours s’étaient écoules depuis son atrivée à la campagne qu’elle choisit pour re. traite, que déjà la douleur avait fait place à la courageuse résolution de lutter fièrement avec l’opinion publi< que. Elle résolut de se renfermer tout-a’fait dans son intérieur, de s’oc- cuper avec un zèle actif de l’éduca- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/108]]== tUO MAHQmSE &*0. tion de ses deux enfans, et de recevoir r avec une tendresse toute maternelle le troisième dont le ciel lui faisait pré- sent. Elle fit des préparatifs pour faire restaurer, dès que ses couches au- raient eu lieu, sa campagne, qui, né- gUgée depuis tong’temps, se ressen- tait de rabsence des maîtres. Souvent assise dans le pavillon du jardin, oc- cupée à broder quelque petit bonnet pourson futur nourrisson, ellese plai- satt a distribuer ses appartemens se- lon son goût dans telle chambre elle plaçait sa bibUothèque, dans teUc autre, son chevalet et ses tableaux. L’époque à laquelle le comte Fito- rouski devait revenir de Naples n’é* tait pas encore passée, qu’elle était tout-a-~ait décidée à vivre toujours dans la solitude la plus complète. Le portier reçut l’ordre de ne recevoir aucun homme dans la maison. Une ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/109]]== t.A MARQUISE D’O. ÏOt seule pensée lui était insupportable l’enfant auquel elle avait donné l’être dans l’innocence et la pureté de son cœur, et dont l’origine, justement parce qu’elle était mystérieuse, lui semblait divine, se verrait rejeté de la société comme le fruit du déshonneur. Elle imagina alors un singulicrmoyen de découvrir le père, un moyen qui, si elle y avait d’abord pensé, lui aurait causé un effroi mortel. Toutes les nuits elle avait le sommeil agité, souvent interrompu. Elle avait de la peine à s’habituer à sa singulière posi- tion, elle cherchait toujours comment pouvoir découvrir Hiommequi l’avait ainsi dégradée. Sans doute, en quel. que lieu de la terre qu’il se trouvât, il devait être de la classe la plus vile et la plus abjecte, mais il fallait qu’elle Pépous&t, et le sentiment de son hon- neur, dont lui seul pouvait relever la ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/110]]== LA MARQUEE D’(h. ÏOt base, en prenant toujours une in" Ouence ptus vive et p ! tM forte sur eue, restaura son courage, ! ui redonna comme une nouvelle vie. Un matin elle envoya aux journaux de M. te stnguUcf avis qu’on lit en tête de ce récit. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/111]]== LA MARQVtSE D’O. to3 CBAMTM V. Le comte Fitorowski, que des af- faires importantes retenaient à Na- ppes, avait cependant écrit pour la se- conde fois à la marquise, afin de lui répéter que, quelques circonstances qui pussent advenir, il n’en resterait pas moins Cde ! e à la déclaration ta- cite qu’elle lui avait donnée. Aussitôt ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/112]]== t0~ t.~MAR<yUiSEC*0. qu’il eut réussi à se débarrasser du voyage de Constantinople et que ses autres affaires furent terminées, il partît de Naples, et arrivai M. peu de’jours après l’époque Sxée par lui. T~e commandant le reçut avec un air embarrassé il prétexta une affaire importante qui rappelait hors de chez lui et pria son fils de l’entretenir en son absence. Le grand-forestier se rendit donc dans son appartement, et, après de courtes salutations, il lui demanda s’il était déjà instruit de ce qui s’était passe dans la maison du commandant -en son absence. « Non, » répondit le comte, dont une légère pàteur couvrit passagèrement les joues. Alors le maître des forêts lui ra- conta de quelle honte la marquise ve- nait d’entacher la famille, et les évé- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/113]]== LA MARQUfSË S’O. tô~ nemens qui en avaient été la suite. Le comte se frappa le front avec déses- poir. c Pourquoi avoir mis tant d’obsta. cles sur notre chemin ? s*écria*t"iL Si nous étions mariés, toute honte eut été effacée, et ce malheur évité. Comment ! reprit, le maître des forêts, seriez-vous assez insensé pour vouloir être l’époux de cette indigne" créature ? ?. Elle est plus estimable, répon- dit le comte, que tout le monde qui la méprise. Je crois tout-à-fait ce qu’eUe dit de son innocence, et dès aujourd’hui je me rends à V. pour lui renouveler ma proposition. » Puis saisissant son chapeau, il salua le grand-forestier qui pensa qu’il avait perdu la raison, et s’éloigna. Se faisant aussitôt amener un che- val, i ! partit pour V. Lorsque fut ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/114]]== t~C LA M~QCt&E D’O, an’ivé devant la porte, et qu’il voulut pénétrer dans intérieur, le porter lui déclara que madame la marquis ne recevait aucun homme. Le comte demanda si cette mesure, prise ~o$ doute enverB ïes étrangers, concernait aussi un ami de la ïnanon. t<6 portier répondit qu’ti n’y avait point d’excep- tion puis il ajouta avec un air do~- teux « Ne seriez’voua point le comte Fitorowski ? –Non, M repondit le comte. Puis se tournant vers ses gens, il continua de manière a ce que tous pussent Fen* tendre « Puisqu’il en est ainsi, je vais me rendre à l’auberge, et de là j’écri. rai à madame la marquise, x Aussitôt qu’il se trouva bon de la vue du portier, il fit un détour, et longea le mur de clôture du vaste jardin qui s’étendait derrière le bâti. ment. Trouvant une petite porte ou- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/115]]== ~A MARQPtSË D~O. t0~ verte, il entra dans ce jardin, en par~ courut les allées, et il allait jmon~r la rampe du perron, toraque, dans un pavillon situé eur l’un des cotés il aperçut la marq~iae, vêtue de deuil t occupée d’un travail, près d’une pe- tite tabte. Il s~approcha d’etto avec précaunon, en sorte qu’elle ne put le voir que lorsqu’il ne fut plus qu’A tro : a pas de la table. « Le comte Fîtorowstn M s’écMa la marquée et une vive rougeur cou- vrit auMÏtôt sa figure. Le comte sourit, et demeura en~ core un instant debout, itnn ! obi ! e ; puis s’asseyant à ses côtes, il passa son bras autour cte sa taiûe~ et la serra contre aon sein avant qu*eMe eût ie temps de ~’opposer à une aemb ! abte tentative. « D’où venez’vou9t monsieur le comte ? Est-ce bien poMiMe ? ditta mar- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/116]]== tt)8 tA MARQUtSE D’O quise, en fixant sur la terre ses re- gards confus. De M. reprit le comte, en l’attirant doucement à lui. Je suis en- tré par une petite porte que j’ai trou- vée ouverte j’ai cru pouvoir compter sur votre pardon. –Ne vous a-t-on pas dit à M. ?. On m’a tout dit, femme chérie ; mais, bien persuadé. de votre inno- cence. –Comment Ï s’écria la marquise, en se dégageant de ses bras et se ! e- vant et vous venez. –Je viens pour satisfaire le monde, repartit le comte en la retenant avec force ; pour satisfaire votre famille, pour relever votre honneur ; et il ap- piiqua ses lèvres brûlantes sur son sein. Loin de moi t s’écria ! a marquise. Je suis aussi persuadé de votre ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/117]]== LA MABQMSB ~0. ’~9 innocence, Juliette, que si l’on ne m’avait instruit de rïen, que si mon âme habitait votre corps. –Laissez-moi répéta la marquise. –Je suis venu pour renouveler ma proposition, et pour recevoir de votre main le bonheur te phM pur, si vous voulez bien m’écouter. laissez-moi sur-ie-champ je vous l’ordonne, a Et s’arrachant de ses bras, elle s’en- fuit. « Chère Juliette, 6 mon amie ! s’é- cria le comte en la poursuivant. -Vous entendez, reprit la mar- quise en se retournant. Un seut moment d’entretien, dit le comte, saisissant le bras qu’elle tendait vers lui pour l’inviter à se re- tirer. –Je ne veux rien savoir, repartit la marquise. Puis repoussant le comte ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/118]]== t<0 LA MAB~tUSt ! &’0~. avec force eHe mûnta rapidement le permet disparut. Le comte était déjà an haut de ! a rampe pour obtenir à tout prix un instant d’entretien, quand ! a porte se ferma avec violence, et un bruit de serrure lui 6ta tout eapoi~ïnce ! *ta ! n d’abord sur ce qu’il avait à faire, il hésita un moment, tenté de mont~ par une fenêtre quit voyait eutr’ou verte, et de poursuivre son but en dépit des obstacles. Mais il fléchit bientôt qu’it fallait céder, et, quelque amer qu’t ! fût pour ! ui de se retirer, il descendit la rampe en se reprochant d’avoir laissé la marquise échapper de ses bras. 11 sortit du jardin pour chprchersoncheva ! sentaitque tout espoir de s’expliquer auprès d’elle était désormais évanoui, et faisant marcher son cheval au pas, il com~ ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/119]]== LA MARQUISE t~O. ttt t posa une lettre qu’il résolut de lui éc ! re. v Dans la soirée, éM~t assis auprès d’une table, et ptongédans !’hn<nenr la plus noire, il vit entrer te grand" fbrestier, qui lui demanda si sa visite à V. avait eu un henpeux’résultat. « Non~ aréponditbrièyement to comte ; et i ! fut tenté d’acpompagncr cette réponse d’un geste d’humeur ; ntais, pat’politesse, il ajouta un moment après : « Je suis rêsoiuL de tnï écrire, et bientôt je la justifierai pleinement. C’est avec chagrih, reprit le grand-tbrMtiér, que je vois vôtre pas- sion pour la tnarquise troubler votre raison. DIt teste, je puis vous affir- mer qn’eUe est sur le point de décider autrement de son sort. » Puis tirttnt le cordon de la sonnette, it se fit appor- ter ie dernier journal sur lequel était l’avis de ! a marquise concernant le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/120]]== LA MARQUA D*0. tta père de son enfant. Le comte parcou- rut cet avis, tandis qu’une vive rou- geur couvrait son visage. Une péo ! b ! e lutte de sentimens contraires s’étaMit en lui. « Ne croyez-vous pas, dit le grand- forestier, que la marquise trouvera celui qu’eue cherche ? Sans doute, », répondit le comte ; et toutes les facultés de son âme étaient fixées sur ce papier qu’il semblait dé- vorer de ses regards. Enfin, après un moment, il posa le journal, s’appro- cha de la fenêtre, s’écria « C’est bon 1 je sais maintenant ce que j’ai à faire ; » se retourna vers le grand-forestier, le salua poliment en lui demandant s’il aurait le plaisir de le revoir bientôt ; puis sortit tout occupé de sa destinée. Cependant la maison du comman- dant avait vu se passer les scènes les ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/121]]== t.A M~ !)QI !.SE n*0. ï3 plus vives. Madame de Géri était tiau- tement indignée de la dureté crueUe de son époux et de sa propre faiblesse, qui lui avait fait courber la tête sous le joug, MM s’opposer à l’expulsion de sa fille chérie. Au moment où le pistolet était parti dans la chambre du commandant, et ou sa fille en était précipitamment sortie, elle était tom- bée dans un évanouissement qui n’a- vait heureusement pas e~ de suites f&cheuses. Mais ! orsqu’e ! ! e était rêve. nue à elle, le commandant, jetant le pistolet sur la table, s’était contenté de lui demander pardon de la frayeur qu’il.lui avait causée. Puis, quand il avait été question de priver la mar- quise de ses enmns, elle s’y était op- posée, affirmant d’une voix faible et émue qu’il n’en avait pas le droit ; mais le commandant, tremblant de fureur, s’était tourné vers le grand. H. 10 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/122]]== f~ LA MA~QIfMË B’O. forestier en s’écriant <Va MM~e- ! <M.a La seconde tettre du comte Fifo" rowski étant arrivée, te commandant donna l’ordre de la porter à la mar- quise à V. Le domestique chargé de ce mesMge rapporta qu’après avoir vu l’adresse, la marquise l’avait mise de coté en disant M C’est bien. » Ma- dame de Cér !, à qui t’assentiment de sa fille à ce second mariage avait tott- jouM paru obscM)r, cherchait en va ! n à ramener ta conversation sur cet objet. Le commaDdant la priait toujours de se taire d’u~e nMOtèrequi fessem~iait plutôt à un ordre. Un jour, enlevant un portrait de la marquise qui ae trou~vatt encore suspende à Jta mu- raille, il jura qu’it voMbit chasser entièrement de sa pensée ~t ~imagi- ner ~u’ii n’avait paa de fille. Ce fut sur ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/123]]== LA MARQUISE P*0. n5 ces entrefaites que parut dans les journaux l’annonce de la marquise. Madame de Géri, à qui le comman- dant venait d’envoyer le journal, cou- rut aussitôt a l’appartement de son ~aoux, ou el ! e le trouva occupé a écrire. « Eh bien que penses-tu de cela ? lui demanda-t-oUe. –Ph~ elle est innocente, dit le comMandant en continuant n écrire. comment ! s’écria madame de Géri avec l’étonnement le plus mar- qué innocente 1 Elle l’a fait en dormant, reprit le commandante sans s’en apercevoir. En dormant répéta madame de Géri ; et une chose aussi inconcevable serait. FoUe ! ~s’écria le commandant ; et bouleversant ses papiers, il sortit. Quelques jours plus tard, tandis ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/124]]== ïi6 LA MARQUISE D’O. qu’ils étaient tous les deux à déjeu- ner, madame de Géri lut ce qui suit dans cm journal qui venait de paraître « Si la marquise d’O. veut se trou- » ver le 3, à 11 heures du matin, dans » la maison de M. de Géri son père, » celui qu’elle cherche y viendra se jeter à ses pieds. » Madame —de Géri ne put achever cette lecture, la voix lui manqua ; elle passa le journal au commandant. Ce- lui-ci le lut et le relut trois fois, comme s’il ne pouvait en croire ses yeux. aAu nom du ciel, Lorenzo, dit ma- dame de Géri, que penses-tu de cela ? 0 la misérable s’écria le com- mandant en se levant ; ô l’infâme ! i L’effronterie d’une chienne sans pu- deur et la ruse du plus~n renard ré- uniraient en vain tout ce qu’ils peu- vent composer de pire pour égaler ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/125]]== ï.A. MA~QmsE D’o. n~ une pareille indignité. UnesembiaMe figure. de tels yeux. un chérubin n’inspirerait pas ptus de conSance. M Et il gémissait, ne pouvant calmer son émotion. a Par tout ce qui existe, si c’est une ruse, que ! est son but ? reprit madame de Géri. Quel est son but ? continua le commandant ; elle veut nous forcer à croire son indigne mensonge. La fable qu’ils nous réciteront ici le 3 du mois prochain, ils ! a savent déjà par cœur. « Ma chère fille, dois-je répondre, je ne le savais pas ; qui eût pu le penser ? pardonne-moi, reçois ma bénédic- tion, et reviens à nous. » Mais, une balledans la tétede celui qui passera le seuil de ma portele 3 Peut-être vau- drait-il mieux le faire jeter hors de ma maison par mes gens. M Madame de Géri, après avoir en- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/126]]== ttB LA MARQUISE D’O : core une fois relu le journal dit que a’H <a ! ! ai< choisir entre (tcux cbpses inconcevables, elle préf6rait penser que c’était un jeu inout du sort, plu- tôt que de croire & la dégradation d’une fille que jusque là eUe avait toujours tendrement chérie. Mais sans la laisser achever, le commandant s’écna a yais-moi te ptaisir de te taire, et va-t’en. Je bais même en entendre parler. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/127]]== LA MARQUEE D’O, !’9 OBAMTM Vt. t Peu après ces événement le com- mandant reçut, en confirmation de Farticle du purnat, une lettre de ia marqMise dans laquelle e~tm deman. da ; t, deta mantère ia phts touchante et p~s respectueuse, de vouloir bien, putsqu’a lui avait défendu de repara~e <~ez lui, envoyer à V. ce’# ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/128]]== ïM ï.A MARQtîtSe Û’O. lui qui se présenterait dans ht matinée du 3 pour elle. Madame de Géri était présente lorsque le commandant re- çut cette lettre. Elle lut bientôt sur sa physionomie l’irrésolution qui agitait son esprit. Quel motif aurait pu avoir la dissimulation de la marquise, puis- qu’elle n’implorait point de pardon ? Enhardie par cette apparence, ma- dame de Géri mit en avant un plan qu’eue avait depuis tong-temps formé toute seule. « J’ai une idée, dit-elle, tandis que le commandant fixait encore sur le papier un regard sans expression. Si vous vouliez me permettre de me ren- dre pour un ou deux jours à V. je saurai forcer la marquise à tout m’a- vouer, lurs même qu’elle connaîtrait déjà celui qui a répondu à son avis comme un inconnu, et qu’eue ~ut la plus astucieuse des femmes, t ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/129]]== LA MARQUISE D’O. tat ï Le commandant, froissant ta lettre entre ses mains, lui répondit avec la plus vive émotion « Vous savez que je ne veux plus rien avoir de commun avec elle, et je vous détends de la re. votr. e PnM ramaMaet les morceaux de la lettre, it tes cacheta dans un pa. pier, qu’il adressa à la marquise et remit anmessager pour tonte réponse. Madame de Géri, indignée de cet amour-propre intraitable qui rejetait toute explication, résolut d’accomplir son projet malgré lui. EUe prit avec elle un chasseur do commandant, et partit te lendemain matin pour V. A son arrivée devant la porte, le por- tier lui dit que personne ne pouvait entrer vers la marquise. « Je dois être exceptée de cette me- sure, répondit madame de GérL Aitez, et dites*mi que madame la comman- dante de Géri demande à lui parler. Ït. Il ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/130]]== MARQU’SRD’O. <&9 Ce serait inutile madame la marquise a déclaré qu’elle ne voulait recevoir qui que ce fut. Je suis sûre qu’elle ne refuser pas de me voir, reprit madame de ~éh ; je suis sa mère..AHez, ne tardez pas plus long-temps à remplir mon message. » A peine le portier était-H entrf dans la maison pour faire cette com- mission, qu’il pensait fort inutile, que Fon vit la marquise en sortir, accou- rh vers la porte, et s’agenouiller de- vant la voiture de la commandante. Madame deGéri descendit avec l’assis- tance de son chasseur, et releva la marquise, non sans quelque émotion. La marquise, dominée par la iprce de ses sentimens, serra violemment sa main, et la conduisit dans sa chambre, tandis que des larmes coulaient le long de ses joues. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/131]]== LA MARQUtSt ! D’O. t~3 wMon excellente mère, s’écria-t. elle, après l’avoir fait asseoir sur un sopha, pendant que, debout devant elle, elle passait ses mains sur ses yeux pour. cacher ses pleurs à quel heureux hasard dois-je une visite qui m’est si précieuse ? -Je viens, dit madame de Géri en serrant tendrement sa fille entre ses bras, te demander pardon de la du- reté avec laquelle tu as été chassée de la maison paternette. -Pardon ! » reprit la marquée ; et elle voulut lui baiser les mains ; mais sa mère les retira, et continua « Car, non-seulement J’avis que tu as fait insérer dans les papiers publics, et la réponse qu’on a y faite, nous ont persuadés de ton innocence, mais en- core, je dois te t’avouer, à notre grand etonnement, celui-là même qui est ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/132]]== t9~ tA MARQt7tSE P*0. l’auteur de cette réponse s’est présenté hier chez nous. Qui ? s’écria ! a marquise en ras- seyant auprès de sa mère qui donc R’est présente ? ? et t’attente la plus an- xieuse se peignait sur tous ses traits. « Cetui qui e~t fauteur de cette réponse, celui à qui s’adressait ton avis. Eh bien ! dit la marquise, dont la poitrine se soulevant avec force trahissait l’émotion quel est’M ? en- core une fois, quel est-il ? Je te le laisse à deviner. Pense donc qu’hier, pendant que nous prpy nions le thé, je lisais justement le journal, un homme qui nou~ était bien connu se précipite dans 1. chambre avec les signes du pins vicient déses- poir, et vient se jeter à nos pieds. Ne sachant que penser de cela, nous ren- gageons à parler. Alors il nous dit ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/133]]== 1 LA MARQPMK D’O r que sa conscience ne lui laissait pins de repos ; qu’H était l’infâme qui avait trompé madame la marquise ; qu’il savait bien eomment on jugerait sa jtaute, et quelle vengeance on en ti- rerait, mais qu’il venait lui-même s’on~ir en sacrifice. Ma~ qui ? qui ? qui ? s’écria la marquise. Comme je te t’ai dit, un jeune homme bien élevé, que nous n’aurions jamais cru capab ! e d’une pareitiepcr* fidie. Mais ne t’efÏraieràs-tu point, ma SMe, en apprenai)tqti’il est de ! a ciasse la plus basse, et qu’H est dépourvu de toutes les qualités qu’on aurait pensé devoir être l’apanage de ton époux ? Qu’importe ma mère ; il n’est pas tout-à-tait indigne, puisqu’il est allé se jeter à vos pieds avant de venir se jeter aux miens. Mais qui est-it ? dites-le moi, qui ? â ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/134]]== t~G L~ MARQUtSM n*0. –Eh bien ! reprit sa mère c’est Ï~éopardo le chasseur que ton père fit venir tout jeune du Tyrot. Je Fni amené pour te le présenter comme ton 6ancé, sttu te reconnais. t~opetrdo le chasseur s’écHa la marquise, en se frappant le front avec désespoir. Eh bien qu*est-ce qui t’effraie ? as-tu quelque raison d’en douter ? –Comment ? où ? quand ? demanda la marquise interdite. Il ne l’avouera qn’à toi seu ! e. f~a honte et l’amour rempéchent de con- fier cela à nul autre. Mais si tu veux ouvrir la porte de l’antichambre, où il est dans l’attente et l’inquiétude, je m’é ! o)gnerai, afin que tu puisses per- cët’ce mystère. -Mon Dieu ! s’écria la marquise, un jour, pendant ! a chaleur brû ! ante du soleil de midi, je m’étais endormie, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/135]]== LA MARQUtSE D’O.’~7 et en m’éveillant je le vis se lever de dessus lecanapé. » Et en même temps cUe couvrit de ses deux mains sa ii- gure couverte d’un vif incarnat. Mais sa mère, en entendant ces paroles, était tombée à genoux devant elle. « 0 ma Cue ! ô exceUente Mue ! ? s’é. cria-t-elle et elle la serra entre ses bras. « Et moi, indigne que je suis ! e puis eHe se cacha dans son sein. « Qu’avez’vous, ma mère ? de- manda la marquise étonnée. Imagine-toi, ô toi qui es plus pure que les anges du ciel que de tout ce que je t’ai dit il n’y a pas un mot de vrai que mon âme corrompue ne pouvait croire à tant d’innocence t et que j’ai inventé cette ruse pour m’en convaincre. -Ma bonne mère a s’écria la mar- quise ; et, pleine d’une douce émotion, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/136]]== m8 LA MARQtUSE D’O. elle se baissa ver~ elle et voulut la relever ;, mais elle s’y opposa. « Non je ne bouge pas de cette place avant que tu m’ates dit si tu tne pardonnes mon mdigmté, 6 toi qui es si pure, si augelique r Moi, vous pardonner ma mère, levez-vous, je vous en conjure ! –Tu entends, je veux savoir si tu pourras m’aimer et me respecter au- tant que jadis ? Ma digne mère, dit la marquise en se mettant aussi à genoux devant elle, le respect et l’amour ne sont ja- mais sortis de mon cœur. Qui pou- vait me croire dans des circonstances si inouies ? combien je suis heureuse que vous soyez persuadée de mon in- nocence –Eh bien reprit madame de Géri en se relevant soutenue par sa n ! je veux te porter sur mes bras, ma ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/137]]== t.A MARQ~tStf~O. ~9 tendre enfant ; m feras tes couches chez moi, et si j’attendais de toi un jeune prince, jene te traiteraispas avec plus de tendresse et d’honneur que tu ! e seras. Les jours de ma vie ne s’é- couleront plus loin de tui ; je brave l’opinion du monde entier ; je ne veux pas d’autre honneur que ta honte, pourvu que tu veuilles encore m’ai- mer, et ne plus pensera la dureté avec laquelle je t’abandonnai. » La marquise chercha à la consoler par ses caresses et ses MfCMns sans fin ; mais la soirée s’écoula et minuit sonna avant qu’elle réussît. Le iende. main, t’amiction de madame de Géri, qui, pendant la nuit, l’avait agitée comme une fièvre ardente, s’étant un peu calmée, la mère et la fille parti- rent comme en triomphe pour retour- ner a M. EUes furent très-gaies durant le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/138]]== <t’ ï.à MARQUISE n*0. t~o voyage, plaisantant sur Léopardu le chasseur, qui était assis devant sur le siéae. Madame de Géri remarqua (~ue sa fille rougissait chaque fois que s(s yeux se fixaient sur lui. La mur- quise répondit en souriant et soupi- rant tout a la fois « Qui sait qui nous apparaîtra enfin le 3 a onze heures du matin ? Huson approchait de M.plustcs visages devenaient sérieux, parle pres- scnthnent des scènes décisives qui al- ! a ! cnt se passer. Madatne de Géri, qui ne voulait ~as communiquer son plan, conduisit sa ~e dans son ancienne chambre des qu’eues furent arrivées~ et lui dit de se reposer, de ne pas s’in- quiéter, et que bientôt elle allait re- venir. Environ une heure plos tard, elle rentra, le visage fort animé. « Non, s’écria-t-eUe avec une joie ~ui se décelait malgré elle, non, il ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/139]]== LA MARQUtSE MO. i3) est impossible d’être plus incrédule. N’ai-je pas été obligèe d’employerune heure entière pour le convaincre ? Mais à présent il pleure. Qui ? demanda la marquise. Lui répondit sa mère qud autre a plus de sujet de le faire ? Ce n’est pas mon père ? s écria la marquise. C’est lui ; il p ! eure comme un enfant, et si je n’avais eu moi-mème des tarmés à essuyer, j’aurais ri en le laissant dans cet état. Et cela à cause de moi ? et je resterai ici. ? dit la marquise en se levant. -Ne bouge pas de cette place, mon enfant. Pourquoi me dicta-t-il cette lettre ? Qu’il vienne te chercher s’il veut jamais me revoir ? Ma bonne mère ! ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/140]]== LA MARQUMB DO. <3a Sans pitié s’écria ta comman- dante l’interrompant. Pourquoi prit- il un pistolet ? Mais je vous en conjure. ’–Tu ne le dois pas, continua ma- dame de Géri en faisant rasseoir sa fille, et s’il ne vtCMt pas aujourd’hui, je pars demain avec toi. a La marquise qualifia cette résoiu- tion de barbare et injuste. Mais sa mère repartit « TranqutUise-toi, car j’entends venir quelqu’un c’est lui, sans doute. Où ? demanda la marquise, en prêtant l’oreille ; est-ce lui qui là de- hors frappe contre la porte ? i’ Sans doute ; il veut que nous lui ouvrions. Laissez-moi ! s’écria la marquise en s’élançant de son siège. –Jntiettc, si tu nnumes, detneur< répondit sa mère ; et an métne instant ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/141]]== LA MA~QmSE ! ~0 t33 le commandant entra, la figure cachée dans son mouchoir. Madame de Géri lui’tom’na~tt le dos M piaca devant sa ~< a Mon père ! s’écria la marquise en tendant les bras veM lui. Ne bouge pas de cette place, répéta sa me’e tu m*entends ! Le commandant, debout an milieu de ! a chambre, versait d’abondantes larmes. H Il faut qu’il implore son ~vdon, continua madame de ~éri. Pourquoi est-it si vïf ?’pourquoi est.it s ! dur ? Je !’a ! me, mais je t’aime aussi je le respecte, ma ! ~ je te respecte aussi. Et B’tt faut prononcer entre vous deux, tu vaux mieux que lui, auss ! je de- meure avec toi. a Le commandant, brisé par ~a dou- leor, ponssaitdes sangbtsetdesgénns- semensquiretentissaientdans ! a salle. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/142]]== t34 LA MARQ~tSE D’0. M Mais, mon Dieu..< s’écria la mar- quise, en résistant à sa mère et en prenant son mouchoir de poche pour essuyer ses larmes qui coulaient avec abondance. 11 ne peut pas seulement parler, dit madame de Géri, il pleure. » La marquise, s’élançant alors vers lui, l’embrassa, le supplia de se cal- mer. Elle pleurait elle-même. Elle voulait le faire asseoir, mais le com- mandant ne répondit rien ; il était immobile, restant debout ; il tenait ses regards honteux 6xés sur le plan. cher. « Mais il en deviendra malade, » dit la marquise, en se tournant vers sa mère. Madame de Géri elle-même, voyant son état douloureux, sentait faiblir sa 6 : rmeté. Le commandant, cédantenfin aux instances de sa SIle, s’assit à côté ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/143]]== LA MARQCtSE D’O. t35 d’elle, et celle-ci, tombant à ses pieds, te combla de ses caresses. Alors ma- dame de Céri reprenant la parole —0 « C’est bien, dit’eUe tout ce qui lui arrive, U t’a mérité maintenant il reviendra à la raison, a Et sortant de la chambre, elle les laissa seuls Sitôt qu’e ! ! e fut dehors, elle sécha ses larmes ; pensant aux dangereuses suites que pouvaient avoir pour le commandant d’aussi fortes émotions, elle résolut de faire appeler un méde- cin si cela devenait nécessaire, puis se rendant eHc-mémeà ! a cuisine, elle fit préparer pour le souper tout ce qu’ellè put imaginer de plus récon- fortant et de plus adoucissant, fit chauffer son lit pour l’y faire mettre sitôt qu’elle le verrait paraître don- nant la mam à sa 6He, et enfin, tout étant prêt, elle retourna dans l’appar- tement de la marquise voij* ce qui s’y ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/144]]== <36 t.A MAHQUMI : D’O. passait. En appliquant son oreille con- tre la porte, elle entendit un léger murmure, comme la doucevoix de la marquise ; puis regardant parte trou de la serrure, elle vit s& <tHe assise sur tes genoux du commandant qui la te- nait serrée entre ses bras comme ja* mais de sa vie il ne t’avait fait. Elle ouvrit a ! ors et entra le cœur plein de joie. Sa fille était à demi couchée, tes venx presque fermes, sur tes genoux de son père qui ta couvrait de ses baisers, Elle se taisatt, lui aussi. I ! la regardait avec t’amoor d’un amant qui est auprès de son amie, et il. ne se tassait pas de co ! ! er ses lèvres sur les siennes Madame de Géri éprouva un bonheur céleste à ce spectacle ; invi,. sible derrière le siége où its étaient assis, elle tremblait de troubler cette ~Hcité parfaite qui venait de nou- veau habiter sa demeure. Elle s’ap- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/145]]== t’A MABQUtSN b’0. t3t procha enfin tout doucement, et vint se mettre à côté de son mari, qui, tout occupé d~embrasser sa Rue, ne s’a. perçut pas d’abord qu’elle s’asseyait auprès d~ lui. Lorsque se retournant le commandant Faperçut, ses yeux se baissèrent aussitôt, ta honte couvrit son visage de rougeur. Mais voyant cela, madame de Géri s’écria : « Que se passe— t-il donc ici ? a puis embrassant son mari, elle mit fin eh plaisantant à cette scène touchante. EU~ les conduisit à la table qu’on venait de servir pour le souper. Le commandant parut très’gai, mais de temps en temps il pteurait.U man- geait peu, et ne parlait pas ; les yeux fixés sur son assiette, il jouait avec la main de sa fille. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/146]]== LA MARqUtSB B’O. <38 CBAKT&B VK. Le jour suivant, dès le matin, la première question fut « Qui pourra se présenter à onze heures ? ? car c’étatt ! e fatal 3. ï~e père, la mère et légère ïm-méme étaient d’accord pour le mariage, quelle que fût la personne, pourvu que son rang dans le monde ne fût pas tout-à-fait abject. Seulement ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/147]]== LA MAHQUtSE D’O. t3() il faUa ! t tout faire pour rétablir la marquise dans une position heureuse et honorable. Si cependant ï’individn, malgré tout ce qu’on pourrait faire pour lui, restait encore trop en ar- rière de la condition (te ta marquise, ses parens s’opposaient au mariage. Ils résolurent, dans ce dernier cas, de garder leur fille auprès d’eux et d’adopter t’enfant. La marquise, au contraire, était bien décidée à épou< sert’homme qui se présenterait, quel qu*H serait, pourvu que ce ne fût pas un scélérat, et à procurer, quoi qu’il en coûtât, un père à son enfant. On agita ensuite la question de savoir comment on recevrait celui qui allait se présenter. Le commandant pensa qu’il convenait beaucoup que la mar- quise demeurât seule pour ! e’recevoir ; la marquise s’y opposa elle voulait que ses parens et son frère fussent ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/148]]== Ï<A tîAMQUtSE D*0. ! ~0 présens a l’entretien, parce qu’eue n~ voulait avoir aucun mystère à parta- ger avec cette personne. Elle pensait d’aiMeurs que c’était aussi là le désir de l’auteur de la réponse, qui avait assigné la maison du commandant comme lieu du rendez-vous, circon- stance qui lui avait ptu dans cette an- nonce. Madame de Géri, prévoyant le sot rôle qu’auraient à jouer son mari et son fils dans cette entrevue, pria sa fille de leur permettre de s’é- loigner, lui promettant de rester avec eUe, et d’assister à la réception de ce- lui qui devait venir. La marquise, après quelque contestation, adopta ce dernier avis. ï/heure fatale, atten- due avec tant d’anxiété, arriva enfin. Quand onze heures sonnèrent, les deux femmes, parées comme pour un mariage, se rendirent dans le salon. Le cœur leur battait avec tant de ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/149]]== Ï.A MARQFtSR D’O. ’4’ force qu’on en voyait les pulsations au travers de leurs vêtemens. La c ! o- che n’avait pas fini de sonner, que Léopardo le chasseur entra les deux femmes pâlirent à sa vue. « Le comte fj ! torou&ki, dim, vient d’arriver et se fait annoncer. Le comte Fitorouski s’écrie- rent-elles toutes les deux, tandis que dans leur intérieur une anxiété succé- dait & une autre. Fermez les portes, dit la mar- quise nous n’y sommes pas pour lui. » Puis se levant, elle voulut pous- ser dehors le chasseur, et tirer le verrou de la porte, lorsque le comte, revêtu de ta même redingote, des mêmes ordres et des armes qu’il portait le jour de la conquête du fort, entra dans le saton. La marquise faillit tomber de saisissement ; relevant un mouchoir qu’elle avait laissé sur son ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/150]]== LA MAHQUMË M’O. t4~ siège, eMe voulut fuir dans une cham- bre voisine ; mais madame)de Géri, lui prenant la main, s’écria « Juliet- te ? et comme oppressée par ses sen. timens, la voix lui manqua Mais bien- tôt, fixant ses yeux sur le comte, elle répéta « Juliettet je t’en supplie ; qui donc attendions-nous ? Oh ce n’était pas ! ui, e s’écria la marquise en se détournant ; puis elle jeta un regard terrible sur ! e comte, tandis que la pâleur de la mort couvrait son visage. Le comte avait posé un genou eu terre, la main droite appuyée sur son cœur, la tête doucement incMnée sur sa poitrine ; il regardait fixément de- vant lui et se taisait. e Qui donc, s’écria la commandante avec une voix oppressée, qui donc attendions-nous, si ce n’est lui ? folles que nous sommes ft ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/151]]== t<A MA~ME D’0.< t43 La marquise, les yeux fixés sur lui, demeurait immobile. « Je deviendrai ~Ue, ma mère, dit. et ! e enfin. -Toi M ! e ! ? reprit sa mère ; et approchant, elle lui souMa quelques mots à l’oreille. La marquise, cachant alors sa tête dans ses mains, se jeta sur le sopha. « Malheureuse ! s’écria sa mère, que ’e manque’t-it ? qu’est-il arrivé à quoi tu ne fusses prête ? a Le comte ne quittait pas sa place aux côtés de la commandante tou- jours à genoux, il tenait le bas de sa robe entre ses mains, et le couvrait de ses baisers. « Chère marquise, tendre et digne amie a murmurait-ii ; et des larmes roulaient sur ses joues. « Levez-vous, levez-vous, mon* sieur le comte, dit madame de Géri ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/152]]== LA. MARQtJtSR D’O. ’44 consolez ma fille ; nous sommes tous réconciliés, tout le passé estoubUé. ? La comte se leva en pleurant ; il se jeta de nouveau aux pieds de ta mar* quise, prit doucement ses mains dans les siennes, comme s7il eût eu peur de les souiller. Mais celle-ci se levant « AUez ! allez ! s*écr’a-t-eHe ; j’atten- dais un homme corrompu, mais non un.diabïe Puis ouvrant la porte, et le fuyant comme un pesti~ré, eUe dit « Qu’on appelle le commandant. Juliette ! » dit madame de Gér ! surprise. La marquise promenait ses regards, où se peignait Fégarement, tantôt sur le comte, tantôt sur sa mère ; sa poi- trine se soulevait avec peine ; sa 6- gure étant brûlante l’aspect d’une furie n’est pas plus affreux. Le commandant et le grand-ibres- tier vinrent. <Cet homme, mon père, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/153]]== 1.4 MABQUMB D’b. ! 45 dit-eHe au moment où i ! s entraient, ne peutetre mon époux.~Puis, saisis- santon vase d’eau bénite placé der- nere la porte elle en arrosa son père, sa mère et son ~rére~ et disparut. Le cbmmandaMt, stupéfait de cette singuttère conduite, demanda ce qu’il était arrtvé ; it pat ! t, lorsqu’au même instant il aperçut ! e comte Fito- rowskî dans la chambre. Madame de Gcri j~rît le comte par la main, et dit « Pointdequestions. Cejennehomme se repent vivement de tout ce qui est arrivé ; donne lui ta bénédicnon, donne ! a— ! ui, oh ! donne-Ia-tui, et tout nnira heureusement, x Le comte était comme anéanti. Le commandant posa sa main sur lui ; ses paupières s’ouvraient et se fer- maient convulsivement, ses Icvres Il. ! 3 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/154]]== ~A ~AM~iE t. t4~ eta~t btatM~a <~m<me idu mé~fe. « pu~ vengeance du c~t a’e- U)<gner toujours de cette tête ! &’€ ? &’ t. maM q<Mn<< mar ! ~ ? 6ara. tH ? ï~emam, répondit pour hn MM- < ! ame ( ! e Cér !, car tt HC pouvait, ar~ enter une patote.a Demain ou aujom. ( ! bu ! même, comme tu voudras Le comte, qui nous a déjà montra t&ut de bcUes qualités, est s~ns douto ! w patïent de réparer le mal qa’H a fait, < le plus tôt sera le mieux pour lui. –aura ! donc le plaisir de vous nottwf demain matin à onze heures dans t’égiisede Saint-Augustin, » dit le con)mandant ; et a ;’pe ! ant sa femme et son û ! s, il laissa le comte seuL pour ac rend~ dans ~ap})artement de ! amarq"’ae. OM chercha eM va<tt a ~btfntr df la marqua rexpncat~M de M atMgu- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/155]]== LA MAJRQOMÈ D*0. t i’ère conduite. Quand on lui deman- dait pourquoi elle avait ainsi subite- ment changé de résolution, et ce qui pouvait lui rendre le comte plus haïs- sable.que tout autre, elle regardait son père en ouvrant de grands yeux et ne répondait rien. –As-tu donc oublié que je suis ta mère ? lui dit la commandante. tc C’est dans cette occasion, plus <pte jamais, que je sens que je suis votre 6He, M assura-t-elle ; mais prenant à témoins tous les anges et tous les maints, elle jura que jamais elle ne se marierait. Son père, la voyant évidemment dans une exaspération mentale, lui dé. clara q~eite devait tenir sa paro ! ~ la quitta, et ordonna tout pour te mariage. it envoya a u comte un pro- jet de contrat, que celui-ci tui ren- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/156]]== tA MARQMSE ?’0* t~ dit avec sa signature, et baigné de ses tannes, Le lendemain, lorsque le comman. daut présenta ce projet à la mar- quise, ses esprits étaient un pe~ cal. nt6s. EUe le lut plusieprs fois, ~e n ! ia, puis le rouvrit pour le relire encore, et finit par dire qu*e ! te se trouverait à onze heures & l’église de Saint-Augustin. EUe s’habi ! ! a sans prononcer une parole et quand t’heure sonna, elle monta avec ses parons dans ïa voiture qui devait les con~c. Nantie portait de FégUse, il fut permis au comte de se joindre à eux. La marquise durant toute la céré- monie, tint les yeux fixés aurTaute ! cHe ne jeta pas un regard sur celui nui échangeait son anneau avec eMe. Le comte lui offrit son bras pour sor- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/157]]== LA MARQUEE O’O.. t~O tir, mais dés qu’ils furent hors de l’église, elle le repoussa. Le com- mandant lui demanda s’iis n’auraient pas t’honneur tle ! e voir chez eux mais te comte, balbutiant quelques excuses que personne n’entendit, sa- tua et disparut. Il prit un logement a M. où il passa plusieurs mois sans remettre te pied dans la maison < ! u M. de Geri, chez lequel ! a comtesse était restée. Sa conduite sage et pru- dente durant cet espace de temps lui vaiut d’être invité au baptême du Bis dont la comtesse accoucha. Elle le reçut elle-même à son entrée dans le salon, avec un salut respectueux et réservé. Le comte jeta parmi tes pré- sens dont les convives comblaient le nouveau-né deux papiers, dont Fun contenait le don de aooo roubles a l’en&nt, et l’autre était un testament par tequei dans le cas où il mourrait ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/158]]== w 1 t~O t~ MARQ~tSK n’O. avant sa femme, il la cousthuait hé* ritière universelle de tous ses biens. De ce moment il fut admis plus sou- vent dans ia société de madame de Ger ! ; la, maison lui fut ouverte, et il ue laissait guère passer de soirée sans y venir. Sentant que tout le monde lui pardonnait sa faute, il recom- mença à implorer la pitié de son épouse, et obtenant d’elle, après t’es- pace de deux ans, un nouvel assen- timent, ils cétébrèrent de secondes noces ptus joyeuses que les premières après quoi, toute la famille se retira à V. Une longue suite de petits Russrs suivit le premier ; et le comte deman- dant un jour a sa femme pourquoi, h’ jour fatal ou il était venu se présent’t dans la maison de son père, elle !’avnit fui comme un démon elle répondit ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/159]]== LA M\nQ<nsR n’o. t~’I en te serrant tendrement dans m’s bras « 0 mon ami ! tu ne me scrats pas <)p’ paruo ! ors comme un diabt<% si h< prc* nnère fois que je t’ai vu, tu ne m’avais semblé un ange descendu du de !. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/160]]== ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/161]]== LE TRBMBUBMBNT M TBMUB DUCÏUU. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/162]]== ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/163]]== LE TMBMBMMBNT MB TBRM DUCMU. UN jeune Espagne !, accusa << ? crime, se trouvait dans les prisoms de Sa ! nt-tago, capitale du Chili, au nto. ment où se fit sentir Je tremblement de terre de <6~ qui coûta la vie a plusieurs milliers de personMe~. At- taché a un pilier de son cachot, il ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/164]]== t56 TRBMKLB~RNT DE TERUK avait résolu de mettre fin, iunnénM ! à sa malheureuse existence. Don Henri Asteron, l’un des plus riches nobles de la ville, Favatt, envi. Mnune année auparavant, Joigne de sa maison, où il était placé comme précepteur, parce qu’it avait décou- vert une intrigue amoureuse entre lui et sa fille dona Josepha. Un rendez- vous mystérieux dénoncé au vieux aeïgneur par son orgueilleux fils, après qu’U eut vivement réprimandé sa Sue, le détermina a la faire retirer dans le couvent carmélite de nos saintes Dames de la Montagne. Par un hasard heureux, Jeronimo ayant trouvé moyen de renouer là leur intrigue, te couvent avait été durant une bette nuit le théâtre de leur li- cité. C’était le jour de la Fête-Dieu, et la procession solennelle des nonnes, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/165]]== <W CmM. ! 5y suivie par les novices, commençait à défiler, lorsque l’mtbrtunée Josepha, au premier son de la cloche, tomba, saisie du mat d*en<ant, sur les de- grés de la cathédra ! e. Cet accident fit un éclat extraordinaire. Sans pitié pour son état, on enferma aussitôt la jeune fille dans un cachot, et à peine fut-elle relevée de ses couches, que, sur l’ordre de ~archevêque, on lui in. tenta un procès très~rave. On parlait de ce scandale dans toute la ville avec indignation, et la honte en était re- jetée snr tout le couvent qui en avait <Mé le théâtre. Aussi, ni l’intercession de la famille Asteron, ni le désir de l’abbesse elle-même, qui aimait cette jeune personne malgré son indigne conduite, ne purent adoucir la ri- gueur dont les lois monacales la me. naçaient. La seule chose qu*on put obtenir, c’est que la peine. de mourir ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/166]]== t5tt Lt : TMEA ! BLKJttKNT Œ TERRK par le feu, à taqueUe elle serait ~n- daamée, fut, à la sollicitation des fetn. mes et des filles de Saint’ïago, com- mune, par un ordre du vice.roi en ccUedetadécapitadon. 00 louait les ~CM~tres danstM ]ruc& quedevatttravcrsertecortég~onmon- tait sur les toit&des maisons, et les di. ~ucsden~oMeMes de Samt-Iago se ren- (tatCMt de toutes parts chez ceUes de t(’Mr& afaics <~tt avaient le tt<mh<*Ut’de (}<*tneurep sur cette route &ta~ peut tuu ! r auprès d’elles du spectack que la ~cngance céleste allait donner. Jeronimo, qui avait aussi été mis en prison, perdit presque la raison (ptand il apprit la déplora bk issue dK cène affaire. EM vain il essaya de M’sauver ; partout où. ses idées ! e twytaifnt pour trouver une issue, il ne rencontrait que murs et verrous ; UM<* teutativc qu’u fit pour sortir par ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/167]]== i)tJ CMU.< t$~ ! a ~netre de son cacbof, n’aboutitqu’à rendre sa réclusion plus dure encore. Surpris dans cet essai, il fut dès iors ’esserré dans une plus étroite capti- vité. Re~onçaMt à tout espoir do fuite, )t se précipita aux pieds dune petite i~age de la sainte Viet ge, lui adressant dc~rventes ~ri~tes, comme à seule per&OMne qui put encore le sauver. ~ai~ le funeste jour parut, et avec lui nntime persuasion que bon horrible < ! estnu n’éprouverait aucm< boulage- ment. Les ctoches, dont les sons ac- compagnaient Joséphiue à la place ia~e, retentissaient déjà, et ! e déses- poir s’empara de son âme. La vie— lui parut insupportable, il résolut de be doMnori~ mort au moyen d’une corde qui se trouvait par hasard en sa pos- session.. U était, comme nous ~avo<ts dit, oc. cnpé à assujetir cette corde un clou ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/168]]== ï6o LE TREMMLKMBNT DE TERRE planté dans unpiner, lorsque tout-a- coup la plus grande partie de la ville s’abîma avec un bruit tel qu’on e&t dit que le firmament s*écroutah et que tout être vivant périssait. enseveli sous ses d<~combrea. Jeronimo Rugera demeura imuno- bile, plein d’effroi, comme si tout son être eût été brtaé il se retenait avec force contre ce même pilier qu’il avait peu auparavant voutu rendre témoin et acteur de sa mort. Le ter- rain tremblait sous ses pieds, tous les murs de sa prison étaient ébranlés, tout te bâtiment menaçait de couvrir la rue de ses ruines, et sa rencontre avec la maison située vis-a-vis, qui tombait dans le même instant, for- mant une voûte accidentelle put seule empêcher sa destruction totale. Jeronimo, tremblant, s’avança d’un pas chancelant vers l’ouverture que ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/169]]== t)U CHIf. t6t le choc des deux bàtimens avait oc- casionée dans le mur de la prison ses genoux pliaient sous ! ui, sesjam- bes refusaient de le porter. A peine fut-il dehors, que toute la rue entière, déjà fortement ébraniée, tomba à une seconde secousse en un monceau de ruines. Ne sachant comment il pour- raitse reti rer de cette destruction gêné- rate il s*é ! oigna rapidement au milieu des décombres, et tandis que de tous côtés il voyait ta mort sur son pas- sage, il s*avançawers la porte de Ja ville, la plus prochaine. Là une maison s’écrouiant encore, ses débris roulant au loin le chassèrent dans une rue voisine ; les flammes s’étançant dans les airs lui oMrirfnt un horrible spcc- tacle, qui le força encore de fuir ; ! e fleuve Mapocho, iaucé hors de ses rives, roulait au-devant de titi ses flots dévastateurs. D’un côté, c’était un M. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/170]]== t6a LE TtŒNHtîJRMKCfT M TEME monceau de morts ; t&, des voix se <<u~ saienteacore entendre sous tes débrisy plus loin, des malheureux, au milieu des flamme poussaient des cris de dé- sespoir ; des hommes et des animaux étaient emportés pèle-mêle au mitif~ des flots, tandis que de courageux sauveurs voyaient leurs eMbrts vaincus par la fatigue et le nombre ; la pâleur de la mort régnait sur toutes les ûgures, et des bras s’élevaient vers le ciel pour implorer du secours. Quand Jeronimoarrivaversia porte et Io ! qu’il eut atteint une petite col. Une située à quelque distance, il tomba presque sans vie. Après être resté ainsi évanoui pen- dant près d’unquart-d’heure, il revint à lui, et le dos tourné à la ville, il se releva demi. Il ne pouvait se rendre compte de son état, et un doux ravis- sement s’empara de lui, lorsqu’une ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/171]]== Ot ! ~M. t~ hrtse de Met ~int Fan ! mef t~tt- ~tit ses sen~y M ~M s~ y<*Mx, re- CONW9M ! ta ~U~ pUfCMt S~ pf0~~ HCP sMf ! <a cnvifon~ enchanteoM de S~nt-Ia~o. Seuh’~)ent cette < ! éva~ <a~<Mt <)H ! s<& faisa~ tptaaf~t~F dé ! oMMp~r ! Rchagnn<Mt sonceeM~ < ! n~ poa~a ! t <’o)nc’6voir c<& quî av~h pu !’oc< ; as ! <mer, aiM8t que sadeihrance. sonvenh ( ! e rhon~e instant H n- q~t <t devait ~a vie n~ se pcpré~nta à son espï’)t qnc t~fa~ « e, se r~fonr- nant, ta vittc<’n rMines. se jeta ta face contre terre poof fûntercip~ Dien de ce tnen’cU ! eHx prodtge. On~ btiant tous les coups de ta fbWune qu ! avaient d’abord brisé son eom’age, 4t pteura < ! e joie de pouvoh encore nne fois jouïf du bonheur de vivre mâts t’anneau qu’i ! portait à !’Mn de~ ses doigts hu rappela tout-coup Joséphine, et avec c ! ie sa pTison, fa ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/172]]== t6A Lt ! TREMttMMBNT PB TERRE cloche qu’H avait entendue, et Hn- stant qui avait précéda cetui de la destruction générate. Une profonde angoisse remplit de nouveau son cœur. I~a prière le calma cependant un peu, et t’être qui domine au-dessus des nuages lui parut alors redoutable. Se métant & la foule qui, occupée & sauver ses richesses, sortait des portes de ta ville, il s’informa de la fille d’As- teron mais personne ne put lui don- neyde sùrsrenseignemens. Une femme qui, chargée d’une foule d’objets et de deux entans, courbait jusqu’à terre son dos (atigué, lui dit en passant, t comme si eUe t’avait eltc-ntëtne vu « 0 mon Dieu elle a eu la tête tratichée ! » Jeronimo se détourna, et ses calculs ne lui laissant malheureusement pas de doute, il dut croire sou amante exécutée, et se retira dans un petit ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/173]]== DU CHtM. ï65 bois pour s’abandonner à sa douleur. ti désirait, dans son désespoir, que la nature se bouleversât encore une fois autour de lui : pourquoi avatt-H échap- pé à la mort, qu’il cherchai, et qu’il avait vu faire tant de ravages à ses cotés ? Après avoir versé d’abondantes larmes, il sentit une faible lueur d’es* pérance renaître en son cœur, et se mit à parcourir ce champ de désola- tion dans toutes tes directions possi" bles. Chaque retraite fut visitée par tut ; tous les fugitifs répandus sur les sentiers passèrent a son inspection ; it portait ses pas partout où le vent agitait un vêtement de femme ; mais aucun ne recouvrait la tendre ûtte d’Asteron. Le soleil était déjà sur le point de disparaître, et avec lui son dernier espoir, lorsque, étant arrivé sur un rocher, il aperçut au-devant de lui ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/174]]== /(Kt LE fKEMML~MENT ~R TERHE nncva&tevaHée dans taquenerun petit notnbre de gens sentën~nt avaient cherché un asile. Ï ! parcoarut, incer- tain sur ce qu’H devait faire. ces grott- pe ! ! épars, et il a ! ! a ! t se retirer, iôrs’ qt~tHte jet~e fetMtne, ns~s~ p~ (Pnn< ; tource, et occnpëc ta~er un enfant dans les flots de cette onde ptH*e, at- tira so~ aUe~tioth Son cce~r battit avec violence à cet asprct p ! ein d’n~ pressendment qui n’étatt pas trom- peur, H ~étanca an bas des rochers en s’ëcnant « 0 mère de Dien toi sainte Vier- ge t et it reconnut Josepha qui, trou- btée de cette cMtâmatton, s’était te- vée. Avec quelle pure félicité ils s’embrassèrent, ces infortunes qu’un mirac ! edu ciel avait sauvés ! Josepha, conduite au sopp ! ice, se voyait déj& bien près de la place’fatale, lorsque iout~-coup le renversetnent des mai- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/175]]== Mcufrjr. t6~ sons voisines était venu dissiper le cortège qui t’entourât~ Ses premiers pas ta dirigèrent invobntaircment vers la porte la phts voisiné ; mais re- couvrant bientôt toute sara ! son, pi ! c étaît Fev<*HMe dans ! av ! Mp, et s’était rendue au couvert où était rosté son ma ! heur< ? ttx petit enfant abandonne. KMe trouva le couvent déjà toMt en <cn et J’abbesse, à laquelle, dans ces montons terribles qui devaient être tes derniers pour elle, elle avaitcontté le soin de son enfant, était justement devant te portait, occupée a crier porir qu’on lui por~.t du secours. Josepha, sans éprouver de crainte, se précipHn, par la rampe qui était ouverte, dans ce bâtiment dont tous les murs mç naçaient de s’ecrou ! er s~e ! ! c, et, comme protégée par une ! egion d*an< ges, elle repantt bientôt saine et sauve, portant entre ses bras l’enfant que le ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/176]]== t68 M TMMBLBMRNT CE TERR ! ! ciel lui avait donné de sauver d’une mort certaine..Elle voulut serrer con- tre son cœur l’abbesse qui lui donnait sa bénédtcUou, lorsqu’une partie de la maison, tombant avec un fracas époavan~e, récrasa avec toutes tes religieuses, de la manière la plus hor- rible. Josepha f ; ém : t à cet affreux. spectacle ; elle ferma les yeux de Fab- besse~ et, pleine d’un effroi mortel, elle s’enfuit avec son cher enfant. EUe avait encore fait peu de chemin, lors- qu’elle rencontra le corps de l’arche- vêque qu’on rapportait tout meurtri et dénguré par les décombres de t’e- gitse. T~e palais du vice-roi était tom- bé le tribunal où son jugement avait été prononcé était en feu, et à la place où s’éleva~ naguère la maison de son père se tMuvait un lac dont s’exha- laient en boulonnant des vapeura roussâtres. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/177]]== DU CH<H. t6t) Josepha rassembla toutes ses forces pour se soutenir. Étouffant la douleur qui dévorait son âme, elle s’étoigna courageusement de rue en rue avec son précieux fardeau, et déjà eue était prés de la porte, ! orsqu*cnevJt tes rui. nés de la prison où Jeronimo avait été enfermé. A cet aspect, elle se sentit défa ! ir~ et voulut s’asseoir sur un an. gle de pierre ; mais, au même instant, elle en fut chassée par ! a chute d’un bâtiment qni tomba avec un grand bruit derrière eue. Elle embrassa son enfant, essuya les larmes qui inon- daient ses paupières, et courut vers la porte sans plus regarder la destruction qm l’entourait. Lorsqu’elle se vit en p ! einecampagne, ette comprit quetous ceux qui s’étaient trouvés dans des maisons écroulées n’avaient pas né- cessairement péri. Au premier chemin de traverse qu’eue trouva, elle s’ar* Il. i~ ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/178]]== j~o M TRrMM.KMr.NT nt : Tt : nnM tétait demeura cahnepour atteudte si celui qui lui était ie plus cher après son enfant ne rendrait point. Son at. tente fut vaine, il ne vint pas. La foule augmentait à chaque instant, et ctte ne cessait de la parcourir en tous « enspour tacherdc iedécouvrir. Ennn, versant un torrentde larmes, elleavait prisie partidese retirerdans unesom* bre vallée omÏM âgée de sapins, où etÏe pourrait prier pour son âme ; et c’é- tait là qu’eUe avait retrouvé son amant et ~bonheur. Cette vaUée s’était chan. pée en un nouvel EdenJosepha fit tout ce récit non sans une vive énaotion ; puis, quand elle l’eut achevé, eUe pré- senta son enfant à Jeronimo pour Fembrasser. Jeronimo le prit, le serra contra son cœur avec une affection toute paternelle, et comme, effrayé par ce visage inconnu, il poussait des cris ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/179]]== DU CCtU. ’7’ perçons, le couvrant de baisers, il ferma sa petite bouche de ses lèvres. Cependant la nuit la plus belle des- cendait sur la terre, accompagnée d’une douce rosée, silencieuse et em- preinte d~une tueur argentée, telle y < ; ? un mot, qu’un poète peut la rêver. De tous côtés, le long du ruisseau qui arrosait la vallée, des hommes se cou- chaient au clair de la lune, se prépa- rant des.lits de mousse et de gazon, pour reposer après un jour si terrible. L’on entendait toujours les gémisse- mens des malheureux ; l’un regrettait sa maison l’autre, sa femme et sou enfant un troisième avait tout perdu, parens, amis, fortune. Jeronimo et Josepha se retirèrent d=tn’; un bosquet près de là pour ne pas être trouhtes dans leur bonheur par ces plaintes pénibles a entendre. Ils trouvèrent un superbe grenadier dont les branches, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/180]]== t’? 2 ti ; TREMBLEMENT DE TERRE chargées de fruits, s’étendaient au loin. Le rossignol faisait entendre ses accens si doux. Jeronimo s’étendit sur l’herbe, et Josepha, renfant couche sur son sein, s’étant mise auprès de ini, its reposèrent ainsi dqucetnent. j/ombrc des arbres se jouait déjà sur eux, et la lune pâhssait devant les prcnuers rayons de l’aurore, avant qu’its fubscnt endormis. Ils avaiet~ une infinité de choses à ~se dit e sur te couvent et la prison, sur ce qu’ils avaient souffert l’un pour t’autre leur émotion était vive et profond)’ un pensant à la misère générale qui avait causé leur délivrance, Ils réso- lurent, sitôt que les trembiemens de terre auraient tout-à-fait cessé, d’aller à la Conception, où Josepha avait une amie intime puis de là, avec tes petits secours qu’eue recevrait d’elle, df s’embarquer pour l’Espagne, où ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/181]]== UL CHIL<. t~ demeuraient les parens de Jerouimo, et d’ycouler tranquinement des jours heureux. Après ces beaux projets, i ! s s’endormirent au milieu des plus ten- dres baisers. Quand i ! ss’évei ! ! èrent, te soleil était déj~ élevé au-dessus de l’horizon, et ils remarquèrent près d’eux plusieurs familles occupées à préparer leur dé- jeûncrprès du feu. JeronimoréHécbis- sait justement au moyen de se pro- curer quelques atimens, lorsqu’un jeune homme bien vêtu, portant un enfant dans ses bras, s’approcha de Josepha et lui demanda si elle lui re- fuserait de donner un instant le sein à cette pauvre petite créature, dont la mèregissaitbtessëeau pied d’un arbre. Josepha fut un peu émue en voyant une figure de connaissance. ; mais lui, remarquant son trouble, continua « Ce n*est qu3 pour quelques in- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/182]]== 1~ LE TREMBLEMENT DE TCERUE tans, dona Josepha, et cet enfant n~a rien pris depuis t’heure fatale qui a fait notre malheur. -Un autre motif m’imposait le si~ lence, don Fernande ; dans ces temps horribtcs, personne ne refuse de par- tager ce qu’il possède. Puis elle prit Ï’enfant et le p ! a~a sur son sein, après avoir remh le sien propre à son père. Don Fernando fut très-reconnais- sant de cette complaisance. I ! leur demanda s’ils ne voulaient pas s’ap- procher du Teste de ! a société qui pré- parait un petit déjeuner près du feu. Josepha accepta cette invitation avec plaisir, et le suivit vers sa famille, où eHc fut reçue de la manière ! a ptus tendre et~a plus aimable par les deux beUes-sœurs de Fernando, qu’eue connaissait pour de très’dignes per- sonnes. Dona Etvire, épouse de don Fernando, qui, cruellement blessée ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/183]]== DU CHtK.’7~ aux pieds, était couchée sur le ga~n, accueillit aussi avec une grande ami- tié Josepha portant son enfant entre ses bras. Jeronimo et Josepha sentaient des pensées bizarres s’agiter dans leurs cœurs. En se voyant traités avec tant de confiance et de bonté, ils ne sa- vaient ce qu’ils devaient penser du passé ; la place des exécutions, la pr’- son et la cloche, leur semblaient un rêve. On eût ditque la terribiesecousse qui avait ébranlé tous les cœurs, les avait tous réconciliés. Le souvenir nu pouvait se reporter plus loin dans je passé. Dona Elisabeth seulement, qui avait été le matin invitée à aller voir passer le cortège chez une de ses amies et avait refusé, fixait sur Jose- pha des regardsétonnés mais l’événe- ment qui avait causé le malheur géné- ral ramenait bientôt sur le présentson ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/184]]== t ~6 LR TBEMBt-KMENt DK TEME âme qui s’en était un instant éloignée. On raconta en défait te bouleverse- ment deSaint-Tago. Après la première secousse, la ville avait été remplie de femmes qui bientôt furent écrasées sous tes yeux de tenrs maris. Les moines, le crucifix à la main, s’étaien t élances dans les rues en s’écriant que la fin du monde arrivait. Des gardes ayant voulu, sur l’ordre du vice-roi, faire évacuer une église, on avait ré- pondu « Il n’y a plus de vice’roi du Chiti. ? Au milieu des momens les ptus horribles, ce gouverneur s’était vu obligé défaire dresser des potences pour mettre un frein à l’avidité des pillards. Un innocent malheureux, se sauvant d’une maison dévorée par les flammes, avait été arrêté par le pro- priétaire et pendu. Dona Etvire demanda à Josepha comment ettc s’était sauvée dans ce ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/185]]== ur cmu. <yy jour affreux. Josepha lui raconta les principaux événemens de sa fuite et eut le bonheur de voir des larmes de sympathie couler à son récit. Dona Etvire lui prit les mains datis les siennes, les serra tendrement, et in- terrompit sa triste relation par les marques du plus tendre intérêt. Jo- sepha se crut déjà dans le séjour im- mortel des bienheureux.Un sentiment qu’elle ne pouvait étouffer lui présen- tait ce jour qui venait de passer, lais- sant tant de misère au monde, comme un bienfait plus grand que tout ce qu’eiïe devait déjà au ciel. Et en etÏet, au milieu de cette misère, dans ! a- quelle tous les bieus terreshes des hommes avaient été détruits, et ou k nature entière avait été ébrauiée, t’cs- prit, humain semblait être demeuré debout comme une fleur au mi ! ieu des champs. De tous côtés, aussi loin que ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/186]]== t’y 8 LK TttKMBLBMENT DE TERR~ FoeH pouvait atteindre, on voyait des hommes de tous les états couchés les uns auprès des autres. Des pinces et des gueux, des damesetdes paysannes, des administrateurs et des journaliers, des moines et des religieuses souf- fraient tous les mêmes maux, se por. taieut secours mutueuement, parta- geaient avec amitié ce qu’its avaient pu sauver pour l’entretien de teur exi- stence, comme si te matheur commun qui les avait accablés en eût fait une seule famille. A la place de ces conversations fu’ tiïes, qui occupent ordinairement tes loisirs du monde, on entendait le récit factions extraordinaires ; des hommes que jusqu~ators ! a société avait me’ prisés, s’étaient montrés donés d’une grandeur d’àfne vraiment romaine ; on citait mille exemples de termeté, (te * n~p)is du danger, d’abn~gatton de ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/187]]== DU CMtU. ~79 soi" même et de détournent admi- rable ; dans cet instant terrible l’on avait risqué sa propre vie avec le même sang-froid que s’il s’agissait d’un bien de peu de va ! enr qu’on peut facilement recouvrer. Mais il n’y avait t pas une personne a qui it ne fût arrivé quelque touchante aventure, ou bien qui n’eût montré quelque pa~ion généreuse, en sorte que dans tous les cœurs ta douleur était metée d’un cer- tain sentiment de satisfaction ; et en somme, si le bien général avait dimi- nué considérablement d*une part, il était hypothétique qn’it n’avait pas moins été accru de l’autre. Jcronimo, après avoir long-temps prêté’une siiencieuse attention à ces fécits et à ces remarques, prit à part Josepha.et l’emmenant avec vivacité sous l’ombre du grenadier, il la fit as- seoir auprès de lui. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/188]]== t8.) LE YRHMBt.ËMEXT HE tTKRB « Cet accord unanime des cœurs, lui dit-n, m’ote toute envie de retour- ner en Europe ; si le vice-roi est en- core vivant, j’irai me jeter à ses pieds il s’est toujours montré favorab ! e à ma cause ; j’ai le plus grand espoir d’obtenir mon pardon et de rester ici avec toi. ? En disant ces parotes, il la serra contre son sein et imprima un doux baiser sur sa bouche. <’La tnême pensée, répondit Jo- scpha, ~est présentée à mon esprit ; je ne doute pas non plus que mon père ne me pardonne, s*it vit encore. Mais, malgré cette nouvelle résolution, je crois que nous ierons bien de nous rpttthc.t la Conception et d’implorer de la notre pardon, parce qu’en tout cas nous serons près du rivage, et d’ai ! ! eur& k distance de Saint-tago n’est pas ! ongue ; si la réponse est fa- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/189]]== !)U CHtU. t8f vorabtp, nous serons bientôt de re* tMïr.M Jeronimo approuva la sagesse de ct~te mesure, et après s’être encore un moment promenés dans les allées du bosquet, ils rejoignirent te reste de la société. Cependant le soleil de midi dardait déjà ses rayons brûlans, et tes pan- vres fugitifs commençaient a peine à sentir leur courage renaître après une nuit passée sur le sot recouvert degazon. Mais tout à-coup se répandit ta nouvelle que dans l’église des Do- minicains, la seule qui fut restée de- bout, te prélat du couvent allait lui. même célébrer une grand’messe pou r implorer du ciel l’éloignement de nouvelles calamités. La foule se mit aussitôt en mouvementdetoutcs parts et se précipita comme les Hots d’un torrent vers la ville. Dans la société ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/190]]== l8t LE TRMMM.EMENT M TKRM~ de don Fernando, on agita ausst ta question de savoir s’il convenait de se joindre aux autres. Dona EUsabeth rappela avec quelque frayeur rêvé. nement arrivé la veille dans t’égtise. « Sans doute, a)MUta-t*eHe, onréitè’ rera cette (été et l’on pourra d’autant mieux ators se livrer aux élans de la reconnaissance, que le ma ! sera plus éloigné. Jamais, dit Josepha en se levant avec une sorte d’enthousiasme, jamais plus qu’aujourd’hui je ne me sentis disposée à me prosterner la face con< tre terre devant le Créateur ; car ja- mais je ne le vis déployer sa puissance incompréhenaibte et toute grande comme dans ce jour désastreux, w Dona Etvire appuya avec vivacité l’opinion de Josepha. Il fut donc fé- so ! u qu’on entendrait la meste, et toute la société se leva pour partir. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/191]]== Dt CtHLT. t83 Dona Etisabeth eUe : même voulut se lever, mais une vive douleur et de(a- cbeux pt essentimens.qui s’emparaient t de son esprit malgré et ! e, la forcèrent de demeurer. Jfosepha lui offrit de prendre encore uue fuis son petit en- f<Mt qui pleurait, et E ! isabeth y ayant consenti, don Fernando partit avec Josepha Jeronimo, portant le petit PhHippe, conduisait dona Constance. I~es autres membres de la société, qui s’étaient }oints à eux, suivaient, et, dans cet ordre, Us se dirigèrent vers la ville. 1 Lorsqu’ils entrèrent dans l’église des Dominicains, l’orgue faisait en- tendre une superbe harmonie, et une foute innombrabie se précipitait dans rcnccinte sacrée. Les flots du peuple s’étendaient au loin devant te.portail sur la place de ï’éguse, et le tong des murailles, au-dessus des tabteaux ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/192]]== t8~ ï.t TREMBLEMENT MK TE&RB étaient suspendus de jeunes enfans le bonnet à la main, dans l’attente la plus anxieuse. Tous les lustres resplendissaient de lumières dans l’église ; tes piliers je- taient au loin une ombre épaisse, et les vitraux, peints en rose. donnaient à tout cet intérieur l’apparence d’un beau coucher du soleil, quand les der. niers rayons de cet astre colorent d’une teinte de’feu les nuages épars. Et dès que Forgue eut cessé de se faire entendre, le silence te plus parfait régna au milieu de cette foule. Jamais des hommages plus vrais, une piété plus sincère, ne s’élevèrent d’aucune église, tels que ceux qui, de t*église de Saint-tago, s’adressaient alors au ciel ; et nul cœur n’était en ce moment plus profondément ému que ceux de Jo- bcpha et Jeronimo. La cérémonie commença par un ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/193]]== M CHttt. t85 sermon prêcha par l’un des plus an- ciens chanoines, qui l’avait composé en toute hâte. Il débuta par louer Dieu, et le remercier de ce qu’i ! res- tait encore des hommes vivons capa. Mes do lui rendre les hommages qui lui sont dus. H décrivit ensuite ce qui était arrivé par sa volonté puissante : ! a justice mondatue ne saurait être plus sévère puis, rappelant la cre- vasse qui s’était formée dans le dôme de l’église comme un avant-coureuf de cet affreux tremblement de terre, it répandit la terreur parmi tous les assistans. Se laissant emporter par l’éloquence sacrée, il tonna contre ! a corruption des mœurs, compara Saint- Ïago avec Sodome et Gomorrhe ; et il bénit la patience infinie de Dieu, qui ne l’avait pas encore entièrement ef- facée du nombre des cités. Mais com. bien ne fut pas terriMe i’e~fde ce n. i6 ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/194]]== ! 86 LE TREMBLEMENT DB TBRM sermon sur les cœurs déjà ébranlés de nos deux fugitifs, lorsque le chanoine cita occasionellement le scandale ar* rivé dans le couvent des Carmélites nomma une infamie la pitié qu’avait montrée le monde, et, dans un mou- vement oratoire de la plus grande force, voua à la damnation éternelle ceux qui en avaient été les auteurs I a Don Fernando s’écria dona Con- stance, en serrant le bras de Jero- nimo. Taisez-vous, répondit tout bas don Fernando ; taisex.vous, dona ; feignez de vous évanouir, afin que nous ayons un prétexte pour sortir de cette égtise. a Mais avant que dona Constance eût le temps d’effectuer cette sage me- sure une voix, interrompant le pré’ dicateur, s’écna avec force « ~toignez~vous, citoyens de Saint- ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/195]]== DU CHtU. 187 ïago, ces misérabtes impies sont ! à. a Une autre voix, pleine d’effroi, s’é- cria « Où ? a –Ici, a reprit un troisième ; et plein d’une sainte fureur, il saisit Josepha par les cheveux avec tant de force~ t- qu’elle serait tombée si Fernando ne l’eût retenue par le bras. Êtes-vous fou ? s*écria-t-it je suis don Fernando Ormez, fils du commandant de la ville que vous connaissez tous. Don Fernando Ormez ! reprit, en se plaçant devant lui, un cordon- nier qui avait travaillé pour Josepha, et la connaissait aussi bien que ses petits pieds qui est le pépe de cet entant ? a et il se tourna vers la fille d’Asteron comme pour obtenir une réponse. Don Fernando pâut à cette ques- tion il regardait tantôt Jeronimo, ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/196]]== t88 M TKEMBmMENT DE TEME tantôt t’assemble, pour voir s’il n’y découvrirait personne de sa connais- sance. Josepha, hors d’ette-méme, s’écria « Ce n’est pas mon enfant, maître Pedrillo, comme tu le crois, ? Puis, re- gardant Fernando avec l’expression d’une angoisse mortelle : « Ce jeune sei- gneur est don Fernando Ormez, fils du commandant de la ville, que vous connaissez tous. Qui de vous, citoyens, demanda le cordonnier, connaît ce jeune homme ? a Au même instant une foule de voix répétèrent : « Qui connaît Jeronimo Rugera ? Que celui qui le connaît s’avance. ? Cependant le petit Juan, effrayé par te tumulte, se mettant à pousser de grands cris, don Fernando le prit des bras de Josepha. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/197]]== DU CHtH. ï8~ "C’est lui ! e père, s~ctia aussitôt une voix. C’est bien Jeronimo Rugera, dit un autre. Voilà ces impies, ajouta un troi. aieme ; tuez.tes ! taptdez~es ! tapidez- t€s ! s~crtéreHt de toutes parts ! es chré- tiens assemblés dans le temple de Jésua. arrêtez hommes inhumains, interrompit alors Jeronimo ; si c’est Jeronimo Rugera que vous cherchez, le voici ; délivrez cet homme, il. est innocenta \) La foule, furieuse, s’arrêta frappée de l’assurance de Jeronimo ; ptusieurs mains lâchèrent Fernande. Un officier de la manne, d’un rang supérieur~ sortant alors du milieu du peuple, demanda c Don Fernando Ormez, contre qui dois-je vous protéger ? ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/198]]== t~O LE TREMBLEMENT DK TMHB Vous le voyez, don Alonzo contre une troupe d’assassins. J’aurais 1 été perdu si ce digne jeune homme n’avait apaisé la foule en se donnant pour Jeronimo Rugera. Si vous avez quelq~te pouvoir, protége~le, ainsi que la jeune dame qui se tient à ses cotes. Quant à ce misérable, ajouta-t- H en saisissant Pedrillo, c’est lui qui est le premier moteur de tout. ce tu- multe. –Don Atonzo Ouvreja, s’écria le cordonnier, je vous le demande la main sur la conscience cette jeune fille n’est-elle pas Josepha Asteron ? Don Atonzo, qm connatssait très-bien dona Josepha, garda le silence, et ptu* sieurs voixs’écrièrent : <’C’estetie~ c*es~ elle ; tuez’ta." Josepha, remettant alors entre les bras de Fernancto le petit Philippe, que Jeronimo avait jusque là porté, lui dit : ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/199]]== M cmu. ’9’ <f AMez, don Fernando, sauvez vos deux enfans, et abandonnez-nous à notre sort. a Don Fernando prit les deux enfans, et jura qu’il imourrait plutôt que de souffrir qu’on portât ! a main sur que ! qu’un de sa société. H prit le bras de Josepha, après avoir obtenu Fépée de l’officier, et dit à Jeronimo de le suivre avec Constance. Ils arri- vèrent heureusement hors de Féglise, leur fermeté ayant imposé du respect à la foule ils se crurent sauvés. Mais à peine furent’its au milieu du peu- ple qui se pressait sur la place, qu’on entendit une voix s’écrier avec rage : a Citoyens, voità Jeronimo Rugera, car je suis son père ; et un coup de massue Fétendit sur le pavé à côté de dona Constance. c Jésus Maria ! w s’écria dona Cons- tance en fuyant vers son beau-frère. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/200]]== t~a LE TREMBLEMENT M TEMtE « Misérable fille, honte du cou- vent et tandis que ces mots reteh* tissaient, un second coup de massue la jeta sans vie sur le corps de Jero- nincto. « Matheufeux ! ~ecna un inconno ; citait dona Constance Xares ! ` –Pourquoi nous’trompez-vous ?’. tépondit le cordonnier ; cherchez la coupable et tnontres&’Ia-nous ! c Don Fernando devint furieux en voyant tomber le corps de Constance ; il agita son épée avec force, et il eût sans doute puni Fassassin, si par un bond celui-ci n’eutévité ses coups don- nesau hasard. Cependant it ne pouvait résister seul à la foule qui t’entourait. Joscpha, le quittant alors, s’écria : « Adieu, don Fernande ; ayez soin des encans ; ? et se jetant au-devant de la foule, pour terminer cette lutte « Tigres avides de sang, me voie !) ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/201]]== OU CHtM. ï<)3 tuèz-moï. ? Maître PednHo la renversa ô’tm coup de ntassue.Puis, tout cou- vert de on sang, qui avait jaUt ! avec &<pce~ « Envoyez son bâtard la rejoindre en<n<er ! e s’ocria-t-it, tandis que ses yiMxbpiMaientd~unenïanièfe hideuse, et que ses regards cherchaient une nouveMa victime. Don Fernando, héros véhtab ! e, était alors le dos appuyé contre Fé- ghse. Be son bras gauche i I porta ! t les en~an~, dans aa main droite était son épée. Sept de ces sanguinaires sauva. ges étaient couchés morts à ses pieds ; le chef de cette bande infernate~tatt ! ui-méme b ! ~ssé. Mais Pedrillo ne se lassa point qu’il n’eut véussi à saisir par les pieds t’un des —enfans, qu’ii mit en pièces, en le lançant avec force contre tin piuer de régtise. Ators tout rentra dans le sii’ence.et u. ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/202]]== ! p~ M TMMBLEMKNT DE tBHM ta foule se dispersa. Don Fernando voyant son petit Juan, dont la ce<~ veUe avait jailli sur le pavé, se sentît excité d’une douleur affreuse ; levant les yeux vers le ciel il demeMrA conMne irappé de ! a foud< o. L’cf&cter <tc la tnarmp~’approchant de lui, cher ; " cha à lui offrir des consolations, l’as- surant que c’était un malheur inévi- tabie, et que son inaction, dont il se repentait vivement, avait été co<M* tMaudée par les circonstances. Don fernando n’avait aucun reproche à tui faire, il le pria seulement de l’at- der à rendre les derniers devoirs à ces malheureuses victimes. Dans Fobscurite de la nuit on les transporta dans la demeure de don A~ouzo ; Fernando les accompagna, emportant avec lui le petit PhiKppe. 11 passa la nuit chez don A ! onzo, rcvaut aux moyens d’instruire son ==[[Page:Kleist - Contes, t. 2, trad. Cherbuliez, 1832.djvu/203]]== DP C~t. <95 épouse de toutes ces horreurs. Lors- qu’il lui en fit le récït quelque temps après, cette digne dona répandit des larmes abondantes sur le triste sort de son enfant et de ces malheureuses v ! cthnes du fanatisme reugieux. Don Férnando adopta le petit étranger, et dans la suite, lorsqu’il consïdératt Philippe~ et rén6ch ! ssa ! t à la manière dont il avait eu cet enfant, il lui sem- blait presque qu’il dût s’en réjouir. FIN BtP SECOND VOLUME. All content in the above text box is licensed under the Creative Commons Attribution-ShareAlike license Version 4 and was originally sourced from https://fr.wikisource.org/w/index.php?diff=prev&oldid=3922628.
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